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mes projets, tous mes soucis, mes rares bonheurs, mes longues tristesses, les rêves et les déceptions de mon esprit plein de chimères? où, jour par jour, je te racontais les tumultes du dedans et les bruits du dehors, tout ce qui agitait et passionnait ma vie, depuis les vicissitudes de mon épopée domestique jusqu'aux révolutions politiques dont j'étais, de plus près que toi. le témoin? Où est le temps où, en échange de mes gazettes, tu me renvoyais, mon pauvre vieux Henri, les confidences de ton esprit et de ton cœur, les bonnes nouvelles de ta jeunesse pleine d'ambitions et d'espérances, de tes travaux et de tes succès; tes poèmes ébauchés, tes études patientes et savantes; tes joies intimes, la naissance de tes enfants, le mariage de tes soeurs, toute cette bonne et nombreuse dynastie qui croissait à tes côtés, à ton ombre, et où la mort a fait aujourd'hui tant de vides? Est-ce la paresse seulement, la fatigue d'avoir vécu et d'avoir souffert, l'ennui de nous-mêmes et le poids des années qui alourdit notre esprit et engourdit notre main? Ou bien l'amitié s'use-t-elle donc comme tout le reste? Y a-t-il une saison dans la vie où le souffle manque à toutes les bonnes passions du cœur comme aux enfantements de l'esprit, où l'impitoyable « à quoi bon? » fait taire notre voix prête à parler, notre esprit qui saurait peut-être produire encore, notre cœur encore tout enivré du besoin d'aimer? C'est ainsi, mon cher ami, que tout finit un peu jour par jour avant de finir un jour tout à fait, et que nous nous habituons à ce grand apprentissage de l'oubli où s'endorment tour à
tour tous les intérêts et toutes les passions de notre vie. Mais pourquoi chercher si loin le secret de notre apathie, de nos lâchetés, de notre voix usée qui ne sait plus rien dire, de notre vieille plume d'oie dont le bec hébété ne veut plus rien écrire? Cela s'appelle d'un seul nom et d'un seul mot : la vieillesse. Et c'est bien elle seule qu'il faut charger de tous les méfaits que notre amitié nous reproche quelquefois l'un à l'autre.
Reproches, remords, réflexions chagrines, inutiles et maussades retours sur ce qu'on ne saurait changer, — prends tout cela comme cela vient au bout de ma plume, et, du haut de ta sereine sagesse, prends en pitié une fois de plus, mon cher Henri, les philosophages moroses et les enfantillages séniles de cette moitié d'homme qui fut ton ami.
A présent, par où faut-il que je commence? Où en sommes-nous restés? Où te prendre? Comment? Mais te voilà devant moi, rayonnant de gloire et d'honneurs, et, qui plus est, ruisselant d'or. Je t'avais laissé petit bourgeois et petit rentier, riche seulement d'éloquence et de poésie, avec un petit bout de ruban académique comme seul ornement de ta boutonnière. Te voilà maintenant politicien célèbre dans ta micropole, injuriant, injurié, enlevant à la pointe du bec cette gare fertile en bagarres et faisant sauter à grands coups de rostre ces pauvres vieilles grandes murailles l que j'aimais tant, qui faisaient le caractère propre et l'accent de ta ville guerrière, qui
t. Démolition des fortifications de Sedan, œuvre de Vauban.
attestaient ses origines et son histoire. Quand le viol prussien commençait à fermer ses cicatrices, vous livrez votre pauvre ville, prise de force, à toutes les brutalités banales des concupiscences industrielles et bourgeoises. Ce ne sera plus la forteresse des Ardennes, mais un champ de foire ouvert à tous venants de tous pays; et puis, quand vous aurez démoli, agrandi, élargi, nivelé, rasé, quand vous aurez fait une grande plaine bête qui s'en ira de ïorcy jusqu'aux Petits Chiens et jusqu'aux Gros Chiens, qu'est-ce que vous y mettrez? Obligerez-vous chaque citoyen à avoir douze enfants tous les six mois pour peupler ces steppes municipales? Ferez-vous venir des Parisiens, des Auvergnats ou des coolies pour les habiter? Voulez-vous (et plût à Dieu!) que nous vous fassions cadeau de quatre ou cinq mille communards qui vont nous revenir et auxquels nous préparons une entrée triomphale, comme l'a fait Rome pour Gicéron, post reditum? C'est toujours la même manie de notre temps et de notre pays : faire de grands espaces vides, et puis ne rien avoir pour les remplir. C'est Marseille, bâtissant, à grands sacs de millions, la plus grande rue du monde, à laquelle il ne manque aujourd'hui que des habitants. C'est la France, abattant tout son passé pour faire place nette à la République, et ne trouvant à loger dans la République que des Ferry, des Floquet, des Engelhardt et des Barodet. Voilà ce que j'aurais dit au conseil municipal de Sedan (« w av&psç 'Aôr,vaïoi... »), si j'avais été l'un des onze Horaces qui ont combattu tes onze Curiaces. Et la porte du Fond de Givonne serait
encore debout sous ces grands murs noirs, qui ont vu passer Turenne!
Mais, me voilà bien loin de mon devis. « Reprenons », comme dit Rabelais. J'en étais à ta gloire civique! et, pour mon compte, je t'aime mieux défendant, au risque de ta peau, ta ville et tes citoyens devant les Prussiens vainqueurs, que démolissant tes murailles pour y faire passer des promenades sans ombre où se promèneront des ombres. Quant aux palmes de l'Académie de Nancy, j'aime assez cela. C'est une distinction admirablement placée, et d'autant plus flatteuse que Nancy est un des rares centres d'intelligence nationale que n'ait pas absorbé Paris. Ce que j'aurais mieux aimé encore, c'est que la vraie République qui nous gouverne aujourd'hui d'une main si ferme et si douce songeât à te donner la croix d'honneur, que tu as beaucoup mieux méritée que d'autres, mon digne ami, par ton courage et par tes souffrances pendant cette horrible guerre. Mais la vraie République a tant de vrais républicains à récompenser qu'elle ne peut pas penser à tout et à tous. ; Quant à nous, mon cher ami, tel tu nous as quittés au mois d'octobre, tels, ou à peu près, ton frère nous retrouve aujourd'hui. Quelques mois de plus ne se voient guère sur des têtes surchargées de tant d'années; et nous sommes arrivés, je crois, à l'immobilité dans le ratalinage : la fraîcheur séculaire du parchemin, le parfum vague et triste de ces pauvres fleurs desséchées que l'on trouve au fond d'un tiroir.
Ma mère a très bien passé ce rude hiver. Ses jambes
même nous semblent un peu plus fortes que l'automne dernier. Quant à la tête, c'est une merveille. Assurément, de ce côté, elle est rajeunie. Sa mémoire devient plus présente et plus sûre à mesure que la nôtre décline et s'en va. C'est elle qui nous rappelle tout ce que nous oublions des grandes et des petites affaires de chaque jour, aussi bien que des souvenirs lointains d'autrefois. Moi, mon ami, je suis en train de rajeunir. Dans tous les cas, je me porte infiniment mieux qu'il y a dix ans. Il est vrai que je travaille beaucoup moins et que je commence à me blaser un peu — après quarante ans de tableau! — sur les émotions et les soucis de noire métier. Je me lève assez tard; je me couche assez tôt; je mange et je bois comme je ne l'ai jamais fait et je deviens un joli petit grand vieux bien en chair dans sa juvénile sveltesse. Le cœur et la tète sont bien toujours hantés par les mêmes chimères-, et souvent, la nuit, dormant assez peu de coutume, je me tiens à haute voix toutes sortes de discours étourdissants de bêtise sur Tàme, sur la vie présente, sur la vie future, sur l'homme et, sur Dieu. Je ris quelquefois; plus souvent je pleure à chaudes larmes; il se fait parfois de grands trous dans ma pensée; il me semble que je ne suis pas; je me cherche avec anxiété sans pouvoir me trouver. Enfin, je crois que quand je m'en irai de ce monde, j'aurai vécu tout ce qu'un homme peut vivre et qu'il sera passé dans ma tête et dans mon cœur toutes les fantaisies, tous les rêves, toutes les joies, toutes les douleurs qu'un être humain puisse supporter sans devenir fou tout à fait.
Quant à mou métier, me voici arrivé au bout de ma carrière sans pouvoir comprendre encore comment j'y ai pu réussir. C'a été un tour de force ou de hasard continuel. Depuis trente ans, chaque affaire m'a toujours paru un tremplin sur lequel j'allais infailliblement me casser les reins; et, sauf quelques patatras qui n'ont pas découragé le public, chaque fois je me retrouve sur mes pieds à peu près sain et sauf, de l'autre côté du cerceau.
Tu as eu. par les journaux, des nouvelles de mon dernier exercice sur la corde raide et du succès presque inespérable qui s'en est suivi. Je n'ai jamais plaidé et l'on a vu peu d'affaires plus difficiles, où le sentiment public et le préjugé du juge aient été plus ouvertement hostiles au plaideur, où une conjuration plus formidable ait été servie par des apparences plus favorables et par des ressources plus puissantes. A force de conviction et d'obstination, j'ai pu remonter tous ces courants, franchir tous ces remous et ramener presque complètement à ma cause la justice et le public. Il a fallu pour cela trois ans d'effort, trois échecs successifs et, à la Cour, douze heures de plaidoirie où j'ai laissé beaucoup de ma peau. Le succès a été légendaire, et voici l'affaire Préterre ' passée au rang des causes célèbres de notre génération. Au Palais, depuis huit jours, c'a été une scie organisée de poignées de main et de congratulations.
I. Mme Préterre avait obtenu du tribunal sa séparation de corps: M. Ail ou plaidait pour elle. La Cour infirma le jugement, sur la plaidoirie de M. Rousse.
Si je vais bien, hélas! je n'en peux pas dire autant de mon pauvre ami Nicolet. Depuis le mois de novembre, il a été repris par ses malheureuses crises d'estomac. Il n'a presque pas un jour cessé de souffrir atrocement; et maintenant il est arrivé à un état de maigreur, de faiblesse et de surexcitation nerveuse vraiment effrayant. Si le repos, qu'il s'est décidé à prendre pendant quinze jours ou trois semaines, n'amène pas de changement dans sa situation, je ne sais pas en vérité comment il pourra continuer son métier, aggravé par les fatigues du bâtonnat. Il avait commencé l'année par deux succès : son discours à la conférence et son discours sur Berryer. Si tu étais ici, je causerais plus librement avec toi, et de ces discours, et de ce bâtonnat tant et à si bon droit désiré, si lourd à porter aujourd'hui, et de mon pauvre cher camarade qui, malgré quelques travers, a de rares qualités de cœur égales à son grand talent. Mais je ne peux pas l'écrire là-dessus tout ce que je pense, tout ce que je sens et tout ce que je crains. Garde même pour toi tout seul le peu que je viens de t'en dire.
La République est le règne de toutes les vertus. On s'en aperçoit bien au Palais. Oncques il ne s'est vu tant de crimes. Mais, de mémoire d'avocat, jamais non plus il ne s'est vu tant de séparations de corps. Il y a quinze jours, j'en avais six à moi tout seul dans mon herbier. Et tous mes confrères à l'avenant.
Tu as eu raison d'applaudir à la plaidoirie de Barboux pour les Pères du Saint-Sacrement. C'était un fort beau discours, une fort courageuse action, et c'a été un des
grands succès de cette année. Je te l'ai probablement déjà dit ou écrit. Barboux est, à mon sens, un des plus éminents avocats, non seulement de cette saison où il y en a peu, mais de tous ceux que j'ai entendus depuis trente ans. Il est jurisconsulte au plus haut degré, nourri de doctrine et de principes; homme d'affaires consommé; mathématicien et géomètre avec passion; au courant de toutes les littératures; très avant mêlé au mouvement général des idées; l'esprit ouvert à toutes choses, très juste et très élevé en même temps; une admirable facilité de paroles un langage correct, précis, concis, se prêtant sans effort à tous les élans et à tous les essors et revenant juste à point dans le cercle d'une implacable argumentation. Il a toute la puissance de dialectique de Bétolaud, toute l'ampleur d'Allou avec ce qui manque à l'un et à l'autre de ce qu'ils ont séparément l'un et l'autre. Une voix grêle, doctorale etpointue est, pour les envieux comme moi, la seule revanche de cette supériorité indéniable. Après Nicolet, Barboux arrivera sans concurrent au bâtonnat, — à moins que M. Floquet ou M. Ferry ne nous fassent l'honneur d'accepter la candidature.
Notre salle des Pas-Perdus est restaurée de ses ruines et superbe à voir. On y a d'ailleurs changé peu de chose ; mais la blancheur de la pierre neuve augmente infiniment la grandeur et la hauteur de cet immense vaisseau. Le monument de Berner, placé juste en face de l'entrée, est, à mon sens, un mauvais ouvrage. La statue, avec ses gestes emphatiques et ses draperies
convulsives, ne donne aucune idée du Berryer que nous avons vu et entendu, très simple dans sa magnificence, n'ayant jamais cherché un effet, un mot, une pose, mais naturellement éloquent, élégant, imposant et rayonnant. Avec sa moitié de frac bourgeois, son pantalon vulgaire et sa robe jetée en paquet sur l'épaule, il a l'air d'un marchand d'habits en colère.
Notre nouveau procureur général n'a pas réussi jusqu'à présent. Sa petite harangue d'installation était un chef-d'œuvre de maladresse lourde débité pesamment avec un accent picard fort déplaisant. L'autre jour, il a porté la parole dans l'affaire de la Lanterne et n'a pas eu, dit-on, de succès. En revanche, il a eu la faiblesse de laisser exécuter les deux meilleurs de ses avocats généraux.
Vraiment, mon brave Henri, tu n'es pas effrayé de l'épouvantable médiocrité des serviteurs de la République telle qu'on nous la fait aujourd'hui? Tout est permis, ou presque tout, aux gouvernements qui se font servir par des hommes en état de les soutenir. La Restauration a eu ses hommes. La monarchie de Juillet a eu les siens, dont les derniers survivants ont été la réserve et la consolation de nos désastres. L'Empire lui-même a eu ses aventuriers hardis et capables. Dans tous les cas, les emplois secondaires, la magistrature, l'administration étaient peuplés d'hommes intelligents, distingués, pleins d'expérience et de lumières, Fais l'appel nominal de nos ministres, de nos préfets, de nos chefs de parquet ; et, avant tout, fais le dénom-
-r)10 LETTRES A UN AMI
brement de cette Chambre ignorante, violente, inepte, haineuse et envieuse. Trouve un homme dans ce tas de préjugés et de passions...
Charlemagne, pardon! Ces voûtes solitaires Ne devraient répéter que paroles austères.
Des vers de Hugo! C'est un véritable à-propos, dans ce moment où tout Paris revoit et relit Ruy Blas. J'ai fait comme tout le monde et, depuis trois jours, je nourris ma mère de cette poésie bizarre. Tiens! décidément, malgré l'enthousiasme du public et les feuilletons idolâtres des journaux, je ne peux pas prendre au sérieux ces jeux de scène absurdes, ces inventions extravagantes et tous ces procédés vulgaires qui se résument invariablement dans des antithèses puériles de situations et de langage. D'où vient la rage de ce don Salluste, que le poète nous présente comme un esprit vaste et profond? D'une intrigue d'antichambre; d'une menace de mésalliance qui ne s'est même pas accomplie. C'est pour cela qu'il roule pendant cinq actes des yeux terribles et des projets pleins de noirceur! D'où sort ce laquais de génie qui s'éprend tout à coup d'une reine? et d'une reine d'Espagne! en Espagne! au XVIIe siècle! et qui, dans l'espace d'un entr'acte, devient un profond politique, un premier ministre et un réformateur plus sérieux que les Ferry, les Floquet et les Clemenceau d'alentour? Qu'est-ce que c'est que ce don César de Dazan si bruyant, si turbulent, si incongru, si grotesque, au
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fond duquel se rallument des étincelles d'honneur et de chevalerie? Ce n'est qu'un fantoche picaresque, et il est tombé trop bas pour remonter si vite de si loin. Ses lazzi même, qui font rire à la scène, sont plus grossiers que spirituels, et un grand d'Espagne déclassé ne doit cependant pas être un absolu goujat. Le personnage de la reine est intéressant et s'annonce bien; mais il n'a guère qu'une scène, celle du palais. Au dénouement elle ne parait que comme une comparse, pour recevoir en plein buse les tirades incohérentes de Ruy Blas. 11 me semble, en outre, que cette reine-là est plus que cousine de la reine du Don Carlos de Schiller. Tout ce monde-là est faux, sonne le clinquant et, j'ose dire, parle faux, quoiqu'il paraisse entendu que le style de Ruy Blas est le chef-d'œuvre de la langue dramatique. J'y cherche une passion vraie, un sentiment sincère qui fasse entendre un mot, un cri sorti du cœur ou de l'àme, un mot ou un cri humain. Je ne les trouve nulle part. Quant aux procédés et aux machines, ils sont trop visiblement puérils, et d'ailleurs, le poète n'a fait ici que reprendre les machines et les procédés de Hernani. La lettre qui asservit Ruy Blas à don Salluste est copiée sur le serment qui asservit Hernani à Ruy Gomez; et c'est même Ruy Gomez qui revient au dernier acte sous le masque noir de Salluste pour assurer et savourer sa vengeance. Tout cela ne fait pas un bon drame; et tout cela ne vivra pas quand le grand poète se trouvera seul à seul avec la postérité,
dépossédé de l'engouement très complexe qui donne à ses œuvres les plus mauvaises le prestige de la popularité.
