UNE CHAMPIGNONNIÈRE
Cela nous donnait quelquefois des comédies assez réjouissantes. J'ai vu un jour un homme de Narbonne, tutoyeur et familier comme on sait rêtre par là-bas, amener à la table du saint toute une délégation de Narbonnais. Jamais je n'oublierai cette présentation.
L*homme de Narbonne, fier de son Delescluze, lui tapait dans le dos, s'appuyait sur son épaule, se l'attachait à la boutonnière, l'appelait d'un bout du café à l'autre : Delessecluiès ! en clignant de l'œil à ses compatriotes de l'air de dire : « Hein?... vous voyez comme je lui parle. ^ Pendant ce temps, les bons Narbonnais regardaient le saint avec des yeux humides, soupiraient, levaient les bras au ciel, se livraient à toutes sortes d'expansions exagérées et naïves, comme le sauvage Vendredi, quand il retrouva aoji vieux père au fond de la barque. Le saint, qui est homme d'esprit, ne savait où se fourrer et paraissait fort mécontent. Près de lui, un petit homme à barbiche grise, tête de bonne chèvre, aux yeux clairs et farceurs, souriait d'un air attendri en buvant son absinthe : c'était le brave RazQua, un ancien spahi, qui se lançait dans la politique pour faire plaisir à Révillon et ne se doutait guère qu'il serait un jour député de Paris et directeur de l'École militaire.
Peu à peu, cependant, sans qu'on y prît garde.
la physionomie du café se trouva transformée. Des lettrés de la première heure, les' uns, comme Banville, Babou, Monselet, s'étaient enfuis, effarouchés par tout ce tapage bête. D'autres étaient morts : Baudelaire, Delvau, Charles Bataille. D'autres enfin, comme Castagnary, Carjat luimême, étaient passés à Gambetta. La politique avait décidément accaparé toutes les tables... Mais le pire de tout, ce fut quand Rochefort eut. fondé la Marseillaise. Alors on vit pleuvoir une nuée d'étudiants vieillots et prétentieux, journalistes improvisés, sans esprit, sans orthographe, ignorants de Paris comme des Patagons, enfants à barbe, qui se croyaient appelés à régénérer le monde , pédants de république, ayant tous des gilets à la Robespierre, des cravates à la Saint- Just, les Raoul Rigault, les Tridon, toute une jeunesse des écoles qui manquait de jeunesse et qui manquait TÉcole, n'aimait pas rire, boudait son ventre ; et puis des célébrités de Belleville, le fameux machin du club des choses, des têtes de pions, collets crasseux, cheveux luisants, les toqués, les éleveurs d'escargots, les sauveurs de peuples, tous les mécontents, les déclassés^ les tristes, les traînards, les incapables...
Et dire que ce sont ces gens-là qui depuis un an mènent la France! Dire que du plus laid jusqu'au plus sot, il n'y a pas un consommateur
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du café de Madrid qui n'ait été quelque chose, dictateur, ministre, député, général, commissaire de police, inspecteur de camps retranchés, colonel de la garde nationale... Et comme la fortune y a mis de la complaisance! Après la fournée du 4 septembre, il en restait quelques-uns qui n'avaient rien eu ; mais le 1 8 mars est venu réparer cette injustice. Cette fois, on n'a rien laissé traîner. Ils sont tous membres de la Commune, jusqu'à ce pauvre diable d'Andrieu, un chiromancien à figure fruste, qui rôdait timidement derrière les chaises et vous demandait à voir votre main en vous appelant « cher maître ».
Voilà ce qu'on peut dire un café historique!
Si la révolution triomphe, c'est sur les tables du café de Madrid qu'ils écriront la nouvelle loi.
E Rochefort que J'ai connu à mon arrivée à Paris était un brave garçon, d'humeur assez mélancolique , vivant modestement avec son père à un quatrième étage de la rue des Deux-Boules, et se donnant beaucoup de mal pour gagner le pain de la maison. Un petit emploi à l'Hôtel de ville, quelques articles au Charivari^ qu'on lui payait six liards la ligne, et qui franchement ne valaient pas plus, de temps en temps un lever de rideau chez Plunkett ou chez Cogniard , tout cela lui composait une demi-vie tranquille et grise, qui ressemblait à sa littérature, mais n'allait guère avec cette physionomie si excentrique, cette lèvre mince et rageuse, ce grand front ravagé, cette tête à migraine, pâle, tourmentée, nerveuse, qui faisait alors sa seule originalité.
