DE BOUGIVAL SUR UNE HONNÊTE FAMILLE DE MUNICH
C'est à côté de ce monument qu'on avait mis la pendule de Bougival, et tu vois d'ici l'effet de sa petite mine chiffonnée. Voilà qu'un soir les dames de Schwanthaler étaient en train de broder dans le grand salon, et l'illustre docteurprofesseur lisait à quelques collègues de l'Académie des sciences les premières pages du Paradoxe^ s'interrompant de temps en temps pour
prendre la petite pendule et faire pour ainsi dire des démonstrations au tableau... Tout à coup, Eva de Schwanthaler, poussée par je ne sais quelle curiosité maudite, dit à son père en rougissant :
« O papa, faites-la sonner. »
Le docteur dénoua la clef, donna deux tours, et aussitôt on entendit un petit timbre de cristal si clair, si vif, qu'un frémissement de gaîté réveilla la grave assemblée. Il y eut des rayons dans tous les yeux :
« Que c'est joli! que c'est joli! » disaient les demoiselles de Schwanthaler, avec un petit air animé et des frétillements de nattes qu'on ne leur connaissait pas.
Alors M. de Schwanthaler, d'une voix triomphante :
« Regardez-la, cette folle de française! elle sonne huit heures, et elle en marque trois ! »
Cela fit beaucoup rire tout le monde, et, malgré l'heure avancée, ces messieurs se lancèrent à corps perdu dans des théories philosophiques et des considérations interminables sur la légèreté du peuple français. Personne ne pensait plus à s'en aller. On n'entendit même pas sonner au cadran de Polymnie, ce terrible coup de dix heures, qui dispersait d'ordinaire toute la société. La grande pendule n'y comprenait rien. Elle
n'avait jamais tant vu de gaîté dans la maison Schwanthaler, ni du monde au salon si tard. Le diable c'est que lorsque les demoiselles de Schwanthaler furent rentrées dans leur chambre, elles se sentirent Testomac creusé par la veille et le rire, comme des envies de souper; et la sentimentale Minna, elle-même, disait en s'étirant les bras :
« Ah ! je mangerais bien une patte de homard. »