Notre vieiUe bonne était atteinte de la cataracte
en wagon et d'y dormir, je m'étais absolument privé de sommeil dans la nuit de mardi à mercredi. Malgré cela je n'ai pas fermé l'œil etj'ai eu jusqu'à hier soir 10 heures (heure à laquelle je me suis couché) un abominable mal de tête à crier! Il m'est impossible, maintenant, d'aller en chemin de fer! C'est une maladie qui devient gênante! Heureusement que j'en ai maintenant pour deux grands mois avant de revoir une gare, car je ne retournerai pas à Paris avant la fin du Candidat, Si après V Oncle Sam, le Candidat n'est pas terminé et bien terminé, Carvalho jouera le Sexe faible sans aucun changement, c'est convenu.
Mais tout le monde se range à l'avis de Carvalho, surtout d'Osmoy. Ce grand patriote viendra me faire une visite après que le grand événement sera passé.
J'ai vu, la semaine dernière, beaucoup de monde, énormément de monde. Et ma conclusion est que : on a peur de la monarchie. En admettant qu'elle passe, ce ne sera qu'à une majorité de cinq à six voix. Or, comme d'ici au jour de l'an, il y aura treize élections radicales, la Chambre renverserait le roi. Ce serait charmant! De plus, l'armée est républicaine et bonapartiste. Messieurs les militaires se llanqueraient des coups de fusil, etc. Bref, ce serait déplorable! Mais Henri V (qui jusqu'à présent n'a fait aucune concession, quoi qu'on dise) sera enfoncé et nous aurons dès le lendemain un ministère centre gauche. H y a des jours où je brûle d'être journaliste, pour épancher ma bile, ou plutôt pour dire ce qui me semble la justice.
La légitimité n'est pas plus viable que la Commune. Ce sont deux âneries historiques.
Au reste, je me suis assez amusé dans la contemplation de la sottise humaine pendant huit jours; le meilleur a été pour moi la soirée passée avec d'Osmoy. H
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était bien beau au milieu de ses collègues, bien spirituel et très carré.
La Princesse a été très gentille. Mon Moscove s'est informé de l'époque de ton retour à Paris, afin de se précipiter chez toi pour te faire une visite...
La brochure de Ségur est intitulée Vive le roi! Je la possède : c'est à se tordre de rire. On la croirait écrite par un homme du xii° siècle.
Croisset, mardi, 2 heures, 4 novembre 1873.
Pète de la Saint-Cliarles et de la Sainte-Caroline.
Eh bien, moi, j'en suis enchanté parce que, en ma •(jualité de libre penseur, je ne veux pas qu'on brûle les églises et qu'on tue les curés, ce que l'on s'apprêtait à faire en Bourgogne, au dire du maire de Reims à moimême, et dans le Midi comme me l'a assuré Mme Espiii; s<{'. L'Est se serait soulevé pour le père Thiers, la Provence pour Gambetta, et l'armée se serait administré des coups de fusil, etc., etc. Bref, c'était déplorable, atï'reux ! D'ailleurs, au bout de six semaines la Chambre eut déposé le sieur Chambord, chose bien facile avec le renfort survenu à la gauche par les quatorze députés qui sont à nommer et qui eussent été nlira-i'adicanx. Je ne sais pas où ton mari avait puisé ses renseignenjejits quand il m'assurait que le monde des affaires demandait Henri V. Quand je suis arrivé à Paris, j'ai appris que le président du tribunal de commerce, le doyen des notaires et M. André, un des régents de la Banque, avaient fait près
LETTRES DE G. FLAUBERT A SA rsiÈCE CAROLINE 281
de Mac-Mahoii une démarche officielle contre la monarchie,-et je n'ai vu que des gens effrayés par cette perspective.
Faut-il être assez ignorant en histoire pour croire encore à l'efficacité d'un homme, pour attendre un messie, un sauveur! Vive le bon Dieu et à bas les dieux! Est-ce qu'on peut prendre tout un peuple à rebroussepoil ! Nier qualre-vingts ans de développement démocratique, et revenir aux chartes octroyées !
Ce qu'il y a de comique, c'est la colère des partisans de Ghambord contre ledit sieur! On est tellement bête de ce côté-là qu'on ignore le principe même du prétendu droit divin que l'on veut défendre. Et tout en prêchant pour lui, on le renverse. J'avoue que j'ai un poids de moins sur la poitrine. N'importe! le petit-fils de saint Louis est un honnête homme et il nous a épargné de grands désastres.
