LETTRES DU SIEGE
NOTE DES ÉDITEURS
En 1 882, lorsque furent publiés les discours et plaidoyers de M. Edmond Rousse, il autorisa V éditeur à donner, sous le titre de Journal du siège de Paris, les notes qui vont suivre. Il expliqua à cette occasion ce qu avait été, depuis 1 845, sa correspondance avec M. Vesseron (voir plus haut, tome Ier, Avant-propos), jmis s" adressant à l éditeur et lui parlant spécialement du Journal qu'il avait tenu de septembre i 870 à janvier 1871 , il écrivit les pages que nous insérons en tête des Lettres du siège.
Du texte publié en 1882, nous n avons rien retranché, mais en nous reportant au manuscrit original, il nous a semblé que seize années écoulées nous permettaient de rétablir des passages dont on avait cru devoir omettre ou plutôt ajourner la publication . Nous avons également substitué aux initiales les noms eux-mêmes.
Nous sommes convaincus qu'en nous rapprochant ainsi de la pensée qui a inspiré ces notes il y a près de quarante ans, nous obéissons aux conseils que V auteur nous aurait donnés.
AVANT-PKOPOS DE LAUTEUR
« En 1870, lorsque la guerre commença, nous avions dépassé tous les deux la pleine maturité de la vie. Mon vieux camarade était alors un heureux père de famille et l'un des personnages consulaires de sa province. Pour moi, je venais d'être appelé à la tête du barreau de Paris, le jour même où l'on apprenait nos premiers désastres et où l'on pouvait prévoir tous les autres. C'était mal commencer l'apprentissage tardif des grandeurs; dans des temps comme celui-là, les honneurs qu'on n'a pas cherchés semblent être une distraction cruelle de la Fortune.
« Trois jours après la bataille de Sedan, j'avais eu, comme par miracle, des nouvelles de mon ami. J'avais su qu'il vivait, qu'au milieu de ces épouvantes il avait fait bravement son devoir, et qu'avec des compatriotes courageux il disputait aux Allemands vainqueurs la rançon de la maison de Turenne et des murailles de Vauban.
« Mais bientôt l'investissement de Paris fut complet;
nul bruit du dehors n'y arriva plus. Alors, au milieu de ce grand silence, dans le désœuvrement mortel qui nous accablait, ma pensée, comme d'instinct, se mit à chercher au loin sa route accoutumée, et je repris, sans y trop songer, ma correspondance interrompue; — une correspondance sans réponse, une longue lettre flottante, toujours ouverte devant moi, où le plus souvent je ne parlais qu'à moi seul... C'était comme un monologue distrait et diffus qui trompait l'oisiveté de ces éternelles journées, et qui, en me faisant rêver de loin au jour de la délivrance, me donnait, dans cette ville captive, l'illusion de la liberté.
« Pendant près de cinq mois, jour par jour, heure par heure, chaque fois que je rentrais au logis, vaincu par cette lassitude de ne rien faire et par cet ennui d'agir qui pesait sur tous les esprits, je reprenais la ligne commencée, et je notais au hasard tout ce que je venais de voir et d'entendre. Puis, quand les portes furent ouvertes, j'envoyai à mon ami ces pages confuses et touffues, commencées le jour où les Allemands campaient dans Versailles, et arrêtées brusquement le jour où ils entraient dans Paris...
« Je n'ai lu cet écrit que dix ans plus tard, lorsque la mort m'enleva l'ami fidèle à qui je l'avais adressé.
