DE GRANDS HOMMES
ERS Tan Lxvii de l'hégire républicaine, par là dans le milieu de floréal, quand les arbres du boulevard Montmartre commencent à se moucheter de vert, le citoyen Carjat, poëte aimable et photographe, et derrière lui tout un vol de jeunes lyriques, trouvant que l'absinthe du café des Variétés avait goût de paille, traversèrent la chaussée d'un pas digne et s'en allèrent accrocher leurs lyres et leurs chapeaux aux patères du café d'en face. C'est ainsi que commencèrent les hautes destinées du café de Madrid.
Il n'y avait eu là, jusqu'alors, qu'une grande taverne assez mélancolique, divans fanés, glaces éteintes, où l'on trouvait de vieux numéros de la Iberia. traînant sur toutes les tables, et
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quelques Espagnols, dorés, gaufrés comme du cuir de Cordoue, qui buvaient silencieusement des bavaroises au chocolat. La bruyante invasion des lyriques dispersa tous ces hidalgos ; mais le limonadier n'y perdit rien. Cette machine à poignées de mains qu'on appelle Carjat, installée à la vitrine du café, harponnait les gens au passage, et, grâce à son jeu puissant et continu, le café de Madrid devint en peu de temps la buvette littéraire à la mode, quelque chose comme un divan Lepelletier, plus mêlé, mais plus vivant que l'autre, la petite Bourse des Beaux-Arts.
Un journal qui se fondait, le livre qui allait paraître, l'ouverture du salon, une exposition chez Martinet, de loin en loin un échange de gifles entre lyriques, un petit duel à l'île Saint- Ouen, avec effusion de piquette, c'étaient alors les grands événements de l'endroit. Quant à la politique, on s'en occupait fort peu. Pourtant la fine fleur de la Commune était là, épanouie tout le long des banquettes; mais du diable si quelqu'un s'en serait douté. Tous ces jeunes gens semblaient si peu taillés pour faire des dictateurs, et ils étaient si loin d'y penser euxmêmes !
Vallès, le nez dans son absinthe, blaguait, ricanait, filait les geiis du coin de l'œil, fouillait
le café, cherchait des types pour son livre des Réfractaires. Il avait du talent, ce Vallès d'avant la Commune; un talent sans souplesse, sans imagination, d'unie dictionnaire très-restreint, où les mots : « drapeaux, guenilles, baïonnettes » revenaient à tout propos, pour donner un faux élan à la phrase, mais avec cela une façon très-personnelle de voir et de dire, une certaine férocité joyeuse, de l'esprit bien à lui, et suffisamment de littérature. Dans ces histoires lugubres auxquelles il s'acharnait, on devine lé rire amer, les yeux pleins de bile de l'homme qui a eu une enfance malheureuse, et qui en veut à l'humanité parce que, tout petit, il a porté des habits ridicules, taillés dans les redingotes de son père.
A côté de Vallès, le gros peintre Courbet, paysan de convention, tout bouffi d'orgueil et de bière double, riait à pleine barbe et secouait sa graisse en disant du mal de Rophoel.
Plus loin, un grand garçon mince, à lunettes, une tête de clerc d'avoué frisottée et niaise, qui avait l'air de sortir de l'étude de Fortunio, s'en allait de table en table, distribuant des exemplaires de son premier livre : « Desperan^^a, par Vermorel^ » une œuvre à portée philosophique, écrite dans les bosquets de Bullier; du sentimentalisme de quartier Latin. Comme promesse
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littéraire, cela ne valait guère mieux que les romans de Paschal Grousset.
Celui-là aussi venait au café de Madrid. Un joli monsieur, ganté, pommadé, frisé au petit fer, ayant pour parler et pour écrire ce déplorable don qu'on appelle la facilité, et, par-dessus tout, le besoin de faire retourner le monde sur ce prénom bizarre de Paschal. Ce pauvre Villemessant, qui a toujours été ouvert aux séductions de la toilette, et qui, dans les dernières années surtout, regardait moins au talent de ses rédacteurs qu'à leurs nœuds de cravate, s'était fort engoué de ce joli Corse au benjoin. Romans, chroniques, science à un sou. Don Pasquale faisait au Figaro ce qu'il voulait. Mais comme ce qu'il voulait faire surtout c'était du bruit, et que sa littérature n'en faisait pas, il finit par se lasser, et passa, comme on disait à Madrid, à la table des Politiques.
Voici ce que c'était que cette fameuse table. Il se trouva qu'un jour la machine Carjat, en iaisant aller ses grands bras à la devanture, avait happé au vol un jeune stagiaire du mmi dt Gambetta, déjà célèbre dans tous les débir« At prunes du boulevard Saint-MichirK ïaz% %X'^ gi aires vont par bandes, comme kf ^ourruraux Derrière Gambetta, il y avait i^aurin^r, f^j^ Mossieu Floquet, puis Spuller, pm% I^nfit^
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puis Isambert, tous grands politiqueurs et dépêcheurs de chopes. Ces messieurs, en arrivant, s'étaient emparés d'un coin du café, et n'en bougèrent plus jusqu'à la révolution du 4 septembre. C'était cela, la table des Politiques, table bruyante, gesticulante, sur laquelle le poing de Gambetta s'exerça pendant cinq ans au pugilat parlementaire ; le marbre en est resté fendu comme le rocher de Roland.
Plus tard, tout au fond du café, se forma ce qu'on appelait le coin des Purs, Là, dans un groupe de vieux s^chems à grandes barbes, ventriloques solennels et dogmatiques, piaffait le père Delescluze, nerveux et fin comme un cheval arabe. Avec son profil de camée, ses gestes fiévreux, son œil d'un bleu fanatique, si jeune dans ses sourcils blancs, il me rappelait un ancien chef des réguliers d'Abd-el-Kader, que j'ai connu autrefois en Algérie, où les Arabes le vénéraient à régal d'un saint, parce qu'il avait fait je ne sais combien de fois le voyage de la Mecque.
Le père Delescluze, lui , n'était pas allé à la Mecque; mais il revenait de Cayenne, et, dans le parti, ce voyage lui comptait. C'était comme le Hadji de la démocratie. Il y avait des gens des départements qui faisaient deu^c cents lieues seulement pour le contempler, toucher un pan de sa lévite.