CLXXXVII
Dimanche, 1872.
Mon pauvre Caro,
Je n'irai pas à Dieppe, maintenant. Je préfère y aller plus tard. Il faut bien que je m'habitue à vivre dans la solitude.
11 faudrait que ton mari m'envoyât celte semaine mille francs. Rien ne m'embête plus que de lui demander perpétuellement de l'argent! mais comment faire? Il me tarde que tout soit arrangé, que je touche mes minces échéances, à époques fixes, sans importuner de temps à autre ce brave Ernest.
N, B, — Autre commission pour lui : il pleut dans la chambre de notre pauvre vieille. Pendant que nous étions à Luchon, le plafond a été traversé et le même accident s'est renouvelé cette semaine. Il est donc indispensable que l'on fasse, une fois pour toutes, une bonne réparation au toit avant l'hiver. Autrement, tout serait perdu dans la chambre et des frais considérables s'en suivraient.
Parlons de choses plus amusantes (transition à l'espagnol). Qu'as-tu donc fait, mercredi dernier, pour séduire le ménage Raoul Duval? Ils m'ont fait hier sur toi tant de compliments que j'en étais gêné. Jamais la petite mère Duval ne m'avait tant parlé. Son enthousiasme la rendait prolixe.
J'ai vu chez Laporte, jeudi dernier, mon chien qui n'est pas du tout frisé comme je m'y attendais. C'est un simple lévrier, couleur gris de fer, mais qui sera très grand. J'hésite à le prendre, d'autant plus que maintenant j'ai j)eur de la rage. Cette sotte idée est un des symptômes de mon ramollissement. Je crois pourtant que je passerai par-dessus?
Je lis toujours des bouquins médicaux, et mes bonshommes se précisent.
Pendant trois ou quatre mois encore, je ne vais pas
sortir de la médecine, mais j'aurai besoin (comme pour toutes les autres sciences) d'une foule de renseignements que je ne puis avoir ici. Il faudra donc cet hiver, et probablement l'autre, que je sois à Paris, pendant assez longtemps. Et Vidée de V argent revient à la traverse !... (ces points sont pour indiquer la rêverie). J'imagine que vous avez passé un joli dimanche à Pissy*. Enfin, en voilà pour longtemps ! Hier, sur le bateau de Bouille, je me suis trouvé avec un de tes anciens amis,*** : il m'a paru absolument imbécile. C'est une chose étrange comme il y a maintenant des gens bêtes!
Mlle Julie me demande sans cesse « quand tu viendras » ; elle a l'air de s'ennuyer beaucoup. Mon serviteur juge à propos de se laisser pousser la barbe, ce qui le rend hideux. Voilà des nouvelles bien intéressantes.
Faut-il que je sois vertueux pour résister aux séductions que tu m'offres, Mme Lapierre, Frankline et Mme Roquére ! C'est comme ça pourtant. Tu n'as pas besoin de moi puisque tu as « de la compagnie ».
Ton vieux Bedollard, ton vieux Pis aller T'embrasse.
Quels livres veux-tu que je t'envoie? et comment te les envoyer? Tu trouveras à Dieppe beaucoup de ceux que je t'ai indiqués (dans la collection Charpentier).
1. Pissy-l^ôville, propriété dont j'avais hérité d'une tante de mon père.
GLXXXVIII
Jeudi, 1872.
Rien ne peut me faire plus de plaisir que te savoir en bonne santé, pauvre loulou! Est-ce Luchon qui t'a raffermie? Laisse-moi le croire. Ça me flatte. J'ai été bien maussade pendant tout ce temps-là. Je t'aurais souhaité un compagnon plus aimable, et surtout plus sociable. Mais je crois que tu ne pouvais pas en avoir de plus hygiénique.
Reprends courage, pauvre fille, continue à peindre avec cette bonne Frankline : il me semble que sa compagnie doit te faire du bien. Franchement, si tu m'avais eu en tiers, je vous aurais gênées. Il faut que les amies soient libres. Et puis j'aime mieux aller te voir quand tu n'auras personne. Alors tu seras toute à moi.
Je pars d'ici samedi matin. Aujourd'hui je reçois. J'attends à dîner Laporte, Lapierre et Fortin. Ta tante Achille a pris en journée Alphonse, le vieux bonhomme de Canteleu, si bien qu'Emile a fait venir de Rouen un de ses amis pour servir à table. Ne trouves-tu pas superbe d'aller à Canteleu chercher des gens de journée? Quel singulier besoin d'imitation! Il y a là un point psychologique très drôle et très profond. A propos de serviteurs, je suis très content du jardinier; lui et sa femme ont l'air de bonnes gens.
