‹ Lettres à un ami (volume 2)Chapitre 2 sur 11 · Michel Cogniet, ancien maire de Sèvres sous l'Empire · texte numérisé non relu

Michel Cogniet, ancien maire de Sèvres sous l'Empire

tapage dans les têtes : voilà chez nous une révolution. Deux mots expliquent et justifient tous nos désastres : ïignorance et la vanité. C'est la vanité militaire jointe à l'ignorance politique qui a fait entreprendre cette épouvantable aventure. C'est l'ignorance profonde des chefs militaires, depuis le sous-lieutenant jusqu'au général, qui a fait tomber nos troupes dans toutes les surprises et dans toutes les méprises, dans un pays qui est le nôtre, dont chaque taillis, chaque sillon, chaque pli et chaque motte de terre étaient marqués dans la géographie des guerres de la République, et dont pas un défilé, pas une forêt n'ont été défendus contre l'ennemi ! — Voilà ce que disait tantôt ce brave Cogniet. Hélas! pourvu qu'il n'ait pas raison!

Mercredi, 21 septembre, 6 heures, soir.

Tout espoir de paix est perdu. Jules Favre est revenu de Ferrières, quartier général du roi de Prusse. M. de Bismarck pose comme condition de la paix l'abandon de l'Alsace et de la Lorraine, et comme condition d'un armistice la remise de Metz et de Strasbourg! La politique compte donc un mensonge de plus, et ce n'était pas à Napoléon III que Guillaume faisait la guerre, comme il le disait il y a un mois.

Dès ce matin, deux proclamations du Gouvernement faisaient pressentir ce résultat. Dans l'une, le ministre de l'intérieur Gambetta rappelle que « le 21 septembre est l'anniversaire de la proclamation de la première

République ». Cela nous avance bien! Dans l'autre, le Gouvernement tout entier répète la déclaration contenue dans la circulaire de Jules Favre : ni un pouce de notre territoire ni une pierre de nus forteresses (?...).

Grande agitation dans Paris. A deux heures, j étais au Palais de l'Industrie, pour tâcher de faire admettre Mme Heude comme attachée aux ambulances. Conversation avec Mme de Flavigny. De là, je vais à la barrière de l'Étoile, puis à la porte Maillot, et jusque près du pont de Neuilly. J'avais visité ce point il y a quinze jours. Aujourd'hui l'œuvre de dévastation est complète. De la gare du chemin de fer à la porte Maillot, plus une maison, plus un arbre; un vaste terrain encombré de débris, de démolitions et de troncs d'arbres, sillonné de tous côtés par des fossés étroits et de grands trous. Ce sont les préparatifs d'une mine pour faire sauter la route. Sur la grille de l'octroi, une forte palissade percée de meurtrières. A vingt pas plus loin, la porte et les ponts-levis. Devant la porte, une demi-lune entourée de deux palissades, et, sur le versant extérieur de l'ouvrage, un revêtement de planches hérissées de clous. En haut, une quantité de pieux reliés par des fils de fer. A l'entrée du Bois de Boulogne, un corps d'artillerie assez nombreux, avec l'état-major dans la maison Gillet, qui reste seule debout à cet endroit. Deux bataillons de gardes mobiles occupent les maisons, à droite et à gauche de l'avenue. Temps admirable. Pas un nuage. Notre beau climat, notre doux soleil d'automne nos fruits de septembre et notre vin d'octobre, ces sau»

vages auront tout! Us violeront noire France en pleine fleur! Aujourd'hui, ils se vautrent dans les galeries de Versailles et dans les jardins de Meudon. Demain, ils seront à Saint-Cloud. Ah! misère!...

Jeudi, 22 septembre.

Le Journal officiel annonce le résultat du voyage de Jules Favre et les prétentions des Prussiens. La Lorraine et l'Alsace! Qu'ils les prennent donc! Ils ne trouveront pas un gouvernement qui les leur donne...

En sortant, je rencontre Hendlé, le secrétaire particulier de Jules Favre. Il a été avec lui au château de Ferrières. Il me confirme les nouvelles données par les journaux.

Toute la journée, manifestations de gardes nationales à la statue de Strasbourg, place de la Concorde. Ce peuple est vraiment stupide. Rien de sérieux et de simple.

La journée se passe sans engagements sérieux. Georges Nicolet est à Neuilly, André Colmet à Aubervilliers, René Darcel au fort de Noisy, avec les marins. Le jeune Lefranc va mieux qu'hier.

Vendredi, 23 septembre.

Au Journal officiel, rapport de Jules Favre sur son voyage à Ferrières. C'est une admirable page d'histoire, l'une des plus poignantes que j'aie jamais lues. C'est déjà H. 2

la réhabilitation, la revanche morale de la France. Entre les deux pays, entre les mœurs et les génies des deux nations, le contraste est frappant. Le bon sens, le droit, ce sentiment profond de l'humanité qui est le sentiment français par excellence, tout ce qui fait la civilisation, se trouve dans ce simple et merveilleux écrit. L'émotion qui perce à chaque ligne vous envahit peu à peu et ajoute à l'effet saisissant. La démarche de Jules Favre a été un chef-d'œuvre d'habileté dicté par le cœur, un de ces rares actes politiques où l'àme d'un honnête homme l'emporte sur la ruse et sur la violence. Du même coup, il force le comte de Bismarck à reconnaître le Gouvernement français, et à démasquer brutalement le but de cette guerre. Si l'Europe reste sourde à ces révélations, à ce cri de la justice, du droit, de l'humanité outragée, tant pis pour elle. Quant à la France, quel que soit désormais le sort des batailles, elle est dès aujourd'hui vengée.

Sous le coup de mon émotion, j'écris à Jules Favre une lettre pour le remercier, au nom du Barreau, de ce qu'il a fait pour le pays. Craignant cependant de trop engager mes confrères, je vais prendre conseil de M. Dufaure, qui m'approuve complètement et témoigne d'un vif enthousiasme pour le rapport dont il vient d'achever la lecture. Je vais chez Paillard de Villeneuve, que je trouve dans les mêmes sentiments.

On entend le canon depuis trois heures du matin. A onze heures, j'apprends que nous avons eu un grand succès dans un combat du côté de Bicêtre.

Des groupes sur le boulevard. Le succès prend des proportions considérables.

Midi. — Je vais à la réunion d'un comité formé par des habitants de mon quartier pour préparer les élections municipales. Réunion chez Delepouve, avoué. MM. Labour, Saunac, etc. On me force à accepter la présidence. Le bruit du succès va grossissant. C'est une victoire, c'est un triomphe : 15 000 hommes tués îi l'ennemi, 50 000 prisonniers!... On ne s'arrête plus. Il y a foule au boulevard Saint-Michel, pour les voir passer!

2 heures. — Réunion très nombreuse du comité de l'Ambulance, au Palais. Tout est organisé. Le personnel me parait un peu nombreux. Nous sommes là trente délégués pour surveiller une ambulance de trente lits!... A trois heures, je vais au ministère des Affaires étrangères. Jules Favre est sorti. Je suis reçu par Hendlé, qui me donne encore quelques détails sur l'entrevue de Ferrières. Ces détails et beaucoup d'autres qui, me dit-il, ne peuvent être publiés en ce moment, trouveront place dans une publication officielle, qui sera faite plus tard.

:j heures. — A la mairie de la rue Drouol, foule énorme. On lit à haute voix les dernières nouvelles officielles. La victoire, cette fois encore, s'en va en fumée. Pas un mot des 15 000 Prussiens tués et des 50 000 prisonniers. 11 reste, en somme, une très bonne journée. Reprise de la position de Villejuif et du Mouliu-Saquet. Combat heureux au Bourget.

La population a pris confiance. Paris a un aspect tout

martial et un air belliqueux de bon aloi. La garde mobile gagne chaque jour davantage la sympathie des Parisiens. Ce sera dans quelques jours le meilleur de notre armée.

En rentrant, à onze heures, trouvé la réponse de Jules Favre à ma lettre : très noble et très affectueuse...

Samedi, 24 septembre.

Toute correspondance avec le dehors a cessé. Pourtant, hier matin, pendant le combat de Villejuif, l'administration des postes a fait partir un ballon chargé de lettres. Le ballon a passé à huit heures du matin audessus de la rue du Helder. Voilà un employé qui ne s'attendait guère à ce genre de service.

/ / heures. — Chez Victor Lefranc. Son fils est aussi bien que possible. Peu de fièvre.

Chez Levesque, je lis le Journal officiel, et j'y trouve avec douleur un décret qui traduit le premier président Devienne, disciplinairement, devant la Cour de cassa* tion ! Dans les recherches faites aux Tuileries, après le 4 septembre, on a trouvé la correspondance privée de l'Empereur, et le Gouvernement a eu la triste pensée de la faire publier. Dans ces papiers, on a découvert, diton, des lettres de Marguerite Bellenger, l'une des maitresses de l'Empereur, et la trace d'une négociation à laquelle le nom de M. Devienne était mêlé. Je connais peu M. Devienne. Au Palais, il a toujours été pour moi plein de bienveillance. J'ai diné une fois chez lui. C'est un

homme du monde, très fin, très aimable, d'une gravité très spirituelle. Avec ses yeux moqueurs et endormis à la fois, ses traits déliés, sa grande figure osseuse et basanée, son sourire austère et sceptique en môme temps, il m'a toujours représenté l'image parfaite du prélat romain, du Monsignor rompu aux affaires et aux expédients de la politique, et gardant un demi-sérieux au spectacle des sottises et des folies de ce monde; sans passions, sans préjugés, bienveillant par nonchalance plutôt peut-être que par chaleur d'àme, ne voulant se donner trop de peine ni pour aimer ni pour haïr; comme magistrat, ayant assez d'esprit pour se tirer de tout, même du Code civil; en politique, serviable par nature aux grands plutôt qu'aux petits, inclinant à la cour et au pouvoir par élégance de goûts et de caractère; sans autre opinion, au fond, je le crois, qu'un attrait instinctif pour tout ce qui assure son repos, et l'invincible horreur de tous les bruits qui le pourraient troubler. Un cardinal du xviii0 siècle fourvoyé dans notre démocratie. Avec tout cela, je suis très convaincu qu'il n'a nullement joué dans cette affaire le rôle odieux qu'on lui prête. Il a pu lui arriver ce qui advient souvent à de très honnêtes gens qui veulent rendre service à un ami dans certaines occasions délicates. Très avant engagé dans l'intimité impériale, ami de l'Empereur et plus encore de l'Impératrice, il aura été instruit par tous les deux de leurs secrets de ménage. Il aura fallu négocier une rupture avec la maîtresse, donner des gages à la femme irritée. M. Devienne n'aura pas su, pas pu peut-être refuser une

entremise qui devait étouffer un scandale de cour et mettre fin à un chagrin de famille. Mais qu'il ait fait plus et pis que cela, qu'il ait trempé dans les actes honteux dont on semble l'accuser... lui! M. Devienne! avec son bon sens correct et sûr, avec son esprit exquis, avec la tenue morale et l'irréprochable honnêteté dont témoignent sa vie publique et sa vie privée! voilà une abominable sottise, à laquelle personne ne peut croire, et, moins que d'autres, ceux qui la disent!

Tout cela, d'ailleurs, n'est que le petit côté de la question. Ce décret abominable a une bien autre gravité. D'abord, de quel droit le Gouvernement l'a-t-il rendu? En quoi les affaires de M. Devienne touchent-elles à la Défense nationale, seul but et seule mission du Gouvernement actuel? En quoi cette poursuite et ce procès rendront-ils nos bastions plus forts et leurs défenseurs plus vaillants? Quel profit en tirera le pays ?

Et puis cette intrusion dans les plus délicats secrets de la vie privée n'est-elle pas à la fois un horrible danger, et un scandale cent fois plus grand que tous ceux qu'elle peut faire découvrir? Ouvrir des lettres, forcer des tiroirs et des coffrets, fouiller des correspondances d'il y a dix ans pour déshonorer les gens qui vous déplaisent, on appelle cela restaurer les mœurs d'un pays !

Les considérants de ce décret sont aussi insensés que ce décret lui-même. Il y est dit que ces documents sont devenus publics; de cette publicité, Ion fait un grief à

celui qu'on poursuit ! Mais cette publicité, qui donc l'a faite, si ce n'est vous?

Il y est dit encore que M. Devienne « ne se présente pas pour se justifier ». Mais comment, absent de Paris depuis un mois, a-t-il pu savoir qu'il était accusé? Si les loups savaient raisonner, raisonneraient-ils autrement?

Tout cela est odieux. C'est une lâche concession faite aux obsessions de la démagogie.

Midi. — Réunion électorale, que je préside. Nous mettons sur une liste provisoire, pêle-mêle, comme candidats au conseil municipal, MM. Thiers, Dufaure, Picard, Desmarest, Prosper Deschamps, etc., etc. Mais voilà que les élections sont ajournées après le siège!...

Journée calme, sans faits de guerre. On dit que les Prussiens doivent attaquer cette nuit, avec de grandes forces, le Point-du-Jour.

4 heures. — Visite à Desmarest pour m'enrôler parmi les vétérans chargés de la garde du quartier.

A 3 heures, place de la Concorde. — La statue de Strasbourg est complètement cachée par les drapeaux et les couronnes. Devant le piédestal, une grande foule; une table, avec des feuilles de papier sur lesquelles on s'inscrit à la file. Un homme quête pour les blessés. — J'achète cinq centimes un portrait du général Uhrich.

Hélas! ce pauvre Strasbourg! qu'est-il devenu?...

Dimanche, 25 septembre.

Le Gaulois publie la réponse de Favre à ma lettre. 4 I heures. — Je vais avec Levesque chez Verdier, le

maitre du restaurant de la Maison-Dorée, qui nous engage dans les Vétérans. Ce sera une façon de corps de sergents de ville supérieurs, chargés de la police de leurs quartiers.

A propos de sergents de ville, on voit paraître, depuis deux jours, se promenant trois par trois, des agents affublés de nouveaux noms et de nouveaux costumes. Ils s'appellent gardiens de la paix publique, et sont accoutrés d'une casquette et d'une grosse vareuse avec capuchon qui leur donne un faux air d'ermites ou de pèlerins d'opéra-comique ; moins la barbe toutefois, car ils sont complètement rasés; ni favoris, ni moustaches; et aucune arme; de façon que les voleurs pourront les rosser sans ménagement.

Je vais avec mon frère à la butte Montmartre; mais, cette fois, on n'entre plus au moulin de la Galette. Le jardin est clos par une forte palissade gardée par des marins. Deux grosses batteries sont installées, l'une au moulin, l'autre près de la tour Solférino dont on achève la démolition.

Aucun fait de guerre depuis avant-hier, si ce n'est des canonnades insignifiantes. Temps magnifique, hélas !

Lundi, 26 septembre.

Visite de M. Dufaure. Il est toujours d'une sérénité parfaite et plein d'espérance. Il est très content de la conduite du Gouvernement, surtout de J. Favre. Il croit à la formation de l'armée de secours sur la Loire. Il a

grande confiance dans l'énergie de l'amiral Fourichon, dont son neveu, M. Roussin, est chef d'état-major. Quant aux gardes nationales, il craint que certains départements, notamment la Gironde, ne comprennent pas que la défense de la France est à Paris, et qu'ils ne veuillent tenter une défense locale, qui serait nécessairement impuissante.

Il fallait les malheurs inouïs qui nous accablent pour montrer à fond l'épouvantable danger de la centralisation à outrance qui accumule à Paris toutes les forces de la France. On a beau dire que, si Paris est pris, la France continuera la guerre : ce n'est pas vrai. Si Paris est pris, il y aura tout au plus une chouannerie dans quelques provinces; mais la guerre sera finie, et la France avec elle. — Si nous sortons de cette crise, le premier acte vraiment républicain d'une Assemblée nationale devra être, selon moi, d'éloigner de Paris le siège du gouvernement. Ce sera difficile, mais non impossible ; et le salut est à ce prix. Une assemblée qui délibère au milieu d'une population d'un million cinq cent mille hommes divisés entre eux et armés, un gouvernement qui est à la merci d'une sédition populaire ou d'une invasion victorieuse, — voilà des périls si manifestes qu'aucun esprit sensé ne peut, ce me semble, les méconnaître. Cette fois encore, c'est Paris, c'est un millier d'hommes à Paris, pas davantage, qui a proclamé la République. Paris a fait là, je le crois, son dernier coup d'Etat. 11 a lui-même, par un coup de force, inauguré sa décadence. Cette guerre l'achèvera. Quelle qu'en soit

l'issue, Paris est ruiné pour longtemps. Sa prodigieuse consommation est arrêtée. Que vont devenir ces industries de luxe et de plaisir qui faisaient sa richesse? Que vont devenir ces palais des nouveaux boulevards? Quel est le bourgeois assez riche pour les habiter? Quant aux étrangers qui venaient à Paris dépenser leurs fortunes légendaires, quant aux millionnaires de Londres et de Pétersbourg qui venaient demander à la douceur de notre climat, à la facilité de nos mœurs, à notre hospitalité prodigue, à tous les charmes de la civilisation la plus brillante et la plus aimable qui soit au monde, la revanche de leurs brouillards, de leur ciel glacé, de leurs mornes splendeurs et de leur ennui, qui les amènerait et qui les retiendrait ici? Peut-être y viendront-ils pendant quelques jours par curiosité, pour tâter nos plaies et nos ruines. Si Paris est bombardé et incendié, nous aurons au printemps prochain des touristes qui viendront voir l'Arc de Triomphe en décombres et le nouvel Opéra réduit en cendres. Ce sera le but d'un agréable voyage. Mais le Paris vivant, mais ce foyer d'idées, d'intelligence, d'art, de goût, de plaisirs et de richesses, cette lumière qui se voyait du bout du monde et qui attirait a sa flamme tous ces lourds papillons du Nord, tout cela est éteint pour longtemps et peut-être pour toujours. Il ne me parait pas impossible que, dans quelques années, Paris, embelli par l'Empire, ait le sort de ces villes créées par le caprice d'un seul homme, et qui, l'homme tombé, tombent elles-mêmes dans la solitude et dans

le silence : Nancy, Cliarleville, Versailles, le géant de l'ennui.

A midi, je prends le chemin de fer de ceinture. Je descends à Auteuil. A la place de la belle entrée du bois de Boulogne, un mur, des pont-levis, des palissades. On ne laisse plus sortir des portes. Je suis le viaduc du chemin de fer. Toutes les arcades sont fermées, jusqu'à moitié de leur hauteur, par un mur percé de meurtrières. De distance en distance, des portes. Je sors par l'une d'elles, celle du Point-du-Jour, et je me trouve dans une avenue comprise entre le viaduc fortifié et le mur d'enceinte. Un très grand nombre d'ouvriers, travaillant mollement, sont occupés à creuser une quantité de grands trous se joignant par les bords et disposés irrégulièremeut dans les contre-allées. Dans chaque trou ils jettent trois énormes pieux pointus. La plupart des maisons sont abandonnées. Des murs de jardins sont percés de meurtrières. Au rempart, foule de gardes nationaux et de gardes mobiles mangeant devant les cabarets. On ne laisse pas sortir des portes. Je reviens au viaduc que je longe jusqu'à la Seine. Le pont est muré comme le viaduc. A travers les meurtrières, on voit au premier plan, à gauche, sur le bord de l'eau, une redoute en terre occupée par des marins. En arrière, à l'horizon, le fort d'issy, les hauteurs de Chàtillon et de Vanves. En travers de la rivière, un barrage, et devant le barrage trois canonnières. En face, le Bas-Meudon, Meudon, le Val- Fleury, et ce tournant de la Seine si riant et si familier aux yeux des Parisiens; les toils de Sèvres élincelant au

soleil dans la verdure; puis, les coteaux de Saint-Cloud et la lanterne de Démosthène, où les Prussiens construisent leurs batteries et où flotte, dit-on, leur drapeau! Heureusement, j'ai la vue trop courte pour l'apercevoir, et je ne me soucie pas d'emprunter pour cela la lorgnette de mes voisins. Il fait un temps admirable. Toujours ce ciel sans nuage, ce soleil éclatant, cette douce chaleur d'automne... C'est à pleurer de rage! Le long du viaduc, une foule curieuse, plutôt gaie qu'inquiète; des échoppes où l'on vend des sirops, du vin et des fruits.

Je suis le viaduc, sur la rive gauche, jusque près du séminaire dTssy. Là, des factionnaires m'empêchent de passer, et je rentre dans Paris par des ruelles infectes qui me ramènent à la rue de Vaugirard.

Tout le côté que je viens de visiter est le plus exposé. Depuis huit jours, c'est le lieu commun de toutes les conversations. On ne doute pas que les Prussiens n'attaquent par là, en canonnant des hauteurs de Montretout et du parc de Saint-Cloud. Il y a de ce côté, en effet, un énorme trou dans notre système de défense. Du Mont-Valérien à Issy, l'espace est énorme. C'est pour combler cette lacune qu'on a accumulé au Point-du-Jour une quantité de troupes et de moyens de défense de tout genre. Nous verrons!

La journée se passe sans incident remarquable. Cependant la question des vivres commence à devenir sérieuse. Il y a huit jours, le Gouvernement a soumis le pain et la viande à un tarif. Les bouchers refusent de s'y conformer. Un grand nombre d'entre eux ont fermé

boutique. D'autres ont été contraints de fermer par les passants ameutés. Mauvais symptôme. Des bandes de mendiants se montrent dans les rues. Aujourd'hui, ils sont importuns. On sent que demain ils menaceront. Les « gardiens de la paix publique » les regardent d'un air paternel et se renferment dans leur capuchon.

Mardi, 27 septembre.

Trois ou quatre mendiants à domicile, comme chaque jour!

Midi. — Je vais chez Déroulède, sans le trouver. Ses deux fils s'étaient engagés dans les zouaves, au commencement de la guerre. Ils ont été tous deux faits prisonniers à Sedan. L'un deux est blessé gravement.

Rue de Rivoli, des passants attroupés. Sur le ciel étincelant se délache un immense nuage noir et immobile, dans la direction de l'est. Cette nuée, qui parait chargée de bitume, monte lourdement vers le couchant et s'étend pendant presque toute la journée sur Paris. Le soir, on sait que c'est un incendie allumé dans le parc des Buttes-Chaumont, dans un dépôt d'huile de pétrole, près d'une poudrière. Naturellement, on attribue ce méfait aux Prussiens, ce qui est très probable. Le feu est éteint, mais cet événement jette un peu d'inquétude dans les esprits.

Dès le matin, on a affiché une dépêche envoyée par les délégués du Gouvernement à Tours, Crémieux et l'amiral Kourichon. Us ont reçu et propagé le rapport de Jules

Favre. ils ont organisé des forces qui, sous les ordres du général de Polhès, harcèlent l'ennemi vers Orléans. Cette dépêche fait bon effet. Elle montre que nos communications ne sont pas absolument coupées : c'est une échappée vers la France, une bouffée d'air qui nous arrive, sous cette cloche qui nous étouffe. Et penitùs toto divisos orbe... Paris, séparé du reste du monde! Paris aveuglé, assourdi, étouffé sous un casque prussien!

Avis du directeur des postes. Il fera partir des ballons montés, qui emporteront des lettres et des dépêches, et des ballons libres qui emporteront des cartes sans enveloppes. Sur les lettres, on devra écrire : « par ballons montés ». Voilà comment, en 1870, les habitants de Paris pourront tenter de faire savoir, à Chartres et à Orléans, qu'ils ne sont pas morts. En écrivant ceci, je me demande si vraiment ce n'est pas un rêve. Par ballons montés !

On prétend aujourd'hui que l'armée prussienne souffre beaucoup, qu'elle ne s'attendait pas à la résistance de Paris, qu'elle manque de vêtements et de vivres ; que le Prince Royal est en désaccord avec le Roi..., et là-dessus on entend les plus beaux raisonnements du monde. Le plus raisonnable de ces raisonnements serait, ce me semble, celui-ci : on n'a pas d'autres nouvelles des Prussiens que les coups de fusil qu'ils nous envoient, on ne voit leurs troupes qu'à une lieue de loin, avec des télescopes ; il est donc très difficile de savoir ce qu'ils pensent, ce qu'ils disent et ce qu'ils mangent, à moins

qu'ils n'envoient tout exprès un parlementaire pour nous l'apprendre. Ce matin, des gens sérieux affirmaient qu'une émeute, peut-être une révolution, avait éclaté à Berlin ; mais ils ne disaient pas comment la nouvelle en était venue. On n'a pas l'idée des billevesées que peut enfanter dans l'imagination d'un peuple une situation comme celle où nous sommes. J'entendais ce matin deux gardes nationaux qui causaient, le fusil sur l'épaule : « Ton Bismarck, — disait l'un d'eux en crachant par terre, — nous lui ferons sécher sa peau au soleil! » Hélas ! la peau de Tours !

Aucun fait de guerre dans la journée.

Mercredi, 28 septembre, 9 heures.

Visite du colonel Ferri Pisani, chef d'état-major du général Tamisier, commandant la garde nationale de Paris. Il vient me trouver, comme bâtonnier, pour me donner communication d'un décret publié ce matin, et me demander le concours du Conseil de l'ordre pour son exécution. 11 s'agit d'un décret qui organise des conseils de guerre et de revision pour la garde nationale. Un conseil de guerre est attaché à chaque secteur des fortifications. Les juges sont élus. Les commissaires du Gouvernement sont nommés par lui. Quant aux membres du conseil de revision, ils sont nommés par le Conseil de l'ordre des avocats. Voilà une singulière idée; et ce n'est pas la seule disposition de ce décret démocratique et draconien qui soit matière à réflexion. Sur la demande

du colonel, je lui donne une liste d'avocats parmi esquels il pourra choisir ses commissaires, il est accompagné de Dutard, qui me parait être l'inspirateur du décret, et qui, de son chef, s'annexe à l'état-major comme conseil, ami de la maison, omnis homo juridico-militaire. Il est entré dans mon cabinet simple soldat; il en est sorti chef de bataillon, choisi à l'unanimité par lui et son ami.

Quant au conseil de revision, je fais réunir demain le Conseil de l'ordre pour délibérer.

/ 0 heures. — Je reçois, par un billet de faire-part, un nouvelle déplorable : Victor Bois est mort avant-hier. A midi, je vais à son enterrement. Service à l'église Saint-Augustin. Beaucoup d'amis. Cimetière du Père- Lachaise ; discours de M. Tresca. A l'église, Emmanuel Aragd, Picard, Garnier-Pagès, Jules Simon.

Pauvre Victor Bois ! Homme de talent, homme d'esprit, aimable, sachant le monde, laborieux avec facilité, entouré d'amitiés utiles et dévouées. Jusqu'à ces dernières années, il était d'une gaité charmante, jeune, dégagé, portant la vie avec une aisance de bonne grâce. Il y a trois ans, son fils est mort, un enfant de dix- sept ans 1 C'a été pour le pauvre père un coup de foudre. Pendant plusieurs mois on craignit pour sa vie. Puis, peu à peu, sa douleur prit le pli de son esprit actif et ardent; ce fut une douleur agitée, nerveuse, se laissant distraire par saccades vers le travail et vers le monde, mais retombant sur elle-même avec furie. Les événements de ces derniers mois ont achevé la défaite de cette nature robuste, vivace

et active. J'avais dîné avec lui, il y a un mois. Il désespérait complètement de la situation et semblait atterré. Républicain par opinion et par liaisons, après le 4 septembre il avait accepté la direction du cabinet du ministre des Travaux publics. L'excès de travail a fini de l'user et l'a tué. Il est mort subitement, sa femme loin de Paris, et sa fille accouchant dans la pièce voisine de la chambre où il mourait. Voilà une des coquetteries de la mort.

3 heures. — Ambulance du Palais, où j'apporte 500 fr., offerts par M. James de Rothschild, l'un de nos jeunes confrères.

Je vais avec M. et Mme Nicolet aux postes avancés, à Neuilly, près du pont, rue du Château. Dans l'avenue des Ternes, trois fortes barricades faites par les mobiles, ainsi que dans les rues latérales. Georges Nicolet est avec sa compagnie dans l'avenue de Neuilly. Nous allons le trouver. Il est occupé à faire construire une énorme barricade. Lui et ses hommes sont de très mauvaise humeur. Us travaillent depuis cinq heures du matin, mal nourris, et mal dirigés, disent-ils, par les officiers du génie. Pendant que nous causons, passe près de nous le général Ducrot : un homme d'une cinquantaine d'années, grand, gros, de tournure robuste ; une grosse tète carrée, bronzée, moustachue, l'air résolu et taciturne. Un képi, une veste longue de cavalerie, le pantalon rouge dans de grosses bottes jaunes. Une belle silhouette militaire. 11 est seul, passe devant nous, rend notre salut, se promène un instant devant la barricade et s'en va. C'est peut-être dans cette grosse tête-là qu'est le salut du pays! ii. 3

Presque au moment où le général Ducrot se retire, nous voyons arriver de Neuilly une troupe à cheval. C'est le général Renaud, avec une escorte de gendarmes. Celui-là est plus âgé, maigre, anguleux, mal campé à cheval ; moustache grise, corps fatigué, quelque chose de bizarre. On pense à don Quichotte et au maréchal de Castellane. Il arrête son cheval près de la contre-allée. Les mobiles accourent et forment le cercle. Le général les harangue. k Vive le général ! » Il salue paternellement et disparait. Renaud a dans l'armée la réputation d'un intrépide soldat. Renaud F arrière-garde, ce nom lui est resté d'un fait de guerre où il s'est signalé. C'est un Africain, ce qui ne veut pas dire un tacticien. Il est de l'école des militaires qui parlent, dont Bugeaud a été le maitre. On dit même qu'il parle trop, autant, mais moins bien que Trochu. Que tous ces braves soldats sauvent la France !

Nous rencontrons, là encore, le commandant du 7e bataillon de la garde mobile, M. Vernou de Ronneuil, un nom populaire dans l'histoire des derniers combats; un homme de quarante ans, grand, fort, brun, belle barbe noire, l'accent du Midi, parlant trop, avec précision pourtant et non sans grâce.

Retour à six heures. Toujours ce bleu implacable, ce ciel sans nuage. Depuis dix ans, le mois de septembre n'a jamais été si beau.

Que font-ils? où sont-ils? qu'attendent-ils? Voilà plus de huit jours qu'on ne s'est battu sérieusement. Ce silence, cette attente sont horribles. Le bruit du canon détendrait les nerfs.

Quelques bonnes nouvelles du dehors, mais incertaines. On parle toujours des succès du général de Polhès vers Orléans. Le Gouvernement a publié une nouvelle dépêche de Tours. M. Thiers est parti pour Pétersbourg.

Jeudi, 29 septembre.

La question des subsistances devient inquiétante, du moins la question viande. Depuis deux jours, c'est le Gouvernement qui la délivre chaque jour aux bouchers. 11 le fait, bien entendu, avec réserve, en rationnant la consommation : cinq cents bœufs, je crois, et quatre mille moutons par jour. C'est un chiffre respectable d'aloyaux et de côtelettes. Mais le Parisien aura-t-il la patience et l'intelligence des sacrifices ? Le bourgeois qui est habitué à manger à son déjeuner deux côtelettes, et qui n'en a qu'une, s'imagine qu'on veut l'affamer. Aujourd'hui les estomacs sont inquiets; ils seront effrayés demain, et furieux dans huit jours. Dès six heures du matin, on se bouscule devant les boucheries; les grilles sont fermées, et l'on marchande a travers les barreaux. Jusqu'à présent l'ingénieux Henri à trouvé moyen de se pourvoir. Nous mangeons encore du bœuf, et nous ne manquons de rien. On a ouvert de nombreux étals de viande de cheval.

i heure, — Réunion du Conseil de l'ordre, pour nommer les membres des conseils de révision et des conseils de guerre. M. Dufaure préside.

Le bruit s'accrédite que nos francs-tireurs auraient fait sauter le tunnel de Saverne.

Aucun incident important autour de Paris.

Vendredi, 30 septembre.

Depuis la pointe du jour, on entend une canonnade non interrompue, du côté de Clamart et Chàtillon. Je sors après déjeuner, je ne recueille que des renseignements vagues.

A deux heures, au Palais-Royal, sous la colonnade du Théâtre-Français, je lis un rapport officiel qu'on vient d'afficher. Il mentionne « une reconnaissance vigoureuse faite sur L'Hay, Chevilly et Choisy-le-Roi. Les troupes bien menées se sont très bien conduites, et se sont repliées en bon ordre sur leurs positions. Pertes sensibles des deux côtés. Le général Guilhem tué ». Les détails arrivent peu à peu. 11 résulte de toutes les informations que la journée, très meurtrière, a été sans résultats militaires. Le but visible de l'entreprise était de s'emparer de Ghoisy, et par là de débloquer la ligne d'Orléans. Ce but n'a pas été atteint, mais la journée semble bonne par l'effet moral. L'armée semble retrouver son ardeur et son aplomb. La garde mobile (Côte-d'Or) a très bien marché.

Dîné chez Mcolet avec Dacraigne, jeune avocat, engagé dans le bataillon de la Côte-d'Or. Il est depuis huit jours à Villejuif et escarmouche chaque jour. Il a pris part au combat de ce matin qu'il raconte avec beau-

coup de simplicité et de gaité. Très gravement malade tout l'hiver, ces dernières fatigues Tout épuisé. 11 a été ramené du combat sur une voiture d'ambulance. Il considère la journée comme manquée ; on a fait une bonne retraite, voilà tout.

Vu sur les murs une affiche inouïe. C'est un rapport ou pétition du citoyen Courbet, président de je ne sais quel comité, au Gouvernement provisoire. Le citoyen Courbet, « considérant (sic) que la colonne Vendôme n'a aucune valeur artistique; qu'elle ne sert qu'à perpétuer le souvenir et l'idée anti- démocratique de la guerre, » etc., etc., demande que l'on « déboulonne » la colonne, et, par la même occasion, qu'on débaptise toutes les rues qui portent des noms de victoires ou de généraux.

A ce compte-là, pourquoi le citoyen Courbet ne demande-t-il pas qu'on abatte l'Arc de Triomphe de l'Étoile, qu'on déboulonne les statues de Henri IV, de Louis XIV, de Condé, de Turenne; qu'on dévisse la tête de tous les maréchaux de l'Empire, à Versailles, et qu'on mette en petits morceaux toutes les toiles de nos musées où sont peintes des victoires françaises? Cela éviterait de la peine aux Prussiens. Déboulonner la colonne Vendôme! Voyez-vous ces grosses pattes démocratiques occupées à démarquer le linge de ta France et à faire de la charpie avec son histoire ? Et ces gens-là parlent de République et de patriotisme!...

Samedi, 1er octobre.

Les journaux contiennent des rapports et des articles sur les combats d'hier. Somme toute, journée très meurtrière, et sans résultats. Les Allemands ont gardé toutes les positions que nous leur avions enlevées, et nous avons un millier d'hommes hors de combat On ne connaît pas les pertes de l'ennemi...

Le soir, vu M. Lépine, qui fait très activement le service des ambulances. Hier et aujourd'hui, il a été sur le champ de bataille, et a passé plusieurs heures dans les lignes prussiennes. Il est frappé du contraste entre leur discipline et notre anarchie. Là-bas, tout se fait en son temps, à son heure, sans bruit; tout se meut comme une immense machine dont chaque rouage est bien à sa place. Chacun a sa tâche réglée et la remplit tranquillement, en silence. Les soldats, dit-il, sont fatigués et mal vêtus. Ils le regardaient avec curiosité, mais sans inso- " lence. Les officiers lui parlaient avec une politesse affectée : « Paris veut donc se défendre? c'est dommage! une si belle ville, où nous étions si bien reçus, que nous aimions, où nous avions tant d'amis! C'est bien dommage!... » M. Lépine a rapporté le corps du général Guilhem, auquel les Prussiens avaient rendu de grands honneurs. 11 raconte des détails horribles sur les transports des blessés! Un omnibus de l'ambulance était tellement chargé que, rencontrant un blessé, il a fallu le hisser sur l'impériale et l'y soutenir dans un cadre de branchages. Le sang coulait à travers les fentes des

fenêtres. M. Lépine nous montre des chapelets, des chaînes, des montres qu'il a enlevés des vêtements des morts pour tâcher de les rendre aux familles. Deux montres sont arrêtées presque à la même heure, sept heures et demie. Elles avaient été montées la veille au soir... Deux jeunes gens sont là. Ils nous répètent ce que tout le monde dit, que les gardes mobiles sont à peine nourris et pas payés. Partout le même désordre. Cette guerre est une longue déroute administrative et militaire. Vienne dans quelques jours une mauvaise nouvelle ou une panique pour les subsistances, et ce sera la fin de cette nation.

Depuis quelques jours les clubs s'agitent davantage. Blanqui et Félix Pyat demandent à grands cris rétablissement de la Commune de Paris prenant en main le gouvernement. Qui l'aurait cru?Ledru-Rollin s'associe à cet odieux parti. 11 a prononcé avant-hier, sur ce sujet, un discours incendiaire. On parle d'une manifestation projetée. Si le Gouvernement ne prend pas un parti vigoureux, tout est perdu. Mais au lieu de rompre nettement avec les clubs, il a publié une proclamation annonçant qu'il prépare des listes pour les élections municipales! Quos vult perdere Jupiter...

Dimanche, 2 octobre.

Lettres envoyées par ballon monté à Tarbes, à II on fleur, aux Coudreaux. Et, il y a quinze jours, tous les journaux publiaient de savants articles pour démontrer que Tin-

vestissement de Paris était une absurde chimère! En huit jours nous voilà investis, cernés et bloqués si étroitement, qu'il faut tâcher de donner de nos nouvelles par les nuages, jusqu'au jour où l'ennemi enverra des obus dans nos ballons. Et ce cercle qui se rétrécit sans cesse! l'étouffement qui devient plus pesant chaque jour! Je n'ai plus aucun espoir.

Midi. — Je vais avec mon frère à Bercy, jusqu'au rempart. Des redoutes flanquent les deux rives de la Seine. — Retour par le bateau jusqu'au Louvre. Sur le boulevard, Delacourtie me dit que Strasbourg est pris; d'autres personnes démentent ce bruit.

6* heures. — Proclamation du Gouvernement, annonçant la capitulation de Strasbourg et de Toul, après cinquante jours de tranchée ouverte !!!

Je rentre consterné. C/était cependant une catastrophe inévitable, mais on n'osait pas y penser. Toul et Strasbourg aujourd'hui, Phalsbourg demain!., cent mille hommes disponibles et qui vont accourir sous Paris ! Il ne faut plus ni prévoir ni songer. Tout cela devient horrible.

Il est vrai que je trouve dans le journal la Liberté un long article de Victor Hugo, tout gonflé de ces fanfaronnades gigantesques et stupides qui sont la honte de notre malheur. Je pleure de rage. Que ces histrions nous laissent donc au moins mourir décemment, et qu'ils ne donnent pas pour linceul à la France un manteau d'arlequin! Ah! pauvre France, ah! pauvre chère patrie!

On organise des moyens pour envoyer des lettres hors

de Paris et recevoir des réponses. Cent personnes, par exemple, forment une société et versent chacune cinq francs entre les mains d'un émissaire qui, à ses risques et périls s'en va à Chartres, Dreux, Orléans ou telle ville qu'il peut atteindre. Là, il met toutes ses lettres à la poste, en indiquant dans chacune d'elles l'adresse où on doit lui envoyer les réponses, c'est-à-dire la ville où il attend. Au bout d'un certain nombre de jours, il prend toutes les réponses parvenues, et se remet en route pour Paris. Le Figaro a organisé en grand ce service, On dit qu'il a déjà donné de bons résultats. Voilà le dernier état de l'administration des postes françaises en 1870!

Lundi, 3 octobre, S heures.

Au Palais, où je prends le service de l'ambulance avec le président Bonjean et M. Sebert, président de la chambre des notaires. Rien à faire, aucun blessé. Interminable causerie du président Bonjean. C'est le parleur le plus intarissable que j'aie jamais rencontré. 11 a tout vu, il sait tout. Au milieu de ce flot, du mouvement, du trait, beaucoup de connaissances; des anecdotes amusantes, une grande jeunesse d'idées, et de la résolution. L'homme est très laid, borgne, mal bâti, sans tenue. Il a soixante-six ans et un pantalon d'uniforme à bandes rouges, dont il parait- très fier. Il monte sa garde, il couche au rempart, il donne l'exemple à son quartier. Il fournit des secours aux blessés, des conseils

aux généraux; c'est lui du moins qui le dit, et je le crois sur parole.

Aucune nouvelle, aucune lettre. L'asphyxie augmente. C'est un effet étrange, qui, à la longue, va devenir inlolérable. J'étouffe; et je n'ai cependant hors de Paris ni mère, ni femme, ni enfants. Pour ceux qui sont ainsi séparés de leurs affections les plus chères, ce doit être un cruel supplice... Ah! les hommes qui ont fait cela! Ceux qui continuent celte guerre!... Grand Dieu! Avoir sur la poitrine ce lourd cauchemar allemand! Ce sale géant accroupi sur la France et faisant sa sieste à notre beau soleil d'automne! Paris en pénitence sous la férule de ces cuistres de Bonn, d'Heidelberg et de Berlin; privé de sortie, privé de lettres, privé d'un plat à son diner, condamné bientôt au pain et à l'eau comme un écolier turbulent! Est-ce assez de honte? — Et les départements? et la France? et l'Europe?... Personne. Paris a tant fatigué le monde avec son jargon vaniteux et moqueur, avec ses fanfaronnades ineptes, ses abominables petits journaux, ses outrecuidances littéraires et politiques, sa prétention de n'avoir besoin de personne et d être nécessaire à tout le monde, que tout le monde le prend au mot et a au moins un prétexte décent pour rester chez soi.

On parle d'un échec du général de Polhès, qui aurait un corps de troupes du coté d'Orléans.

Comment est-il donc possible qu'il ne se trouve pas dans toute la France un corps de cinq à six mille francs-tireurs pour couper les chemins de fer der-

rière les Allemands? Tout cela semble vraiment une gageure.

Mardi, 4 octobre.

Rien, toujours rien. — Visite de M. Sylvestre Laferrière. Il me parle du général américain Burnside, attaché à l'état-major prussien, qui est venu ces jours derniers à Paris. On croit qu'il était chargé d'une mission. On le dit très touché de la physionomie résolue et sérieuse de Paris.

Voici un autre bruit de la journée. Le duc d'Aumale aurait pris le commandement d'une armée de secours : œgri somnia...

I heure. — Réunion du Conseil de l'ordre pour les nominations aux conseils de revision.

Ambulance, — aucun blessé encore ; journée morne.

Le découragement commence; on ne sait rien, on ne voit rien.

Le parti rouge s'agite à bas bruit. Des affiches rouges annoncent pour dimanche les élections à la commune de Paris !

Temps magnifique.

Mercredi, 5 octobre, 4 heures.

Ambulance du Palais, aucun blessé.

Visite à Saint-Séverin. J'aime cette pauvre petite église. Je m'y réfugie volontiers dans les jours de tristesse. Je me rappelle y être resté, un jour, plus longtemps,

i* LETTRES A UN AMI

assis, sans penser, sans prier, abimé dans la douleur; c'était en 1846, au plus fort de la mauvaise fortune, J'y suis retourné souvent. J'y reviens aujourd'hui, au milieu d'autres ruines. Elle est charmante, cette vieille église, avec ses piliers trapus, ses gerbes d'arêtes et de nervures qui se croisent en tous sens comme des ramures de palmiers, ses beaux vitraux où le soleil étincelle en gouttes de lumière. — C'est dans cette église-là, dans cette chapelle, qu'a été baptisé mon père. 1782!...

