Pour aller en Suisse, sur le conseil du D' Hardy
attristons pas! je m'en vais, sur les hauts sommets, tâcher de remonter la mécanique, afin de me lancer dans Bouvard et Pécuchet gaillardement.
Du reste, mon petit voyage de cinq jours m'a fait du bien. Je suis moins rouge et je me sens moins fatigué.
Mon serviteur est tout dolent de me voir partir. Il dit qu'il s'ennuie à crever quand je ne suis pas là.
Aucune nouvelle.. Rien en politique. Les journaux se sont occupés beaucoup du retour de Rochefort. Mais cette rengaine commence à s'user.
« Nos campagnes » se plaignent de manquer d'eau. Il fait alternativement très chaud et très froid; « le fond de l'air » est bizarre, ou plutôt il n'a pas de fond. A l'instant même, un coup de sonnette m'a fait battre le cœur. Je croyais que le facteur m'apportait une lettre de Suède. Pas du tout! mais c'est une lettre pour Mme Commanville. Timbre illisible et écriture de femme inconnue. Je vais la mettre dans une enveloppe et te l'adresser.
J'ai invité pour aujourd'hui mon petit ami Fortin. Mes paquets sont faits, fai réglé avec Emile. Il ne me reste plus qu'à dire adieu à Julio qui dort près de moi, sur la peau d'ours, et à partir. Je suis curieux de savoir si le moral sera meilleur à mon retour; ce qu'il y a de certain, c'est que depuis quelque temps il est bas.
Adieu, mes chers enfants. Portez-vous bien et songez à
Ton pauvre vieux bedollard d*oncle, à ta Nounou qui t'embrasse tendrement.
Kaltbad-Rigi (Suisse), mercredi soir, 6 heures, 8 juillet 1874.
Mon pauvre chat,
Comme je m'ennuyais énormément de n'avoir pas de vos nouvelles, j'ai ce matin écrit un mot à Daviron, par le télégraphe. Il vient de me répondre : « Voyageurs arrivent demain à Paris ».
Vous voilà de retour. Mais pourquoi sitôt? L'un de vous est-il malade? ou y a-t-il quelque anicroche dans les affaires? Il est bon de te dire que la Suisse ne m'égaie pas et même qu'elle me tourne au noir. Si je continuais longtemps une vie pareille, je deviendrais absolument hypocondriaque. Jamais de la vie je ne me suis plus mortellement ennuyé. Les huit jours qui viennent de s'écouler m'ont semblé trois siècles. Bien que je fasse, chaque après-midi, de deux à trois heures de promenade, j'ai perdu l'appétit : voilà comme l'exercice m'est favorable. Il est vrai que je n'ai plus mal à la tête et que je suis peut-être un peu moins rouge?
Enfin, j'aspire comme un prisonnier au moment de la délivrance. Je compte que mon ami Laporte viendra me chercher vers vendredi ou samedi de la semaine prochaine et que huit jours après (encore quinze jours de Suisse!) je serai à Paris.
J'y aurai probablement à faire, car le Sexe faible m'a l'air d'être reçu à Cluny? du moins, j'en ai vu la nouvelle dans le Figaro et dans le XLY^ Siècle, On l'annonce comme devant être joué au mois de septembre. Tout ce que je sais, c'est que je l'ai porté à ce théâtre, en passant par Paris, et que le directeur devait me donner la ré-
ponse à mon retour. Il est probable qu'il aura lu la pièce immédiatement et que lui convenant il l'aura fait annancer. Mais, s'il la donne comme pièce d'ouverture, je serai obligé de rester tout le mois d'août à Paris, ce qui me contrarierait. Un peu de patience : dans une quinzaine j'en aurai le cœur net. Vous n'allez pas, j'imagine, rester longtemps rue de Clichy? N'importe, il faut qu'Ernest se fasse ausculter et consulte quelqu'un pour sa gorge.