Ce que j'aimais dans ce Rochefort-là , c'était une certaine crânerie d'allures , son goût trèsvif pour les vers, pour les tableaux, et par-dessus tout cette science de Paris, cette expérience du boulevard qu'il avait déjà au plus haut point comme un fils de vaudevilliste, élevé à Charlemagne et au café du Cirque. A part cela, rien de saillant; de l'esprit sans excès, la régularité du travail, des mœurs d'employé^ et pas d'autre ambition que de voir souvent son nom sur Taffiche , en société de Clairville ou de Siraudin. Tel était le Rochefort de 1860; l'autre, celui dé la Lanterne^ ne vint que plus tard , et c'est à Rossignol que nous le devons.
Ce Rossignol était un employé de la ville qu'on rencontrait partout , aux premières , aux enterrements, et qui vous demandait toujours d'un air affairé : « Est-ce que vous avez vu Rochefort? », passait sa vie à le suivre, à le manquer, à l'attendre, allait lui chercher sqs voitures, portait sa copie aux journaux, répétait ses mots, imitait ses gestes, et avait fini par se découper dans son ombre une espèce de personnalité. Le type est assez fréquent sur le boulevard. Tous les gens un peu en lumière traînent après eux leur Rossignol. Cela tient le milieu entre le confident et le domestique, nécessite un caractère égal, des instincts de comparse et aussi
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de la fortune, car le mérier est absorbant et peu rétribué, — parfois même il y a des frais... Par hasard, le Rossignol de Rochefort avait, en plus des qualités de son emploi, une certaine originalité personnelle.
C'était un grand Panurge aux cheveux longs et plats, mélange singulier de naïveté et de cynisme, de timidité et d'impudence, de bêtise et de cocasserie, de jeunesse et de décrépitude; vingt-deux ans et des manies de vieux, une canne à pomme d'ivoire, une tabatière. Le plus silencieux et le plus sinistre des hommes, et puis tout à coup des échappées de gaîté folle, une verve froide, des farces excessives à la Bâche, insultant les gens dans la rue, sans motif, pour le plaisir de baver, d'écumer, de dire tout ce qui lui passait de drôle ou d'immonde par la tête avec des gestes d'épileptique , des yeux de Pierrot et le rire triste, le rire en long des gens trop maigres.
J'en suis encore à me demander comment cet énergumène avait pu pénétrer dans la vie paisible et rintimité de Rochefort. Toujours est-il qu'ils ne se quittaient pas. Quand Rossignol faisait des sottises , Rochefort était là pour les réparer; il allait le chercher au poste, le ramenait chez ses parents, le bourrait de billets de théâtre, se montrait avec lui sur le boulevard.
ce qui rendait mon Rossignol très-iîer et lui donna de bonne heure le goût de la célébrité. Un beau jour lui aussi voulut écrire, ou du moins voir son nom dans un journal. Rossignol, homme de lettres ! C'était si drôle que Rochefort n'y résista pas. Il le plaça dans cette maison d'aliénés qu'on appelle le Tintamarre^ et le sachant incapable d'écrire une ligne — même là, — s'amusa à lui faire des articles.
Alors il se passa une chose singulière. Ce Rochefort, compassé et terne quand il écrivait pour lui, trouva pour le compte d'un autre une verve triviale et folle qui ressemblait bien à Rossignol ; en s'incarnant dans ce type burlesque, il en eut toutes les excentricités, toutes les effronteries. Ce qui lui passait de plus fou dans la cervelle, ce qu'on n'ose pas dire, les bavures de la plume, la boue de l'encrier, tout lui semblait bon pour Rossignol ; et comme il mêlait à cela son flair de Paris et ses trucs de vaudevilliste habile à ménager ses effets, il en sortit je ne sais quelle littérature bouffonne, frénétique à froid, imagée jusqu'à l'impudeur, pas française du tout, mais très-parisienne, une phrase disloquée et à sauts de carpe qui fît les beaux jours du Tintamarre^ et rendit Rossignol illustre du café de Suède à Bobino. Ce jour-là Rochefort avait trouvé sa manière. Il ne s'y trompa pas;
et après quelques mois de cet exercice, quand il connut bien son trapèze , il dit à l'autre : « — Va tout seul! » et fit du Rossignol pour son propre compté...
