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LE NAUFRAGE

n'est pas gai chez nous, cette année. Quoi qu'on en ait, ce voisinage vous gêne, vous blesse. Cette paille qu'on hache autour de vous, dans votre maison, se mêle à ce que vous mangez, fane les arbres, brouille la page du livre, vous entre dans les yeux, vous donne envie de pleurer.

L'enfant lui-même, sans qu'il s'en rende bien compte, est sous le coup de cette étrange oppression. Il joue tout doucement dans un coin du jardin, retient son rire, chante à mi-voix, et le matin, au lieu de ses réveils ébouriffés et pleins de vie, il se tient bien tranquille, les yeux grands ouverts derrière ses rideaux, et demande tout bas, de temps en temps :

« Est-ce que je peux me réveiller? »

Encore si nous n'avions que les tristesses de l'occupation pour nous gâter notre printemps; mais le plus dur, le plus cruel, c'est ce roulement de canons et de mitrailleuses qui nous arrive dès que le vent souffle de Paris, secouant l'horizon, déchirant sans pitié les matins de brume rose, bouleversant d'orages ces belles nuits de mai si claires, ces nuits de rossignols et de grillons.

Hier soir surtout, c'était terrible. Les coups se succédaient, furieux, désespérés, avec un perpétuel battement d'éclairs. J'avais ouvert ma fenêtre du c6té de la Seine, et j'écoutais — le

cœur serré — ces bruits sourds qui venaient jusqu'à moi, portés sur Teau déserte et le silence... Par moments, il me semblait qu'il y avait là-bas, dans l'horizon, un grand navire en détresse, qui tirait son canon d'alarme avec furie, et je me rappelais qu'il y a dix ans, par une nuit semblable, j'étais sur la terrasse d'une hôtellerie de Bastia à écouter une canonnade funèbre que la haute mer nous envoyait ainsi, comme un cri perdu d'agonie et de colère. Cela dura toute la nuit; puis, au matin, en descendant, nous trouvâmes, sur la plage, dans une mêlée de mâts rompus et de voiles, des souliers à boufFettes roses, une batte d'arlequin et des tas de haillons pailletés d'or, enrubannés, tout ruisselants d'eau de mer, barbouillés de sang et de vase. C'était, comme je l'appris plus tard, ce qui restait du naufrage de la Louise^ grand paquebot venant de Livourne à Bastia, avec une troupe de mimes italiens.

Pour qui sait ce que c'est que la bataille avec la mer, la lutte noire et stérile contre une force irrésistible; pour qui se représente bien les derniers moments d'un navire, le gouffre qui monte et vous enserre de partout, la mort lente et sans grandeur, la mort mouillée ; pour, qui connaît les rages, les espoirs menteurs et fous, suivis d'un abattement de brute, l'agonie ivre, le

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délire, les mains aveugles qui battent l'air, les doigts crispés s'accrochânt à l'insaisissable, cette batte d'arlequin, au milieu d'épaves sanglantes, avait quelque chose de burlesque et de terrifiant. On se figurait la tempête tombant en coup de foudre pendant une représentation à bord, la salle de spectacle envahie par la mer, l'orchestre noyé, pupitres, violons, contre-basses roulant pêle-mêle, Colombine tordant ses bras nus, courant d'un bout de la scène à l'autre, à demi morte d'épouvante et toujours rose sous son fard; Pierrot, que la terreur n'a pu blêmir, grimpé sur un portant, regardant le flot monter, et dans ses gros yeux arrondis pour la farce, ayant déjà l'horrible vertige de la mort ; Isabelle empêtrée dans ses jupes de cérémonie, toute en larmes et coiffée de fleurs, ridicule par sa grâce même, roulant sur le pont comme un paquet, se cramponnant à tous les bancs, bégayant des prières enfantines; Scaramouche, un tonnelet d'eau-de-vie entre ses jambes, riant d'un rire hébété et chantant à tue-tête, pendant qu'Arlequin, frappé de folie, continue à jouer la pièce gravement, se dandine, fait siffler sa batte, et que le vieux Cassandre, emporté par un coup de mer, s'en va là-bas, entre deux vagues, avec son habit de velours marron et sa bouche sans dents, toute grande ouverte...

