‹ Lettres à un ami (volume 2)Chapitre 9 sur 11 · t. a Légende des Siècles · texte numérisé non relu

t. a Légende des Siècles

suis resté à quelques fragments écrits en hindou, en persan ou en tartare, que j'ai vus dans les journaux sans en comprendre un seul mot. Il me semble que le public, mon frère, en a fait de même; car je n'entends nullement parler de l'œuvre. Du moins tu dois être content du discours que le Pontife a pontifié l'autre jour dans je ne sais quel Vauxhall, sous la présidence de l'illustre Barodet. Tu as dû boire à longs traits ces tirades si pleines de sens politique et d'à-propos : « Paris est le lion; mais Lyon est Paris. La guerre est le crime des rois. La paix est l'épopée des peuples. » Le vaisseau, la tempête, le tonnerre, tout le tremblement... Quel jargon! Quelle sottise bouffie! La poésie n'est-elle donc vraiment qu'une façon plus brillante et plus facile de dire impunément des fariboles en cadence? Le caractère, le bon sens, l'honnêteté de la pensée, la droiture de l'intelligence, le désintéressement du cœur sont-ils des ingrédients moraux absolument inutiles à la genèse d'un grand écrivain? Jamais un roi du temps des rois, un despote, un tyran, un sultan hébété par les adulations et les adorations du harem a-t-il subi des flagorneries, des flatteries plus basses et plus cyniques, des platventres plus abjects que ce malheureux peuple imbécile, ignorant et orgueilleux, que le suffrage a fait roi?

Lundi. — Je lis par-ci par-là, à bâtons rompus, la biographie d'Alfred de Musset écrite par son frère. Le style est lourd; mais, par endroits, on trouve des épisodes intéressants. Malheureusement ces histoires sont toujours incomplètes et toutes sortes de convenances

obligent l'auteur à laisser au bout de sa plume ce qui serait le plus curieux. Au demeurant, voilà encore un poète qui, comme Lamartine, ne gagne pas à ce déshabillé de la vie privée.

Pendant ces derniers jours de carême, je me suis nourri de musique. Nous avons entendu vendredi, au Chàtelet, la Création de Haydn, très bien rendue. C'est une belle œuvre saine et grande. Un Lac de Tïbériade, de Gounod, que l'on a exécuté ensuite, est un lac peu limpide, peu profond, dont le calme et les orages sont également ennuyeux. Chez Mme Massart, un magnifique concerto de Schubert; hier soir, au Conservatoire, la Symphonie en ut mineur de Beethoven, une merveille comme toutes ces merveilles incomparables. Puis le Paulus de Mendelssohn qui nous a médiocrement charmés. Puis un interminable solo de violoncelle de Vieutemps exécuté par mon ami Jacquard. « Solo, que de talents vous me faites haïr!... » Il est impossible de mettre la patience d'un public à une plus dure et plus longue épreuve. Il est impossible de mettre plus de virtuosité au service d'une musique plus vide, plus inepte et plus irritante par sa nullité démesurée.

Comment trouves-tu que se gouverne et se moralise notre vieille société que la démocratie et la république devaient régénérer en la purgeant de tous les vices dont l'avait infectée la monarchie? Nous volons ici du fratricide au parricide ; et chaque jour amène quelque nouveau forfait. Il est vrai que notre conseil municipal va couper court à ces légèretés en changeant les noms des

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rues de Paris, que l'avenue de l'Opéra sera dans huit jours praticable de bout en bout, et que le Champ de Mars est bouleversé par les préparatifs de l'Exposition.

Ma mère et Emile vont bien. Notre pauvre mère est cependant fort triste depuis quelques jours. Elle n'a pas pu sortir, comme elle le faisait chaque année pendant la semaine sainte, pour aller à l'église. Elle a été forcée de restreindre beaucoup ses dévotions, et cela l'afflige doublement : d'abord parce que cela dérange ses habitudes de piété, et puis parce qu'elle peut, en mesurant les forces de cette année aux forces de l'année passée, reconnaitre les progrès de l'âge et de la vieillesse. Ah! mon cher ami, quelle tristesse de voir, de sentir cela, de voir décliner peu à peu cette admirable et charmante mère ! Tout cela est à pleurer et je ne m'en fais pas faute quelquefois dans mon par-dedans.