Je n'ai pas pu lire le discours de M. Renan tout entier. Les fragments que j'en ai trouvés ne m'ont pas autant charmé que je l'avais espéré. Mais, somme toute, c'est un des trois ou quatre contemporains qui sachent et écrivent le français.
Voilà mon sac à peu près vidé, mon cher Henri, Pourtant, il me resterait bien des choses à te dire. Je ne t'ai guère lancé sur la politique que quelques traits échappés malgré moi de ma plume. Mais je ne veux pas aborder sérieusement avec toi ce triste sujet à cette heure. Je suis navré, consterné, humilié plus qu'il ne le faut pour parler sans colère de cette troupe d'histrions imprudents et impuissants qui sont en train de perdre pour la troisième fois la République et, avec la République, tout ce qui reste de la France. Quant à la liberté, ils ne gardent même plus de ce côté les apparences et les convenances que le bon sens le plus vulgaire leur commanderait. Le projet de loi sur l'enseignement est le dernier mot du despotisme bête, de l'ignorance enivrée d'elle-même. Mais qu'attendre d'un pays où ces gens-là sont les maîtres et où M. Dufaure est considéré par ces messieurs comme un pauvre esprit? Tu verras comment tout cela finira. Au premier choc avec l'étranger, nous laisserons encore une ou deux provinces. Et le reste deviendra l'enjeu de la guerre civile. Mais en voilà assez et trop sur un
sujet dont il vaut mieux ne pas parler du tout quand on n'y peut rien faire.
Je voudrais bien, cette année, que mon terrible frère me permît de ne point voyager, et d'aller me terrer à la Roche-Guyon dès le commencement du mois d'août. Je commence à dessiner dans ma tête cette galerie que tu sais. Hnjus loti non solnm habitatio sed cogitatio me delectat, écrivait Cicéron en songeant à Tusculum. Hélas! et moi qui ne t'ai pas donné cette triste nouvelle! A la Roche, tu ne verras plus notre digne voisin, le pauvre M. de Cabanoux. Il est mort il y a deux mois environ; et avec lui a disparu encore un des plus anciens souvenirs de ma vie. Te rappellestu bien cette bonne figure souriante et placide, encadrée dans sa lucarne, au milieu du lierre de la petite cour, regardant avec stupéfaction ce grand diable de bras de pompe allant et venant tout seul sous sa fenêtre. Et son air goguenard quand il assistait à nos parties de dominos querelleuses? Brave homme, digne homme, cœur simple et droit, esprit timide enfermé dans la règle et dans le devoir. Comme ces natures disciplinées et dociles, religieuses et modestes reposent doucement du spectacle des médiocrités tumultueuses et outrecuidantes qui nous entourent!
Adieu, ami. En as-tu assez, cette fois? Voici deux jours que je pousse devant moi ces pattes de mouche, à travers toutes sortes de dérangements; adieu. Voici qu'il neige.
il. 33
Paris. 10 juillet 1819.
BoDJour. J'arrive des sombres bords, ou à peu près. Que j'aie vu le rivage du Styx, il ne s'en est guère fallu que de la longueur de la queue du chien Cerbère, gardien de r'A-.or,:.
Je ris, mon vieil ami, et point n'en ai envie. Voici mon histoire au bref, ma tête n'étant pas encore très vaillante ni ma main très solide. Le 19 juin, à la suite, je crois, d'un refroidissement, je me suis mis dans mon lit avec une fièvre bilieuse, une fièvre nerveuse et. bientôt après, une bronchite de la pire espèce qui, pendant deux jours, a fait mine de tourner à la fluxion de poitrine. Je suis resté absolument alité pendant dix-huit jours, et c'est seulement depuis dimanche que je me lève cinq à six heures par jour. J'ai été fort malade. J'ai beaucoup souffert du mal et des remèdes; de plus, j'ai été dévoré par la rage, cette rage de me voir cloué loin de mes affaires, au milieu d'un encombrement effroyable.
Me voici sur pied, mais sous verre, comme les serpents du Jardin des Plantes. Il fait ici des temps désordonnés; une série non interrompue de tempêtes et d'ouragans. Je t'écris au coin du feu. Mon médecin est désolé. Il montre le poing au ciel, jurant qu'avec une journée de soleil je serais guéri.
Resterai- je ici? Irai-je aux Pyrénées? Je ne sais, je ne peux, je ne veux rien. Je suis absolument désemparé de
moi; livré à toutes les idées noires et désespérées qui hantent ma tète vide.
Adieu, ami. Décidément, comme je te l'ai dit quelquefois, les premiers actes de cette comédie sont infiniment supérieurs aux derniers. Heureusement, M. Jules Ferry se porte bien et M. Gambetta offre une fête à la diplomatie étrangère le I i juillet, dans les salons du Palais-Bourbon (sic! j'ai ma carte d'invitation).
Adieu. Tout est triste, tout est sombre, tout est laid, excepté notre vieille amitié. Je t'attends plus que jamais en septembre.
Me voici fatigué pour ces quelques lignes; mais je tenais à te donner signe de vie. Je t'embrasse de tout mon cœur. Amitiés aux tiens. Écris-moi un peu. J'en suis réduit à lire Boileau pour ne pas m'agïter. Ah! que je m'ennuie et que j'ai de la tristesse plein tout moi!
Cauterets, 12 août 1879.
Mon cher Henri, je ne t'en écrirai pas très long. Nous sommes après huit jours d'un temps admirable et de chaleurs torrides, sous le coup d'un effroyable orage qui met en déroute mes pauvres vieux nerfs plus féminins et plus malades que jamais.
Nous comptons donc bien, tous les trois, que tu ne nous priveras pas de notre réjouissance accoutumée et du si grand, si vrai plaisir de t'avoir pendant tout le mois de septembre avec nous.
Cela dit, voici en deux mots mes nouvelles. Après la très sérieuse maladie par laquelle j'ai clos l'année judiciaire, j'ai senti le besoin de prendre l'air loin de Paris; et, d'ailleurs, il m'aurait été matériellement impossible de reprendre activement le métier : à notre âge, mon pauvre ami, quand on descend une marche de l'escalier, on ne la remonte pas facilement, ou plutôt, on ne la remonte plus du tout. On reste (et heureux quand on y reste), à l'endroit où l'on est dégringolé.
Le 29 juillet, il y a justement quinze jours, j'ai quitté Paris, et, après quelques hésitations, je suis venu encore une fois m'abattre à Cauterets, pour la sixième ou septième fois depuis vingt ans. Je suis très exactement mon traitement, sans m'être permis même une promenade et sans en avoir même éprouvé la plus légère tentation, tant je suis déprimé, nerveux, faible et malingre.
Ce n'est pas un compagnon bien aimable que tu retrouveras, mon pauvre Henri; oncques je n'ai été si mélancolique, si triste et si vaincu par cet ennemi intérieur que j'ai toujours mené partout avec moi. Tel quel, tu l'aimeras toujours un peu, et tu auras pour lui quelque indulgence.
Adieu, mon vieux Henri, je me réjouis de te revoir, de deviser encore une fois avec toi. Il ne faut plus laisser perdre une occasion à long terme, car désormais elles nous sont comptées.
Adieu encore; amitiés à tous les tiens. Je t'embrasse de tout mon cœur qui n'est pas bien grand ni bien gai, mais qui, pour t'aimer, n'a pas vieilli.
La Roche-Guyon, 31 octobre 1879.
Mon bon et cher Henri, si je ne t'avais pas promis de t'écrire avant de quitter la Roche, je ne sais si j'aurais la force de vaincre l'engourdissement d'esprit et de cœur qui m'a depuis quelques jours envahi. Je tâche de me rassurer contre moi-même en me disant que, tous les ans à cette époque, je me sens triste et découragé, épouvanté du travail, des fatigues, de la lutte qui recommencent, des soucis que l'âge alourdit chaque année, et que cependant, une fois à Paris, je retrouve assez de vigueur pour porter encore mon fardeau. Mais jamais je ne me suis senti une telle lâcheté d'esprit, un si urgent besoin de silence et de repos. Jamais je n'ai eu la conscience plus convaincue de ma défaillance et de mon déclin. Jamais surtout je n'ai éprouvé une détresse de cœur et d'âme plus désespérée. Je suis triste à mourir, inquiet, agité, tout plein de pressentiments funestes. Pourquoi? Je n'en sais rien, ou plutôt je ne peux rien te dire; et si ton amitié ombrageuse m'interrogeait encore aujourd'hui, comme tu l'as fait il y a quelques semaines, je te mentirais une fois de plus. Laissons donc cela. Chacun a sa douleur secrète et sa blessure cachée, excepté les bons et les sages comme toi, comme mon brave frère, qui peuvent souffrir au grand jour et laisser saigner leur plaie devant tous. Mais je ne sais pas pourquoi, en vérité, je t'attriste de ma mélancolie de faux Hamlet et d'Olympio sexagénaire. Tu as bien assez de
tes souvenirs, de les chagrins, de tes soucis — et de tes rhumatismes, mon pauvre vieux compagnon.
Comme ils s'en sont allés vite ces bons jours que nous avons passés ensemble! Et comme, cette fois encore, je me suis dit que je n'avais pas su en profiter assez! Mais cette année, il est vrai, j'ai eu de trop sérieuses excuses, et depuis bien longtemps je n'avais eu de vacances si affairées, si chargées de travail et de soucis. Tu crois peut-être que, depuis longtemps, j'ai laissé dormir cette affaire Missiessy dont tu m'as vu si occupé? que je la sais sur le bout du doigt et que je n'ai plus qu'à regarder ma note la veille de l'audience. Si tu croyais cela, tu te tromperais fort. Je n'ai pas cessé un seul jour, ni (rois heures dans un jour, de travailler à ce malheureux dossier, et si' tu entrais dans ma chambre en ce moment, tu me trouverais exactement à la même table, relisant les mêmes pièces, annotant les mêmes lettres qu'il y a six semaines, cherchant, comme alors, le mieux à côté du bien et trouvant souvent, à côté du mal, le pire. Cependant, grâce à Dieu, ma note est achevée; une bonne partie du procès est entrée dans mon épaisse cervelle; j'ai tiré, je crois, de cette montagne de paperasses tout le parti que l'on en pouvait tirer, et si je pouvais mettre ma plaidoirie dans la bouche d'Allou, de Bétolaud ou du Nicolet d'il y a un an, si je pouvais surtout faire parler à ma place les ombres éloquentes de Chaix d'Est-Ange ou de Berner, je crois que cette représentation aurait un grand succès. Mais, hélas! il faut que je joue moi-même mon drame, et, surtout après quatre
grands mois de silence, cette rentrée m'épouvante. L'affaire est très belle, très bonne, très émouvante... et je peux y faire une culbute retentissante. Pense à moi, mon bon ami, le 12 novembre de midi à quatre heures, et prie Dieu que je ne me casse pas le cou sur mon tremplin.
J'ai continué, depuis ton départ, la vie que tu m'as vu mener pendant que tu étais ici. Levé tous les jours, quelque temps qu'il fasse, de six heures à six heures et demie — six à sept heures de travail par jour et presque aucune promenade. Les tentations ne m'ont pourtant pas manqué.
La fidèle Saint-Yon est restée ici jusqu'au bout. Elle part demain malin avec notre domestique François. Elle a parlé bien souvent de toi et elle l'aime beaucoup. Tout le répertoire de Labiche y a passé. Tu nous as fait là un charmant cadeau et dont il faut que je te remercie encore. C'est un vrai trésor pour une bibliothèque de campagne. Mais c'est égal, c'est une drôle d'idée de faire entrer cà l'Académie un gaillard dont le métier est de disloquer la grammaire et de mettre la syntaxe à la crapaudine avec une pareille effronterie. C'est comme si Ton nommait Hyacinthe et Lassouche sociétaires du Théàlre-Français, ou Offenbach directeur du Conservatoire.
J'ai eu, il y a quinze jours, un beau dimanche, la visite absolument inattendue d'un bon original que j'aime beaucoup, Berkeley, de qui je t'ai bien souvent parlé. 11 est arrivé comme une bombe, à neuf heures et demie du malin, pour passer, disait-il, un quart d'heure avec moi.
Bien entendu, il est resté toute la journée jusqu'à quatre heures. 11 a déjeuné, il a été étincelant de verve, d'entrain, d'idées bizarres. 11 a fort amusé ces dames et ces demoiselles. Nous l'avons mené au château et, à quatre heures, je l'ai emballé dans le coucou de Jourdain. L'année prochaine je l'engagerai à venir ici quand tu y seras. Il aura de la peine peut-être à se familiariser avec toi. Il te jalouse parce qu'il sait que tu es l'ami en titre et qu'il n'a pas l'espoir de te supplanter. C'est une nature à observer; quoique Anglais, un esprit et un cœur un peu en superficie et en façade, si je ne me trompe; mais tout cela brûlant d'un feu très vif à la surface. Je n'ai pas encore vu le fond.
Ma mère va bien; et cettte année, comme tu l'as pu voir, mieux que l'année dernière. Elle marche un peu plus et sans fatigue. Mais qu'elle est frêle et courbée ! Quelquefois, quand je la regarde marcher, les larmes me viennent aux yeux. Emile est toujours le même, calme et d'humeur égale, s'occupant avec la même application à des études très sérieuses et à des riens. Il ne parle plus du Crédit foncier, ni de retraite. Il semble qu'il soit à mille lieues et à vingt années de Paris et des affaires.
A Paris, j'ai rencontré Allou. Toujours gros et gras, puissant et tout en pectoraux; marchant droit, projetant devant lui la prépotence de son ventre imposant; parlant comme un moulin qui aurait de très grandes ailes. Il m'a dit de bonnes paroles, au milieu de ce tourbillon, sur Nicolet, et sur l'affreux malheur de notre camarade
Busson; tu as lu sans doute dans les journaux la mort de son jeune fils, tué dans une salle d'armes en faisant un assaut avec un ami. Ce monde est vraiment trop triste, mon pauvre Henri, et tu le sais mieux que personne. Nous sommes peut-être heureux de nous en aller. Quelques coups encore frappés par la mort autour de moi, et il me semble que je partirai sans regrets.
Adieu, je suis lugubre. Le temps est sombre. On range cette pauvre petite maison; on détend les rideaux. On couvre les meubles. On remet dans les armoires tout ce petit monde de petites choses qui étaient mêlées à notre vie, qui nous regardaient et nous entendaient. Jamais tout cela ne m'a paru si triste; jamais tous ces meubles amis n'ont eu davantage pour moi l'aspect des êtres qu'on ne doit plus revoir.
A propos d'êtres qui ont vécu, je ne t'ai pas remercié de tes excellentes grives et de ton excellent lièvre. On a dévoré toutes ces pauvres bêtes avec force louanges pour leur mémoire et des retours pleins de reconnaissance envers le généreux donateur. Heureusement, la maison était encore au complet et nos hôtes ont pu se régaler. Ma mère avait invité l'évêque de la Roche- Guyon pour bénir cette boustifaille providentielle et pour rendre grâces à Dieu de cette aubaine.
L'autre jour, j'ai vu à Paris Desjardin qui arrivait le matin même de Londres. Toujours actif, robuste, l'œil vif, l'esprit en mouvement, le regard braqué sur la vie comme un braconnier sur le gibier; un Américain né en Picardie, qui ira loin.