L'infortuné Rossignol^ abandonné àlui-mème, s'en tira tant bien que mal, vivant un peu sur sa réputation, un peu sur ce que lui avait montré le maître ; puis il fit un héritage, et, ma foi! les dames de Bobino, le journalisme, les soupers, la vie d'artiste... Bref, le pauvre garçon eut la fin qu'il voulait avoir : il se creva à force de passer les nuits, et s'en alla mourir au doux pays de Cannes, dans le voisinage de Victor Cousin et de quelques autres personnes célèbres; ce qui ne manqua pas de lui causer une certaine satisfaction.
Rochefort, lui, avait bien des raisons pour ne pas se lancer dans le même train de vie. D'abord son estomac, un de ces terribles estomacs de gastralgique, toujours crispés, ruinés de naissance, avec lequel les Michelet de l'avenir ne manqueront pas de nous expliquer son tempérament littéraire; et puis où aurait-il pris le temps de s'amuser? Il avait bien assez à faire de tenir tête à ce terrible ouragan de vogue parisienne qui lui tombait dessus en coup de foudre, le soulevait, le secouait, éparpillant sa jeune gloire du Jockey-Club aux carrières d'Amérique, fai-
sant autour de lui une; popularité formidable et cocasse dont il était lui-même abasourdi... On se le montrait, on se l'arrachait. Les chevaux de course portaient son nom. Les filles couraient après. (( Faites-moi donc voir votre Rochefort », demandait le duc de Morny, chaque fois qu'il rencontrait Villemessant. . . Car, il faut bien qu'on le sache , si Rochefort est coupable, tout le monde à Paris est un peu son complice. Nous Tavons trop gâté. Nous avons trop dit : « Que ce Rochefort est drôle ! » Vous-même, ô Veuillot ! vous avez ri... Et comme il y tenait, le malheureux, à nous faire rire! Comme il avait peur que sa gloire lui échappât ! Qui de nous ne l'a pas vu se ronger les ongles au lendemain d'un de ses articles, et se demander avec angoisse : « Qu'est-ce que je vais leur dire maintenant? » Alors, quand il sentait sa veine épuisée, quand il n'avait plus rien à dire, il faisait comme Rossignol : il s'en tirait par de Taudace , et disait tout, tout, — dans la langue de Rossignol. De là le succès de la Lanterne.
Ah! mon ami. Dieu nous garde d'un succès pareil ! Quand on y a goûté une fois, on ne peut plus se passer d'en boire, n'importe à quel prix, n'importe dans quel verre. Il y a dans les hôpitaux des malheureux atteints du délire alcoolique qui se jettent ainsi sur tout ce qu'ils trouvent;
le vitriol, Teau de Cologne : tout leur est bon, pourvu qu'ils boivent. C'est le cas de Rochefort. Si cet homme d'esprit, si ce gentilhomme s'est feit ramasser un matin dans le ruisseau du Père- Duchêne, crois bien que ce n'est pas la passion politique qui l'avait poussé là... La politique; est-ce qu'il a jamais su seulement où c'était... Ce n'est pas non plus l'amour du gain, — je le sais au-dessus de cela. — Non! c'est une soif inextinguible de popularité, l'alcoolisme du succès avec tous ses symptômes, le goût perdu, le bégaiement, l'égarement, la fureur...
Un moment, nous l'avions cru sauvé. Pendant les cinq mois du siège, il a eu le courage de se laisser oublier, de ne plus écrire ; et il faut lui en tenir compte. Mais après, quelle rechute!... C'est qu'en son absence, d'autres étaient venus qui faisaient du Rochefort comme lui, mieux que lui. Il eut beau crier, se démener, sa popularité était perdue, passée aux Maroteau, aux Vermesch... Par là, je m'explique sa colère, son délire des derniers jours, cette rage à demeure, ce débordement de fiel qui noyait tout, Taveuglait, comme si on lui avait crevé l'amer.