Maintenant, ils veulent faire de M. de Joinville un lieutenant-général du royaume! mais c'est vieux jeu. Assez !
Et assez de politique, n'est-ce pas?
J'aurai fini mon 3' acte demain, ou peut-être celte nuit? Monsieur s'est couché à 4 heures après avoir hurlé dans le « silence du cabinet » depuis 9 heures du soir, sans discontinuer. Je crois que j'aurai terminé le A^ à la fin du mois et le 5' vers NoëL Ensuite advienne que pourra, et je ne suis pas près de refaire du théâtre. C'est bien pour les gens qui n'aiment pas le style en soi.
Samedi, j'ai eu la visite de Guy de Maupassant et de Louis Le Poittevin. Dimanche Guilbert a apporté le buste. Je le trouve très joli comme sculpture, mais les yeux et le bout du nez me déplaisent. On ne retrouve notre pauvre vieille que partiellement. Cependant le profil, à la lumière surtout, est très ressemblant,
Là-dessus, ma pauvre chérie, je vais faire « mon toilette », il en est temps, puis me remettre à ma « scène d'amour». Après quoi, Monsieur prendra ung bain, dînera ^t regueulera nuitamment comme un H qu'il est! Je ferai observer à la belle dame Commanville qu'elle m'envoie depuis quelque temps des épîtrès bien courtes ! Je l'embrasse très fort.
Rouen, vendredi, 1 heure, 14 novembre 1873.
Mon pauvre chat,
Moi, aussi, je n'étais pas bien gai, avant-hier au soir, après votre départ! J'ai voulu me remonter à force de travail; si bien que je me suis endormi à 7 heures du iBâtin. Ma vie, au fond, n'est pas toujours bien drôle, âoiâlgré la littérature. L'élément tendre y fait trop défaut !
Hier a paru dans VÉvénement une petite réclame ^our la première comédie de Monsieur Flaubert qui me semble venir de Carvalho ? On dit qu'elle passera après TOncle Sam^ « mais quand? » ce qui veut dire que TOîicle Sam n'a pas un grand succès.
J'aurai, je crois, fini dans quinze jours ou trois se- ®aaijies. Un peu avant la terminaison j'écrirai à d'Osmoy <de venir, puis j'appellerai Carvalho.
îl a fait hier un temps splendide! et je te regrettais Men, ma pauvre fille. J'attends tout à l'heure la visite ^e Laporte. 11 m'a écrit ce matin pour me l'annoncer.
La profession de foi du sieur Desgenetais (qu'il a eu la bonté de m*adresser ainsi qu'à mon domestique) a l'air copiée sur celle de Rousselin : c'est l'inverse.
LETTRES DE G, FLAUBERT A SA îsIÈGE CAROLINE 283
Mme Doche et une actrice de l'Odéon, Mlle Déborah, m'ont re-écrit. Il y a du nouveau, là-bas? Écris le plus souvent que tu pourras à ton vieil oncle. Encore un baccio avant de monter en wa2fon.
Kuit de lundi, 1 heure, 17 novembre 1873.
Sommes-nous assez loin Tun de Tautre, mon pauvre chat! Quel ruban de chemin de fer, sans compter les lieues marines^ !
A*ujourd'hui vous devez être à Hambourg? Je n'aurai pas de télégramme avant jeudi? et d'après mes calculs, peut-être pas de lettre avant huit jours! Il me tarde bien de savoir comment s'est effectué le voyage, si tu n'es pas fatiguée, si tu n'as pas froid, etc. Le temps était rude samedi soir et j'ai bien pensé à vous!
Hier j'ai été voter à Bapaume. Gela m'a fait une petite promenade qui a rafraîchi ma tête trop échauffée, si bien que cette nuit j'ai pu dormir, et huit heures de bon sommeil m'ont retapé. Le Candidat marche d'un train effroyable: je l'aurai fini, sans aucun doute, avant huit jours. A la fin de cette semaine, j'appellerai d'Osmoyet s'il tarde à venir, je demanderai tout de suite le sieur Carvalho. Une petite réclame pour moi dans l'Événement me fait présumer que V Oncle Sam n'aura pas la vie très longue ?