« Je reçus alors de sa famille, avec ma correspondance tout entière, l'écrit que vous allez lire. S'il trouve quelques lecteurs, ceux-là seulement le jugeront avec indul-
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gence qui, alors, étaient enfermés comme moi dans Paris : les autres pourront à peine le comprendre. Il faut avoir vécu de cette vie pour concevoir la confusion prodigieuse de sentiments et d'idées qu'a pu jeter dans des esprits de notre temps et de notre race une si formidable aventure. Moi-même, lorsque, ligne par ligne, j'ai vu revivre les heures et les jours dont peu à peu le temps avait voilé l'image, c'est à peine si, d'abord, je les pouvais reconnaître. La main qui touche en ce moment ces feuillets oubliés est pourtant la main qui les a écrits ! J'ai là, sous les yeux, avec ses frissons et ses tressaillements, l'empreinte vivante de la fièvre qui l'agitait. C'est bien nous que je revois, comme nous étions alors, après les premiers étonnements de la défaite; avec nos terreurs soudaines et nos indomptables espérances, notre crédulité folle au bruit menteur d'une victoire, et notre stupeur devant les éternels démentis du lendemain. C'est bien notre morne insouciance, notre ironie convulsive, nos cris de rage impuissants devant cette immuable captivité. Je crois sentir encore l'étouffement de cette lourde solitude, et le poids du vide qui nous accablait.
« Ne cherchez dans ces notes ni philosophie ni logique. Vous y trouverez beaucoup de contradictions et d'erreurs ; des emportements ou des défaillances puériles ; des jugements faux sur des faits que, plus tard, le temps a mis dans leur vrai jour; çà et là, une liberté d'esprit inconcevable au milieu de tant de désastres; des accès de
gaité qui me révoltent maintenant, et qui alternaient avec nos larmes dans le calendrier pitoyable de nos défaites. C'est précisément cette confusion et ce chaos qu'il est peut-être intéressant de connaître et de débrouiller aujourd'hui, parce que, souvent, la confession d'un seul est l'histoire de tous ; et parce que ce n'est pas en nous vantant sans cesse que nous mettrons quelque dignité dans nos malheurs.
« Surtout ne lisez pas ces pages si vous espérez y trouver quelque pensée profonde, ou l'aveu modeste de quelque haut fait. Celui qui les a écrites à la hâte n'était ni un héros ni un penseur. C'était un bourgeois d'esprit moyen et d ame ordinaire, qui n'a rien vu des grands spectacles de cette guerre, mais qui rapporte fidèlement, et sur l'heure même, ce qui se passe devant lui. L'histoire de nos jours ne se fait plus guère avec la vie des grands hommes et avec l'étude des grandes âmes; la matière lui manquerait peut-être. C'est le commun des hommes qu'on veut connaître; et c'est en elle seule, dans des sentiments à sa hauteur et dans des sujets à sa taille, que notre démocratie médiocre et superbe entend trouver ses enseignements et ses exemples... Voyez si, tel qu'il est, cet écrit peut lui profiter.
« Pour moi, je pense que, dans ces grands événements qui bouleversent tout un peuple, il n'est si petit citoyen qui ne doive à la vérité son témoignagne. Le fait qu'on vient de voir, le discours qu'on vient d'entendre, l'émo-
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tion dont on est encore agité, les propos du quartier et la rumeur du carrefour, tout peut avoir, après nous, sa place et son prix. On ne sait pas dans quelles mains ces simples récits tomberont un jour, et ce qu'un historien en saura faire. « Une seule àme est souvent un grand auditoire », disait Lacordaire ; — et le plus humble d'entre nous peut le répéter après lui.
« Au temps de la Ligue, tout le monde n'aurait pas pu écrire la Satire Ménippée, le discours de Daubray, ni même le Journal de l'Estoile; mais bien des gens auraient pu noter ce qui se disait devant leur porte le soir des Barricades, et le jour où l'on apprenait à Paris le crime de Jacques Clément. C'est avec ces petites pierres que l'on construit aujourd'hui les grands édifices.
« Pour cette chronique bourgeoise, il n'est besoin d'aucun talent. 11 suffit de n'avoir ni vanité ni orgueil, de dire ce qu'on voit, d'exprimer ce qu'on sent, de penser droit devant soi, et de n'avoir peur que de sa conscience. Ce sont des mérites auxquels chacun peut atteindre.
« Je n'ai rien changé aux fragments que je vous abandonne, pas une ligne, pas une phrase, pas même les fautes de langage qui doivent s'y trouver en foule et dont je n'ai aucun souci. Dans ces sortes d'ouvrages, qui n'ont rien de commun avec l'art, où l'on ne doit chercher que des renseignements certains et des impressions sincères, s'il est permis de ne pas tout dire, il faut du
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moins que ce qu'on dit reste avec sa date et son accent. C'est la déposition d'un témoin qui ne peut ni se rétracter ni se reprendre. »
Edmond Rousse.
