LE NAUFRAGE
Champrosay, 23 mai.
Et voici le jardin charmant Parfumé de myrte et de rose...
... Hélas! cette année le jardin est toujours plein de roses, mais la maison est pleine de Prussiens. J'ai porté ma table au fond du jardin, et c'est de là que je t'écris, dans l'ombre fine et le parfum d'un grand genêt tout bourdonnant d'abeilles, qui m'empêche de voir les tricots de Poméranie pendus et séchant à mes pauvres persiennes grises.
Je m'étais pourtant bien juré de ne venir ici que longtemps après qu'ils seraient partis; mais il fallait fuir l'horrible conscription Cluseret, et je n'avais pas d'autre refuge... Et c'est ainsi, mon cher absent, qu'à moi, comme à bien d'autres Parisiens, aucune des misères de ce
ijfi LETTRES A UN ABSENT.
triste temps n'aura été épargnée : angoisses du siège, guerre civile, émigration, et, pour nous achever, Inoccupation étrangère. On a beau être philosophe, se mettre au-dessus, en dehors des choses, c'est une impression singulière, — après six heures de marche sur ces belles routes de France, toutes blanches de la poussière des bataillons prussiens, — d'arriver à sa porte et d'y trouver, sous les grappes pendantes des ébéniers et des acacias, un écriteau allemand en lettres gothiques :
5® compagnie
Boehnip
sergent^ major
et trois hommes.
Ce M. Boehm est un grand garçon silencieux et bizarre, qui garde les volets de sa chambre toujours fermés, se couche et mange sans lumière. Avec cela, l'air trop à Taise, le cigare aux dents et d'une exigence!... Il faut à sa seigneurie une pièce pour lui, une pour son secrétaire, une pour son domestique. Défense d'entrer par cette porte, de sortir par celle-là. Est-ce qu'il ne voulait pas nous empêcher d'aller dans le jardin?... Enfin le maire est venu, le hauptmann s'en est mêlé, et nous voilà chez nous. Ce