Malgré tout, débarrassé de sa bile et de son écume , Rochefort restera une figure de ce temps. Il est arrivé juste à son heure, trouvant la maison grande ouverte, comme quelqu'un
qu'on attendait. Ça été le gavroche providentiel, puisque providentiel il y a, envoyé pour casser la première vitre de l'Empire et donner le signal de la démolition... Même au point de vue du métier, il faut faire attention à lui. Ses pamphlets ont souvent du nerf, de Tesprit, une force comique. Il me faitTefFet d'un Paul-Louis Courier exaspéré, bien au niveau de son époque et lui parlant la langue qu'elle comprenait. Les deux pamphlétaires se ressemblent par le rôle qu'ils ont joué, leur haine implacable et Tartiiîce de leur style, car ils ne sont pas plus naturels l'un que l'autre ; seulement il y a entre eux la différence qu'il y avait entre les deux cours, celle où l'on traduisait Horace, celle où l'on faisait venir Thérésa. Courier prend l'afféterie de sa langue dans les vieux tours du XVI* siècle, Rochefort la ramasse dans l'argot tout neuf du xix^. En Lisant Paul-Louis^ je vois le vieil Amyot me rire entre les lignes.
Quand je lis Rochefort, je pense tout le temps à Rossignol.
'est un de mes maux que les impressions que me donnent les lieux. J'en suis frappée au delà de la raison. »
Ces quelques lignes d'une nervosité toute contemporaine, et qu'on croirait écrites d'hier, sont de M™^ de Sévigné, et jamais, selon moi, elle n'a rien dit de plus senti ni de plus profond. Il y a, en effet, dans les lieux que nous habitons une influence mystérieuse qui se dégage du bois, de la pierre; une malignité des choses environnantes qui s'amuse à troubler nos âmes, à bouleverser nos idées , à impressionner nos misérables cervelles au delà de la raison. Je ne sais plus quelle est cette petite ville d'Algérie où tous les soldats que Ton mettait de faction en un certain endroit du rempart, s'y trouvaient pris en moins d'une heure d'un insurmontable
dégoût de vivre. Deux ou trois fois par semaine, on trouvait un de ces pauvres diables pendu au clou de sa guérite ; et la preuve qu'il y avait là autre chose qu'une simple nostalgie de recrues, c'est qu'on ne vint à bout de cette épidémie de suicides qu'en jetant la guérite à bas.
Voilà certes un exemple de cette jettatura locale dont parle M'"® de Sévigné ; mais j'en connais des cas encore plus saisissants. Rappelle-toi Emile Ollivier, arrivant de Saint- Tropez , au mois de janvier 1870, pour construire ce merveilleux monument d'ordre composite, qui devait s'appeler l'Empire libéral. Lui aussi, le malheureux, il avait la superstition de la guérite ; et c'est pour se soustraire à ses influences pernicieuses, se mettre autant que possible à l'abri du mauvais air qui court dans les grandes maisons aux frais de l'État, qu'il tenait tant à ne pas loger au ministère :
« J'irai là le matin, disait-il à ses amis, comme un Anglais de la Cité va à son comptoir. Le soir venu, les affaires terminées, je ferme mon bureau et je rentre rue Saint-Guillaume. »
Et, s'exaltant au spectacle de son libéralisme à venir, il continuait avec enthousiasme.
« Je leur montrerai ce que c'est qu'un ministre de la justice. Pas de train de maison , pas d'équipages ! J'irai à la Chambre à pied, aux
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Tuileries à pied et seulement pour le conseil des ministres; jamais à leurs grandes réceptions, jamais à leurs petits soupers. C'est là que les consciences se perdent : et je tiens à garder la mienne... Ah! l'on m'accuse de m'être vendu... Eh bien,. on verra, on verra... »
En parlant ainsi, le brave homme était sincère, et ce beau programme eut même un commencement d'exécution. Pendant quelque temps, ce ministère de la justice, si gourmé, si formaliste, resta ouvert au public comme un vaste bureau d'offices. Tout s'y passait à l'américaine. Le ministre vous recevait sans lettre d'audience. Les antichambres chômaient; les huissiers se croisaient les bras ; dans l'ombre des grands salons abandonnés, on les entendait errer d^un pas mélancolique, secouant leurs chaînes comme des captifs. Le chef de cabinet, un de ces gros pères à digestion difficile, qui ont toujours peur d'un coup de sang, recevait les chefs de service dans la cour, le cigare aux dents, donnant ses signatures sur un genou au bord du perron, ce qui scandalisait beaucoup les garçons de bureau de M. Delangle, tous empesés et graves comme des magistrats. Quant à Son Excellence, à lavoir arriver le matin par les arcades de la rue de Castiglione, les lunettes sur le nez, la cravate de travers, sa longue redingote à la dernière
LA GUERITE. i6*
mode de Saint-Tropez , et cette belle serviette toute neuve que gonflaient les plans de TEmpire libéral, on aurait dit un inspecteur des écoles primaires plutôt qu'un ministre de la justice. Cette allure modeste lui faisait le plus grand tort aux Tuileries, où ses nœuds de cravate égayaient les dames d'honneur et les chambellans; mais cela ne Tinquiétait guère. Fidèle à son programme d'indépendance, le nouveau ministre ne voulait avoir affaire qu'à l'empereur, et s'arrangeait pour sortir du palais impérial la tête haute et le regard fier, sans avoir seulement un verre d'eau sucrée sur la conscience.
