‹ Lettres à sa nièce CarolineChapitre 82 sur 160 · Un ami de Louis Bouilhet · texte numérisé non relu

Un ami de Louis Bouilhet

2. Professeur d'histoire naturelle et directeur du Muséum de Rouen.

rencontré trois ou quatre Rouennais. Le spectacle de leur vulgarité, de leurs redingotes, de leurs chapeaux, ce qu'ils disaient et le son de leurs voix m'ont donné à la fois envie de vonriir et de pleurer! Jamais, depuis que je suis sur la terre, pareil dégoût des hommes ne m'avait étouffé ! Je pensais continuellement à l'amour que mon vieux Théo avait pour l'art, et je sentais comme une marée d'immondices qui me submergeait. Car il est mort, j'en suis sûr, d'une suffocation trop longue causée par la bêtise moderne. Je n'étais pas en train, comme tu penses bien, d'aller voir les farces de la foire Saint-Romain. (( Les anges* » de la rue de la Ferme l'ont deviné, et j'ai été au cimetière monumental voir les tombes de ceux que j'ai aimés. Mes deux amies ont eu la gentillesse de m'y accompagner; elles sont restées à m'attendre devant la grille, ainsi que Lapierre. Ce procédé-là m'a touché jusqu'au fond du cœur. Lapierre dînait en ville. J'ai passé la soirée tout seul avec elles, et la vue de leurs belles et bonnes mines m'a fait du bien. Je leur en suis reconnaissant.

Le soir, quand je suis rentré ici, mon pauvre toutou m'a accablé de caresses. Je ne sais pas pourquoi je te dis tout cela, mais tu devineras la psychologie sous les faits.

Comme c'est triste de ne pas trouver dans sa famille un peu de la délicatesse qu'on rencontre chez des étrangers ! Mais je ne dois pas me plaindre de la famille puisque je possède une nièce comme mon Caro,

Ton Vieux.

]. Mme Lapierre et sa sœur Mme Brainne.

Croisset, samedi matin, 2 novembre 1872.

Comment? je n'ai pas répondu tout de suite à Ernest que j'avais reçu dimanche matin une lettre chargée? Je croyais l'avoir fait! présente-lui mes excuses, j'aurai été troublé par la compagnie que j'avais. La mère Heuzey séduisait mes deux jeunes gens, Baudry et d'Osmoy. Croirais-tu que Baudry admire son râtelier qu'il prenait pour ses vraies dents?

Moi aussi, pauvre Caro, je n'ai pas été gai cette semaine. J'ai même été fort triste. Jamais je n'ai plus senti ma solitude, et puis je lisais des choses crevantes; et puis c'était la faute du temps. Si tu ne viens ici qu'à la fin de novembre, j'irai te faire une petite visite en attendant. Quand sera-t-il décidé, le fameux voyage de Pologne?

Demain je traite. J'aurai Véluite ou de l'éluite tout au moins. Car je suis forcé d'inviter le général de F***. C'est même pour cela que je vais aller tout à l'heure à Piouen.

Je profiterai de ma course pour voir un autre terrain près de la gare d'Amiens ^ Toujours les occupations mortuaires! Je pense démesurément à mon pauvre Théa. Avec qui causer littérature, maintenant?

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