Sur ce, il faut que je me remette à la besogne, car je ne peux pas te dire dans quel gâchis je suis et quelle vie je vais mener d'ici à quinze jours. Des affaires qu'il faut absolument plaider sans les bien savoir, des remises à demander, des rebuffades à recevoir, des clients sur le dos. Ah! que je serai heureux le jour où, au mois de septembre, je te ferai passer sous ma porte triomphale! Je t'embrasse de tout cœur.

Paris, 21 juin 1 <S 7 7 .

Mon cher ami, l'odyssée de tes vacances me parait toute faite. Puisque la mer Ta fait du bien, puisque tu as à Cabourg ces bons amis intelligents et aimables, va faire là ta première étape. Et puis ensuite, si tu nous aimes encore, si tu ne dédaignes pas notre masure que j'ai embellie pour la rendre plus digne de toi et de ton amitié, viens t'installer dans notre Pioche aux premiers jours de septembre. Tu ne connais pas ma Porte, songe à cela! et que cette Porte seule vaut le voyage. Emile et moi nous sommes allés la contempler il y a quinze jours. Nous comptons y retourner dimanche.

Ce n'est pas gai, une maison livrée à elle-même pendant sept ou huit mois, abandonnée à tous les monstres infimes de la solitude, depuis l'araignée qui englue les murs de ses loques visqueuses, jusqu'aux, champignons qui moisissent les papiers de leur acre poussière. Et l'humidité qui salpêtre les pUàtres. Et l'eau qui a passé par la cheminée pour inonder ta chambre. Et les portes dont le bois s'est gonflé en faisant crever la peinture. Et les serrures qui râlent comme un avocat à la fin de son aboi. Et la cour, où le gazon a poussé dans les allées tandis que le sable s'est planté dans la pelouse. Et le mur mitoyen si blanc et si dur à l'œil qu'il faut le livrer au pinceau délicat de Van Dyck. Tu crois que ce n'est rien, tout cela? Mon frère et moi, nous sommes restés consternés et découragés de ces ravages de l'hiver. Cependant nous avons commencé tout de suite la res-

tauration de ces ruines. Et peu à peu nous allons tâcher de tout remettre en ordre pour que lu ne te trouves pas trop mal dans ce trou quand tu y viendras serrer la patte à notre nichée de hiboux.

Mais, dame, ce ne sera pas Cabourg. A propos de Cabourg, j'ai découvert par hasard que tes amis étaient fort bien avec une famille que je connais beaucoup, la famille L'Épine. M. L'Épine, référendaire à la Cour des comptes de par M. de Morny, son ancien patron, est le Quatrelles de la Vie parisienne; esprit fin avec quelque excès, délicat avec quelque recherche; dessinateur, musicien, composant des tableautins qui tournent au rébus et des mélodies qui s'en vont en vapeur; en toutes choses un peu prétentieux, mais, au demeurant, bien doué pour tous les arts.

j'ai beaucoup travaillé cette année et, malgré le pitoyable échantillon que je t'ai donné de mon talent le jour où tu as commis la méchanceté bête de venir m'entendre, j'ai eu rarement une année plus brillante. T'ai-je parié d'un procès de séparation de corps effroyable que j'ai plaidé et gagné contre Nicolet il y a trois mois? Ç/a été un très grand succès d'audience et ou prétend (vois si je profite de tes conseils et si je tourne au dindon) on prétend que c'a été la plus belle harangue faite au Palais cette année. Il y a un mois, j'ai passé cinq jours à Amiens pour plaider une énorme affaire de succession pour le département de la Seine. Grand succès aussi et procès gagné par infirmation; ci, 700 000 francs gagnés pour le département. Enfin, lundi et mardi (et c'est ce ii. 30

qui m'a empêché de fécrire), je viens de plaider une très belle affaire de séparation pour un riche dentiste de Paris. J'ai plaidé quatre heures un quart le premier jour et deux heures et demie le second : soit près de sept heures d'éloquence. Je crois que rarement j'ai discuté avec autant de vigueur et plus secoué un auditoire. Là, comme à Amiens, j'avais pour antagoniste Allou, qui a été fort là-bas et très superficiel ici. Es-tu content de ton élève et trouves-tu <]ue.ie me thurifère d'une main assez complaisante?