C'est dans le plus beau feu de ces réformes ministérielles qu'arriva la mort de Victor Noir... Pauvre Victor Noir ! rien que d'écrire son nom, je viens de le voir traverser le boulevard en deux enjambées, avec son grand chapeau à poils gris ébouriffés , ses joues roses , ses épaules d'athlète, cette exubérance de force et de joie qu'il ne savait comment traduire, et ce bon gros désir de plaire qui luisait dans ses yeux d'enfant. S'il vivait encore, il n'aurait pas \ingt- trois ans !... Mais à quoi bon parler de ces choses? Le cas a été jugé, et la mort de cet enfant ne doit plus être pour nous qu'une date d'histoire, une date inoubliable par exemple. Ce jour-là, un nouveau personnage, sur lequel les faiseurs
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de plans ne comptent pas assez, ce tragique brouilleur de cartes qu'on appelle rimpréyu est entré subitement en scène, et depuis il n'en est plus sorti*
A la première nouvelle qu'on eut du drame d' Auteuil, ayant que les avocats se fussent empa-* rés du cadavre et qu'on l'eût promené partout sur le tombereau des exhibitions démocratiques, tout le monde à Paris fut indigné, Emile OUivier plus que personne. Le soir même du crime, il marchait à grands pas dans son cabinet, brandissant à la main la lettre dans laquelle le prince Pierre écrivait à M. Conti avec la désinvolture d'un seigneur génois du xv* siècle : « Je crois que j'en ai tué un. »
« — Ah 1 il en a tué un!... faisait le malheureux ministre avec des lunettes flamboyantes... Et il pense en être quitte ainsi... mais c'est un assassinat. Pas de Bonaparte qui tienne, vous irez au bagne, monseigneur. »
En attendant, comme il était très-tard et que le ministère ne désemplissait pas de monde, M. Grandperret, le préfet de police, des reporters, des estafettes, — le ministre ne put pas rentrer rue Saint-Guillaume , et vers le matin, tombant de fatigue, il se coucha un moment dans le lit de M. Delangle...
... Le lendemain, à son réveil, ce n'était
déjà plus le même homme. L'indignation de la veille avait fait place à une tristesse de convention, formulée en langage administratif. L'assassinat n'était plus qu'un afFreux malheur^ un fait très-regrettable; il fallait attendre, il fallait voir... L'influence de la guérite commençait à se faire sentir. Les jours suivants, ce fut bien pis. Paris n'étant pas encore apaisé, on crut devoir rester provisoirement au ministère.
Peu à peu on finit par en prendre Thabitude, si bien qu'une fois cette méchante affairé Noir étouffée, l'installation devint définitive. Huissiers et hallebardiers reprirent leurs poses importantes à la porte des salons de réception ; les housses des lustres furent enlevées, et le fondateur de l'Empire libéral se trouva livré, sans y prendre garde, à la malice du meuble et du local officiels.
De ce jour, il devint un parfait ministre de la justice, supprima les journaux, séquestra les gens, soupa aux Tuileries, surveilla ses cravates, fit tout ce qu'il ne voulait pas faire, brûla tout ce qu'il avait adoré. Sa voix changea, de criarde tourna à l'aigre. La contradiction lui fut insupportable. Despote avec tous, il se fit courtisan du maître; et quand la guerre arriva, ne cherchant plus que la faveur, halluciné par l'air de la guérite , il ne sut rien vouloir, rien empêcher.