La Roche-Guyon, 18 octobre 1882.
SIEGE DE PARIS
Paris, 19 septembre 1870, lundi.
Mon vieil ami, depuis quinze jours tu es enfermé à Sedan, au milieu des Prussiens vainqueurs. Me voici assiégé dans Paris. Depuis trois jours, le flot de l'invasion monte autour de nous. Tous les chemins de fer sont coupés. Nous voici séparés l'un de l'autre pour longtemps; peut-être pour toujours. Quoi qu'il advienne, je t'écris et je veux t'écrire chaque jour. Heure par heure, je veux noter les événements que je verrai, et les impressions qu'ils m'apporteront avec eux ; un jour peut-être nous lirons ensemble ces pages douloureuses.
Il y a quinze jours, j'aurais été incapable de l'effort que je vais tenter. J'étais fou de douleur, de honte et de rage ; mais on se fait à tout, même à voir son pays s'écrouler et périr. Je n'ai plus de larmes, et je veux regarder, comme s'il ne s'agissait pas de la France, cet effroyable spectacle dont nous sommes les témoins, et
qu'il a plu à Dieu de donner à la terre, au moment où nous y passons tous les deux. J'ai fait mon testament il y a deux jours et j'ai l'esprit, ou du moins la conscience en repos de ce côté. Quant aux affaires des autres, je n'ai pas, je l'avoue, le sang-froid nécessaire pour y songer. Y a-t-il encore des procès, des avocats pour les plaider, des juges pour les juger? Y a-t-il une justice sur la terre? et, au milieu de ces épouvantables débauches de la force, qui donc peut penser au droit? Un dieu nous a fait ces sinistres loisirs. Regardons cette nation qui s'écroule et qui, demain, nous écrasera sous ses ruines.
Je vais te dire ce que je vois et ce que je fais.
C'est l'autre dimanche que Paris s'est senti décidément en danger. Après la stupeur de nos premières défaites, il avait compté sur des revanches. Après le désastre de Sedan, il s'était donné la distraction violente d'une révolution. Pendant deux ou trois jours, l'avènement de la République a été salué par un carnaval gigantesque et par des mascarades démocratiques où les fuyards d'une soldatesque en déroute fraternisaient dans le vin avec les ivrognes d'une populace en débauche. Les rues étaient pleines de soldats ivres se vautrant à travers la foule avec des bandes d'ouvriers, et hurlant avec eux un affreux pot-pourri de chants patriotiques. J'ai vu des turcos nègres coiffés de casquettes, et des gamins coiffés des turbans qu'ils échangeaient avec eux. C'était la plaisanterie du jour. Et les badauds de rire! Pendant ce temps-là, les Allemands parquaient notre armée comme un cheptel dans les plaines de Sedan, l'envoyaient par
troupeaux dans leurs citadelles, et se mettaient en marche sur Paris, avec la régularité formidable, et méthodique du flot qui monte à l'heure de la marée.
Depuis huit jours, la physionomie de Paris est devenne meilleure, plus sérieuse et plus résolue. L'arrivée des gardes mobiles des départements a produit un très bon effet. On prenait un plaisir grave à voir cette jeunesse portaut sur ses traits et dans ses allures les caractères si variés de toutes les races dont est faite la France. Et puis à la nouveauté du spectacle se mêlait un intérêt douloureux et tendre. Ces pauvres enfants ! ces pauvres mères! que de séparations ! que de larmes! et combien de ces jeunes gens ne reverront jamais leur village! Paris se sentait ému et honteux devant ces naïvetés robustes et saines. L'argot et la blague insupportable du boulevard baissaient le ton devant le patois et l'accent de la vieille langue maternelle. Le soir, devant ma porte, au carrefour de la rue Taitbout et de la rue du Helder, une centaine de Bretons dansaient gravement leurs rondes nationales, se tenant tous par la main, et chantant ces mélopées douces et tristes qui semblent comme la voix de la lande et de la bruyère.