Tu m'as demandé de faire une démarche à la Chancellerie pour ton cousin; à mon grand regret, je n'ai pas pu en faire, et je n'en peux faire aucune. Je me suis promis de ne rien demander aux hommes qui nous gouvernent aujourd'hui; et moins que rien à ceux qui probablement nous gouverneront demain. Il est très inutile de t'en dire la raison que tu devines sans peine; et il ne faut pas que la politique mette jamais l'ombre d'une ombre sur notre vieille et sainte amitié.
Adieu encore, mon cher et bien-aimé Henri. J'ai appris avec bien du plaisir, par ta lettre, que tu allais un peu mieux. Prends bien garde au froid et à l'humidité, cet hiver. Moi, — mo-à — ,je vais couci couça, couça plutôt que couci. Les bronches sont cependant en bien meilleur état, grâce au goudron et à l'Eau-Bonnë; mais je mange et je dors assez mal; et puis j'ai la fièvre Fontainebleau, le rhumatisme Lyon, la névrose du Palais, des affaires, de ce théâtre maudit qui m'use et qui me tuera. J'ai la tête tirée à quatre chevaux, ce qui ne s'est jamais vu, mais ce qui n'est pas agréable. Adieu, ce mot revient sans cesse sous ma plume. L'année prochaine, au mois de septembre, où serons-nous? Comment serons-nous? Serons-nous? En attendant je t'aime, mon cher Henri, et si nous sommes l'an prochain chez les dieux mânes, l'ombre de ma vieille patte y serrera encore l'ombre de ta vieille main. Amitiés à tous les tiens. Toi, je t'embrasse de tout mon cœur.
Paris, 14 novembre 1879.
Mon cher ami, tu as été le témoin et le confident des douleurs de ma gestation. Il faut que tu aies, l'un des premiers, la nouvelle de mon heureuse délivrance. Je suis arrivé hier soir de Fontainebleau, après deux journées de plaidoiries et d'ovations. Tu sais que la vanité n'est pas mon fort ou mon faible; mais, comme je te connais, je ne veux pas te cacher un succès qui, j'en suis sûr, réjouira ta vieille amilié.
Tu sais si j'avais travaillé cette monstrueuse improvisation; mais l'affaire, qui avait encore beaucoup grossi depuis que tu m'as quitté, était formidable de toute façon, et oneques je n'ai eu si peur que la veille et le matin de la bataille. Je suis devenu tellement nerveux que, maintenant, ce sont de véritables épouvantes; et quand on m'a donné la parole, j'étais convaincu qu'au bout de dix mots j'allais tomber sous mon banc, comme Polichinelle sous la rampe de Guignol. La peur a poussé la première phrase hors de mon gosier avec une véhémence qui avait un faux air d'énergie, et, une fois lancé, il a bien fallu marcher. J'ai plaidé avant-hier trois heures et demie, hier quatre heures, et l'audience d'hier surtout a été très bonne. Les lettres des jeunes filles, que tu te rappelles peut-être, et que j'ai lues et commentées de mon mieux, ont fait un effet terrible. Toute la ville de Fontainebleau était là et le succès a été complet.
Tout n'est pas fini, et le défenseur de Missiessy plaidera mercredi toute l'audience. Mais je ne compte pas
faire de réplique, si ce n'est sur quelque point particulier peut-être. Le procureur m'a déjà fait demander mon dossier.
Je t'ai assez souvent attristé de mes lamentations, mon pauvre Henri, pour que je te fasse partager ce petit bonheur et le contentement que j'en éprouve. Ma cliente a écrit à ma mère une belle lettre où elle lui témoigne toute sa reconnaissance pour moi et où elle se fait l'écho, dit-elle, du « sentiment unanime d'admiration » qu'a soulevé cette plaidoirie.
Voilà; mets cela dans ta poche et garde-le pour toi. Surtout ne lis pas, s'il en est temps encore, les comptes ou contes rendus des journaux.
Paris, 25 décembre 1879.
Mon vieux Henri, je t'envoie ce que ces gueux de la Gazette ont publié de ma plaidoirie Missiessy. Décidément, il faut faire ces choses-là soi-même ou ne rien laisser faire. J'avais livré mes notes à Desjardin et à un scribe de la Gazette. Ils ont tout tronqué et omis complètement la partie à laquelle je tenais le plus, c'est-à-dire la réfutation anticipée des objections de l'adversaire; de sorte que, quand on va lire la plaidoirie in extenso que Choppiu d'Arnouville s'est fabriquée (il y a déjà huit colonnes aujourd'hui et on annonce la suite !), j'aurai l'air d'un imbécile qui n'a rien prévu et rien réfuté. Je suis parti pour Lyon le samedi 13 courant. Je suis
revenu le samedi 20 : total sept jours pleins, par cet horrible froid, dans une chambre d'auberge ou en wagon! Je ne sais pas comment je suis revenu sain et sauf.
Au reste, là-bas, grand succès, ovations du barreau qui était là tout entier. Diner monstre avec tout le Conseil chez le bâtonnier. Les confrères m'ont fait un tel accueil que j'ai cru devoir leur offrir, la veille de mon départ, un punch de remerciements qui a été très cordial et très gai.
En somme, bon commencement d'année. Voilà ces deux grosses épines hors de mon pied. Le tribunal, dans l'affaire Missiessy, a ordonné une enquête. Le mari veut en appeler. Voilà encore des plaidoiries sur la planche. Nous allons tous trois assez bien; mais ce terrible hiver nous consterne et réduit la vie à moitié. On ne peut ni se lever, ni se coucher, ni travailler, ni manger, ni aller en voiture. Nous avons été sous la neige pendant quinze jours; depuis trois jours, la circulation est à peu près rétablie, entre des montagnes de glace et sur une couche glacée de quiuze à vingt centimètres toute gaufrée par le pas des chevaux et les roues des voitures. La misère est navrante. Aujourd'hui, il fait assez beau, vec un semblant de dégel.
Je t'écris à la crapaudine, la tête dans le feu et mes papiers sur mes genoux. Que finisse donc vite cette triste année qui t'a si fort maltraité; et puisse celle qui va venir te rapporter un peu du bonheur d'autrefois. Hélas 1 mon pauvre Henri, que ces vœux mêmes sont cruels à notre âge !
Adieu, je t'embrasse de tout mon cœur et je t'aime bien fort.
Paris, 2 février 1880.
Mon vieil ami, je ne voulais pas t'écrire avant d'avoir de tes nouvelles. Une lettre d'Oswald m'apprend que tu vas beaucoup mieux, et que la semaine tout entière s'est bien passée. Voilà qui est à merveille. Vienne à présent un peu de soleil et de chaleur, et tu vas reprendre, avec une nouvelle vigueur, ta troisième jeunesse.
Quant à moi, voici le récit de mes faits et gestes depuis le soir où je t'ai serré la main. Lundi matin, à sept heures, je quittais Sedan l et j'arrivais à Reims vers dix heures. Déjeuner à la gare avec le confrère qui arrivait de Paris. Ensuite nous avons vaqué à noire affaire et nous avons eu le plaisir d'arriver à un apaisement de famille que notre présence seule pouvait amener.
Le soir, à neuf heures, j'étais rentré à Paris, très content de mon voyage, qui m'avait permis à la fois de t'embrasser et de faire une bonne action, mais rapportant ici une grippe dont je ne suis pas encore débarrassé.
Maintenant, ouvre tes yeux tout grands, lis attentivement ce qui suit et tu reconnaîtras que, grâce à tes
1. A la fin «le janvier 1 S S 0 , M. Rousse était allé voir son ami, déjà très malade.
conseils, ton vieil ami commence à devenir un parfait intrigant.
Hier soir, j'ai lu dans mon journal les lignes que voici : « Nous apprenons que Me Allou pose sa candidature à l'Académie en remplacement de M. Jules Favre. » Ma jeune ambition s'est aussitôt émue, et j'ai été, je l'avoue, assez vexé de m'être laissé devancer par notre très avisé confrère. Donc, ce matin, sans rien dire à personne, je suis allé tout droit chez mon ami Georges Picot, membre de l'Académie des sciences morales et ami intime de M. Dufaure.
Je lui ai demandé, d'abord, s'il pensait que l'Académie voudrait nommer un avocat; ensuite, si je ne serais pas trop risible en faisant une démarche auprès de M. Dufaure.
Sur ses vifs encouragements, je suis remonté en fiacre et je suis allé trouver le Patriarche, à qui j'ai raconté mon affaire.
Il m'a écouté avec le sourire narquois que tu connais, et voici textuellement l'oracle prononcé avec un grand air de sincérité : « Je vais vous répéter exactement, mon cher ami, ce que j'ai dit, il y a quelques jours, à Vùn de nos confrères, qui est venu me trouver dans le même but. Je suis bien décidé à insister très vivement pour que l'Académie nomme cette fois un avocat. Je n'en connais que deux entre lesquels elle puisse choisir : Allou et Rousse {sic). Vous avez l'un et l'autre des qualités différentes qui me font hésiter. Cependant, il me serait. personnellement, plus agréable de vous voir nommé. Je
n'ai pas pu aller à l'Académie jeudi dernier; mais, quoi qu'il arrive, j'irai certainement jeudi prochain; je ferai ma motion, et l'Académie décidera entre vous deux, suivant les sympathies de chacun de ses membres. »
J'ai beaucoup remercié M. Dufaure d'avoir mis mon nom en balance, dans sa pensée, avec celui d'Allou; et je lui ai demandé si j'avais quelques démarches à faire. Il m'a dit très résolument de n'en faire aucune avant de savoir le résultat de sa motion de jeudi. Gela me parait très dangereux, car je suis sûr qu'Allou a déjà fait le tour des quarante fauteuils. Mais advienne que pourra! Je ne verrai personne, sauf Camille Doucet, qui est mon camarade de collège et que j'irai voir demain clandestinement.
Voilà. Es-tu content? Je suis absolument convaincu que je serai blackboulé à l'unanimité et peut-être bien jeté à l'eau de la propre main du père Dufaure. Mais j'aurai au moins la satisfaction d'avoir tenté l'entreprise. Je te tiendrai au courant de cette sotte affaire.
Quant à mes œuvres, j'attends, avant de rien faire dire à Lemerre, la réponse de M. Dufaure.
Ma mère va bien et t'envoie mille bons souvenirs ainsi qu'Emile. Je ne leur ai pas dit mot de tout cela afin de leur éviter des émotions et des déceptions.
Adieu, mon cher Henri. Je t'écris en toute hâte, fort abîmé de travail cette semaine. Je suis très résolu à ne prendre presque plus d'affaires à partir d'aujourd'hui. J'en ai jusqu'à Pâques, par-dessus les yeux. Nous verrons après. Adieu encore. Mille amitiés à femme,
sœurs, frère et beaux-frères. Ne te fais pas trop de mauvais sang; je te donne rendez-vous au mois d'août, à la Roche, pour célébrer ta complète guérison. Je t'embrasse de cœur. Ton vieil ami.
Paris, 12 février 1880.
D'abord, mon bien cher Henri, merci; merci deux fois pour ta longue et bonne lettre, qui m'a fait ouvrir de grands yeux tout pleins de joie. Tu me donnes de tes nouvelles toi-même, comme le célèbre Bergeret, et tu me donnes de bonnes nouvelles. Dieu soit loué! Et que je serais plus heureux encore si ma visite était pour quelque chose dans ce renouveau de santé qui t'arrive! Enfin ce maudit hiver parait décliner et, à Paris du moins, nous voici hors des grands froids. Même dans ton pays de loups, avril ramène quelquefois le printemps, et tu vas voir que tu vas reverdir et refleurir comme une branche virginale de pommier, rose et blanche.
En attendant, on meurt à force dans notre Paris. Je suis allé te voir le lendemain de l'enterrement de Jules Favre; je t'écris la veille de l'enterrement de Crémieux. Mon vieil ami, toutes les grandes voix du barreau et de la tribune se taisent, et nous ne faisons plus que coasser comme des grenouilles ou croasser comme des corneilles, quand nous ne jabotons pas comme des pies. Avant-hier, j'ai reçu une lettre, ou du moins une il 34
demi-page écrite par Nicolet. Il ne me parle pas de sa santé qui, je le sais d'autre part, n'est ni meilleure ni pire; mais ce pauvre garçon m'écrit tout exprès pour me congratuler de cette candidature académique qui te tient, à toi aussi, tant au cœur. Voici où nous en sommes de ce côté.
Je t'ai écrit, ce me semble, après avoir vu M. Dufaure et Camille Doucet. Je n'ai fait aucune autre visite, aucune autre démarche, mais j'ai délié les lèvres de mes dangereux flatteurs du Palais. Le bruit de mes ambitieuses visées s'est répandu dans la salle des Pas-Perdus comme une fanfare pleine de gloire, et je dois dire qu'il a été accueilli dans ce pays avec une grande allégresse. Si le vote se faisait à coups de bonnets carrés, mon apothéose ne serait pas douteuse. Je n'ai pas besoin de te dire qu'au fond de cette popularité, qui ne m'enivre pas du tout, il y a beaucoup de tristes ingrédients. Tu sais qu'une nouvelle candidature a surgi : celle de notre ami de Vallée; sans compter celle de Gambetta et celle de Maxime Ducamp, qui a de très grandes chances de succès. Tu as lu probablement les articles que le Figaro et le Gaulois ont consacrés à ma gloire. A présent, j'attends les éreintements qui ne se feront pas attendre. Dans tous les cas, la candidature « officielle», d'après les rites académiques, ne sera ouverte qu'un mois après la mort de Jules Favre.
Tout ce que nous faisons à présent ne sont que bassesses préliminaires et vilenies préparatoires. Ce sont comme les galops d'essai que l'on fait courir aux
poulains et pouliches sur la pelouse de Chantilly, si ce n'est que les coursiers académiques sont plus souvent de vieux carrossiers hongres que de jeunes étalons. Il me parait très difficile, quant à présent, d'apprécier nos chances respectives. On m'assure les voix du groupe de Broglie, ce qui serait énorme. On veut que j'aille voir Jules Simon et Sardou qui demandent ma visite; et l'on me garantit Marmier qui, dans tous les cas, — et tu sais pourquoi, — ne voterait à aucun prix pour de Vallée. Samedi et dimanche, je tâcherai de faire ces corvées pleines d'ignominie.
J'ai causé avec Allou. Il déplore cette compétition qui, m'a-t-il dit, va prendre la couleur d'une lutte religieuse et politique. Je lui ai répondu que c'était le sort commun de toutes les questions grandes et petites de ce temps-ci, et que nous n'y pouvions rien du tout. 11 aurait d'ailleurs un moyen très simple de faire cesser cette concurrence... Mais il ne parait pas le voir et ce n'est pas à moi à le lui indiquer. Quant à de Vallée, je ne l'ai pas rencontré depuis longtemps.
J'ai revu Lemerre. Mon farrago peut composer deux volumes convenables et je crois que je vais me décider à eu faire imprimer un au moins. En attendant, et pour aller au plus pressé, comme on me demande de tous côtés des Sapey, des Préface et des Discours 487l,\e fais réimprimer chez Lahure ces trois chefs-d'œuvre pour satisfaire aux vœux d'un public idolâtre.
Es-tu content, Coucy? et trouves-tu que pour un commençant je montre quelques dispositions?
b.32 LETTRES A UN AMI
Jeudi. — Je rentre du Palais, six heures. Et j'y suis depuis onze heures du matin! Et je n'ai pas plaidé! Et ceux qui ont plaidé avant moi l'ont fait de façon à me forcer de travailler toute la soirée! Bonsoir, je suis furieux.
Paris, 6 mars 1880.
Mon vieil ami, décidément je fais des miracles; et quand je serai mort, on promènera mes os dans une châsse. On dit que, depuis la visite que je t'ai faite, tu es rajeuni, ragaillardi, absolument recrépi, et que tu es entré dans une période d'invigoration. Tu t'es, au surplus, chargé toi-même de me le faire savoir, et tes deux bonnes et longues lettres m'ont réjoui autant que tu le peux croire.