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C'est ainsi qu'il perdit la France, et nous tou«, et lui-même, et son rêve d'Empire libéral avee. Oh ! la fatalité des guérites officielles , -qui peut se dire assez fort pour y résister? Libéraux modérés, irréconciliables, indécousables, purs des purs, en moins d'un an, tous y auront passé... J'ai encore devant les yeux les affiches pompeuses du Comité central au lendemain du i8 mars, et ces espèces de lettres pastorales tout enfarinées de philanthropie, où Ton désavouait avec tant d'indignation l'assassinat de la rue des Rosiers. Nous en ont-ils fait assez de protestations et de promesses. Nous ont-ils assez dit : « Vous allez voir... » Qu'est-ce que nous avons vu? A peine entrés à l'Hôtel de ville, maîtres des mairies et des ministères, il n'y a pas un de ces donneurs d'eau bénite de club qui ne soit devenu le plus exécrable des tyrans... Est-ce à dire que ces gens-là fussent tous, tous des coquins ? Non ! . . . A côté des gamins féroces, des rhétoriciens en délire qui jouaient à j)3 et mettaient leurs lectures en action, à côté des aventuriers, des cyniques, des jouisseurs, il y avait des hommes qui se croyaient républicains, des illuminés du socialisme dont la vie avait été jusqu'alors honnête et digne. Pour ceux-là, je demande un peu de clémence. Portés subitement au pouvoir et d'autant plus surpris par son ver-
tige qu'ils y étaient moins préparés, ils sont à peine responsables de leurs actes. L'air de la guérite les avait rendus fous !
L y a quelque dix-huit ou vingt ans, de tout jeunes gens de province, arrivant à Paris pour chercher fortune, la tête pleine de Balzac et les dents d'une belle longueur, songèrent très-sérieusement à reconstituer la société des Treize. On s'était distribué les rôles , assigné des postes de combat : « Toi, tu es joli garçon; tu seras notre de Marsay, tu arriveras par les femmes et les salons. Toi, Blondet, par les journaux. Toi, Rastignac, par la politique... » Tous les efforts, toutes les ressources devaient être mises en commun. Ceux qui avaient du linge fin et des bottes vernies les donneraient à de Marsay pour lui permettre d'aller dans le monde. Tout Tesprit qu'on pourrait avoir, les trouvailles de mots ou d'idées, il fallait les mettre soigneusement à part pour le
journaliste. On devait chercher des clients au médecin, pousser Thomme politique, parler de lui dans les cafés. Le tout enveloppé de mystères maçonniques, mots de passe, signes de ralliement, tout ce joli train d'enfantillages sous lesquels Balzac dissimule comme à plaisir le sérieux et la profondeur de ses merveilleuses études...
Malheureusement ces choses-là se rêvent, s'écrivent, mais ne se vivent jamais. Nos Treize ne furent pas longtemps à s'en apercevoir. Au bout de huit jours, on ne s'entendit plus; ceux qui avaient du linge aimèrent mieux le porter , le journaliste dut faire ses mots tout seul, l'homme politique parler de lui-même dans les cafés où ses associés ne songeaient qu'à vider des chopes. Bref, comme nos jeunes gens ne manquaient pas d'esprit et qu'à l'air de Paris il leur en poussait tous les jours un peu, ils finirent par se rire au nez et s'en allèrent chercher fortune chacun de son côté. J'ignore s'ils ont réussi. Je sais seulement que l'un d'eux, — celui qui devait être l'homme politique et de qui je tiens ces détails, — vient de voir sa carrière et ses aventures subitement interrompues : il s'appelait Jules Vallès.
On a souvent reproché à Balzac, à madame Sand , à tous les grands romanciers de l'école moderne d'avoir ainsi troublé quantité de jeunes
cervelles et dérouté des vies tout entières en les jetant dans le roman; mais, est-ce bien la faute de nos rx)manciers? Ne serait-il pas plus juste de s'en prendre à ce besoin d'imitation inhérent à toute jeunesse, surtout à la jeunesse française^ impressionnable et vaniteuse à l'excès, éternellement tourmentée du désir de jouer un rôle, d'entrer dans une peau célèbre, d'être quelqu'un, comme si le meilleur moyen d'être quelqu'un n'était pas encore de rester soi-même.
