‹ Lettres à sa nièce CarolineChapitre 95 sur 160 · Mme Salé, une cousine éloignée qui sollicitait une place · texte numérisé non relu

Mme Salé, une cousine éloignée qui sollicitait une place

d'aller sur la place de Groisset, voir la Fête. La plus grande décence y régnait, ou plutôt la plus complète somnolence. L'orchestre, les danseurs, les loteries, et jusqu'aux chevaux de hois, tout avait l'air de roupiller. Aucun (( joyeux drille », pas même un pochard! A la vue d'un quinquet, j'ai aperçu le Pseudo donnant le bras à une petite dame. Puis, je me suis recollé au coin de mon feu.

Nouvelles locales : Raoul Duval vient d'acheter le domaine de Vaudreuil, prix 700,000 francs.

Nouvelles politiques: la République a été reconnue hier par 4 voix de majorité. Si Gambetta n'avait pas reçu une gifle de M. de Sainte-Groix, on n'aurait pas eu peur des Bonapartistes, et on n'aurait pas voté une loi qui les brise. Voilà comme les petites causes amènent de grands effets. Philosophons un peu!

Nouvelles de la maison : les hommes des ponts et chaussées sont venus voir les cales. La fenêtre du grenier où il manquait un carreau se trouve être pourrie. J'ai commandé à Sénard d'en faire une autre. M, Saucisse, propriétaire à Deauville, m'écrit pour me demander de fixer un bornage. Je vais envoyer une lettre à Bidault pour qu'il l'expédie au notaire de « la localité », afin que Saucisse ne me joue pas un pied de cochon.

Nouvelles des chiens : Miss est heureusement accouchée de trois toutous ; la mère et les enfants se portent bien . M. Julio, présentement, dort. Je ne sais rien de Putzel à laquelle je pense, et toi aussi, j'en suis sûre.

Nouvelles de l'Assemblée nationale. M. et Mme Agénor Bardoux ont, ce matin, l'honneur de me faire part de la naissance de leur fils Jacques.

Quoi encore? G'est tout, il me semble.

J'attends, ce soir ou demain, mon compagnon Laporte pour fixer l'heure de notre départ, jeudi (après-demain),

et huit jours après je m'emballerai pour THelvétie. Je compte bien avoir à mon retour de Caen, lundi prochain, une lettre de ma chère Caro.

Je suis curieux de savoir si mon beau neveu M. Commanville a consulté quelqu'un pour ses bronches avant de partir de Paris? Gageons que non. <( Les afYaires! les affaires! Est-ce qu'on a le temps! » Mais je prie le susdit et même en ma qualité de grand parent, je lui enjoins d'aller voir un médecin à son retour.

Voilà une longue lettre. Écris-m'en de pareilles. Portez-vous bien, soignez-vous bien. Amusez-vous si faire se peut. Je vous embrasse.

Mercredi, 24 juin 1874.

Ma pauvre fille,

J'ai reçu Pautre mardi ton télégramme de Malmoe, puis hier ta lettre commencée à Hambourg et finie à Stockholm. Aurai-je une autre lettre de toi avant samedi prochain qui est le jour de mon départ pour la Suisse? Sitôt arrivé à Kaltbad, je t'enverrai un télégramme qui peut-être ne te trouvera pas? car où es-tu maintenant? Il me paraît difficile d'avoir une correspondance régulière. Tu devrais bien me faire un programme de vos séjours.

Mon petit voyage en Normandie a été charmant. Nous avons parcouru le département de l'Orne et celui du Calvados. Voici nos stations : la Ferté-Macé, Domfront, Condé-sur-Noireau, Gaen,Bayeux, Port-en-Bessin, Arromanches, Musigny, Falaise ; retour par Mézidon et

3Jl LETTRES DE G. FLAUBERT A SA NIÈCE CAROLINE

Lisieux. Tu n'imagines pas la beauté de ce pays. Domfront m'a rappelé Constantine. C'est à faire exprès le voyage. Que de sujets pour un pitre-paiysaîgete. Je placerai Bouvard et Pécuchet entre la vallée de l'Orne et la vallée d'Auge, sur un plateau stupide, entre Caen et Falaise; mais il faudra que je retourne dans cette région quand j'en serai à leurs courses archéologiques et géologiques, et il y a de quoi s'amuser. Les bords de l'Orne, de Gondé-sur-Noireau à Caen, sont on ne peut plus... pittoresques! (pardon du mol). Partout des rochers, et de place en place une grande falaise au milieu de la verdure. Nous nous sommes trimbalés en guimbarde, nous avons mangé dans des cabarets de campagne et couché dans des auberges classiques. J'ai initié mon compagnon à l'eau-de-vie de cidre, et il en a remporté une bouteille chez lui! On n'est pas meilleur garçon ni plus attentionné. Il ne partira pas avec moi, mais il viendra me chercher. C'est demain matin que je quitte Croisset^ J'ai aujourd'hui été à J'Hôtel-Dieu. L'opération a jusqu'à présent très bien réussi. Il est sûr que Julie verra d'un œil, et quant au second c'est probable. Elle m'a tout de suite demandé de tes nouvelles, avant même de me parler de sa santé. En l'apercevant dans son lit, avec un bandeau qui lui cachait la figure et ne découvrait que le menton, le souvenir de notre pauvre vieille m'est revenu, et j'ai comprim-é un gros sanglot. Comme je la regrette, ma chère Caro! J'ai songé à elle tout le temps que je me suis promené en Basse-Normandie ; à propos de mille petits détails, les souvenirs d'enfance m'assaillaient. Et hier soir la rentrée solitaire dans mon domicile a été, comme de coutume, fort amère. Ce sentiment de l'isolement est un effet de l'âge. Mais ne nous

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