Elle devient infecte de plus en plus, la boue dans laquelle barbote ce pauvre pays, et je voudrais ne t'en point parler du tout. Le maréchal, à mon sens, a fait une faute énorme, irréparable, qui peut avoir pour nous, et promptement, les plus désastreuses conséquences. Non pas que la Chambre des députés et le ministère de M. Jules Simon m'inspirent le moindre intérêt et me coulent le moindre regret. Je n'imagine pas qu'il y ait jamais eu Assemblée délibérante plus ignorante, plus i ncapable, plus honteusement impuissante, avec une passion politique plus aveugle et de plus pernicieux desseins. Je ne crois pas non plus que jamais ministre ait été moins sincère, moins hardi, plus au-dessous i tâche que ce malheureux Jules Simon. Mais c'est justement cette faiblesse de ses adversaires et le discrédit croissant qui les accablait que le président, s'il eût été un politique, aurait dû exploiter à son profit et au nôtre. Un mois encore ou deux de patience, et le ministère tombait sous les coups de la gauche. Et alors, en pre-

nant un ministère vigoureux (où il ne fallait pas d'ailleurs mettre de Broglie), le maréchal aurait eu avec lui presque tout le pays. Avec le Sénat, qui empêchait les députés de faire tout le mal qu'ils ébauchaient, on pouvait très bien louvoyer jusqu'à ce que l'occasion s'offrit d'elle-même. Quant à l'agonie de cette Assemblée, elle est ignoble. Je ne parle pas seulement de la honteuse conduite de Cassagnac et O. Mais M. Gambella luimême me paraît avoir été au-dessous de toute habileté, de toute éloquence, de toute dignité, de tout bon sens. Ce ne sont plus que des violences banales, des défis de portefaix et des fanfaronnades de crocheteurs. Un seul homme me semble avoir beaucoup de sang-froid, de volonté et de talent : c'est M. de Fourtou. A-t-il des idées? C'est une autre affaire et je n'en sais rien. Ces élections vont mettre les naïfs comme moi daus un grand émoi; et il est probable que, cette fois encore, comme au jour du plébiscite, nous allons être forcés de voter contre notre conscience. Je ne sais pourquoi je te parle de tout ce gâchis; cela me met hors de moi, et sans aucune utilité. J'ai diné, il y a quelques jours, en très petit comilé, avec M. Dufaure. Il était très triste et 1res inquiet.

L'exposition est fermée, depuis hier, je crois. J'y suis allé quatre fois. Je n'y ai trouvé aucune œuvre absolument supérieure. La grande médaille est bien donnée, je crois, à M. Laurens pour sa Mort de Marceau. C'est un beau et bon ouvrage, sans tapage ni recherche.

Adieu, mon cher ami, je causerais bien encore, mais

je ne suis pas au bout de ma besogne Ecris-moi le plus tôt que tu pourras. Tu as plus de temps que moi. Je t'embrasse, mon vieil ami.

La Roche, 23 octobre 1877.

Avant tout, mou cher ami, sache que tous les Ardennais sont arrivés à bon port hier matin, les grives sur le dos du lièvre ou le lièvre sur les ailes des grives : je ne sais comment ils se sont arrangés pendant le voyage. Mais ce qu'il y a de certain, c'est que, le jour même, entre sept heures et sept heures et demie, les pauvres bêtes ont pris de compagnie le même chemin vers des profondeurs inconnues où elles ont trouvé le terme de leurs épreuves sur cette terre. Peut-être les louanges qui leur ont été décernées, ont-elles réjoui leurs mânes illustres, dans ce coin des Champs-Elysées où doivent brouter, ruminer et deviser, à l'abri des chiens et des hommes, les âmes des bêtes.

Hier, nous avons expédié en civet les pattes du lièvre et une brochette de dix grives dont nous avons sucé la cervelle et les entrailles, comme des fouines et des belettes à face humaine. Ce matin, les reliefs de ce carnage ; et, tantôt ou demain, nous mangerons le râble du quadrupède flanqué de huit autres petites bêtes. Ai rès quoi, nous danserons en rond une gigue sauvage rythmée par des coups de tam-tam sur le fond de nos assiettes et scandée par de grands cris gutturaux en

ton honneur. Malheureusement peu de convives ont pu faire honneur à ces festins de cannibales. Notre saison a été tout à fait désorganisée, et, depuis ton départ, nous avons été de mécomptes en mécomptes.

Depuis le commencement de ce mois, le temps a été presque constamment beau; mais, la semaine passée, deux nuits de gelée ont tout changé. Fleurs, feuilles et fruits, tout a été rùti, grillé, dévasté en quelques heures. Les coléus et les bégonias de ma cour pendaient comme des guenilles de deuil et les robustes géraniums euxmêmes baissaient la tête. La treille du jardin était roussie comme si on l'avait mise au four. Les dernières guêpes achevaient de mourir dans les dernières grappes et se laissaient tomber lourdement à la moindre secousse. Quant à mes pauvres figuiers, ils ont été dépouillés en un clin d'œil de tout leur feuillage, et maintenant ils étendent le long de la falaise leurs bras noirs chargés d'une multitude de petites balles vertes que le bec même des moineaux ne peut pas entamer. Jamais je n'ai vu à cette époque un changement si brusque et plus complet. Nous voici en hiver. Hier la pluie a commencé, et aujourd'hui c'est un déluge.