A ce compte-là, s'il fallait rendre les romanciers responsables de tous ces déraillements de cervelles,, que dirions-nous de nos historiens? Eux aussi , ils ont fait de grands ravages , surtout en ces dernières années. Depuis cette rage d'études historiques qui nous est venue d'Angleterre ou d'outre- Rhin, depuis cette avalanche d'histoires de la Révolution, de mémoires sur Robespierre, sur Saint-Just, l'ami du peuple, le vieux cordelier, est-ce que nous n'avons pas vu surgir une nouvelle génération de Jeune-France, affublés de gr9.nds gilets jacobins, portant leurs têtes en saint-sacrement, faisant bouffer toute la Convention dans la mousseline de leurs longues cravates? Ceux-là ne se disaient plus : a Toi, tu seras de Marsay; moi, je serai Rastignac. » Mais bien : « Toi, tu seras Saint-Just; moi, je serai Robespierre »; ce qui était aussi comique et
LES TR.ICOTEUSES, HÎ9
beaucoup plus dangereux. J'ai positivement entendu, il y a quatre ans, dans un restaurant du quartier Latin, de jeun^js Gascons qui criaien^t avec un accent du diabl-e : « Hein?.,, ce Rigault!... quel beau Foxiqmer-Teïnville ça va faire! » Il n'y a pas manqué, le malheureux! et nous devons lui rendre cette justice qu'il a bien rempli son emploi. Vermorel, lui, jouait les Robespierre et ne s'en cachait pas, copiant l'homme au nez pointu jusque dans sa vie privée, ses mœurs puritaines et l'arrangement de son petit mobilier de curé de campagne. Ils avaient tous ainsi leur type de 93 qu'ils visaient. Quelquefois ils étaient deux sur le même : Robespierre- Vermorel avait pour doublure l'avocat Floquet, qui, dans l'intimité, se laissait appeler Maximilien. D'autres fois encore ils cumulaient, jouaient deux personnages. J'ai rencontré l'hiver dernier un gentil petit officier de chasseurs, à qui nos Jeune-France avaient fait croire qu'il était Hoche et Marceau tout ensemble. Pas seulement Hoche, pas seulement Marceau. Non!
Hoche et Marceau!... C'est qu'il le croyait, cet innocent! et vous ne l'auriez pas fait rire... Grave et fier, les dents serrées, le geste fébrile^ rien qu'aie voir boire son absinthe, on sentait en lui les terribles préoccupations de l'homme qui cachait sous sa redingote les deux grandes
épées de la future République et qui avait toujours peur d'en perdre une.
Ces choses-là nous amusaient alors. Nul de nous ne s'imaginait que ce roman comique finirait si tragiquement. Pour ma part, je n'y voyais qu'un jeu; et quand je pouvais me faufiler dans leurs coulisses, je me délectais à voir les acteurs de la future révolution piocher leurs rôles, répéter, mettre en scène, se faire des têtes, remettre à neuf d'anciens décors pour cette reprise de 93, qu'ils comptaient donner un jour ou l'autre, et que je ne croyais pas possible. C'est ainsi qu'il me fut permis d'assister à la formation d'un corps de tricoteuses, dont je faillis être un des organisateurs. Voici dans quelles circonstances . . .
C'était pendant le siège, au plus dur de ce dur hiver de froid noir et de pain noir, où l'on ne pouvait pas faire un pas sans se heurter contre un petit corbillard à bras, s'en allant vite au long des maisons. — « C'est navrant ce qu'il meurt d'enfants à Montmartre, me dit un jour un des plus enragés quatre-vingt-treiziejis du café de Madrid... Les pauvres petits marchent pieds nus dans la neige. Le froid les tue comme des moineaux. Il y aurait charité, vraiment, à leur donner des bas, de bons bas de laine bien chauds. Je suis en train d'organiser une sous-
criptîon pour cela ; voulez - vous en être ? » Le quatre-vingt-treizien, de sa nature, est peu sentimental. Dans les régions bleu d'acier où il plane, il n'y a pas de petits enfants; il n'y a que des idées , des abstractions et quelques figures géométriques comme le triangle et la guillotine. Aussi j'étais un peu étonné. Mon homme s'en aperçut, et, pour me convaincre, il ajouta î « Montez ce soir à Montmartre; je parlerai aU profit de l'œuvre. Vous souscrirez après, si bon vous semble... »
Cela valait la peine de se déranger; je fis donc le voyage de Montmartre...