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Eh bien, mon cher, ce naufrage de saltimbanques, mascarade funèbre, parade in extremiSy toutes ces convulsions, toutes ces grimaces ont passé devant moi hier soir à chaque secousse de la canonnade. Je sentais que la Commune, près de sombrer, tirait sa volée d'alarme. A chaque minute, je voyais le flot monter, la brèche s'élargir, et, pendant ce temps-là, les pitres de l'Hôtel de ville, accrochés à leurs tréteaux, continuant à décréter, décréter, dans le fracas du vent et de la tempête ; puis un dernier coup de mer, et le grand navire, s'engloutissant avec ses drapeaux rouges, ses écharpes d*or, ses délégués en robes de juges, en habits de généraux, ses bataillons d'amazones guêtrées, empanachées, ses soldats du Cirque, afFublés de képis espagnols, de toques garibaldiennes, ses lanciers polonais, ses turcos de fantaisie, ivres, furieux, chantant et tourbillonnant... Tout cela s'en allait pêle-mêle à la dérive, et de tant de bruit, de folies, de crimes, de pasquinades, il ne restait plus qu'une écharpe rouge, un képi à huit galons et une polonaise à brandebourgs, retrouvés un matin sur la rive, tout souillés de vase et de sang.

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NOTES d'une parisienne.

ES faits ne me frappent guère, mais seulement Tatmosphère qu'ils font autour d'eux, l'heure oii je les ai compris et dont ils gardent toujours pour moi une impression particulière. C'est cela que je voudrais vous raconter, cette émotion singulière faite des échos diminués des grandes batailles et de la rumeur lointaine des villes mourantes...

... Au mois de mai de Tan dernier, fuyant Paris déjà troublé et tout attristé d'une épidémie, nous avions retrouvé la petite maison en Seine-et-Oise, les arbres fleuris, le calme habituel. Chaque jour, les nouvelles nous arrivaient, le récit des émeutes de tous les soirs, ces émeutes de boulevards où la grille

d'un théâtre devenait un refuge et les kiosques à journaux des essais de barricades. De ces tumultes de nuit qu'on allait voir en voiture, je sentis toute la trivialité en me représentant cette foule pressée, criant, chantant comme pour une fête, à Theure où le gaz des boulevards donne aux feuilles des arbres les reflets d'un repas en plein air ou d'un bal de village. Le mot de Révolution que l'on prononçait déjà me rappelait à moi ma toute enfance, une fuite par les faubourgs dépavés et les cours trouées à coups de canon, puis l'émotion de ceux qui m'entouraient, cette émotion que les enfants sentent si bien trembler dans la voix qui leur parle et le bras qui les porte, enfin une campagne que je revois ensoleillée, toute bleue dans la brume d'un rêve, l'arrivée, le repos, le danger passé. C'était comme un éclair tout au fond de ma mémoire; mais la grande secousse morale, les morts au coin des rues, tout ce sinistre que mes yeux d'enfant n'avaient pu voir, je ne me l'imaginais pas encore.

Donc en ce triste mois de mai, les Parisiens se pressaient aux gares, comme tous les printemps. Pour beaucoup, qui comptaient revenir à l'automne, un véritable exil commençait, une saison de bains de mer prolongée un an, la vie d'hôtel loin des siens. C'étaient des mères qui

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partaient sans savoir qu'elles ne retrouveraient jamais la maison aimée, le nid de famille où elles avaient élevé chaudement leurs enfants dispersés, et qu'elles mourraient loin d'eux tous, dans un pays de passage. C'était un enfant confié en vacances, à qui on songerait plus tard avec le regret des adieux à la hâte et des revoirs si longs. Partout des êtres séparés; plus tard pour tous l'incertitude poignante.