Pour le moment, je suis au coin du feu, grippé de la gorge, fripé du cerveau, endolori partout et d'une humeur de dogue malade. Après l'affaire de la Société du Crédit rural qui a duré sept audiences , je suis embarqué depuis jeudi dans une autre affaire correctionnelle, celle de la Société des mines de Collo; et je devais plaider ce matin même. Mais, hier déjà, j'étais si souffrant que j'ai été obligé de quitter l'audience. Hier soir, j'ai eu la fièvre. Cette nuit, je n'ai pas dormi; et aujourd'hui, il a fallu envoyer au Palais demander une remise qui a dû jeter le désarroi partout et faire hurler le président. Qu'y faire? Être jeune, se bien porter, tra-
vailler sans peine, ne pas avoir la terreur de la barre, être enfin un avocat bâti comme les Allou et les Lente. C'est bien simple. 11 ne s'agirait que de me refaire des pieds à la tête.
Tu t'impatientes, tu piaffes, tu t'inquiètes très peu de ma santé et tu dévores mes pattes de mouches pour arriver au sujet qui t'intéresse, à ton dada, à cette candidature dont tu es le père et à laquelle tu cherches des parrains. Calme-toi, et commence par agréer l'assurance que parmi les candidats du Palais, il n'y aura pas de jaloux. Allou, de Vallée et moi, nous serons blackboulés avec la plus honorable unanimité. Le fauteuil Favre va être escaladé par les neuf concurrents malheureux qui n'ont pu se loger dans les fauteuils Sacy et Taillandier, et ils n'y laisseront aux robins pas même la largeur nécessaire pour asseoir la moitié de leur derrière. VoiLà mon humble opinion et celle de bien des gens.
Cela ne m'a pas empêché de continuer le cours de mes platitudes. Sous prétexte de tàter le terrain, j'ai vu six académiciens dans l'ordre suivant : Dufaure, Camille Doucet, Jules Simon, Caro, Marinier et de Broglie, Je t'ai parlé, je crois, de ma visite aux deux premiers. T'ai-je écrit depuis que je suis allé chez Jules Simon? Ce saint homme de chat m'a reçu avec une onction et une affabilité faites de sucre et de miel. Il m'a témoigné la plus vive sympathie; après quoi, il m'a dit (et c'est ce qu'il avait de plus sensé à dire) que, si la question se posait entre avocats, il voterait comme Dufaure. Comment Dufaure, le cas échéant, voterait-il? Je n'en sais
rien. Je ne l'ai point revu; et quoique sa belle-mère, Mme Jaubert, m'ait dit l'autre jour qu'il me préférait à l'autre, je suis, à cet égard, dans la perplexité la plus complète. Caro, que j'avais vu quelquefois, a été aussi gourmé que peut l'être un professeur de transcendantisme. « H doute que l'Académie nomme un avocat qui ne soit pas un homme politique. » Ce qui veut dire qu'il nous méprise, nous, notre robe, nos conclusions et nos paperasses, comme la boue qui se serait attachée à ses sandales en descendant du Parnasse. De Broglie m'a reçu sans avoir l'air de se souvenir beaucoup des temps préhistoriques de la conférence d'Orsay. Il a clos l'entretien en me demandant si les eaux de Cauterets m'avaient fait du bien î... Pas mal, et vous?... Ah! saprelotte, s'il faut faire trente:neuf visites comme cela! Quanl à Marinier, un père! un véritable père! Ce vieil homme, très bon homme, ma fait assister à son déjeuner dans son petit vieux appartement de garçon. Il m'a raconté tous les potins et contre-potins de l'Académie. Il m'a donné toutes sortes de bons conseils. Il m'a retenu trois quarts d'heure et je suis très certain que, si avocat il y a, je serai cet avocat-là. Bien plus, le brave homme m'a envoyé le lendemain le même petit livre jaune, l'agenda de l'Académie, que Simon m'avait déjà donné. Et en outre, hier, j'ai trouvé chez moi sa carte cornée. Je vais revoler chez lui demain, car sa visite avait probablement un but.
On dit que la succession Favre sera officiellement ouverte mardi. C'est alors que vont commencer les
courses des biges, des quadriges, et qu'on va, au milieu d'une noble poussière, « suivre de l'œil nos chars volant dans la carrière » : trente-neuf visites à quarante sous l'heure!
En attendant, je fais imprimer mes anciens articles de journaux, la préface Chaix, Sapey, le discours de 1871. Cela fera un petit recueil assez propre. J'ai relu quelques pages du Journal du Siège que tu as eu la bonté de m'envoyer et les lettres de la Commune. 11 n'est pas possible de publier cela maintenant. Tes amis me lyncheraient sous les réverbères de l'Institut; et d'ailleurs, après l'élection de Maxime Ducamp, l'Académie ne voudrait pas se compromettre davantage en nommant un second insurgé.
Mon fascicule sera prêt dans les premiers jours de la semaine prochaine. Bien entendu, je te l'enverrai. Tout cela est absurde, écœurant. J'en ai assez et trop, avant d'avoir commencé; et je t'assure, du fond du cœur, qu'après avoir fait, par devoir, tout ce que je pourrai pour être élu, je serais enchanté de ne le pas être.
En t'écrivant, mon vieil ami, je ne sentais pas ma tête. La voilà qui se rappelle à mon souvenir. Je suis très patraque. Je t'écrirai encore un de ces jours, mais aujourd'hui je n'en peux plus; et j'ai là une montagne de pièces et de lettres à ranger, ne pouvant pas travailler. Adieu, amitiés à tous. Je t'embrasse.
Paris, 25 mars 1880.
Mon cher Henri, tu recevras, d'ici à deux ou trois jours, un ballot de six volumes aux destinations suivantes : un pour toi, pour Oswald, pour Villet, pour M. Brincourt, pour Mmc Cunin et pour la Bibliothèque des avocats. Corrige les fautes dïmpression qui se trouvent surtout dans les Études; et ne compte pas les fautes de français qui se trouvent partout.
J'ai vu la première représentation d'Attila. Grand succès. La pièce est absolument insensée; mais beaucoup de vers superbes. Je crois que M. de Bornier va nous couper à tous l'herbe et les palmes vertes sous le pied. Tout en dedans, je n'en serai pas très fâché, loin de là!
Merci de ta dernière bonne lettre qui, par son volume et sa teneur, me rassure tout à fait sur ta santé et sur celle de ta chère petite-fille. Fais-nous donner de vos nouvelles par Oswald, si tu es fatigué. Nous allons assez bien; moi, cependant, horriblement nerveux et agité. Je t'assure que l'Académie n'y est pour rien du tout. Jamais rien ne m'a laissé si calme.
Je t'écris en courant. J'ai mille choses à faire et je ne fais rien. A cette rentrée de vacances je vais être affreusement bousculé. Voilà maintenant les Jésuites, traqués par celte république libérale, qui me tombent sur les bras.
Je suis harassé d'esprit, de tète et de corps. Je voudrais être dans un trou. Je t'embrasse par le soupirail.
Paris, 26 mars 1880.
Crois-tu que tous les deuils qui se succèdent me fassent prendre goût à l'immortalité de la rue Mazarine? Dans tous les cas, il te faut renoncer pour moi à cette chimère aux palmes vertes. L'infâme Bornier nous supplante tous. Nommons Bornier! On n'entend que cela. Je vais achever, pour l'acquit de ma conscience, ma tournée de visites. Et puis je n'y penserai plus. Mes livres sont distribués aux trente-sept.
Mère et frère vont bien. Moi, très sombre. Tout travail m'est odieux. Cette année finie, je crois bien que, décidément, j'entrerai en cellule dans quelque Chartreuse si tes amis laissent encore aux gens la liberté de renoncer à la liberté. J'ai tort de dire « tes amis »; car ce sont de sales gens et de sottes gens. Je vaux mieux qu'eux et je t'embrasse.
Je ne suis ni muet ni manchot. Mais il me faudrait la langue du bon Ulysse et les cent bras de Briarée pour faire et pour dire tout ce que j'ai à dire et à faire. Je plaide à la hâte mes affaires les plus urgentes et je tâche de vider, d'ici à la fin du mois, mes sacs à procès pour aller me terrer à la Roche dès la première semaine do mai et composer à loisir le mémoire que je suis chargé
de faire pour la défense des CoDgrégations religieuses. Je n'ai pas besoin de te dire combien est lourde cette tuile qui m'est tombée sur la tête au milieu de l'année judiciaire et dans le plein courant des affaires. C'est une énorme besogne qui ne se peut point faire à Paris, à bâtons rompus, entre les coups de sonnette des clients et le train des audiences. Pour m'y mettre tout entier, j'ai été obligé de renvoyer six belles affaires. Enfin, advienne que pourra. Il y a des lâchetés professionnelles que ni toi ni moi ne commettrons jamais; et je ne pouvais pas refuser mon patronage et mon concours à des hommes si stupidement et si odieusement persécutés. Au reste, je me suis chargé uniquement et exclusivement de faire le mémoire, ce qui est déjà bien assez. Et j'ai stipulé que ce serait Barboux qui plaiderait, en s'adj oignant d'autres avocats choisis par lui et par moi. Je ne doute pas que, pour aider à l'exécution des décrets, notre gouvernement, ami de toutes les libertés, ne nous lâche, au moment voulu, quelques cohortes du peuple souverain pour briser les portes de nos capucinières. Le voyage si habile du grand Ferry à Lille est un avant-goùt de ce qui va se passer ici dans quelque temps.
Quant à l'Académie, cette candidature t'occupe en vérité plus que moi, mon bon ami. Je te remercie de tout ce que tu as fait; mais je te prie de ne plus rien faire, les recommandations n'étant pas toujours bien accueillies par les Immortels.
J'ai vu M. Barbier samedi dernier, après l'avoir
manqué plusieurs fois. Ce fougueux auteur des ïambes est un petit vieillard d'aspect débonnaire, coiffé d'une perruque classique et me rappelant feu M. Bouilly que j'ai connu dans ma jeunesse. M. Barbier a été, comme tous ses collègues, très aimable; et l'on m'assure qu'il votera pour moi.
J'ai vu dimanche M. Dufaure, qui m'est tout dévoué; Camille Doucet, sur qui je peux compter également; et hier M. Mignet qui m'a couvert de fleurs, mais dont j'ignore les projets. Je sais que le duc d'Aumale, le duc Pasquier, M. de Broglie et M. Cuvillier-Fleury doivent voter pour moi; Legouvé, Augier, John Lemoinne, Henri Martin, résolument contre; Dumas incertain.
Maintenant, voici l'état des candidatures : il y a huit jours, je tenais la corde; Bornier venait après, et de Vallée bon dernier, sans aucune chance. Il n'y avait que ces trois pur-sang sur la piste. Mais, il y a deux ou trois jours, M. Manuel a posé sa candidature, et il a rallié une partie des voix qui allaient à Bornier, plus quelquesunes qui me paraissaient acquises; par exemple, celle de Jules Simon, dont il a été le secrétaire ou chef de cabinet. On parle toujours, pour le dernier moment, de la candidature électrique de ton impartial et tonitruant ami Gambetta, mais beaucoup de gens n'y croient point.
En résumé, les chances paraissent en ce moment très éparpillées, et l'élection sera très disputée. Elle se fait le 13. Je t'envoie un article qui a paru hier dans le Gil Blas, un journal qui, peut-être, n'arrive pas à Charleville et à Sedan. Lis l'un des articles qui précèdent
l'éloge de ton ami, d'ailleurs bourré d'inexactitudes, et tu verras dans quelle compagnie je me trouve. Ledit article est intitulé Un caprice de veuve. C'est à faire rougir un pompier. Quant au dithyrambe fait en mon honneur dans cette estimable feuille, il est l'œuvre de Rocher, que tu as peut-être connu autrefois au Palais. C'est un de nos contemporains, avocat-journaliste, neveu de Bertin, très brave garçon et autrefois la cheville ouvrière du Droit. Le directeur de la Gazette m'a dit hier que de Vallée va faire publier dans ce journal des extraits de ses œuvres. On me demande des parcelles d'or détachées des miennes pour compléter cet écrin. J'ai dit qu'on prenne dans le volume ce qu'on voudrait. Je n'ai pas le temps de faire un choix.
Pourquoi Coppée, ou Sully Prudhomme, ou Leconte de Lisle ne se sont-ils pas présentés au lieu de M. Manuel? Chacun d'eux me semble très supérieur à M. Manuel.
Enfin, j'ai fait à peu près mon devoir de candidat. A présent, je suis partagé entre le désir d'un succès qui donnerait une très grande joie à ma bonne mère et à Emile, et qui te ferait exulter d'orgueil, et cet invincible besoin de repos et de silence qui me fait envisager avec horreur le travail, le spectacle, le bruit, le trépied, le discours, la parade officielle du langage surfait et des sentiments de théâtre. Totus mundus exercet histrionuuiL. C'est Bacon, je crois, qui disait cela.
Merci, mon vieil ami, encore une fois, de tout le mal que tu te donnes pour moi. Ne t'agite pas trop et sur
tout affermis ton âme stoique conlre les revers qui, probablement, vont détruire tes amicales espérances.
Douze cents francs de rente et l'immortalité, c'est bien quelque chose; mais on peut vivre sans cela. Les douze cents francs n'ajouteraient pas grand'chose à mon modeste bien-être; et quant à l'immortalité, elle n'ajouterait pas dix minutes aux quelques heures qui me restent.
Amitiés à tous. Je t'embrasse bien tendrement.
15 mai 1880, Paris.
Vieil ami, merci, merci, merci; voilà tout. J'ai devant moi : deux cents cartes, cent lettres et dix ou quinze dépêches — restes d'hier.
J'ai la tête en bouillie. L'entrée dans l'immortalité n'est pas commode. Je vais dire à Emile de l'écrire. Je ne peux que t'embrasser, cher et bon ami. Merci à tous les tiens.
Pour un homme qui aspire au repos, j'ai bien trouvé mon affaire.
Hier j'ai fait dix-sept visites. Il m'en reste juste vingt à faire aujourd'hui.
Pas un mot de ta santé? Je t'écrirai quand je pourrai.
Mère ivre de bonheur. Emile radieux. Il te contera ce qui lui arrive personnellement. Cependant, moi grincheux toujours, et en voilà pour l'éternité, puisque je ne dois plus finir.
Les Jésuites, l'Académie, mes procès : mon crâne immortel est comme le cratère stupide d'un Vésuve d'imbécillité. Style académique.
Adieu. A bientôt j'espère.
Je te rembrasse. C'est toi qui, à force de me tanner, « m'as huche au corps qu'académique on nomme ».
Un malentendu avec mon secrétaire t'a fait arriver ma dépêche trois heures trop tard. Ton immortel ami.
M* Emile Rousse à M. Vesseron.
Paris, 16 mai 1880.
Mon cher Henri, Edmond vous a envoyé hier à peine deux mots, primeurs d'un académicien nouvellement éclos; aujourd'hui, il me charge de vous donner quelques détails sur son élection. Quels détails? Les journaux ont assez fait savoir urbi et orbi qu'il avait réuni, au premier tour de scrutin, 13 voix; au second tour, 18. Quant au détail des visites, vous savez que votre ami est sobre d'anecdotes; à peine avons-nous pu entrevoir, çà et là, qu'il n'a pas trouvé, dans leur pied-à-terre d'icibas, la moitié des trente-sept demi-dieux. Deux ou trois étaient aux mains d'Esculape ; Victor Hugo invisible au fond d'une « bouche d'ombre », avenue d'Eylau; quelques-uns, plus abordables, avaient été charmants, mais laissaient entendre qu'au premier tour, au moins, ils voteraient pour un autre. Ces indices peu encoura-
géants nous avaient laissé peu d'espoir, et ma mère, dont vous connaissez la philosophie pratique, attendait, en plaisantant sur ces visites nauséabondes de candidat, un échec plus que très probable. 11 n'en fut pas ainsi; jeudi, à deux heures, Edmond entrait dans sa chambre pour annoncer son succès; puis la nouvelle fit comme une traînée de poudre: visites, et bouquets! et télégrammes! Le soir même, je ne sais par quel prodige, il en arriva trois de Limoges, d'Agen et d'Amélie-les- Bains.
Depuis trois jours, c'est une procession, une avalanche de cartes et de lettres et un torrent de visites. Au demeurant, ma mère a très bien supporté ces émotions fort douces, mais pourtant un peu violentes à son âge. Tout ce tapage va s'apaisant de jour en jour et, vienne la fin de la semaine, j'espère qu'il ne restera plus à ma chère mère qu'une petite excitation salutaire et la joie d'avoir donné le jour à un académicien.