Le général Valazé a été élu à une majorité écrasante, plus de 40,000 voix sur le sieur Desgenetais dont l'enfoncement m'est agréable, je ne sais pourquoi. Mais les
1. J'accompagnais mon mari dans un voyage qu'il faisait pour ses affaires en Allemagne, en Suède et en Norwcge.
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autorités de Croisset, les gens du grand parti de l'ordre, les sieurs Lecœur et Poulrel le défendaient; ce dernier est môme venu prêcher en sa faveur notre jardinier qui est resié sourd à la corruption. Enfin la manufacture est aplatie. Taieb,
Samedi j'ai reçu la visite de Laporte. Il s'est occupé d'un époux pour Miss Putzel. Il a été chez plusieurs marchands de chiens et chez un acteur des Variétés (Cooper), où on lui avait dit qu'il trouverait des mâles idoines. Enfin le plus célèbre chienneur de Paris, M. Butler lui a répondu qu'il attendait d'Allemagne, des jeunes gens, ou tout au moins un jeune homme pour les dames de la race de Putzel qui en ont besoin.
Tu vois que ce bon Laporte ne t'avait pas oubliée. Il viendra déjeuner ici dimanche. Ce jour-là, sans doute, j'irai dîner chez Lapierre, et je profiterai de ma sortie pour rendre la visite du général Merle.
Je ne vois pas d'autre nouvelle à te narrer, chère Caro. Ma vie est aussi monotone que la vôtre est maintenant accidentée. Il fait maintenant une nuit noire comme de l'encre. Tout a l'air figé dans un mutisme absolu. Pas de vent ! Pas une étoile! Ma lampe brûle et je n'entends, de temps à autre, que le craquement de mon feu. Je suis très rouge, un peu oppressé et j'ai soif. Voilà.
La chaufferette m'est arrivée. Quel monument! Elle a causé la stupéfaction de mes gens. M. Sénard va la vernir, et je ferai « des embarras » avec!!! Tu serais bien gentille de m'écrire souvent et longuement si cela se peut. Donne-moi, non seulement des nouvelles sur vos santés, mais encore des Affaires!
Adieu, mes chers enfants.
Ton vieil oncle t'embrasse tendrement.
Le 12 du mois prochain il aura 52 ans. Pense à lui.
LETTRKS DE G. FLAUBKUT A S.\ NIÈCE CAROLINE 285
Samedi soir, 22 novembre 1873.
Chère Caro,
Reçois d'abord mille remerciements pour ta lettre de Hambourg et pour le télégramme de iVlalmoë. De plus, Daviron m'aeuvoyé,ce matin, votre adresse à Stockholm. Jusqu'à présent le voyage m'a l'air de te faire du bien? J'attends, bien entendu, une très longue lettre pour me confirmer les bonnes nouvelles et me donner une masse de détails, surtout, ^q ne suppose pas que tu aies grand chose à faire, à moins que « la Société » ne prenne tous tes loisirs. Enfin pense à Vieux, Recommandation inutile, je le ^ais. N'importe !
Eh bien, moi. j'ai fini le Candidat! Oui, Madame ! et je crois que le cinquième acte n'est pas le plus mauvais. Mais je suis bien éreinté, et je me soigne.
11 était temps que je m'arrête, ou arrêtasse. Le plancher des apparteuients commençait à remuer sous moi comme le pont d'un navire et j'avais en permanence une violente oppression. Je connais cela, qui veut dire : assez !
... Croirais-tu que je li'y pense plus, à ma pièce! et que si je suivais mon instinct, je ne m'occuperais pas de la faire jouer. Je l'ai recopiée. Je n'y vois plus rien à faire ! C'est fini. Tournons-nous d'un autre côté! ou plutôt je ne demande qu'à dormir. Car j'ai la tête fatiguée comme si on m'avait donné des coups de bâton sur icelle. Le sommeil ce fuit ma paupière ». A force d'exercice, j'espère le rappeler:
Tu auras vu par les journaux (jue nous avons le mare-
chai Mac-Mahon pour sept ans ! Je ne crois pas que cette ^solution hypocrite fasse du bien « aux affaires ». Les mêmes gens qui depuis deux ans gémissent sur le Pro- "visoire viennent de le décréter pour sept ans. Quelle logique! Jusqu'au vote des lois constitutionnelles, on ne |)eut rien prévoir. Ce qui me paraît sûr, c'est que la République va se constituer définitivement, par une transition lente.
Le Moscove m'a écrit pour me dire (encore) qu'il fallait cet hiver publier Saint Antoine, puisque Ton va être tranquille pendant quelque temps. A propos de Saint Antoine^ j'ai lu aujourd'hui un livre sur lui (c'est-à-dire ayant le même titre) par M. Hello, conseiller ai la Cour d'appel de Paris.