La petite vérole, qui nous avait chassés de Paris, gagna rapidement le tranquille refuge. Ces quelques maisons entre la forêt et la Seine furent inquiétées plusieurs jours. Des familles entières se trouvèrent atteintes, et deux fois de suite, je rencontrai la même femme en deuil, ayant fait une lieue dans la poussière et la chaleuil, au retour d'un lit de mort... Une aprèsmidi, je travaillais à ma fenêtre. Le temps était clair, chantant et jeune; les fruits dans leur verdeur, les fleurs en boutons. On me dit : « Un homme vient de mourir à côté... »

Je l'avais vu quelquefois montant le chemin, chargé d'outils, venant des champs, courbé, fatigué, ignoré et si humble. Je ne sais quoi de grand m'émut tout à coup; sans y songer, il me

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sembla que la mort passait là, tout près, mais la mort belle, et qu'en passant elle agrandissait le ciel, rhorizon, suspendant une seconde toute cette vie de printemps respectueuse devant réternel silence...

Cependant Tété venait, un superbe été aux longs jours, si riche et si fleuri. L'air du jardin se colorait, se parfumait des fleurs ouvertes au grand soleil. Les moissons devaient être superbes. Combien sont restées sur pied cette annéelà, ont mûri sans être récoltées, et se sont dispersées, perdues, loin des greniers en feu et des granges ouvertes aux vents!... A cette époque, les couchants avaient déjà des lueurs d'incendie, et Ton sentait passer dans Theure calme et les champs déserts ce souffle d'orage qui courbe les blés et fait tourbillonner la poussière des grandes routes comme sous une charge de cavaliers. La guerre venait d'être déclarée.

Les oMarsèillaises au coin des rues, les bataillons traversant tout Paris et cadençant leur marche « à Berlin », les cortèges des ambulances, les quêtes en chemin pour le drapeau blanc à croix rouge. Puis ce triste départ des plus jeunes, des mobiles presque encore collégiens que les mères

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conduisaient en voiture, avec combien de larmes ! Et cet encombrement formidable aux gares, encombretfient si triste où il semble qu'une ville tout entière se dépeuple, où Ton a si bien le sentiment des foules, Taccablement, la lassitude s'étourdissant dans un grand tapage. Quel bourdonnement de trains qui partent! Pressez-vous; là-bas on coupe les rails, on brûle les gares. Il semble que les convois se perdent dans la nuit; que des bataillons semés dans de grandes plaines cherchent en vain à se réunir, àse ranger. Tout n'est plus que trouble et confusion. De temps en temps, dans les journaux, une note qui fait froid au cœur : « Les Français pillent â Reims des wagons français. » On sent la défaite, la débâcle.

Toutes les familles avaient le contre-coup du désastre. Je ine souviens d'un soir de fête où Ton cacha les fleurs bien vite, tous les yeux étant pleins de larmes; l'inquiétude d'un absent, -la menace d'un départ, la table paraissait trop grande, la maison vide.

Bientôt il fallut rentrer à Paris. De ma vie je n'oublierai cette journée d'août, les paysannes qui pleuraient sur les portes en voyant passer les voitures chargées et les grands troupeauji pêlemêle au milieu de la route; des bœufs entravés sur des charrettes, des voitures à bras au long

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des chemins. Tout près de Paris, voici les arbres abattus, les remparts fortifiés, encombrés d'ou- \Tiers , et malgré la déroute , puisque c'est dimanche et qu'il fait soleil, des femmes en corsages blancs, en jupes claires, venues pour regarder les travaux.

Maintenant, c'est le 4 septembre. Une matinée d'attente, quelque chose dans l'air comme l'ombre vague, prévue, qui précède une grande éclipse. Vers midi, les boulangeries se ferment, les rues se vident. On se bat, dit-on, place de la Concorde. Paris est si grand qu'on ne sait jamais au juste'ce qui s'y passe.... Mais non! du boulevard, une bande d'hommes descend en chantant à tue-tête. La République est proclamée. Je me sens toute triste. Il paraît pourtant que c'est un bonheur; mais je n'aime pas ces chants en masse qui vous prennent à la gorge, forcent l'émotion, la font nerveuse. Je voudrais entendre une voix claire et calme pour annoncer les grandes choses.

Le lendemain, visite au camp de Saint-Maur.

Que de drapeaux ! Paris était encore gai ce jourlà, étourdi plutôt. Il semblait que la guerre était oubliée. C'est peut-être parce qu'on sentait

les Prussiens avançant toujours, qu'une course hors des portes, de ces portes qu'on armait, qu'on fortifiait et qui se fermeraient bientôt comme des portes de prison, était presque une grâce. Beaucoup dé bruit et de poussière. On allait là par le chemin des courses, et tout le long éclatait cette gaieté bruyante des Parisiens qui viennent une fois la semaine regarder les arbres.