Chez vous, vous avez pris plus vivement la chose; et c'est une bien bonne idée d'avoir réveillé toute la ville à dix heures du soir pour annoncer la bonne nouvelle! Vous êtes, en vérité, un ami incomparable, et ma mère a bien raison d'avoir un grand faible pour vous. Tâchez de vous calmer et de vous mettre en état de faire, dans trois mois, votre villégiature habituelle. Quant à votre idée de publication, je ne sais ce qu'en pense mon frère, mais je ne la partage nullement. Par ce temps d'opportunisme, elle me parait inopportune au premier chef. Ce n'est pas le moment où un avocat va publier une consultation exclusivement juridique sur une question de
droit imprudemment soulevée par la politique, ce n'est pas, dis<je, ce moment que doit choisir un avocat pour mettre les pieds dans tous les plats politiques par une publication irritante; sa voix, sa consultation, sa cause seraient immédiatement compromises et perdues d'avance. Cette publication aurait, à mon avis, bien d'autres inconvénients beaucoup plus graves, qui, de loin, ne vous frappent pas. Il importe peu de fournir à un orateur un beau et bon discours, ut pueris placeas et declamatio fias : assez et trop, certains épisodes sont connus et de notoriété publique; ils suffisent amplement pour l'éclat et le scintillement de quelques phrases académiques; laissons le reste aux œuvres posthumes et aux oraisons funèbres.
Voilà mon avis, ce qui ne m'empêche pas de vous envoyer mes vieilles amitiés et de vous serrer cordialement la main.
Emile Rousse.
Paris, -2 juin 1880.
Mon vieil ami, à présent que je suis un peu débarbouillé des onze cents cartes, lettres et dépêches que j'ai reçues et répondues, et des cinquante ou soixante visites obligées qu'il m'a fallu faire, j'ai bien gagné de me reposer un instant avec toi de cette grande agitation dont tu as pris ta trop large part. Où faut-il reprendre
cette étonnante histoire? Je suis encore tellement entôté des fumées de la gloire que je ne vois pins trop clair dans mon cerveau immortel.
Quelques jours avant ce 13 mai, il m'était déjà venu bien des bruits avant-coureurs du succès. Camille Doucet, un jour que je l'avais été voir, avait pointé devant moi la liste des grands et des petits dieux, et m'avait démontré que j'avais bien des chances. Un conseiller à la cour, très lié avec M. ïaine, était venu chez moi tout exprès pour me dire que son ami avait lu mon petit livre; que j'étais (ceci pour toi) « un écrivain de premier ordre », qu'il le chargeait de me le répéter, et qu'il ferait tous ses efforts pour que je fusse nommé. Le lundi qui a précédé l'élection, j'avais diné en petit comité chez la duchesse de Galliera, dont le salon est un des laboratoires académiques et politiques les plus puissants de Paris. M. de Broglie était là et M. Marinier devait y être. La duchesse m'a dit que, pour elle, ma nomination ne faisait aucun doute; et quant au duc, bien que, en parfaits gentilshommes, nous n'ayons, ni l'un ni l'autre, dit un mot de L'Académie, je savais que lui et toute sa famiglia voteraient pour moi. Je savais aussi que M. Dufaure, M. Auguste Barbier, M. Marmier étaient mes partisans déclarés; j'étais donc assuré, tout au moins, d'une belle minorité. Alexandre Dumas, d'abord enclin à me donner sa voix, avait ensuite déclaré qu'il ne voterait jamais pour l'avocat des Jésuites. Legouvé avait été déterrer, dans la dernière quinzaine, M. Manuel qui n'y pensait guère, et il s'esii. 35
crimait de ce candidat imprévu, tout à la fois contre de Bornier le Vicomte et contre Rousse le Jésuite.
Jules Simon votait pour M. Manuel qui a été son chef de cabinet; et, comme tu l'as vu, c'est en effet cette candidature qui a failli me faire mordre la poussière olympique, pidverem olympicum. Mais j'avais un ennemi bien plus redoutable encore! Il y a six semaines environ, l'indiscrétion et le manque de tact d'un de mes anciens camarades avaient fait tomber un exemplaire de mon livre entre les blanches mains de la princesse Mathilde. Elle m'avait écrit pour me complimenter, comme si l'hommage venait de moi; et elle m'engageait a l'aller voir le mercredi et le dimanche. Cette invitation me rendait fort perplexe. Après conférence avec Emile, qui d'ailleurs n'était pas de mon avis, j'ai répondu à la bonne princesse un petit billet, bête de toute la finesse que je lui voulais donner, et dans lequel, tout en la remerciant avec effusion, je lui disais que ma santé, les travaux urgents dont j'étais en ce moment chargé, etc., et patati, et patata, ne me permettraient peut-être pas de me rendre à sa bienveillante invitation. Je croyais avoir fait merveille et que la sœur de César n'y penserait plus. C'était mal connaître le cœur des princesses. Quand elles désirent, il faut céder; quand elles ordonnent, il faut se rendre. Il n'y a santé, besogne, infirmités qui tiennent. Il paraît que, depuis ce billet incongru, la belle princesse m'a voué une haine de déesse refusée, spretxque injuria formée. Et dans son salon, qui est un des grands foyers littéraires de Paris, elle a travaillé d'importance ce
pelé, ce galeux, ce butor qui avait décliné une faveur si recherchée, sans dire d'ailleurs le motif de sa rancune. « Que diable as-tu donc fait à la princesse? » me disait un jour ce bon Doucet. au lendemain d'un de ces raouts. « Elle t'a abîmé toute la soirée. » Au fait, il parait que j'ai fait une sottise. J'avais refusé cette avance, parce qu'il me paraissait peu convenable de me lancer dans le monde impérial, alors que j'allais chez les princes d'Orléans. C'était stupide; et j'ai su trop tard que le salon de la rue de Berri était un terrain neutre où, sans aucune distinction d'opinions politiques, toute la gentry littéraire et artistique de Paris se donnait fraternellement rendezvous. Je regrette ma bêtise; surtout parce qu'elle peut sembler un manque de savoir-vivre; mais qu'y faire?
Je t'ai écrit que j'avais fait mes visites eu conscience; mais j'ai trouvé à peine la moitié de mes futurs confrères : une quinzaine seulement. Les autres ne connaissaient que mes cartes et mes immortels écrits.
Les meneurs de ma candidature ont été surtout : M. Dufaure, M. Taine, le duc d'Aumale, le duc de Broglie, le duc Pasquier, M. de Falioux, Emile Ollivier, Auguste Barbier qui s'est pris pour moi d'une affection très inattendue, et enfin, ou plutôt avant tous les autres, le bon M. Marmier qui m'a patronné, piloté, conseillé et s'est montré pour moi un vrai père. Je t'ai expliqué, je crois, de quelle rancune se doublait son zèle.
Jamais je n'ai été moins ému, moins agité d'aucun événement de ma vie, que de ce grand événement. Le sentiment qui dominait pour moi tous les autres, c'était,
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je te l'assure, la crainte d'être élu. Dans ces premiers jours de mai. j'étais très souffrant, très triste, très inquiet d'autre chose qui me tenait bien autrement au cœur; et il me semblait que tout ce bruit de vanité qui se faisait autour de moi se faisait pour un autre. Je ne pouvais pas me persuader qu'il s'agit de moi et que je fusse le vrai Sosie de cette aventure. T'ai-je parlé quelquefois d'un excellent homme, très intéressant et très original, mon client d'abord, aujourd'hui mon ami, qui, depuis plusieurs années, s'est engoué pour moi dune affection filiale et d'un dévouement à toute épreuve : Charles de Berkeley, Anglais d'origine, riche, très instruit, artiste, parlant toutes les langues, et, ce qui vaut mieux, ayant un cœur d'or? Ce brave garçon, depuis quelque temps, ne rêvait plus qu'Académie, et s'ingéniait par tous les moyens, après toi et comme toi, à me mettre le feu sous le ventre. La veille de ce fameux 13, il avait dressé toutes ses batteries pour connaître, le premier, le résultat du scrutin. Le jour de l'élection, il s'était fait présenter à l'illustre Piugard et avait obtenu une entrée de faveur.
Pour que je fusse averti plus vite, il m'avait persuadé d'aller l'attendre dans l'église Saint-Germain-l'Auxerrois. Quant à lui, à peine le vote connu, il s'était élancé sur le pont des Arts de toute la vitesse de ses grandes jambes britanniques, s'était jeté dans sa voiture qui stationnait de l'autre côté du pont, et, à une heure et demie, il bondissait dans le saint lieu et m'embrassait en pleurant de joie, au grand ébahissement du suisse et
d'une centaine de fidèles qui se trouvaient là. Nous nous sommes jetés dans son coupé et, dix minutes après, j'entrais dans la chambre de ma mère qui sommeillait tranquillement, son chapelet roulé autour de ses doigts. Il fallut réveiller d'un profond sommeil « cet autre Alexandre ». Je lavais entretenue, tous les jours précédents, dans la pensée que je n'avais aucune chance, afin de lui épargner une déception. Aussi, quand je lui dis que j'étais élu, la pauvre femme ne le voulait pas croire. Elle est devenue toute rouge et m'a sauté au cou, dans un ravissement qui m'a été bien avant au cœur. Emile était dans sa chambre; il est arrivé; et j'ai goûté là quelques minutes de bien grande joie, à voir ces deux êtres chers si heureux. A l'instant même, la procession des amis et des confrères a commencé. Le bruit de l'élection s'était répandu dans la salle des Pas- Perdus comme une traînée de poudre; et, en trois heures, il est venu plus de cent cinquante visiteurs. Puis des bouquets, des cartes, des dépêches. Le salon était un parterre de fleurs. On pleurait, on riait. On dit qu'au Palais c'a été une explosion de joie. Où étais-tu, mon pauvre vieux Henri, toi qui as tant souhaité ce jour, qui as tant fait pour me pousser à cette entreprise? Comme je t'aurais embrassé de bon cœur! et comme, en voyant le bonheur de mes chers miens, ma pensée a été vite vers toi ! Et il t'a fallu attendre jusqu'au soir cette nouvelle !
Les jours qui ont suivi ce grand jour ont été moins agréables. Il a fallu classer les cartes qui arrivaient par
centaines, enrégimenter les lettres et les dépêches; puis commencer les visites aux nouveaux confrères. Cette fois encore, j'en ai trouvé nn assez petit nombre, de façon que je ne connais pas encore la plupart d'enlre eux.
Jamais candidature n'a trouvé un candidat, jamais élection n'a trouvé un élu plus distrait, plus préoccupé d'autres soins, plus empêtré de besogne urgente. Depuis quinze jours déjà, j'étais plongé dans les paperasses et dans les livres, pour perpétrer le mémoire destiné à la défense des congrégations. Cette lourde affaire, comme tu le penses bien, a été exploitée pour et contre moi et a joué un 1res grand rôle dans l'élection. Je t'enverrai, ces jours-ci, la collection faite par un spéculateur, des articles de journaux publiés sur mon compte. Tu verras là ce que c'est que la presse et le triomphe de la bonne foi politique. Selon que le journal est rouge ou blanc, conservateur ou démocrate, les uns me trouvent beau, charmant, éloquent, écrivain supérieur, jeune malgré mes soixante ans, avec la bouche exquise, « les yeux profonds et tendres »; les autres assurent que je suis aussi médiocre orateur que méchant écrivain, « petit (sic) », laid, chëtif, avec le regard sournois ei la paupière plissée... « L'Académie est au complet, dit l'un d'eux; elle s'était donné Maxime Ducamp, le moucliard, elle se paie aujourd'hui Rousse, le jésuite. » Tout cela est très curieux, et drôle comme un vomitif.
Les journaux illustrés ont reproduit mon image. La
2 JUIN 1880 :;5i
gravure de Y Illustration est immonde; celle de la France illustrée est la meilleure.
Reste à présent le discours à faire et à prononcer. Deux nouveaux élus doivent passer avant moi : Labiche et Maxime Ducamp. On dit qu'ils ne seront pas prêts avant le mois d'août au plus tôt. Doucet pense que je pourrai être reçu à la fin de novembre. C'est le duc d'Aumale qui doit me répondre. Je suis allé deux fois chez lui sans le trouver. Je ne pourrai me mettre à la besogne de ce côté que dans un mois environ. J'ai fini avant-hier ma consultation pour les congrégations. Il me reste à la revoir et à la raboter : c'est l'affaire d'une journée. Ensuite, je vais plaider trois ou quatre affaires que tout ce brouhaha et le travail pour tes amis les jésuites ont nécessairement laissées en souffrance. Puis, vers le milieu de juillet, je me mettrai face à face avec mon mort. C'est une figure bien intéressante, mais bien difficile à pourtraire.
Depuis un mois, je ne sais plus guère ce qui se passe au Palais. J'y ai paru à peine trois fois. Le jour où j'y suis revenu après l'élection, j'ai eu peine à me sous^ traire aux ovations de ce public idolâtre. Il est très fortement question de me donner un banquet. Mais, pour bien des raisons, je m'efforce de détourner cet honneur. D'abord, depuis plus d'un an, nous devons à M. Dufaurc son banquet de cinquantaine, qui a été ajourné jusqu'à la fin du deuil de sa femme. Puis, notre pauvre bâtonnier est dans un élat de plus en plus alarmant; il serait inconvenant autant que cruel de festiner sous son
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bàtonnat sans qu'il pût présider la fête. Voilà ce que je m'efforce de faire entendre. Ajoute à ces deux raisons décisives. — mais c'est là le petit coté de la question, — que rien ne me serait plus odieux que cette exhibition bachique avec toast et discours au dessert. Je pense que. tout au moins, j'obtiendrai un atermoiement jusqu'après les vacances: et cinq mois, c'est plus qu'il n'en faut pour que personne ne pense plus ni à l'académicien, ni au banquet.
Ma mère va bien et mon élection lui a donne un regain de jeunesse. Emile est plus heureux chaque jour de la résolution rapide qu'il a prise de quitter le Crédit foncier. Il est, à présent qu'il n'a plus rien à faire, l'homme le plus affairé de France. Il suit un cours de botanique au Jardin des Plantes. Il étudie le microscope. Il lit. il fait nos comptes. Il ne trouve pas. depuis un mois, un jour pour aller à la Roche compter nos morts et nos blessés de l'hiver. Pauvre la Roche! Mes lauriers, morts; mon lierre, mort: mes pommiers, morts: mes figuiers, mon vieil ami. mes figuiers, morts! Entends-tu cela? Mes figuiers! Je ne sais pas ce que je ferai dans deux mois, si je voyagerai un peu ou si j'irai me terrer dans ma bicoque.
Adieu, j'ai les doigts engourdis à force d'écrire et l'échiné courbaturée. Adieu mon bon Henri. Merci de tous les soucis que tu t'es donnés pour moi; à bientôt, j'espère; car. décidément, ma visite parait t'avo'ir rajeuni de dix ans, et le voilà bientôt en état de venir nous voir. M. Auguste Barbier m'a dit, il y a huit jours, que ta
traduction d'Anacréon était un petit chef-d'œuvre. C'est toi qu'on aurait dû nommer de l'Académie. Je t'embrasse de tout cœur, comme je t'aime.
E. R., un des Quarante.
Paris, 22 juillet 1880.
Serais-tu plus souffrant, mon cher Henri? Ou bien crains-tu de te compromettre vis-à-vis des frères et amis de Sedan ou du Grand-Orient de Cbarleville en écrivant à Housse, L'avocat des Jésuites? Je ne sais que penser. Toujours est-il que, depuis plus de six semaines, je n'ai pas eu. un mot de toi.
Es-tu assez vaillant pour venir nous voir au mois de septembre? Tu sais, mon cher Henri, que tu nous ferais grand plaisir, et plus que jamais cette année, puisque cela nous montrerait que tu es décidément remonté sur ta bête. Mais consulte bien ton médecin avant de te mettre en roule, et mesure bien tes forces. Songe ensuite que, cet hiver, tu seras peut-être bien aise de venir à Paris pour contempler ton ami pataugeant en habit vert, sur le perchoir du quai Conti, dans des phrases à quatre temps coupées par des pauses savantes. Bref, interroge-toi bien et interroge la faculté avant de t'embarquer; et si tu peux sans inconvénient te lancer, lance-toi et arrive-nous comme de coutume dans les premiers jours de septembre.