L'année prochaine, si Dieu et tes amis politiques nous prêtent vie, je ferai les travaux de luxe et je livrerai mon logis au pinceau du Van Dyck de la Roche- Guyon, comme le duc de Luynes a livré le château de Dampierre à la brosse de M. Ingres. Mais hélas! où serons-nous? Que serons-nous? Et serons-nous, l'année prochaine?

Ma mère se porte toujours assez bien, et son séjour à la Roche lui a été, cette année, très salutaire.

Elle est étonnante, cette vieille et aimable Mmo Saint- Yon. Malgré les années et la maladie, elle a toujours son héroïque gaieté; elle ne peut plus marcher, elle étouffe, elle a le ventre énorme; elle sait bien qu'elle est atteinte d'une maladie incurable; elle voit tout juste assez pour se conduire à peu près; mais tout ce qu'elle a perdu ne l'empêche pas de jouir du peu qui lui reste. Elle cause, elle conte, elle chante, elle mange comme quatre, elle rit de rien et de tout. Chaque soir, elle se pâme et se tord en m'entendant lire, pour la centième fois, les mêmes bêtises. Avant-hier, il a fallu faire un entr'acte dans les Sonnettes pour laisser passer une convulsion de fou rire. Nous sommes des pleutres, mon cher ami. Les femmes seules ont à ce point le mépris de la souffrance et l'indifférence à la vieillesse.

Emile conserve sa sérénité ordinaire. Il lit. il range, il herborise, il goûte son repos. Il ne s'inquiète que de ce qui vaut son inquiétude. Il prend tout en plaisir ou en patience. Il serait l'homme du monde le plus riche et le plus heureux, si, au lieu de trois mille francs de rente, il en avait cinq et s'il pouvait prendre sa retraite au fond de son herbier.

Moi, je suis toujours le quidam chagrin et misérable que tu connais. Chaque jour qui passe m'apporte le sentiment plus profond et plus amer d'un vide infini que je suis impuissant à remplir. Je veux tout faire et je ne fais rien; tout apprendre et je ne sais rien; jouir de tout et

je ne prends plaisir à rien. Corps et âme, intelligence et volonté, la tète et le cœur, la bête et l'autre, je suis toujours partagé entre des pensées, des sentiments, des passions, des désirs contraires qui se combattent et se détruisent à l'envi. Plus j'avance vers la mort, plus je sens l'amour, la passion de la vie, le désir impuissant de produire.

C'est une fatigue pour moi et pour les autres que ce mécontentement, cette excitation, cette sédition continuelle de moi-même contre moi-même. Je travaille un peu, à bcàtons rompus, sans suite et sans goût. J'ai mis une affaire à peu près sur pied. Je vais prendre demain un autre dossier. Je commence à recevoir depuis quelques jours, comme chaque année à cette époque, des lettres d'affaires, des demandes de rendez-vous, des indications d'audience. C'est toujours la même chose, et c'est toujours pour moi une insupportable nouveauté.

Pourvu que je n'aie pas à défendre cette année, soit devant tes amis de la Chambre des députés, soit devant quelque tribunal de bandits, les ministres du 16 mai! Je vis loin de la politique et je n'entrevois les choses de ce côté que par les fentes de mon excellent journal le Moniteur; mais il me semble que les passions sont bien excitées, les violences bien menaçantes. Le résultat des élections donnait cependant aux partis, suivant moi, une belle occasion d'être sages. En sauront-ils profiter? Il faut, malgré toutes les apparences, l'espérer encore. Mais si les gauches se jettent dans le système des invalidations en masse, des commissions omnipotentes, des

suppressions de l'armée par la suppression de la solde des officiers, des suppressions du clergé par la suppression du traitement des évêques, des suppressions de tribunaux par la suppression des appointements des magistrats; si, en un mot, la Chambre fait tout ce quelle a déjà tenté de faire; et si, par-dessus le marché, elle refuse de voter le budget, — il ne faut pas être grand prophète pour prédire que les jours de la République sont comptés. Elle pourra végéter plus ou moins de mois; elle pourra faire plus ou moins de mal et de ruines; elle pourra fusiller plus ou moins de gens, mais la République n'en tombera pas moins infailliblement; et. cette fois encore, par la main des républicains. J'ai dit. Et, comme je n'ai nullement la prétention de te convaincre, j'en reste là.