Depuis quelques jours, un petit nombre de bataillons sont restés dans nos quartiers. Presque tous ont été envoyés près des remparts, dans les forts ou dans les postes avancés.
Dimanche dernier, les uhlans se sont montrés à Jtivisy, à Athis, à Villeneuve-Saint-Georges; puis, du côté de Vincennes ; et, presque en même temps, au-dessus
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de Versailles. On parlait de quelques escarmouches brillantes dans lesquelles nos éclaireurs à cheval avaient eu l'avantage. Cependant, on apprenait de tous côtés que les Prussiens avançaient en plus grand nombre. On sentait le cercle se resserrer et nous étreindre. Les visages étaient plus soucieux.
Samedi, à deux heures, en passant dans la rue de Miromesnil, je vois une grande agitation; les boutiquiers sur le pas de leurs portes ; beaucoup de gardes mobiles criant et gesticulant sur la chaussée. Je m'informe auprès d'un épicier : « 11 trahissait la France! — Qui donc? — Un général (le général Ambert). — Qu'est-ce qu'il a fait? — Je ne sais pas, mais il trahissait... » — Ne pouvant tirer de cet homme autre chose, je vais jusqu'à la place Beauvau. La place était envahie par une foule compacte et hurlante. Au milieu, cinq ou six fiacres arrêtés. Dans un coupé, la foule pousse avec des bourrades un officier de garde nationale, très ému et très pâle. On le somme de crier Vive la République, ce qu'il fait en agitant son képi hors de la portière. Sur le siège, deux gardes nationaux; derrière, cinq ou six gamins. Je m'approche d'un garde mobile très animé, qui se vantait « d 'avoir f.... des coups de pied au général! » Je lui demaude ce qu'a fait celui-ci. — « // a trahi! — Où? comment? — Je niai pas besoin de te le dire. » Au même moment, des vociférations : « Qu'on le fusille ! tout de suite! qu'on le fusille! — Qu'on le passe par les armes! » ajoute un bottier prud'homme en faisant des gestes emphatiques, — « qu'on le passe par les armes!»
Pendant ce temps, le malheureux général avait été poussé dans la cour du ministère de l'Intérieur, dont, heureusement, des gardes nationaux défendaient l'entrée. Ne pouvant en savoir plus long, je m'éloigne plein de dégoût, profondément découragé de ce peuple et de ce pays.
A quatre heures, rendez-vous au Palais, où nous constituons une ambulance.
Commission avec le premier président Gilardin, le procureur général Paul Fabre, le président Berthelin, Nicolet, Colmet, Egée, le docteur Tardieu.
Ce matin, le juurnaWe Gaulois rend compte de diverses escarmouches qui ont eu lieu hier. Il parle aussi de l'arrestation du général Ambert. Ancien maire d'un arrondissement de Paris et commandant d'un des secteurs des fortifications, le général avait eu le tort, en inspectant un bataillon de garde nationale, de prononcer quelques mots imprudents sur la République, il n'en avait pas fallu davantage pour soulever dans les rangs une sédition. 11 avait été saisi, battu, et traîné depuis les Ternes jusqu'à la place Beauvau, où il était arrivé, blessé, outragé grossièrement, et ses vêtements en lambeaux...
L'impression générale est très mauvaise. Toutes les figures consternées. On parle de paniques et de déroutes. L'armée aurait lâché pied sur plusieurs points. Dans les rues, beaucoup de soldats couverts de poussière, sans armes; surtout des zouaves.
Passé à quatre heures place Vendôme. Gros rassem-
blement du côté de l'État- major. On invective des soldats qui reviennent des avant-postes...
Mardi, 20 seplembre.
Ce matin, les journaux donnent des récits, officiels et autres, de la journée d'hier. Elle a été meilleure qu'on ne le pensait. Aucun des forts n'est pris ni menacé sérieusement. La position de Chàtillon est prise par l'ennemi, et c'est pour lui un succès. Tous nos postes avancés sont abandonnés; mais on dit que cela était prévu et ne change pas le plan de défense. Dieu le veuille!