Aucune nouvelle. Les forts de Vanves et du Mont-Valérien ont canonné ce matin des ouvrages prussiens.

Le ballon de la poste n'a pu partir. Le vent est trop faible. Tout nous est contraire !

5 heures 4/2. — Place de la Concorde. Admirable soleil couchant dans la Seine.

Jeudi, 6 octobre.

Aucune nouvelle, ce matin. Je suis chargé, depuis hier, de faire le recensement des habitants de la rue du Helder pour calculer les vivres nécessaires à chacun. Cette besogne m'occupe toute la journée. Les quatre hôtels meublés de la rue sont absolument vides. Dans la maison de M. Pinson, un appartement à louer est occupé par dixneuf habitants de Boulogne réfugiés à Paris : hommes, femmes et enfants. Ils n'ont rien pu emporter et sonttous absolument sans ressources. Leurs maisons sont occupées par des Allemands ou par des mobiles, ce qui, pour eux, revient au même. Ils ne retrouveront rien, pas

même peut-être les quatre murs. C'est un échantillon des misères qui nous attendent après la guerre.

i heures. — Le gouvernement fait afficher une dépêche arrivée de Tours : « La France se lève, les départements s'organisent; sus aux Prussiens! guerre à outrance! » (sic). C'est signé Glais-Bizoin (soixante-quinze ans), Crémieux (soixante-quatorze) ! C'est une étrange idée d'avoir expédié ces deux vieillards pour soulever la France. Et si laids tous les deux! Les deux hommes peut-être les plus laids de France! Il y a de quoi décourager les plus vaillants.

La matinée a été très froide. Brouillards jusqu'à midi. Voici l'hiver qui s'annonce, et de nouvelles épreuves pour nous.

Diner chez Nicolet, avec Félicien David.

Vendredi, 7 octobre.

Aucune nouvelle militaire importante. — Depuis hier, le bruit s'était répandu que Gambetta devait partir en ballon pour Tours. Plusieurs journaux avaient propagé cette nouvelle, comme toutes celles qu'il faudrait tenir secrètes.

6 heures. — Affiche officielle annonçant que le ministre est parti ce matin dans le ballon de Nadar. Voilà au moins un acte énergique et sans précédent! Quel temps étrange, où l'on s'aborde en se disant sans trop d'étonnement : « Eh bien! Il est parti ce matin en ballon! De quel côté soufflait le vent? Tombem-t-il dans les lignes prussien-

nés? » Un ministre de l'Intérieur allant en ballon de Paris à Tours! Enfin, c'est hardi, et l'audace seule peut nous sauver. Comme nous sommes ensorcelés en tout, il faut que ce ballon destiné à soulever les provinces de l'Ouest s'appelle l'Armand Barbes'. Voilà un nom heureux, et bien fait pour patronner la République aux yeux des gens qui ont horreur delà République! Enfin, Dieu veuille que ce brave Gambetta ne soit pas tombé sur le casque du roi Guillaume! L'affiche officielle donne le texte de la proclamation qu'il emporte. Elle est fort belle et habile.

Les journaux de la démagogie prêchent toujours la Commune de Paris et annoncent des manifestations armées.

Samedi, 8 octobre.

Depuis hier, le temps et le vent ont changé. Hier soir, il a plu assez fort. Ce matin, temps mou et pluvieux.

De cinq à dix heures, on entend très distinctement une canonnade assez forte dans la direction du Mont- Valérien.

Vu M. Dufaure; Victor Lefranc. Son fils va mieux.

Midi. — Je vais au Palais de Justice pour affaires du Bàtonnat. J'apprends qu'il vient d'arriver beaucoup de malades. Je trouve la salle occupée par une vingtaine de soldats. Deux viennent d'arriver et paraissent exténués. Je les aide à se coucher. Il en arrive tout à coup huit autres, fantassins et cavaliers; presque aucun blessé ;

tous fiévreux, dysentériques ou atteints d'ophtalmie. Le Val-de-Gràce écoule sur nous ses malades. C'est un grave abus; nous sommes forcés de renvoyer les moins malades. C'est une pitié! Je descends, soutenant d'une main un dragon, et de l'autre portant son sac. On met ces pauvres gens dans trois voitures, et on les remmène au Val-de-Gràce !

Causé avec le Premier Président et M. Falconnet.

2 heures. — En sortant du Palais, je trouve le quartier en émoi. Une longue colonne de garde nationale défile sur le quai de la Mégisserie vers l'Hôtel de Ville. D'autres colonnes arrivent par la rue Dauphine. Le rappel bat partout. Ce matin, une note du Journal officiel annonçait avec beaucoup de fermeté que les élections municipales n'auront pas lieu. Le parti Ledru-Rollin, Flourens et autres a relevé le défi, et on dit que plusieurs bataillons en armes ont envahi la place de l'Hôtelde-Ville. Tout le monde est indigné. Je trouve des compagnies qui se réunissent au Louvre. Rue de Rivoli, beaucoup de monde devant la porte du général Trochu. Paris a sa physionomie sinistre des jours d'émeute. Pendant que j'écris, le canon gronde toujours.

Les misérables! ils ne nous épargneront aucune honte. Nous aurons la guerre civile, et la prédiction de Bismarck s'accomplira : la « populace » lui ouvrira les portes!

U pleut, le ciel est bas; mille bruits sinistres se mêlent dans les rues : le tambour, le clairon, le canon, des cris confus. Voilà une des plus lugubres journées du siège.

Le soir, je suis tout étonné d'apprendre qu'il n'y a eu dans la journée aucune bataille. La canonnade venait des forts qui tiraient sur les ouvrages des Prussiens. Ceux-ci ne paraissent pas avoir répondu. On dit qu'ils se retirent au versant des collines qui entourent Paris, et se mettent ainsi à l'abri des feux des forts. La, ils élèvent des retranchements formidables, de façon que, dans quelque temps, il y aura en réalité deux villes assiégées en face l'une de l'autre. Seulement la ville prussienne, le Berlin de chez nous, aura ses routes libres et son ravitaillement assuré, tandis que Paris est bloqué, séparé du reste du monde et forcé de vivre sur lui-même.

Les journaux du soir racontent la manifestation de l'Hôtel de Ville, mais sans dire comment elle a fini. Il me parait impossible que d'ici à quelques jours on n'en vienne pas aux coups de fusil. Ce serait toujours un pas vers une solution.

Nous n'avons pas jusqu'à présent manqué de viande à la maison. Mais nous sommes parmi les heureux. Presque partout on en mange seulement tous les deux ou trois jours. Beaucoup de personnes en sont au cheval. Nous avons quelques provisions, bœuf fumé, sardines, haricots, pommes de terre, riz et fromage. Ce matin, on m'a envoyé une carte de la Mairie, donnant accès à un magasin de vivres établi dans le quartier.

Le garde mobile que nous hébergions était parti depuis quinze jours. Il est venu nous voir avant-hier. C'est un brave paysan des environs de Troyes, qui parait très honnête et naïvement résolu. 11 ne se plaint pas et prend

1res simplement son parti des souffrances du métier. Son bataillon est dans un poste fort périlleux, à Billancourt, séparé des Prussiens seulement par la rivière. On échange des balles presque tous les jours. De deux nuits l'une, nos pauvres mobiles restent en vedette, sur le bord de l'eau, couchés sur leur couverture et guettant à plat ventre. Pendant ces veillées dangereuses et sans gloire, comme ces pauvres enfants doivent penser au pays! Et quels trésors d'héroïsme inconnus, dans ces âmes simples ! Qu'il y a loin de ces patriotes sans le savoir à nos faubouriens emphatiques et paresseux qui ne savent que hurler la Marseillaise sur les trottoirs et parader, le ventre plein, entre deux vins, avec leurs trente sous dans leur poche!

A cinq heures, pluie à torrents. Pas de nouvelles du ballon.

Dimanche, 9 octobre, midi.

Visite chez Colmet; trouvé M. Bordet, capitaine dans le régiment de la garde mobile de la Côte-d'Or. Depuis trois semaines son bataillon est aux avant-postes du côté de Villejuif; ses hommes sont bien disposés et patients, mais commencent à se fatiguer.

Au Journal officiel, récit de la manifestation d'hier, qui

a échoué grâce à l'empressement de la garde nationale.

Le gouverneur a passé en revue les bataillons massés

sur la place de l'Hôtel-de-Ville, et Jules Favre leur a

adressé une allocution très éloquente. La Commune

ii. 4

parait ajournée pour quelque temps, et étouffée sous le bon sens public.

Un des pigeons emportés par Gambelta est de retour, mais il n'a rapporté aucune lettre; du moins, le Journal officiel n'en donne aucune. Le bruit court que le ballon a atterri à Arras, ou en Belgique.

Le moral parisien est remonté aujourd'hui. Pourquoi? on ne le sait pas trop. C'est un baromètre qui monte et qui descend par secousses, sans trop de raison : un malade dont les nerfs sont sensibles à l'excès.

Le temps est horrible, il pleut et il vente par bourrasques. Passé une heure bloqué au Palais-Royal où je me promène avec Dumas, Pelitjean. Bra. Visite à M. Moignon. Paris est moins triste par cet horrible temps qu'il ne l'était ces jours derniers, sous ce ciel bleu . implacable.

On parle de quelques reconnaissances heureuses; d'une surprise faite par des marins du fort de Montrouge : une centaine de Prussiens auraient été massacrés à coups de hache. Bou, cela! Et l'on se frotte les mains. Dans quelque temps, nous danserons la danse du tomahawk, et nous porterons des chevelures scalpées accrochées à nos paletots. La civilisation va son train.

On fait courir toujours des légendes sur Bazaine. Il serait en très bonne position, et une échappée de ce côte ne serait pas impossible.

Somme toute, la situation générale est meilleure que le?, jours passés. Le danger du dedans parait conjure.

Nous avons des vivres pour longtemps; mais il faut que nous sovons aidés du dehors.

Lundi, 10 octobre.

Jour de service à l'ambulance du Palais avec le président Bonjean et M. Sebert. La salle est presque au complet. Visite du docteur Martenot, assisté de trois internes. Il panse un jeune soldat du 35e, blessé d'une balle. La balle est entrée dans le haut du bras et est venue se loger sous les côtes, d'où elle a été extraite. Il explique que, quand il a été blessé, il était allongé pour épauler le fusil. On comprend ainsi le trajet bizarre de la balle.

Un jeune soldat de Rouen, très [intéressant, dix-neuf ans, engagé volontaire, très gai, répète sans cesse qu'il veut défendre sa patrie. L'étoffe d'un héros qui ne deviendra jamais caporal. Il ne sait pas lire... Braves enfants! Cette patrie pour laquelle ils veulent mourir, que lui doivent-ils? qu'a-t-elle fait pour eux?

M. Sebert me lit une lettre de Jules Favre, très belle et très politique, que je l'engage vivement à publier.

/ heure. — Réunion du Conseil pour nommer à des places vacantes dans le conseil de revision. M. Valette, de l'École de droit, est nommé président.

S heures. — Comité de l'ambulance.

J'assiste à la deuxième visite des médecins. Martmeau, chirurgien jeune, intelligent, d'une figure très heureuse.

Un nouveau blessé : deux balles. Une, derrière l'oreille, a été extraite: l'autre dans les reins, est restée; on ne sait où elle est logée; la situation parait assez grave.

La supérieure du Val-de-Gràce visite l'ambulance. Elle parait une femme tout à fait hors ligne; un grand air de douceur et d'autorité.

A cinq heures et demie, en revenant par la rue de Rivoli, symptômes d'agitation; grands mouvements de garde nationale. Un bataillon complet, venant de la place Vendôme, se dirige vers l'Hôtel de Ville. Sur les boulevards, des groupes inquiets. J'apprends que l'on craint des troubles et que l'on a battu le rappel. Encore Flourens! Encore Blanqui! Encore la Commune! Toujours ces hommes qui ont juré de consommer la ruine de ce pays!...

7 heures. — Dîner chez Massu : MM. Marguerie, Taigny, Réchet et le procureur général Leblond. On cause beaucoup de la publication des papiers saisis aux Tuileries. Quant à moi, je trouve cette exhumation abominable. A aucun titre et sous aucun prétexte, le gouvernement n'avait le droit de la faire. Il n'y a au monde qu'une morale et la violation d'une correspondance privée est toujours une infamie. Par une bien étrange aberration, e gouvernement d'aujourd'hui publie des documents desquels il veut induire que le gouvernement d'hier ne respectait pas le secret des lettres! C'est-à-dire que la République commet exactement le délit qu'elle reproche à l'Empire. La sottise et la mauvaise foi des

partis sont vraiment inconcevables. Au reste par une singulière fortune, la plupart de ces documents sont dénués d'intérêt politique. Si l'on se mettait à crocheter les tiroirs des hommes vertueux qui livrent au public cette pâture, si on les prenait ainsi en flagrant délit de tous leurs écrits, de tous leurs secrets et de tout leur passé, quel déballage et quel étalage de scandales. Tout cela sent mauvais comme une caisse de linge sale. C'est la lessive des révolutions !

Ce soir, on n'a pas encore de nouvelles de Gambetta. On ne croit même plus au retour du pigeon.

Le temps se relève.

Mardi, 11 octobre.

Enfin! le Journal officiel contient une dépêche de Gambetta, datée d'un village de la Somme. 11 l'a échappé belle. Son ballon s'est dégonflé. Il est tombé près de Compiègne...

Il gagne Montdidier, et compte aller d'Amiens à Tours par le chemin de fer. Dieu veuille qu'il arrive! Le plus fort est fait, et nous nous aidons assez pour que Dieu nous aide un peu.

Ce ministre en ballon restera dans l'histoire, et voilà les aérostats qui prennent rang parmi les grandes machines politiques. Cet Icare de la République traversant les lignes ennemies au-dessus des nuages, cela me frappe vivement. Serions-nous sur la route des grandes choses?

On parle beaucoup de la province, et, sans rien savoir de précis, on espère. M. Estancelin, est, dit-on, à Mantes, avec des gardes mobiles. Il est fort question du duc d'Aumale, qui serait en France. Ce nom-là ferait dans certaines provinces un excellent effet, et servirait de passeport à la République. Mais les frères et amis souffriront-ils qu'un prince mette la main à la roue pour nous tirer de l'ornière? Ces gens-là sont les Purgons et les matassins de la République. Ils la laisseraient cent fois mourir plutôt que de la sauver en dehors des règles du Codex, révolutionnair émeut, en chantant et en dansant la Marseillaise et les Girondins.

Aucune nouvelle militaire. Ce matin, j'ai entendu une très violente canonnade. Il parait que c'est le Mont- Valérien qui tire à boulets rouges sur Rueil et sur Saint-Cloud. Hélas !

Dans la journée, on parle d'un reste d'agitation à l'Hôtel de Ville ; mais cela ne parait pas sérieux. Un M. Sapia, chef de bataillon, est traduit devant le conseil de guerre. Flourens, qui s'était institué de son autorité privée major de cinq bataillons, est destitué. Blanqui n'est pas réélu, dit-on, par son bataillon.

Mercredi, 12 octobre.

Depuis hier on parle beaucoup d'une bataille imminente. Des troupes et des canons ont été dirigés hier vers Montrouge et Clamart. L'objectif — comme on dit aujourd'hui — l'objectif de nos sorties est évidemment

le chemin de fer d'Orléans. C'est de ce côté que Ton veut tendre la main aux troupes des départements. On croit que les Prussiens ont dégarni la ligne d'investissement pour aller étouffer dans son germe la résistance du dehors. Il y a un coup à tenter; tout le monde le sent. Nos généraux sont-ils de force à risquer l'aventure?

Journée calme ; le temps est très doux, pluvieux et triste. On s'occupe beaucoup de la question des vivres. Les bouchers sont rationnés. Le Gouvernement fait distribuer chaque jour à chaque arrondissement un lot de viande, et chaque boucher reçoit, tous les deux ou trois jours, à tour de rôle, son approvisionnement; dès quatre heures du matin, on fait queue aux grilles des étals où stationnent des factionnaires de la garde nationale. Dans chaque quartier, une entreprise particulière distribue des cartes donnant accès à des magasins de vivres dénommés. J'ai reçu une des cartes, mais le magasin reste fermé.

Depuis plusieurs jours déjà l'on est presque entièrement privé de lait. On ne trouve plus de fromage, à aucun prix, nulle part. Les légumes frais ne manquent pas : choux, choux-fleurs, haricots verts. Les jardins maraîchers situés entre le rempart et les forts peuvent en fournir, dit-on, longtemps encore. Les conserves, les légumes comprimés, les pâtes, l'extrait de viande sont fort recherchés; le cheval tout à fait a la mode. Je n'en ai pas encore mangé.

Un fait général, incontestable et curieux à noter, c'est que chacun a beaucoup plus d'appétit qu'en temps ordi-

naire. Point de travail, point d'affaires ; les mille tracas de la vie ont disparu sous une préoccupation unique, accablante, qui alourdit et engourdit l'esprit plus qu'elle ne l'agite. On reste chez soi le moins possible; on marche, on parle, on tourne dans le vide, on fait le tour de cette grande cage où nous sommes enfermés. Les physiologistes ont toujours remarqué que les prisonniers engraissent sous les verrous. Nous allons en faire autant, pourvu que nous ne soyons pas réduits bientôt à mâcher à vide. Diné chez Levesque avec ma mère et mon frère, M. Hulot, inspecteur des finances, et M. de Faublant, notable habitant de Nancy, tous deux très intelligents, distingués, et causant fort bien. M. de Faublant vient de passer cinq semaines à Nancy sous l'administration prussienne. Il y a eu des réquisitions énormes, mais point de violences. Il a logé beaucoup d'officiers et de fonctionnaires qui se sont montrés polis.

Jeudi, 13 octobre.

Violente canonnade, de sept heures à dix heures du matin. On dit qu'une action importante est engagée vers Villejuif et Chàtillon.

// heures. — Je vais au Palais. Avant-hier, j'avais reçu la visite de M. Valette, que le Conseil avait nommé président du conseil de revision de la garde nationale. Il refuse : « Comme jurisconsulte, dit-il, il ne veut pas se faire l'instrument dune législation qu'il ne comprend pas, qu'il trouve illogique et draconienne. Comme

ancien représentant, il ne veut pas se mettre en contradiction avec les opinions qu'il a soutenues en 1848, à la Constituante, lorsqu'il a combattu les lois relatives à l'état de siège. »

4 heure. — Séance du Conseil, pour procéder au remplacement de M. Valette. Après bien des difficultés, M. Dufaure se laisse nommer président du conseil de revision. Plocque se propose comme vice-président, et est nommé tout d'une voix, y compris la sienne.

On cause beaucoup des papiers trouvés aux Tuileries. Quelle chose étrange que l'esprit de parti en France ! Les esprits les plus honnêtes paraissent se douter à peine de l'immoralité profonde et des dangers de ce genre de publications. Cette violence sournoise faite à la vie privée, cette mainmise sur les secrets les plus délicats de la vie de famille et du foyer conjugal, ce décachetage scandaleux des correspondances les plus intimes, cette exhumation des pensées, des confidences, des amitiés, des amours, des passions de tant de gens, faite sans contrôle et sans scrupules par des mains ennemies, cela ne parait choquer presque personne ! On parle beaucoup d'une lettre de l'Impératrice, qui n'avait peut-être pas beaucoup de style — je n'en sais rien, — mais qui, à tout prendre, est une femme aimable et bonne, dont 1 honnêteté n'a jamais été sérieusement suspectée. Quant à l'Empereur il est convenu maintenant qu'il a toujours été un crétin sanguinaire. Sur tout cela, je dis mon avis sans ménagement; mais je ne suis ni un homme vertueux, ni un politique, ni un démocrate;

o8 LETTRES À UN AMI

et pour tous ces esprits forts, je reste un niais sans conséquence.

A l'ambulance, il est entré hier un soldat qui a la mâchoire traversée par une balle.

4 heures. — Rencontré Falateuf. 11 me dit qu'on se bat depuis ce matin, et que la journée parait bonne. Dans les journaux, récits de la bataille. L'action s'est passée à Issy, Vanves, Chàtillon, Bagneuxet Clamart. Les troupes ont très bien marché. Résultat incertain.

9 heures. — Sorti seul. Rencontré Manceaux. Il m'assure que nos troupes ont eu de grands succès. Une batterie prise; nombreux prisonniers. Un instant après, on affiche un ordre du jour du général Trochu, beaucoup plus modeste : reconnaissance heureuse, grands éloges aux troupes, surtout au bataillon de la Côte-d'Or. Le comte de Dampierre (de l'Aube) tué. On a pris Bagneux et Chàtillon, mais sans les garder. Le but que se proposait le général a été atteint (??). Il voulait savoir où était le gros de l'armée prussienne, et il la su.

Il me semble, à moi, bourgeois, qu'un homme résolu, intelligent, bien payé et bien chaussé, aurait pu faire cette commission. Ce qui me parait évident, c'est que l'on veut aguerrir peu à peu notre jeune armée dans ces petites expéditions, afin de lui faire un moral militaire et de l'avoir dans la main quand il faudra faire un grand effort. C'est une bonne tactique et qui porte déjà ses fruits. Les soldats se battent bien, et les Parisiens sont plus résolus que jamais.

Ce soir, le pouls du sujet est plein et fort.

Vendredi, 14 octobre.

Journal officiel : rapports sur le comhat d'hier. Une bonne position occupée ; une centaine de prisonniers ; un grand carnage d'ennemis; peu de pertes chez nous.

Hier soir, pendant le dîner, notre domestique nous avait dit, d'abord que Versailles, puis Saint-Cloud, était en feu. Ce matin, le fait est éclairci : le palais de Saint- Cloud est incendié ! Les obus du Mont-Valérien y ont mis le feu. La destruction est complète. Pauvre palais, si joli, si riant au milieu de ses vieux ombrages! Saint- Cloud ! une gaîté champêtre si vraiment parisienne ! Le parc de Saint-Cloud, les eaux de Saint-Cloud, la foire de Saint-Cloud ! Les mirlitons et le pain d'épices de notre enfance, les promenades rêveuses de notre jeunesse ! La Tête noire et la légende de Castaing ! Et les chansons d'autrefois : La plus belle promenade est de Paris à Saint-Cloud!... — Désormais, on ira visiter les ruines du château comme on va voir les ruines d'Heidelberg. — Il y a trois mois, je suis allé dîner là chez Sylvestre Laferrière, dans sa jolie villa, sur la montée de Montretout. Qui pouvait alors penser à cette guerre?...

Midi. — Visite à X. C'est étonnant, ce sans-gêne avec lequel parlent du passé les partisans les plus zélés de l'Empire. En voici un qui voudrait effacer même de l'histoire le nom des Bonaparte! Pour un homme d'esprit, c'est s'avancer beaucoup. Il a beau avoir été, il y a moins de six mois, membre du Conseil municipal, ami

acharné de M. Haussmann, l'un des ardents admirarateurs de l'Empire : on ne lui en demande pas tant.

1 heure. — Réunion à la maison Dorée, chez M. Verdier, pour notre service de garde civique. Notre principale besogne est d'organiser le rationnement de la viande dans notre quartier. La Mairie va distribuer des cartes donnant droit à quatre-vingt-dix grammes de viande par jour et par tête. La population commence à s'impatienter d'aller faire queue pendant deux ou trois heures à la porte des bouchers.

4 heures 4/2. — Rencontré le colonel Daugny. Les militaires sont très contents de la journée d'hier. Il considère les défenses de Paris comme presque imprenables aujourd'hui.

Diner chez Nicolet. Conversation très animée sur les événements. Nécessité de la République; ses difficultés. Esprit d'indiscipline de ce pays. Influence exorbitante de Paris. A mon sens, le premier acte d'une assemblée constituante doit être de porter hors de Paris le lieu de ses délibérations. Si les départements nous délivrent des Prussiens, ils auront bien le droit de mettre ce prix à leurs services. Au reste la population parisienne, surtout la bourgeoisie, donne des preuves d'énergie et d'abnégation dont on ne la croyait point capable. Pas d'impatience, pas de découragement; et, au milieu de la ruine publique, une indifférence stoïque de chacun pour sa propre ruine. « Saint-Gloud est brûlé! — C'est un malheur. — Versailles sera incendié demain! — C'est triste. — Votre château doit être au pillage ! — C'est

probable. — Votre maison de Ville-d'Avray reçoit des obus! — Je n'y peux rien. — Vous ne toucherez pas vos loyers demain! — Je ne serai pas le seul... » — Et l'on continue à fumer, à causer et à plaisanter, comme si tout cela ne vous touchait pas. Ce peuple a vraiment une force de ressort, d'élasticité, de rebondissement et de redressement admirable. On songe déjà à ce qui se pourra faire pour remplacer le château de Saint-Cloud et pour tirer parti du parc : « Le château faisait obstacle au développement du pays, il bouchait l'espace et la vue; à sa place, on bâtira des villas, et il restera bien assez d'arbres pour faire de beaux jardins bourgeois, etc., etc. » Je n'invente rien. Tout cela m'a été dit tantôt, d'abondance et très sérieusement, par un homme grave.

En France, disait Voltaire, nous sommes pauvres avec goût. Nous avons aussi le malheur ingénieux. Nous faisons en ce moment Moscou en détail, mais nous tirerons parti des miettes.

Un jeune peintre, M. Clairin, ami de Henri Regnault, d'une figure très heureuse, spirituel et distingué. Son ami et lui étaient à Tanger au mois d'août. A la nouvelle de nos premiers revers, ils sont venus à Paris prendre le fusil. Allons! la corruption n'est qu'à la surface. En grattant un peu, l'on trouve une nation robuste et saine, n'en déplaise au Justicier de Sadowa.

Samedi, 15 octobre Le canon me réveille à cinq heures. Pendant une

heure, canonnade très vive, irrégulière, saccadée, comme une bataille.

Au Journal officiel, une bonne lettre du général Trochu au maire de Paris, sur les volontaires de la garde nationale. La note très personnelle, comme toujours, mais des idées justes, une volonté, un homme.

M. de Kératry est parti en ballon pour l'Espagne, dit-on; notre maire, M. Ranc, pour une mission en France.

Hier, deux ballons chargés de lettres se sont enlevés heureusement. On dit aussi que Malapert s'est envolé. Que diable peut-il aller faire d'utile? Dans tous les cas, cette pauvre cervelle ne lestera pas beaucoup la nacelle qui remporte.

Le journal la Vérité publie, avec des commentaires inquiétants, une correspondance du Standard : la république rouge serait triomphante à Lyon, avec le général Cluseret pour dictateur. Un autre gouvernement indépendant se serait formé dans l'Ouest. Les troupes de la Loire auraient été battues près d'Orléans, etc., etc.

11 arrive de temps en temps quelques lettres à Paris, mais rares et ne contenant pas de nouvelles politiques. Quant à nous, depuis le 8 septembre, nous n'en avons reçu aucune.

Ce matin, à sept heures, il y avait une queue de plus de cent personnes à la grille du boucher, mon voisin; des gardes civiques font la police, le brassard au bras. Temps médiocre.

Dimanche, 16 octobre.

La canonnade d'hier matin faisait, à ce qu'il parait, plus de bruit que de besogne. Il n'y a eu que des escarmouches sans grand intérêt. Presque tous les matins, en s'éveillant, le Mont-Valérien tire sur les ouvrages construits pendant la nuit par les Prussiens. L'argot parisien a déjà trouvé un mot à ce sujet : Edmond grogne. Cela veut dire : le Mont-Valérien tire le canon. Il y a, à Montmartre, une grosse pièce de canon que les Parisiens appellent Joséphine.

Au Journal officiel, démenti très énergique des nouvelles données hier par la Vérité. A la suite de cet article, qui est bien fait, un long extrait d'un journal de Rouen, arrivé hier au Gouvernement. Par malheur, les nouvelles qu'il contient ne sont pas rassurantes. Les Prussiens sont partout, à Mantes, à Évreux, à Dreux, à Vendôme, à Orléans, aux environs de Piouen. Nos troupes ont eu un échec à Arthenay. On croit savoir cependant que, le lendemain, elles ont pris une revanche. De l'ensemble de ces nouvelles, il résulte que les départements s'agitent et s'arment. Charette et Cathelineau, deux beaux noms français, organisent des corps francs dans l'Ouest. Les généraux La Motterouge, de Polhès, de Longuerue, sont sur la Loire. Le général Cambriels opère dans le Lyonnais.

Midi. — A la Madeleine. J'arrive avec mon frère au moment où commencent les obsèques du comte de Dampierre, tué jeudi à Bagneux. Le cercueil est porté à bras

sur l'escalier de l'église, eatouré par le bataillon de l'Aube, le sac au dos et la couverture roulée en bandoulière. Grande foule, silencieuse et grave. L'église est pleine. Nous trouvons cependant à nous placer. Je m'introduis dans la niche d'un confessionnal, d'où je vois toute la nef. Basse messe chantée. J'ai rarement assisté à une cérémonie plus touchante et qui m'ait ému davantage. M. de Dampierre avait trente-trois ans, une grande fortune. Il avait perdu, il y a peu de temps, sa jeune femme. En mourant, il lui a donné sa dernière pensée. Rien ne manque à la grandeur et à la poésie de celte mort. Dulce et décorum est pro patria mori.

Après la messe nous partons pour Neuilly, M. et M,u* Nicolet, Mme Cogniet et son fils, mon frère et moi.

Neuilly, rue du Château. — Nos mobiles sont toujours dans la même maison, aussi gais et amusants. Ils ont orné leur salle à manger d'un piano emprunté à un pensionnat abandonné. Millet et Leroy se livrent à mille charges d'atelier. Il faut un grand fonds de gaité et de jeunesse pour résister à l'ennui mortel de cette vie désœuvrée et monotone. On comprend qu'à la longue les reconnaissances et les expéditions hasardeuses soient une distraction bienvenue. Ce qui ne parait venir à l'esprit d'aucun de ces braves jeunes gens, c'est d'étudier un peu cette guerre dont ils sont les soldats insouciants. Pas un journal, pas un livre, pas une carte, — si ce n'est des cartes à jouer. A peine s'informent-ils en courant de ce qui se passe hors de leur cantonnement. Je doute que les officiers prussiens passent leur journée

dans cette léthargie mêlée de calembours et de petits verres. Ce contraste donne le secret de bien des mécomptes.

L'endroit où campent nos mobiles prête aux méditations politiques. C'est l'ancien parc du roi Louis-Philippe, à Neuilly. Après 1852, il a été dépecé. On y a tracé des boulevards et bâti des maisons. Sous l'Empire, les maisons sont devenues des petits palais; les arbres et les pelouses se sont mis à la mode et au goût du jour. Il y a là de charmantes villas que des bourgeois enrichis ont embellies à plaisir pour les rendres dignes d'eux et de leur fortune. Au coin de la rue du Château, un délicieux hôtel entouré de jardins : une marquise vitrée, rehaussée d'or; des massifs de plantes rares, et des chiffres tracés dans la verdure par des fleurs intelligentes! C'était probablement, il y a deux mois, la Cylhère d'été de quelque nymphe en renom. Aujourd'hui, c'est le quartier général de la brigade. Les allées ne connaissent plus le râteau; les massifs jaunissent sous la pluie d'automne, et les jolis chiffres s'en vont tleur à fleur. Hélas! la déesse de ce petit Olympe parisien est peut-être au quartier général du roi de Prusse! Victriœ causa diis! .'...

Nous devions faire le tour des remparts par le chemin de fer; mais il pleut à verse, et nous revenons à Paris, i quatre heures.

Lundi, 17 octobre.

Scivice à l'ambulance. Nos malades sont en bonne ii. 5

voie. Plusieurs sont partis. D'autres vont sortir aujourd'hui : un pauvre garçon qui est entré, il y a quelques jours, blessé, le 30 septembre, par une balle qui lui a cassé toutes les dents et est sorlie par le coin de la bouche. — Visite de mon frère.

Revue des Deux Mondes très intéressante : un article de M. Georges Picot sur les fortifications de Paris, avec des extraits on ne peut plus curieux d'un rapport de Vauban. Article sur la bataille de Denain. Lettre de M. Vitet, sur la situation.

Revenu du Palais par les Halles. Quels tristes étalages, en comparaison des plantureuses victuailles d'il y a trois mois! Quelques poulets maigres et des oies jaunes laissent pendre leur cou mélancolique le long des étals. Vingt-huit francs une oie! Onze francs une poule! Beaucoup de légumes verts. Des montagnes de viande de cheval.

Depuis près d'un mois, les cafés se ferment à dix heures; les boutiques, à la tombée de la nuit. Par ordre de l'autorité, on rationne le gaz comme tout le reste; on allume un réverbère sur quatre ou cinq. Dans les rues, très peu de monde. Du boulevard de la Madeleine au boulevard Montmartre, la foule ordinaire, s'agitant dans cette demi-obscurité avec des silhouettes fantastiques. Toutes sortes d'uniformes et de fantaisies patriotiques, depuis le vétéran qui se drape dans son vieux paletot surmonté du képi d'où s'échappent les mèches éplorées de ses cheveux blancs, jusqu'à Yéclaireur de la Seine serré dans son spencer noir à brandebourgs et coi (Té

crânement d'une casquette écarlale. L'ami de la France, dont la mission principale me paraît être de boire des grogs internationaux devant la porte du restaurant américain de Peters, Yami de la France ne quitte pas sa carabine; il est tout de marron vêtu, de la casquette à la culotte. Les gardes nationaux foisonnent , bien entendu, et personne ne songe plus à rire de ce tout le monde qui, à travers les caprices bourgeois de ses libres uniformes, a pris vraiment une tournure admirable. Pas d'épaulettes, pas de broderies, pas trop de prétentions. Ce qu'il faut pour se reconnaitre et ce qui convient pour agir, rien de plus. Quelques jeunes, cependant, se livrent à des charges de pantalons retroussés et de guêtres ou de jambières extravagantes, comme s'ils allaient traverser les pampas de l'Amérique du Sud, pour monter leur faction à la butte Montmartre. Mais l'ensemble est superbe.

Pas un théâtre n'a ouvert ses portes depuis un mois. Une salle cependant est ouverte, ce soir, celle de la Porle- Saint-Martin. On y a installé une réunion publique, un club, à la tête duquel se sont placés de bons citoyens sensés et presque tous gens de talent : Desmarets, Athanase Coquerel, de Pressensé, Yung, etc.

Cogniet vient nous prendre après diner et nous mène à la Porte-Saint-Marlin, Levesque, mon frère et moi. Salle pleine. Sur la scène s'agitent Desmarets, Coquerel, Albert Gigot, et quelques autres paletots. Cela manque de prestige. Onregrette FrédérikLemaitre, mademoiselle Georges et Mélingne.

Desmarets préside; il ouvre la séance par un pelit discours pédestre, avec cet air familier et cette inaltérable bonne humeur qu'il promène depuis trente ans à travers toutes les révolutions. Un sourire éternel, une grâce native, une voix charmante, des traits fins et monastiques encadrés dans une bonne face de chérubin aimable et rose; un sourire et des yeux moqueurs; un embonpoint spirituel. Dans ce gros être insouciant, charmant, s'agite tout un monde d'idées confuses sur les sujets les plus énormes qui puissent affoler l'esprit humain. Religion, philosophie, histoire, politique, socialisme, communisme, magnétisme, hermétique ou bouddhisme, tout lui est bon. Il n'est pas de science abstruse dont il n'ait gratté au moins l'écorce. Il n'est pas de grand problème social ou religieux autour duquel il ne se soit promené, les mains dans ses poches, en flâneur curieux. Il n'est pas une des billevesées qui ont traversé la crédulité sceptique de notre temps qu'il n'ait caressée de la parole ou de la plume. Avec tout cela, avocat très pratique, et ouvrant très à propos les parachutes de tous les ballons où il s'envole, pour atterrir sans secousses sur les tas de moellons des expropriations, mêlant les extases et les chimères aux réalités les plus prosaïques de la vie des affaires. Sérieux avec gaité, très actif, très bien portant; parlant, avec une facilité charmante et beaucoup d'esprit, une des langues les plus incorrectes qu'on puisse entendre; au demeurant, l'un des hommes les mieux faits pour animer et contenir une assemblée qui ne serait ni une société savante ni une

chambre politique; un vrai orateur de conférences, et même de clubs populaires ; — car ce gros homme, joufflu comme un ange de plafond d'église, est plein de sangfroid et de vrai courage.

En voilà bien long sur ce brave Desmarets,quine parlait pas ce soir. Je peux me rattraper sur les orateurs, qui ont parlé beaucoup sans dire grand'chose. Un de ces fous comme on en lâche toujours quelques-uns dans les clubs commence pardes conseils aigre-doux à l'adresse du gouvernement et des richesr et finit par tirer de sa poche un engin de son invention, qui met par terre cent Prussiens par minute! On discute ensuite l'arrestation d'un journaliste, M. Portalis. Tout cela n'est pas d'un énorme intérêt, mais c'est peut-être le train d'une république. Nous verrons si ce pays s'accommodera de ce genre de distractions, quand les vrais spectacles seront ouverts.

Mardi, 18 octobre.

Service de garde civique; distribution de bons de viande municipaux. Nous sommes installés dans une boutique du boulevard Haussmann, ouverte à tous les vents. — Aucune nouvelle.

Mercredi, 19 octobre.

Au Journal officiel, très bonne dépêche de Gambetla, datée de Tours. M. Thiers arrive. Le général Bourbaki est à Tours. Des armées sérieuses sont en campagne.

Bazaine tient bon à Metz avec 90 000 hommes. Lyou est calmé. Cette dépêche fait très bon effet.

Service à la garde civique pour la distribution des bons. On a droit, tous les trois jours, à 90 grammes de viande, par jour et par tête, à prendre chez un des bouchers de l'arrondissement.

Cette nuit, attaque des Allemands sur Cachan, repoussée par les mobiles. Hier, reconnaissance heureuse au Raincy, dirigée par René Reille. Quelle chose étrange que la chance et la destinée! Ce pauvre André Reille fait bravement son métier de soldat depuis trente-cinq ans. Il a été partout où on s'est battu : en Afrique, en Crimée, en Italie. Le voilà général de brigade à cinquante-cinq ans et noyé jusqu'au cou dans le naufrage de l'Empire; son nom va rester attaché fatalement au récit de la capitulation de Sedan. Quant à son jeune frère, René, le hasard le fait à trente-quatre ans colonel. Le siège de Paris met ses services et son nom en évidence. Il peut arriver très haut et très vite.

Lettre du général Ducrot, répondant aux reproches que lui fout les journaux allemands d'avoir manqué à sa parole eu s'évadant après la capitulation de Sedan. La lettre est très énergique ; mais il y a là un cas de conscience et une question de casuistique militaire qui me paraissent assez délicats.

Réponse du général Trochu à son ami Ducrot, très digne et loyale. A ses yeux, le général était complètement dégagé de sa parole.

Trochu, Ducrot et quelques autres sont les chefs dune

petite église militaire très intelligente, qui avait froissé les entours de l'Empereur et était fort mal vue à la Cour. Les brochures de Trochu, les lettres de Ducrot trouvées aux Tuileries annoncent des esprits supérieurs et de sérieux talents d'observateurs et de critiques. Ils ont vu et prévu avec une étonnante justesse. Celaient les Allemands de notre armée : lisant beaucoup, réfléchissant, comparant, et travaillant avec ardeur. Dieu veuille que maintenant, le pouvoir en main, ils soient à la hauteur de nos dangers !

Dans les journaux anglais, une prétendue proclamation de Napoléon III, que dès à présent je tiens pour apocryphe. Après tout, cet homme n'est pas un crétin, comme c'est la mode de le dire. 11 a écrit, dit et accompli des choses très sensées. Il a eu, du politique, tout au moins certaines qualités poussées très loin : la patience, l'audace, la modération. S'il était mort après la campagne de Crimée, il aurait eu un des grands règnes de notre histoire. Après la paix de Villafranca, il restait encore un souverain très habile. Après le plébiscite du mois de mai dernier, il devait se croire un des princes les plus populaires et les plus solides de l'Europe. En déclarant la guerre sans être prêt à la soutenir, en engageant la France dans cette effroyable aventure sans paraître même se douter qu'il y pût trouver quelque obstacle, il a donné l'exemple d'une, épouvantable ineptie et commis un des plus grands crimes politiques dont l'histoire du monde puisse garder le souvenir. Mais ce coupable a eu bien des complices; et, dans tous les cas, les désastres de l'heure

présente ne doivent pas nous faire perdre absolument la mémoire du passé.

Je ne sais plus si j'ai noté, hier, une circulaire de M. de Bismarck qui rectifie, sans succès ni bonne foi, certains détails de l'entrevue de Ferrières. Le même numéro du Journal officiel contient la réponse de Jules Favre à cette circulaire. Cette réponse est encore fort fort belle et fort juste. Les deux ministres ne parlent pas la même langue, je veux dire la même langue morale et politique; il leur est difficile de s'entendre. Le chancelier parle et écrit comme un chef de brigands qui aurait lu Escobar; le ministre français lui répond dignité, liberté, humanité, histoire et principes. Ils pourraient disserter longtemps sans se comprendre; mais les honnêtes gens de tous les pays les entendent et les peuvent juger.

Jeudi, 20 octobre.

De neuf heures à midi et demi, distribution de bons de Viande. C'est une détestable corvée. Voilà la troisième journée que nous passons dans notre boutique glaciale ouverte à tous les vents.

Notre mairie me parait le chef-lieu de l'anarchie municipale.

2 heures. — Au fort de Montrouge. Course des plus intéressantes. Le rempart de ce côté est formidable. Du mur d'enceinte au fort, nombreuses barricades, beaucoup moins belles que celle de Neuilly. L'entrée du fort hérissée d'ouvrages de tout genre.

A peine avons-nous mis pied à terre dans la cour, que survient une escouade de mobiles portant sur les épaules un tout jeune homme, livide et inondé de sang. C'est un camarade qui vient d'être très gravement blessé en maraudant des pommes de terre dans la plaine, tout près de Bagneux. On le couche dans l'infirmerie, où nous entrons avec lui. Les chirurgiens l'entourent. Il a reçu une balle qui est entrée par l'épaule et est sortie sous le sein droit. La blessure parait mortelle. Ses camarades sont consternés. Les officiers leur reprochent leur imprudence.

En causant avec ces mobiles, j'apprends qu'ils sont tous des environs de la Roche-Guyon, Magny, Vétheuil, Chaussy, Clair-sur-Eple, Fourges. Leur sergent, avec lequel je cause, est M. de Goury, fils d'un des châtelains de la vallée d'Epte.

Après un premier pansement, on emporte le blessé sur une civière, à l'ambulance d'issy. Je verrai longtemps cette escorte funèbre qui l'avait apporté au fort; cette tête renversée, livide; la salle basse, casematée, où on l'a couché; cette jeune poitrine trouée, soulevée par une respiration lourde; ces yeux inquiets, ces mains maigres, hàlées, noires de terre, s'agilant et cherchant; le jeune chirurgien qui épongeait la plaie; un gros aumônier barbu et trapu qui se tenait debout au pied du lit; et par terre, en tas, les vêtements du blessé trempés de sang. Sur la porte de l'infirmerie, il y avait un crucifix noir qui m'a frappé. C'était sinistre. J'entends encore les quelques mots que disait le patient couché sur le dos,

tt LETTRES À UN AMI

d'une voix courte et rauque : « Baissez-moi donc la tête... » Pauvre garçon, il meurt peut-être pendant que j'écris ceci. Il me semble que ses camarades m'ont dit qu'il était de Saint-Clair-sur-Epte.