Les tentes alignées, abritées par Vincennes, ces petites guerres dont les coups de feu éclataient en fumée blanche au pied des collines basses, de ces plis de terrains si bien faits pour grouper des épisodes de batailles, ce va-et-vient d'uniformes, d'artillerie, de gens endimanchés, de marchands de toutes sortes, ce lendemain de révolution promené à grand bruit dans des chars à bancs trop pleins, m'est bien resté dans la mémoire.

Très peu de jours après, encore un dimanche, les premières volées de canon détonaient sous un ciel bleu admirable. L'heure très-matinale, le calme des rues, des cours voisines, le repos de toutes les fabriques , de ces mille bruits du travail qu'on entend et qui remplit les jours comme celui qu'on fait, les causeries sur les portes, signé de chômage ou de fête, tout autour de moi me fit songer aux 15 août passés; les

balcons ornés -de petites lanternes sourdes, lisérés de gaz et fleuris de drapeaux, la longue avenue des Champs-Elysées, les grands quais de Seine inondés de feux de Bei^ale et de pluies d'or... Cette fois, le canon signifiait autre chose. Encore une apparence de fête, ces pèlerinages à la statue de la ville de Strasbourg, bouquets en main, niusique en tête. Plus tard, on mit un crêpe à ce visage de pierre. Pourtant on ne voile pas de noir les statues des tombes ; leur grand deuil est tout blanc, semé d'immortelles.

C'est dans ces derniers jours de grand soleil que je vis au Palais- Royal, assises contre un arbre dans le sable dur du jardin public^ deux pauvres femmes, deux ouvrières occupées à confectionner des casquettes. Des enfants jouaient autour d'elles, deux beaux petits joufHus, un peu hâlés. Ce n'étaient pas des Parisiennes, des paysannes non plus. On pensait en les voyant à la banlieue de Paris, à une place de la Mairie quelconque, à des seuils encombrés de linge qiii sèche, d'enfants qui jouent et de femmes qui travaillent, à cette mélancolie des rues qui finissent aux champs, des pavés pleins d'herbes sèches, et des horizons de fortifications. Pauvres

gens! ils rentraient tous, traînant leurs mobiliers, se logeaient à Paris dans je ne sais quels trous noirs, et, poussés par l'habitude du grand air, de la vie au dehors, venaient s'installer au pied des arbres, pendant que les mobiles faisaient l'exercice devant les boutiques de bijouterie et les tables de café. Partout des exilés. Ces femmes tristes, dépaysées, ces grands garçons en blouses bleues ayant sous le fusil l'attitude courbée, patiente des êtres habitués à la pioche, au travail de la terre, écoutant les commandements avec le froncement de sourcil des intelligences étroites qui se recueillent tout entières, comprennent lentement et retiennent bien. Voilà les exilés de province.

Où sont ceux de Paris? De grandes caisses pleines de robes claires, toilettes du matin, de plage, de Casino, de cannes Louis XVI, de petits chapeaux à grandes plumes ; on avait emporté tout cela pour la promenade pendant deux mois. Octobre arrive; la pluie tombe, la mer se fait terrible, le temps triste. Allons plus loin. On change de pays et l'on pense à Paris tout le temps...

Des caissons d'artillerie, des voitures d'ambulance, des concerts pour les blessés, le boulevard bruyant et lugubre. Au soir, lesioutiques éclairées seulement d'une lampe^ les maisons.

les arbres ayant toute la place pour étaler leurs ombres, et le clair de lune superbe dans cette ville éteinte — qui fait l'angle des rues sinistre, les toits blafards, Paris trop grand, c'est ainsi qu'il faut le voir en rêvant de lui.

Chaque maison porte une angoisse. Les enfants n'ont plus de lait. On tremble pour ceux qui sont aux remparts. On craint pour ceux qui sont plus loin, dans cette ligne sombre qui entoure la ville, un engagement d'avantpostes et ces affûts de grand'garde où le moindre bruissement de feuillage, un caillou qui roule à l'eau, appelle le sifflement des balles. Le danger partout, et de jour en jour un peu moins d'espérance. Oh ! les temps noirs, les pigeons perdus, la province si loin, la boue du Bourget, les canons toujours en retard, la place de l'Hôtelde -Ville embrumée et tumultueuse...

