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Pour placer le monument de Bouilhet

252 LETTRES DE G. FLAUBERT A SA NlfXE CAROLINE

Croisset, samedi soir, 6 Iieurcs, 9 novembre 1872.

Mon loulou. Vieux continue à n'être pas gai. Il est comme Macbeth, « il a tué le sommeil ». Pourquoi? Ce qu'il y a de drôle, c'est que Fortin est dans le même état que moi. La faute en est-elle à Tair de Croisset? Il m'est impossible de fermer l'œil avant 5 heures du matin. Aussi j'en reste toute la journée énervé et mélancolieux.

Au milieu de mes tristes songeries le maudit argent revient. Je suis effrayé par ma dépense! Mes déboursés pour le cidre m'épouvantent,,. J'en ai payé depuis huit jours pour plus de 500 francs; sur les 1,000 francs qu'Ernest m'a envoyés il y a quinze jours, il ne m'en reste que 200. Tu peux donc lui dire de m'en envoyer 1,000 quand il voudra.

J'attends mardi avec impatience pour savoir si le voyage de Dantzick se fera et, par conséquent, quand est-ce que tu viendras ici. J'ai bien envie, en t'atlendant, d'aller te faire une petite visite samedi prochain.

J'ai reçu ce matin une lettre exquise du bon Tourgueneff.

Je continue toujours à lire et à prendre des notes pour Bouvard et Pécuchet qui se dessinent de plus en plus. Mais quel travail j'ai entrepris. C'est écrasant!

Je me dépèche de plier ma lettre, car le bateau va passer. Donc, bien vite, deux gros baisers de

Nounou.

ce

Dimauclip, 1 heure, 5 avril 1873.

Mon loulou,

Veux-tu me donner à dîner mardi? Un petit repas où nous ne serons que nous trois, tranquillement, afin de causer de nos affaires ; depuis longtemps on est trop dérangé.

Demain anniversaire de la mort de notre pauvre vieille. Je reste chez moi où je me livrerai à mes souvenirs.

Il me semble que notre soirée d'hier a dû te faire du bien? puisqu'elle m'en a fait.

Adieu, ma pauvre fille.'

Ton Vieux.

CGI

Croisscl, dimanche, i heures, 1873.

Mon pauvre Garo,

Je vous plains pour votre promenade. S'il fait à Fontainebleau le temps de Rouen, elle est manquée et ces messieurs marronneront !

Mon relour ici n'a pas été très gai. J'ai commencé par faire une visite à la chambre de notre pauvre vieille! et mon après-midi a été lugubre. Pour dire le vrai, je me suis ennuyé à crever. Puis j'étais brisé de fatigue. Mes nombreux colis sont déballés, et dès ce soir je me mets au Sexe faible.

254 LETTRES DE G. FLAUBERT A SA NIÈCE GAROLirsE

Laporte, qui est venu déjeuner avec moi, ne m'a pas ramené Julio, parce que ce « pauvre petit » est malade, et qu'il ne veut me le rendre qu'en bon état. Demain je vais à Rouen pour y faire des emplettes, et j'y dînerai probablement chez les Lapierre. A propos de dîner, celui de vendredi chez Carvalho a été fort aimable, et excellent sous le rapport culinaire. Carvalho m'a eu l'air de plus en plus convaincu du succès, et j'ai maintenant sa promesse écrite d'être joué l'hiver prochain, de septembre en avril.

Je n'ai rien de plus à te dire, ma chère Caro, si ce n'est que la maison me semble bien grande et vide! et qu'il me tarde de revoir ma pauvre fille que sa Nounou bécote de loin.

As-tu senti la beauté de mon Moscove, me suivant dans mes courses et m'attendant aux portes. Il en a eu pour trois heures de voiture. C'était afin d'être plus longtemps avec moi! Voilà des procédés qui attendrissent.

GCIl

Nuit (le mardi, 21 mai 1873.

Quelle ne fut pas ma surprise hier matin en recevant ta lettre de samedi, datée de Fontainebleau. Cette attention-là m'a fait bien du plaisir, ma chère Caro, et je t'en remercie.

Oui, je connais les livres, et même la personne du bonhomme Dennecourt, dit « le Sylvain ». Si tu te promènes à pied dans la forêt, tu as pu te convaincre qu'il s'y est livré à des travaux gigantesques. Moi, je me suis promené hier dans Rouen, dans l'unique but d'y faire des

achats. Que n'ai-je point acheté! des rideaux de vitrage, des serviettes, des draps, une toile cirée, un garde-manger, etc.; car la pauvre maison de Croisset manque de bien des choses. Je tâche de la recaler, et même je ne voudrais pas que tu vinsses avant que tout n'y soit établi dans mes idées; ce sera, je crois, vers la fin de la semaine prochaine, c'est-à-dire le commencement de juin.