Le commandant arrive. C'est M. Amet, capitaine de vaisseau, un homme d'une cinquantaine d'années; figure osseuse, traits énergiques, teint bronzé, la barbe noire, le nez carré, — quelque chose qui me rappelle Halévy; l'air tranquille, bourgeois, nonchalant et un peu narquois, des officiers de marine. 11 nous montre son domaine avec beaucoup d'obligeance. Tout en causant, il regarde avec la lunette plantée sur les sacs de terre du parapet. Il nous montre à l'Hay un mur surmonté de trois peupliers, au pied duquel il dépiste un factionnaire prussien immobile, et qui reste invisible pour moi. — « Ils remuent de la terre là-bas; c'est un travail qu'ils commencent. Nous allons tirer dessus. » Aussitôt un jeune officier arrive : — « Faites pointer le n° 9. — Combien de coups, commandant ■ — Envoyez deux obus. » — Tout cela dit de la voix la plus calme, sur le ton de la causerie, et sans interrompre la conversation avec nous.

Quelques minutes après, un premier coup. Là-bas, au pied du mur de l'Hay, à 3 000 mètres, un petit nuage de poussière, un instant de silence, puis une détonation et un peu de fumée blanche.

L'officier revient : « Beaucoup trop à gauche, commandant. »

Au bout de dix minutes, second coup. Celte fois, il

parait que l'obus est arrivé à sou adresse; mais les bourgeois n'y ont vu que du feu... et de la fumée.

Il faisait un vent terrible et grand froid, sur ce parapet. De là-haut, on découvre toute la vallée, du Mont-Valérien à Bicêtre. Devant nous, à moins de quinze cents mètres, Bagneux, où sont les Prussiens, toujours invisibles. Au-dessus de Bagneux, le fameux plateau de Chàtillon qu'ils nous ont pris, il y un mois. A droite, Clamart; un gros incendie fume, depuis hier, près du village. A gauche, l'Hay, Cachan et Bourg-la-Reine. Sous nos pieds, aux premiers plans, une plaine cultivée, coupée par quelques bâtiments ; une grande usine et quelques maisons elTondrées par le canon. Tous ces champs sont inondés de maraudeurs, bourgeois, paysans et soldats, qui arrachent des légumes à leurs risques et périls. Les officiers nous disent que les Prussiens tirent seulement sur les gens armés. C'est là que le petit mobile a été blessé. Du côté des Allemands, rien ne bouge; pas une fumée, pas un homme, pas un bruit.

Le fort de Montrouge est le plus petit de ceux qui entourent Paris. La garnison est de 1 700 hommes, tous marins ou soldats de marine. Il est placé trop bas, gêné par Bagneux et Chàtillon; mais, tel qu'il est, il a déjà rendu de grands services. Du côté de l'Hay et Bagneux, les ouvrages avancés sont formidables.

Je cause longtemps avec un lieutenant de vaisseau fort obligeant, long, noir et maigre, enseveli dans une immense houppelande d'uniforme qui lui caresse les talons. Ces braves ofliciers ne paraissent pas avoir une

confiance absolue dans la direction de la défense de Paris. Il n'y a, disent-ils, ni supériorité de vues, ni unité de commandement. Le génie, l'artillerie et la marine passent leur temps à se contrarier. Je trouve que nos marins ont tort de nous dire cela, et, qui pis est, devant leurs hommes. Cette maladie française de parler toujours et de critiquer sans cesse, au grand profit de l'ennemi, me cause toujours de nouvelles surprises.

Partis du fort à quatre heures et demie. Nous nous arrêtons prés des Invalides, à la caserne des Éclaireurs Franchetli. Rencontré dans la cour Gabriel Benoil- Champy. qui a un grade important dans cette troupe. Il est plus énorme que jamais, et a plutôt l'air d'un obusier de siège que d'un coureur d'estrade. Il me dit que l'on s'attend pour demain à une grosse affaire.

En revenant, grands mouvements de mobiles sur le boulevard.

Temps glacial et bourrasque d'équinoxe toute la journée.

Vendredi. 21 octobre.

Je répare, pendant que j'y pense, un oubli bien injuste. Il y a deux jours, j'ai mangé chez moi du cheval, des beefsteaks de cheval, des horse steaks ! Non prévenu, il serait difficile d'y trouver un goût étrange. Quand on est averti, on trouve bien une différence entre celte viande et la viande de bœuf, mais cette différence n'a rien qui déconcerte et rebute le palais. Mes beefsteaks étaient

très tendres. On dit que le cheval à la mode est excellent, que même le simple pot-au-feu ne diffère pas sensiblement du bouillon de bœuf. Nous verrons tout cela.

Midi. — Je vais à Neuilly.

A la porte du Roule, les gardes nationaux arrêtent la voiture. On ne sort plus et l'on va lever les ponts. Je descends pour négocier. Grâce aux cartes d'ambulance, j'obtiens le passage. Deux confrères, mon secrétaire, Boquillon et Mari tain, qui sont de garde à la porte, m'ont aidé de leur influence. Nous voilà de l'autre côté des fossés. A partir de là, personne ; solitude complète. Ces grandes allées vides, avec les campements abandonnés et les maisons désertes, ont un aspect sinistre. 11 fait beau, l'air est tiède, les feuilles tombent doucement sur les barricades farouches. Quelle tristesse!... Rue du Château, personne. Nos mobiles viennent de partir, avec toutes les troupes des environs, pour une grande reconnaissance. Nous laissons dans leur chambre nos provisions.

Au retour, comme il fallait s'y attendre, les ponts sont levés, et nous sommes menacés de passer la journée dehors. Je descends encore, et à travers une palissade je parlemente derechef. Heureusement, je tombe sur un lieutenant très obligeant. Il hèle le poste ; et avec un grand plaisir, je vois les montants du pont-levis se détendre et s'abaisser peu à peu. Nous passons, en laissant derrière nous force remerciements et coups de chapeau.

Ambulance du Palais-Royal. Grand dessin de Gustave

<o LETTRES A UN AMI

Doré, chez Goupil. Composition très dramatique : « Sauvons Paris! »

5 heures. — Sur les boulevards, une assez grande agitation. On dit qu'on se bat, mais personne ne sait au juste le lieu ni la tournure du combat. Les journaux du soir ne donnent aucune nouvelle sûre.

Samedi, 22 octobre.

Dans le Journal officiel, le rapport militaire sur la journée d'hier. Le général Ducrot a fait une campagne de quatre à cinq heures, avec toutes ses troupes, de Neuilly et Courbevoie à Rueil,Bougival et la Jonchère. Le Mont- Valérien a beaucoup tiré. L'expédition a été heureuse; mais le rapport ne parle ni de combat de troupe à troupe, ni de positions occupées. Que voulait-on faire? Qu'a-t-on fait? Il est impossible de le deviner. Est-ce une sortie, une reconnaissance, une promenade au canon? Nous le saurons demain. Aujourd'hui, c'est encore un mécompte ajouté à beaucoup d'autres. Ce n'était guère la peine de mettre sur pied trois corps d'armée et de fermer les portes.

Le Journal des Débats, au moins, vous en donne pour votre argent. Il parle d'un pont prussien détruit à coups de canon, avec tout ce qu'il portait, du côté de Bezons, et de 20 000 Allemands cernés entre Colombes e Nanterre. Mais, pour la première fois que ce grave journal donne une nouvelle à sensation, il n'est pas heureux. Son récit parait absolument controuvé. John

Lemoine, que je rencontre dans la journée, n'en croit pas un mot et paraît fort humilié de cette légèreté de sa respectable feuille.

/ heure. — Je vais, au Palais, entendre les plaidoiries dans l'affaire Sapia. Ce Sapia (en ai-je déjà pris note?) était, il y a un mois, chef de bataillon de Montrouge. C'était au plus fort de l'agitation fomentée par les partisans de la Commune. Un beau jour, Sapia avait réuni son bataillon et avait voulu l'entraîner en armes à l'Hôtel de Ville, pour jeter le Gouvernement par la fenêtre. Ses hommes l'avaient bousculé, conduit à l'état-major, et l'instruction commencée contre lui l'amène devant le conseil de guerre, comme accusé d'attentat contre la sûreté de l'État. Albert Martin remplit les fonctions de commissaire de la République. Lachaud défend l'accusé. Le conseil siège dans la salle de la quatrième chambre du tribunal. On me fait entrer par les coulisses. Les dépositions viennent de finir. L'auditoire est, dit-on, très favorable à l'accusation ; le conseil, plein de faiblesse pour la défense, à l'exception du président, le contreamiral Quillio. Certains juges n'ont pas déguisé leur partialité pour l'accusé. On signale surtout, comme tel, un gros commandant qui siège à gauche du président. Tête vulgaire et narquoise, grosse face sans barbe ni moustaches; tunique à grands revers rouges, et une énorme ceinture de laine écarlate coupée par le ceinturon de son sabre. Ce gros homme glabre a l'air d'un capitaine de voleurs bien plus que d'un juge : un Ali-Baba de Romainville. Albert Martin soutient l'accusation avec

beaucoup d'entrain et d'aisance. C'est un talent facile et souple, gracieux et jeune.

Dès sa première phrase, Lachaud avait fait sursauter le pacifique amiral, qui semblait rêver dans son hamac, et que la voix féminine de Martin paraissait bercer mollement.

Au bout de cinq minutes, l'orateur avait atteint le maximum d'intensité auquel la voix humaine puisse prétendre. Il roulait les yeux et les r avec beaucoup d'exagération et se promenait de long en large, en accablant la barre d*un orage de coups de poing. Quel dommage que les théâtres de province aient gâté ce talent robuste, actif, alerte et hardi! A travers cette pantomime convulsive, dont le capitaine de voleurs paraissait enchanté, on retrouve encore bien des mouvements justes, et cette puissance native d'émouvoir et d'être ému, qui est le don essentiel de l'orateur : « Gammovere et commov ri. in quo sunt omnia... »

A cinq heures, je profite d'une porte qui s'ouvre pour m'esquiver. Ce Sapia ne mérite guère le bruit que fait ce brave Lachaud. C'est du fretin de révolution : trentedeux ans, perdu de dettes; nomade de tous les métiers et de tous les mondes; officier suspect, comptable équivoque ; ballotté de l'armée à la garde mobile et de la mobile aux bizets de Montrouge; candidat à l'aliénation mentale et au suicide, ambitieux et nul; avec tout cela, brave et prêt à tout. Il est d'une bonne famille, noble et Corse.

Dimanche, 23 octobre.

Rapport militaire du général Ducrot sur le combat de vendredi. Ce rapport est assez confus. On n'y voit clairement ni le but ni le résultat de l'entreprise ; mais ce qu'il y a de certain, c'est que nous avons eu plus de 400 hommes hors de combat et que nous avons perdu deux pièces de canon, sans prendre une des positions ennemies.

Nous devions aller tantôt visiter une partie de l'enceinte fortifiée; mais il fait un temps effroyable, et il y faut renoncer.

Dans l'opinion Nationale, un bon article de M. Jezierski sur le combat de vendredi. Cet écrivain s'est fait une réputation méritée, depuis le commencement de la guerre, par l'aptitude spéciale qu'il a montrée pour les questions militaires. Son article me fait assez bien comprendre le but que se proposait le général Ducrot : empêcher les Prussiens de pénétrer par Rueil dans la presqu'île de Gennevilliers. L'Opinion Nationale, le Temps et les Débats sont les trois seuls journaux où l'on puisse chercher des renseignements sérieux sur les opérations militaires.

Lundi. 24 octobre.

Service à l'ambulance du Palais. En passant sur le quai des Tuileries, je vois les précautions prises pour préserver le Louvre contre le bombardement. Toutes les

ii. 6

fenêtres des galeries de sculpture sont bouchées avec des sacs de terre et des carrés de gazon, étançonnés avec des pou 1res. Dans la cour du Louvre, mêmes précautions. Les sculptures, sur certains points, sont empâtées d'un revêtement de plâtre. La plupart des tableaux du Musée sont à Brest. Les statues les plus précieuses sont murées. Des mesures analogues sont prises pour les autres collections, bibliothèques et musées. Les fenêtres de la Bibliothèque nationale sur la rue Vivienne sont blindées avec des plaques de tôle. Les immenses verrières de la Sainte-Chapelle sont livrées aux charpentiers qui les encadrent dans une chemise de madriers bourrée de sacs de terre.

Ai-je noté que, depuis un mois, des tas de sable et des tonneaux remplis d'eau sont déposés dans les cours de toutes les maisons? Dans un grand nombre, un tonneau à chaque palier. Beaucoup de personnes ont des tonneaux dans chaque pièce de leur appartement. Un arrêté de police prescrivant les mesures à prendre en cas d'incendie est affiché sur chaque porte.

A notre ambulance, rien de nouveau. Un petit soldat de dix-neuf ans, d'une jolie figure, plein d'ardeur et de gaité, auquel je m'étais attaché, sort aujourd'hui, à sa grande joie. Il avait été contusionné par une balle à la clavicule. Il est de Rouen, et s'appelle Delahaye. Avec deux cigares et une pièce de vingt sous, je le fais le plus heureux des hommes. Pauvre enfant !

Visite au jeune Edouard Leroy, boulevard Saint- Germain. Il est engagé avec son frère dans les tirail-

leurs de la Seine, et bivouaque à Passy dans la maison de Rossini.

J'ai lu beaucoup de journaux, ce matin. Plus je réfléchis à notre situation, plus elle me parait inextricable. Paris a bien encore, je le crois, pour un mois de vivres et de patience. Mais ensuite? D'ici à un mois, ce soulèvement des provinces, dont on nous parle, n'aura pas pu enfanter des armées prêtes à se mesurer avec l'ennemi. Tout au plus pourront-elles tenter des escarmouches et des coups de main. Il est plus que douteux qu'elles puissent affamer les Prussiens et ravitailler Paris. VTienne une défaite au dehors ou sous nos murs, la situation ne sera plus tenable. Je crois même qu'un échec grave serait, dès à présent, le signal d'une sédition ajournée. Et le jour où l'on tirera des coups de fusil dans Paris, tout est perdu. Mais, maintenant, je suppose que l'ennemi soit dans la place. Ce n'est pas la paix. Quel est donc le gouvernement qui signera un traité comme celui qu'ils exigent? Et s'ils créent ou ressuscitent je ne sais quel fantôme politique, empereur ou roi, pour tenir la plume, qui ne sent que ce revenant honteux ne durerait pas six mois? Quoiqu'il advienne, les hommes de mon âge ont vécu. Entre leur passé et le peu qui leur reste d'avenir, il y a désormais tout un monde. Les jeunes gens pourront se plier à des mœurs et à des idées nouvelles, et se façonner à l'abaissement de la France. Peut-être aussi la verront-ils se relever de ce néant. Mais nous!

Quant aux ruines et aux misères domestiques qui

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vont pousser dans cette grande ruine et dans cette grande misère d'une nation qui tombe, comment y penser sans effroi?

Les mendiants à domicile deviennent chaque jour plus nombreux. Quant aux mendiants des rues, ils ne se comptent plus. L'autre jour, à la tombée de la nuit, au coin de la rue de Sèze, une dame voilée et gantée m'aborde timidement et me demande l'aumône. C'était bien une vraie misère, et la pauvre femme était trop laide pour en vouloir à ma vertu. En voyant mon étonnement, elle a balbutié quelques mots à voix basse et a disparu avant que j'aie pu mettre la main à ma poche. Cela m'a serré le cœur. Sur le boulevard des Italiens, quelques petits chanteurs italiens. Un joueur d'accordéon qui fait chambrée complèle. On n'est pas difficile en fait de distractions. Dimanche, Pasdeloup a donné un concert au Cirque du boulevard du Temple, pour les besoins de la guerre. Il y avait, dit-on, une foule énorme. On annonce pour demain une représentation au Théâtre-Français. Il faudrait bien rouvrir quelques théâtres : tous ces malheureux arlistes meurent de faim.

Mardi, 25 octobre.

Encore une catastrophe! Quand Dieu se lassera-t-il de nous frapper? Le Journal officiel annonce l'anéantissement de Châteaudun; un corps prussien a canonné, bombardé, incendié cette malheureuse petite ville, qui a fait une défense héroïque avec une poignée de gardes

nationaux: et d'éclaireurs de Paris, sans artillerie! Le Gouvernement décrète que Chàteaudun a bien mérité de la patrie, et alloue une somme de cent mille francs pour alléger la misère des habitants. L'itinéraire des Prussiens me paraît facile à suivre : Orléans, Châleaudun, Vendôme, Blois et Tours. Ils marchent droit sur la Loire pour détruire l'armée de conscrits que l'on y rassemble, et sans doute sur Bourges pour anéantir notre grand arsenal et nos usines d'artillerie. Autour de Paris, ils se bornent à maintenir leurs lignes. L'intérêt n'est donc pas en ce moment ici, mais là-bas. Pauvre Chàteaudun ! Si vivant, pour moi, de mes souvenirs de jeunesse! Que sont devenus tous les Reille? Mon pauvre cousin Charles, si malade, si affaibli, qui devait trouver aux Coudreaux le calme dont il a tant besoin !

M. Thiers est revenu à Tours. Voilà une bonne nouvelle. De tous nos généraux, c'est dans ce bourgeois seul que j'ai confiance pour mener la guerre.

Visite à M. Perrin, directeur de l'Opéra, que je vais solliciter pour un de ses pensionnaires. Tout ce personnel de l'Opéra est affamé. Les rats n'ont plus de fromage. Les pauvres cigales du chant et de la danse n'ont plus « le moindre morceau de mouche ou de vermisseau ». On va tâcher d'organiser des concerts pour tromper la faim de ces braves gens. Hélas! il n'y a pas encore trois mois, devant une salle étincelante et debout tout entière, Faure chantait la Marseillaise et le Rhin Allemand!!! J'y étais...

Ce soir, magnifique aurore boréale. Mlle a fait hier

déjà son apparition. Au milieu de celte horrible guerre, quel présage y auraient vu les anciens!

Sol tibi signa dabit... Cœcos inslare tumullus

Scvpe monet, fraudemque et operta tumescere bella...

Pendant que le ciel s'enflamme, le feu prend dans la cave de ma maison. Le Gaulois, notre incommode voisin, a entassé dans nos sous-sols des masses de papier. A travers les soupiraux des boutiques, restés ouverts, un passant a sans doute jeté une allumette ou un cigare. Tout le voisinage est sur pied. J'arbore mon brassard de garde civique, et je descends pour faire la police : Proximus ardet Ucalegon!... J'envoie chercher un pompier. Au bout de dix minutes, il en accourt vingt-cinq toute la caserne de la rue Blanche, avec haches, cordes, échelles et pompes.

Depuis deux jours, temps épouvantable. Des rafales de vent et de pluie terribles.

Il est parti hier un ballon; il doit en partir un autre demain.

Mercredi, 26 octobre.

Visite à Victor Lefranc; son fils va mieux. Les inquiétudes de ces jours derniers paraissent dissipées. La blessure est en voie de guérison. 0 jeune saug! jeune sève! le baume de force et de vie que la mère nature répand sur un corps de vingt ans!

Pendant que ce brave jeune homme est étendu sur

son lit de douleur, son père est, de son côté, couché presque tous les jours, souffrant depuis deux mois d'une sciatique obstinée. Je vais causer avec lui presque tous les jours, et je trouve en lui bien plus de mérite encore que je n'en connaissais. C'est un esprit juste et sur, clairvoyant et sage. Une âme ferme, beaucoup de sangfroid et de courage. Un vrai patriotisme, sans illusions ni forfanterie, résigné aux sacrifices. Très fin d'ailleurs, prudent et déliant comme presque tous les gens de l'autre côté de la Garonne ; tenant dans un si juste équilibre ses intérêts et ses devoirs, que son honnêteté est habile et que son habileté est honnête. Son talent ne donne pas toute la mesure de son mérite. 11 parle bien et avec force, sachant bien son sujet et discutant avec chaleur.

Victor Lefranc a refusé, comme Grévy, de s'associer au gouvernement du 4 septembre. Il considère la situalion du pays comme à peu près désespérée : « La sagesse et la politique conseilleraient d'accepter la paix, même au prix d'une grande humiliation. L'Autriche a été maintes fois près de sa ruine. Elle s'est toujours relevée, parce que jamais elle n'a poussé à bout la fortune. Mais notre tempérament national, et surtout l'orgueil de Paris, ne nous permet pas cette sagesse. Entre une guerre que nous soutenons sans espoir, et des convulsions intérieures auxquelles nous ne pouvons échapper, nous achèverons de mourir, comme la Pologne...

Tout est sombre aujourd'hui, le temps, les choses et les hommes. Dans le Journal des Débats, un article

remarquable de John Lemoinne, très incisif et très dur. Il raille froidement cette illusion française, de croire l'Europe et le monde intéressés au salut de la France. Nous sommes seuls dans cette guerre, nous y resterons seuls, et notre seule chance de salut, c'est de nous faire assez forts pour retourner la balance de la fortune. Le mot est très bien trouvé, mais le conseil difficile à suivre.

Jeudi, 27 octobre.

Le journal le Combat, rédigé par Félix Pyat, publie, encadrée de noir, une nouvelle qui met, toute la journée, Paris en émoi. Il affirme que Bazaine a capitulé au nom de Napoléon III et livré Metz aux Prussiens. Le boulevard est fort agité. Des groupes irrités stationnent sur le boulevard Montmartre...

Depuis le commencement de nos désastres, la presse a été certainement un des auxiliaires les plus actifs de l'ennemi. Le besoin de parler, de paraître bien instruits, la concurrence des boutiques rivales, la crainte de se laisser devancer par le voisin dans la publication d'une nouvelle, ont engendré cette littérature lamentable de commérages et de bavardages militaires, dont le seul résultat sérieux est d'apprendre aux Allemands tout ce qu'il leur faudrait taire. Ce débordement de mots est un des symptômes les plus inquiétants de notre décadence. Les murailles sont tatouées d'affiches saugrenues de toutes les couleurs, où l'extravagance se répand en

toutes sortes de hâbleries ineptes, que nos désastres rendent absolument insupportables : Aux remparts! — Des canons! Encore des canons! — L'anti- Monarchique! — Tous debout! Sortie torrentielle! — Bien rugi, lion!... — Bombes Monestrol pour détruire 20 000 Prussiens à l'heure!... Ces billevesées patriotiques sont entremêlées d'ordures que les boueux de la littérature démocratique jettent à pleines pelletées sur l'Empereur et la dynastie : Un crime inconnu. — La vie de la femme Bonaparte. — Badinguet et Badinguette. — Les amours de Pie IX et de Badinguette. 11 est vrai que ces choses-là se voient et s'entendent à toutes les révolutions. Je me rappelle très bien qu'en 1830, quand j'étais petit garçon, on criait dans les rues : Les amours de la duchesse d'Angoulême et de l'archevêque de Paris. C'est la bave et la fiente du lion populaire. Quant aux caricatures de ce temps-ci, elles sont stupidement bêtes. Ce sont de lourds griffonnages d'écolier, barbouillés d'un argot immonde. J'ai voulu me contraindre tantôt à regarder tout un étalage, dans le passage Verdeau. Je n'ai pas pu aller jusqu'au bout. J'ai retrouvé là une vieille chanson qui circulait au temps du mariage de l'Empereur. Elle est ignoble, mais je me rappelle bien qu'à cette époque certains bourgeois la chantaient sotto-voce avec grande satisfaction.

On entend le canon pendant tout l'après-midi. Une bien étrange nouvelle : on affirme que M. ïhiers arrive à Paris, cette nuit. L'empereur de Russie lui aurait fait obtenir un sauf-conduit. Quelle mauvaise nouvelle

apporte donc notre ambassadeur, pour que M. de Bismarck le laisse passer?

Vendredi, 28 octobre.

Nous commençons à sentir l'atteinte d'un ennemi nouveau, l'ennui... Le ciel est noir et bas. Le vent souffle par rafales. La pluie tombe par grosses ondées, de lourds nuages sales courent devant la bise. Les feuilles des arbres jonchent les trottoirs et jaunissent dans la boue. La moitié des boutiques fermées; peu de passants; de longues files de fiacres au repos, attelés de leurs chevaux pensifs qui font rêver beefsteaks et aloyaux. Pas de nouvelles, pas de bruits. Le silence d'une sous-préfecture gigantesque. Que faire? Comment user ces mortelles journées grises, sans plaisir, sans travail, sans affaires, sans soleil, presque sans pensée? Heureux ceux qui agissent et qui combattent! Nous autres, nous sommes les cailloux roulants de cette avalanche, les feuilles sèches de cet ouragan. Une idée fixe, un sentiment général de malaise, de honte, de douleur terne et d'inquiétude, qui couvre le cœur et l'esprit comme d'une estompe. De temps en temps, on dresse l'oreille, on respire, on croit entendre un coup de canon.

Au Journal officiel, un démenti vigoureux des nouvelles données hier par le Combat. On ne veut pas traduire Pyat devant le conseil de guerre, mais « on le livre à l'opinion publique ». Je ne suis pas bien sûr que ce dédain soit de raison.

M. Thiers est à Tours. Le Gouvernement annonce qu'il espère rentrer à Paris pour pouvoir rendre compte de sa mission.

C'est bien étrange.

La canonnade d'hier était dirigée, par presque tous les forts, sur des ouvrages menaçants élevés par les Prussiens. On dit qu'ils ont enfin reçu leurs fameux canons Krupp.

Les sujets américains sont partis hier sous la conduite de leur consul. L'ambassadeur Washburn est resté. Les Anglais se sont mis en mesure de partir; mais, aux avant-postes allemands, ils ont été arrêtés et renvoyés à Paris.

Visite à Mmc Colmet et à Mme Ballot. Je les trouve toutes deux parlant pour voir leurs fils qui sont à Aubervilliers. Elles sont chargées de provisions et se mettent bravement en route par la pluie battante. Toutes ces mères sont admirables de résignation et de dévouement.

Samedi, 29 octobre.

Anniversaire de la mort de mon père. Voilà la première fois depuis treize ans que nous manquons à notre visite au cimetière delà Roche.

Au Journal officiel, un rapport sur une affaire heureuse qui a eu lieu hier, à l'insu de tout Paris. Des éclaireurs parisiens ont pris sur les Prussiens le Bourget et l'ont gardé malgré loutes les tentatives faites par l'ennemi pour le reprendre.

Décret portant qu'à l'avenir la croix de la Légion d'honneur ne sera plus donnée que pour services militaires. Patatras! voilà des ambitions par terre. Il y aurait beaucoup à dire sur ce décret; mais pendant la durée de la guerre au moins il ne faut pas le critiquer. Tous les encouragements et tous les honneurs appartiennent de droit à ceux qui défendent leur pays.

2 heures. — Je vais, avec mon frère, à la place du Panthéon, où le maire de l'arrondissement a installé un bureau d'enrôlement à grand spectacle. Une tente avec drapeaux et inscriptions patriotiques, devant le péristyle, comme un pastiche des estampes de 1792. Devant la tente, la foule forme un grand demi-cercle, mais il y a peu d'entrain, et de rares gamins escaladent les marches de l'estrade. Nous montons chez notre ami Colmet d'Aage, le doyen de l'école de Droit. Il nous dit que les enrôlements ont été nombreux depuis deux jours.

Par décret, la rue du cardinal Fesch va s'appeler rue de Chàteaudun. Une fantaisie municipale a fait disparaître, ces jours derniers, du quartier de la Roquette, le nom et la statue du prince Eugène, qui seront remplacés par la statue et le nom de Voltaire. C'est une bêtise double. On destitue ou l'on déstatue un bon soldat pour mettre à sa place un plat courtisan et le servile flatteur du roi de Prusse. L'occasion est bien trouvée et le moment bien choisi !

Autre gaité municipale. Un citoyen Clemenceau, maire du xvme arrondissement, publie une circulaire qui défend aux instituteurs de sa circonscription de conduire leurs

élèves à l'église et au catéchisme, — « par respect pour la liberté de conscience ». Mais si la conscience des citoyens pères de famille s'accommode d'une école qu'ils ont choisie librement pour leurs enfants, et où l'on conduit leurs enfants au catéchisme, de quel droit intervenezvous dans le contrat établi entre eux et l'instituteur? C'est justement là le contraire de la liberté ! Mais les démocrates et les libre-penseurs se soucient bien de la liberté ! L'autre jour, c'était un autre maire, le citoyen Mottu, qui faisait enlever des ambulances le crucifix.

Diné chez Nicolet avec O'Donnel, Félicien David et Dacraigne. Les bourgeois ne souffrent pas encore sérieusement de la rareté des vivres. Mais tout est fort cher. On mange couramment du cheval. On commence à goûter de l*àne, qui, dit-on, est fort délicat. Il y a abondance de légumes. Dans notre arrondissement, nous sommes rationnés à 150 grammes de viande tous les trois jours...

Lu rentrant à minuit, j'entends une violente canonnade.

Dimanche, 30 octobre.

Garde civique ; nous sommes installés dans une boutique du boulevard Haussmann. On m'annonce que, la veille, j'ai été nommé chef d'îlot. C'est une dignité qui peut correspondre au grade de caporal. Le service ne parait pas fort pénible. Nous recevons les plaintes des citoyens sur les services municipaux et les réclamations

des cuisinières sur la distribution de la viande. Nous sommes les femmes de ménage du quartier, agrémentées d'un képi et d'un brassard : la dernière incarnation de Joseph Prud'homme.

Vers quatre heures, le bruit se répand que l'on se bat depuis ce matin au Bourget et que les Prussiens ont repris la position que nous avions enlevée hier. Sur le boulevard, grande agitation. Groupes très nombreux et sombres : la physionomie des mauvaises journées.

Dans les journaux de cinq heures, des nouvelles contradictoires : la position a été prise, perdue, puis reprise, dit-on; mais ['ensemble de ces récits est mauvais.

Partout on entend des plaintes : pas de précautions, pas d'artillerie, pas de commandement. Le découragement est sur tous les visages. Je rentre navré.

Le soir, même incertitude. Agitation extrême. Le boulevard est encombré par une foule compacte. Le sentiment général est l'abattement et la défiance envers les chefs. Chose étrange, inexplicable: dans un tel moment, les cafés sont littéralement pleins de gardes mobiles, officiers et soldats, buvant pêle-mêle avec les bourgeois, causant avec des femmes. C'est à n'y rien comprendre, et ce désordre, cette imprévoyance qu'on signale partout est cà mes yeux le plus inquiétant de tous les symptômes.

A onze heures; un ami que je rencontre me dit qu'on vient de lire à la mairie une dépêche annonçant officiellement la reprise du Hourgetpar les Prussiens. Encore une défaite , encore une déception , et encore un

31 OCTOBRE 1870 Oo

dimanche l Car on a remarqué que, depuis le commencement de celte guerre, c'est le dimanche que les mauvaises nouvelles arrivent invariablement. Dieu veuille que nous n'ayons pas bientôt plusieurs dimanches par semaine!

Lundi, 31 octobre.

Voici la fin! Au Journal officiel, un article annonce la reddition de Bazaine ! Toute l'armée prisonnière de guerre! 90 000 hommes et trois maréchaux de France! Le pendant de la capitulation de Sedan ! La main me tremble à écrire ces misères. J'ai la fièvre et je pleure.

M. Sébert est la première personne que je rencontre. Eu nous regardant l'un l'autre, le même sentiment nous domine, et nous rougissons tous les deuxl II me donne le numéro des Débats, qui contient des extraits nombreux de journaux de province. Tout est perdu ; les Allemands sont partout, à Mantes, à Vernon, à Orléans, à Vendôme, à Saint-Quentin, à Soissons. Ils marchent sur Bourges. La division parait s'être mise entre nos chefs militaires. Le gouvernement de Tours ayant eu la bonne pensée de nommer Garibaldi (!) commandant en chef des francstireurs des Vosges et de l'Alsace, le général Cambriels a donné sa démission. Marseille semble faire un gouvernement séparé.

Le Journal officiel annonce que M. Thiers est arrivé à Paris. 11 apporte une proposilion d'armistice dont on ne dit pas les conditions. Le journal parle seulement du

ravitaillement de Paris et de la convocation d'une assemblée. Après les nouvelles reçues aujourd'hui, il ne me parait pas possible qu'un gouvernement sensé rejette cette ouverture.

Un autre article officiel explique l'échec du Bourget. La position a été reprise hier matin par les Prussiens, et gardée par eux : quatre cents des nôtres environ ont été pris! « La position d'ailleurs, — dit le journal, — n'était pas importante. » Mais ce qui est important, c'est de ne pas faire tuer les gens pour une position qui ne l'est pas! Et si elle ne Test pas, il ne fallait pas la prendre! Et si elle l'est, il fallait la garder; ne pas laisser huit pièces de canon en face de quarante et 6 000 hommes à jeun et exténués en face de 30 000 hommes bien reposés et bien nourris! En vérité, toute cette guerre est un long et absurde cauchemar.

/ heure. — Le docteur Vignolo vient visiter l'ambulance du Palais. Il me parle de 1 état sanitaire de Paris, qui est loin d'être rassurant. 11 y a eu, la semaine dernière, 362 décès de varioleux.

Séance du conseil de l'Ordre. Je suis installé dans ma charge de bâtonnier. M. Dufaure,en l'absence de Grévy. m'adresse une petite allocution, à laquelle je réponds par quelques mots. Triste bàtonnat ! Consulat né sous de tristes augures! C'était si beau, il y a trois mois! Ma mère était si fière, et mes amis si heureux! Que va-t-il advenir de notre profession? Nos privilèges, nos règlements, nos vieilles traditions, cette robe tant enviée, redoutée, et détestée par tant de gens, illustrée par tant de talents et

par tant de gloires, tout cela va-t-il disparaître, avec les institutions d'un monde qui s'écroule et dans les bagages d'une société qui s'en va? Je suis peut-être le dernier des bâtonniers, le Romulus Augustulus de cette antique dynastie! J'annonce au Conseil que, par ordre du Gouvernement, il n'y aura pas, cette année, de messe du Saint-Esprit. Après en avoir délibéré, mes collègues me chargent d'exprimer au premier président et au ministre de la Justice notre regret de voir interrompre cette vieille tradition judiciaire.

3 heures. — A l'issue du Conseil, on m'annonce que la place de l'Hôtel-de-Ville est envahie par la foule et par des bataillons de garde nationale en armes. On dit que l'on y lire des coups de fusil et que les membres du Gouvernement sont prisonniers. Je descends avec Victor Lefranc. Les gardiens nous ouvrent les grilles de la grande cour, qu'ils défendent contre une foule d'ailleurs inoffensive. Le rappel bat de tous côtés. Dans le quartier des Halles et jusqu'au boulevard, les boutiques sont fermées et les habitants sur le pas des portes. Au boulevard, les magasins sont ouverts et tout est calme.

Je sors de nouveau à cinq heures. La garde nationale s'assemble partout, malgré la pluie et par un temps affreux. On dit que le Gouvernement est renversé, la Commune de Paris proclamée, Pyat, Blanqui etFlourens maîtres de l'Hôlel de Ville.

S heures. — Colmet et les Heude viennent nous voir : on ne sait rien de certain. Les journaux annoncent le mouvement sans indiquer le résultat.

9 heures. — Je sors avec Colmet. Il fait untemps désordonné, une tempête de pluie et de vent, coupée à chaque instant par le bruit des tambours qui battent avec furie le rappel et la générale. Des groupes nombreux sur le boulevard. Taie de la Paix, un bataillon de gardes mobiles descend vers la rue de Rivoli, en tenue de campagne, fatigué, trempé, silencieux et farouche. Ce sont les mobiles bretons du général Trochu. Place Vendôme, nous allons à l'état-major; nous rencontrons Massu qui en sort. Il vient de voir Durieux, chef d'escadron de la garde nationale, qui lui a dit que tout allait bien. Rue de Rivoli, encombrement de gardes nationaux. Foule devant l'hôtel du gouverneur de Paris. On dit que le général est délivré et qu'il marche sur l'Hôtel de Ville. Impossible, au milieu de mille bruits contraires, de savoir précisément ce qui s'est passé. Rentré à onze heures. Toute la nuit on entend le clairon et le tambour.

Mardi, 1er novembre. Toussaint.

Garde chique. Hier soir, en entendant le rappel, j'étais descendu au poste. Il était fermé. On trouvait sans doute que les circonstances n'étaient pas assez graves! Aujourd'hui, je commande le poste, composé d'une douzaine de quinquagénaires en paletots et en casquettes. A neuf heures, notre chef de section vient nous donner lecture d'une dépêche officielle, qui convoque les électeurs à midi pour nommer la Commune! Mais une demi-heure

après le Journal officiel parait avec une note très succincte sur la journée d'hier, et avis formel de ne tenir aucun compte des convocations électorales qui pourraient être faites ce malin.

Journée très calme, passée au poste. La garde nationale est consignée, mais le mouvement paraît manqué. Aucun détail précis dans les journaux; un pêle-mêle de récits contraditoires. C'est seulement dans les feuilles du soir qu'on commence à démêler ce qui s'est passé. Blanqui, Flourens et Pyat se sont rués, hier, sur l'Hôtel de Ville, avec leurs hommes, pendant que le Gouvernement y délibérait. Les chefs ont tenu prisonniers Jules Favre, Trochu, Arago et les autres, pendant que la canaille pillait les caves. Des coups de pistolet ont été tirés des fenêtres. Des listes ont été jetées, portant les noms de Flourens, Blanqui, Pyat, Hugo, Ledru-Rollin, Millière et autres, comme membres de la Commune. Vers sept heures, des compagnies de gardes mobiles et le tory bataillon de garde nationale ont pu se faire jour, pénétrer dans l'Hôtel de Ville et délivrer Trochu. Mais Jules Favre est reste prisonnier jusque fort avant dans la nuit. Il a été délivré par la masse de la garde nationale accourue de tous côtés.

Mercredi, 2 novembre.

Enfin le Gouvernement a parlé, et bien parlé. Au Journal officiel, un décret qui convoque les électeurs pour demain, pour décider, par oui et par non, si la popula-

tien maialicnt au pouvoir les hommes du 4 septembre.

Un autre décret convoque les électeurs pour samedi, afin de nommer un maire et trois adjoints dans chaque arrondissement. A la suite de ce décret, destitution de Flourens, Millière et six autres chefs de bataillon, — et un article très énergique sur le vote de demain et les conséquences que le Gouvernement entend lui donner.

10 heures. — M. Georges Picot vient me trouver pour me demander d'organiser un comité électoral. Nous allons chez Delepouve, avoué, et chez quelques autres voisins. Je convoque une réunion pour le soir, chez M. Delepouve.

Messe des morts à la Madeleine. Sermon incolore prêché par un dominicain.

2 heures. — Au Point-du-Jour. Un peintre, M. Jourdain, lieutenant d'artillerie de la garde nationale, nous montre en grand détail le bastion qui! commande : douze canons, des parapets, des casemates bâties avec le plus grand soin. De ce point, vue très complète de tout l'horizon entre Vanves et le Mont-Valérien. Le Val-Fleury, Meudon, Sèvres, Saint-Cloud : tout est occupé par les Prussiens. Avec la lorgnette, on distingue très nettement leurs ouvrages. Les casernes de Saint-Cloud, la façade du château, noire et calcinée. La futaie éclaircie par nos bombes, des maisons écroulées, puis le joli clocher du village, la flèche de l'église de Boulogne, le bois de Boulogne à moitié rasé, et sous nos pieds, au premier plan, les approches du rempart hérissées de barricades, de che-

vaux de frise, de pieux et de fils de fer. 11 fait un temps froid et noir, avec des tombées brutales de soleil. Depuis un mois environ que je suis venu ici pour la première fois, on a fait des travaux gigantesques.

Nous prenons à Auteuil le chemiu de ceinture. Juchés sur l'impériale, où nous sommes glacés. Issy, Vanves, Montrouge, lvry et la Râpée. Partout, le rempart est formidable. A la Râpée, nous prenons le bateau-mouche, et nous rentrons par le pont de la Concorde, gelés et transis.

Levesque et le jeune Leroy viennent dîner à la maison.

8 heures. — Réunion Delepouve. Une soixantaine de personnes. Je préside la réunion. Tout se passe bien. Il est convenu que nous voterons pour Desmarets comme maire. Demain soir, nouvelle réunion pour choisir les adjoints.

Jeudi, 3 novembre, 10 heures.

Je vais chez Cresson, à qui j'avais à parler. A ma grande stupéfaction, la portière m'apprend qu'il est nommé préfet de police, et déjà installé à la préfecture.

Je me rends au Palais, pour prêter, avec mes confrères, le serment d'usage à l'audience de rentrée. Le premier président me fait demander. Après une longue négocialion avec le procureur général, il a été décidé, me dit-il, que nous ne serions admis au serment que lundi, peutêtre môme pas du tout. Je comprends mal toutes ces hésitations.

Vote à ma section pour le plébiscite : car nous y voici revenus. En six mois, deux plébiscites, une révolution et la guerre. Heureux les peuples qui n'ont pas d'histoire !

Convocation à une grande réunion électorale, pour ce soir, à l'Athénée. 11 s'agit de s'entendre sur la nomination du maire et des adjoints.

Les bruits relatifs à l'armistice prennent beaucoup de consistance. On pense que M. Thiers a fait tomber toutes les illusions que le Gouvernement avait pu se faire sur les sentiments des provinces. Partout des dispositions pour localiser la résistance. Dans certains pays, on élève des barricades et on creuse des fossés à la limite officielle du département l Paris se défendra seul, comme il veut gouverner seul. La République, sous les traits de Crémieux et de Glais-Bizoin, n'a pas ravi tous les cœurs, et la démocratie s'abattant sur la province dans le parachute de Y Armand-Barbes a produit l'effet d'un aérolithe. Elle s'est enterrée en faisant son trou.

On parle déjà des bases de la paix; une lourde indemnité de guerre et la neutralisation des deux provinces pendant dix ans.

Le vote d'aujourd'hui donnera au Gouvernement la force nécessaire pour signer l'armistice et pour 1 imposer au parti extrême.

S heures. — Je vais avec mon frère à l'Athénée. Salle comble; je m'établis dans une stalle. Au bout d'un instant, Desmarets s'avance vers la rampe, et, avec son plus charmant sourire, il annonce qu'étant candidat il ne peut pas présider l'assemblée. Il l'invite à choisir un président. On

lance deux ou trois noms. Puis, tout à coup, un citoyen du parterre se lève : « Citoyens, nous avons dans la salle le Bâtonnier des avocats. Je le propose comme président! » Alors un vrai délire : « Oui, oui, le Bâtonnier, l'avocat, le citoyen Rousse au fauteuil! » Et me voilà enlevé de ma stalle, poussé dans le corridor, et cherchant à tâtons dans les couloirs des coulisses, à travers des montagnes de petits bancs, le chemin de la scène. Pendant cette promenade dans les ténèbres, j'entendais le public idolâtre qui témoignait son impatience à la française, en battant le rappela coup détalons de bottes. Au bout de cinq minutes, j'entrevois enfin une fente par où filtrait une raie de lumière. Une main inconnue se tend vers moi, et je fais mon entrée par la porte du fond, inondé par les clartés de la rampe et accueilli par la plus formidable explosion de bravos, de trépignements, d'éclals de rire et de cris d'animaux qui ait jamais salué l'entrée du pitre favori sur la scène de Bobino. Heureusement cette ovation ne me fit pas perdre la tête. La nouveauté et l'imprévu de la situation me fournirent à point un petit boniment que je débitai avec bonne humeur et qui me conquit mon public. Bref, je me suis tiré assez bien, je crois, de ce début dans les Oronte de la scène politique.