La chose se passait dans une salle de bal des boulevards extérieurs, une Boule-Noire ou un Elysée quelconque, qui s'était transformé en club, depuis qu'il n'y avait plus de gaz ; — il est à remarquer que l'éducation politique du peuple de Paris se fait en général dans des salles à danser... Quand j'arrivai, la séance était déjà commencée, la salle comble; une salle immense tout en longueur, bien disposée pour aligner des escouades de quadrilles et faire durer le triomphe du cavalier seul. Quelques lampes à jpétrole, un petit poêle autour duquel des caisses de laurier-rose se serraient en grelottant comme des vieillards. Sur des bancs, un public d'ouvriers, de petits bourgeois, gardes nationaux,
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gardes civiques, quelques mobiles, des jupillons à casquettes de velours, cinq ou six cocottes en soie fripée ; les uns venus là pour le club, les autres pour le poêle, les cocottes par habitude d'aller au bastringue tous les soirs. Le fait est qu'il y avait dans Tair comme un écho d'anciens fron-fron, des bouts de mazurkas, des mesures de valses qui bourdonnaient au plafond comme des mouches de Tété d'avant. Par là-dessus, une buée épaisse, sentant la pipe et le mouton mouillé...
Juché sur l'estrade de l'orchestre, mon quatrevingt-treizien parlait avec une émotion mélodramatique de la grande misère du peuple et delà mortalité des petits enfants. Tout à coup, il s'interrompit, recula d'un pas sur l'estrade, le bras tendu, la bouche ouverte, de gros yeux ronds, l'étonnement classique des têtes d'expression :
« Mais que vois-je? citoyens, s'écria- t-il... Là-bas, au milieu de vous, cette femme... cette femme... qui tricote... »
Il s'arrêta un moment, comme suffoqué par l'émotion, et resta là le bras tendu. Nous nous retournâmes tous, et j'aperçus au bout de son geste une vieille femme à tête canaille, avec ce pli de côté dans la lèvre, ce tour de bouche faubourien où Ton entend l'accent du voyou
sans qu'il ait besoin de parler. Sous son bonnet d'ouvrière, entre des mèches grisonnantes^ une aiguille à tricoter s'avançait comme un dard ^t lui donnait Tair d'une bête méchante. Ses mains osseuses, qu'elle levait très-haut pour qu'on les vît, tenaient un petit bas d*enfant...
Pendant que nous la regardions, l'orateur continua :
« Quelle est cette brave citoyenne qui vient au club avec son tricot, écouter en travaillant la parole patriotique?. . . Oh! maintenant je la reconnais... C'est une tricoteuse de Montmartre, une de celles qui tricotent, ô peuple, pour que tes enfants aient chaud comme des enfants de riches, pour que le froid — ce Badinguet — ne les égorge pas tous (Rires dans la salle. — Trèsbien! Très-bien!) et qu'il en reste encore pour voir Taube nouvelle... (Bravo! bravo!) O saintes tricoteuses de Montmartre!... vous êtes dignes de vos sœurs aînées, et vous aurez comme elles votre place dans l'histoire... Tricotez donc, tricotez comme elles pour le peuple, pour la liberté; tricotez... tricotez... »
On n'avait pas besoin de le lui dire. Sous les regards de cette foule, la vieille tricotait sans se lasser, avec emphase, et je la surpris clignant de l'œil à son compère... Alors je compris tout. Je compris que les petits enfants de Montmartre
n'étaient qu'un prétexte, et qu'il s'agissait uniquement de lever un bataillon de tricoteuses, de remettre à flot un vocable moisi du dictionnaire de 93 , de rétamer un vieux truc de la première révolution.
Eh bien, non ! Malgré tout, leur révolution a été plus originale qu'ils ne comptaient la faire. Ils voulaient des tricoteuses, et ce sont des pétroleuses qu'ils ont eues!... Ça leur apprendra, à ces Jeune-France.