Devine quel en peut être le but? Le voici : 1° faire admettre dans les us des fidèles un pèlerinage à Vienne en Dauphiné où reposent les reliques du saint, et '^* choisir Henri V pour nous régénérer! Là, vraiment, e'est-ce pas beau?
A quelle distance ne te trouves-tu pas de (( tes élèves » maintenant. Il me semble que la sensible Marguerite doit faire « un journal » où se trouve l'opposition du iS^ord et du Midi. Moi en Provence. Elle en Suède, etc.
Tache de n'y pas perdre le bout du nez. Dans les pays froids cela peut vous arriver. Vois-tu ton état, s'il Testait dans ton mouchoir! Soignez-vous bien, mes chers enfants, et revenez-moi gaillards et satisfaits.
Le temps a été très froid pendant deux jours, puis ^s'est adouci tout à coup. Comment se comportent les î)Ponches de ton époux dans la zone polaire? Et toi, ma |)auvre fille, les migraines? Mon Dieu, comme je voûterais te voir! C'est bien ennuyeux de ne pouvoir se iUgurer nettement les endroits où se trouvent ceux qu'on :.miîne.
Adieu, pauvre chat ! Tu vois que mon existence coii— tinue à être peu variée. Je vais reprendre les lectures^ pour Bouvard et P^'c^*c/^^f jusqu'au moment des répétitions. Et puis à la grâce de Dieu !
Ta vieille Nounou t'embrasse de toutes ses forces^
Je demande ladescription de l'effet produit àla Bourse de Stockholm, par l'arrivée inattendue de M. C... Tableau^
Mercredi soir minuit, 26 novembre 18.73.
J'ai reçu tantôt à 2 h. 1/2 un télégramme de vous qu^ me demande de mes nouvelles. Mais, mon pauvre chat,, voilà la troisième (et même, je crois, quatrième lettre),, que je vous adresse! La première était « poste restante >> et la seconde à l'hôtel du Kung-Karl. Peut-être n'anje^ pas mis suffisamment de timbres? car le facteur m'ai dit, dimanche, en prenant ma lettre, qu'il fallait 12 solsr les autres n'en avaient que huit. Je suis bien fâché, ma chérie, de te donner de l'inquiétude. Il me semble^ pourtant que ce n'est pas ma faute? Au moins, as-tu reçu, le télégramme d'aujourd'hui?
Je vois avec plaisir que le voyage ne t'a pas fatiguée f Quelle gaillarde! Aller au musée, tout de suite, en^ débarquant! Et tu es bien gentille! tu n'oublies pa& Vieux! Un bon baiser pour te récompenser.
J'ai fini le Candidat, comme tu sais, j'ai télégraphié à Carvalho que je l'attendais. Ledit Garvalho m'a répondu qu'il viendrait vendredi ou lundi; au reste, qu'il nie ferait savoir demain le jour précis de son arrivée^
Ainsi, ma prochaine lettre te dira le résultat de cette lecture. Grande aiTaire! Advienne que pourra, après tout! Je me suis remis à mes lectures pour Bouvard et Pécuchet, et même aujourd'hui j'ai avalé un volume et demi de l'abbé Bautain, la Chrétienne, qui m'a très intéressé. Cet homme-là connaît le monde de Paris à fond.
Dimanche, j'ai fait chez Lapierre la connaissance de Mme P..., que je trouve une personne très bien. 11 n'est sorte de bêtises que je n'aie dites à ce dîner, et je crois que j'ai été très loin! mais la société était indulgente. La cause de ma gaieté était d'être débarrassé du Candidat!
En fait de politique, nous allons être, pour quelque temps, dans le calme. Raoul Duval, depuis qu'il a voté à plusieurs reprises contre la Droite, a (.< reconquis sa popularité »! Il est sûr maintenant d'être réélu.
Ce soir, au Gymnase, première représentation de Monsieur Alphonse, comédie en trois actes d'Alexandre Dumas. On s'attend à un très grand succès.