Et pourtant, jamais peut-être on ne l'avait sentie plus active, cette force, cette âme vivante de Paris; malgré l'hiver très-froid, les stations aux boucheries commencées dans la nuit et la neige, quand le canon des forts tonnait, quand on rêvait de bataillons français s'avançant en hâte par les campagnes dévastées, les bois abattus, et

n'ayant plus là-bas qu'une bataille à livrer, une rivière à passer, on respirait partout un air de grand courage, comme si Paris, déjà délivré, les portes ouvertes, la Liberté planait sur la ville entière, chaînée de drapeaux vainqueurs.

Mais hors des remparts, quelle tristesse ! Des routes désertes, des usines abandonnées, de grandes plaines sinistres déjà comme des champs de bataille, la terre creusée, bouleversée. Des meurtrières aux murs des fabriques, des retranchements aux fossés des parcs, et des bataillons de mobiles campés dans tous les villages, les uns installés dans de jolies propriétés boui^eoises, ornées de grilles dorées, de perrons, de balcons où séchaient les uniformes le lendemain des gardes; les autres grelottant, allumant de grands feux dans ces maisons à un étage ou les petits commerçants de Paris viennent passer un jour d'été par semaine, alors que du jardin et des chambres aux fenêtres basses on se parle, on s'appelle dans le repos du soir et du dimanche.

Tout autour, dominant cette zone triste, des bois, des moulins, des coteaux à peine distincts dans la brume d'hiver où les canons ennemis arrivaient chaque jour malgré la neige, les mauvaises routes, s'embusquant. visant Paris, rendamt à jamais lugubres des noms de petits villages, si gais a lire au soleil sur le fronton

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des gares, au coin des chemins, quand ils étaient pour les Parisiens des buts de promenade et des rendez-vous de fête.

Les jours se font plus courts, le pain plus rare. Un soir, dans cette demi-ombre intime des boutiques éclairées d'une lampe , voici des dorures , des rubans clairs , des sucreries aux couleurs tendres. C'est Noël!... Cet humble berceau que nous avons abrité au coin des chapelles, bercé de cantiques et fleuri de lis, ce symbole adorable de l'enfance, a fait aux tout petits une éternelle joie. Il faut qu'ils le voient en rêve au moins un jour de l'année, ce Jésus souriant, couché dans la crèche et les brins de paille éparpillés autour de lui en rayons lumineux...

Pour les enfants aussi, ce jour de l'an de ville assiégée qui étale des joujoux dans l'encombrement des bataillons en armes. Sur les petites tables à la hauteur des yeux d'enfants, nous revoyons tous ces petits meubles qui ont Tair d'un déménagement de pauvres et ces poupées joufflues auxquelles la bise et la neige font de si fraîches couleurs. Les magasins s'emplissent de merveilles. Pourtant ces lourds camions qui nous arrivaient des gares de l'Est, les autres années, chargées de boîtes de bois blanc gardant comme un parfum des forêts du Nord, ne vien-

dront pas cette année-ci; il ne faut plus qu'ils reviennent jamais !... Mais n'ayez pas peur, Paris sait se suffire à lui-même, et nos enfants ne manqueront pas de joujoux. Au fond des petites cours tristes des quartiers pauvres, dans des coins de faubourg sans jour et sans air, ^ il y a de grandes maisons à cinq étages, pleines d'aiguilles patientes et de métiers délicats qui font traîner des miettes d'or fin et des copeaux de bois de rose dans la poussière des mansardes.

Paris trouvait encore la force de sourire. Deux jours après, de trois côtés à la fois, le bombardement éclatait, lugubre, continu. La terre était secouée autant que l'air, et loin des désastres, les foyers à Tabri sentaient frémir leurs vitres comme un avertissement ou une menace. Dans cette grande ville où les fabriques fermées se taisaient et dont la force et la vie s'épuisaient aux remparts et aux avant-postes, dans ces rues presque désertes où les voitures étaient rares et les passants tristes , ce grand bombardement ressemblait à ces orages qui font le silence autour d'eux, arrêtent le bruit des feuilles et le murmure des prés comme pour rendre encore plus sinistres la foudre qui tombe et la maison qui croule.