Je ne peux l'écrire que quelques ligues et j'ai cependant bien des choses à te dire. Ma mère va bien. Elle avait été fort inquiète de la fête du 14. Mais tout s'est passé assez tranquillement, sinon silencieusement. Sur notre bout de boulevard, l'aimable municipe avait installé deux bals avec orchestre formidable; une douzaine de balançoires et un immense jeu de chevaux de bois tournant jour et nuit au son d'un orgue-piano qui broyait toutes sortes d'airs patriotiques. C'a été, pendant toute la semaine, un épouvantable brouhaha. La nuit du 14 au 15, ne pouvant pas dormir, je me suis mis à la fenêtre. A trois heures et demie du matin on dansait encore! Je croyais que, sous Napoléon III, les républicains trouvaient que l'Empire corrompait le peuple par ses fêtes, et que la République devait enfin le rendre aux saintes joies du travail et de la vertu. Blagueurs! Quant à l'armée, on peut juger de sa discipline sévère par les scènes de sauvagerie de Rennes, Grenoble, Marseille et autres lieux, où des bandes de soldats conduites par des officiers ont donné l'assaut à des couvents de capucins et de récollets. Mais laissons la politique.
Politique à part, je t'envoie une seconde édition de ma consultation, comprenant les noms de / 100 adhérents environ. Une troisième édition donnera toutes les adhésions motivées. Heureusement, je n'ai pas à ni'occuper de ces publications qui sont faites par un comité spécial. Je regrette, sans en être étonné, que les barreaux de Sedan et de Charleville n'aient fourni aucun nom à la liste des adhésions. Ce n'est pas tout
de ne pas aimer les jésuites, il faudrait aussi aimer un peu la liberté.
Hier, Barboux a été nommé bâtonnier. C'était justice. Aujourd'hui commencent les élections au Conseil qui seront très orageuses et presque exclusivement politiques. Il y a une vaste conjuration pour me mettre à la porte du Conseil. Dans tous les cas, si j'y reste, j'arriverai probablement en dehors des dix premiers. Si cela m'est égal, je n'ai pas besoin de te le dire; et il ne me déplairait nullement d'être mis complètement à la porte. Mais ce qui me serait peu agréable, ce serait de voir arriver au Conseil, comme nous en sommes menacés, des avocats de vingt-deuxième ordre, métis d'agents d'affaires dont nous possédons déjà quelques échantillons.
J'ai réuni beaucoup de documents sur Jules Favre et je suis en train de les compléter. Je suis effrayé, d'abord du nombre, puis, entre nous, de l'inanité de ces productions dont très peu supportent la lecture. Je n'ai encore aucun plan de discours. Je vais emporter mon butin à la Roche et travailler pendant les deux mois tout entiers. Je commence déjà à sentir ce froid aux entrailles que nous connaissons tous et qui précède les grandes batailles oratoires.
La Roche, 2ù août 1880.
Mon vieil ami, le 13 ou le 14 de ce mois, en arrivant d'un petit voyage, j'ai reçu ta bonne lettre que j'atten-
dais depuis longtemps; et si je ne t'ai pas répondu plus tôt, c'est que je nourrissais le projet présomptueux de m'échapper, soit de Paris, soit d'ici, pour aller te serrer la main; mais, à Paris, j'ai été traqué par les clients, assiégé par les moustiques judiciaires que l'approche des vacances fait sortir de tous leurs repaires. Il a fallu partir sans regarder derrière moi.
Mais procédons par ordre; et, puisque nous ne pouvons pas nous voir une journée, devisons de loin un quart d'heure. Nous sommes partis de Paris, Emile et moi, le 26 juillet, allant d'abord tout d'une haleine à Aix-les-Bains, puis à Chambéry, puis à Grenoble. Nous avons été passer une journée à Uriage; et ensuite nous sommes montés à la Grande-Chartreuse. Ç'a && ^l> Pour moi, le point le plus intéressant du voyage, quoique la Chartreuse nous fût déjà connue; mais ce que je désirais depuis longtemps, c'était de voir autre chose que les murs, les réfectoires et les cellules des étrangers, et de pénétrer un peu dans l'intimité de cette vie étrange. A notre arrivée, nous avons été reçus, bien entendu, comme le commun des mortels; on nous a nichés dans des cellules toutes nues, pourvues du plus indispensable nécessaire, et on nous a installés à la table commune, en conspect du menu ordinaire : omelette, petites carpes frites, fromage, pruneaux. Mais après celte sainte orgie, je me suis dit qu'il serait ridicule de laisser traiter le fils puiné de l'Église et le défenseur de la foi comme un simple frère coupe-choux. J'ai donc remis fièrement ma carte au frère gardien des
étrangers, en le priant de la faire passer au Père général; et nous sommes allés nous promener, les pieds dans l'eau, le parapluie sur la tête, sous un de ces déluges alpins que la Providence lient en réserve dans ses impénétrables décrets, et qu'elle lâche sur notre globe chaque fois que les frères Piousse se mettent en voyage. Le soir, comme nous nous mettions à table, nous avons vu fondre sur nous, suivi de deux ou trois moinillons, un magnifique chartreux, tout de blanc vêtu, très distingué, très aimable, qui m'a fait les plus vifs reproches pour n'avoir pas trahi plus tôt mon incognito. C'était l'un des grands dignitaires de l'ordre, le Père coadjuteur, qui venait se mettre à mes ordres et m'annoncer que le Père général, retenu jusqu'au soir par l'office du chœur, me recevrait le lendemain, à l'heure que je voudrais. Pendant ce temps-là, les petits moines et le Frère Gérasime s'étaient précipités dans nos cellules, en avaient enlevé tous nos effets, et les avaient transportés dans un logis plus digne de nous. Pour moi, c'était tout bonnement l'appartement réservé aux princes, rois et évêques qui viennent visiter la Chartreuse : deux assez grandes pièces boisées en sapin, dont la première sert de salle à manger et de salon, et dont la seconde est une chambre à coucher meublée de trois ou quatre bonnes chaises, d'une table ornée d'un tapis, d'un prie- Dieu et d'un excellent lit avec de beaux rideaux de serge verte, trois ou quatre couvertures et un couvrepieds à ramages. Il est probable que ce ne serait pas un luxe excessif pour M. Gainbetta ui pour Mrae Sarah
Bernhardt. Mais pour moi, je restai ébloui; et quant au Frère Gérasime, tout en trottant pour mettre en ordre toute chose, il s'arrêtait de temps en temps et me regardait avec de bons yeux pleins de malice et un sourire de triomphe, en ayant l'air de me dire : « Eh bien, qu'estce que vous en dites? » Mes deux compagnons furent installés dans deux bonnes chambres voisines de mes appartements; et, à partir de ce moment, il n'est sorte d'attentions qu'on ne nous ait prodiguées.
Le lendemain matin, de très bonne heure, je suis allé voir le Père général avec qui j'ai causé pendant plus d'une demi-heure de tout ce qui intéresse si fort ces brave? gens. J'ai trouvé là un esprit très net, très sensé, fort au courant de toutes les choses du dehors. Il m'a expliqué comment les Chartreux, du moins, se croyaient à l'abri des vexations de nos gouvernants. Mais, dans tous les cas, ils sont prêts à partir et à s'en aller partout où il sera permis à vingt ou trente hommes tranquilles de vivre ensemble pour prier et adorer Dieu à leur façon. Ils iront aussi loin qu'il faudra pour trouver
...un endroit écarté Où de jeûner en paix on ait la liberté.
Des États-Unis, on leur fait des offres très avantageuses pour transporter là-bas leurs établissements et leur industrie. En effet, la veille, nous avions fait la route de Saint-Laurent-du-Pont à la Chartreuse avec deux étrangers parlant admirablement le français et causant avec une supériorité qui nous avait fortement frappés.
Nous les avions quittés à la porte du couvent, en nous demandant ce qu'ils pouvaient être. Rien au monde, surtout pour l'un d'eux, ne trahissait la sacristie ou le cloitre. Le Père général m'apprit que c'était simplement l'évêque de la Nouvelle-Orléans et son vicaire général. Us venaient de Rome tout droit; ils sont restés trois heures à la Chartreuse où ils allaient dire aux dignitaires de l'ordre ce qu'ils nous avaient dit tout le long de la route : que chartreux, jésuites et religieux de toutes robes et de toutes barbes seraient reçus aux États-Unis à bras ouverts par tous les partis et par toutes les sectes, depuis les quakers jusqu'aux anabaptistes et aux mormons. Toute opinion politique à part, on a peine à concevoir l'ineptie de nos politiciens qui enlèvent de vive force à notre malheureux pays tous ces foyers de civilisation et de lumières en même temps que tant de sources de richesses, pour en faire profiter des nations plus sages ou moins bêtement gouvernées.
Après un déjeuner aussi plantureux que le permet la règle de la maison, et bourrés de provisions préparées par le bon Gérasime, nous sommes montés au Grand- Som, la plus haute cime de ces contrées. Il faisait par hasard un temps superbe; et, du sommet, au bout de trois heures de grimpette, nous avons pu entrevoir le mont Rlanc tout près de nous, mais coiffé de nuages obstinés qui ne nous le cédaient que par intervalles. En revenant, je suis allé faire mes adieux au Père général que j'ai trouvé plus aimable encore que le matin, et qui m'a fait des remerciements pleins d'effusion. Puis je suis
rentré sous mes lambris dorés, ou nous attendait un couvert d'une exquise propreté, et où le bienheureux Gérasime avait préparé de ses saintes mains un dîner d'archevêque : carpes, thon, sardines, omelette, pâté de poisson, gâteaux excellents, fromage, beurre, les inéluctables pruneaux, du bon vin, et deux magnifiques bouteilles de chartreuse verte et jaune en guise de viatique. Tu aurais ri en voyant ces trois pèlerins d'Emmaus attablés ainsi, et ce bon frère dans sa carapace blanche surmontée d'un grand tablier de cuisine, alerte, riant, causant, plaisantant, nous excitant à boire, nous racontant avec une naïveté pleine d'esprit le dur régime auquel il s'est voué depuis quarante ans, et nous regardant avec une bonté malicieuse. Un brave homme et une bonne tête, ce digne Gérasime, avec son crâne chauve, sa moustache rasée, son teint de parchemin, son petit ventre bedonnant sous sa serpillière, et sa barbe blanche en queue de vache toujours en mouvement : un vrai moine de baromètre.
Pendant le dîner, j'ai eu deux très intéressantes visites : le Procureur et le Coadjuteur général; — après le Père général, les deux plus hauts dignitaires de la maison. Je ne saurais te dire combien nous avons été frappés de leur conversation. Ce sont, chacun dans son genre, deux hommes de très grande valeur, et nuus avons été enchantés surtout de la modération et de la sagesse avec laquelle ils parlent de la mesure dont les ordres religieux sont menacés. Mais ce sujet et tout ce dont nous avons causé nous mènerait trop loin. Je
voulais seulement te faire voir un peu, mou vieil ami. ce que j'ai vu et te donner un aperçu de mes impressions. La chose est faite; et quand je t'aurai dit que j'ai assisté à deux ou trois offices de jour et de nuit, qui m'ont très fortement ému, cela ne t'apprendra guère rien de plus sur les idées baroques et sur les enfantillages poétiques de ton fantasque camarade.
Au sortir de la Chartreuse, par une inspiration subite de mes deux compagnons, nous avons franchi, tout d'une volée et en dix-huit heures, soixante-dix lieues de chemin de fer, et nous avons été coucher à Berne. Là, bien entendu, la pluie a recommencé à tomber plus fort. Inlerlaken, la pluie; Lauter Brunnen, la pluie; Lucerne, la pluie! Et c'est au milieu d'un déluge que, il y a une quinzaine de jours, j'ai laissé Gontier et Emile à bord du Dampfschiff du lac des Quatre-Cantons, qui conduisait ces deux malheureux au pied du Righi ; moi, je suis venu à tire-d'ailes à Paris, où j'avais à faire, où Emile m'a rejoint quatre ou cinq jours après entre deux eaux, et d'où je suis parti le 16 août avec ma mère pour venir nous établir ici. Nous y sommes maintenant tous les trois, tout seuls et n'attendant guère personne pour égayer notre solitude.
Je te disais tout à l'heure que j'avais l'esprit en souci. La santé de notre bonne mère, en effet, ou plutôt son état général de faiblesse, nous préoccupe tristement. A Paris, ou nous la voyons toujours dans le môme cadre, assise dans le même fauteuil de la même chambre, nous ne pouvons pas nous rendre compte des progrès impij
toyables de l'âge et de la différence qu'il y a entre la minute d'après et la minute d'avant. Mais ici nous avons, d'année en année, des points de repère frappants. A une année de distance, nous pouvons la comparer et comme la mesurer a elle-même. Ainsi, l'an dernier, elle faisait tant de tours de promenade dans la cour; et cette année elle n'en fait pas le quart. L'an dernier, elle montait vingt fois par jour en chantonnant son escalier de meunier. Cette année, elle le monte quand elle y est absolument forcée, lentement, lourdement, tristement, en s'arrètant à chaque marche. L'an dernier, tu le sais bien, elle allait presque chaque jour s'asseoir au bout du potager du château, au bord de la rivière, sur ce pauvre banc que tu connais depuis si longtemps. Cette année, il lui serait impossible d'aller jusque-là. Elle n'est sortie qu'une fois depuis quinze jours pour aller à l'église, au bout de son petit jardin. Elle se tient à peine sur ses pauvres jambes amaigries; elle est de plus en plus voûtée et cassée. Ah! mon pauvre cher Henri, quelle tristesse! Comme tu entends de là-bas les rétlexions et les confidences navrées que nous échangeons, Emile et moi! Comme tu sens bien, n'est-ce pas? qu'à t'écrire ainsi mes yeux s'emplissent de larmes! Heureusement, du coté de l'intelligence et du cœur, rien n'est changé. Cette forte et sainte femme n'a pas vieilli d'un jour, d'une heure, d'une minute depuis des années. Mais nous voyons bien qu'elle est triste, qu'elle a pleine conscience du déclin de ses forces, et que souvent de noirs pressentiments font violence à <<aî admirable résignation. Au
milieu de ces soucis et de quelques autres, je travaille avec assez de suite et d'intérêt.
.le suis en tête à tête avec l'ombre éloquente du grand .Iules, qui verse sur moi des flots d'épithètes sonores. Elle ne m'avait inspiré d'abord qu'un grand nombre de lieux communs et de platitudes. Mais, depuis quelques jours, j'ai trouvé, je crois, une assez bonne veine. Je ne suis pas trop mécontent des quelques pages que j'ai mises à peu près sur leurs pieds, et il me semble que je vois assez bien devant moi. Tu sais comme je travaille lentement, et comme je laboure à pas de bœuf. Au train dont je vais, j'en ai bien, je crois, pour mes deux mois pleins. Mais je ferai tout au monde pour avoir achevé ce discours, ou du moins le gros œuvre, à la fin des vacances. Car j'aurai, au Palais, une rentrée des plus laborieuses.
Ma réception à l'Académie n'aura pas lieu avant le mois de janvier. Ni Labiche, ni Ducamp ne sont reçus, et l'Académie est en vacances. J'ai passé chez Doucet la veille de mon départ; il venait de partir pour six semaines.
Ecris-moi, tu as tout le temps entre tes ablutions, tes immersions et tes sudations. Exsude-moi une longue lettre et surtout dis-moi que tu te portes mieux. Donnemoi des nouvelles de tous les tiens et du voyage invraisemblable du drapier avec sa gentille nièce. Je ne peux pas te presser de venir en convalescence à la Roche. Voilà qu'on dit que notre petit docteur va s'en aller. Quant à mon domaine, je ne t'en parle pas; tu me
verrais comme Ugolin parlar e lagrimar insicme. Tous les lauriers de la cour et du jardin rasés au pied; mes figuiers, rasés; les rosiers, morts; le lierre qui cachait nos murs, gelé... Dans la cour — une si belle cour! — on ne "voit plus que le grand rocher tout blanc et les murs de la maison tout nus, affreux, lépreux, tatoués des clous et des fils de fer qui soutenaient cette verdure, et des grandes taches qu'y ont laissées les bras velus et les vrilles du lierre. C'est hideux; un désastre complet. Je m'assieds parfois sur un arrosoir au pied de ma pompe, et je pense à Marius à Minturnes. C'est une faible consolation. Je te remercie, elle va bien ma pompe. Le balancier bat toujours les airs avec la même vigueur mystérieuse; c'est un étrange spectacle.
Adieu, vieil ami; rince-toi, lave-toi, douche-toi; sude, exsude, transsude et chasse toutes tes impuretés. Dismoi jusqu'à quand tu restes à Château-Thierry. Adieu encore, je l'embrasse.
La Roche. 13 octobre 1880.
