DE LA GAITÉ, MES ENFANTS, DE LA GAITE
Une fois remontée, la pendule de Bougival reprit sa vie déréglée, ses habitudes de dissipation. On avait commencé par rire de ses lubies; mais peu à peu, à force d'entendre ce joli timbre qui sonnait à tort et à travers, la grave maison des Schwanthaler perdit le respect du temps et prit les jours avec une aimable insouciance. On ne songea plus qu'à s'amuser; la vie paraissait si courte, maintenant que toutes les heures étaient confondues ! Ce fut un bouleversement général. Plus de sermon, plus d'études! un besoin de bruit, d'agitation. Mendelssohn et Schumann semblèrent trop monotones ; on les remplaça par la Grande Duchesse^ le Petit Faust^ et ces
demoiselles tapaient, sautaient, et l'illustre docteur-professeur, pris lui aussi d'une sorte de vertige, ne se lassait pas de dire : « De la gaité, mes enfants, de la gaîté!... » Quant à la grande horloge, il n'en fiit plus question. Ces demoiselles avaient arrêté le balancier, prétextant qu'il les empêchait de dormir, et la maison s'en alla toute au caprice du cadran désheuré. C'est alors que parut le fameux Taradoxe sur les pendules. A cette occasion, les Schwantha- 1er donnèrent une grande soirée, non plus une de leurs soirées académiques d'autrefois, sobres de lumières et de bruit, mais un magnifique bal travesti, où M"® de Schwanthaler et ses filles parurent en canotières de Bougival, les bras nus, la jupe [courte, et le petit chapeau plat à rubans éclatants : toute la ville en parla, mais ce n'était que le commencement. La comédie, les tableaux vivants, les soupers, le baccarat, voilà ce que Munich scandalisé vit défiler tout un hiver dans le salon de l'académicien. — (( De la gaîté, mes enfants, de la gaîté!... » répétait le pauvre bonhomme de plus en plus affolé, et tout ce monde-là était très-gai en effet. M*"® de Schwanthaler, mise en goût par ses succès de canotière, passait sa vie sur l'Isar en costumes extravagants. Ces demoiselles, restées seules au logis, prenaient des leçons de français
avec des officiers de hussards prisonniers dans la ville; et la petite pendule, qui avait toutes raisons de se croire encore à Bougival, jetait les heures à la volée, en sonnant toujours huit quand elle en marquait trois... Puis, un matin, ce tourbillon de gaîté folle emporta la famille Schwanthaler en Amérique, et les plus beaux Titien de la Pinacothèque suivirent dans sa fuite leur illustre conservateur.