Serait-ce exaspérer par trop mon beau neveu que de lui demander timidement quand se fera le voyage de Liverpool? et l'époque où vous viendrez chez la Nounou.

J'ai eu, ce matin, bien du mal pour le placement des Métopes du Parthénon ! Mais ça se fera. Je me suis mis au Sexefaible(Bouvard et Pécuchet restent sous la remise), et la première scène du premier acte est à peu près écrite. Je vise comme style à l'idéal de la conversation naturelle, ce qui n'est pas très commode quand on veut donner au langage de la fermeté et du rythme. Il y avait longtemps (un an bientôt) que je n'avais écrit, et faire des phrases me semble doux.

Quand tu viendras ici, n'oublie pas de m'apporter : 1^ le grand cordon de sonnette qui a dû être remis lundi dernier chez toi ; 2" mes portraits de japonaises.

Si tu passais devant Goupil, tu ne ferais pas mal d'y entrer pour voir ce que deviennent mes photographies et comment on les a encadrées. J^ devais les recevoir ici au bout de dix jours et la dizaine est passée.

Donne-moi des détails sur le voyage de Fontainebleau et sur tout. Car de toi, chère fille, tout m'intéresse.

256 LETTRES DE G. FLAUBERT A SA MÈCE CAUOLLN'E

Croisset, samedi soir, 23 mai 1873.

Ah! bien oui, payer les impositions! Il me reste encore près de 500 francs, mais j'ai peur que je n'aie pas de trop pour solder mes factures de Rouen, et de me trouver comme la cigale,

...fort dépourvue Quand noie sera venue.

Quoi qu'il en soit, qu'Ernest m'envoie ou ne m'envoie pas d'argent, les 200 francs d'impositions seront payés avant la fin de la semaine.

Les 1,000 francs de \r Bovary (promis par Lemerre) auront passé aux embellissements de Croisset, mais pas au delà. Au moins, il me restera quelque chose de mes œuvres, et ce quelque chose sera employé à la maison de notre pauvre vieille !

Vraiment ce n'était pas du luxe! plus de rideaux de vitrage, plus de draps, plus de serviettes, etc.: un délabrement qui serrait le cœur!

Du reste, la fortune semble me sourire, car aujourd'hui même je viens de recevoir un cadeau splendide : ce sont deux monstres chinois en porcelaine, donnés par Laporto ! en souvenir, m'écrit-il, de notre pauvre Duplan, ])arce que je les ai, l'année dernière, remarqués chez lui à Couronne, et qu'ils feront très bien aux deux coins de mon escalier. En effet, quand j'aurai pour eux d'autres piédestaux que les peliles armoires... Mais en voilà assez pour cette année ! La grande salle à

manger reslera même avec son vieux tapis de toile écrue. Une toile cirée partout eût été trop cher.

Ton vieux Cruchard, ta vieille iNounou, est perdu dans l'art dramatique. Hier, j'ai travaillé dix-huit heures (depuis 6 heures et demie du matin jusqu'à minuit! c'est comme ça) et je n'ai fait aucun somme dans la journée! Jeudi j'avais travaillé quatorze heures. Monsieur a le bourrichon très monté ! Je crois, du reste, qu'une pièce de théâtre (une fois que le plan est bien arrêté) doit s'écrire avec une sorte de fièvre. Ça presse davantage le mouvement, on corrige ensuite. Si je continue de ce train-là j'aurai fini vers le milieu de juillet?

Personne ne vient me voir. Aucune visite. Je suis comme un petit père tranquille.

Et je suis fier, Madame, que ma description de la forêt de Fontainebleau vous ait semblé bien troussée. J'avoue que je ne la trouve pas mal.

Si vous alliez en Angleterre, tu ferais bien de m'envoycr quelques jours d'avance Marguerite; elle se rendrait chez (( l'oncle de Madame » avec vos bagages, dans lesquels je brûle de voir les quatre tableaux ^ Ne ferais-tu pas bien de les faire, à Paris, coller sur des panneaux ? Ce serait plus solide et meilleur contre l'humidité.

Que penses-tu du buste-? Tu ne l'as pas vu peut-être? Il est sans doute maintenant à la cuisson? Adieu, pauvre fille que j'aime.

Deux bons baisers sur chacune de tes joues.

Vieux.

1. Il s'agit de quatre dessus de portes que j'avais faits pour la ù salle manger.

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