Le premier éclair de ce grand orage avait lui sur la ligne bleue des frontières par un beau

jour d'été. Les blés n'étaient pas coupés, les vignes s'alignaient sur les pentes, les grands arbres frémissaient pleins de vie. Les rivières chantaient sous les arches des ponts, et Içs villes entourées de forteresses, les villages entourés d'eau composaient avec leur vie de tous les fours une atmosphère de bruit ou de calme qui montait dans leur coin de ciel et semblait devoir les envelopper à jamais...

« L ennemi passe le Rhin, sur toute la ligne. » Je me souviens du frisson que je sentis çn lisfiant cette petite dépêche, miriee conpimé le trait qui marque une frontière sur la carte, et si grwide d'horizons entrevus. Depuis ce jour, rien n'avait pu les arrêter, et. cette force énorme, l'invasion, irrésistible comme l'eau qui coule plus forte et plus terrible après chaque obstacle, avait enfoncé les remparts, forcé les passages. Paris, pendant cinq mois, fut bien Tile de France, au milieu de ce torrent qui grondait tout autour de ses portes.

La lutte est finie. Comme il faut livrer les forts, rendre les armes, les soldats rentrent dans Paris. Ils marchent sans ordre, débandés. On sent bien le tumulte dans cette rentrée qui nous

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fait voir confondus, traînant le pied, ces masses d'hommes ordinairement si semblables de costumes et d'allure, si bien unis dans la marche, qu'on entend le pas d'un géant sur leur route. Pourtant, vers TObservatoire, au coin d'une de ces rues bordées d'arbres qui sont la fin de Paris, j'ai vu passer tout un bataillon de Bretons ran^ gés comme au départ. De temps en temps, le commandant qui marchait en tête se tournait vers eux : « Allons! mes gars, allons! » C'était dit avec l'intonation d'un berger qui encourage et rassemble un troupeau fatigué. Tout autour, les maisons éraflées, les balcons tordus, une bicoque incendiée. Ce jour -là fut navrant.

L'émotion tremblait dans toutes les voix. Il y avait en l'air un découragement, une lassitude où l'on sentait encore plus que la défaite, le désespoir de l'arme inutile, brisée, jetée aux fossés des forts.

Le trouble entré dans Paris à ce moment n'en sortit plus. Ce fut l'agitation perpétuelle, cette agitation qui emplit la rue et fait l'atelier vide. Des processions sans fin montaient vers la Bastille, se groupaient autour de la colonne de Juillet, pavoisée de drapeaux rouges, de couronnes d'immortelles. Les canons sonnaient sur le pavé des rues comme un défi à cette paix maudite. On sentait qu'un grand élan avait été

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donné et qu'une ville remuée pendant quatre mois de tant de chants, de fanfares, de tambours, ne pouvait sans secousse se reprendre au travail et au calme. Aussi Paris gardait- il sa physionomie de ville assiégée, qui vit au jour le jour. Les trottoirs étaient bruyants, encombrés d'objets de toutes sortes, comme aux lendemains d'incendie, quand la maison détruite, les ménages sauvés, jetés en hâte par les fenêtres, les femmes et les enfants campent au milieu des rues, y installent leur vie d'une journée.

Je ne sais quel incertain vous tenait aux fenêtres, vous traînait aux bruits. Les baïonnettes luisant partout, bien qu'on ne parlât pas encore de batailles, les barricades au coin des ponts, les défiances de Paris contre Paris, ces sinistres malentendus où les tocsins et les fusillades se répondaient avec l'entêtement d'un signal... On sentait trembler les pavés, frémir les haines. Avec cela tous les caprices des printemps parisiens, capricieux entre tous. Le soleil de mars, ce chaud soleil qui vient avant les feuilles poussées, brûle et fait tant de mal, glissait entre deux ondées sur des affiches folles. Pendant que dans les magasins déserts empressés à se faire des vitres claires, des enseignes neuves, les marchands désœuvrés chassaient la poussière, seule visiteuse venue du dehors, des

voitures passaient silencieuses, pressées, emportant la vie de Paris, la fortune de Paris.