Desmarest a soutenu sa candidature avec son esprit et sa grâce ordinaires, très bien servi par un citoyen Flamand, homme d'affaires, je crois, de son métier, grand parleur de sa nature, inlerpellateur juré, interrupteur maladroit, un de ces comparses obligés qui se

trouvent dans les coulisses de toutes les exhibitions démocratiques, dans le magasin du théâtre, avec les accessoires, les portants et les praticables.

Un orateur remarquable, M. Ferry, ancien ouvrier, ditil, chef d'usine, parlant avec beaucoup de bonhomie vraie ou fausse; habile, ingénieux, trouveur de mots et de tours heureux, plein de bon sens; un homme original enfin, comme on en voudrait voir sortir beaucoup des rangs de la démocratie. L'assemblée, d'ailleurs, n'a rien de révolutionnaire. C'est une réunion de lâches bourgeois de la Chaussée-d'Antin, corrompus par le long abus du capital, très peu enclins à proclamer la Commune.

Vendredi, 4 novembre.

Les journaux contiennent le récit officiel des scènes de lundi dernier, et, ce qui est plus curieux, les récits publiés par Blanqui et Flourens. Ils racontent, avec une naïveté merveilleuse, leurs faits et gestes, ne paraissent nullement se douter que, de leur propre aveu, ils ont mérité dix fois la potence. Les journaux du soir annoncent l'arrestation de Pyat, Maurice Joly, et quelques autres.

Aucune nouvelle militaire. On n'entend même plus le canon. Il semble évident qu'une convention tacite a suspendu les hostilités.

Le soir, nouvelle réiiDion à l'Athénée. Plus de foule encore qu'hier. Desmarest me demande d'ouvrir la séance. Je mets aux voix la présidence. Je suis acclamé encore

une fois; et cette fois me voici au grand complet, avec une sonnette que je n'avais pas hier et qui m'avait bien manqué. Assemblée houleuse, ce soir, nerveuse, et qu'il faut tenir en main. Desmarest répond avec bonheur à plusieurs interpellations. Un petit mobile, pâle et maigre, avec une figure de Pierrot, lui reproche, en fort bons termes, de n'être qu'un républicain d'occasion et du lendemain. Desmarest démontre (ce qui est vrai) qu'il l'a toujours été et qu'il a renoncé à la carrière politique pour ne pas prêter serment à l'Empire. Mais, grand Dieu ! ne renonceront-ils jamais à ces distinctions étroites et bêtes qui cantonnent le patriotisme dans une caste de derviches politiques et dans une petite église de bonzes républicains, nés et nourris dans leur pagode? Ce ne sont pas les propagateurs d'une idée, Lâchant de la répandre et de la faire pénétrer partout par leurs discours, leurs écrits, leurs relations et leurs influences sociales ; ce sont les prêtres bigots d'une idole, entêtés comme des moines, fanatiques comme l'inquisition, damnant et condamnant quiconque ne pense pas comme eux, et, qui pis est, quiconque n'a pas toujours pensé comme eux. Lamartine était un autre esprit. « Si la France n'est pas républicaine, disait-il, avec quoi voulez-vous la forcera l'être? » Celte fois encore, ils ont tenté un coup de main. Ils ont proclamé la République sans la France, malgré la France, contre la France, et ils s'étonnent que la France ne se lève pas tout entière pour la soutenir! Et, à Paris même, ils ne veulent être soutenus que par des gens dont ils ont vérifié les quartiers démocratiques. Us se murent dans

leur sacristie et refusent les sacrements à quiconque ne reçoit pas d'eux un billet de confession et de civisme. Ils vous demandent si vous êtes orléanistes, légitimistes, républicains de la veille ou du jour même, moines gris, moines blancs ou moines noirs; mais ils ne vous demandent pas si vous aimez la France et si vous voulez la servir. C'est une secte faite pour conspirer; ce n'est pas un parli fait pour gouverner.

On entend encore mon confrère Chaudey, brave garçon, loyal et convaincu, esprit confus et diffus, le compatriote et l'ami de Proudhon; qui s'est tordu le jugement dans les cabrioles que son ami lui a fait faire; orateur vulgaire et inhabile, s'enferrant dans tous les pièges, donnant du front dans toutes les broussailles: aimant la lutte, la parole, le public, et pouvant plaire à certaines assemblées par une sorte de bonhomie ruslique. Mais, en pleine Chaussée-d'Antin, il est gauche et burlesque. 11 glisse sur le parquet avec ses gros sabots, et Desmarest le ramasse.

Ulysse Parent, connu seulement pour s'être colleté avec les sergents de ville de l'Empire. Il complète sa biographie sans qu'on la lui demande en disant qu'il a été mauvais soldat dans sa jeunesse, et que, l'autre jour, il se trouvait par hasard à l'Hôtel de Ville, pour faire une visite d'amitié à Blanqui. C'est un de ces hommes qui ont pour spécialité de proclamer la République, et que la République met en prison le lendemain.

Eu somme, une séance intéressante et animée. Avec plus d'activité d'espril et plus de jeunesse, je me laisse-

rais sans doute gagner à la vie politique. Mais à quoi bon?

Samedi. 5 novembre.

Les journaux donnent le résultat définitif du vote de jeudi •• oui, 552 000 voix; — non, 62 000. Je ne trouve pas ce résultat aussi satisfaisant que tout le monde le dit. Avec 62 000 coquins, on fait bien des choses contre 500 000 honnêtes gens.

Vote à ma section, pour Desmarest.

On parle toujours de l'armistice; les uns disent que c'est affaire convenue, et que Jules Favre est allé à Versailles pour le signer. Les autres assurent que tout est rompu, M. de Bismarck refusant aux Lorrains et aux Alsaciens le droit d'envoyer des députés à la Constituante.

On a beau songer à cet écrasement, on ne peut y croire. Quatre maréchaux de France, soixante généraux, quatre mille officiers, et plus de deux cent mille soldats prisonniers de guerre!

Aucune lettre de province, du moins dans notre intimité. Depuis quinze jours, il s'est fait quelque percée dans notre cachot. 11 a pénétré dans Paris quelques journaux et quelques lettres. 11 part un ou deux ballons chaque semaine. Les vivres ne paraissent pas diminuer encore d'une façon inquiétante. Nous n'avons manqué ni de viande ni de légumes jusqu'à présent. Nous recevons, tous les jours, une ration de 50 grammes par

personne et par jour. Nous mangeons du cheval à peu près deux fois par semaine. L'aue se paie quatre francs la livre. Ce patient animal prend donc enfin la revanche de ses longues humiliations! Un poulet moyen coûte douze francs. Les épiciers font des fortunes scandaleuses. Ils ont quintuplé le prix de certaines denrées, notamment des conserves.

Le nomhre des mendiants n'augmente pas sensiblement. L'aspect de Paris est plus animé depuis quelques jours. Il fait très beau depuis mardi. A la Bourse on fait, dit-on, quelques affaires.

Dimanche, G novembre.

Bien! cela devait être. L'armislice a échoué. Le Journal officiel l'annonce. La Prusse ne veut pas que l'Alsace et la Lorraine nomment des députés. Elle ne veut pas non plus que Paris se ravitaille pendant l'armistice. Je comprends le premier point : il y a Jà une question délicate. Mais le second est absolument inconcevable. Qui dit armistice dit une trêve, à l'expiralion de laquelle les belligérants se retrouveront au même état que le jour où elle a commencé. Si l'un des belligérants est un assiégé, il faut que, le dernier jour de la trêve, il se retrouve avec la même quantité de vivres que le premier jour; sans quoi, il a perdu à l'armislice tout ce que l'autre y a gagné. C'est l'A B C de la diplomatie; et comme M. de Bismarck n'ignore pas la diplomatie, il est clair que son refus est une insulte de plus

et une moquerie, de même que sa négociation a ëlé une abominable ruse de guerre. Il a gagné huit jours, pendant lesquels l'armée de Metz et l'artillerie de siège cheminent vers Paris. Il reste à savoir comment les puissances qui ont proposé l'armistice accueilleront cette plaisanterie sinistre. Quant à la France, il est entendu que son indignation compte pour peu dans tout ceci.

L'avortement de l'armistice jette la consternation dans Paris. On est si prompt à espérer! On avait fait tant de projets! Il nous était venu comme une bouffée d'air. Voici la pierre de ce cachot qui retombe !

Nous avons encore, dit-on, pour six jours de viande fraîche, sans compter le cheval.

Le vote d'hier n'a pas donné de résultat. Vote à ma section, pour Desmarest. Plusieurs personnes viennent me trouver pour me demander de présider, ce soir, la réunion de l'Athénée. Celle d'hier a été, à ce qu'il parait, tumultueuse.

Messe à la Madeleine.

Visite à une ambulance militaire rue Vandrezane, près de la barrière d'Italie. Une centaine de blessés, la plupart fort gravement. Distribution de rhum, de cigares et de café. Tous ces pauvres gens sont enchantés. Quelle misère et quelle horreur, que ces charniers humains, ces membres brisés, ces corps déformés, ces traits amaigris, l'odeur du sang, des plaies et de la fièvre! Est-ce que vraiment le monde est condamné éternellement à ce fléau bête de la guerre? Au milieu de toutes ces misères, une sœur de Saint-Vincent admi-

rable de douceur, de bonté, de sérénité, de gaité. la sœur Marie.

Ambulance du Théâtre-Français, dont M. Thierry fait les honneurs avec beaucoup d'obligeance. Les malades sont installés dans le grand foyer et dans la galerie des bustes. Quel étrange contraste entre les splendeurs d'hier et les douleurs d'aujourd'hui! La statue de Voltaire préside en ricanant à ces agonies. On l'avait voilée, et sur le piédestal on avait placé un crucifix ; — mais un municipal libre-penseur, le citoyen Brisson, je crois, a fait ôter le Christ et découvrir la statue. Le Christ a été relégué à l'autre bout de la salle. En revanche, un infirmier irrévérencieux a coiffé de sa calotte le grand buste de M. de Voltaire. Que penserait le citoyen Brisson de cette familiarité sacrilège ?

Ambulance du Palais-Royal. Celle-là est établie dans les grands appartements du palais, magnifiquement. Que d'événements ont vu passer ces salles somptueuses! Voici la fenêtre où j'ai vu Louis-Philippe, en 1830, se montrant au peuple avec ses enfants; la salle du Trône, où se tenait, en 1848, le club Barbés. Aujourd'hui, des couchettes d'hôpital avec de pauvres soldats blessés, qu'on a apportés ici noirs de poussière et de vermine. Un d'eux va mourir ; il a été frappé, il y a quinze jours, d'une balle au genou. Il est envahi parla gangrène. Tout son corps frissonne, ses mains cherchent, ses yeux sont ternes et alourdis; quelques mots répondus tout bas avec effort. On lui donne une gorgée de via. Devant le lit, un paravent. On lui parle de cette voix câline, avec ce sou-

rire et ce semblant de gai té qui sont comme les gâteries de la mort. Adieu, pauvre garçon !

S heures. — Il faut aller encore à cette réunion de l'Athénée. Arrivé là, il faut encore subir la présidence. Heureusement la séance tourne court. M. Alfred André, banquier, fait un excellent petit discours, sans façons, sans apprêts, sincère et en fort bons termes, une causerie à l'anglaise qui est fort goûtée par l'assemblée.

Au milieu de la séance, on m'apporte le résultat du scrutin d'aujourd'hui. Desmarest est élu. Je le proclame maire du ixc arrondissement, aux applaudissements du peuple.

Après la séance, petit comité chez Delepouve. Nous faisons une liste d'adjoints composée de MM. André, Ferrv et Nast.

Lundi, 7 novembre.

Vote à la section pour les adjoints.

11 heures. — Au Palais. Le conseil de l'Ordre prête serment à la première chambre de la Cour. Visite au premier président et au procureur général. Séance du conseil.

Visite à M. Casenave. On croit que l'armistice n'est pas absolument désespéré. La physionomie de Paris, le soir, est de plus en plus triste. Au passage Jouffroy, trois ou quatre becs de gaz sont seuls allumés, mais baissés à moitié. Rencontré Bedel, jeune avocat, fils du conseiller. 11 est engagé dans les dragons et s'est distingué dans les

premiers combats sous Paris. 11 nous parle de la reprise des hostilités. Je lui demande ce qu'il en augure et quelle est la disposition des soldats. 11 me répond par un mouvement de tête d'une énergie navrante : rien ! rien ! rien !

Mardi, 8 novembre.

La liste de nos adjoints a passé hier : municipalité réactionnaire qui doit nous faire mal noter. En revanche, que de nominations vraiment démocratiques ! Les citoyens Moltu, Clemenceau, Ranvier, Delescluze! C'est vraiment à désespérer et à dégoûter de ce peuple et de ce pays. Comme toujours, les bourgeois n'ont pas été voter, tandis que les ouvriers sont allés en masse au scrutin. Le nombre des électeurs était d'un tiers inférieur au nombre des électeurs du jeudi. En somme, ces élections municipales sont très mauvaises et feront encore très fâcheux effet dans les départements. Paris prend à tâche de tuer dans son germe cette malheureuse République, et, au dedans comme au dehors, tout conspire au démembrement de la France. Lyon et Marseille sont, dit-on, dans un état complet d'anarchie. On dit qu'à Marseille les prêtres sont l'objet de traitements indignes.

On a annoncé que le gouvernement de Tours aurait négocié à Londres un emprunt à quarante-deux francs, quand la rente est ici à cinquante-quatre francs. Le Journal officiel n'a pas démenti nettement cette nouvelle. 11 se borne cà dire que le Gouvernement n'en a pas connaissance.

Circulaire adressée par Jules Favre aux agents diplomatiques sur le refus d'armistice. Un peu vague. On n'y suit pas la négociation. Le document a le tort de couper court à toute reprise. Ce n'est pas là le ton. Favre est gêné cruellement par l'ombre oratoire de sa fameuse phrase : Pas un pouce de notre territoire, pus une pierre de nos forteresses. Hélas ! nous n'en sommes plus là. Nos forteresses, notre territoire, l'Alsace, la Lorraine, la moitié de la France sont à eux ! Il est temps de sortir de rhétorique pour entrer en philosophie.

Mercredi, 9 novembre.

Garde civique, boulevard Ilaussmann. Réclamations nombreuses pour la viande. Plusieurs personnes ont fait queue à la grilje des bouchers pendant trois et quatre heures sans rien obtenir. Mécontentement dangereux. Les portières et les cuisinières sont en insurrection, et les pauvres femmes n'ont pas tort. Je vais à la mairie pour conférer avec Desmarest. Je le trouve avec ses trois adjoints, occupés justement de cette question. Ils décident que désormais chaque boucher recevra un certain nombre de numéros qu'il distribuera la veille des jours de vente. Au reste, dans quelques jours il n'y aura plus à s'inquiéter de tout cela; car nous avons, dit- on, de la viande de boucherie pour une semaine au plus.

Desmarest me presse de reprendre les conférences de l'Athénée. Je n'y ai aucun goût. Je ne crois pas que ce soit une entreprise viable, que ces veillées politiques

sans programme fixe et sans intérêt acluel. Dans Ions les cas, pour soutenir ce cours d'économie sociale, il faudrait an moins un esprit actif, persévérant et commuuicalif. Je îfai rien de tout cela.

Les journaux sont très sévères pour la circulaire de Favre. Le parti de la paix commence à se dessiner nettement. Les Débats, la Patrie, YÙpinion nationale, ont des articles très bien faits dans ce sens. Hier, M. d'Haussonvillc a publié dans les Débats un très long et très remarquable travail; il montre que l'Europe entière a été la complice et l'adulatrice de Napoléon 111, et qu'elle aurait mauvaise grâce à rendre la France seule responsable moralement des fautes de ce règne. C'est un document à réserver pour l'histoire de notre époque.

Il fait froid et le ciel est noir; pluie à verse toute la soirée.

Aucun événement militaire, sauf une canonnade des forts sur le Bourgct. Si Ton doit tenter un effort, celte inaction est déplorable. Depuis quinze jours les courages sont détendus. La lassitude nous envahit, le dégoût prend le dessus. « A quoi bon? — Qu'on en finisse! » On entsnd ces mots de tous côtés. On ne sent ni une main qui gouverne, ni une voix qui commande. On dit le général Trochu fort découragé. On devine aussi que, pendaut ces longs loisirs, les Prussiens fortifient leurs lignes de tous cotés. 11 est bien clair qu'ils font ici ce qu'ils ont fait à Metz, et que nous trouverions à Clioisy, à Sèvres, à Montmorency et au Bourget de véritables citadelles, comme celles contre lesquelles se sont brisées là-bas les

sorties furieuses de Bazaine. Et nous n'avous ni Bazaine ni son armée.

On mobilise aujourd'hui des compagnies de garde nationale, composées des hommes de vingt à trente-cinq et jusqu'à quarante-cinq ans.

Le soir, visite à MmC Colmet. C'est une femme romaine, une vraie patriote, une mère cornélienne. Mari, famille, enfants, tout s'efface à ses yeux devant la défense et le salut du pays. Elle a deux fils soldats qu'elle aime tendrement; mais elle n'a pas un iaslant de faiblesse. Elle les suivrai! de grand cœur à la bataille. C'est un type respectable et rare dans notre époque amollie.

Jeudi, 10 novembre.

Temps effroyable toule la journée, tempête de pluie et de neige, avec un froid noir qui va au fond de l'âme et à la moelle des os. Je reste chez moi, avec la ferme volonlé de travailler, mais impossible de fixer mon attention sur ma besogne.

Visite de M. le Premier Président, qui reste chez moi près dune heure. Il vient de faire une tentative inutile pour voir le général ïrocliu, qu'il connaît. Il voulait lui dire ce qu'il entend de tous côtés sur les mauvaises dispositions de l'armée. Les soldats sont absolument découragés de la guerre. Ils ne marcheront que derrière la garde mobile, et la garde mobile ne marchera que derrière la garde uutijnale, qui ne marchera pas du tout. Le premier pi épient me parait ;;voir des idées politiques

bien chimériques. Il entrevoit vaguement, au bout de ces catastrophes, ce qu'il appelle un retour aux principes, c'est-à-dire une restauration de la branche aînée des Bourbons. Indépendamment de tout le reste, je ne crois pas que le comte de Chambord soit assez aveugle pour rentrer en France dans ces fameux fourgons prussiens qu'on a itant exploités contre sa dynastie. Il ne durerait pas trois mois. Je ne pense pas non plus qu'un prince de la maison d'Orléans veuille attacher son nom à la paix honteuse qui se prépare. Les républicains seuls sont assez présomptueux pour avoir affublé la République de cette effroyable responsabilité. Le gouver ne ment, quel qu'il soit, qui portera au front cette tache, est un gouvernement perdu d'avance. Les parrains de la République ont noyé l'enfant dans ses fonts de baptême.

Aucune nouvelle militaire, aucune dépèche du dehors. La clôture devient plus étroite et. l'asphyxie plus lourde.

Vendredi, il novembre.

M. Georges Picot vient me voir le matin. Il me propose de former dans l'arrondissement un comité pour préparer les élections. Je le conduis chez Victor Lefranc et chez M. Dufaure.

Les journaux contiennent des extraits de feuilles des départements et de fétrauger, que les Prussiens ont évidemment laissé passer à bon escient. A travers les obscurités et les contradictions, on voit que les pro-

vinces sont dans un état de désorganisation désolant : Marseille, Lyon, Bordeaux peut-être, se gouverneraient seuls. Gambetta ferait faute sur faute. Il aurait lancé une proclamation violente contre Bazaine. Bourbaki aurait quitté son commandement. Dans plusieurs départements, on procéderait à des élections pour constituer une assemblée, sans s'inquiéter de Paris.

Voir les articles publiés depuis quelques jours dans tous les journaux de Paris sur la nécessité de convoquer, quand même, une représentation nationale. C'est là une campagne à fond; un courant d'idées qui va devenir irrésistible. Lire surtout les Débats, articles de Renan et de Lemoinne; un article signé Seligmann dans l'Électeur libre, où on conclut énergiquement à la paix à tout prix. L'auteur énumère tous les traités honteux que la France a subis, sans en mourir, depuis Charles VI jusqu'à Louis XV. Tous ces messieurs vont bien vite et bien loin.

La mobilisation de la garde nationale fait grand bruit. Le mode de levée des compagnies de guerre suscite de violentes critiques. Quant aux volontaires, on en est pour les frais d'estrade et de calicot rouge. Quelques-uns se présentent dans les quartiers bourgeois. A Belleville et à Ménilmontant, personne. Mourir pour la patrie!...

Je vais au Palais. Lettre de Maurice Joly, arrêté pour la part qu'il a prise à l'émeute du 31 octobre. Il me demande d'intervenir pour le faire relâcher provisoirement. Ce Joly est un ambitieux, envieux et besogneux, partant révolutionnaire ; prêt à tout, violent par nature

et par nécessité. Avocat sans talent, sans clients et sans argent; solliciteur impérieux, emprunteur lyrannique, payant de la même monnaie les bille! s qu'il a souscrits et les bienfaits qu'il a reçus; pressé d'arriver et n'arrivant pas; trop décrié et trop exigeant pour trouver sa place, même un jour de Révolution dans les petits papiers de l'Hôtel de Ville, enragé de n'être rien et résolu à tout pour être quelque chose. Journaliste médiocre, pamphlétaire excellent, écrivain de tempérament et d'art, sachant écrire; il a fait, il y a quelques années, un portrait de Jules Favre qui est un remarquable pastiche de La Bruyère; et un dialogue entre Machiavel et Montesquieu qui a fait du bruit. Mais jusqu'à présent il a placé en pure perte son talent et ses vices. Il n'a même pas su se faire bombarder préfet après le 4 septembre, et, deux mois après, le voici dans les prisons de la République. Je vais voir Leblond pour lui communiquer la demande de Joly. Je trouve là Cresson, le nouveau préfet de police. Ils me renvoient tous deux à Didier, chez qui je trouve M. Valette qui vient pour le même motif. Le Gouvernement est très embarrassé de ses détenus et de son procès. Il est évident que, le 31 octobre, à l'Hôtel de Ville, sous le coup des menaces et de la violence, il y a eu des engagements pris, dont on ne sait comment s'affranchir. On va, je crois, se tirer d'une maladresse par une faiblesse. Didier parle d'amnistie. Ce serait une faute énorme ajoutée à tant d'autres. Mais ce malheureux Gouvernement n'a que le choix.

S heures. — Réunion chez M. Dufaure avec Victor

Lefranc et Georges Picot. Nous ébauchons une li^le d'éligibles. Mon nom s'y trouve; je le fais elïacor. N'était ma pauvre mère, qui serait trop malheureuse de me voir entrer dans la vie politique, peut-être me laisserais-je tenter.

Samedi, 12 novembre.

Aucune nouvelle. Une note au Journal officiel, pour répondre aux bruits d'armistice répandus de tous côtés. Mais, mon Dieu! quel est donc le littérateur officiel chargé de ces communications? Quelle absence de vigueur et de dignité! Quel ton pleurard et quel style humilié! On dirait d'un enfant en pénitence qui se plaint du mailre d'études. « Nous ne savons rien, nous ne pouvons rien, l'ennemi nous empêche absolument de communiquer avec M. Thiers... » Est-il donc si difficile de tenir le milieu entre les forfanteries de la veille et les défaillances du lendemain?

Dans la presse, la campagne pour la convocation de l'Assemblée continue. Remarquables articles dans les Débats, dans Y Opinion nationale, dans la Patrie. Qui sait si les départements n'ont pas agi pendant que l'on écrit ici, et si les élections ne sont pas commencées?... L'isolement et le silence commencent à faire leur œuvre. Ce système cellulaire appliqué par les Prussiens à la guerre est la plus irritante, la plus humiliante des insultes qu'un peuple puisse infliger à un autre. Celte guerre laissera au cœur de la France une efïrovable haine.

Dimanche, 13 novembre.

Aucune nouvelle, si ce n'est des rapports en quelques lignes sur les canonnades des forts et des escarmouches insignifiantes. Une dépêche, cependant, envoyée par un aéronaute qui est débarqué dans le département d'Eure-et-Loir. Les Allemands n'occupent pas tout le département. Ils paraissent avoir évacué Chàteaudun. Des troupes françaises opèrent de ce côté.

Hier, on s'est battu à la porte des bouchers, sans pouvoir obtenir de viande.

/ heure. — Concert au profit de l'ambulance italienne, à la salle Herz. La salle est pleine, éclairée seulement par deux ou trois lustres. Concert passable : Marie Pioze, Leforl, Sighicelli. Un acteur du Théâtre-Français récite fort mal les vers magnifiques de Lamartine : Réponse à JSémésis, et assez bien une boutade très spirituelle de Méry sur le récit de Théramène.

Réunion chez M. Dufaure pour les élections.

La question des vivres reste la même. Nous ne souffrons encore presque aucune privation. Le cheval est entré dans notre alimentation courante. Nous mangeons aujourd'hui un excellent filet. Ce matin notre domestique a pu se procurer du lait et nous avons pris du café. Hier a paru un arrêté qui tarifie le cheval, le mulet et l'âne. Un poulet maigre coûte onze et douze francs; une oie, quarante et cinquante; un pigeon, quatre et cinq francs; pommes de terre, le boisseau, six francs.

Lundi, 14 novembre.

Au Journal officiel, une proclamation du général Trochu aux citoyens, à la garde nationale et à l'armée de Paris, urbl et orbi, car notre ville est bien tout notre monde. Le général veut-il se battre? Veut-il traiter? A lire sa proclamation, il est malaisé de le savoir...

En attendant, le canon a parlé hier pendant toute la soirée. Aujourd'hui encore, on l'entend pendant toute l'après-midi. Le village de Champigny a été hier bombardé et incendié par nos obus... Ces pauvres environs de Paris! Quelle désolation après cette guerre! Une ambulance de ruines !

Service à l'ambulance du Palais. Il y reste seulement une dizaine de convalescents. La sœur Caroline nous quitte pour aller à Bicôtre soigner des varioleux. La résignation enjouée de ces femmes est vraiment admirable. Si l'on pouvait appliquer à nos grandes sociétés cette idée et cette inspiration de la vie religieuse, quelle force et quel levier!

S heures. — Victor Lefranc vient me prendre pour aller chez M. Dufaure. Il nous dit que l'on annonce une victoire à Orléans. Le journal le Soir, qu'apporte Gabriel Dufaure, contient la dépêche officielle, précédée de quelques lignes de Jules Favre. Après deux jours de combats, Orléans a été pris, le 10, par le général d'Aurelles de Paladines; 2 000 hommes tués ou blessés de notre côté; plus, du côté des Prussiens; 1 000 prisonniers, deux canons. Enfin ! voilà donc un succès. Malgré

l'2'2 LETTRES A UN AMI

moi, je mo reprends à espérer. Pourvu que demain un nous apporte pas encore une déception! Ou a dit à Lefranc qu'aujourd nui même les Allemands auraient subi un échec sanglant en attaquant le fort dlssv; mais cela parait invraisemblable!

Mardi, 15 novembre.

Le Journal officiel contient la dépêche d'hier soir, avec un article plus ferme que la circulaire d'hier. La nouvelle de la prise d'Orléans relève les esprits, mais sans y porter l'enthousiasme. On se défie du lendemain. En observant même de bien près, on trouverait que celte victoire qui ajourne la paix gêne malgré eux beaucoup de gens. On commençait à s'accoutumer à cette paix. On voyait Paris ouvert; on lisait déjà les lettres des absents! Voilà tous les rêves évanouis, et la guerre peut-être pour tout l'hiver!

Le Journal officiel annonce qu'il est arrivé à Paris deux cent cinquante dépêches télégraphiques privées, centralisées à Tours, réduites pholographiquement et expédiées par des pigeons.

2 heures. — Conseil de l'Ordre.

On annonce que Pyat et tous les détenus du 31 octobre ont été relâchés. Encore une faute! On dit que nous aurions remporté deux autres succès; qu'Amiens et Chartres seraient repris par nos troupes. C'est bien du bonheur pour un jour. Gare demain!

Les escarmouches et les reconnaissances continuent

autour do Paris. Combats à Robigny, à Rueil, à Champigny.

8 heures, soir. — Réunion pour les élections chez M. Dufaitre. Mon nom est décidément rayé de la liste, ainsi que les noms de M. Dufaure et de Victor Lefranc; mais ceux-là y seront rétablis d'office.

Les journaux du soir annoncent la mort de M. Baroche. Il est mort à Caen, la veille du jour où son fils a été lue au Rourget. M. Barocbc a été un très bon avocat, sans être un avocat très éloquent : talent facile et froid, s'échauiïant à la surface sans brûler au fond. Caractère politique contesté. Trop mêlé au coup de main de février 1848 et au coup d'État de décembre 1852; ministre habile et courageux aux premiers jours de l'Empire; garde des sceaux médiocre, passé ensuite aux utilités et aux Théramène de l'Empire. Au demeurant, un homme distingué, très intelligent, résolu, qui est demeuré bienveillant dans toutes les fortunes.

Mercredi, IG novembre.

Rien au Journal officiel, si ce n'est un court rapport sur les escarmouches du eôlé de Chamnigny et de Chàtillon. M. Etienne Arago, maire de Paris, est remplacé par Jules Ferry. M. Arago était, je crois, vaudevilliste. En 184-8, il a été directeur des postes. Républicain de la veille et fonctionnaire du lendemain. Cette fois, il s'est rendu suspect à tout le monde. Le 31 octobre, il parait avoir eu une attitude fort ambiguë.

Aucune nouvelle. Nous voici retombés en léthargie. On commente la dépêche relative à Orléans; on s'efforce de se réjouir. Quelques-uns doutent de la sincérité de la dépêche. Décidément, bien des gens se seraient mieux accommodés d'une grande défaite. Les journaux qui étaient à la paix retournent en guerre, sans grand entrain. Les extraits de journaux anglais et allemands contiennent les renseignements les plus contradictoires sur Bazaine et la capitulation de Metz. Une proclamation de Gambetta, qui parait authentique, crie à la trahison. Il faut attendre pour juger; dans tous les cas, la proclamation est violente, déclamatoire et maladroite. Ces gens-là, décidément, n'ont pas la main légère. Comme M. Thiers doit souffrir d'être attelé à ce char à bœufs!

Le soir, vu un lieutenant de garde mobile. C'est un de ceux que les nouvelles d'Orléans gênent visiblement. Il a assez de la campagne et des grand'gardes. Je trouve qu'il met un peu de luxe dans son découragement. Il se moque avec trop de sans-façon des chefs et des soldats. L'uniforme devrait imposer plus de réserve. Il est clair que, si les officiers tiennent entre eux et devant leur troupe ce langage, il faut se dépêcher de faire la paix à tout prix.

Ce soir, le boulevard est plongé dans une obscurité presque complète, il n'est éclairé que parla lumière des kiosques. Une ordonnance de police oblige les cafés à éteindre le gaz à 8 heures. Quelques-uns sont éclairés par de rares quinquets. Des groupes de mobiles en sortent à tâtons. Des filles, assez nombreuses encore, circulent

piteusement sur les trottoirs. Les passants s'arrêtent devant les kiosques pour lire les journaux. Toutes ces ombres, ces silhouettes, venant en noir sur le noir, font un effet étrange.

Aujourd'hui, l'on ne donne plus que 40 grammes de viande par jour. Le journal du soir dit qu'on a canonné, dans la journée, ce qui restait de Champigny et Chennevière. Un obus est tombé dans la cour de M. Gasenave, à Chennevière.

Jeudi, 17 novembre.

Au Journal officiel, un très bon article sur l'état de la province. La prise d'Orléans est confirmée. Petits succès dans le Nord et vers Besançon. L'article parle avec réserve des bruits répandus sur Bazaine. Les Allemands ont pris Dijon. Marseille et Lyon sont dans un état irrégulicr, mais non révolutionnaire. En somme, on résiste partout, et il est clair que le Gouvernement ne peut en ce moment que patienter et tâcher de faire patienter Paris.

Destitution de Dupré-Lasalle, avocat général à la Gour de cassation. C'est une brutalité qui n'a même pas l'excuse d'un premier mouvement. Voilà deux grands mois qu'on marchande cette lourde bêtise et qu'Arago jongle avec ce pavé. On frappe Dupré-Lasalle parce qu'il a requis sous l'Empire contre les hommes que la République vient de mettre en prison.

Une autre révocation, celle de Lepelletier, avocat gé-

néral à la Cour d'appel. C'est à n'en pas croire ses yeux. Lepellelier est un des rares talents qui relèvent aujourd'hui l'éclat du Parquet, un des magistrats qui pouvaient rendre à la justice les plus utiles services. Il est vrai qu'un jeune stagiaire inconnu est du même coup nommé substitut à Paris.

Les bruits de la reddition de Metz font leur chemin. Les journaux étrangers contiennent deux proclamations bouffies de rage dans lesquelles Gambelta accuse Bazaiiie de trahison. Pour bien juger, il faut laisser tomber tout ce bruit.

On dit que les maréchaux sont à Wilhelmshôhe. Estce vrai? Est-ce possible? Ou se perd dans ce chaos. Est-il vraiment question d'une restauration napoléonienne? Tout, plutôt que celte honte! Quand une dynastie a sou nom attaché à de tels désastres, elle est fiuie à jamais.

o heures. — Réunion chez moi, pour l'assemblée électorale de demain.

On parle toujours d'une grande action militaire très prochaine. Il parait évident qiu Trochu veut percer sur un point les lignes prussiennes. S'il échoue, c'est la déroute finale. Mais s'il réussit, ou ira-t-il? Sans doute rejoindre l'armée d'Orléans. Paris, privé de ses meilleures troupes, pourra-t-il tenir longtemps? Et les vivres? Il parait que la farine s'épuise. On va moudre à Paris. Nous allons passer au paiu noir et aux salaisons. Chez Chevet, je vois des lapins : seize îiancs la pièce; une livre de, beurre, trente francs;

un dindon, soixante francs; un chou se paie quarante sous.

Mais tout cela n'est rien. La vraie privation, la douleur atroce, c'est l'absence de nouvelles. Cela devient lugubre. Je suis entouré de malheureux qui ont hors de Paris leur père, leur mère, leur femme, leurs enfants. J'observe sur eux les progrès de l'angoisse. Elle devient insupportable. Maudits et exécrés soient les abominables bandits qui ont suscité ou qui poursuivent cette guerre! Guillaume et Bismarck sont maintenant les vrais coupables. Ils font une guerre sans foi ni loi, sans pilié, sans pudeur, sans honneur, sans courage. Ils en sont aux tortures des sauvages. Ils déchaînent sur nous la terreur des fausses nouvelles. Ils spéculent sur l'horrible douleur des séparations, du silence, de l'absence. Ils nous prennent par la soif du cœur avant de nous prendre par la faim du ventre. Maudits soient-ils!

Vendredi, 18 novembre.

Nous voici dans le troisième mois du siège. Le Journal officiel dit que M. Thiers est à Tours depuis le 7, que l'on fortifie les abords d'Orléans, et que le Gouvernement est obéi partout, à Lyon comme à Marseille et à Bordeaux. Dieu veuille qu'Orléans ne soit pas, comme Sedan et comme Metz, un chef lieu de désastres, et que les Prussiens ne murent pas là dedans notre armée, comme ils font à Paris et comme ils ont fait à Metz.

/ heure. — Réunion électorale chez Delepouve. Une

trentaine de personnes. Je préside. Nous décidons qu'une commission se mettra en rapport avec les comités qui se forment dans les autres arrondissements.

Aucune nouvelle. On parle toujours d'une sortie prochaine.

Samedi, 19 novembre.

Le journal le Réveil me tombe sous les yeux. Il contient de violentes injures contre le général Trochu, et il invite très expressément le peuple à se débarrasser des chefs ineptes qui le trahissent. Il y a dans Paris une demi-douzaine de journaux qui répètent chaque matin les mêmes injures et les mêmes excitations. Que cela soit toléré, dans une place assiégée et dans les extrémités où nous sommes, c'est ce qui confond l'imagination.

10 heures. — Visite au ministre Emmanuel Arago, pour lui parler d'un confrère. Je le trouve toujours très bon camarade. Il ne sait guère plus que nous ce qui se passe hors de Paris. 11 m'assure que d'ici à peu de jours nous aurons une très grosse affaire. Je lui parle de Bazaine; il trouve que Gambetta est allé très vite en criant à la trahison, mais que, ce qui parait inexplicable, c'est qu'avant de rendre la place, le maréchal n'ait pas détruit l'immense parc d'artillerie et les 400 000 chassepots qui s'y trouvaient : 400 000 chassepots pris par les Prussiens, et qui tirent en ce moment sur nos soldats!

En attendant Arago, je cause avec un capitaine d'éclaireurs qui a demandé une audience, et qui me raconte ses expéditions à Saint-Cloud. Il se fait par là,

sans que nous en sachions rien, une guerre continuelle de surprises et d'embuscades. Saint-Cloud est parcouru jour et nuit par les tirailleurs des deux armées qui se guettent et s'entre-tuent à l'envi. Les habitants sont tous partis. Beaucoup de maisons brûlées, plus encore dévastées. Le château et le parc de Béarn sont un champ d'escarmouches perpétuelles. Les Prussiens prennent dans les maisons ce qui leur est utile, couvertures, matelas, tapis, rideaux, et objets de luxe. Ils font leurs ordures dans tous les coins, intra et extra, dans les salons comme dans les rues. Le capitaine admire, d'ailleurs, leur façon de faire la guerre et de se garder. Ils se cachent, ils s'abritent, ils se terrent avec un art prodigieux. C'est une guerre de taupes et de termites. 11 prétend qu'en rase campagne, à nombre à peu près égal, ils ne tiendraient pas contre nos soldats.

Depuis deux jours, il est arrivé beaucoup de nouvelle particulières des déparlements, plus de mille dépêches concentrées à Tours, photographiées, réduites en texte microscopique, condensées en journal et expédiées par des pigeons. Voilà bien des heureux. Mais nous en connaissons très peu. J'ai rencontré avant-hier le pauvre Housset. Sa femme et ses cinq enfants sont près d'Orléans, justement dans les endroits où l'on s'est battu. Depuis deux mois, il n'a aucune nouvelle. Il est très changé, très exalté, parlant sans interruption, avec véhémence. Que de gens vont laisser, dans cette épouvante, leur raison et leur vie ! Il me semble que nous allons à une catastrophe biblique.

il. 9

On ne parle plus de négociations.

Le préfet de police, dit-on, a fait purger les murs des caricatures obscènes qui les salissaient. 11 y a deux jours, j'ai vu à une vitrine un ignoble barbouillage, représentant l'Impératrice absolument, complètement nue, posant devant le prince de Joinville; une autre, où elle est sur les genoux du pape ! J'ai vu cela de mes yeux.

Dimanche, 20 novembre.

Ma fête ! On a peu le cœur aux anniversaires. Mon frère m'offre un épi de blé de son herbier, — un vrai bouquet de famine !

/ heure. — A l'ambulance du Palais-Royal. Bonne conférence de M. Legouvé sur V alimentation morale en temps de siège.

• En sortant du Palais-Royal, visité l'ambulance du Théâtre-Italien. Elle est installée dans le foyer avec beaucoup de soin et de goût. Il n'y manque que des malades. Ce service des ambulances me parait aussi mal organisé que tout le reste de notre administration de la guerre . Quelques ambulances sont pleines , d'autres absolument vides.

Aucune nouvelle, on attend toujours la bataille...

Lundi, 21 novembre.

Le Journal officiel contient in extenso un numéro du Moniteur officiel publié par le gouvernement prussien à Versailles. (Test une lecture navrante. Cette

parodie tudesque fait bondir de colère. Avis aux maires, ordres aux percepteurs, répartition des impôts, modèles de bordereaux administratifs, rien n'y manque. Ils sont chez eux ! Ils donnent des instructions pour l'ouverture des écoles! Ils recommandent l'instruction primaire! Ces sauvages tatoués d'algèbre se font maîtres d'école chez nous. Ah! quelle haine!... Après la partie officielle, viennent des nouvelles de la France et de l'étranger, inventées ou arrangées avec une perfidie lourde et pâteuse. Puis, au milieu du journal, une circulaire de Bismarck sur la rupture des négociations.. « C'est M. Thiers qui a fait tout le mal. Il a eu l'étrange idée de demander un ravitaillement exorbitant, que Paris fût remis dans l'état où il était il y a deux mois. » Tous ces mensonges sont écrits dans ce style insolent, cauteleux et gouailleur à la fois, dont cet homme a le secret. Cette lecture me met hors de moi.

Service à l'ambulance du Palais. Nos malades vont bien. Mais il a fallu évacuer ce matin sur Bicêtre deux varioleux. On en compte maintenant à Bicêtre plus de douze cents !

8 heures, soir. — Réunion électorale chez Delepouve. Une quarantaine de personnes. Je suis chargé, avec quatre membres du comité, de rédiger un programme.

On dit qu'Orléans est repris par les Prussiens.

Mardi, 22 novembre.

Les vivres baissent; les Prussiens tirent sur les

maraudeurs. Le Gouvernement annonce qu'il va mettre en réquisition les pommes de terre.

Circulaire de Jules Favre en réponse à celle de Bismarck; il réfute aisément ses mensonges et montre clairement que la reddition de ^Vletz et la journée du 31 octobre ont seules amené le changement d'idées et de langage de M. de Bismarck. 11 donne un démenti à cette assertion que le Gouvernement ne veut pas convoquer une assemblée. Mais toute cette circulaire est un peu vague. Vingt lignes de M. Thiers en diraient, ce semble, davantage; que devient son mémorandum?

il heures. — Sur le boulevard, trois bataillons de marche de la garde nationale passant la revue de départ. Au moment où le général Clément Thomas passe à cheval devant le front d'un des bataillons, en face de la rue Choiseul, j'entends une vive altercation. Je regarde, et je n'en peux croire mes yeux ni mes oreilles. C'est un commandant, à cheval, en uniforme, devant ses hommes, qui tient tête violemment aux remontrances de son général ! Et pendant ce temps-là, à deux pas de moi, un gros fourrier, placé en serre-file, entame une dispute sans fin avec un de ses soldats ! Que faire d'un pays où personne ne sait obéir? Au reste, ces nouveaux bataillons sont en apparence superbes et marchent à merveille, malgré la pluie battante.

2 heures. — Conseil de l'Ordre. La nouvelle de la reprise d'Orléans par les Prussiens s'accrédite.

Mercredi, 23 novembre.

Aucune nouvelle ; escarmouche sans importance. Service de garde civique. Un de mes hommes est cuisinier à la Maison-Dorée. Il y reste encore une quinzaine d'employés; et, tous les jours, vingt-cinq à trente personnes y viennent déjeuner, diner ou souper. Hier soir, huit ou dix citoyens avaient commandé pour minuit un excellent repas, il y a encore de grands cœurs et des estomacs intrépides !

Une affiche annonce qu'à partir de demain on ne vendra plus que de la viande salée. Le 30, plus de gaz dans les rues. Nous entrons dans la période sombre du siège. Notre geôle se resserre et s'obscurcit. Ce soir, les boulevards sont funèbres ; un réverbère à demi allumé sur cinq. Au passage Joufïroy, obscurité presque complète. Toutes les boutiques fermées. Dans les cafés, quelques quinquets fumeux piquent les ténèbres. Sur les trottoirs, des groupes de mobiles avec des femmes au bras passent comme des silhouettes de Séraphin. Sur le boulevard des Italiens, cinq ou six cercles en plein vent entourent des chanteurs et des faiseurs de tours, illuminés par des chandelles. C'est le Paris d'il y a cinquante ans.

