Tante de Guy de Maupassant
Ma seule distraction est d'embrasser mon pauvre chien, à qui j'adresse des discours. Quel mortel heureux. Son calme et sa beauté vous rendent jaloux.
Les maçons ont enlevé les feuilles de dessus les toits, et vont se mettre à réparer le corps de gardée Voilà toutes les nouvelles.
J'ai le bras fatigué à force de prendre des notes.
Pauvre chat, comme je te plains avec tes affreuses migraines. Luchon n'a donc servi à rien?
Je t'embrasse bien fort.
Joie de Mlle Julie en apprenant que sa Caroline va venir. Je ne dis rien de la mienne (joie).
GXGIII
Croisset, samedi soir, 5 Iicurcs, 1872.
Mon loulou,
Tu sais bien que j'obéis à tes moindres commandements. Donc, demain dimanche, j'arriverai à Dieppe (par le train express de l'après-midi) pour en repartir mardi.
Je t'embrasse en signant de mon vrai nom qui est
Vache.
1. Petite cabane englobée dans la propriété et qui était louée aux douaniers.
Croisset, samedi, 2 heures, -4 octobre 1872.
Chère Caro,
Me voilà revenu dans ma solitude où je me trouve (pour dire la vérité) très bien, c'est-à-dire tranquille. Il n'en faut pas demander davantage au ciel. Le temps est superbe. Hier et aujourd'hui, je me suis promené après déjeuner, eyi admirant la nature. Le soleil jouait dans le feuillage et mon chien gambadait autour de moi. Je rêvassais à Bouvard et Pécuchet. Mais je regrettais ma chère Caro, ma pauvre fille. Ce qui adoucit un peu pour moi Tamertume de notre séparation, c'est l'idée que tu vas mieux, il me semble?... J'ai été heureux, aussi, de voir que ton brave mari était mieux dans ses affaires, enfin que (( rhorizon s'éclaircissait », comme on dit en politique.
En débarquant du chemin de fer, j'ai été à THôtel- Dieu où je n'ai trouvé personne. Tout le monde était à la Yaupalière, chez le divin Dubreuil.
Demain je dîne chez Mme Lapierre. Lundi j'aurai à déjeuner Philippe, peut-être accompagné de sa mère?
D'Osmoy m'a écrit, de lui-même, qu'il viendra passer quelques jours avec moi à partir du 15 de ce mois. Aucune nouvelle de Tourguenelf.
Les maçons sont en train de réparer le toit.
Que te dirais-je bien encore? Je varie mes lectures médicales avec les traités sur l'éducation. J'avale des volumes coup sur coup, et je prends des notes. Mes bonshommes se dessinent dans mon esprit, et l'ensemble se corse. Telle est la cause de la bonne humeur (présente) de
Vieux.
Groisset, mercredi, 8 octobre 1872.
Chère Caro,
Je suis fort étonné! Pas un mot de toi depuis huit jours! Es-tu malade? Ta lettre s'est-elle égarée? Ou tout simplement as-tu un peu oublié Vieux? C'est à cette dernière hypothèse que je m'arrête.
J'ai reçu une lettre de Tourgueneff qui, depuis quinze jours, est re-couché avec la goutte. Il espère en être débarrassé à la fin de cette semaine et venir au commencement de la prochaine. Du 15 au *20 j'attends le sire d'Osmoy. Dimanche j'ai été dîner chez Lapierre et j'y ai été à pied, par le bord de l'eau, pour jouir du spectacle de la nature. Eh bien, mon héroïsme ne m'a pas réussi. Une barque pleine de gueulards et qui remontait la Seine, derrière moi, m'a gâté le paysage. Le dîner chez ma belle amie n'a pas été non plus très amusant : le général de F*** manque radicalement d'esprit et le jeune de P*** en possède fort peu. J'aurais mieux aimé le repas sans ces deux convives. Voilà toutes les nouvelles. J'ai tant lu que j'ai un peu mal aux yeux. Comment vivre s'il faut me modérer sur la lecture ! J'espère me guérir en ne faisant rien et en continuant tout de même.
Groisset, samedi, 6 heures, 19 octobre 1872.
Quelle pluie, mon loulou! Quelle humidité! quelle saleté ! quel temps pourri !
Malgré mon amour pour Croisse!, je trouve que son climat manque de charme. C'est pourquoi plus que jamais je m'enfonce dans le silence du cabinet, n'ayant pour toute distraction que de contempler mon chien qui bâille.
La nuit qui a suivi ton départ, il m'a donné beaucoup de tourment : de 9 heures à 2 heures du matin ses hurlements n'ont pas cessé. Je les attribuais à l'envie qu'il avait de te revoir, quand enfin je suis descendu pour lui donner des consolations et le faire taire. Qu'avait-il? Tableau : il était emprisonné dans les lieux. Victoire en avait refermé la porte, sans le voir. Si, par malheur, la planche du trou avait été levée, mon pauvre toutou aurait pu tomber dans l'abîme. Quelle triste fin pour un aussi joli monsieur !
Mes autres amis Tourgueneff et d'Osmoy ne m'envoient aucune lettre. Ça commence à m'agacer. Mais qu'y faire? J'en ai reçu encore une (lettre) de Rabodanges. Celle-là est de Mme Lepic, et gentille au delà de toute expression.
C'est une belle chose que l'esprit! et rare! C'est pourquoi Vieux aime sa pauvre fille. Quel dommage qu'il ne l'ait pas toujours avec lui !
Ce matin sont arrivés los trois médaillons de Carrier- Belleuse^ J'ai placé celui que je garde dans la petite salle au-dessus de la glace. Tout en mangeant seul, je songerai qu'il était là, autrefois. Le souvenir de ta grand'mère ne me quitte pas non plus. Et puis je fais des plans d'embellissement intérieur pour la maison. Voilà le fond de mes rêveries quand je ne rumine pas Bouvard et Pécuchet.
J'irai demain dîner chez Mme Lapierre. J'espère que