Adieu, pauvre Caro. Encore un bon baiser de
Ta pauvre vieille Nounou.
Kaltbad-Rigi (Suisse), dimanche, 6 heures, 14 juillet 1874.
Ah! enfin! Voilà donc une lettre de ma pauvre fille! La vue de ton écriture' m'a retiré un poids de dessus l'estomac! d'autant plus que Daviron à qui j'ai retélégraphié hier au soir ne m'a pas encore répondu ! Demain matin tu auras une lettre de moi à Neuville. Depuis quelques jours j'étais rongé d'inquiétude. C'est le fait de l'oisiveté, et peut-être aussi de ma tendresse pour mon Caro.
Est-ce que ma lettre et mon télégramme envoyés d'ici au Rydberg ne vous sont pas parvenus?
Ernest est-il content de son voyage sous le rapport commercial? Que lui a dit et ordonné Guéneau de Mussy? Mais d'abord auquel des Guéneau de Mussya-t-il eu recours? Est-ce l'ancien médecin des d'Orléans, ou bien Noël Guéneau de Mussy? Ce dernier vaut mieux
que l'autre. J'aurais préféré qu'il consultât Piorry ou Sée.
...Il me semble que cette fois vous ne vous êtes pas follement amusés en Scandinavie? Espérons que vos promenades hyperhoréennes ne se renouvelleront pas de sitôt! Quanta moi, je m'ennuie un peu moins, mais les premiers jours c'était intolérable. Je n'ai encore adressé la parole à personne. Oh î je me repose le larynx. Quant aux dames que tu m'engages à courtiser, une pareille occupation est au-dessus de mes forces : elles sont toutes fort laides, mal habillées, grotesques, et Messieurs leurs époux, idem.
Presque tous les soirs il y a des orages, si bien qu'à l'heure destinée pour la promenade, je suis contraint de rester dans ma modeste chambre, 4 francs par jour! Tu vois que je ne fais pas de folies ! Enfin dans huit jours le bon Laporte arrive, et avant la fm de la semaine prochaine, vers le 24^ sans doute, je serai à Paris. Mais d'ici là, mon loulou, il faut m'écrire souvent pour me dédommager un peu. Les lettres n'arrivent de Paris que le troisième jour, le surlendemain.
Je t'ai dit, sans doute, qu'en désespoir de cause j'avais porté le Sexe faible au théâtre de Cluny. Le directeur m'a écrit (dès le surlendemain de notre entrevue, le 30 juin) une lettre restée quelques jours à Croisset et qui m'est parvenue hier. Cette épîlre est pleine d'enthousiasme. Il trouve ma pièce « parfaite » et croit à « un grand succès d'argent »... Il va engager un jeune premier du Gymnase pour le rôle de Paul et Alice Regnaull pour celui de Victoire. Son intention est de jouer la pièce le plus tôt possible, au mois d'octobre.
Je te prie de croire que je ne me monte pas le bourrichon du tout, me rappelant l'engouement de Carvalho, puis son refroidissement. Cependant, qui sait? Je vais
donc encore une fois remonter sur les planches, et me sens (le force à affronter de nouvelles bourrasques ! Mais il me tarde d'être installé à Bouvard et Pécuchet pour voir un peu la tournure qu'ils vont prendre. Les répétitions du Sexe faible me forceront à les lâcher. Mais j'aime mieux qu'elles arrivent maintenant que plus tard...
Pas n'est besoin de te dire, mon loulou, que dès que je serai revenu à Croisset, j'irai passer un dimanche avec vous.
Comme tu dois te trouver bien dans ta fraîche maison de Neuville! Après tous ces trimbalements, il est doux de se reposer et de revoir Pulzel î
Quel pot-au-feu je prendrai quand je serai de retour, et quelle cruche de cidre !
Avec lesquels je voudrais avoir l'honneur d'être, mon loulou,
Ton Vieux qui t'embrasse et te chérit.