5 heures. — Réunion chez Delepouve. Programme adopté.

Jeudi. 24 novembre.

Assez bonnes nouvelles au Journal officiel. Une dépêche de Tours, du 16. annonce qu'il y a sous Orléans une armée de 200 000 hommes ; une autre de 100 000 hommes, dont on ne dit pas la situation, sera prête au 1,M" décembre, sans compter 200 000 mobiles tout prêts à marcher. Orléans est toujours à nous; on s'y fortifie, et le Gouvernement est obéi dans toute la France. Ainsi soit-il!

Le Journal officiel annonce qu'il est arrivé à Paris, par pigeons partis hier d'Orléans, des numéros du journal télégraphique, contenant onze cents dépêches privées.

Place de la Concorde, les chevaux de Marly sont empaquetés dans une chemise de planches. Les basreliefs de l'Arc de Triomphe sont murés. Paris a mis des housses de bois et de plâtre sur ses meubles. Les rues sont horriblement sales. Les dignes Allemands qui balayaient les trottoirs et espionnaient les passants ne sont plus là pour faire notre toilette. Ils nous envoient des coups de fusil. Des fleuves immondes, barrés par des ilôts plus immondes encore, coulent de tous les angles des murailles. C'est là. pour les Français, le plus clair de la liberté.

Vu plusieurs personnes qui ont reçu des dépêches, mais aucune parmi nos connaissances intimes. Ces bouffées d'air qui viennent du dehors font pourtant du bien !

2;j NOVEMBRE 1870 \X\

Devant le marché de la Madeleine. Un paysan, un panier, et, dans le panier, un gros lapin. — « Combien le lapin? — Vingt-deux francs. » Je passe sans répondre. — « Je vous le laisserai à vingt et un. » Malgré cette otîre obligeante, je me refuse cette gibelotte à la Lucullus.

Vendredi, 25 novembre.

Au Journal officiel , une lettre abominable de M. de Bismarck. Un jeune substitut de Versailles, M. de Raynal, a été arrêté sous l'accusation d'entretenir des correspondances avec Paris; en d'autres termes, d'avoir donné de ses nouvelles à sa famille. ïl a été envoyé à Berlin pour y passer devant un conseil de guerre! M. de Raynal père, avocat général à la Cour de cassation, a fait réclamer son fils par le ministre des États-Unis. Le Journal officiel donne la réponse de Bismarck. 11 déclare que toute correspondance avec Paris aura les mêmes résultats, et qu'il considère également comme fait d'espionnage le fait de traverser les lignes prussiennes en ballon. La lettre est suivie d'une protestation du Gouvernement, que j'aurais voulu plus accentuée, et d'un article du Standard, qui invite M. de Bismarck à ne pas appliquer sa théorie à un citoyen anglais.

Rapport sur une reconnaissance faite hier, à Bondy, par le 72e bataillon de marche de la garde nationale, avec beaucoup de vigueur et d'entrain. Le capitaine de

frégate Massion, blessé gravement. Ce coup d'essai parait flatter beaucoup la population. Ce soir, visite chez Mme Ducamp. Sans nouvelles de sa famille qui est hors de Paris. Paul Ducamp part demain matin dans un bataillon de guerre, volontairement. C'est très beau.

Samedi, 26 novembre.

Au Journal officiel, avis annonçant pour demain la fermeture définitive des portes de Paris. Cela veut dire que les opérations décisives vont commencer. Un pigeon parti d'Orléans, hier matin, est arrivé dans l'après-midi à Paris, apportant cinq cents dépêches privées.

Au Palais, vu plusieurs personnes qui ont reçu des nouvelles du dehors.

Depuis hier, on ne vend plus dans les boucheries que des viandes salées: nous avons dîné hier avec un pot-aufeu de bœuf salé. Ce n'était pas bien bon. Mais, ce matin, notre restant de bœuf était détestable, et il a fallu le laisser. Les devantures des pâtissiers sont vides. Plusieurs se sont transformées et contiennent des conserves, des poulets, du jambon. On voit cependant encore beaucoup de pâtés. Le commissionnaire, l'Auvergnat, commencent à manquer aussi à la physionomie de Paris. Ce matin, j'en ai cherché pendant une demi-heure.

Depuis deux jours, les journaux publient une série très importante des papiers trouvés aux Tuileries. Ce sont les dépêches échangées entre l'Empereur, l'impéra-

trice, les maréchaux, les généraux, l'intendance et le ministère de la Guerre pendant la première période de la guerre, du 20 juillet au 4 septembre. Cette lecture confond l'imagination. Jamais une nalion n'a été ainsi égorgée. Il résulte, jusqu'à l'évidence, de ces pièces, que rien, mais rien absolument n'était prêt, même pour une campagne ordinaire. Il faut tout lire pour avoir quelque idée de cette épouvantable incurie. Une dépêche du général Michel, envoyé à Bel fort : « Arrivé ici, pas trouvé brigade, pas général de division, pas trouvé mes régiments. » Une autre de l'intendant général à Metz : « Il n'y a, à Melz, ni riz, ni café, ni sucre, ni gamelles, les envoyer d'urgence, un million de rations au moins. » Une autre, d'un colonel envoyé pour commander le fort de Bitche : « On m'avait dit trouver ici 5 000 hommes, je trouve d 600 mobiles, 90 gendarmes et des douaniers. » Il y a cinquante dépêches de la même nature, et plus effroyables encore. Cette publication explique de reste nos revers et justifie l'armée. Quand des soldats sont ainsi commandés, que peuvent-ils faire? Depuis deux mois, nous nous frappons la poitrine, nous parlons de corruption et de décadence. J'avais toujours soupçonné que nous exagérions beaucoup nos iniquités. Maintenant j'en suis sûr. Bien approvisionnées, bien nourries, et médiocrement commandées, nos troupes se seraient battues sur le Rhin comme elles l'ont fait en Italie et en Crimée. La responsabilité tout entière de nos désastres appartient à l'Empereur et au maréchal Lcbœuf. Il y a eu beaucoup de complices, mais

138 LETTRES A l'N AMI

voilà évidemment les deux coupables. Non, l'histoire ne voudra pas croire à une si extravagante folie!

Dimanche, 27 novembre.

Vers onze heures, grand passage de troupes sur les boulevards. Deux brigades d'infanterie de ligne, marchant assez mal, sans ordre. Les soldats sont très chargés et paraissent exténués. Plusieurs montent en fiacre, sans que les officiers s'y opposent. Ce défilé n'a rien de forlifiant. Je m'approche d'un sergent : — « D'où venez-vous? — De Neuilly. — Et où allez-vous? — A Charenton. » Et il ajoute, avec un sourire étrange : « A la boucherie. » Voilà un mot qui promet.

Midi. — Messe à la chapelle du Palais-Royal, et quête pour les blessés; une petite allocution et une lecture poétique par M. Legouvé.

Dans le journal du soir, lettre de Bazaine protestant contre la proclamation de Gambetta.il dit que son armée a eu un maréchal, plus de 2 000 officiers et 43 000 hommes blessés: que, depuis les premiers jours d'octobre, elle était rationnée à trois cents grammes de pain; qu'elle avait mangé tous ses chevaux; que, quand elle a capitulé, elle était réduite à 65 000 hommes. Reste la reddition de Metz, et la conservation des canons et des fusils...

Aujourd'hui, la seule viande vendue dans les boucheries a été de la morue salée. Nous avons mangé à diner le petit morceau que nous a réparti le rationnement municipal : ce n'était pas mauvais, et infiniment supérieur au

bœuf salé d'hier. Toutefois, j'ai entamé une négociation corruptrice pour me procurer quelques kilogrammes de cheval. Espérons.

Soir. Visite aux Colmet. Ils avaient mangé de la tête de veau! ou plutôt la tête du veau; car je ne crois pas qu'il y ait eu aujourd'hui dans tout Paris un autre veau que le veau auquel appartenait cette tête. C'était un cadeau du doyen, qui a dû lui coûter au moins cinquante francs.

Lundi, 28 novembre.

Temps bas et sombre. Au Journal officiel, aucune nouvelle. Déjeuner au café du Jockey-Club. Le Journal des Débats parle des bruits inquiétants apportés par les feuilles allemandes et anglaises. Notre armée de la Loire aurait été défaite. Dans les Vosges, M. Keller et ses francs-tireurs auraient subi un échec. Belfort serait bombardé. Au dehors, grands mouvements de troupes. Les bataillons se croisent toute la journée sans interruption; on respire la bataille.

A dix heures, place Vendôme, vingt-six omnibus du boulevard rangés roue à roue, avec une vingtaine de fiacres sur le côté qui fait face à la Chancellerie. Des groupes de soldats détachés sortent de l'État-major de la place. Nos pauvres soldats! Quelle tournure! On dirait des grotesques de Callot, ces eaux-fortes des Misères de la guerre, qu'on voit sur les quais. Un groupe, composé d'un artilleur monté sur un gros cheval bai, trapu et barbu, le poil en broussaille, le crin farouche,

avec un harnais de fortune; autour du cavalier, quatre ou cinq fantassins, canonniers et gardes du génie, le sac au dos, le fusil en bandoulière, ruisselants de boue, harassés; un tout pelit bout de soldat enterré dans une immense capote bleue. Une caricature à faire pleurer. Un d'eux se détache du groupe; je le vois s'approcher de la boutique de l'apothicaire anglais de la rue de Castiglione et regarder la devanture d'un air de convoitise. — « Qu'est-ce que vous cherchez, mon ami? — Chocolat », me répond-il d'une voix abrutie. Je mets vingt sous dans la main du pauvre homme, et j'entre avec lui chez Guerre, où je lui fais donner pour dix sous de chocolat. — « Merci. » Et l'homme reprend sa route, en boitant lourdement, au bruit de sa gamelle de fer, blanc qui frappe à chaque pas son bidon.

Service à l'ambulance du Palais. Une douzaine de convalescents qui acceptent de grand cœur mes cigares; un homme de la Roche-Guyon, le fils de Noël, le mercier, que j'ai déjà vu l'autre jour.

La rue de Rivoli fourmille de gardes nationaux de mauvaise miae, mal habillés, mal armés, chantant les Girondins. Ce sont les citoyens de Ménilmontant qui vont je ne sais où ; mais je doute qu'ils aillent au feu. La « vile multitude » de M. Thiers, — la « populace » de M. de Bismarck, — le gouvernement de demain, peutêtre!

En sortant du Palais, rencontré Renault, le secrétaire général de la préfecture de police. Il ne sait rien du dehors et peu du dedans. Il se plaint de l'insuffisance

des agents, de la mollesse des anciens sergents de ville, qui ont été découragés par les aménités du 4 septembre. Le fait est qu'ils doivent être assez embarrassés de leurs personnes.

Démarche pour une réunion électorale que nous avons convoquée pour demain soir, à la salle Sax.

o heures. — Visite du comité : MM. Georges Picot, Pellechet, Delepouve, Lecomte. On annonce toujours le commencement des hostilités pour demain.

Levesque vient diner. Nous mangeons encore du cheval. C'est maintenant le plat de luxe. Le bruit courait dans la journée qu'un des gros épiciers de Paris, signalé comme accapareur, s'était pendu, et qu'on avait trouvé dans sa cave des trésors de jambons et de viandes de toute espèce. Les journaux du soir confirment cette nouvelle; mais bien des gens persistent à croire que c'est une fable. On n'a pas idée de la légèreté des journalistes, qui se font les propagateurs de pareils bruits. Potin pourra bien ressusciter demain; mais il n'en restera pas moins dans l'esprit du peuple que c'est un accapareur, et on peut très bien l'assommer pour le punir de ne s'être pas pendu. Il est vrai qu'il faut bien que les journaux vivent. Ces bruits d'accaparement commencent d'ailleurs à devenir la légende des misérables; sur plusieurs points de Paris, il a fallu protéger, contre des groupes menaçants, les bouliques des épiciers. Un mendiant à domicile, comme j'en reçois tous les jours, me disait tantôt qu'on affamait le peuple et que le Gouvernement était complice des exploiteurs.

Encore quelques jours, et nous aurons des scènes de pillage.

Mardi, 29 novembre.

Toute la nuit, un bruit de canonnade effroyable. Je suis réveillé à une heure par des détonations furieuses.

9 heures. — Je vais rue de Clichy, chez M. de Pressensé, où M. Georges Picot me fait lire le Journal officiel. Le sort est jeté. L'action est engagée. Deux très belles proclamations de Trochii et de Ducrot : celle de Trochu, courte et résolue, bien dans le ton d'un général en chef qui est en même temps un chef politique; celle de Ducrot, sombre, farouche., sentant la mort, le cri du soldat vaincu qui se cramponne à la vengeance. Les larmes nous viennent aux yeux. En avant! Et que Dieu sauve la France !

Une autre proclamation des ministres, beaucoup moins bonne. Des phrases.

Je rencontre, rue de Clichy, Renault, qui va en toute hâte à la préfecture. On vient de lui dire que la place de de l'Hôtel-de- Ville était pleine de rassemblements mena* çants. Cela devait être. Et je m'explique à présent les promenades armées d'hier. C'est la diversion promise aux Prussiens.

10 heures. — Bruit de clairons sous ma fenêtre. C'est une compagnie de garde nationale, dont plus de la moitié en bourgerons et en blouses. Quelques-uns sans fusil et fumant leur pipe dans les rangs. Où vont ces gens-là?

Allons-nous avoir une bataille sous Paris, et une journée dans Paris?

10 heures et demie. — Je vais au Palais. Rencontré, rue Richelieu, Fremard, puis Manceau, et Rinot de Villiers : ils parlent de succès que nous aurions eu à l'Hay, Chevilly et Choisy-le-Roi. Du Palais, je m'achemine par le boulevard Saint-Michel, en quête de nouvelles. Je prends la rue Gay-Lussac, la rue Monge, l'avenue des Gobelins, jusque près de Monlrouge. Des groupes animés où l'on parle toujours de la prise de l'Hay et Chevilly. Des compagnies de garde nationale reviennent du rempart; je parle à plusieurs gardes, qui ne savent rien. J'avise un fiacre surmonté du drapeau d'ambulance, avec un soldat infirmier sur le siège. La voiture est arrêtée. J'interroge le soldat. Celui-là est moins rassurant : « Ça n'a pas été si mal que Von dit. — Comment ! On dit que ça va mal? — Oui, du côté de Bicêtre; il paraît qu'on n'a pas pu les débusquer. » — Je reste une grosse demi-heure sur la chaussée, au milieu des groupes, sans pouvoir rien apprendre. Je vois passer cinq ou six voitures ramenant des blessés : omnibus, fiacres, tapissières; tous soldats de la ligne, aucun mobile. Dans un char à bancs, six jeunes soldats blessés. Un d'eux, la tête renversée, est d'une pâleur livide. La foule est inquiète, soucieuse, nullement agitée. Un conducteur d'omnibus me dit qu'on a réquisitionné sur place onze de leurs voitures.

Revenu par le boulevard de l'Hôpital et le Jardin des Plantes. Rue de Buffon, je glisse sur le trottoir, et je

m'étends tout au long, à plat ventre, dans le ruisseau. Mon genou est écorché au vif. Je trouve à grand'peine une voiture, et je vais me faire panser à l'ambulance.

Conseil de l'Ordre. M. Dufaure est très inquiet de son fils qui est à Montrouge dans un bataillon de guerre. Quant à l'alerte de cette nuit, à Belleville, ce n'était rien. On a cependant battu la générale dans la Chausséed'Antin; mais le mouvement n'a pas eu de suite.

a heures. — Des bruits contradictoires circulent. Le mouvement sur l'Ha'y paraît avoir réussi; mais un autre sur Champigny aurait échoué, la crue de la Marne ayant enlevé le pont de chevalets qu'on y avait jeté.

Aux journaux du soir, un avis officiel se borne à mettre le public en garde contre les faux bruits : « Les opérations militaires sont engagées; elles suivent leur cours régulier. Le Gouvernement ne peut rien dire de plus. » C'est peu, mais on ne sait pourquoi l'on se prend à espérer.

Temps sombre, assez froid.

Potin est ressuscité, dans une lettre très spirituelle.

Mercredi, 30 novembre.

Toute la nuit, épouvantable canonnade, surtout vers quatre heures. Le bruit s'apaise pendant quelques heures, puis recommence plus violent. On croirait entendre des feux de peloton. Sorti en boitillant.

A une heure, plusieurs personnes que je rencontre

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disent que les nouvelles sont assez bonnes. Le général Ducrot aurait exécuté ce matin le passage de la Marne, manqué hier. Toute la journée se passe en attente. Temps magnifique, assez froid.

a heures. — Piéunion du conseil de famille de la garde civique. On fait courir de bonnes nouvelles. Champigny serait pris, peut-être Chennevière. On s'est battu avec acharnement toute la journée. On parle de nombreux prisonniers prussiens, de pertes considérables des deux côtés. Hier, une diversion a été faite sur lTiay, Thiais et Ghoisy. Les troupes ont bien marché.

Les journaux du soir contiennent une note du général Trochu, disant que la journée a été bonne et annonçant le passage de la Marne.

Jeudi, 1er décembre.

Au Journal officiel, rapport succinct du général Trochu. Champigny est occupé. Les Prussiens ont reculé derrière Chennevière. Le mouvement projeté a réussi. L'armée s'est battue vigoureusement et a gardé les positions conquises. Grandes pertes de l'ennemi. Hier soir, on est venu chercher mon frère, à dix heures, pour recevoir des blessés; il couche à l'ambulance du Crédit foncier.

1 heure. — Ambulance du Palais. Hier, le premier président est allé avec notre voiture chercher des blessés à Créteil; il était accompagné de Millet et du docteur Martineau. Ils se sont trop avancés et ont failli recevoir il. 10

des balles. Le premier président a été, dit-on, plein de courage et de sang-froid. Us ont ramené cinq blessés; un est mort celte nuit. Je vois les autres. Un soldat marseillais, quasi-mulàtre, a trois balles dans le corps.

On est content de la journée d'hier, que l'on considère comme un succès. Aujourd'hui, le mouvement parait arrêté. Une note officielle annonce dans les journaux du soir que la journée a été employée à enterrer les morts.

Deux documents du plus haut intérêt, le rapport de M. Thiers sur la rupture de l'armistice, et la circulaire du prince Gortschakofï dénonçant le traité de 1856 sur la navigation de la mer Noire. Le rapport de M. Thiers nous arrive à travers une traduction anglaise; mais sous cet empâtement on retrouve la finesse, la précision, la grandeur naturelle et simple de l'original. M. de Bismarck est encore convaincu de mensonge et de duplicité. Il a rompu la négociation sur une chicane indigne et sur un faux malentendu dont personne ne peut plus être dupe. Le rapport contient deux passages très durs pour le Gouvernement impérial. Des jugements tombés de cette hauteur sont plus cruels que les emportements et les outrages du parti démocratique. C'est la lourde et tranquille sentence de l'histoire.

Quant à la circulaire Gortschakotf, elle annonce urbl et orbi, avec un cynisme éhonlé, que le gouvernement russe trouve le moment venu de manquer enfin à sa parole. 11 n'exécutera plus le traité de 1856. II aura dans la mer Noire le nombre de navires qui lui conviendra, et son bon voisin le sultan aura le droit d'en

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faire autant. Tout cela est dit dans ce style paterne et notarial qui donne aux fourberies diplomatiques un air de dignité si risible. Mais ce qu'il y a de plus amusant encore, c'est l'indignation subite de l'Angleterre, qui s'aperçoit qu'elle est jouée par la Prusse et par la Russie. Il est trop clair à présent que ces deux honnêtes gouvernements sont liés par im traité secret qu'ils démasquent aujourd'hui. La France ne compte plus, et, seule, l'Angleterre ne peut rien faire. Le Times bondit de surprise et de colère; il commence à s'apercevoir que la France, tout annihilée qu'elle est (sic), est une alliée qui vaut au moins la peine qu'on la regrette. « L'Angleterre, dit-il, peut à elle seule venger son affront. » Soit! Nous voilà encore des batailles sur la planche, et le xixc siècle finira gaiement !

Dîner chez Nicolet. Georges Nicolet a vu, du plateau d'Avron, toute la bataille d'hier. L'artillerie a fait rage. Les Allemands ont été refoulés. Les troupes sont pleines d'entrain. On discute le plan du général, ou plutôt les mille plans que chacun fait pour lui.

Le général Ladreyt de la Gharrière, tué. Le général Renaud, blessé au pied très grièvement. On dit qu'il a été ou va être amputé. C'est ce pauvre général que j'ai vu, il y a six semaines environ, à Neuilly, haranguant les mobiles avec tant d'entrain. Tués, le capitaine de Néverlée, officier d'ordonnance de Ducrot, le commandant Prévost, des zouaves, excellent officier, dit-on.

Vendredi, 2 décembre.

2 décembre 18oi ! Quelle date ! Quel anniversaire ! Et quelles réflexions doit faire ce malheureux homme là-bas. dans ce château d'Allemagne !

La nuit a été tranquille; du moins, on n'a rien entendu. Garde civique. Le général Blondel, mon voisin, très distingué, très intelligent, parole ferme, nette, et d'une facilité remarquable. Ancien aide de camp du maréchal Soult, ami du général de Tinan. 11 ne comprend pas que le général Trochu n'ait pas continué son mouvement d'hier.

2 heures. — Depuis dix heures, on entend le canon presque sans relâche. Il fait un temps splendide, très froid ; pas un nuage. Je passe la journée au poste, cloué par mon écorchure du genou, qui ne fait qu'empirer. J'enrage ; ne rien faire, ne servir à rien, même ne rien voir, au milieu de tels événements ! Attendre les nouvelles, au lieu de les aller trouver! Et n'avoir, pour se consoler de son inaction, que le sentiment de son impuissance !

Golmet, Boquillon, Levesque, viennent me voir au poste. Colrnet a été hier à Petit-Brie avec l'ambulance et le premier président. Ils ont rapporté cinq blessés, dont deux désespérés ; — un Saxon...

Hier, à six heures, mon frère est rentré de son ambulance où il était depuis la veille au soir. Il a assisté, comme aide, et tenant le chloroforme, à l'amputation d'une cuisse et à une désarticulation d'épaule. Pour

un coup d'essai, c'est rude. Mais ce brave garçon a toujours eu la vocation du bistouri. L'épreuve pourtant lui a semblé dure. Quelles horreurs ! et cela va continuer longtemps encore.

4 heures. — Il passe un vent de bonnes nouvelles, mais rien de certain. Aux journaux du soir, une note officielle. On se bat; l'avantage nous reste, nous gardons nos positions. Le Gouvernement a reçu une dépêche de Tours, du 20 ; tout allait bien.

Samedi, 3 décembre.

Journal officiel. La dépêche de Tours porte qu'un ballon, parti le 24, est allé tomber en Norwège, à Christiania ! Vraiment l'histoire de ces trois derniers mois sera bien difficile à croire.

Dépêche de Bourbaki à Trochu ; il est à Amiens, prêt à marcher. Note du général Trochu. Grande bataille qui a duré toute la journée. L'ennemi refoulé partout. On a combattu trois heures pour garder nos positions et cinq heures pour prendre celles de l'ennemi, sur lesquelles on couche. Le général parait enchanté. 11 annonce pourtant bien des pertes.

Me voici encore étendu pour toute la journée. Comme Sosie, je prends du repos « pour nos gens qui se battaient ». Quelle rage ! et tout cela pour une légère écorcbure. Il fait un temps gris et froid; il tombe une pluie glacée. Tout est triste. Je lis les lettres de Cicéron à

Atticus. Triste temps aussi que celui-là. La folie et lai méchanceté humaine datent de loin.

Mme Darcel vient voir ma mère. Elle a reçu cel matin son fils René qui arrive de Nogent et d'Avron.j porteur d'une dépêche de Famiral Saysset. 11 dit que I tout va bien et que cette nuit on a encore fait un pas en j avant. Ces pauvres enfants ont eu bien froid. Cependant I on leur a donné des peaux de moutons. A une heure, arrive Paul Ducamp, avec armes et bagages, venant me voir avant de rentrer chez lui. Il vient de passer huit jours à Montrouge, l'Hay et Arcueil. Son bataillon n'a 1 pas été engagé. Mardi, l'action a été vive de ce côté. Les j Français occupent une partie de l'Hay, les Allemands l'autre partie. Les gardes nationaux ont eu grand froid et ils se sont chauffés avec tout ce qui leur est tombé sous la main, les portes, les fenêtres et un peu les meubles. Le moyen d'empêcher cela? Paul nous dit que ce matin le canon a grondé très fort. On parle de nouveaux succès.

Aucune nouvelle officielle dans les journaux du soir. Une alloculion du général Trochu, hier, à un bataillon de garde nationale. 11 proclame que notre jeune armée a battu dans deux grands combats la vieille armée prussienne (?...).

Ai-je relevé hier une lettre du Gouvernement à Trochu, assez belle, mais longue? 11 remercie les généraux et les soldats au nom de la France.

Je reviens sur la dépêche de Bourbaki qui m'a plu dans sa concision ; trois lignes : « Je suis prêt à mar-

cher, j'ai de l'artillerie et de la cavalerie. Je suivrai tes instructions. Pas de Prussiens entre Amiens, Chantilly et Gisors. » Je souligne le tes qui a une bonne senteur républicaine d'autrefois et qui rappelle les dépêches de Kléber à Desaix ou à Bonaparte. Ici, cela veut dire sans doute tout simplement que Trochu et Bourbaki sont camarades de promotion à Saint-Cyr. Trochu, Bourbaki, Ducrot, c'est la jeune école. Ils commencent bien. Que Dieu les conduise !

On dit que Verdun est pris. Encore un désastre. Mais la question n'est plus là-bas; elle est ici, entre Charenton et Montrouge.

Nous ne souffrons point pour la nourriture. Le bœuf, le veau, le mouton ont absolument disparu. La volaille est hors de prix. Notre nourriture courante est le cheval, à quatre francs la livre, du jambon, du lard. Grâce au fidèle Henri, nous avons un garde-manger bien garni. Quant aux légumes, ils ne manquent pas encore, mais sont très chers. Un chou coûte quatre francs, un chou-fleur, deux francs cinquante. Nous mangeons des conserves de pois, de choux de Bruxelles, des haricots, et nous ménageons les pommes de terre. Les petits ménages commencent à souffrir beaucoup de la cherté des vivres.

On multiplie les cantines municipales, où l'on distribue gratis ou à très bas prix du bouillon et des viandes cuites. Les ambulances ont des distributions de faveur aux abattoirs. Mais elles sont réduites au cheval. Aujourd'hui, cependant, nous avons une distribution de

bœuf frais, cent vingt grammes par personne pour trois jours. Les soldats n'ont guère, dit-on, que du pain ou du biscuit, et du lard. Je ne comprends pas qu'aux portes de Paris on ne parvienne pas à les mieux nourrir.

Dimanche. 4 décembre.

J'ouvre le Journal officiel et je reste stupéfait. Le général Ducrot a repassé la Marne et ses troupes bivouaquent dans le bois de Vincennes. Pourquoi cette retraite après deux jours de victoire? Pourquoi avoir fait tuer deux ou trois mille hommes pour prendre les hauteurs de Champigny, si l'on ne pouvait pas les garder ? Je m'y perds, et je reste une heure absorbé sur la carte, qui ne m'apprend rien de plus, si ce n'est que, cette fois encore, nous avons reculé. J'ai peur que Ducrot ne fasse comme Bazaine à Metz, qu'après avoir tourné pendant un mois autour de sa cage sans trouver une issue, il ne soit forcé de se rendre.

Ma maudite jambe me force de rester chez moi toute la journée. J'ai la visite de cinq ou six amis. Personne ne comprend la manœuvre de Ducrot. On parle beaucoup de Bouibaki qui serait à Senlis; de l'armée d'Estancelin qui serait à Versailles ; du départ du roi Guillaume qui serait à Chcîlons... Tous ces bruits me paraissent autant de billevesées. Ce qu'il y a de clair, c'est que voilà deux jours perdus, une sortie manquée et un massacre inutile.

Tout le monde admire la tenue des troupes le

30 novembre et le 2 décembre. Décidément, cette nation a un puissant ressort, et cette grande ville de Paris en a fait assez aujourd'hui pour mériter l'estime et le respect de l'Europe. Cette ville de luxe, de plaisirs et de joie, qui tire tout d'elle-même, qui arme quatre cent mille hommes et en fait, en deux mois, de vrais soldats; qui fabrique des fusils, des canons, des ballons, des affûts, habille ses troupes, mange ses chevaux, se rationne et se raisonne, si bien que, depuis plus d'un mois, on n'a entendu ni un cri, ni une plainte, — c'est vraiment un grand spectacle, et si peu enclin que je sois à l'engouement, il est impossible que je ne me prenue pas à espérer.

Les généraux Guyot, Boissonet, Renaud, sont blessés; le général Ladreit de la Charrière tué. Le Journal officiel donne les noms de plusieurs officiers supérieurs tués : M. de Grancey, colonel des mobiles de la Côte-d'Or, d'une des grandes familles de Bourgogne; le colonel et tous les chefs du bataillon d'Ille-et-Vilaine.

Quel temps étrange! La République défendue ici par les chouans et les nobles, là-bas par Charetle et Cathelineau !

Lundi, 5 décembre.

Au Journal officid, une proclamation de Ducrot. « 11 s'est replié parce qu'il allait se trouver en face de forces énormes, peut-être d'un désastre irréparable (sic). 11 va

reprendre la lutte après un instant de repos. » Soit. Je renonce à comprendre.

Ambulance du Palais. Nous sommes presque au complet. Un lieutenant apporté avant-hier est mort ce matin. Un jeune zouave est mourant. Plusieurs autres sont blessés gravement. Deux jeunes officiers sortant de Saint- Cyr, MM, Lapersonne et Krebs, très gentils garçons : l'un, blessé à la. tête d'une balle qui est sortie par le palais; l'autre, blessé à la cuisse. Un Saxon, gros garçon rose, avec des yeux bleu-faïence, sans physionomie et sans naïveté; un je ne sais quoi déplaisant et fade. L'aumônier et moi nous essayons quelques mots allemands. Il répond à peine. 11 est sur le dos; il tient son assiette sous sa large face, il mange et il ne parait ni étonné, ni touché des soins qu'on lui donne.

Au reste, quand on a vu les ambulances du Crédit foncier, du Palais-Boyal, du Théâtre-Français, la nôtre parait bien misérable. C'est une vraie salle d'hôpital de province. Mais les malades sont très bien soignés; nos sœurs sont admirables, et nos blessés se trouvent à merveille.

Ces ambulances sont une nouveauté parisienne assez curieuse, et fourniraient d'intéressantes études de mœurs. Il y a l'ambulance terrible du champ de bataille et du rempart; l'ambulance triste et austère de l'Intendance; l'ambulance sérieuse des grandes administrations; l'ambulance-réclame de la presse;, l'ambulanceaffiche des théâtres, tenue par les Anges de la maison de Molière et autres Dominations: enfin, l'ambulance du

demi-monde, où circulent, à petits pas et à petit bruit, un sourire discret sur les lèvres et les yeux à demi baissés, toutes sortes de petites dames, mariées à moitié avec des quarts d'agents de change, ou veuves de généraux péruviens. Tous ces petits monastères laïques sont divisés et subdivisés en coteries qui se déchirent entre elles avec des « chère Madame! » sucrés de fiel et confits d'absinthe. Il y aurait là une mine de roman et de comédie inépuisable pour un observateur. Balzac n'aurait pas manqué de mettre la Croix-Rouge de l'Internationale sur le mantelet de Mmc MarnefTe.

Rien dans les journaux du soir, si ce n'est des détails attardés sur les combats de ces derniers jours, la nomenclature des tués et des blessés. Je vois dans le Figaro que le baron de Cambrai, le fils d'une vieille amie de mon père, est gravement blessé et amputé de la cuisse. Encore un gentilhomme. Anatole de Cambrai doit avoir cinquante ans et près de deux cent mille francs de rente. Il commandait un bataillon de la garde mobile du Loiret.

Journée d'attente et d'inquiétude. Grand froid.

Mardi, 6 décembre.

Rien au Journal officiel. Froid. Beau ciel. Je vais à la mairie pour porter à Desmarest une réclamation au sujet d'une ambulance de la rue Condorcet : rivalités entre israélites et catholiques; questions délicates. Desmarest et ses trois adjoints sont à la besogne. Ils paraissent fort

zélés. Nast a assisté à la bataille du 2. Il a trouvé les troupes admirables.

Encore une triste nouvelle. Le commandant des éclaireurs. M. Franche tti, est mort hier d'une blessure à la cuisse, reçue vendredi. C'était un jeune homme de trente-trois ou trente-cinq ans. Il avait formé un corps de volontaires qui s'est acquis un grand renom dans cette guerre.

Le général Renaud est mort.

S heures. — Réunion chez moi du conseil de famille de la garde civique. Pas de nouvelles. Cependant un M. Grenet nous affirme que l'armée de l'Ouest a fait sa jonction avec le général Bourbaki.

Levesque dine avec nous. Il a reçu, ce matin, deux lettres de sa femme datées du 23 octobre, à Villerville. Elles sont arrivées par le célèbre Grimberg. un des personnages légendaires de notre lamentable Iliade. Il joue le rôle du messager dans le théâtre grec. Ce Grimberg est un braconnier des environs de Senlis qui a traversé deux ou trois fois les lignes prussiennes pour porter les correspondances, et qui, dit-on, a gagné à ce métier périlleux une cinquantaine de mille francs.

7 heures et demie. — Après un diner assez gai, nous nous chauffions tranquillement, lorsque tout a coup, en lisant le journal, je pousse une exclamation. Encore une catastrophe. « Le Gouvernement, dit le Temps, vient de faire placarder une affiche annonçant que M. de Moltke a écrit au général Trochu pour l'informer que l'armée française de la Loire avait été défaite après trois jours

de combats, et qu'Orléans était repris par les Allemands. Le général était invité à faire vérifier le fait par un officier. » Nous sommes tous bouleversés. M. Heude, qui arrive sans rien savoir, sort pour avoir des nouvelles. 11 revient avec la confirmation de ce que dit le journal. Ainsi, nous n'aurons ni un jour de répit, ni une lueur d'espoir. C'est la défaite en permanence, la mort, la ruine et la honte réglées par jour et par étapes. Que faire? Comment continuer la guerre? Et comment traiter?

Mercredi, 7 décembre.

Mauvaise nuit, insomnie et fièvre. Cette nouvelle m'obsède comme un cauchemar, et je rêve toute la nuit de plans de campagne.

Au Journal officiel, la proclamation du Gouvernement contenant la lettre de M. de Moltke et la réponse du général Trochu calquée mot pour mot sur la dépêche. Une note ensuite, dans laquelle le Gouvernement déclare qu'il persiste plus que jamais dans sa résolution : combattre à outrance. Un excellent ordre du jour du général Clément Thomas, qui licencie le bataillon des tirailleurs de Belleville, convaincu d'avoir lâché pied devant l'ennemi, à Créteil. Voilà pourtant les gens qui ont voulu, le 31 octobre, renverser le Gouvernement : il n'était pas assez belliqueux et parlait d'armistice! On les conduit à l'ennemi..., et ils tournent les talons! L'effet de ce coup

d'état-major sera excellent. Quand on dira aux bourgeois que Belleville descend, ils ne prendront pas peur si aisément.

10 heures. — Je vais avec Cogniet à la mairie pour le service de la garde civique. Vu Desmarest et les trois adjoints. La nouvelle de la prise d'Orléans n'a pas fait grande impression sur la population. Quel singulier pays! 11 y a un mois, cette nouvelle aurait affolé toutes les têtes. Aujourd'hui, on la commente froidement. On dissèque la lettre de M. de Moltke; on y voit un piège. 11 y a eu sans doute un échec; Orléans est probablement repris; mais ce n'est qu'un épisode de la guerre, et on en verra bien d'aulres! Bref, à présent qu'il est convenu que la campagne peut durer tout l'hiver, on est fait à cette pensée et on ne s'épouvante plus pour si peu. Décidément, ce brave Paris est plus robuste que je ne l'aurais cru.

Je ne peux toujours pas marcher. Je vais en voiture chez Potier, un jeune avocat qui était attaché au cabinet d'Ollivier et qui a été nommé substitut à Versailles quinze jours avant la révolution. Ce brave garçon s'est engagé dès le commencement de la guerre, et il a été blessé assez gravement au genou, à la deuxième bataille de Villiers, en faisant, dit-on, une action d'éclat. Je le trouve aussi bien que possible et très gai. C'est ce même Potier qui, vers le 12 ou 13 août, était venu de la part d'Ollivier m'annoncer que j'étais présenté pour la décoration. Bien m'en a pris de refuser!

Aucune nouvelle aujourd'hui. Temps sombre, gros de neige.

Jeudi, 8 décembre.

Il neige, il fait froid; le temps est si sombre que ma bougie reste allumée jusqu'à dix heures. On n'entend rien. Dans la rue, le charbonnier, mon voisin, déblaie la neige devant sa boutique. Les arêtes et les corniches des maisons, toutes blanches, se découpent sur une brume rougeàtre. On n'entend rien; tout parait enveloppé d'une ouate glaciale et comme estompée : c'est lugubre. Et ces pauvres enfanls, là-bas, dans la plaine.

Au Journal officiel, un décret porlant que le général Renaud sera enterré aux Invalides, aux frais de l'État.

Un rapport sur les batailles de Villiers. On accuse 1 000 tués et 5 000 blessés environ. Aucune nouvelle du dehors; on n'annonce aucun mouvement. Maladresse ou impuissance, cette inaction, après les combats de la semaine dernière, est désolante. Nos vivres s'épuisent. Hier, en passant par la Halle aux farines, les tas de sacs m'ont paru baisser beaucoup.

Ouest l'armée de la Loire? Quand même la défaite dont parlait M. de Moltke ne serait pas une déroute, il n'en est pas moins clair que nos troupes sont maintenant au delà d'Orléans; l'armée du prince Frédéric- Charles entre elles et nous. Notre sortie de ce côté a donc échoué et ne peut se recommencer: De quel côté maintenant va-t-on gratter ce mur de fer?

J'aurais compris que Ducrot, ayant attiré toute l'armée ennemie sur la Marne, se jetât tout d'un coup à l'autre bout de Paris, la gagnant de vitesse de toute la différence entre le diamètre et la circonférence. Mais, depuis cinq jours qu'il a quitté la Marne, il ne fait rien! Pourquoi?

3 heures. — J'entends depuis une demi-heure les tambours qui battent la marche. Il se fait un grand mouvement de troupes sur le boulevard. On croit que la prochaine action aura lieu du côté de Xaoterre et Gennevilliers.

Vendredi, 9 décembre.

Aucune nouvelle. On dit que les pigeons ne volent pas par un temps de neige. Depuis quelques jours, il ne nous est venu du dehors que la lettre de Moltke. C'est la séquestration complète. Ce système pénitentiaire, appliqué à un pays comme la France, est une humiliation plus intolérable que dix défaites. Quelle semence de haine et de vengeance va germer dans celte terre !

Les obsèques du commandant Franchetli ont eu lieu hier; il était israélite. On croit que le corps qu'il avait formé va se dissoudre; ce sera fâcheux, c'était le plus brave et le plus discipliné des corps francs de l'armée de Paris. Il a rendu de grands services. Il se compose de deux cents cavaliers.

Obsèques du général Renaud, aux Invalides, avec

grand concours de monde, dit-on, et une allocution de Mër Darboy. Renaud Y arrière-garde, comme on l'avait surnommé en Afrique, un type dans l'armée, un héroïque soldat, une belle vie militaire et une grande mort!

5 heures.— Un rendez-vous d'affaires! Cela me produit un effet étrange d'entendre des gens parler avec ardeur affaires et procès en ce moment, s'inquiéter de leurs intérêts, combiner des projets et des contrats! Il me semble que, depuis trois mois, nous sommes transportés dans je ne sais quel monde cellulaire d'où nous ne devons jamais sortir. Je me rappelle confusément le passé; l'avenir me parait absolument fermé. Le présent me pèse comme un rêve que je parviens quelquefois à fixer, à condenser dans un sentiment net et défini de réalité. Toutes les notions, toutes les données de la vie passent devant moi comme des chimères, comme des conceptions abstraites de mon esprit. Je suis et ne suis pas. Ces choses sont, et il est impossible qu'elles soient. Le mot de Shakespeare me revient sans cesse à la pensée, et je le répète très souvent, machinalement, tout seul, à haute voix : Le temps est hors de ses gonds. Je ne sais pas si je lui donne le sens que lui a donné Shakespeare; mais tel que je le sens il répond bien à ma pensée.

Samedi, 10 décembre.

Temps froid et triste. Garde civique. Eucore un devoir patriotique en souffrance. Sur mes huit hommes, h. 11

je n'en peux obtenir que trois. Les autres ne se font pas même excuser. Faites donc une République avec des citoyens aussi zélés pour faire eux-mêmes leurs affaires!

11 court encore de mauvais bruits. Le Journal officiel de quatre heures les reproduit, en indiquant d'où ils sont nés. Il y a un mois, un ballon, le Daguerre, a été pris par les Allemands, à Ferrières, avec les pigeons qu'il contenait. Us ont renvoyé les pigeons avec des dépêches bourrées de désastres : « Armée de la Loire détruite. Orléans pris. Tours et Cherbourg menacés. Entrée triomphale des Prussiens à Rouen, aux acclamations du peuple. Malédictions de la province contre la résistance de Paris, etc. » Ces grosses faussetés, saisissables à première vue, ôtent à ces dépêches tout caractère sérieux. C'est une lourde plaisanterie tudesque ou une grossière machine de guerre pour nous effarer. Au fond, il doit y avoir quelque chose de vrai d^ns ces nouvelles; mais au point où en est l'esprit publie à Paris, je ne crois pas qu'elles produisent un grand effet. Le procédé n'en reste pas moins à noter, comme trait de mœurs. Jamais rien de pareil ne serait tombé dans un esprit français. C'est une de ces épaisses finasseries, niaises et rusées, comme les peuvent élucubrer ces sauvages à lunettes d'or, en fumant leur pipe de porcelaine entre une chope de bière et un plat de choucroute, dans le poêle d'auberge de quelque Krâliwinkel • de la banlieue de Rerlin.

1. Mot à mot : ic coin aux corneilles; pelile ville sotte et « potinière ».

Ai-je marqué un 1res bon article de Paul de Saint- Victor dans Y Opinion nationale de ces jours derniers, intitulé Nemesis Germanica'i C'est la protestation éloquente du génie français contre les fanfaronnades prussiennes. On parle aussi des discours prononcés à l'ouverture des cours de la Faculté des lettres, notamment du discours de M. Caro, qui répond à la diatribe gallophobe lancée contre nous par le Hector magnifiais de l'Université de Berlin. Ces Allemands pourront nous ruiner, nous voler et nous tuer; mais ils n'hériteront pas de nous. Ils emporteront, à la semelle de leurs grosses bottes, la boue de nos ornières et les ordures de nos mauvais lieux; mais ils ne pourront pas emporter la France. Quant à l'esprit, quant au goût, quant à la raillerie discrète, quant à ce grand art éternel des proportions et de la mesure, qui est le génie français tout entier, il faut qu'ils renoncent à cette conquête impossible.

Depuis plus de trois semaines, bœufs et moutons ont presque entièrement disparu.