Mon pauvre vieux Henri, te voilà donc encore au coin de ton feu! N'ayant pas reçu de réponse à la lettre qu'il y a bien longtemps déjà je t'avais écrite à Château- Thierry, j'espérais que le proverbe avait raison et que cette fontaine de Jouvence t'avait rendu ton antique vigueur. Ta lettre ne me laisse pas cette illusion agréable, mais elle me monlre que, si tes jambes n'ont pas
encore repris leur élasticité, ta tête n'a rien perdu de son activité, comme ton affection pour moi n'a rien perdu de sa jeunesse. Hélas! mon pauvre ami, aux buissons de cette route déjà longue que nous avons commencée ensemble, qui de nous n'a laissé le meilleur de sa laine ?
Mon bon Henri, malgré les succès et l'immortalité (très relative) que m'a apportés cette année laborieuse et tumultueuse, jamais je n'ai été si sombre et si maussade. Je suis vieilli de dix ans depuis six mois, moralement et matériellement. Mon agitation native ne fait qu'augmenter avec l'âge et tourne à la sensibilité sénile. Je dors mal, et quand je dors, c'est un sommeil de cauchemars et de fantômes. Mes nerfs sont tendus à ce point que je me réveille souvent en sanglotant. Cependant, l'habitude et la nécessité sont des maitres si sûrs de leur pouvoir que, malgré les chimères et les angoisses très réelles qui m'assiègent, la machine à penser et à écrire marche depuis six semaines avec son train-train accoutumé. A peine arrivé ici, il a fallu mettre en chantier ce fameux discours. C'était un rude travail, surtout pour un esprit fait comme le mien, qui ne peut donner tel quel ce qu'il peut valoir que dans une absolue liberté et à la condition de dire tout ce qu'il pense. Tu ne saurais croire la quantité de casse-cou, de trappes et de chaussetrapes qui se dressent ou s'ouvrent devant vous à chaque pas dans une entreprise pareille. Sur Jules Favre tel que je le connais maintenant par ses grands discours et surtout par ses petits écrits; sur cette vie tout en
paradoxes ; sur la logique secrète qui a gouverné celle intelligence puissante, l'une des plus illogiques qui furent jamais, il y aurait une étude très curieuse à faire. Mais il y faudrait le livre avec son public de toute provenance et avec sa complète liberté. Faire, sur ce vaste sujet, un discours de cinquante minutes, devant un auditoire composé de gens très engoués, et à juste titre, de leurs opinions, de leurs personnes, de leurs sympathies et de leurs répugnances, et dont les répugnances, les sympathies, les opinions sont absolument inconciliables entre elles, c'est une aventure des plus difficiles, où l'on ne peut guère attraper que des coups, à moins de ne dire que des platitudes. Et encore il est très possible que les platitudes ne vous évitent pas les horions. Enfin, telle quelle, ma machine est charpentée et le gros œuvre est fini. Je n'ai plus qu'à raboter, à ciseler et à menuiser, ce qui n'est pas encore une mince besogne. Certains morceaux me paraissent assez réussis et bien à l'effet Je les ai essayés sur ma mère et sa vieille amie qui, bien entendu, ont poussé des cris d'enthousiasme, et sur Emile, qui est resté de glace, comme toujours dans ces sortes de corvées. 11 exècre Jules Favre; et un mot de louange à son adresse lui fait faire, malgré lui, des « pouah! » silencieux, comme s'il avalait une gorgée de vin de la Roche ou de Tourteron. Au reste, sa froideur ne m'effraie pas beaucoup. 11 a toujours été ainsi, même pour ceux de mes petits écrits qui ont eu le plus de succès. Je vais aller ce soir à Paris. J'y ferai faire deux ou trois copies de mon brouillon et je t'en enverrai une
13 OCTOBRE 1880 :;c,7
pour que tu t'y attelles sérieusement pendant les loisirs que te fait encore ta convalescence, et pour que tu fasses une chasse acharnée aux fautes de français, aux fautes de goût et à toutes les espèces de bêtes nuisibles ou parasites que tu rencontreras sur ton chemin. C'est un office d'ami que je te demande; ce que je te demande aussi en grâce, c'est de ne communiquer ma copie à qui que ce soit et de n'en rien dire absolument à personne. Tu comprends toute l'importance qu'a pour moi cette recommandation. C'est donc une prière très instante que j'adresse, à cet égard, à ton amitié.
Je ne sais pas du tout quand je serai reçu; je vais tâcher d'avoir à Paris quelques renseignements sur ce point. Tout ce que je sais, comme toi et comme tout le monde, c'est qu'il y a deux victimes qui attendent avant moi l'heure du sacrifice dans le garde-manger de la rue Mazarine. Je vais aller demain chez Camille Doucet pour savoir des nouvelles.
Il y a huit jours, j'étais invité à dîner chez M. Cuvillier-Fleury avec le duc d'Aumale; mais j'étais en ce moment très souffrant, très morose, plus malingre de corps et d'àme que de coutume, et j'ai écrit pour m'excuser. Mais le duc me harcèle. Il m'a fait demander deux ou trois fois déjà des renseignements autobiographiques. Je suis allé, comme j'ai dû te l'écrire, diner cà Chantilly il y a trois mois environ: je suis allé voir le prince avant mon départ au mois d'août. Après la rentrée je retournerai chez lui pour poser de face, de profil et détruis quarts. Tu juges si tout cela m'amuse!
Si tu ne peux pas venir à ma réception, je t'enverrai ma photographie en costume complet, avec une couronne de laurier-sauce sur la tête.
En attendant, je vais prendre à Paris, pour remplacer les ouvrages de J. Favre que j'y remporte, deux ou trois dossiers qu'il me faut préparer pour la rentrée. Quaud je pense que. dans quinze jours, je vais derechef endosser ma vieille robe, coiffer ma vieille toque crasseuse, prendre des notes, classer des pièces, compulser des arrêts, parler, plaider, gesticuler devant le public, entendre siffler à mes oreilles mes fautes de français et mes pataquès oratoires, hausser les épaules pendant que mon confrère plaidera, je suis pris d'un immense ennui mêlé de terreur et j'ai envie d'envoyer tout au diable. Malheureusement je n'ai plus la ressource d'offrir tout au bon Dieu et de me faire chartreux ou trappiste. Tes amis y ont mis ordre et tué dans son germe ma vocation tardive. N'est-ce pas aujourd'hui même que l'on doit crocheter les loquets des capucins et défroquer les carmes déchaux? Il est vrai que, pendant ce temps-là, le Conseil municipal de Sedan fait la chasse aux ignorantins, pour laisser à M. Ferry le monopole des oreilles d'àne. Voilà une république qui a fait de grandes choses. Mais tu n'es pas assez vaillant, mon vieil ami, pour que je te parle politique.
Inutile de te dire que, tout entier à ma propre littérature, je n'ai rien lu, si ce n'est quelques pièces de ton Labiche: car c'est à toi que la bibliothèque de la Roche doit ce classique désopilant. Je n'ai fait faire aucuns tra-
vaux. Tu vois jusqu'où va mon découragement et mon marasme.
Adieu, mon cher et bon Henri, ma mère te recommande d'être patient et surtout ne pas te casser la tête de tes affaires, comme son fils cadet quand il est malade. Si un bon vent me poussait cet hiver dans quelques parages de l'Est ou du Nord, ce qui n'est pas impossible, j'irais vite te serrer la main et deviser un peu avec toi. Je tâcherai de t'écrire encore quelques lignes avant de me replonger dans ce grand torrent de Paris.
A bientôt, j'espère, soigne-toi et guéris-loi : Porro, unum est necessarium. Je t'aime bien et t'embrasse de tout mon cœur.
Paris, 27 novembre 1880.
Je pense bien que si tu ne m'écris pas davantage, mon cher Henri, c'est que ta santé ne te le permet pas. Quant à moi, depuis la rentrée, je suis embourbé et enlisé dans un gâchis d'affaires et de tracas judiciaires et littéraires qui ne me laisse aucun loisir. Depuis le mois de mai dernier, les suites de mon élection à l'Académie, puis cette grande et triste campagne contre les stupides décrets du 29 mars, m'avaient jeté dans un mouvement d'événements et d'idées qui m'ont fort détourné du Palais et des audiences. Il m'a fallu faire remettre après les vacances plusieurs "procès; et, pendant les vacances même, je n'ai pu les travailler à
cause de ce malheureux discours qui m'a coûté près de deux mois de gésine. De sorte qu'à présent je suis aux prises avec une meute de clients qui aboient et de présidents qui grognent, plaidant une affaire par-ci par-là, en laissant dix en arrière, inquiet, nerveux, anxieux, me débattant avec rage contre ce métier cruel qui nous a usés tous les deux, dormant une nuit sur trois et sans cesse poursuivi par ce cauchemar de la plaidoirie qui m'obsède et m'épouvante plus que jamais.
Et puis, mon pauvre vieux ami, si tu es malade de corps, je suis bien plus malade d'esprit. Je travaille avec une lenteur de plus en plus désolante, avec des transports de nerfs et des désespoirs d'impuissance qui me font un mal affreux; ma mémoire est absolument partie. Je relis vingt fois une pièce ou une note avant qu'il en reste vingt mots dans ma tête. Et quand arrive la veille du procès, il me prend des terreurs folles, des envies de me sauver, des coliques de conscrit, une fièvre d'angoisse qui me poursuit jusqu'après l'audience et qui ne me quitte que pour faire place à la fièvre et aux angoisses du lendemain. Dans les deux ou trois affaires que j'ai déjà plaidées, je n'ai été ni meilleur ni plus mauvais que Tannée dernière. C'est vraiment une curiosité pathologique, psychologique et sociale bien intéressante, qu'avec ce tempérament de lièvre épileptique, je sois arrivé à passer pour un esprit très viril, un caractère de bronze, et que je sois devenu, de venette en venette, un citoyen auquel on croit du courage, un avocat auquel on croit du talent, un jurisconsulte
intrépide, et, pour achever celte bizarre fortune, le successeur de Jules Favre a l'Académie française : habent sua fata homunculi!
Ma destinée, mon fatum, pour le moment, c'est d'endosser un de ces jours un habit tout brodé de vert, de m'avancer, la main sur la poignée de nacre d'une épée de bal masqué, entre M. Dufaure et M. Auguste Barbier, jusqu'au pupitre redoutable qui se dresse au milieu des fauteuils des Immortels, comme le poteau glorieux et le pilori sacré du supplice académique. Avant-hier, je suis allé prendre une répétition et un avant-goût de cet étranglement, en assistant à la réception de M. Labiche. Mais pour cet homme heureux et gai, tout est bonheur et succès. Il a fait un discours charmant, merveilleux de simplicité, de bonhomie, de finesse et d'esprit, mis en scène avec un art infini et débité avec une bonne grâce narquoise qui a ravi tout l'auditoire. Tu as lu sans doute dans les journaux d'hier ce petit chef-d'œuvre ou tout au moins des fragments de cette jolie statuette oratoire. Je te recommande de lire tout le discours; c'est un des meilleurs juleps que tu puisses prendre, et une tisane de plantes exhilarantes qui te fera passer une bonne journée. Mais garde-toi du discours de John Lemoinne. Tous les genres du mauvais s'y sont donné rendez-vous, depuis la maladresse lourde jusqu'à l'impertinence choquante, le tout se détachant sur un fond gris et monochrome d'ennui grincheux et triste. Des phrases maussades entortillées dans un français plus que douteux et débitées d'une voix
de vieille femme enrhumée : voilà cette harangue malvenue dont, assez heureusement, il n'a été possible d'entendre que quelques mots par-ei par -là, que l'orateur avait l'air de prononcer au sortir d'un profond sommeil. Pas un applaudissement, pas un murmure de plaisir. Au bout de quelques minutes, tous les assistants, même les Immortels, causaient doucement entre eux et faisaient à ce récitatif assoupi un accompagnement en sourdine.
C'est étrange, cette localisation du talent dans certains esprits. Voilà un homme qui, sans être polémiste de grande envergure, comme les Courier, les Carrel et les Prévost-Paradol, a cependant de la verve, du mordant, et tout un carquois bien garni de flèches acérées qui ne volent pas bien loin, mais qui portent. Otez-lui son petit arc et sa cible prochaine, le voilà désarmé de toute vaillance, dépourvu de toute clairvoyance, marchant dans toutes les plates-bandes, mettant lourdement les pieds daus tous les plats, se cognant à toules les bévues, et comme perdu dans un brouillard de coton. Il n'y a qu'une voix sur ce désastre. Heureusement; M. Lemoinne est homme à n'en rien croire.
Pour moi, qui suis probablement réservé à une déconvenue plus bruyante, à cause du sujet sur lequel je serai juché, je ne sais pas encore quaud viendra cette petite fête des pommes cuiles et des sifflets. Maxime Ducamp sera reçu le mois prochain, et il est possible que mon tour vienne à la fin de janvier. Mon discours est fait. Si tu veux le lire, écris-moi ou fais-moi écrire un mot
par Oswald. J'en ferai faire une copie que je t'enverrai, en te priant instamment de n'en rien montrer à personne.
Demain dimanche, je vais à Chantilly, où le duc d'Aumale m'a engagé à passer deux jours. Je ne lui ai pas encore communiqué ma harangue; il va probablement me presser de la lui remettre.
Décidément, je suis un bâtonnier voué aux aventures et aux batailles. Par le plus grand des hasards, je me suis trouvé hier au Palais, mêlé à une bagarre causée par les abominables retours de la Commune triomphante;
Tu connais le procès du général de Cissey et les effroyables calomnies dont il demande compte à MM. Rochefort et Laisant. Hier, entre deux audiences civiles, je suis monté à la huitième chambre pour voir la physionomie de ce débat, et croyant ne rester là que quelques minutes. J'étais là lorsque Robinet de Cléry a commencé sa plaidoirie. Après quelques préambules assez lourdement emphatiques, il a rencontré ou retrouvé une phrase bien faite, très énergique et très courageuse contre la Commune et ses adhérents. Aussitôt il a été salué par une véritable tempête de bravos et d'applaudissements frénétiques qui, je dois le confesser, venaient, en grande partie, d'une masse d'avocats en robe enlassés dans la salle. Bien entendu, des cris de rage et des injures venant du camp de Rochefort ont répondu à ce soulèvement.
Alors le président Cartier qui, depuis quelque temps,
;j"4 LETTRES A UN AMI
joue les Delesvaux ■ de Ja République, mais qui, cette fois, était absolument dans sou droit, s'est couvert en lançant une objurgation qui s'est perdue dans l'orage. 11 a levé l'audience et est rentré furieux dans la chambre du conseil, suivi de ses assesseurs et du substitut, la robe eu tumulte et levant les bras au ciel.
A peine livrée à elle-même, la tempête s'est déchaînée; des cris furieux et des invectives, des hurlements : A bas la Commune! Vive la Commune! se sont croisés au milieu des poings levés et des bras menaçants. On allait en venir aux mains lorsque, pareil à l'Hersilie de David s'é lançant entre les Sabins et les Romains, je me suis jeté entre les deux troupes, et d'une voix formidable, que je ne me connaissais pas, j'ai commandé aux avocats de se taire. A l'inslaut même (quelle chose étrange que ces foules!), des deux côtés, un silence complet; et les avocats, la toque à la main, m'ont écouté. Ma harangue n'a pas été longue, mais très verte et très dure. Je leur ai dit qu'au nom du Conseil de l'Ordre dont j'étais le représentant, en mon nom comme leur chef et leur ancien bâtonnier, je leur défendais (sic, répété deux fois) de faire entendre un mot, de faire un geste ; et je les invitai à se retirer pour me laisser agir. Alors, des bravos, des serrements de main. La crise aiguë était conjurée. Restait le président. Comme je me dirigeais vers la chambre du conseil, la porte s'ouvre et voici le tribunal qui reprend
i. Dans les dernières années de l'Empire, la sixième
chambre du tribunal, a laquelle étaient renvoyées toutes les affaires politiques, était présidée par M. Delesvaux.
ses sièges. Là commencent les bêtises du président. Très pâle, très agité, il prononce un jugement (pourquoi un jugement?) qui, « attendu qu'il s'est produit une manifestation indécente et injurieuse pour le tribunal, venant surtout d'avocats en robe présents à l'audience, ordonne que la salle sera évacuée même par les avocats ».
Puis tes quatre juges se lèvent derechef et rentrent dans la coulisse et laissent le public et le barreau aux prises avec la force armée.