UÉvéneinent de dimanche annonçait que Carvalho était présentement chez moi, pour entendre la pièce qui doit succéder à VOncle Sam,
J'ai reçu la note de Guilbert : Mille francs en tout (ce qui n'est pas cher), et immédiatement j'ai écrit à Daviron pour qu'il envoyât 1,000 francs à Paris. Depuis plusieurs jours, il fait chaud et extrêmement humide. Les murs suintent; on est dans le brouillard et dans l'eau. Aujourd'hui, cependant, le soleil s'est remontré. A l'heure qu'il est, minuit, je travaille la fenêtre ouverte; la nuit est noire et tranquille, et je laisse mourir mon feu. Et toi, pauvre loulou, as-lu froid? Comment yas-lu? et la toux d'Ernest? et ses alï'aires? et « tes succès de société »? Écris-moi très longuement, si tu en as
le temps. Il y a aujourd'hui quinze jours que tu m'as quitté. J'espère que dans un mois nous ne serons pas loin de nous revoir. Ma vie continue à se passer sans le moindre épisode. Ma seule distraction m'est fournie par Julio qui joue avec son petit d'une manière attendrissante. L'autre jour, quand il a reconnu Laporte, il s'est misa trembler de tous ses membres, à sauter, à japper et à pleurer. Nous en étions si émus que nous en sommes restés béants. On aurait dit une personne humaine.
Mes compliments sur tes talents d'allemand. Voilà ce que c'est que d'avoir une « belle éducation ». T'a m usestu au musée? Rapporte-moi des tableaux pour orner mon domicile et surtout rapporte-toi en bel et bon et it.
Croisset, mardi, 1873.
Chère Caro,
J'entre en répétition le 20 de ce mois! peut-être le 25? en tout cas, avant le jour de l'an. Nous causerons tout à l'heure « théâtres », mais d'abord, permetsmoi, mon loulou, de te vitupérer sur ton étourderie :
1« En partant, vous me dites de vous écrire poste restante, ce que je fais; et l'idée ne vous vient pas d'aller voir à la poste s'il y a des lettres!
2"^ Dans ta lettre du 29 novembre, tu nie préviens qu'il faut l'écrire hôtel Rydberg;
3** La veille, Daviron m'avait bien recommandé, de votre part, de vous écrire au Kung-Karl, puis au Rydeberff;
4- Dans ton épître du 25 (reçue hier), tu me dis de f écrire au Russ-Hov. Ah! loulou, loulou! sont-ce les dîners des bons Suédois ou le froid qui te bouche la mémoire? Bref, lu vois, mon pauvre chat, que je suis bien innocent si lu n'as pas plus régulièrement des lettres de ton Vieux.
Je suis bien content de voir que ta santé est bonne, et que tu te sens plus robuste. Maintenant je commence mes narrations dramaturgiques.
Carvalho est arrivé samedi à 4 heures. Embrassade suivant les us des gens de théâtre. A. 5 heures moins dix minutes, a commencé la lecture du Candidat^ qu'il n'a interrompue que par des éloges. Ce qui Ta le plus frappé, c'est le cinquième acte, et, dans cel acte, une scène où Rousselin a des sentiments religieux ou plutôt superstitieux. Nous avons dîné à 8 heures et nous nous sommes couchés à 2.
Le lendemain, nous avons repris la pièce, et alors ont commencé les critiques! Elles m'ont exaspéré, non pas qu'elles ne fussent, pour la plupart, très judicieuses, mais l'idée de retravailler le même sujet me causait un sentiment de révolte et de douleur indicible. Note que notre discussion a duré tout le dimanche, jusqu'à 2 heures du matin î et que ce jour-là j'avais les Lapierre à dîner! Ah! je me suis peu diverti! Pour dire le vrai, il y a peu de jours dans ma vie où j'aie autant souffert! Je parle très sérieusement, et Dieu sait combien je me suis contenu. Carvalho, accoutumé à des gens plus commodes (parce qu'ils sont moins consciencieux), eu était tout ébahi. Et, franchement, il est patient. Les changements qu'il me demandait, àl'heure qu'il est, sont faits, sauf un ; donc, ce n'était ni long ni difficile. N'importe! ça m a bouleversé. Il y a un point sur lequel je n'ai pas cédé. Il voudrait que je profitasse « de mon style »
pour faire deux ou trois gueulades violentes. Ainsi, à propos de Julien, une tirade contre les petits journaux de Paris. Bref, le bon Carvalho demande du scandale. Nenni! je ne me livrerai pas aux tirades qu'il demande parce que je trouve cela facile et canaille. C'est en dehors de mon sujet ! C'est anti-esthétique! Je n'en ferai rien.