Hier, on a distribué, au lieu de viande, du riz. Demain, on vendra dans les boucheries de notre arrondissement des harengs; et, d'ici à quinze jours, nous en serons aux expédients.

Mme Nicolet passe maintenant toutes ses journées à l'ambulance du Palais-Royal. Elle s'est dévouée résolument au dur métier d'infirmière. Elle soigne, elle lave, elle panse; elle a le cœur et la main aux besognes les plus répugnantes de la charité. Les femmes auront une belle page dans l'histoire de cette époque lamentable.

Dimanche, li décembre.

Le Journal officiel de ce matin donne les nouvelles contenues dans le Journal officiel d'hier soir, c'est-àdire les dépèches prussiennes forgées et arrangées à Fenières.

Rien encore aujourd'hui, sauf quelques coups de canon, ce malin. Pourquoi rien? Le temps semble fait exprès pour une bataille. Il fait froid, la terre est dure et glacée. Il ne doit manquer à nos pauvres soldats aucun genre de souiïrance. La bise et la gelée achèveront ceux que les boulets et les balles auront frappés. Leur sang fera fondre la neige autour d'eux. Je ne sais pourquoi j'ai devant les yeux, en ce moment, sans pouvoir en distraire ma pensée, le tableau de la bataille d'Eylau, ces lointains infinis de fumée, de brouillards et de neige, et ce premier plan où Gros a entassé pêlemêle les blessés et les morts raidis par le froid et l'agonie.

Lundi, 12 décembre.

Au Journal officiel, renseignements donnés par quatre officiers français échangés conlre des prisonniers prussiens. Ces officiers font partie de l'armée de la Loire. Ils ont été pris en avant d'Orléans le 2 décembre. Le 1er, l'armée française avait eu un succès. Le 2, elle a subi un échec. On s'est battu encore le 3 et le 4; mais ces officiers n'y étaient plus. Tout cela nous laisse dans la plus grande incertitude.

Je vois dans le Journal officiel l'annonce des obsèques de M. Raoul Lacour, jeune avocat, mort d'une blessure reçue à Villiers le 2 décembre. Ce jeune homme est un des quatre amis inséparables dont on a parlé souvent depuis le commencement de la guerre Filhos, Lacour, Giraudeau et Bonnier-Orlolan. Us se sont engagés tous les quatre dans le 4e régiment de zouaves, et partout ils se sont fait remarquer par leur bravoure. Quoique non invité au service, je me fais conduire rue Richer, chez M. Giraudeau; c'est là qu'est mort Lacour. Son père et toute sa famille sont hors de Paris! Je trouve là les trois autres amis, M. Ortolan, le professeur, M. Rampont, directeur général des postes, une quantité de jeunes gens. A l'église, Mmc Bonnier apporte une couronne que l'on dépose sur le cercueil : Impositosque rogo juvcnes!

Levesque dine avec nous. R n'a aucune autre nouvelle de sa famille. Le Gouvernement ne publie rien, ne sait rien. La position devient de plus en plus sombre. Une partie de la population commence à craindre le rationnement du pain; c'est une crainte sans fondement, assure le Journal officiel. Mais c'est trop déjà qu'elle se produise.

Mardi, 13 décembre.

Au Journal officiel, une . très belle lettre écrite à Jules Kavre par M. Robinet de Cléry, avocat général à Alger, engagé volontaire au 108e de marche. Je ne con-

nais rien de plus grand que la conduite de ces jeune: gens qui quittent tout, père, mère, femme, enfants, fortune et bien-être, pour endosser la capote du soldat et se jeter dans cette guerre sans succès et sans gloire.

Aucune nouvelle du dehors.

2 heures. — Conseil de l'Ordre. On parle beaucoup de Rouen qui serait pris. Ce bruit court déjà depuis plusieurs jours. Il en a été invariablement ainsi pour toutes les mauvaises nouvelles de la guerre. Elles sont toujours précédées de leur avant-garde.

Victor Lefranc est remonté, presque gai; son fils va beaucoup mieux et a reçu hier la médaille militaire. Lefranc nous parle des nouveaux canons que l'on fabrique très activement. 11 y en aura, nous dit-il, cinq cents dans huit jours; mais, dans huit jours, sera-t-il temps encore de s'en servir? On livrera encore une effroyable bataille comme celle de l'autre semaine. Et après? Si rien ne vient du dehors? Il faudra bien encore revenir à nos positions de la veille, repasser la Marne ou la Seine. L'armée se concentre, dira encore le Journal officiel, c'est-à-dire que le prisonnier rentre dans sa geôle.

Plus nous allons, plus le souvenir de Metz et de Bazaine m'épouvante. On dit qu'il n'y a plus que jusqu'au 15 janvier de farine et de blé. Et la viande? On ne peut pas livrer bataille avec une armée nourrie de pain et de biscuit. Si Paris est pris ou capitule, que fera-t-on de la garde nationale?

L;i France entière va-t-elle s'en aller en Silésie entre deux haies de gendarmes prussiens? Tous ces canons que nous forgeons avec rage vont-ils grossir encore les parcs de M. de Mollke?Et ce temps, ce ciel gris et lourJ, cette pluie liède qui détrempe la terre et les cœurs, qui empêche de rien entreprendre, de rien oser! Grand Dieu ! Ce malheureux pays est donc perdu sans retour?

10 heures, soir. — On vient encore chercher mon frère. On amène d'Asnières six malades à son ambulance. Il va y passer la nuit. Au Palais, notre pauvre zouave est mort, il y a deux jours. Un blessé doit être amputé demain de la jambe droite. J'ai causé avec lui tantôt. C'est un soldat de ligne, un Charentais. Le pauvre homme souffre beaucoup, il divague, il veut se lever, il jette sa couverture. Sa jambe est emprisonnée sous un cerceau. Sa chemise est salie de grandes taches de laudanum. Ses yeux sont ternes, à demi fermés. Son nez s'amincit et s'effile. Sa barbe noire tranche sur la pâleur des joues. Une tête de Christ comme celle de la Mise au tombeau du Titien.

Mercredi, 14 décembre.

Le général Clément Thomas publie, dans le Journal officiel, un ordre du jour où il signale un lieutenant qui a déserté son poste et un bataillon qui a lâché pied, l'autre nuit, devant une silhouette d'abricotier que la sentinelle a prise pour un Prussien. Cela devient lugu-

brement bouffon. Que doit penser l'ennemi en lisant ces fastes de l'armée française?

Aucune nouvelle. Rien. La pluie tombe à flots. 11 fait un temps chaud et lourd. Le vent du midi apporte de temps en temps le bruit d'un coup de canon.

Pour la première fois depuis quinze jours, je sors à pied. Sur le Pont-Neuf, une vraie tempête de pluie et de vent.

Ambulance du Palais. On n'a pas ampulé ce pauvre homme; on le laissera mourir sans cette torture inutile. Aujourd'hui, il est plus calme, il est engourdi par le chloroforme et l'opium. A côté de lui, l'Avignonnais dont j'ai dû parler déjà, un petit homme maigre, sec, noir, crépu, la barbe rare, la chevelure épaisse en boucles d'un bleu noir, l'œil vif, l'air jovial, la bouche fendue jusqu'aux oreilles, riant toujours, actif, industrieux, le type du Provençal pétulant et hâbleur. Ce garçon a trois balles dans le corps, un bras cassé; tout cela se remet à merveille. Il veut vivre, il veut guérir, il le veut et il le dit si ferme qu'il en vient à bout. Le voilà qui écrit et dessine des bonshommes de la main gauche, tout en jasant et en fumant un bout de cigare.

Un autre malheureux, qui sera mort demain sans doute : il est dans le délire; il veut s'en aller, il parie il gémit, il cherche; pendant qu'il s'agite, je vois un scapulaire sur sa poitrine. Ah! Grand Être! Pourquoi ces choses? Elle croyait en toi, elle te confiait son enfant, la mère qui a attaché ce talisman inutile au cou de ce pauvre soldat.

lo DÉCEMBRE 1870 169

Le Saxon ne va pas bien, il est très changé et souffre beaucoup.

Temps horrible toute la journée.

Jeudi, lo décembre.

Même temps qu'hier à peu près. Au Journal officiel, autre ordre du jour du général Clément Thomas. Encore un haut fait signalé à l'admiration du monde! Cette fois, c'est le 147e bataillon de volontaires qui a manifesté sa volonté en refusant tout net de marcher. En vérité, si les Chinois avaient de pareilles troupes, et si nous avions lu, il y a six mois, dans le Journal officiel de Pékin, des ordres du jour de ce haut comique, nous aurions bien ri. Le pauvre général ne dit pas de quel quartier est ce 147° bataillon. Je crois que c'est le peuple souverain de Ménilmontant. Il faudrait au moins le dire.

Une proclamation rassurante pour le pain; nous ne serons pas rationnés. Seulement, nous allons passer au pain bis. Soit. Il y a longtemps que nous avons mangé notre pain blanc!

Aucune nouvelle du dehors. Le Journal officiel assure que le Gouvernement ne néglige aucun moyen pour en avoir. Cela doit être; mais si M. de Rothschild avait un grand intérêt, comme banquier, à savoir ce qui se passe à Orléans, à Versailles ou à Meudon (car nous en sommes là : à Meudon!), il finirait par trouver le moyen que le Gouvernement ne trouve pas.

Ambulance du Crédit foncier. Admirable! C'est de beaucoup la mieux aménagée que j'aie vue.

Visite aux Ballot. C'est étrange, la diversité d impressions qui se forment dans des groupes d'intelligences semblables. Depuis hier, je ne vois guère que gens désespérants et désespérés. Tout à lheure je rencontrais un maître des requêtes de nouvelle fournée, qui me disait que le Gouvernement voulait amener peu à peu la population à la pensée d'une capitulation; que tout était irrémédiablement perdu, etc., etc. Je monte quatre étages, et je trouve là-haut des gens presque gais, pleins de confiance, attendant fermement Bourbaki et le débloquement de Paris avant quinze jours. Qui se trompe?

René Millet est à Avron avec le 8e bataillon de mobiles.

C'est demain la fête de ma mère; hélas! quelle fête! En manière de bouquet, je lui achète un pâté gros comme le poing, six francs!...

C'est la première fois depuis quinze jours que je sors dans la soirée. Le spectacle est étrange. Il n'y a plus que quelques becs de gaz. Le gaz est remplacé par le pétrole. De loin en loin, un réverbère à lueur rougeàtre. Toutes les boutiques fermées, sauf quelques cafés éclairés à moitié par des lampes. L'obscurité est presque complète, surtout en dehors des boulevards, à tel point que, rue d'Anjou, je tàle le trottoir du bout de mon parapluie. Quelques reflets lointains miroitent dans les flaques d'eau que la pluie laisse dans les ondulations du bitume ou entre les pavés. Point de fiacres sur les

places. De rares voitures circulent sur la chaussée. 11 fait une chaleur lourde et humide. Par moments, des rafales de large pluie. A dix heures, on sort des cafés. Les passants se détachent en noir sur les portes ouvertes violemment, avec des ombres portées comme des vigueurs de fusain. Des groupes sont éclairés par la braise des cigares, qui s'avive et languit lour à tour aux lèvres des fumeurs. On dirait des lueurs intermittentes de vers luisants et d'énormes scarabées. Dans l'ombre grouille une quantité de mendiants, manchots, boiteux et culs-de-jatte, qui semblent comme les gnomes de celte nuit.

Vendredi, 16 décembre.

Les voilà, les dépêches officielles ! Et elles sont encore bien mauvaises! Orléans repris par les Prussiens, Rouen occupé, Honfleur et le Havre menacés, le gouvernement de Tours émigré à Bordeaux. L'armée de Bourbaki, que l'on disait hier à Étampes, puis à Viroflay, est entre Bourges et Nevers! Cette nouvelle série de disgrâces est encadrée, comme de coutume, dans une lourde bordure de points d'exclamation patriotiques et démocratiques, calligraphiée par cette plume de paon que tient Gambetta. « Paris admire la France! la France admire Paris! » Ces beaux Narcisse du 4 septembre s'admireront jusqu'à ce que mort s'ensuive.

Kd attendant, ces nouvelles font ici une impression déplorable. On en trouve d'ailleurs des commentaires

dans des exlrails de journaux étrangers arrivés hier. On y voit, par exemple, que Guillaume annonce la prise à Orléans de 10 000 Français et 77 canons!... La dépêche de M. de Mollke, du 4 décembre, n'élait donc pas une ruse de guerre. Jusqu'à présent, tout ce que ces Prussiens ont dit, ils l'ont fail. Souvent môme ils l'ont annoncé d'avance, comme des oracles sûrs d'euxmêmes, qui sont au-dessus des indiscrétions. Quant à nous, ces nouveaux désastres ne peuvent pas nous faire changer de conduite; nous n'avons pas le choix des projels. Il faut tenir jusqu'à la veille du jour où le pain nous manquera. Toute l'habileté de nos chefs sera de saisir le moment, la minute où il faudra fermer le guichet à la Fortune. Ni trop tôt, pour ne laisser échapper aucune chance; ni trop tard, pour ne pas tout perdre.

Aujourd'hui, je ne vois que gens découragés. A trois heures, je suis arrêté sur le boulevard par un monsieur que je connais, mais dont je ne sais pas le nom, un citoyen de mon quartier. Il m'annonce que M. Thiers est à Paris, qu'^ vient de le voir et de le saluer. Et il débite sa nouvelle avec un si parfait aplomb, que ce serait l'insulter que d'en paraître douter. A cinq heures, je cours aux journaux. Point de Thiers. C'est un canard de plus jeté à des oies. La crédulité des malheureux est un abîme sans fond où l'on peut tout jeter sans le combler jamais. 11 y a toujours de la place pour une lourde sottise.

Ambulance du Palais. Un de nos hommes est mort

! hier. Un aulre va mourir. Il râle depuis vingt-quatre

! heures. Il entend, mais ne répond plus. Je lis la pancarte

attachée au-dessus du lit. Il s'appelle Poirier, il est de

la Charente. C'est un homme d'une trentaine d'années,

noir, robuste, un beau soldat.

Le Saxon s'appelle Wagner, vingt-quatre ans. Il dort; mais les médecins ne le trouvent pas bien. Il est fort changé. On dit qu'il a le mal du pays. Il a écrit à sa famille.

Samedi, 17 décembre.

Le Journal officiel contient une longue liste de récompenses militaires. Puis un nouveau cri de détresse du malheureux Clément Thomas. C'est une lettre qu'il adresse au général ïrochu pour demander la révocation du chef du 200e bataillon. Le rapport contient ces mots sur l'arrivée du 200e bataillon à Vincennes : « Le commandant ivre! La moitié au moins des hommes ivres! Dans ces conditions, la garde nationale est une fatigue et un danger de plus! » C'est à en pleurer. En lisant celte lettre et eu la rapprochant de tous les documents publiés depuis quelques jours par l'état-major, on est tenté de croire que l'on veut prendre d'avance ses sûretés, et montrer que, si les généraux ne font rien, c'est qu'ils ne peuvent pas compter sur leurs troupes.

Visite de M. Caro, de l'Institut, professeur à la Faculté des lettres. Je lui avais éciit, il y a quelques jours, sans le connaître, pour lui demander le discours

qu'il a prononcé, à l'ouverture des cours, sur la guerre actuelle. C'est un homme aimable et sympathique, causant bien, d'un esprit libéral et modéré. Il m'apporte un article qu'il vient de publier dans la France, sur les « responsabilités de la guerre ». C'est un écrit des plus remarquables, sérieux, impartial et sensé. C'est. une page qui tranche sur les ordures littéraires d'un certain journalisme.

Une boucherie spéciale débile les animaux du Jardin d'acclimatation. La viande de chameau coûte 12 francs la livre. Mme Ducamp a vu une cuisinière en acheter six livres, 72 francs! Voilà une bonne maison. Hier à la Halle, une oie, 140 francs. Tantôt, sur le boulevard, un paysan promenait un coq dans un panier. Il en demandait 40 francs. Les avis sont partagés sur la quantité de farine et de blé qui nous reste. On s'accorde pourtant assez généralement pour fixer à la fin de janvier l'épuisement à peu près complet du stock.

Denormandie vient le soir chez Nicolet. Il parle d'un homme qui vient d'arriver de Tours à Paris avec des lettres. L'homme s'appelle Richard. Il apporte des renseignements précieux. Un journal raconte son odyssée.

Dimanche, 18 décembre.

Au Journal officiel, assez longue dépèche de Gambelta par pigeon, datée du 14 décembre, à Bourges. L'armée de la Loire est divisée en deux corps, sous Bourbaki et Chanzy, — un nom nouveau, que Gambetta cite avec

de grands éloges. Chanzy est le véritable homme de guerre révélé par les derniers « événements ». Va donc pour Chanzy! Quant au général d'Aurelles, le vainqueur et le héros du mois dernier, il parait mis au rebut; son nom même ne figure pas dans la dépêche. Bourbaki couvre Bourges et Nevers. Chanzy est dans le Perche, luttant contre Frédéric-Charles. On se bat partout.

Au Palais-Royal, je rencontre mon confrère Lacoin, très ému, qui allait chez moi. Un jeune avocat, gardemobile au 6e bataillon, a eu l'heureuse idée d'écrire une lettre en allemand, à un officier saxon qu'il connaît. La lettre a été saisie, le jeune homme arrêté, incarcéré à Viocennes, et menacé de la cour martiale. On me demande de voir le général Trochu. Je vais de suite à l'Elal-major, et je suis reçu par un aide de camp, le commandant Faivre, qui me parait disposé à arranger l'affaire. L'Ltat-major est agité comme une ruche. Visite à Mme Cogniet qui a ses deux (Ils : l'éclaireur a l'air très guerrier et va très bien.

L'histoire de Richard n'est pas un conte. 11 repart demain avec les lettres dont on voudra le charger. Moyennant cinq francs il doit apporter les réponses.

Temps frais et sombre, sans pluie. Voilà dix-sept jours qu'on ne fait rien!...

Lundi, 19 décembre.

Journal officiel. Proclamation concise du général Trochu, qui met à l'ordre de l'armée un certain nombre

de noms. Une lougue circulaire du miuistère des Affaires étrangères de Tours, signée Chaudordy, bien faite, émue, précise, grosse de fails monstrueux commis par les Allemands, et que Ton dénonce à l'Europe. L'Europe ne sortira pas pour cela de son inaction, mais il est toujours bon de publier ces crimes. A la longue, ils soulèvent le monde.

Garde civijiie. Quête pour les cantines nationales, assez maigre. Cependant elle a été abondante dans les autres sections du quartier. Jamais la classe indigente n'a élé si largement secourue. C'est celle qui, relativement, souffre le moins. Les pins malheureux sont les petits bourgeois qui ne veulent et ne peuvent pas être assistés, et que la cherté des vivres réduit à la détresse. Je connais deux ménages qui vivent d'extraits de viande, de pain et de chocolat.

Aucune nouvelle. Le temps va au froid.

Mardi, 20 décembre.

Le Journal officiel d'hier annonçait que les portes de Paris seraient fermées aujourd'hui à midi; ne vaudraitil pas mieux les fermer sans phrases? Un grand mouvement se prépare. Un grand nombre de bataillons de guerre de la garde nationale sont commandés et partiront celle nuit.

Mairie. Je vois Desmarest et ses adjoints. Question de l'indemnité allouée aux maires de Paris.

Ambulance du Palais. Wagner, notre Saxon, est

mort hier matin; Poirier, il y a deux jours. Eu voilà sept depuis trois semaines!

Liste des décorations. Baron de Cambray, amputé, et mort! Vingt-quatre ans, un bel avenir, un beau nom, une grande fortune! Dans notre jeunesse nous avions beaucoup connu son père. Convoi de Paul Richard, frère de Maurice Richard, l'ami d'Emile Ollivier, et ministre sous son règne. Il était le fils de M. Maurice Richard, l'un des hommes d'affaires les plus considérables de Paris, qui avait été fort lié avec mon père.

Mercredi, 21 décembre.

Cette nuit, cent bataillons de guerre sont partis : celui de Dncamp et de Gabriel Dufaure. Il fait un froid noir et glacial. Le Journal officiel annonce le commencement de grandes opérations conduites par Trochu et Ducrol. On entend le canon de tous côtés; cela soulage et détend les nerfs.

Service de garde civique. Pesée de la viande chez les bouchers. A quatre heures, un de mes collègues arrive de Montmartre; on se bat de Nogent à Gennevilliers.

6 heures. — Visite de M. Coulon, administrateur de l'ambulance du Palais. Hier, je n'ai pu obtenir une place pour aller aujourd'hui relever les blessés. 11 vient me prévenir qu'on m'a gardé une place pour demain. L'ambulance a passé la journée aux environs de Drancy et Bobigny. La bataille a été très sérieuse, sur une H. ' 12

énorme étendue. Le Bourget aurait été pris par nous. In bulletin officiel, daté de 2 heures, annonce que les chances nous sont favorables.

Ce soir, rapport militaire affiché aux mairie?. La Ville-Evrard et Groslay occupés. Le Bourget pris, puis abandonné. Le général Favé blessé. Action du côté du Mont-Valérien. En somme, encore une journée sans résultats; du temps et des vivres perdus. Le temps est gris et froid.

Jeudi, 22 décembre

Levé à six heures et demie. Soupe et café. Je coiffe une casquette d'ambulance. J'endosse notre vieille sacoche de Suisse, et me voilà dans la rue. Il fait très froid. Le ciel est chargé de nuages qui paraissent gros de neige.

8 heures. — Ambulance du Palais. Visite des médecins. On a ramené hier huit blessés. Ln d'eux a été amputé du bras droit, le soir même. C'est un enfant de dix-neuf ans, Parisien, engagé volontaire, fils d'un ouvrier. On l'a chloroformé, il n'a rien senti. C'est un assez beau garçon, brun, jolis traits, des yeux noirs très doux. Ce matin, il est triste. 11 attend ses parents. Sur le coté droit de son lit, un cerceau soulève ses draps et protège le moignon mutilé. Je parle au pauvre enfant de récompense et de gloire. Il sourit tristement et secoue doucement la tête. Il se contient pour ne pas pleurer! Ah! les maudits!

Effroyable pansement d'une plaie à la cuisse. Le docteur Sée est assis sur le lit. Un aide déroule l'énorme

bande toute maculée de sang et de pus, d'où se dégage une odeur infecte, et met à jour une grande plaie bossuée de mamelons et de bourgeons. Le docteur enlève avec des pinces les masses de charpie entassées dans les trous et les cavernes de la plaie, et les jette dans le panier que tient d'une main indifférente la belle Françoise, une grosse infirmière alsacienne chère aux convalescents. Avec le stylet, il avive les fongosités inertes, il sonde les cavités suspectes. Le patient a la tête sur le matelas, il est couché sur le ventre, ses jambes se crispent par soubresauts, et on entend des gémissements étouffés. L'interne arrose largement les linges avec une liqueur rouge, un désinfectant, tandis que l'infirmier passe au docteur les instruments et les pommades, et que l'impassible Françoise tient l'immense corbeille sur ses genoux, dans la pose que je ne gais plus quel maître italien donne à la servante de Judith attendant la tète d'Holopherne.

Le docteur Voillemier visite le lieutenant Krebs, dont l'état devient plus mauvais. Le docteur enfonce un doigt dans la plaie et en retire un petit fragment. « L'os est touché; ce sera un peu long, dit le docteur. » Le pauvre blessé était fort excité avant la visite. Après, il est triste et abattu. Le pansement l'a fait beaucoup souffrir, et la découverte du docteur l'inquiète.

A 9 heures et demie, nous parlons pour chercher des blessés. Je suis dans la voiture avec le procureur général Paul Fabre, le docteur Martenot et le docteur Bauduin. Dans une autre voiture, Golmet, Millet, Robert et

Thureau. Nous sortons de Paris par le faubourg Saint- Martin et la porte de Panlin. Puis, nous prenons, à gauche, la route de Draucy. On n'entend pas un coup de canon. Aucun bruit, aucune fumée, rien qui annonce un combat. Un défilé presque continuel de troupes marchant pêle-mêle, semblant n'avoir aucun but, si ce n'est de se réchauffer; — mobiles, artilleurs, zouaves, cavaliers, fantassins de la ligne passent tour à tour, les figures marbrées par le froid, le regard indifférent, les mains dans les poches, le fusil en bandoulière; la plupart ont leur couverture blanche nouée sur la tête comme des kabyles, ou bien attachée autour du corps, comme des tabliers de sapeurs. Beaucoup de soldats portent, accrochés à leurs sacs, des choux et des raves à demi gelés. De loin en loin, de rares chevaux au piquet, maigres, le poil sale et long, les jambes encroûtées de boue glacée, la tête basse, l'œil résigné, ridant leur peau par saccades, avec ce mouvement convulsif de l'animal qui a froid. Toute la plaine, immense et nue, est coupée par des tains et des fossés pour les tirailleurs. Le peu d'arbres qui bordaient les routes sont coupés à un mètre de terre. Çà et là, quelques murs à moitié démolis, percés de meurtrières informes. Le long de ces rares abris, des groupes de soldats serrés en rond essaient d'allumer des feux, que la bise éteint sans pitié. Le vent est glacial, le ciel gris, rayé par instants de bandes de bleu pâle, sans soleil. L'horizon est énorme. A gauche, la plaine Saint-Denis, puis le Bourget, la longue file des peupliers du canal, édenlés de place en place par les

boulets; quelques masures en ruine jonchant la plaine. A droite, le village de Bobigny et la cassure reconnaissable des buttes Chaumont.

Nous nous arrêtons à chaque instant pour interroger des soldats. Ils ne savent rien. On ne fait rien. Ils ont froid et ils marchent. Pas un officier supérieur. Une cohue figée.

Nous avançons jusqu'à la rencontre des deux roules des Petits-Ponts et de Bobigny. Nous tournons à droite, nous traversons Bobigny, occupé par des mobiles. Les maisons sont abandonnées par les habitants. Peu de portes et de fenêtres. Nous recueillons deux malades que l'on place dans une de nos voitures de suite. Puis, après un conseil tenu en plein vent, bien assurés que la journée se passerait sans combat, nous rentrons à Paris par les prés Saint-Gervais. A deux heures, nous arrivons au Palais, gelés et fort tristes. Cette inaction, au lendemain d'une affaire commencée avec vigueur, paraît inexplicable. Va-t-on rester encore dix-sept jours sans rien faire? Avons-nous maintenant de quoi manger pendant dix-sept jours? Je reviens navré de cette course. Jamais l'absence d'ordre, de direction, ne m'a paru plus manifeste. Cette armée dispersée, ennuyée, glacée, oisive et flânant le long des routes, n'esl évidemment dans la main d'aucun chef énergique. On sent cela sans être militaire.

Vendredi, 23 décembre.

Le froid continue aussi vif qu'hier, mais le vent est tombé, le ciel est superbe. Presque toute la journée il fait un beau soleil. Au Journal officiel, une petite note innocente, propre à faire prendre patience aux Parisiens. Autre article moins insignifiant : c'est le rapport de l'amiral La Roncière racontant l'affaire du Bourgel. Encore un échec. On parait, cette fois encore, avoir attaqué sans artillerie, et il a fallu, cette fois encore, s'en aller. Il est resté sur le terrain plus de 200 hommes et sept ou huit officiers.

Une autre histoire inouïe. Avant-hier, on prend un hameau, la Ville-Evrard. Ou s'y installe, mais on ne prend pas la peine de fouiller les maisons : à quoi bon? La nuit suivante, une centaine de Prussiens oubliés sortent des caves à petit bruit et se ruent sur le poste endormi. Les Prussiens ont été tués, dit le rapport, mais nous avons là encore perdu beaucoup de monde et un général, le général Biaise.

Vruilà encore une journée où l'on ne va rien faire. C'est vraiment bien étrange. Qu'altend-on? 11 fait un temps si beau et si à point pour la bataille qu'à chaque instant on se figure entendre le canon. Rien. On cause, on lit des extraits de journaux allemands assez curieux, une proclamation du roi de Prusse, du 6 décembre, moins arrogante que de coutume. Il parle avec inquiétude de la levée en masse des Français et des armées de province. Il ne fera qu'une paix honorable.

Des lettres d'Allemagne citent avec égards le général Chanzy et le général d'Aurelles. En somme, tous ces documents montrent le désappointement et la préoccupation publique en Allemagne.

La Prusse dénonce le traité de 1867 sur la neutralisation du Luxembourg. C'est la petite pièce diplomatique, après la grande comédie jouée l'autre jour parla Russie. Nouvel étonnement de l'Angleterre et du Times.

5 heures. — Visite de M. de Billing. 11 a suivi, tous ces jours passés, rélat-major. Il me confirme dans le sentiment pénible que j'ai rapporté de ma course d'hier.

M. de Billing me dit que mercredi, par deux fois, il a rencontré des régiments perdus et cherchant leur chemin. Perdus entre Nogent et Rosny !... avec les tours de Notre-Dame à l'horizon !...

Pas un coup de canon de toute la journée.

Samedi, 24 décembre.

Très grand froid. Rien au Journal officiel. Ambulance du Palais. Le petit amputé est assez bien, son père est près de lui. Le lieutenant Krebs ne va pas bien. Il est assoupi. Son camarade, M. Lapersonne, est aussi plus souffrant.

Conseil de guerre, rue du Cherche-Midi. Causé avec le commandant Barbery, qui me fait un triste tableau de la démoralisation de l'armée. Depuis dix ans, depuis la loi sur le remplacement et la dotation, la corruption, l'indiscipline, l'esprit de vol et de pillage étaient partout.

En ce moment on juge des maraudeurs et des fuyards.

Inventaire des poches d'un zouave : deux chignons, un corset, une tournure, peigne, brosses, dentelles, une grande seringue, etc.

M. Barbery me parle du général Biaise, son ancien camarade en Afrique. Il fait de lui le plus graud éloge. « C'était, me dit-il, un type magnifique de soldat. »

6 heures. — Je vais chez M. Léon de Bussière, ancien conseiller d'État, le frère de M. A. de Bussière, mon client et mon ami. J'avais su hier qu'un Bussière, officier d'artillerie dans la garde nationale, avait été tué dans le dernier combat. Je demande avec anxiété au concierge si ce jeune homme était le fils de M. Léon de Bussière. — « Oui, monsieur, c'est M. Etienne. On l'a enterré hier. Mais... Monsieur, ne sait peut-être pas?... — Quoi donc encore? — L'autre fils de M. Léon de Bussière, M. Frédéric... — Eh bien? — Il a été tué aussi à Tannée de la Loire; on a reçu la nouvelle hier. » Ah! pauvres gens! Grand Dieu! Pourquoi? Pourquoi? Que vous ont fait des âmes comme celles-là, des âmes de justes et de saints, s'il en fut jamais sur cette terre? Ces Bussière! une famille de patriarches! Simplicité, bonté, droiture, honneur, ils avaient tous les dons et toutes les vertus : la richesse, la beauté, l'estime publique, l'affection de nombreux amis, la passion et les moyens de faire le bien. Pourquoi ceux-là sont-ils frappés? Le chef de la famille enlevé par les Prussiens, il y a trois mois, chez lui, dans sa maison, à Strasbourg, au milieu des blesses qu'il avait recueillis; retenu prisonnier à lias-

ladl pendant plus d'un mois! Et maintenant, ces deux jeunes gens tombant presque en même temps! L'un avait vingt-deux ans; l'autre, un peu plus de trente. Pour comble d'horreur, cette famille est une des plus anciennes et des plus notables de l'Alsace. Ce grand honnête homme que le roi Guillaume a jeté dans une casemate, comme un espion; ce père dont le roi Guillaume vient de tuer les deux fils, les voilà les sujets du roi Guillaume! M. Léon de Bussière a quitté Paris la veille de l'investissement. 11 a été s'établir à Versailles pour pouvoir rester en correspondance avec celui de ses fils qui était à l'armée. Quant à celui qui servait dans la garde nationale à Paris, le père le croyait moins exposé que l'autre. Il se trompait, et Dieu seul est juste... Il les lui a pris tous les deux.

Il court des bruits de succès remportés par Chanzy et Bourbaki sur Frédéric-Charles.

O'Donnel vient de passer six jours à Rosny, couchant dans une cave. Il a supporté cette épreuve avec sa sérénité ordinaire. Il n'a pas eu trop froid, il n'a pas trop mal mangé, il n'a pas trop mal dormi. C'est une de ces natures si parfaitement pondérées que pour elles le trop n'existe pas...

Dimanche, 25 décembre.

Noël! ce mot qui sonne si joyeusement chaque année! La fêle des enfants! La grosse bûche qui flambe dans l'àtrc! Le réveillon après minuit! Les petits souliers

dans la cheminée, devant les chenets ! Dans l'air, un bruit de cloches et de baisers, une bonne odeur d'encens et de saucisses! Noël! Hélas!

Il fait aujourd'hui un froid terrible-, la nuit a été glaciale. Pauvres soldats! pauvres blessés!

Au Journal officiel, un avis du Gouvernement annonçant que l'approvisionnement des bois de chauffage commence à baisser. On va faire des coupes considérables dans le bois de Boulogne et dans le bois de Vincennes; après quoi l'on coupera les arbres des routes, et puis les arbres des boulevards. Tant pis! Que nous importe, à présent? Au degré d'exaspération où cette guerre exécrable nous a réduits, nous n'en sommes plus à marchander les moyens de défense. Brûlons nos forêts, brûlons nos jardins, brûlons nos maisons, brûlons nos bibliothèques et nos musées. Brûlons la moitié de Paris pour chauffer l'autre, et prolonger, ne fût-ce que d'un jour, la lutte contre ces exécrables conquérants!

Les journaux contiennent aujourd'hui de nombreux extraits de la presse allemande. On y peut voir l'étonnement et l'indignation que cause là-bas le soulèvement de la France. Nous pouvons prendre là quelque idée de l'importance réelle de nos armées de province, des grands combats qu'elles ont livrés et du mal qu'elles font aux Prussiens. Un curieux article, bien allemand, de la Gazette de Souabe, je crois, qui discute pesamment les chances du bombardement de Paris : Il y a un moment précis pour commencer à bombarder, un moment psychologique qu'il faut saisir; ni avant, ni

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après. Avant, il est psychologiquement trop tôt, l'esprit des assiégés n'est pas encore accessible à la terreur; après, il est psychologiquement trop lard. Les cœurs sont trop exaspérés pour se laisser abaltre par un danger et une misère de plus! — Eli bien! vous avez raison, psychologues de casernes et de tavernes. Pour nous bombarder, il est psychologiquement trop tard. Après la bibliothèque et la cathédrale de Strasbourg, après la moitié de la France pillée, après la Normandie et la Beauce mises à sac, après Versailles et Saint-Cloud souillés de vos ordures, que nous importe que vous brisiez les rosaces de Notre-Dame et que vos boulets psychologiques ébrèchent les corniches du Louvre? Nos âmes sont blindées, et nos cœurs sont de pierre... Si, dentro impietraïl...

Messe à la Madeleine. Le ciel est clair; il gèle horriblement et souffle une bise glaciale du nord-est. J'ai froid dans les os.

Ambulance du Palais-Royal. Je cause avec plusieurs officiers de l'armée. Toujours le même découragement, la même certitude de notre impuissance, la même foi dans la défaite. C'est étrange, cette gradation ou cette dégration de l'esprit militaire. Excellent dans la garde nationale, médiocre dans la garde mobile, détestable dans l'armée.

Visite à Massu, qui est commissaire du Gouvernement près d'un conseil de guerre. Là, je tàle une autre plaie, l'indiscipline de la garde nationale. Dans beaucoup de quartiers, les élections ont été scandaleuses .

Sur cinquante chefs de bataillons, il y en a bien vingtcinq qui avaient sur le corps des condamnations correctionnelles.

Ce qui n'empêche pas que, prise eu masse, cette garde nationale ne donne, depuis trois mois, des exemples de fermeté, de sagesse et d'esprit politique dont aucune autre nation au monde ne serait capable.

Lundi, 26 décembre.

Le froid terrible continue. Le Journal officiel contient une note annonçant que la rigueur du temps oblige le gouverneur à faire rentrer les troupes. Plusieurs hommes out été gelés. Une quantité d'extraits de journaux allemands pleins, de récits des batailles livrées par l'armée de la Loire. Elle parait avoir été battue presque partout, comme toute armée nouvelle; mais elle a fait subir aux Allemands des pertes colossales, ce sont eux qui le disent.

Ambulance du Palais. Un de nos infirmiers, un garçon de dix-neuf ans. est mort hier d'une infection purulente. Il s'était piqué le doigt, il y a quinze jours, avec une épingle de pansement.

Dans la Revue des Deux Mondes, un bon article de M. Caro, sur Kant et M. de Bismarck. C'est, parait-il. une répétition un peu modifiée de son discours. Rant n'admettait ni la guerre d'extermination, ni la guerre de conquête, ni la guerre pénale (bellum punitivum) ; mais Guillaume, Bismarck, Molike et le magnifique Recteur

de l'Académie de Berlin se soucient bien de Kant et du droit des gens!

Mardi, 27 décembre.

Le temps est un peu détendu. Il commence à neiger.

J'ai oublié de noter, hier, une visite à la préfecture de police, où je voulais parler à Cresson. Je trouve Renault, le secrétaire général; il dit que nous pouvons aller sans parlementer jusqu'au 5 février.

Journal officiel : une note insignifiante sur les opérations militaires. Une lettre allemande remise par un parlementaire aux avant-postes de l'amiral La Roncière. Le prétexte est une demande d'échange de prisonniers. Le but est d'annoncer une défaite de l'armée du Nord, qui aurait été mise en déroute par Manteuffel, les 22 et

Le Gouvernement ajoute à cette lettre (signée d'un nom illisible) un petit commentaire atténuant. Mais comme toutes ces malices allemandes se sont toujours trouvées fondées sur un fait vrai, je tiens celui-ci pour avéré.

Ce matin, à huit heures, on entend tout à coup une canonnade épouvantable. Elle continue sans interruption jusqu'à onze heures. Au Palais, on dit que les Allemands ont attaqué nos positions du côté du Raincy et qu'ils ont été repoussés avec des pertes énormes. Ces bruits de victoire me font toujours trembler.

Couseil de l'Ordre. Personne ne sait rien de précis.

190 LETTRES A l'N AMI

Ambulance. Le petit amputé va mal. Il ne veut pas manger. Le père est là, un vieil ouvrier maigre et hâve. Il se promène dans la salle avec sa grande redingote des dimanches. Il parait désespéré. De temps en temps, il s'arrête devant le lit de son fils et le regarde. Une pancarte placée au pied du lit recommande de ne pas parler au malade.

En sortant du Palais avec Nicolet, rencontré aux Tuileries Mianville et Vaney. Ils viennent de lire le bulletin affiché à la mairie. Les Prussiens ont bombardé les forts de Rosny et de Nogent, et surtout le plateau d'Avron, avec des batteries formidables placées dans le bois du Raincy; la canonnade a duré toute la journée, sans grand dommage.

Les journaux du soir contiennent peu de détails sur l'action engagée. Quelques fanfaronnades stupides, comme toujours. « Si les Prussiens se décident à atlaquer, c'est qu'ils se sentent pressés par nos armées de province. » Toujours est-il que voilà le bombardement commencé et les fameux canons Krupp à leur poste.

Levesque et Boquillon viennent dîner avec nous. Le cheval est encore assez abondant, les légumes rares. Nous mangeons beaucoup de riz au café, des pcâtes, quelques pommes de terre, des conserves de petits pois, des boudins de cheval, des andouilles. On commence à parler beaucoup des chiens et des rats.

Mercredi. 28 décembre.

Au Journal officiel, la note affichée hier aux mairies. La liste des tués et des blessés d'hier. En tout, une centaine d'hommes hors de combat. Une note sur des désordres survenus hier dans différents quartier?. On a pillé des chantiers, coupé des arbres dans les jardins. Le Gouvernement gronde et menace, mais de cette voix élégiaque qui ne fait plus peur à personne. « Il fait tout ce qu'il peut pour adoucir ces misères. Il va faire couper le bois de Boulogne, le bois de Vincennes, les arbres des boulevards. » Encore un peu, il ferait faire du feu avec le pupitre du citoyen Ferry. En attendant, on vole et on pille, et il est plus évident que jamais que chaque mouvement important des Prussiens a pour contre-coup une ruade à Iîelleville ou à Ménilmontant. Ces jours-ci, les clubs ont eu un regain de violence. On annonce une manifestation pour la Commune. Pyat et Flourens recommencent à parler et à écrire. Comment ce Gouvernement ne sent-il pas la force dont il dispose et ne fait-il pas un coup de vigueur?

La canonnade continue pendant toute la journée. Dans les journaux du soir, rapport officiel : 80 énormes canons ont foudroyé Avron, Rosny et Nogent. Ces canons paraissent une surprise pour notre état-major. On va réfléchir!

Le froid continue, la bise souffle toujours du nordest,

On remarque que le bombardement a commencé précisément le centième jour du siège. Est-ce un Jubilé qu'a voulu célébrer ce bon roi Guillaume?

Jeudi, 29 décembre.

Temps froid et clair. On entend le canon, des coups précipités, des répliques furieuses.

9 heures. — Journal officiel. « Le plateau d'Avron a été balayé toute la journée d'hier par les énormes batteries Krupp, dont la portée dépasse celle de nos grosses pièces. Cette attaque amènera sans doute un changement dans nos dispositions stratégiques; mais, etc., etc. ». En bon français, cela veut dire que nous allons évacuer Avion, comme il y a un mois nous avons évacué Champigny et repassé la Marne.

3 heures. — Je vais chez Ballot, pour savoir des nouvelles de René Millet. Je trouve ce brave garçon en gilet de tricot et grosses bottes jaunes, le pantalon couvert de boue, les mains absolument noires, les traits fatigués. Il arrive d'Avron. Les pauvres enfants ont passé deux jours et une nuit couchés dans les tranchées, sur la boue gelée, voyant pleuvoir autour d'eux une grêle d'obus. Ils ont perdu environ vingt-cinq hommes. Hier soir, on les a fait partir à petit bruit. Ils ont marché toute la nuit, sans ordre, pêle-mêle avec toutes sortes de troupes, s'arrêlant à chaque instant. Au petit jour, ils sont arrivés à Vincennes. Ils ne savent pas si on y a laissé l'artillerie, ou si le plateau est tout à fait

évacué. Quant au bombardement, c'a été une surprise pour tout le monde. Cependant, depuis huit jours, on voyait parfaitement les Prussiens travailler, et on les laissait faire: c'est à n'y pas croire...

A 4 heures, on affiche le rapport militaire de la journée. Plus de doute : on a complètement évacué. On a fait retirer nos batteries en bon ordre derrière les forts. Encore un peu, on se vanterait de cette belle retraite, comme du passage de la Marne, le 3 décembre, — les Prussiens, dit-on, ne pouvant pas occuper Avron. Nous verrons bien. En attendant, nous y étions et nous n'y sommes plus. Depuis un mois, on vante cette position comme imprenable, et la voilà prise! Quant aux canons Krupp dont nos journaux se moquaient beaucoup et qui tournaient à la légende, en voilà quatre-vingts qui surgissent tout d'un coup. Le Gouvernement avoue que les nôtres ne les peuvent contrebaltre. Ils lancent des obus monstrueux jusque par delà les forts, et il est probable que ces jours-ci d'autres batteries vont être démasquées à Chàtillon et au Bourget.

On fait toujours courir des bruits de succès de l'armée de la Loire. Un journal affirme que le ministère Gladstone est renversé et remplacé par un ministère hostile à la Prusse.

Vendredi, 30 décembre.

Froid très vif.