Voilà quinze jours que je n'arrête pas de lire de la médecine. Ce qui redouble mon mépris pour les médecins. Encore quatre ou cinq mois et je saurai quelque chose.
J'ai vu quelqu'un que la peur de la misère tourmente
plus que moi : c'est le petit Baudry. -Son frère n'avait pas exagéré en me disant que cette manie-là tournait à la démence. Il cherche Raoul Duval pour lui vendre des collections afin de se faire de l'argent ! Ses collections! Il m'a parlé de la lettre que tu lui as écrite de Luchon avec des larmes d'attendrissement!
Gomme je pense à toi et comme je te regrette quand je me promène solitairement dans le jardin.
Ta vieille nounou.
Paris, dimanche matin, 8 septembre IST-i".
Je commen*çais à trouver le temps long sans nouvelles de mon pauvre loulou! Enfin j'ai reçu ta bonne lettre hier, ma chérie ! Et elle m'a fait plaisir, car il me semble que tu vas mieux et que tu t'amuses dans la société de Frankline. Je compatis à vos mésaventures d'artiste. Mais pourquoi ne te livres-tu pas au genre maritime. Tu n'as encore rien tenté dans cette branche. Essaie.
Moi, je suis effrayé de ce que j'ai à faire pour Bouvard et Pécuchet. Je lis des catalogues de livres que j'annote. Il va falloir que j'en loue beaucoup et que j'en achète pas mal, et à ce propos,- préviens Ernest que, dans une douzaine de jours sans doute, je lui redemanderai de l'argent, 500 ou 1,000 francs? Je fais copier aussi Saint Antoine que je remporterai à Croisset, bien entendu. MaisjB... et P... m'épouvantent! J'ai déjà consulté des gens spéciaux pour différents points scientifiques ; mais je ne suis pas au bout de mes courses, ni de mes tracas. Enfin! à la grâce de Dieu.
2i0 LETTRES DE G. FLAUBERT A SA NIÈCE CAROLINE
Tout à l'heure je viens de recevoir une lettre de Tourgueneff qui est toujours abîmé par la goutte. Il se propose de venir me voir à Croisset vers le. 10 octobre. Ce sera un prétexte légitime pour ne pas aller chez MmePerrot, cartons ces trimbalemenls-là me dérangent et me coûtent de l'argent. J'irai trois ou quatre jours à Saint-Gratien. et puis je rentrerai dans mon ermitage pour longtemps. Cependant j'irai voir un peu ma pauvre nièce dont il m'ennuie beaucoup.
Pourquoi les Bieppois tiennent-ils à distance Mme '^*^? Ta tante les a-t-elle fascinés? Sont-ce ses chapeaux qui la déshonorent.
Quel être que onl En voilà un que je méprise profondément! Il faut tout faire en vue de sa propre considération à soi et p sur la tête de on. Moi je les trouve
charmants Tun et l'autre, le mari et la femme. Voilà tout ce que j'ai à en dire. Mais ils ne sont pas riches, mais Monsieur est journaliste, mais Madame est très jolie.
Laporte, avec qui j'ai fait le voyage de Rouen à Paris, m'a dit que mon chien devenait superbe. Il me l'amènera dès que je serai revenu à Croisset.
N. B. — J'ai découvert le prénom de Barrier, il s'appelle Saint-Ange! Est-ce assez énorme? Saint-Ange Barrier,
Ne me laisse pas plus de huit jours sans lettre comme la dernière fois. Et aime toujours
Ta nounou.
Samedi soir, 1872.
Mon pauvre loulou,
Quand penses-tu avoir Flavie? Combien de temps Mme Heuzey restera-t-elle à Neuville? Avant que tu ne viennes à Croisset (car je compte sur une petite visite d'une dizaine de jours au mois d'octobre), je pourrais bien aller passer un dimanche chez toi? J'imas^ine qu'aujourd'hui tu as été à Croisset? Mlle Julie a dû être bien contente!
Ce matin, on a fini de copier Saint Antoine. La tête des copistes était inimaginable d'ahurissement et de faligue. Ils m'ont déclaré qu'ils eh étaient malades et « que c'était trop fort pour eux ».
A propos de littérature, je suis en train de me fâcher, je crois, avec mon ami ''''^* : il a écrit un roman inimaginable comme obscénité et bêtise! et comme je me suis permis de lui dire en marge du manuscrit mon opinion, il m'a écrit que j'étais un imbécile. Naturellement je lui ai répondu de la même encre. Ledit *** arrive à me dégoûter profondément. Je ne suis pas bégueule, mais je trouve qu'on doit avant tout respecter l'art. Et quand je ne vois dans un livre que l'envie de faire du i scandale, je m'indigne ! Tu ne peux avoir une idée de la chose. C'est à en vomir! Et la forme est pitoyable. J'ai : peur que mon ami ne soit une franche canaille? Je ne
te cache pas que cette petite histoire m'a attristé. Les Bons sont partis.