A onze heures, je vais chez Ballot. Son beau-fils, René Millet, a combattu hier, toute la journée, à Villejuif, avec le 8° bataillon. Pas blessé. Il est rentré chez lui ce matin, et il dort.
De là, chez Colmet. Son fils André est dans le même bataillon que Millet. 11 est rentré sans blessures et dort aussi. Pauvres enfants!
Visite à Mme Jaubert, belle-mère de M. Dufaure. J'apprends là que le fils de Victor Lefranc est blessé. Je vais chez lui. Vu le père et la mère. Pauvres gens! Leur second fils, Victor, étant en reconnaissance avec son frère Edmond et trois autres gardes mobiles, a reçu une balle dans la cuisse. Blessure très grave. L'os est broj \ Les médecins ne peuvent encore se prononcer. — Ah! les misérables, qui déchaînent sur le monde de tels malheurs! Que toutes ces larmes retombent sur eux! et
veuille Dieu leur faire payer dans sa justice cette gloire
sanglante que la folie des hommes attache au nom des
politiques et des conquérants!
Visité l'ambulance du Crédit Foncier, magnifique et
admirablement organisée par mon frère.
6 heures. — Causé longtemps, sur le boulevard, avec notre ami le colonel Jules Daugny, qui est le chef d'étatmajor du général Guhio, commandant d'artillerie de la place. Il considère la journée d'hier comme bonne. Les Prussiens ont perdu beaucoup de monde. La position de Chàtillon ne lui parait pas aussi importante qu'on l'a dit.
Dans les journaux du soir, on parle d'armistice. Jules Favre est parti dimanche pour le quartier général du roi de Prusse. M. Thiers est à Tours, arrivant d'Angleterre. Depuis hier, on ne reçoit plus de lettres du dehors. C'est un sentiment étrange que celui de l'isolement qui nous envahit, cette asphyxie lente qui peu à peu étreint une grande société et l'étouffé. Est-ce la barbarie qui monte, comme au ive siècle, et, après ces grandes lumières que la France a jetées sur le monde, allons-nous entrer dans la nuit d'un autre moyen âge ?
On parle, ce soir, d'une manifestation faite à l'Hôtel de Ville par la garde nationale de Belleville et le peuple (toujours le peuple!) contre toute tentative de négociation.
Passé la soirée chez Colmet, avec André et son camarade Lecomte, fils du notaire. Ces jeunes gens sont étonnants d'entrain et de gaîté. Ils parlent, en riant aux
éclats, et avec force plaisanteries, des combats dhier et de celui qui se prépare pour demain. Il semble entendre de vieux soldats. Ils vont « à la chasse aux Prussiens », et cela les enchante.
Dans la journée, Cogniet1 est venu chez ma mère. Nous avons causé. C'est un esprit inquiet, sincère, chercheur. 11 a passé plusieurs années de sa jeunesse en Allemagne. Il connaît bien les institutions, la langue, les mœurs des Allemands. Toute l'estime qu'il a pour eux est prise aux dépens de celle qu'il a pour nous. 1! croit à leur supériorité, à leurs progrès universels, à l'avènement définitif de leur race. Dans la politique, dans la guerre, dans le commerce, dans les affaires, ils sont nos maitres. Ils nous remplacent et nous effacent partout. Depuis les garçons dhôtel qui parlent trois ou quatre langues couramment, jusqu'aux courtiers des grandes spéculations financières, qui mènent la Bourse de Paris et celle de Londres, les Allemands sont partout et dominent partout. Ils sont savants, actifs et pratiques. Ils ne chantent pas, ils parlent peu, et ils travaillent beaucoup. Ils ont des idées et des croyances communes qui les unissent et en font un peuple. Nous sommes des individus : ils sont une nation. Chacun de nous a son gouvernement personnel dont il entend ne rien céder. Des cris, des chants, des promenades, une estrade pour poser et des tréteaux où chacun se puisse faire voir; des plumets, des cocardes et des costumes de théâtre; du bruit clans les rues et du