Au Journal officiel, des notes et rapports sur quelques h. 13

escarmouches. Les forts de Rosny et Nogent ont, dit-on, peu souffert du bombardement.

Les journaux modérés commencent à attaquer le Gouvernement, et surtout le général Trochu. Il paraît se former un parti pour le remplacer par le général Vinoy.

Quelques articles de journaux indiquent des jalousies fâcheuses entre la ligne et la garde nationale. Mauvais symptôme.

Samedi, 31 décembre.

Proclamation du général Trochu, qui dément les bruits répandus sur des mésintelligences entre les membres du Gouvernement. Aucune nouvelle du dehors. Froid persistant et noir.

Voici des cartes de visite! Où diable la politesse vat-elle se nicher? Les vieilles traditions de cette société bouleversée se font jour encore au milieu de ses ruines. Va-t'en, année maudite, année fatale! Tombe sans discours, sans cortège, et sans adieux, dans cette boue sanglante et glacée, sous ce linceul de neige qui couvre la terre, au bruit lugubre du canon qui, depuis ce matin, sonne tes funérailles!

Dimanche, 1er janvier 1871.

A 3 heures du matin, je suis réveillé par une rumeur de pas et de voix. Puis, des détonations sourdes, un

1er JANVIER 1871 195

ébranlement continu, des secousses qui me rappellent les tremblements de terre que j'ai ressentis dans les Pyrénées. De 3 à 5 heures, la canonnade ne cesse pas. C'est un mugissement sourd, coupé de temps en temps par le bruit d'une grosse pièce. C'est lugubre. A 4 heures, un homme passe sous mes fenêtres, en chantant. Mes voisins, des réfugiés de Boulogne, sont aussi réveillés. Je les entends, à travers le mur qui nous sépare, frapper des pieds sur le plancher pour se réchauffer.

Au Journal officiel, encore une proclamation du Gouvernement aux habitants et à l'armée. On y recommande l'union, la discipline. Un conseil de guerre délibère sur les opérations à tenter. Aucune nouvelle du dehors. Rien qui confirme ou qui démente les bruits qui courent depuis huit jours sur les succès des armées de la Loire. Cependant un messager est arrivé de Tours mardi dernier, j'en suis sur. Nicolet a reçu par lui des nouvelles de sa fille. Le Gouvernement doit donc savoir quelque chose. S'il ne dit rien, c'est qu'il n'y a rien de bon à dire. Hier, j'ai eu la visite de M. André, l'un des adjoints de notre mairie. Il me parle d'un mouvement d'opinion très décidé qui se formerait à Paris pour pousser le Gouvernement à convoquer une Assemblée. Le Gouvernement inclinerait à ce parti. M. André pense qu'il serait bon de reprendre nos réunions électorales.

Au Journal officiel, rapport militaire. L'ennemi rapproche ses batteries. Il a canonné hier, toute la journée, les forts de Rosny et de Nogent sans résultat

appréciable. Il a brûlé quelques villages, Bobigny, Bondy, etc., etc.

Cet anniversaire du jour de l'an est lugubre. Rien ne manque à nos douleurs... Et tous ces pauvres petits qui viennent nous souhaiter la bonne année! Les Wolff; ma filleule. Ils arrivent transis de froid, le bout du nez et les oreilles rouges, la bouche toute pleine de sourires et de baisers. Ils voient bien qu'il se passe autour d'eux quelque chose d'étrange ; mais ils ne sont guère inquiets que d'une idée : mes étrennes, mes joujoux, mes bonbons! Hélas! Tout cela est bien maigre, cette année. Quelques papillotes de chocolat qu'on a envoyé chercher tout à l'heure pour faire une contenance telle quelle devant ces pauvres petits. Je m'en tire tant bien que mal avec ma filleule; c'est une personne raisonnable, qu'on a chapitrée d'ailleurs en lui mettant son chapeau, et à qui son père aura fait deux doigts de politique, en lui expliquant que parrain n'aurait pas, cette année, songé beaucoup aux étrennes.

Je reçois quelques visites d'avocats et de magistrats... les fruits consulaires de ce misérable bàtonnat.

Nous dînons tristement, seuls tous les trois : un civet de cheval et de l'oseille.

Le soir, visite de Levesque et de M. et Mme Heude. Un thé modeste termine ce jour de fête. Au moment de me coucher, on me remet une feuille de papier. C'est la liste des personnes qui sont venues s'inscrire pour Monsieur chez le concierge. Ah! c'est vrai, j'oublie tou-

jours que je suis un personnage, et mes grandeurs ne m'empêchent pas de passer une très mauvaise nuit.

Lundi, 2 janvier.

Toujours ce froid! un peu moins âpre pourtant que ces jours derniers. Au Journal officiel, une longue note pour mettre la population en garde contre les bonnes nouvelles. Les armées de secours ne sont ni à Creil ni à Fontainebleau, comme on en a fait courir le bruit. Le Gouvernement n'a reçu aucune nouvelle depuis le 14, mais il y a lieu de croire que nos armées de la Loire ont remporté des avantages sérieux.

Quant à moi, je ne comprendrai jamais qu'avec deux rivières passant dans Paris, avec une Académie des sciences au bout du pont des Arts, et une quantité considérable de gredins à tout faire, qui assassineraient leur père pour vingt francs, on n'arrive pas à faire passer une dépêche en quinze jours entre Tours et Paris. Tantôt, Plocque nous disait que, depuis dix jours, il avait reçu deux lettres de Verrières.

Quant aux bonnes nouvelles que l'on fait courir, elles ne résultent guère que du silence de M. de Moltke vis-à-vis de nous, de quelques lignes de journaux anglais répétées par l'ambassadeur américain, et du bombardement aussi furieux qu'inattendu auquel les Prussiens se livrent depuis tantôt huit jours. Les journaux anglais en parlant de Ghanzy, l'appelleraient un grand général, un héros... Que Dieu les entende!

Je sors pour mïnscrire chez le premier président et à la Chancellerie. Les voitures deviennent rares. Tous les chevaux sont réquisitionnés depuis quinze jours.

Le bombardement continue. C'est une débauche d'obus monstrueux; Nogent, Rosny, Choisy, sont toujours les points d'attaque. Très peu de dégâts soit en hommes, soit en moellons. Ces Allemands ne sont pas gens cependant à tirer leur poudre aux moineaux. Je ne peux m'empêcher de croire que tout ce tapage est une grosse finesse pour dégarnir impunément leurs lignes et pouvoir lancer du monde sur Chanzy.

Hier, j'avais eu la visite d'André Colmet. C'est un vrai soldat qui a peut-être trouvé sa voie. Il s'est fait remarquer par son énergie dans les dernières affaires, notamment pendant le bombardement du plateau d'Avron. Il est proposé comme sous-lieutenant.

Mardi. 3 janvier.

Toujours le froid. Le baromètre monte. Le rapport militaire dit que l'ennemi a continué hier un feu très vif sur les forts, mais sans résultats. C'est bien étrange, cette dépense prodigieuse en pure perte. Les Prussiens auraient-ils vraiment compté sur l'effet psychologique du bombardement? Ce serait de leur part une grosse erreur. Les obus vinssent-ils à tomber sur la place Vendôme, l'effet psychologique serait absolument manqué. On annonce pour demain le bombardement de la ville de Saint-Denis. Les habitants ont été

invités à déguerpir, mais on dit qu'ils ne se pressent pas. Ambulance du palais. Notre pauvre amputé est mort. Je vois encore ses grands yeux noirs et son sourire si triste.

Conseil de l'Ordre. M. Dufaure me parle d'une lettre de son ami M. Hippolyle Passy, datée de Dieppe, arrivée à Paris, il y a quelques jours. M. Passy donne des nouvelles de Gisors, où est son frère, M. Antoine Passy. Gisors est occupé depuis plus de deux mois par les Prussiens, qui ont ravagé toute la vallée d'Epte, ne laissant ni une botte de paille dans les granges, ni une vache dans les étables, et brûlant les villages où l'on faisait mine de résister. Notre petite maison de la Roche -Guyon, que sera-t-elle devenue? Heureusement, il ne s'y trouve pas grand'chose à prendre, ni lapins, ni poules, ni porcs. Ils n'auront pas déraciné nos figuiers pour en faire des fagots.

Les journaux du soir annoncent la continuation du bombardement. Dans V Opinion nationale, Guéroult commence une campagne très vive contre le général Trochu. Beaucoup de ses critiques me semblent justes. Mais sont-elles opportunes? Qui mettre à la place de Trochu? Et que faire avec un froid de neuf degrés, des troupes dont l'ardeur est de quelques degrés plus bas encore, et dans l'ignorance complète où l'on est de ce qui se passe au dehors?

Lu, dans la Revue des Deux Mondes du 15 décembre, un article lourd et touffu, mais instructif et d'à-propos,

par M. Giraud, sur l'incorporation de l'Alsace à la France.

Mercredi, 4 janvier.

Le bombardement continue sur les forts de l'Est, sans résultat apparent. Une lettre de M. Dufaure m'invite à me rendre tantôt à une réunion que M. Gochin a provoquée au Grand-Hôtel.

Ambulance du Palais-Royal. Un jeune zouave, qui porte le même nom que moi. Il a vingt et un ans, et lorsqu'il s'est engagé il était étudiant en médecine à Toulouse. Il a une blessure à l'aine, et les médecins désespèrent de le sauver. Ce brave garçon ne songe même pas qu'il soit en danger. Je cause avec lui de sou pays, Foix, des parties de l'Ariège que je connais, de tous les Rousse qui pullulent dans ces contrées. Ces bouffées de l'air natal semblent le rafraîchir et l'égayer.

4 heures. — Je vais à la réunion du Grand-Hôtel. La cour d'honneur, jadis si brillante et si bruyante, est plongée dans un demi-jour assombri par le dôme de verre chargé de givre. Au milieu de la cour, deux grands fardiers. Le long du perron jusqu'à la hauteur de l'entresol, un tas de gros arbres qu'on vient de couper. Une douzaine d'ouvriers débitent le bois et scient les gros morceaux. On se croirait dans une vente, en automne. Un intérieur de forêt sur le boulevard. Une futaie en chambre. Le grand escalier, glacial, éclairé par un quinquet. Dans les corridors déserts, je vois venir à moi

l'ombre d'un majordome qui semble tout heureux de revoir quelques vivants. « Monsieur vient pour M. Cochin? — Oui... » Vombre heureuse me conduit avec cette dignité servile propre aux valets de bonne maison. 11 m'ouvre la porte d'un salon, avec un petit salut de bon goût, et me voici au milieu de la réunion Cochin. Une quinzaine d'hommes politiques triés sur le volet, comme auraient dit nos pères : M. Dufaure, M. Vitet, M. d'Haussouville, Victor Lefranc, M. Cochin, M. Georges Picot, M. d'Eichlhal, etc. M. Dufaure prend la présidence. M. Cochin expose l'objet de la réunion, et je retrouve dans son allocution ce que j'ai dit et entendu tour à tour .dans nos comités d'arrondissement, il y a deux mois : imminence de convocation d'une Assemblée; nécessité de s'entendre, de faire une alliance entre tous les hommes voulant la République sans désordres et sans excès, etc., etc. La conversation s'engage sur cette donnée, et j'y prends une petite part sans me trouver trop dépaysé dans ces coulisses politiques fort nouvelles pour moi. M. Cochin est un homme de bien et un homme de rare mérite. Il écrit et il parle avec le même talent ; bien, aisément, en homme qui pense, qui sait et qui veut; avec énergie et bonheur, sans grande originalité et sans trait. Libéral, catholique, attaché par toutes ses racines à la Monarchie, et par sa droite raison à la République; candidat perpétuel aux élections de Paris; toujours combattu par la démence du Gouvernement impérial; assez jeune encore pour arriver, et l'un des hommes les mieux faits pour honorer une démocratie. Avec tout

cela, riche, de vieille souche de haute bourgeoisie parisienne, charitable et ingénieux à la charité, fort mêlé à tous les groupes intelligents de ce temps-ci; en somme, le parfait modèle du galant homme d'autrefois.

Deux hommes nouveaux, M. Hébrard, directeur du Temps, jeune, très intelligent, paraissant connaître à fond ses planches, et parlant avec une remarquable facilité ; précis, clair, correct, coloré, d'un tour intéressant et vif. Le docteur Goussard, un homme de quarante ans environ, noir, grave, tirant sur le professeur, parlant avec art et avec une excessive pureté.

On se sépare sans avoir rien fait, et l'on se donne rendez-vous pour la semaine prochaine, afin de continuer.

Rien d'intéressant dans les journaux du soir.

Jeudi, 5 janvier.

Garde civique. Froid terrible : onze degrés. Je vais, à huit heures, surveiller la pesée de la viande aux boucheries.

Un croquis du temps : petit jour, brouillard glacial. Rue de Provence, la grille entr'ouverte d'un étal. Devant la porte, le long du ruisseau gelé, une charrette à bras chargée de lard et de boites à viande. Dans les brancards, la tête coiffée d'un képi, le collet du paletot relevé jusqu'aux oreilles, les mains chaussées de gros gants de tricot, M. le bâtonnier de l'ordre des avocats, occupé gravement à déballer des quartiers de lard et les passant

à deux garçons bouchers. Ombres de Cochin et de Daguesseau, qu'eussiez-vous dit à ce spectacle"?

Au poste, nous parvenons à allumer notre poêle avec quelques morceaux de bois vert, des branches d'acacia coupées la veille. Toute la journée, des femmes et des enfants transis de froid viennent nous demander des bons de bois, des couvertures, du pain. C'est une pitié. Le combustible manque complètement; ni bois, ni coke, ni charbon. Ce soir, on pourra cependant distribuer quelques charretées de bois provenant des bois de Boulogne et de Vincennes.

De 8 heures du matin à 4 heures, le canon tonne avec furie, coup sur coup. Le vent fléchit au sud-ouest. On dit que les Prussiens ont démasqué des batteries formidables à Chàtillon, et qu'ils bombardent les forts de Montrouge, Issy et Vanves.

o heures. — Mon confrère Weber vient chez moi. Il arrive du quartier du Panthéon. Trois obus sont tombés dans Paris : l'un, rue Lagrange, l'autre, rue Daguerre, le troisième, dans le jardin du Luxembourg. Un homme seulement a été blessé légèrement. La population du quartier est très excitée, nullement effrayée. Nous voici en pleine crise. Le bombardement de Paris est commencé, i

A 5 heures, une rafale de neige fait changer le temps. La journée a été glaciale. Ce soir, il fait presque chaud. Clair de lune superbe à travers un brouillard roux. Le verglas empêche la circulation des voitures...

Le Bulletin officiel de ce soir mentionne le bombarde-

ment et la chute d'obus dans Paris. Il affirme que dans les forts il n'y a aucun dégât sérieux.

Vendredi, 6 janvier.

Une proclamation du Gouvernement, obscure et incolore comme toujours. Je vais à la mairie porter de l'argent pour les pauvres. Les adjoints me parlent d'une réunion des maires, tenue la veille chez Jules Favre. Il parait convenu que quelques notables de Paris seraient adjoints au conseil de défense. C'est bien dangereux. C'est une porte par laquelle la Commune pourra passer. D'un autre côté, le Gouvernement n'est pas fâché de mettre au pied du mur tous les stratégistes d'estaminet et de journaux qui sonnent la charge tous les matins et demandent des sorties en masse. Tant qu'on ne sentira . pas à portée une armée de secours, il me parait évident qu'il ne faut rien tenter; ce serait courir à des échecs sérieux, assurés, peut-être â un désastre.

Les vivres s'épuisent rapidement. Je ne crois pas que nous en ayons pour plus d'un mois, si l'on veut tenir compte du délai nécessaire pour le ravitaillement.

Le bombardement, qui dure depuis dix jours, n'a pas fait grand mal; mais si ces abominables sauvages se mettent â tirer sérieusement sur les maisons, et que la population des faubourgs reflue sur le centre, qu'adviendra-t-il?

Quant aux armées de secours, nous ne savons rien, et j'ai peur quelles ne puissent rien. On publie,

depuis deux ou trois jours, des extraits de journaux allemands trouvés sur des prisonniers. J'y cherche en vain ce que d'autres prétendent y trouver, les succès du général Chanzy. Ce qu'il y a de certain, c'est que nos armées ont reculé d'Orléans à Bourges et à Nevers. Ce n'est pas là le chemin de Paris. Nos nouvellistes crient victoire parce que, disent-ils, les rapports allemands ne disent rien de Frédéric-Charles et de son armée. S'ils n'en disent rien, c'est que les Allemands ne sont pas des bavards comme nous, des Midas laissant crier leurs secrets et leurs projets aux roseaux de tous les marécages. Ces bruits de succès et ces nouvelles de victoires qui sont dans l'air m'épouvantent. Je tremble, chaque matin, en ouvrant le Journal officiel, d'y trouver quelque déception effroyable.

Aujourd'hui, dégel complet. Très beau temps, chaud et tiède. Un soleil de printemps. Les rues sont comme des lacs. On entend le canon, mais assez faiblement. Le bruit devient plus intense dans la soirée.

Levesque dîne avec nous. C'est le jour des Rois. Encore un triste anniversaire. Le pauvre garçon a le cœur bien gros en pensant à son père, à sa femme et à ses filles. Nous fêtons les Rois avec de la morue et du riz.

Le soir, il pleut très fort.

Samedi, 7 janvier.

On a tiré le canon presque toute la nuit. Le Journal officiel dit que l'ennemi a continué le bombardement

sur Nogent, mais surtout sur les forts du sud-est, sans grands dommages. Une assez grande quantité d'obus est tombée sur Paris.

Autre proclamation du général Trochu en quatre lignes : « On cherche à tromper la population sur les intentions du gouverneur. Le gouverneur ne capitulera pas. » Eh! qu'en sait-il? Pourquoi cette rage de s'emprisonner ainsi dans des phrases et dans des mots? Il y a six semaines, le général Ducrot partait en guerre, en jurant qu'il ne reviendrait que mort ou victorieux. Il n'a pas été victorieux, et il n'est pas mort. On ne meurt pas comme on veut.

H heures. — On entend le canon et le bruit du tambour. Boquillon m'écrit un mot pour me prévenir qu'il part d'urgence avec sa compagnie. Il y a une crise dans l'air. Allons aux nouvelles...

Ambulance du Palais-Pioyal. Un lieutenant, M. Porrot, très gravement blessé, a reçu la croix, il y a quelques jours. La joie de ce brave jeune homme fait plaisir à voir.

Je n'apprends aucune nouvelle importante. Le bombardement va son train. Il est tombé aujourd'hui encore, dit-on, des obus dans Paris. L'hôpital du Val-de-Gràce aurait été atteint.

Rien dans les journaux du soir, si ce n'est la démission, acceptée, de quelques maires et adjoints. C'est la suite des tentatives avortées qu'ont faites plusieurs municipalités pour s'ingérer dans le Gouvernement.

Dimanche, S janvier.

Le canon a tonné toute la nuit. Le rapport officiel porte que l'ennemi a bombardé hier, sans succès, les forts de Nogent, Rosny, Vanves et Montrouge.

Je me fais violence pour lire des extraits de journaux allemands que publie le Journal officiel. Cette lecture a le don de m'exaspérer. La retraite des Français du Mont Avron, comme ils disent, est présentée naturellement comme une victoire pour les Allemands. Ils prétendent avoir trouvé là une quantité d'armes et de munitions, et deux pièces de 24 abandonnées. Si c'est vrai, c'est déplorable. Si ce n'est pas vrai, le Gouvernement devrait le démentir vigoureusement. Le Journal officiel est fait avec la mollesse qui règne partout. 11 cite pieusement tous ces mensonges tudesques, et pas un mot en réponse! Il y a cependant des bourdes par trop fortes. Quand Guillaume écrit à la Reine qiïil a éteint le feu du Mont-Valérien, il ment effrontément et bêtement. Pourquoi ne pas le dire? Avons-nous seulement, à Bourges ou à Bordeaux, des journaux qui répandent, en France et hors de France, la vérité française sur les faits de guerre?

Dans ces extraits de la presse allemande, un article officiel sur la politique de cette guerre me transporte de rage. « La Prusse était bien tranquille chez elle. Les Français ont forcé l'Empereur à l'attaquer. Puis, suivant leur noble caractère, quand leur Empereur a été vaincu, ils l'ont renversé du trône. Et maintenant, par

pur orgueil, ils s'obstinent à une guerre folle, etc., etc. » Messe au Palais-Royal. Musique médiocre. Belle conférence de M. Legouvé. Commentaire de la lettre de la reine de Prusse, trouvée et publiée par M?r Dupanloup. C'est une lettre écrite par la mère du roi Guillaume, peu de temps après la bataille d'Iéna; protestation très digne et très noble contre les abus de la victoire. La musique et la conférence finissaient à peine, qu'il se fait une rumeur dans le vestibule; on apporte un blessé, un gendarme qui, en traversant la rue, vient d'être renversé par une voiture. Il a la jambe broyée. On range et on empile les chaises et les banquettes de la salle de concert, on y apporte un lit, et on fait immédiatement l'amputation.

Ai-je dit assez ce que sont les femmes de Paris au milieu de toutes ces misères, les trésors de dévouement, de courage et de bonté qu'elles prodiguent chaque jour? Je les vois à l'œuvre dans les ambulances, rivalisant de zèle avec les religieuses, se disputant les besognes les plus rebutantes, jouant leur santé et leur vie au contact de toutes ces horreurs, infatigables, intrépides, héroïques. Quel pêle-mêle de vertus sort tout à coup de cette nation en ruines !

Temps horrible toute la journée, un demi-dégel. Je vais faire une course, boulevard Ornano. Le bruit du canon ne cesse pas.

Lundi 9 janvier.

Journal officiel Enfin! une dépêche de Gambetta! datée de Lyon 23 décembre. Situation généralement bonne. Bourbaki et Chanzy dans de bonnes positions, avec des forces considérables, entre Bourges et le Mans. Faidherbe dans le Nord, Dijon évacué par les Prussiens. Dépèche de Faidherbe à Gambetta : il a battu les Prussiens à Bapaume. Autre dépêche à l'agence Havas, plus détaillée, mais moins sûre. Pas un mot de Frédéric- Charles.

Rapport militaire. Le bombardement a continué avec fureur, surtout cette nuit. Il est tombé une quantité d'obus au Panthéon, à Saint-Sulpice, au Luxembourg. Quatre enfants tués à l'hôpital de l'Enfant-Jésus !

Temps affreux. Neige fondue. Froid.

Les nouvelles de ce matin donnent courage à tout le monde. La population ne s'effraie pas du bombardement. Les habitants des quartiers menacés commencent à émigrer vers le centre.

Mardi, 10 janvier.

Au Journal officiel, deuxième dépêche de Gambetta, arrivée par le même pigeon que celle d'hier. Elle développe la situation des armées. Des passages omis contiennent, parait-il, des détails plus précis. Récit d'un événement tragique arrivé à Lyon : un capitaine de la garde nationale assassiné dans un club. Gambetta H. 14

considère la situation générale comme très bonne. Chanzy et Bourbaki font une manœuvre dont on attend d'excellents résultats.

Rapport militaire. Protestation du Gouvernement contre le bombardement des hôpitaux et des ambulances. Les serres du Jardin des Plantes détruites; le Luxembourg menacé.

A onze heures, je vais chez notre ami le docteur Vignolo, qui demeure rue Madame, et dont le quartier est labouré depuis deux jours par les obus. A la sortie du Carrousel, sur le pont des Saints-Pères, je rencontre une file de charrettes, chariots et fiacres tout pleins de meubles, matelas, batteries de cuisine : une émigration complète. Ce sont les habitants des quartiers bombardés qui viennent chercher un asile sur la rive droite. Sauf ce défilé, la rue des Saints- Pères, la rue Taranne, la rue du Dragon ont leur physionomie ordinaire. Rue du Oindre, un homme entasse des malles sur une voiture à bras. Je lui demande s'il tombe des obus. Il m'indique une maison dans la ruelle Carpentier, n° 5. Dans l'allée de cette maison, deux commères me racontent que cette nuit un obus est entré dans une mansarde et a emporté le fauteuil et les habits du locataire, qui sont allés tomber rue du Vieux-Colombier. On me montre une jambe du pantalon d'uniforme de cet homme. D'autres obus peuvent arriver à chaque instant; mais personne n'y songe.

Je trouve M. et Mme Vignolo. Ils refusent notre hospitalité que je viens leur offrir. Ils iront coucher dans un hôtel, rue du Mail. L'avant-dernière nuit ils se tenaient

prêts à descendre dans leur cave. Ils me signalent les endroits les plus maltraités de leur voisinage. J'y vais de suite. Rue Madame, 30, dans une fonderie de caractères, on voit le trou d'un obus dans le toit. Tous les carreaux sont brisés et le plafond enfoncé. N° 39, une maison magnifique, toute neuve, l'hôtel Belzunce, bâti sur l'emplacement de l'ancien théâtre Cobino : la façade est tatouée; un tuyau de descente aplati, toutes les vitres en éclats. Dans la maison voisine, 41, au coin de la rue de Fleurus, un curieux spectacle : un petit logement au premier, composé de deux chambres séparées par un escalier de boutique. Un obus est entré par un coin de l'une des chambres, près du plafond, a fait sauter la cheminée, la glace, la commode, brisé les meubles, traversé deux matelas, a rebondi contre la cloison, l'a percée, a traversé l'escalier, est passé dans la deuxième chambre et est sorti par le mur. Dans la première pièce tout est littéralement broyé. J'emporte un petit morceau de miroir grand comme le pouce. C'est la plus grosse épave de ce désastre. Ces deux chambres sont habitées par un peintre, sa femme et sept enfants. Toute la famille était descendue à la cave une demi-heure avant l'explosion.

Dans l'église Saint-Sulpice, un obus est entré de biais dans la coupole de la chapelle de la Vierge. Le trou est assez net. Des écorchures ont éraillé les peintures de la coupole; deux autres obus sont restés dans la toiture. Au maitre-autel, un mariage de première classe, avec les fauteuils de velours et le luminaire des grands

jours! Un autre mariage dans une chapelle!... Le Gouvernement devrait doter les gens qui se marient dans des temps pareils. JEs triplex!

Le canon ne cesse de gronder; on dit que, cette nuit, les Prussiens ont bombardé avec furie le quartier Mouffetard. Les extraits de la presse allemande, publiés ce matin par le Journal officiel, sont le commentaire le plus clair de tout ce tapage. La Gazette de Silésie, dans un long et lourd article, donne le programme du bombardement. Jamais on n'a prémédité et perpétré plus froidement de plus sauvages cruautés : « Il est facile de prévoir quelle sera V impression de Paris, quand les habitants des faubourgs viendront demander l'hospitalité aux habitants plus aisés du centre de la ville, » Eh bien ! sinistres pédants, toute votre psychologie est en déroute. L'impression de Paris est la colère, et nullement la frayeur. Chaque obus qui tombe sur Paris depuis cinq jours enfonce plus avant dans les cames la haine contre vous et la résolution de se délivrer de vous. Quand les habitants des faubourgs ne pourront plus rester chez eux, ils viendront chez nous, et ils seront les bienvenus. Et c'est peut-être dans la culasse de vos canons maudits et dans le culot de vos abominables engins que se fait le mélange et l'amalgame social qui rendra plus compacte et plus invincible cette unité de la France que vous prétendez briser. Une chose me réjouit et me fait espérer malgré moi; c'est de voir combien, depuis quelque temps, se sont trompés ces gens qui ne se trompent jamais. Ils se sont trompés quand ils ont

cru la guerre finie à Sedan, après la prise de l'Empereur; trompés quand ils ont cru que Paris ouvrirait ses portes à leur première fanfare; trompés quand ils ont cru que la France se laisserait piller et violer sans résistance; trompés quand ils ont cru que la populace renverserait le Gouvernement au bout de huit jours de siège ; trompés quand ils ont cru l'affoler par de fausses nouvelles; trompés quand ils ont spéculé sur l'effet psychologique de leurs assassinats. Je ne sais comment finira cette horrible guerre; mais elle doit commencer à inquiéter un peu ces psychologues fourvoyés.

Conseil de l'Ordre. Je n'y apprends aucune nouvelle. J'organise un service de secours pour le cas où les obus arriveraient jusqu'au Palais. Je fais mettre des baquets dans la bibliothèque.

On dit que nos soldats ont fait une reconnaissance heureuse sur le plateau d'Avron. Les Prussiens s'y établissent donc? On avait tant dit que cette position n'était tenable que pour nous! Et maintenant nous en sommes délogés, et ils commencent à s'y installer. On avait dit aussi que le bombardement de Paris était impossible, tant que l'ennemi n'aurait pas pris au moins deux forts. 11 n'en a pas pris un tteul, et les obus arrivent jusqu'au pont des Arts.

Ce soir à onze heures, place de la Madeleine, je viens d'entendre une canonnade épouvantable, et très distinctement le sifflement de plusieurs obus.

Mercredi, 11 janvier.

Le bruit du canon a duré toute la nuit. Les I quartiers du Luxembourg, de l'Odéon, du Panthéon I et du Jardin des Plantes sont toujours le point de ' mire des Prussiens. Les colonnes de la porte de ; l'École de droit sont écornées. Les projectiles pleuvent sur le Val-de-Gràce, la Salpêtrière, la Pitié, l'hôpital des Enfants. Ce ne sont point des boulets perdus. Tous ces établissements sont surmontés de dômes ou de tours, assurément notés avec soin sur les cartes allemandes. C'est donc le bombardement voulu et méthodique des malades, des blessés, des vieillards et des enfants; une tuerie classique et réglementaire.

Les extraits de la presse allemande publiés aujourd'hui sont plus odieux encore que leurs bombes. La Gazette de la Croix professe que « quand un peuple se rue sur un autre peuple, il faut qu'il l'extermine. Il y a assez longtemps que la grande nation les fatigue. Depuis mille ans elle vit de rapines. Si l'Allemagne possède le saint Georges qui doit terrasser ce dragon, il faut que saint Georges étrangle le dragon ». Dans ces extraits, de longs détails, embarrassés, sur les mouvements des armées dans l'Est. On s'étonne beaucoup que Werder ait évacué Dijon. Il avait cependant battu le général Grenier à Nuits. Ce Cremer est un homme nouveau , comme Chanzy, et plus imprévu encore. C'est, dit-on, un capitaine d'étalmajor, dont Gambetta a fait un chef d'armée. Les

journaux allemands paraissent inquiets des francstireurs. Ils parlent de complots formés à Versailles pour enlever L'état-major.

i heures. — Réunion Cochin au Grand-Hôtel. M. Guéroult demande des explications précises sur la couleur politique du Comité. Veut-on la République résolument et sans arrière-pensée? Les hommes qui le dirigent, par exemple M. Vitet et M. Dufaure, sont-ils résolus à agir pour fonder et maintenir définitivement la République? Cette interpellation directe et personnelle amène une admirable réponse de M. Dufaure. En quelques mots, il fait la revue de sa vie politique, dans ce langage sobre, correct, robuste, passionné et contenu, qui n'est pas à vrai dire, l'instrument de son éloquence, mais son éloquence elle-même, son caractère, son tempérament et tout son être. Tout s'enchaîne et se tient dans cette nature âpre, forte, rustique et violente jusque dans sa malicieuse finesse. Comme tous les grands orateurs, celui-ci a la voix de son talent, une voix de cuivre qui sonne le métal.

Le docteur Goussard parle encore, il parlera toujours, il parle trop et trop bien; purement, prétentieusement, sans charme. C'est un doctrinaire républicain, tendu et gourmé, absolu, tranchant, défiant, fait à point pour vous décourager de la République.

Guéroult, écrivain habile, parle avec aisance et aplomb, en journaliste qui sait les planches; d'un style pédestre, d'une voix et d'un esprit pointus.

M. Vitet a dit quelques mots, très simples et d*un bon accent. Lui et quelques autres m'ont paru accepter avec trop d'humilité les mises en demeure et les leçons rogues du docteur Goussard. La réunion va se compléter par des délégués recrutés dans les arrondissements ouvriers.

J'écoute M. Dufaure, qui cause avec M. Hébrard, rédacteur du Temps. Il est question du congrès qui se réunit à Londres pour la question de la mer Noire, et de l'invitation que, dit-on, Jules Favre aurait reçu de s'y rendre. Tous deux paraissent heureux de cet événement qui impliquerait la reconnaissance du Gouvernement français par l'Europe, et ils ne doutent pas que Favre ne parte pour Londres.

Au Journal officiel de ce matin, cinq ou six officiers et soldats de la garde mobile étaient mis à l'ordre de l'armée pour désertion à l'ennemi.

jeudi 12 janvier.

Le bombardement continue toujours sur les quartiers de la rive gauche. Le Panthéon, Saint-Sulpice, l'Odéon, le Yal-de-Gràce sont les édifices les plus menacés. Peu de personnes atteintes.

Depuis quelques jours on avait répandu le bruit qu'un général et d'autres officiers de l'état-major avaient été arrêtés pour crime de trahison. Le général Trochu dément ce bruit absurde dans une note irritée que publie le Journal officiel.

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Vendredi 13 janvier.

Toujours le bombardement. On dit que des obus sont arrivés jusqu'à la rue du Bac et jusqu'à l'Institut.

Circulaire de Jules Favre, sur l'invitation qui lui est faite d'assister au congrès de Londres. Il accepte; mais il déclare qu'il ne peut quitter Paris et ses concitoyens tant que durera le bombardement. Or, comme le congrès ne peut attendre indéfiniment et comme le bombardement ne fait que commencer, notre ministre risque fort de n'aller jamais à Londres. Cette réponse est puérile. Si le Gouvernement a un grand intérêt à se faire représenter à Londres, il faut qu'il le fasse. Si M. Favre ne peut pas quitter Paris, il y a à Bordeaux un homme qui représenterait la France avec plus d'autorité et plus d'utilité que lui dans une conférence : c'est M. Thiers. Pourquoi ne le cbarge-t-on pas de cette mission? La circulaire ne dit pas un mot de lui. Pourquoi donc? n'estil pas assez pur républicain pour servir la République?

Quant à l'invitation de lord Granville, elle est du 30 décembre. M. de Bismarck l'a gardée plus de huit jours dans sa sabretache, et l'a fait remettre à Jules Favre le 11 janvier! 11 est impossible de pousser plus loin l'insolence et le sans-façon vis-à-vis de {Angleterre; mais l'Angleterre est décidée à ne rien voir, à ne rien entendre et à ne rien sentir. Toute cette affaire, si grave, et qui pouvait être décisive, se complique d'une querelle d'allemand que Bismarck nous fait à propos de méfaiis d'avant-postes vis-à-vis de ses

parlementaires. C'est pitoyable et odieux; mais la circulaire de Favre ne relève que mollement tout cela. Il avait une occasion unique de clouer la Prusse et ses caries biseautées sur le tapis vert de Londres, de dénoncer à la fois et ses abominables cruautés et sa duplicité honteuse; mais- pour cela il fallait savoir ce qu'on voulait faire, et le ministre n'a pas l'air de le savoir. Il voudrait bien être à Londres sans quitter Paris : c'e>t difficile; mais ce qui ne l'était pas, c'était d'envoyer M. Tbiers à sa place. Personne n'aurait réclamé, ni la France, ni l'Europe.

Escarmouches sans importance autour de Paris.

Par les derniers pigeons, il est arrivé un assez grand nombre de dépêches. La famille Ducamp a reçu indirectement des nouvelles de Bruxelles et de Rouen.

Le docteur Vignolo vient nous voir avec sa femme, couchent dans leur cave, comme font tous les habitants de leur quartier. Le bombardement a continué avec rage toute la nuit.

Samedi, 14 janvier.

Au Journal officiel, un décret qui assimile aux veuves et orphelins des soldats tués à l'ennemi les veuves et les orphelins des victimes du bombardement. Ils seront secourus par l'État.

Une panique pareille à celle qui s'est produite il y a un mois à propos de la vente du pain. Beaucoup de boulangers n'ont pas reçu leur approvisionnement

ordinaire de farine. Chez d'autres, luut le pain a été enlevé dès le matin, et les clients n'en ont plus trouve. Ces embarras jettent l'inquiétude dans plusieurs quartiers. Il faut, je crois, les attribuer en grande partie au déplacement inattendu de la population des quartiers bombardés, qui a émigré sur la rive droite. Le Gouvernement publie un arrêté interdisant aux boulangers de vendre du pain à des gens étrangers à l'arrondissement. Ils devront exiger des chalands leur carte d'alimentation.

Je vais au Palais pour plaider une affaire née îles circonstances actuelles. Les directeurs du théâtre du Palais-Royal, fermé par arrêté de police depuis trois mois, veulent être affranchis du paiement de tous loyers pendant tout le temps que durera la prohibition d'ouvrir la salle. Une foule de procès analogues à celui-là vont être portés devant les tribunaux. L'affaire est remise, mon confrère Carraby étant parti ce matin avec une compagnie mobilisée. Visite boulevard Ornano. La population est tranquille. Il fait horriblement froid. Les femmes font queue à la porte des bouchers et des épiciers; les hommes devant les chantiers de bois où l'on débite les arbres qu'on vient de couper.

6 heures. — Mon frère vient de la rue Madame et du Panthéon. La population commence à prendre l'épouvante. Le bombardement a redoublé de violence. Pour la première fois les Prussiens canonnent Paris pendant le jour. Levesque dine avec nous. Coignet

220 LETTRES A l'X AMI

vient le soir. Il s'occupe activement des logements à fournir aux émigrants de la rive gauche. Je vais faire avec lui le recensement des appartements vacants de notre quartier.

Dimanche, 15 janvier.

Le canon a grondé presque toute la nuit. Ce matin il tonne avec rage. Il fait un froid atroce. On m'envoie une place pour le Théâtre-Français, où l'on donne une représentation pour l'anniversaire de Molière. J'hésite un instant. Cette comédie mêlée d'obus, avec intermèdes d'incendies et d'assassinats, les bruits et les rires du théâtre avec accompagnement de bombes, me donnent un peu le frisson. Cependant il faut tout voir, au temps où nous sommes. A une heure je m'achemine vers le Palais-Royal. Rue Richelieu, je rencontre une quantité de voitures de déménagement et de charrettes à bras chargées de meubles, suivies de femmes et d'enfants. C'est l'émigration qui continue. Des hommes portent à la main des flambeaux, des pendules, des cages, des lampes, toutes les somptuosités intimes de leurs pauvres ménages. D'autres ont sur le dos des crochets où est empilée leur petite provision de bois vert, surmontée du poêle et de son tuyau. Tout ce monde fugitif grelotte sous le fardeau; mais pas une plainte, pas un murmure. Un silence farouche. Sous les galeries du théâtre, la queue des beaux jours, patiente et gelée, attendant son plaisir.

Au dedans une salle pleine. On joue le Dépit amoureux et Amphitryon. Voilà bien des gaîtés pour un jour de massacre; et on aurait pu trouver des dissonances moins brutales avec les tristesses du dehors. Mais Marinette et Gros-René sont des drôles si amusants et si vrais; Sosie et le fabuleux Amphitryon parlent avec tant d'esprit notre vieille langue claire et sonore, que pendant deux heures l'on ne pense plus guère aux Prussiens et à leur stupide ferraille. C'est la revanche immortelle du génie français sur ces pédants sinistres. La France a produit des Bismarck, des Moltke et même des Krupp. Elle en pourra produire encore; mais l'Allemagne tout entière, même avec les contingents du Schwerin et de Schauenburg-Lippe, n'enfantera jamais un Molière.

Plus va cette guerre, plus elle fait de ruines, plus on en découvre la cause lointaine et profonde : c'est la jalousie féroce de cette race du Nord contre la radieuse civilisation de la France. Notre soleil et nos vives couleurs de pourpre les aveuglent. Notre langue claire et sonore les étourdit. Notre liberté les épouvante; ils la voudraient étrangler. Ils s'irritent de notre intarissable richesse qui grandit à iravers nos révolutions. Les fruits de notre terre, les œuvres de nos arts, les finesses de notre goût, les renaissances indomptables de notre prospérité, la lumière de notre ciel, la clarté de notre génie, tout les offusque et les offense. Les magnificences imprudentes auxquelles la Krance les a conviés, il y a trois ans, ont mis le comble

à leur rage et aiguisé leurs convoitises. Ils nous ont apporté toutes les souillures. Après s'être payé Paris, ils veulent se le donner. Ces Tartufes de psychologie crient à la corruption et ils ne sont poussés contre la France que par les démangeaisons de leur brutale lubricité... Me voilà bien loin d'Éraste et de Yalère.

Après le Dépit amoureux et Amphitryon, Coquelin récite de très beaux vers de M. Gondinet, un à-propos patriotique greffé sur un éloge de Molière. Cette belle poésie, bien dite, par une voix jeune et vibrante, produit le plus grand effet.

Soir, visite aux Colmet. Le doyen reste à l'École de droit avec la plupart des professeurs, malgré les obus et les bombes. Aujourd'hui même un obus est tombé au milieu du grand amphithéâtre.

Lumli. 16 janvier.

Ambulance du Palais. Nos malades sont en assez bon état.

Midi. — Avec M. Drouais, je fais le recensement des logements du quartier qu'on peut donner aux émigrants des quartiers bombardés. Nous trouvons partout beaucoup de bonne volonté.

Rue Vivienne, hier, j'ai vu marchander un lapin : 45 francs.

Pluie à verse, dégel.

Le bruit du canon ne cesse pas depuis avant-bier. On dit que le fort d'Issy est sérieusement emdommagé.

Le Journal officiel donnait ce matin de nombreux extraits de la presse allemande. Les mouvements de nos armées inquiètent vivement l'Allemagne. Le général Bourbaki manœuvre dans l'Est, entre Belfort et Nancy, avec des forces considérables. Chanzy est du côté de Vendôme. Faidherbe dans le Nord. Onze camps sont formés sur différents points de la France. Une nation qui se défend ainsi mérite cependant de se relever et de vivre !

Mardi, 17 janvier.

Toujours le canon. Pourtant cette nuit a été moins bruyante. Le Journal officiel donne depuis quelques jours, jour par jour, la statistique des victimes du bombardement : on peut compter en moyenne vingt personnes par jour tuées ou blessées. Les femmes et les enfants sont en majorité dans ce nécrologe.

Nous payons notre loyer comme nous l'avons fait pour le ternie d'octobre; mais les gens qui font comme nous sont rares : une sorte de phénomène et de curiosité civique. Beaucoup ne peuvent pas payer, mais beaucoup d autres le pourraient et s'en dispensent par toutes sortes de raisonnements ingénieux. Ma foi, advienne que pourra! Nous avons encore dans noire tiroir quelques milliers de francs qui nous mèneront bien jusqu'à la fin du siège. Après, nous verrons. Toutes les conditions de la vie seront désormais tellement changées qu'il est oiseux de rien prévoir et de rien ménager. L'argent

g?â LETTRES A UN AMI

n'est rien en ce moment, si ce n'est comme agent d'alimentation. La viande coûte 5 à 6 fr. la livre; un chou, 5 fr.; un lapin, 40 fr. ; les pommes de terre, 25 et 30 fr. le boisseau; le beurre, 35 fr. la livre; un œuf, 30 sous. Dans des temps pareils, à quoi bon raisonner et chercher à prévoir? Et d'ailleurs, qui de nous a chance sérieuse de vivre encore dans trois mois?