Ce matin, je suis retourné chez Garrier-Belleuse pour le médaillon qui doit être sur le tombeau de Bouilhet. Au lieu de m'en faire faire un plâtre, ce sculpteur m'a proposé une terre cuite. Je l'aurai dans une quinzaine de jours. Dès que je serai revenu à Croisset, Laporte m'amènera mon chien pour lequel j'ai un collier superbe.
Un de ces soirs j'aurai rendez-vous avec Garvalho pour lui lire le Sexe faible*
Qu'ai-je encore à te dire? Ah! j'oubliais le plus utile. C'est de prier Ernest de m'envoyer pour mercredi ou jeudi la somme de ifiOO francs. Après quoi je le laisserai tranquille pour quelque temps.
Je suppose que les affaires ne vont pas mal puisqu'il était si en train et si facétieux avec ses hôtes?
Jç récolte çà et là des indications pour Bouvard et Pécuchet; mais quel travail!
Adieu, pauvre chérie! Gomme il y a longtemps que je ne t'ai vue!
Ta vieille nounou.
Penses-tu à Brutusss, au Parc, à cette bonne Marie, etc., et à mes accès de rébarbaratisme ?
Sérieusement, je crois que Luchon m'a fait du bien à la santé! Et toi, pauvre loulou? Parle-moi de ta chère personne.
Croisset, mardi soir, 25 septembre 187^2.
Eh bien, oui, chère Caro, « ton petit bout d'expérience » est faux, et ta correspondance, quoi qu'en dise ta modestie, « m'a manqué ». Mon cœur est assez large pour contenir tous les genres de tendresses : l'une n'empêche pas l'autre, ni les autres, et je voudrais déjà être au mois de novembre pour avoir ta visite.
J'étais si triste samedi soir, que j'ai inventé une blague pour m'en retourner ici, où je suis arrivé dimanche dans l'après-midi. La rentrée dans « le bon vieux Croisset », comme tu dis, n'a pas été folichonne. Je m y suis livré à des rêveries sur le passé tellement lourdes, que c'était comme un écrasement. Je les ai secouées, et je me suis mis immédiatement à la pioche.
J'ai corrigé la copie de Saint Antoine, puis j'ai lu une dissertation médicale sur le vertige nerveux, puis un roman algérien de Mme Devoisins (Jacques Cœur), laquelle m'a demandé cela comme un service, en me priant de lui en faire la critique.
Voilà l'emploi de mon temps depuis quarante-huit heures. Le temps affreux qu'il a fait cet après-midi m'a inquiété.
J'attends demain soir Ernest pour dîner, et jeudi j'aurai peut-être à déjeuner Laporte, qui m'amènera mon toutou. Il me semble que je vais l'aimer beaucoup.
Carvalho doit ni'écrire pour m'appeler à Paris vers le 10 ou le 12 octobre. Mais il est probable que je retarderai mon voyage d'un bon mois, afin de m'y trouver avec toi, pour faire ensemble le buste de notre pauvre
m LETTRES DE G. FLAUBERT A SA NIÈCE CAROLINE
vieille. Il est temps de s'y mettre. Le souvenir, si précis qu'on le croie, ne tarde pas à s'embrouiller dans les petits détails.
Tu diras de ma part à ton ou plutôt à notre amie Fiavie tout ce que tu pourras trouver de plus sérieusement aimable.
Je suis fâché pour toi de son séjour dans le Midi, cet hiver. Où va-t-elle?
A propos de voyages, Mme d'Harnois* est partie faire un pèlerinage à la Salette. Son neveu, qui est venu chez moi dimanche comme j'en partais, m'a dit qu'elle était devenue d'un fanatisme intolérable. Et le père Maupassant traite ses deux petits-fils de (( canailles » et ne veut plus les voir parce qu'ils lui demandent l'argent qui leur est dû.
Mais certainement, mon pauvre loulou, j'irai te voir! dans la première quinzaine d'octobre, avant la visite de mes amis, sur laquelle je ne compte pas trop, malgré leurs promesses.
Je te baise sur les deux joues bien tendrement.
CXGII
Croisset, vendredi, 5 heures, septembre 1872,
Tu penses bien, mon loulou, que je n'irai pas demain à Dieppe, puisque tu dois venir jeudi, n'est-ce pas? mais ne manque pas^ autrement ma malédiction t'est destinée.
Quel temps! Il pleut sans discontinuer et les habits en sont, même dans les appartements et malgré le feu, gros d'humidité.