Alors, avisant dans la foule un de mes secrétaires, je lui ai enjoint d'aller chercher le bâtonnier et de me l'amener, toute plaidoirie cessante. Puis j'ai couru à la chambre du conseil où j'ai trouvé mon Cartier transporté de rage, s'échauffant encore avec ses assesseurs et le procureur de la République qu'il avait envoyé quérir. J'ai commencé par lui remontrer ce qu'avaient de blessant pour le barreau les termes de son jugement et je lui ai demandé de rouvrir l'audience et de prononcer quelques paroles conciliantes auxquelles Barboux ou moi répondrions. Gomme j'en étais là, le bâtonnier est arrivé; nous lui avons expliqué les choses et il a été convenu que tout se passerait comme je l'avais demandé. Cartier (que je connais d'ailleurs beaucoup et qui est, après tout, un brave garçon) m'a demandé seulement de ne laisser rentrer que les avocats dont je serais sûr et que je connaîtrais comme avocats pour tout de bon. Je suis allé en conséquence me planter à la porte, au milieu d'une escouade de municipaux et de gardiens du Palais, et j'ai fait rentrer deux à deux, après une allocution
sage, presque Ions les avocats qui se trouvaient auparavant dans la salle. Pendant ce temps -là, le Tribunal rentrait de son côté. J'ai entendu de loin le président faire un petit speech et Barboux lui répondre sans que j'aie discerné grand'chose. Robinet de Cléry a repris son discours; et, au bout d'un quart d'heure, voyant que tout était calmé, je suis parti en laissant de planton Cresson qui était arrivé à la nouvelle de cet esclandre.
Inutile de te dire que, pendant toute la journée, le Palais a été comme une ruche en fureur; et, ie soir, on ne parlait partout que de l'émeute des avocats. C'est agréable. Je ne sais comment les journaux raconteront les choses ce matin, mais tu peux tenir mon récit comme la photographie même de- ce qui s'est passé sous mes yeux. Il ne faut pas s'y tromper, nous marchons à une guerre civile dont toutes ces petites aventures sont les escarmouches significatives. Et voilà comment, après dix années d'épreuves, la République a pacifié le pays! Il est vrai qu'on s'est débarrassé d'une centaine de capucins et de deux ou trois douzaines de carmes; tandis que Mme Louise Michel, Mlle Aucler avec toutes les autres mégères et toutes les Parques de la République démocratique et sociale prônent impunément l'assassinat, en désignant nominativement les victimes.
Laissons cela, mon vieil ami, et tâchons de ne pas trop nous remuer la bile; toi surtout, qui dois encore avoir besoin de calme et de repos. Comment vas-tu? Ce foie, cette rate, ces hypocondres, ce gaster intempérant commencent-ils à rentrer dans le devoir? Ne m'écris pas,
si tu es fatigué; mais fais-moi donner de tes nouvelles par Oswald.
Ma mère va beaucoup mieux depuis qu'elle est revenue à Paris. Elle n'est pas plus forte, mais plus vivante, plus gaie, évidemment plus à son aise dans ce petit cadre étouffé et dans cette atmosphère un peu lourde de Paris qui, je crois, convient mieux aux vieillards que l'air vif de la campagne.
Emile est un heureux vieux qui jouit pleinement de sa liberté, honnêtement et vaillamment conquise. De moi, que te dire? Je t'ai assez parlé, en commençant, de ma vieille personne, de mes agitations, de mes émotions juvéniles et des aventures épiques qui viennent toujours me chercher. Je dors très peu et très mal, mais je ne suis pas malade; à notre âge, c'est déjà beaucoup. Il n'est pas impossible que, vers le mois de février, je sois amené dans tes parages. Dans ce cas, j'irai certainement te serrer la main. Ne songe pas à venir pour ma réception. Au milieu de l'hiver, cela pourrait te fatiguer beaucoup. Adieu, mon vieil ami. Je t'embrasse de tout mon cœur.
NOTE DES ÉDITEURS
Peu de semaines après cette dernière lettre, M. Henri Vesseron mourait à Sedan. A ce chagrin, s'ajouta pour M. Rousse une bien autre douleur: sa mère, qui tenait tant de place dans sa vie, celle que ses deux /ils entouraient d'un culte, leur était enlevée. La force et la vivacité de son esprit faisaient oublier son grand âge; sa dernière joie avait été Ventrée de son fils à V Académie. Le jour de la réception, dont son ami se faisait une fête, M. Rousse n avait pour auditeur que son frère Emile, seul survivant des trois grandes affections de sa vie.
Sa vieillesse devait se prolonger pendant un quart de siècle, sans le moindre déclin de V intelligence et du cœur. Les lettres éparses qu'ont gardées ses amis pourraient Vattester; mais aucune correspondance ne peut dans son ensemble former la suite de celle que nous publions aujourd'hui.
Note des éditeurs i
Avant-propos de l'auteur i
SIÈGE DE PARIS
Septembre, 19, page 7 — 20, 12 — 21, 15 — 22, 23, 11 — 24, 20 — 25, 23 — 26, 24 — 27, 29 — 28, 31 — 29, 35
Octobre, 1er, page 38 — 2, 39 — 3, 41 — 4 et 5, 43 — 6, 44
— 7, 45 - 8, 46 — 9, 48 — 10, 51 — 11, 53 — 12, 54 — 13, 56 — 14, 59 — 15, 61 — 16, 63 — 17, 65 — 18 et 19, 69
— 20, 72 — 21, 76 — 22, 78 — 23 et 24, 81 - 25, 84 —
Novembre, 1er, page 98 — 2, 99 — 3, 101 — 4, 104 — 5, 107
— 6, 108 — 7, 111 — 8, 112 — 9, 113 — 10, 115 — 11, 116 — 12, 119 — 13, 120 — 14, 121 — 15, 122 - 16, 123 — 17, 125 — 18, 127 — 19, 128 — 20 et 21, 130
Décembre, 1er, page 145 — 2, 148 — 3, 149 — 4. 152 — 5, 153
— 6, 155 — 7, 157 — 8, 159 — 9, 160 — 10, 161 — 11 et 12, 164 — 13, 165 — 14, 167 — 15, 169 — 16, 171
Janvier, 1er, page 194 — 2, 197 — 3, 198 — 4, 200 — 5. 202 - 6, 204 — 7, 205 — 8, 207 — 9, 209 — 10, 209 — 11, 214 IL 37.
— 27, 245 — 28, 246 — 29, 247 — 30, 247 — 31, 248. Février, 1er, page 251 — 2, 251 — 3, 253 — 4. 253 — 5. 255
Lettres écrites pendant la Commune.
Note des éditeurs 264
Mars, 21, page 265 — 22, 268 — 23, 269 — 25, 270 —
Avril, 3, page 276 — 8, 277 — 10, 278 — 14, 279 — 16, arrestation de Ghaudey, 281 — 19. 288 — 20, 289. Deuxième visite au citoyen Protot, 291 — 26, 294 — 27, 297 — 29, 298.
Mai, 3, page 304 — 4, 305 — 10, 308 — il, 311 — 17, 313 — 18, 317 — 20, il obtient un permis de Raoul Rigault; il visite Mgï Darboy, l'abbé Deguerry, le P. Caubert, à Mazas, page 319 — 24 mai, 332 — 25, 333 — 26, 334 —
Juin, 1er, page 342.
Lettres à M. Henri Vesseron.
5 Octobre. — En août, voyage à Aix et à Nice. Rentrée à la Roche, il prépare son discours de rentrée. Visite au duc de Nemours 345
16 Novembre. — 11 écrit à son ami qui vient de perdre
son frère 351
3 Décembre. — Succès de son discours de rentrée. . . 353
13 Mars. — Il vient d'être malade 35 4
2 Avril. — Il le remercie de l'envoi d'un recueil de poésies; il le félicite du mariage de sa fille; il ne pourra y assister. Le procès intenté par le général Trochu' 355
5 Mai. — Il ne peut se décider à aller au mariage, à Sedan, en pleine occupation prussienne. Ses réceptions comme bâtonnier. 11 dîne chez M. Thiers. . . 358
12 Juin. — Il a reçu le jeune ménage 361
10 Août. — Il part pour la Suisse; il l'invite à venir à
la Roche 364
6 Septembre. — Il le presse d'arriver 365
9 Octobre. — Sa vie à la Roche depuis le départ de son ami. Il vient de passer quelques jours à Houlgate ; il est émerveillé. Il a traversé Paris; il est irrité des théâtres et de la politique 366
2 Mars. — Découragé et surmené, quelques succès l'ont
remonté. Testament de l'abbé Deguerry. Détails sur sa vie. Marion Delonne 370
14 Août. — Les Allemands ont quitté Sedan; il le félicite de la délivrance. Ses appréhensions politiques; fautes des républicains, responsabilité de la presse. Malade, on Ta envoyé à Luchon. Avant de partir, il a été plaider à Joigny : son insuccès. N'aura eu dans sa vie qu'un seul discours. Le chah de Perse . 376
31 Août. — Il le félicite d'être grand-père 383
3 Septembre. — Les eaux de Luchon lui ont fait du
bien. Il rencontre le duc de Nemours; le prince
explique la visite à Frohsdorf 385
27 Octobre. — Son impuissance au travail; sa terreur de la rentrée. « Il est un avocat très surfait et à peu près un écrivain. » Ce qu'il y a de meilleur en lui se trouve dans ses lettres intimes. La politique : il s'alarme du mouvement actuel vers la royauté. Le procès Razaine. Le duc d'Aumale 388
13 Février. — 11 presse son ami d'écrire : vastes plans d'études littéraires ou historiques. Quant à lui, il est partagé entre l'impuissance et le besoin d'écrire. Le Palais : Allou, Jules Favre, Rétolaud. Dîners et réceptions 392
24 Mars. — Le Palais : Lente; fournitures du ministère
de la Guerre &02
8 Juin. — Il plaide pour le duc de Galliéra. Ses projets de visite à Sedan. La jeune école parnassienne. Une soirée à l'hôtel Galliéra 405
2 Juillet. — Mort du beau-père de son ami : son
portrait 412
16 Septembre. — Voyage de Hollande; maladie d'Emile. Retour à la Roche; veut acheter la maison voisine. Une journée à la Roche 414
30 Octobre. — Les souvenirs de Sedan. Il reprend ses dossiers; il est épouvanté de l'avenir; qui possédera, après lui, sa maison? ses reliques? 418
3 Janvier. — Avec sa mère et son frère, ils ne font qu'un
corps et qu'une âme. 11 se désole de sa paresse croissante 421
5 Janvier. — Très belles affaires; ses confrères. Inauguration de l'Opéra 424
19 Février. — Sa plaidoirie contre le Grand Turc défi-
gurée par la Gazette 425
4 Avril. — Il le félicite de la traduction d'Anacréon.
La Chambre des appels correctionnels. Rétolaud et Dufaure 425
5 Avril. — La Fille de Roland. Le nouvel Opéra. Gounod.
Il donne des dîners 428
10 Mai. — Son cri de douleur en apprenant la mort de
la fille de son ami . . . . 431
22 Mai. — 11 a été à Sedan; il essaye de le consoler . 432
10 Juillet. — Il l'attend en septembre à la Roche. . . . 434
12 Juillet. — Il a acheté à la Roche la maison voisine: il va commencer les travaux. 11 vient de plaider contre Lachaud 435
20 Octobre. — 11 le remercie d'être venu à la Roche
et de ses efforts pour reprendre à la vie. Mort de M. Groiseuil. Ses rangements de papiers. Affaire
Ghénier 436
25 Décembre. — Il renvoie les lettres de son ami; il l'exhorte à travailler. Election des sénateurs inamovibles : misérables intrigues. Ses plaidoiries; il se sent las. Son Journal du Siège. Les quatre-vingts ans de sa mère 441
il Mai. — Sur un douloureux anniversaire 448
3 Août. — 11 l'attend à la Roche. Travaux de sa maison.
Affaire André Chénier 450
27 Août. — Il le presse d'arriver 453
17 Octobre. — Vacances interrompues par un arbitrage.
Mort de la petite-fille de Crémieux 454
1CI Janvier. — Vœux et lamentations. Ce que sont les
lettres intimes. Funérailles de Chaix d'Est-Ange . . 456
28 Mars. — Il faut savoir lire les grands écrivains. Académie : Pontmartin, Zola, Leconte de Lisle. Légende des Siècles. Biographie d'Alfred de Musset. Musique. Santé de sa mère 459
21 Juin. — La Roche après l'hiver. La famille l'Épine. Ses plaidoiries à Paris, à Amiens. Crise du 16 mai : ses inquiétudes. Exposition de peinture : Jean- Paul Laurens 464
23 Octobre. — Le remercie de son gibier. Automne : les premières gelées. Mme Saint-Yon. Sérénité de son frère. Il veut tout faire et ne fait rien. Résultat des élections. Ses lectures : Balzac, Dickens, Maxime Ducamp. Souvenirs de la Commune 468
30 Décembre. — L'année 1877 toute chargée de sottises et de folies. Nouvelles de sa mère. L'amnistie. Victor Hugo, llernani, Berlioz 476
4 Avril. — Affaire Chénier en appel. Exposition. Concerts. 482 17 Août. — Il l'invite à la Roche. Son départ de Paris;
il se rend aux Pyrénées 485
2 Novembre.— Il quitte la Roche; le jour des Morts;
ses souvenirs 486
10 Novembre. — La fin de l'Exposition. Versailles et la galerie des glaces. Les discours de rentrée. Nicolet lui lit son projet de discours. Ses dépenses de constructions à la Roche. Taine et la Révolution. M. de Flamarens. Damnation de Faust. ...... 488
1M Janvier. — Vœux et souvenirs 498
8 Mars. — Il est écrasé de besogne 498
20 Mars. — Un procès de séparation de corps. Destitution de magistrats 499
10 Avril. — Il se lamente sur la rareté de leurs lettres, sur la démolition des fortifications de Sedan. Nouvelles de sa mère. 11 se porte mieux. Affaire Préterre. Maladie de Nicolet. Succès de Barboux. Salle des Pas-Perdus. Médiocrité des gouvernants. Ruy Dlas. Discours de Renan. La politique l'exaspère. Ses projets pour la Roche ,'iOO
10 Juillet. — Il vient d'être malade 514
12 Août. — Une saison de Cauterets olo
31 Octobre. — Navré de reprendre le fardeau du Palais. La vie à la Roche : visites reçues. Nouvelles de sa mère. Course à Paris : Allou, Nicolet, Busson. Desjardin. Refuse de faire une démarche à la Chancellerie olb
14 Novembre. — Affaire Missiessy à Fontainebleau. . . 523
25 Décembre. — Suite de l'affaire Missiessy. Terrible
hiver oii
2 Février. — Revient de Sedan. Il se détermine à se
présenter à l'Académie. Visite à M. Dufaure .... 526
12 Février. — Sa candidature bien accueillie au Palais.
M. Allou 52y
6 Mars. — 11 ne croit pas au succès; il continue néanmoins ses visites : Jules Simon; Caro; le duc de Broglie; Marinier. Il fait imprimer un choix de - articles et discours o'ôJ.
25 Mars. — 11 lui envoie son volume. 11 a vu Attila de
Bornier 536
26 Mars. — M. de Bornier sera élu o37
27 Avril. — Sa consultation pour la défense des Congré-
gations. Suite de ses visites : Auguste Barbier;
Camille Doucet; Mignet: Candidature improvisée de Manuel 537
15 Mai. — 11 est élu 541
16 Mai. — M. Emile Rousse à M. Vesseron. Récit de l'élection 542
2 Juin. — Il raconte à son ami les incidents qui ont précédé le scrutin. Camille Doucet; ïaine; duchesse de Galliera. Il décline une invitation de la princesse Mathilde. Charles de Berkeley. Il apprend son élection. Joie de sa mère et de son frère. On parle d'un banquet 544
22 Juillet. — Inquiet de la santé de son ami. Le 14 juillet à Paris. 1 700 adhésions à sa Consultation. Barboux, bâtonnier. 11 réunit les œuvres de Jules Favre 553
26 Août. — Son voyage à la Grande-Chartreuse; il est
reçu avec éclat. Santé ébranlée de sa mère. 11 travaille à son discours. L'hiver a détruit ses arbres . 555
13 Octobre. — Il se plaint de sa santé. Il a travaillé à
son discours 564
27 Novembre. — Reprise des travaux du Palais. Retour
sur sa vie. Réception de M. Labiche. 11 va passer deux jours à Chantilly. Bagarre à la S" chambre : il apaise le tumulte 569