En résumé, le deuxième et le troisième acte sont fondus en un seul (je n'ai enlevé qu'une scène), et la pièce aura quatre actes. UOncle Sam ne dépassera pas les premiers jours de février. Carvalho voulait même me ramener avec lui à Paris. Toutes mes corrections seront faites demain ou après-demain. Donc, vers la fin de la semaine prochaine, je fermerai Groisset et irai là-bas. Je suis, d'avance, énervé de tout ce que je vais subir! et je regrelte maintenant d'avoir composé une pièce! On devrait faire de l'art exclusivement pour soi : on n'en aurait que les jouissances; mais, dès qu'on veut faire sortir son œuvre du « silence du cabinet », on souffre trop, surtout quand on est, comme moi, un véritable écorché. Le moindre contact me déchire. Je suis plus que jamais, irascible, intolérant, insociable, e^a- ^er^', Saint-Polycarpien...^ Ce n'est pas à mon âge qu'on se corrige!...
Allez-vous rester à Christiania jusqu'à votre départ de la Suède?
Aujourd'hui, à Rouen, conférence de TimothéeTrimm ! J'avais envie d'y aller, mais mon temps sera mieux employé « au salon de Flore ».
Vous serez revenus au jour de Fan, n'est-ce pas?
1. Saint Polycarpe est célèbre par ses violentes coières contre la corruption de ses contemporains ; il s'écriait souvent : « Mon Dieu ! mon Dieu ! dans quel siècle m'avcz-vous fait naître! » — Cette phrase avait plu à mon oncle ; — il la répétait si fréquemment que ses amis Lapierre rap()elèrent Saint Polycarpe. Tous les ans, ils lui offraient un dîner pour fêter la Saint-Polycarpc.
Paris, jeudi soir, 10 heures, 11 décembre 1873.
Mon loulou,
Tantôt,, à 5 heures, je t'ai expédié un télégramme te disant que la lecture du Candidat avait parfaitement réussi. Ce serait gentil de recevoir, avant de me coucher, la réponse à mon télégramme! Vais-je l'avoir?
D'abord et avant d'entrer dans les détails de ma vie dramatique, causons de toi ou plutôt de vous. On m'a renvoyé hier, de Croisset, ta lettre du 6. Je vois que les voyages te font du bien « sous tous les rapports », et je me réjouis de savoir qu'Ernest est content de ses affaires. J'ai oublié de vous dire que Tavernier avait dit à Laporte qu'il l'estimait beaucoup et le regardait comme un homme (( très sérieux ». Je peux te donner des nouvelles de Pulzel. La jolie petite bête va très bien, et je compte, dimanciie prochain, en orner mes salons, afin de briller à tes dépens.
Maintenant revenons au Vaudeville. J'ai commencé la lecture, calme comme un dieu et tranquille comme Baptiste. Pour se donner du ton. Monsieur s'était coulé dans le cornet une douzaine d'huîtres, un bon beefsteak et une demie de chambertin avec un verre d'eau-de-vie et un de chartreuse.
J'ai lu sur le théâtre, à la lueurdedeuxcarcels et devant mes vingt-six acteurs. Dès la seconde page, rires de l'auditoire et tout le premier acte a extrêmement amusé.
l'effet a faibli au second acte. Mais le troisième (le salon de Flore) n'a été qu'un éclat de rire, on m'interrompait à chaque mot. Et le quatrième a « enlevé tous les suffrages ». La scène du mendiant (que tu ne connais pas) a été trouvée sublime, et le mot de la fin « Je vous en réponds » a paru exquis de comique. En un mol, ils croient tous à un grand succès.
Cependant (car il y a toujours un cependant), peutêtre vais-je faire encore des corrections? Je me suis aperçu, aujourd'hui, que décidément Garvalho s'y connaît. Ses observations concordent avec celles de d'Osmoy et du bon Tourgueneff qui a passé, avant-hier mardi, toute la journée chez moi. Il est revenu le soir après son dîner et ne s'en est allé qu'à 1 heure du matin! Il n'y a que les gens de génie pour avoir de ces complaisances.
Garvalho ne veut pas qu'on puisse m'empoigner sur quoi que ce soit, il demande une chose parfaite. Il a peut-être raison au point de vue de la réussite? mais j'ai peur que mon œuvre y perde en ampleur? Enfin lundi prochain nous arrêterons tout décidément.
La pièce sera demain à la censure. Et nous n'avons aucune crainte. D'ailleurs, j'ai pris des mesures politiques. Etpuis, je crois que je vais lâcher Saiwt Antoine? Ah!
Charpentier commence à imprimer Salammbô. Tu vois, chérie, que je ne m'endors pas.
Enfin j'ai très bon espoir! Est-ce que la chance va tourner?
Qu'ai-je vu dans le cabinet de Carvalho, immédiatement après ma lecture? Tout-Paris^ lequel s'est, tout de suite et beaucoup, informé de Mme Commanville.