Le voilà livré à lui-même, enfermé à nouveau, ce terrible Paris, et nous tous qui nous en sommes éloignés, nous vivons, les yeux tournés vers ces coteaux qui nous le cachent, et ne sachant plus rien de ce qui s'y passe. Nous voici en pays conquis, les routes sont libres, les portes grandes ouvertes, la maison ne s'appartient plus. Les grilles restent béantes pour le passage des chevaux, et tout autour des pelouses qui verdissent, des massifs en bouquet, les soldats se promènent, écrasant les fleurs, coupant les branches, avec Tinsouciance du passant et du vainqueur. Il y a par ici des maisons de campagne complètement abandonnées depuis un an; on est parti au moment de la guerre et Ton n'est plus revenu pour ne pas voir les détresses de l'invasion. Le logis est dévalisé, les charmilles à l'abandon, l'herbe pousse au milieu des allées. Dans un coin de parterre, une femme surveille un enfant, le regard tourné vers la route, rendant plus triste cette solitude qui plane autour d'elle par son air d'attente et de désœuvrement... On avait abattu les ponts, couché de grands arbres où tombaient leurs ombres.

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mais par le chemin qui tourne le coteau, les Prussiens étaient arrivés en dépit de tout, sans perdre ni un homme ni un cheval.

Depuis quatre mois, ils sont là. Les bataillons se succèdent, marchant vers Paris ou retournant en Allemagne, et, après une courte halte, un appel sur le chemin, comme toutes les portes sont marquées d'avance, les hommes entrent, s'installent, nettoient leurs armes, vont aux gardes, sortent à toute heure...

Rien n'est charmant d'ordinaire comme de s'endormir le dernier dans la maison silencieuse que l'on sent pleine d'êtres aimés. Un grand calme, après le bruit de la journée, envahit les meubles, les murs; l'air du jardin et tous les souffles entendus dans la tranquillité de la nuit semblent la respiration de la maison elle-même, assoupie au clair de lune, seuil muet et fenêtres closes... Mais sentir là tout près l'hôte forcé, celui qui a fait le chemin, le fusil en avant, ensanglantant les haies et les rivières, celui qui est entré de force, à qui le chagrin et l'orgueil font la place libre aussitôt qu'il arrive!... Qui sait à quel point il est l'ennemi? Qui sait de combien de batailles il se repose, et de quels rêves de victoires et de massacres il trouble Tâme invisible du logis? Il y a un coin de sa maison qu'on voudrait murer.

C'est au milieu de ces tristesses que nous entendions le canon tonner vers Paris. Dans le bois encore grêle, les décharges de mitrailleuses tombaient par saccades; les rossignols lançaient leurs notes limpides dans les buissons d'épine blanche; les grenouilles sautaient autour de ces petites mares que la pluie laisse aux ornières, le bruit leur arrivait trop grand et de trop loin pour inquiéter toutes ces, petites vies troublées seulement par les branches qui cassent et les feuilles qui tombent...

Les Tuileries et le Louvre brûlent !

Les Tuileries, un beau souvenir d'enfance.

Les dimanches parisiens, le ciel sombre au-dessus des grands toits d'ardoises, les bassins où l'allée s'élargit et rayonne^ l'horloge triste, les statues, la grande terrasse longeant le quai, l'eau tout près, et la mélancolie douce du soir qui tombe, du brouillard qui monte pendant que Paris s'illumine tout autour. Des nuées d'enfants, des velours bleus, des fourrures blanches, et plus tard la joie si grande de faire courir des petits pieds dans le sable où l'on posait les siens

Et le Louvre?... Mais non! Le Louvre était sauvé. Le lendemain on disait : Paris brûle, Paris tout entier.

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Je Tai revu depuis, criblé de balles, à cette heure terrible où les murailles calcinées, encore debout, semblaient s'être défendues contre le feu, et que des ruines fumantes montait une odeur d'incendie.

Ce jour-là le temps était supe]i>e. Tout en haut de THôtel de ville, le soleil mettait des galeries de lumière entre les fenêtres vides, et les statues se dressaient entières et droites, comme si leur fière attitude les avait gardées de l'écroulement

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