Pendant que je suis en veine de jeter l'argent, je porte au Trésor, pour ma mère, mon frère et moi, deux cents francs destinés au soulagement des familles qui fuient le bombardement. ïln Anglais, sir Richard Wallace, le fils du marquis d'Hertford, est resté à Paris depuis le commencement de la guerre. Il a donné déjà près d'un million pour secourir les misères qu'elle a causées. C'est encore lui qui s'est inscrit le premier pour venir en aide aux victimes du bombardement. Il a souscrit pour cent mille francs. Outre tout l'argent qu'il a donné, sir Richard a établi une grande ambulance dans son hôtel, la maison si connue qui fait le coin du boulevard et de la rue Taitbout. Voilà un homme qui repose des Guillaume et qui console des Bismarck; c'est la revanche de l'humanité. Beaucoup de Parisiens portent leur carte chez M. Wallace. Je lui porte la mienne « pour ma part de reconnaissance comme Français et comme habitant de Paris ».

En sortant du ministère des Finances, je rencontre Ernest Picard. Il me prend le bras : « Montez donc chez moi, me dit-il; qu'est-ce que vous venez faire

ici? — Vous apporter un peu d'argent pour les bombardés. — Ah! c'est beau. Montez donc; êela me fait du bien de voir de temps en temps des hommes de bon sens. — Comment! vous en êtes là? Eh bien! et nos affaires? Où en sommes-nous? — Nous en sommes à la fin, me répond-il avec un geste de désespoir comique et son large sourire moqueur. — Comment, à la fin? Mais vous me bouleversez. Les Parisiens ont plus d'espoir que jamais. Est-ce que vous avez reçu de mauvaises nouvelles aujourd'hui? — Non, nous n'avons rien reçu; mais, mon cher ami il n'y a plus de quoi manger. — Mais si, pour un mois au moins. — Un mois? dites huit jours. Qui vous fait dire un mois? » — Je lui raconte alors qu'avant-hier j'ai rencontré Pâturai, l'agent des fariniers, l'homme le mieux placé pour connaître notre stock de blés et de farines, qu'il m'a affirmé que nous avions du pain assuré jusqu'à la fin de février. Sur ces entrefaites, et comme tout en causant nous montions le grand escalier, nous arrêtant à chaque marche, survient Albert Liouville. « Allez donc chez ce M. Pâturai, lui dit le ministre; demandez-lui sur quoi il se fonde pour croire cela. » — Liouville s'en va. — « Mais enfin, dis-je, en reprenant la conversation, les Prussiens ne sont pas plus à leur aise que nous? — Ah! bah! ne croyez donc pas cela; ils ne manquent de rien. Quant à nous, c'est la fin. Moi, il me semble que je suis ici dans un sépulcre. La population est admirable; mais les gouvernants! » — Mais, lui dis-je, on va commencer une grande u. 15

affaire. Il y a dans Paris des mouvements de troupes de tous côtés. — Oui, peut-être, mais ce n'est pas à présent qu'il fallait agir. » Tout en causant, nous étions arrivés par des dégagements intérieurs dans le cabinet du ministre. Il sonne. Deux personnes se présentent : le chef du cabinet dont je ne me rappelle plus le nom, et un jeune homme d'une trentaine d'années, que Picard me présente, M. Vavin, qui liquide la liste civile de l'Empereur, comme son père a liquidé celle du roi Louis-Philippe. — « Ah! tenez, on a trouvé des choses curieuses aux Tuileries; voilà deux caisses pleines de bijoux, de décorations, d'ordres. » Et il me montre deux paquets enveloppés et ficelés, déposés sur un canapé. En même temps, M. Vavin lui remettait des notes, également trouvées dans les papiers de l'Empereur, et relatives au général Charras et à d'autres. Picard lit tout haut la note sur Charras, qui le représente comme un officier modeste, laborieux et capable. Puis il lit aussi tout haut le rapport militaire de la journée que lui remet son chef de cabinet. Il congédie ses deux interlocuteurs, ayant, leur dit-il, à causer un instant avec moi.

« Eh bien! lui dis-je, je m'en vais désolé! Quand je vous ai rencontré, j'étais plein de confiance; mais si le Gouvernement tout entier" pense comme vous, tout est donc perdu? — Oh non! tout ce qui se passe en France est fort beau, et on en viendra à bout, mais c'est nous, ici, qui paierons pour tout le monde. C'est cependant étonnant, ce qui s'est fait, seulement dans ce ministère.

Si vous saviez toutes les ressources qu'on a inventées pour faire de l'argent! » Nous causons encore quelques minutes. Je me lève, malgré les instances qu'il fait pour me retenir, car je suis évidemment un intermède et une distraction bienvenue pour ce pauvre sceptique ennuyé et dégoûté. — « Vous voulez vous en aller, décidément? Ah! Eh bien! et la conférence de Londres? Favre finira par avoir son sauf-conduit. Que pensezvous? Croyez-vous qu'il doive aller à Londres? — Non, lui dis-je; dans les circonstances actuelles, je ne vois pas ce qu'il y pourrait faire. — Comment, vous n'êtes pas d'avis qu'il parle? — Ma foi non; mais pour avoir à cet égard une opinion arrêtée, il faudrait savoir beaucoup de choses que je ne sais pas, et que vous savez. — Peuh! » reprend mon gros homme avec sa mine à la fois chagrine et railleuse, « je lui conseille d'accepter le sauf-conduit. // le mènera toujours bien jusqu'à Versailles, et il s'arrêtera là pour traiter. » En ce moment le chef du cabinet rentrait. Je tendis la main à Picard, et je descendis lentement l'escalier, croyant rêver, cherchant à bien retrouver et retenir chaque mot de cette conversation imprévue, consterné de ce que j'avais entendu, et du découragement profond qui parait régner dans ces régions. Je note vite ce qui est resté dans ma mémoire. Peut-être un jour ce souvenir et cette impression du moment auront-ils leur petit intérêt.

Avant d'aller au ministère, j'avais présidé le Conseil de l'Ordre. J'avais vu là une àme de citoyen plus fortement trempée. M. Dufaure nous parlait de son fils qui

va partir encore une fois dans une compagnie de guerre, et de son gendre, M. de Monicault, qui est nommé d'hier commandant d'un bataillon de marche. « Ces jours derniers, ajoute-t-il avec sa simplicité rustique, j'ai reçu une dépêche de mon second fils qui est avec sa mère, en Saintonge. Le pauvre enfant me demande la permission de s'engager. — Eh bien! dit Victor Lefranc, lui avez-vous répondu? — Mais sans doute. Je lui ai répondu que je ne m'y opposais pas. C'est un grand sacrifice; mais que voulez-vous? J'ai foi au succès. Ce n'est pas pour moi un raisonnement, c'est une intuition, une religion : nous réussirons. J'ai été très content de la demande de mon fils, parce qu'elle me fait voir quel est le courant des idées dans le pays. » — Voilà des âmes civiques, et s'il y en avait beaucoup en France de cette trempe, comme la République serait vite fondée, et pour longtemps!

Mercredi, 18 janvier.

Garde civique.

Au Journal officiel, un décret qui ordonne, à partir de demain, le rationnement du pain. 300 grammes par personne, 150 pour les enfants au-dessous de cinq ans. Voilà plus d'un mois qu'on aurait dû prendre cette mesure. On dit que le rationnement ainsi réglé nous fait gagner plus de trente jours et permet d'attendre jusqu'au 20 février. Quelle chose étrange de vivre depuis deux mois avec cette famine à courte échéance! C'est bien

Paris, c'est bien la France qui en est là? Chaque matin, il faut que je me tâte l'intelligence pour être à peu près sûr que je ne suis pas fou.

Depuis quelques jours, le pain est un peu plus que bis et un peu moins que bon. Beaucoup se plaignent de ne pouvoir le digérer. Le nôtre, cependant, est passable, mais il va falloir changer de boulanger; chaque maison aura son fournisseur désigné par la mairie.

Pendant que chacun se serre le ventre et pèse ses bouchées, une note ridicule du Journal officiel nous apprend que la ménagerie du Muséum ne manque de rien; que les quatre éléphants mangent à trompe-queveux-tu; que l'hippopotame digère cà souhait, et que les singes seuls sont un peu souffrants. Allons, tant mieux!

Toute la journée, au poste, nous sommes assaillis de demandes de secours sous toutes les formes. Des femmes qui ont faim, des enfants qui ont froid. Il est vrai qu'en une heure on nous apporte deux citoyens ivres-morts, habillés et armés aux frais de la République, et partant en guerre pour la défendre!

Depuis hier, il se fait dans Paris un mouvement militaire énorme. Aujourd'hui, il passe une quantité considérable de canons et de caissons sur le boulevard. Tout se dirige vers l'ouest, du côté des Champs-Elysées et de Neuilly. Le temps est pluvieux et doux.

Ce matin, je suis allé aux obsèques de Charles Oustalot, le neveu de M. Ferrier, un des vieux amis de mon père. Vers quarante ans, ce brave et doux

Oustalot s'était fait prêtre. Il est mort d'une fluxion de poitrine, à l'hôpital des Enfants dont il était aumônier.

Le service se faisait dans la petite église de la rue de Rennes. Trois convoi< s'y sont succédé au bruit du canon qui ébranle tout le quartier. La rue Saint- Placide a été souvent atteinte par les obus, ces jours derniers. Aujourd'hui, le bombardement est moins violent.

Jeudi, 19 janvier.

Au Journal officiel, proclamation du Gouvernement, courte et énergique, se terminant par ces mots : Souffrir et mourir s'il le faut, mais vaincrei Ordre du général Leflo annonçant que le gouverneur prend le commandement de l'armée et que toutes les troupes de la place passent sous les ordres du ministre de la Guerre. Nous voici encore une fois en campagne.

A midi, je descends de chez- moi. Le portier m'arrête tout radieux : 11 vient de voir passer un troupeau de bœufs! deux cents bœufs au moins! Des bœufs pris aux Prussiens à Montretout. car on a pris Montretout, ce matin.

J'entre au poste de la garde civique. De bonnes nouvelles circulent. On se bat depuis ce matin. Nous marchons sur Versailles. Jusqu'ici tout va bien.

/ heure. — Je vais à la mairie. Fne foule énorme remplit la rue. Un jeune homme lit à haute voix 1 affiche officielle. Nos troupes se sont emparées de

Montretout, Buzenval, la Jonchère. A chaque mot, un animal couvre la voix du lecteur en aboyant : Vive la République! Vive la République! On se querelle, on se bouscule. Ce qu'on entend le moins, c'est justement la seule chose qu'on dût écouler. Grande agitation sur le boulevard. Je rentre, je sors, je ne tiens pas en place, comme dans les grands jours. Je vais au ministère de l'Intérieur, puis à la mairie du VIIIe arrondissement. On ne sait rien de plus qu'à midi.

Champs-Elysées. Place Louis XV, je rencontre Denorniaudie, Manceau, Brélillon. Tout le monde parait plein d'espoir. Brétillon, un conseiller d'État, assure que Chanzy, après de très grands succès, est arrivé 1res près de Paris.

o heures. — On dit que les nouvelles sont moins bonnes; une partie de nos troupes se serait repliée.

Je vais diner chez ÏNicolet. Ribot vient nous dire que les bulletins du soir sont très mauvais. Georges Nicolet va aux nouvelles et rapporte la même impression.

10 heures. — Le boulevard est très agité; on lit à haute voix les dernières dépêches. Ce matin nous étions maitres de toutes les hauteurs de la Jonchère et de Montretout; mais... à la fin du jour, l'ennemi a fait converger sur nous ses réserves et une artillerie formidable. Il est devenu prudent de se concentrer en arrière des positions prises le malin. Toujours la même histoire, écrite une fois pour toutes au commcn-

cernent de cette guerre : cela ressemble vraiment à une gageure.

Il est arrivé tantôt un pigeon; mais, d'après les rumeurs qui courent, il n'apporte pas de bien bonnes nouvelles.

Vendredi, 20 janvier.

Je pars à neuf heures pour l'ambulance du Palais, supposant que l'on irait chercher des blessés. Je parviens à grand'peine, avec le docteur Martineau, à organiser une expédition. Nous partons à midi, MM. Robert, Thureau, Martineau et moi, dans une méchante calèche; deux fourgons de chemin de fer nous suivent. Après avoir dépassé l'Arc de Triomphe de l'Étoile, nous trouvons, à notre grande surprise, un parc d'arlillerie massé sur l'avenue de Neuilly, les chevaux au piquet. On ne fait donc plus rien aujourd'hui? Et cette grande campagne, annoncée solennellement, se sera bornée à une demi-journée? Pas un coup de canon, aucun bruit de guerre. Quelques cavaliers allant vers Paris, tranquillement, au pas, le cigare à la bouche.

Au pont de Neuilly, nous rencontrons le régiment des mobiles de la Vendée. Tous ces hommes sont affreusement sales, couverts de boue, harassés. Ils sont affublés de peaux de moutons. On dirait un défilé de Celles ou de Gaulois. Ils cheminent lentement, gravement, avec cet air triste et résigné du soldat

breton. Ni chants, ni rires, ni plaintes, ni jurons, pas un mot. Si ce n'est qu'ils ne bêlent pas, on croirait voir un troupeau; les officiers marchent dans le rang, le bâton à la main. Ce retour a l'air si triste que nous n'osons interroger personne.

Au bout du pont de Neuilly, nous tournons à gauche, le long de la Seine. Nous allons au pas. La route est obstruée par les troupes qui rentrent à Paris. Nous croisons le 8e bataillon des mobiles de Paris. J'aperçois André Colmet; il est en bon état, solide, le teint animé, portant son bagage avec l'aisance et l'insouciance d'un troupier du bon temps où nous avions une armée. Il nie dit que son bataillon n'a pas été engagé. Plus loin, dans le dernier peloton, René Millet. Le pauvre garçon est bien las; sa nature fine et distinguée n'est pas faite pour ces violences de la guerre. 11 s'est engagé par conscience, par devoir, malgré ses titres d'honneur universitaires, qui l'exemptaient du service. Il fait son métier de soldat sérieusement, courageusement, sans illusions et sans enthousiasme. Les jeunes gens comme lui sont les vrais héros de cette lugubre guerre.

Nous rencontrons ensuite deux régiments de garde nationale de marche. M. Prestat, notaire, à cheval à la tête de son bataillon.

Nous longeons ces charmantes propriétés qui bordent la Seine. Les clôtures sont brisées, les arbres coupés, les gazons sont des fondrières. Les volets des maisons sont fermés; c'est un aspect lamentable.

Sur l'indication d"un passant, je me rends vers un hangar dans une usine. Je trouve un garde national, un jeune homme, couché sur une table, entouré de camarades et soutenu par un chirurgien. Il est baigné de sang. Le chirurgien et un des hommes qui l'assistent en sont également couverts. On me raconte que le blessé s'est donné trois coups de couteau dans le cœur sans qu'on en sache le motif. Voilà une étrange fantaisie : se tuer un jour de bataille! Je laisse là le pauvre homme, comptant le prendre au retour. Nous nous arrêtons à Suresnes. On nous indique une usine où l'on a déposé des blessés. Il y en a une douzaine dans un grand atelier; les uns assis, les autres couchés par terre sur des matelas. Un sous-intendant militaire nous donne quelques renseignements sur le combat d'hier. L'insuccès de l'attaque sur Buzenval et la Bergerie parait avoir décidé l'évacuation de Montretout qui avait été pris le matin et gardé toute la journée. Dans le pays, on ne parait pas d'ailleurs considérer la retraite comme une défaite, et on ne croit pas que le nombre des tués et des blessés soit très considérable. Parmi les soldats réunis dans cette salle il y a des hommes de la ligne et des gardes nationaux. L'un de ces derniers, qui est de Bellevile, est manifestement ivre. Il prétend qu'il a été blessé au pied d'un éclat de pierre et il a coupé son soulier; mais je le soupçonne fortement d'avoir passé le temps de la bataille au cabaret, ou dans la cave, comme Sosie.

Nous restons une heure dans le bureau de M.Mosnier,

chef d'une grande usine de teinturerie. Les chevaux reposés, on hisse à grand'peine les blessés dans les fourgons, avec le secours d'une douzaine de brancardiers solides que nous trouvons là. Nous repartons à qualre heures. En arrivant près de la porte Maillot, nous trouvons un tel encombrement de troupes et de voitures, qu'après avoir attendu un quart d'heure nous tournons à gauche pour trouver un accès plus facile par la route de la Révolte. Cette petite chapelle Saint- Ferdinand, élevée à la mémoire du duc d'Orléans, elle est restée là, seule debout, comme une tombe dans un cimetière, au milieu d'un désert jonché des ruines de tontes les maisons abattues dans la zone militaire. A la porte des Ternes, près d'une demi-heure d'attente. Le pont-levis est engorgé de voitures et de troupes. Enfin, à cinq heures et demie, nous passons la porte. Nous sommes dans Paris, il fait presque nuit. Il tombe une grosse pluie tiède; nous rapportons neuf blessés couchés, en deux étages, dans nos fourgons. Les pauvres gens doivent être gelés.

Je me fais descendre au coin de la rue de Penthièvre. Je cours chez Mme Heude pour savoir ce qu'est devenu son fils Henri qui est capitaine d'une compagnie de marche. Je le trouve très animé, fatigué, fiévreux, mais sain et sauf. Il a été engagé pendant toute la journée d'hier; c'est sa compagnie qui est entrée dans le parc de Buzenval. Il a couru les plus grands dangers, et son fourrier, un jeune homme de dix-neuf ans, a été tué à ses côtés.

Je vais chez Mme Colrael et chez Mme Ballot donner des nouvelles des jeunes gens. Rentré chez moi à six heures et demie, trempé, et très fatigué.

Samedi, 21 janvier.

Au Journal officiel, un rapport militaire sur la bataille du 19, très confus, très maladroit. Il y est parlé d'une route obstruée par une colonne d'artillerie qui s'était égarée... Une colonne d'artillerie française, sortant de Paris, et s'égarant entre Argenteuil et Nanterre!!!

Une dernière dépêche du général Trochu, où il dit qu'il va demander un armistice de deux jours pour enterrer ses morts! « Cela exige beaucoup de temps, dit-il, beaucoup d'efforts, il faut beaucoup de brancardiers, et des voitures solidement attelées. » Pour faire croire à un immense désastre de notre armée, M. de Bismarck n'a pas autre chose à faire que de publier ces bulletins, sans y rien ajouter.

Les nouvelles de province sont mauvaises. Chanzy a été battu. On lui a pris douze canoqs et 10 000 hommes. Il est en retraite sur Mayenne. Bourbaki paraît avoir remporté des succès du côté de Belfort.

Ambulance du Palais-Royal : beaucoup de blessés. Un garde national, M. Perelli, pianiste de grand talent, amputé d'un bras. — Une nouvelle affreuse. Regnault, ce jeune peintre, l'honneur et l'espoir de notre École, 1 auteur du portrait du général Prim et de cette Salomé

qui a fait tant de bruit il y a quelques mois, mort! Tué par une balle prussienne!

Paul Ducamp est venu chez ma mère. 11 s'est bravement battu. C'est son bataillon qui a pris Montretout et s'y est maintenu toute la journée. Paul a eu son képi traversé par une balle.

Et quand je songe que demain peut-être tous ces braves enfants retourneront au feu! La mort qui les a épargnés une fois les manquerait-elle encore? Quelles horreurs! Grand Dieu! Ces pauvres mères sont admirables; mais combien survivront à ces effroyables épreuves!

Dimanche, 22 janvier.

Cette fois, nous sommes bien perdus. Il me faut du courage pour écrire ce journal d'angoisses; mais j'irai jusqu'au bout. Chaque heure amène une honte et un danger nouveau. Puisque Dieu nous a condamnés, qu'il nous épargne au moins cette lente agonie. Finissons-en tout de suite et mourons.

Ce malin, au Journal officiel, le Gouvernement annonce que le général Vinoy est nommé commandant en chef de l'armée de Paris. Le litre de gouverneur de Paris est supprimé. Quant au général Trochu, il reste Président du Gouvernement de la Défense nationale.

Le Journal officiel contient, en outre, une série de dépêches des armées de province. Il en résulte que l'armée de la Loire est en pleine déroute et que le

général Chanzy est en retraite, sans qu'on indique môme dans quelle direction.

Le journal ne dit rien ou presque rien des opérations de Bourbaki.

A dix heures, je vais au poste de la garde civique, où nous étions convoqués. J'apprends là que, la nuit dernière, la prison de Mazas a été envahie par une troupe de 5 à 6 000 gardes nationaux de Belleville; que Gustave Flourens et quelques autres chefs de bandes ont été délivrés et que l'on s'attend à une insurrection pour aujourd'hui.

Rentré chez moi, Levesque me lit un article des Débats contenant le compte rendu de ce qui s'est passé dans les clubs hier soir. On y a applaudi des discours abominables et ou s'est donné rendez-vous pour aujourd'hui à midi sur la place de Grève, afin de s'emparer de l'Hôtel de Ville et de jeter à bas le Gouvernement. Au moment où nous achevions cette lecture, nous entendons battre la générale. Nous descendons sur le boulevard où nous rencontrons plusieurs camarades du Palais. On dit que le bataillon de Belleville attaque en ce moment l'Hôtel de Ville. Notre quartier est tranquille. Un bataillon de garde nationale de marche monte le boulevard vers la Bastille. Au bout d'une heure on commence à voir des curieux qui reviennent de l'Hôtel de Ville. D'abord Bellomayre, qui était sur la place, a vu les gardes nationaux tirer sur l'Hôtel de Ville, les uns de la place même, les autres des maisons faisant le coin de la rue Victoria. Puis If. Weypert, qui arrive de la Tour Saint-Jacques, nous dit que

tout parait terminé, mais qu'il y a eu des blessés et des morts.

Il faut ajouter que toute la nuit et toute la journée le bruit du canon n'a pas cessé. Saint-Denis est bombardé avec rage. Cette fois encore il y a une connivence manifeste entre les violences du dedans et les attaques du debors.

Ce matin, je suis allé avec la garde civique à Notre- Dame de Lorette, aux obsèques de deux gardes de notre bataillon de marche, tués à la bataille du 19. Les deux cercueils étaient placés côte à côte dans le chœur. L'assistance était nombreuse et recueillie.

Lundi, 23 janvier.

— Toujours le canon.

A 9 heures. Service funèbre à Saint-Sulpice : M. Gauthier la Chapelle, avocat, un de nos doyens, très peu connu au Palais et que je n'ai jamais vu. Trois enterrements en môme temps. La mortalité a été effrayante cette semaine. Outre l'obus qui a percé, il y a quinze jours, la coupole de la chapelle de la Vierge, un autre est tombé dans la nef la semaine dernière. Il a fait son trou un peu au-dessous de la voussure de la dernière fenêtre à droite de la nef, avant le transept. — Visite chez le docteur Vignolo. Il couche maintenant dans son cabinet, dont il a blindé les fenêtres avec des matelas. Ce quartier reçoit toujours chaque nuit une grande quantité de bomhes. Tout le monde y va

cependant, et moi comme tout le monde, sans penser un instant qu'on peut n'en point revenir.

Ambulance du Palais. On me remet encore un billet de mort (le troisième depuis avant-hier). C'est un avocat, Léon Guillard, qui a été tué l'autre jour à Buzenval. Je ne le connais même pas de nom; mais il est mort en faisant bravement son devoir : la place du bâtonnier est près de son cercueil. J'arrange dans ma tête quelques mots que je me propose de dire sur la tombe de ce pauvre garçon, et à trois heures je m'achemine rue de Bruxelles, à la maison mortuaire. Dans l'appartement, je trouve M. Hubbard, frère d'un de mes confrères, et un docteur, un petit homme à lunettes et à tous crins, à l'air important et affairé, qui était dernièrement maire d'un des quartiers de Paris; un type d'apothicaire démocrate. Dans l'assistance, plusieurs physionomies étranges; des chevelures démocratiques, des barbes sociales, des paletots du rite écossais. Le docteur va, vient, revient et s'agite. Il ouvre une porte. J'aperçois dans un salon, tout à plat sur le parquet, une bière sans aucun ornement, flanquée de deux croque-morts. On pari; nous trouvons dans la rue un piquet de garde nationale. J'avais décliné ma qualité, mais comme on ne m'avait pas invité à prendre place parmi les parents du défunt, je me mêle à la foule. Au cimetière Montmartre, nous faisons environ deux kilomètres dans une boue glacée. Puis on descend le corps dans la fosse, sans prêtre, sans prières, sans avoir fait aucune étape dans une église, un temple,

une synagogue ou une mosquée quelconque. Je voyais pour la première fois un enterrement civil dans toute sa brutalité insolente et bête. Mais comme l'homme est un abîme de contradictions, et comme les esprits forts ne sont d'ordinaire que des fanatiques plus intolérants que les autres, le docteur éprouvait le besoin d'adresser un discours à son mort. Ce petit homme s'élança donc sur la fosse, et, tirant de sa poche un gros cahier, il se mit, d'une voix de mélodrame, à vomir sur la dépouille du défunt d'insoutenables blasphèmes : « Si quelque chose pouvait prouver l'inanité de ce qu'on appelle les croyances religieuses, ce serait la vie et la mort de ce libre-penseur. La Divinité, comme la Royauté, a fait son temps dans ce monde, etc., etc. » A ces mots éloquents, j'éprouvai une démangeaison violente de jeter mon chapeau à la tête de ce petit bout d'athée; mais comme cela n'aurait rien ajouté au caractère imposant de la cérémonie, je me contentai d'écarter poliment mes voisins et de tourner le dos à l'orateur sacré, en attendant, pour partir, qu'il fût arrivé juste au milieu, au zénith d'une de ses plus belles phrases. En m'éloignant, j'entendis encore les éclats de sa voix lourde et pâteuse. Ce bruit de blasphèmes à travers les tombes faisait un effet étrange; et les mugissements du canon servaient de basse a ces sinistres sottises.

Mardi, 24 janvier.

Une proclamation du général Vinoy, honnête et assez ferme, sans aucun accent ni relief. Il invite les Parisiens à ne pas se faire d'illusions. Hélas! Il ne m'en reste pins aucune, ni sur l'issue de la guerre, ni sur les dangers de toute sorte qui nous attendent. Nous voici au bout de nos vivres. De toutes parts, on entend des plaintes désespérées sur le rationnement du pain et sur sa qualité. Nous sommes rationnés à 300 grammes par jour. Le pain est noir, ou du moins bis très foncé. Frais, il est pâteux et lourd; rassis, il s'effrite en poussière. La pâte est inégale, rugueuse, accidentée de toutes sortes d'ingrédients, riz, son, paille, avoine. Beaucoup de gens ne le digèrent pas. Quant à nous, nous le trouvons très passable, et nous n'en souffrons nullement. A partir de sept heures du matin, on fait queue à la porte des boulangers et beaucoup de personnes ne peuvent se faire servir. Plusieurs femmes de mon voisinage m'arrêtent dans la rue pour me demander de leur faire obtenir du pain. Je vais à la mairie. M. André me dit que Jules Favre est allé hier à Versailles et que les bases de l'armistice sont convenues. Quant aux vivres, notamment au pain, nous sommes à bout de ressources et nous mangeons sur les approvisionnements de larmée.

La population commence à avoir le sentiment de la situation. Mille bruits circulent dans les groupes qui encombrent les abords de la mairie. On dit que les départements sont dans une complète anarchie; que

Gambetta, en destituant les généraux, en cassant les conseils départementaux et en voulant imposer de vive force la République, a tout désorganisé et tout perdu; que, devant ces violences, les Bretons ont déserté en masse l'armée de Chanzy. A Bordeaux, on aurait proclamé Henri V, ou le comte de Paris, peut-être tous les deux, l'un adoptant l'autre. Les princes d'Orléans paieraient une partie de l'indemnité de guerre aux Prussiens. Moyennant le rétablissement de la Monarchie, la France garderait l'Alsace et la Lorraine, mais céderait peut-être l'Algérie... Je note tous ces bruits sans en croire aucun, comme échantillon et comme souvenir de l'état des esprits.

Quant au Gouvernement actuel, le voici livré à toutes les insultes. Ineptie, imprévoyance, lâcheté, trahison!... 11 n'a rien vu, il n'a rien su, il n'a rien fait. Jules Ferry surtout est l'objet des invectives populaires. G'est lui, en effet, qui tient le sac aux farines; et c'est à lui que des gens affamés doivent s'en prendre d'abord. Gomme M. Haussmann doit rire, là-bas, dans sa villa de Nice, à l'ombre de ses pins-parasols!

Depuis dimanche, des corps de troupes nombreux bivouaquent sur les ponts et sur les quais. Une batterie d'artillerie occupe le Pont-Neuf. Pour aller au Palais, je traverse le campement du quai des Lunettes. Nos soldats sont couchés dans la boue, sales, tristes, déguenillés, affublés de toutes sortes de peaux, de couvertures et de haillons. Ils font de maigres feux de bois vert le long du parapet, pour faire cuire la soupe. Tout le long de ces

trisles cuisines, d'horribles immondices délayées par la pluie!

Hier matin, mon frère a reçu une dépêche de Gardon de Sandrans. Il est à Trévoux et nous dit que Gustave Reille est à Saint-Malo. C'est le premier signe de vie qui, depuis cinq mois, nous soit venu du dehors.

Mercredi, 25 janvier.

Les Prussiens bombardent Saint-Denis avec acharnement depuis deux jours. Ils ont là deux œuvres de civilisation à consommer : détruire la cathédrale, les tombeaux où dorment nos trois dynasties royales; détruire les grandes usines qui sont les royautés du temps présent et l'une de nos richesses françaises. Éventrer l'histoire de France et incendier nos huiles. Ils joindront ainsi l'agréable à l'utile.

Hier, à diner, nous avons manqué de pain. Nous nous sommes partagé le petit croûton municipal et nous avons complété notre ration avec un biscuit trempé dans du vin.

4 heures. — Réunion au Grand-Hôtel : M. Dufaure, MM. Vitet, Cochin, Georges Picot; une trentaine de personnes. On dit que l'armistice est signé. Les élections deviennent immiuentes. On discute encore les bases d'un programme. M. Dufaure est chargé de le rédiger.

Jeudi, 20 janvier.

Encore le canon. Le rapport militaire accuse des dégâts assez sensibles aux. forts d'issy et de Montrouge. Des incendies à Saint-Denis. Au milieu de ces atroces angoisses, il faut travailler, il faut plaider après demain ! Plaider!...

Vendredi, 27 janvier.

Enfin, au Journal officiel, une déclaration du Gouvernement. « Tant qu'il a pu compter sur les armées de secours, il a dû prolonger la défense.... Mais les nouvelles arrivées du dehors ne laissent plus aucun espoir. Chanzy est refoulé au delà de Laval. Faidherbe sous les murs de Lille. Paris n'a plus de pain que pour quelques jours. Il a fallu traiter. La souveraineté nationale est reconnue. Une assemblée se réunira pour décider les conditions de la paix ou la continuation de la guerre. Un armistice de quinze jours est convenu. Les Allemands occuperont de suite tous les forts; mais la garde nationale conserve ses armes, et pas un soldat ne sera emmené' hors de France. »

Depuis quelques jours on attendait cette déclaration. Elle n'en est pas moins accueillie avec stupeur. Dans la journée, on parle d'un mouvement de Belleville. La garde nationale est consignée et circule dans les rues par bataillons; mais rien ne bouge. Le soir, on entend encore quelques coups de canon.

Samedi, 28 janvier.

Proclamation du Gouvernement contenant le texte de la convention décorée du nom d'armistice. C'est une capitulation pure et simple pour Paris, et, pour le reste de la France, l'arrêt du chien de chasse sur le gibier. L'armée de Paris tout entière est prisonnière de guerre, moins douze mille hommes destinés à un service de gendarmerie et de police contre l'émeute. Tous les forts seront occupés immédiatement par les Allemands. Paris paiera une contribution de guerre de deux cents millions. Les lettres, — non cachetées! — seront expédiées en province par bureaux allemands..., moyennant quoi Paris sera librement ravitaillé, et le Gouvernement autorisé à convoquer les électeurs pour constituer une Assemblée nationale. La convention précise les positions respectives des belligérants. 11 résulte de cette indication géographique que les armées allemandes occupent à peu près la moitié de la France.

Quant à la proclamation à l'aide de laquelle nos gouvernants essaient de faire passer toutes ces hontes, c'est une de ces homélies trempées de larmes auxquelles nous sommes condamnés depuis trois mois. A travers leurs sanglots, ils trouvent pourtant une place encore pour de lamentables fanfaronnades. La France va se recueillir et se retremper pour lu lutte. C'est à n'y pas croire. Dire ces choses-là, dans la position où nous sommes, à des gens qui nous forcent de subir ce que je viens d'écrire! Et quand le projet implacable de Bismarck est justement,

comme il Ta écrit dix fois, de nous metlre pour cent ans, hors d'état de recommencer la lutte!

On n'entend plus le canon. Ce silence a quelque chose de sinistre. Tout est donc fini!

La population est calme, triste; aucun symptôme d'agi tation sérieuse.

Dimanche, 29 janvier.

Ces jours derniers, dans le Journal officiel, une liste de décorations; Henri Heude a la croix pour sa conduite dans la dernière sortie. C'est un brave garçon, intelligent, bien doué, aimant, ingénieux, laborieux; il doit aller loin. Aucune nouvelle de son frère Georges.

Toute la journée, dans Paris, une sorte de torpeur. C'est de la fatigue, du dégoût; la résignation dans la honte. On commence à voir dans les rues beaucoup de soldats, un grand nombre déjà sans armes. Le soir, furtivement, honteusement, passent des prolonges d'artillerie sans canons, des trains sans caissons, les chevaux sales, le poil long, les traits roulés sur les colliers.

Lundi, 30 janvier.

Garde civique.

6' heures 1/2 du matin. — 11 neige.' Service de la boulangerie. Depuis quelques jours, le pain est horriblement mauvais et noir, mêlé de grains de riz, d'avoine et de longues pailles qui restent aux dents. Je fais le service chez le boulanger de la rue du Helder. Au bout

de deux heures, le pain manque. Désarroi des ménagères qui font la queue.

A heures. — Réunion du comité Dufaure au Grand- Hôtel. M. Dufaure lit le projet de programme qu'il a rédigé. 11 est adopté presque sans amendement. Plusieurs phrases sont pourtant bien accentuées. Il parle des préjugés et des faiblesses monarchiques. Il affirme que désormais la République est le seul gouvernement qui convienne à la France, et chaque candidat doit adhérer d'honneur à ce programme. Tout cela me parait un peu vif, et plus d'un de ceux qui vont signer regretteront un jour d'avoir ainsi mis le feu à leur vaisseau. Pour moi, comme je ne me sens nulle envie de jouer un rôle politique, je signe, parce qu'en effet je crois sincèrement et sans arrière-pensée que la République est, en ce moment, le seul gouvernement possible dans ce pays. Lauras prend la parole, et refuse d'adhérer au programme. Il explique son refus en fort bons termes.

Mardi, 31 janvier, il heures.

Je monte chez Lévesque; je le trouve bouleversé. Il vient de recevoir une lettre de sa femme par un messager qui a passé les lignes prussiennes. Cette lettre lui apprend que son père, un vieillard de quatre-vingtquatre ans, a été tué par un obus prussien, le 16 octobre dernier, à Soissons, dans sa maison, au pied du lit de sa fille malade! Quelles horreurs! Cette pauvre ville de Soissons a été, dit-on, criblée de bombes et d'obus,

l 'hôpital détruit, les magnifiques ruines de Saint-Jean abattues. J'avais vu souvent le bon M. Lévesque; c'était le patriarche de Soissons. 11 avait été pendant trente ans président du Tribunal. C'était le type du magistrat d'autrefois, savant, simple, d'une bienveillance discrète. Rien d'harmonieux comme le vieil hôtel silencieux, avec le grand portail à guichet, la cour à larges pavés où pousse l'herbe, le vaste escalier de pierre, la salle avec le cartouche de Boule, le parquet bien ciré, les petits tapis devant chaque fauteuil, les meubles de velours d'Utrecht; au milieu de ce logis monacal, moitié prétoire, moitié cloître, un vieillard maigre, aux traits anguleux, marchant à petits pas, s'eiïaçant, parlant peu; une ombre du passé.

/ heure. — Réunion du Comité Dufaure dans un entresol de la rue Bergère. Nous prenons le nom de Comité libéral républicain!.,. Nous passons la journée à recevoir des candidats, des délégués de quartiers, et à forger de toutes pièces les rudiments d'une liste de conciliation. C'est la première fois que je mets le pied dans une cuisine politique, et la main aux casseroles électorales. Si nous n'étions pas en pleine tragédie, ce serait comique. Les candidats viennent se présenter au Comité, comme des garçons coiffeurs à uu bureau de placement. Ils expliquent tout crûment, sans embarras et sans pudeur, ce qu'ils sont, ce qu'ils veulent, d'où ils sortent et ce qu'ils savent faire. C'est un défilé de vanités bêtes et d'existences équivoques, la foire aux coquins et aux

intrigants. Tous les déclassés de toutes les professions se donnent rendez-vous dans ce demi-monde politique. Voici Alexandre Lava, un gros viveur perdu de dettes, dont la vie, depuis vingt ans, est un déti perpétuel aux protêts, une gageure contre la saisie, et un exercice d'équilibre entre Clichy et Mazas. 11 écrit au Comité pour poser sa candidature. 11 est, dit-il, colonel et dispose de 12 000 voix!

Un autre, dont j'ignore le nom : un gros bonhomme de cinquante -cinq ans au moins; pantalon rouge collant, bottes molles, dolman de cavalerie; la cravache à la main, il entre en sautillant et en saluant comme un acrobate. Il donne ses nom. prénoms et qualités, avec son âge et sa demeure; il est chef d'escadron, et il se présente... Il se propose... — « Je me propose, messieurs, je me propose! », et il ne sort pas de là. Le docteur Goussard inscrit gravement sa demande; et comme l'envie de rire nous prenait, M. Dufaure se lève et fait à ce galant cavalier un beau salut. Le brave homme se lève, fait le tour de la table, avec force révérences et sourires gracieux, et il s'en va enchanté, convaincu qu'il a enlevé d'assaut tous les suffrages.

Un autre encore que je trouve dans le salon, chapitrant notre secrétaire, et criant à tue-tête : « Vous ne me connaissez pas? Ah! c'est inoui... Un vieux républicain, monsieur; qui a souffert vingt ans, monsieur; voilà les hommes qu'il vous faut! »

Un autre, qui est épicier, et qui déclare qu'il ne

faut envoyer à l'Assemblée ni bonapartistes, ni orléanistes, ni avocats, ni militaires, ni fonctionnaires, ni médecins. Restent alors les épiciers, M. Josse!

Mercredi, 1er février.

.9 heures du matin. — Réunion électorale chez Délepouve. Une vingtaine de personnes. Je préside. J'explique ce qui se fait dans le Comité. Le projet de liste est approuvé. Il comprend Thiers, V. Hugo, Louis Blanc, Quinet, des maires, des amiraux, des généraux; il a fallu trouver quarante-trois noms! Nous ne mettons pas sur la liste les membres du Gouvernement, non par esprit d'hostilité, mais parce que nous ne leur croyons aucune chance de succès et que leur situation nous semble incompatible avec celle de député.

i heure. — Réunion rue Bergère. Nous continuons notre travail.

Jeudi, 2 février.

Hérold nommé ministre de l'Intérieur! Tout arrive dans un temps comme celui-ci. Je vais à la Chancellerie pour recommander un confrère. Je trouve dans la cour le nouveau ministre de l'Intérieur. Je lui dis que je n'ai pas de compliments à lui faire, et c'est vrai. Je cause avec Arago dix minutes. Il est agité, il se plaint amèrement de Gambetla, qui fait des extravagances, de Crémieux, qui se laisse mener. Il en a

■i:\2 LETTRES A UN AMI

par-dessus la tête (et nous donc!). Il aspire à s'en aller au fond de ses montagnes, etc., etc.

Comité de la rue Bergère.

5 heures. — Réunion du Comité au Crand-Hôtel. Réunion nombreuse. Les froissements commencent. M. Cochin me parait le plus habile parmi tous ces politiques de l'avenir. 11 insiste ou il cède à propos. Il tourne, il louvoie; il évite avec dextérité. Sa parole est nette, facile, originale plus que je ne le pensais. Il parle sur un fond qui lui est familier, où on le sent à l'aise.

Goussard est un type d'ambitieux très curieux à herboriser. Doctrinaire de ton, d'allures, de gestes, tranchant de principes et d'idées, inflexible dans l'exorde. « 11 n'admet pas, il ne souffrira pas... » Et puis, peu à peu, quand il sent qu'il perd pied dans son auditoire, il regagne la rive et se prend aux branches. Avant tout, il ne veut pas se noyer. C'est manifestement un ancien maître d'études, attardé dans la vie, n'ayant jusqu'ici réussi à rien et se croyant de taille à arriver à tout. Il parait avoir été découvert par quelqu'un que je soupçonne de commanditer cette candidature. Quand le secrétaire énumère les contributions versées par les candidats, et qu'il lit sur sa feuille : « Goussard, 1 000 francs », il me passe un petit frisson sur le corps, et je regarde Goussard à la dérobée. Goussard ne bronche pas; il est pourtant difficile de croire que jamais billet de mille francs soit sorti de la poche de cet uniforme qu'il ne quitte

jamais, et dont les parements sont accentués d'un liséré tricolore.

On commence à parler de lettres arrivées de province. On travaille au rétablissement des chemins de fer.

Vendredi, 3 février.

Cresson m'a fait dire hier qu'il mettait à ma disposition trois cents permis de circulation pour le barreau. Je vais à la préfecture de police à onze heures. Je trouve mon brave camarade affreusement changé, agité, nerveux, arpentant son cabinet en costume de nuit, avec une vieille robe de chambre. Il a les larmes aux yeux

Samedi, 4 février.

Au Journal officiel, une longue note contenant l'analyse d'une dépêche attardée, des 22 et 27 janvier. Défaite de Faidherbe à Saint-Quentin. Défaite de Bourbaki près de Belfort. Cette dépêche accrédite le bruit, qui s'est répandu depuis quelques jours à Paris, du suicide de ce brave soldat. Toute son armée, 80 000 hommes, se serait réfugiée en Suisse. La note officielle parle de grands meetings à Londres, d'un mouvement impétueux de l'opinion publique en Angleterre en faveur de la France, de souscriptions colossales destinées au ravitaillement de Paris. L'excès de nos

malheurs va donc nous valoir les aumônes de l'Angleterre !

Comité Dufaure au Grand-Hôtel. Les élections sont ajournées au 8. Nous remanions notre liste. Nous y faisons entrer Jules Favre.

Depuis quelques jours le pain est plus mauvais, avec plus de paille, noir, pâteux, presque impossible à manger. On parle cependant de grands arrivages. Un convoi organisé à Londres est arrivé ce matin, sous la conduite de deux délégués des souscripteurs : M. Moore et le colonel***1. 11 apporte un premier chargement de vivres évalué à plus d'un million.

Quelques lettres aussi sont arrivées. Le jour commence à pénétrer par quelques fissures dans notre cachot.

M. Dufaure est parti ce matin pour la Charente, me laissant sur les bras la présidence du Comité libéral républicain. Me voici décidément lancé malgré moi dans la politique. Ce que j'en vois depuis quelques jours ne me donne pourtant aucune envie d'aller bien loin dans ce bourbier. A quatre heures, je préside la séance, qui se passe bien.

Le soir, assemblée politique à la salle Herz : deux cents personnes environ. Il faut encore présider. Mon allocution d'ouverture, sur le but du Comité et sur la composition de notre liste, est bien accueillie.

Le colonel Brancion présente sa candidature; mécon-

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