Vous devez avoir depuis quelque temps, chez M. de Piennes, dans ce lamentable Bazeilles, toute la famille L'Epine ou, du moins, la mère et les deux filles. Mmi L'Épine est une vraie créole havanaise, nonchalante et ardente, cachant, derrière ses paupières voilées et sous sa physionomie indifférente, une volonté énergique et une passion prête à tout braver; médiocrement intelligente; amie admirable et capable de tous les dévouements; en somme, une figure étrange, faite pour intéresser, pour séduire, pour passionner an homme qui lui serait très supérieur. Regarde bien derrière ses jolis yeux gris à demi fermés, et cherche à deviner ce qui s'y passe. Regarde aussi et observe avec soin l'aînée des deux filles : un sphinx que, si j'étais jeune, j'aimerais

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bien à deviner. Au premier abord, elle n'est ni jolie ni belle; mais, an bout de quelque temps, c'est un charme singulier. 11 y a un mois, j'ai passé plusieurs jours avec elle; je l'ai fait beaucoup causer. Elle est très sérieuse, très intelligente, très instruite; elle n'a rien de banal. Elle me parait très digne d'être aimée. 11 faudrait qu'elle inspirât une passion à un homme de coeur, et il me semble qu'elle doit se marier ainsi, car elle n'épousera pas le premier venu. Seulement, l'homme de cœur ne se hâte pas, et la pauvre fille a bientôt ses vingt-quatre ans. Tu verras sans doute ces dames. Tu seras avec elles en pays de connaissance. Elles sont étroitement, intimement liées avec la famille Nicolet. Tu peux leur parler de moi et leur dire que je te charge pour elles de mes affectueux souvenirs; car je leur porte, en effet, beaucoup d'amitié. Dis-leur aussi qu'a l'un de mes voyages à Paris j'ai vu, avec mon frère, la petite pièce que M. L'Épine a donnée récemment au Vaudeville, le /,l A>;ril; que nous y avons pris beaucoup de plaisir; que nous avons trouvé l'ouvrage ingénieux, spirituel, un rôle de jeune fille surtout tracé d'une manière charmante; et que, revenu ici, j'ai voulu écrire a l'auteur pour lui faire mon compliment; mais j'avais oublié son adresse ou plutôt le numéro de la rue où il demeure.

En fait de littérature, je n'ai rien fait, bien entendu, et j'ai peu lu. J'achève cependant le Congrès de Vérone, de Chateaubriand. C'est un style bien étrange, bien ridicule par endroits, tout bouffi de simplicité cherchée; une pensée toute pleine de soi, naturellement empha-

tique et grandiose, pleine d'importance puérile ; malgré tout, on sent passer, à travers ces énormités, un soufflet paissant, un génie plutôt qu'une âme. — J'ai lu à ces dames le Médecin de campagne, de Balzac; je leur lis en ce moment le Cure de village. Malgré beaucoup de longueurs, des prétentions enfantines et des lourdeurs de style fatigantes, il y a là dedans une force, une suite, une patience d'observation, une richesse d'idées, une variété et une abondance de vues sur toutes choses qui me confondent et qui, à mon sens, ressemblent de bien près au génie. Balzac et Dickens me paraissent deux talents de même race et à peu près de même valeur. Mêmes défauts de composition : aussi lents au départ, aussi lourds par endroits, aussi diffus et touffus l'un que l'autre. Mais, sauf le style, que je ne peux pas comparer, mêmes qualités et même vigueur de création, même vérité dans les types et dans les caractères; même art de mêler le grotesque au terrible et de dessiner des caricatures tragiques. Tous deux me semblent être à d'inexprimables hauteurs au-dessus de tous les romanciers contemporains, y compris les deux Dumas, et sauf George Sand par endroits.

Le jour où nous sommes allés voter à Paris, nous nous sommes égarés au Palais-Royal où nous avons vu les Demoiselles de Montfermeil, de Th. Barrière. C'esJ absolument stupide et platement mauvais. Je n'avais pas vu Hyacinthe depuis dix ans. Ce pauvre pitre est l'ombre de lui-même. 11 n'a plus de voix, il n'a plus de dents. Lhéritier est aussi à bout de forces. Pour Yorickl

Geoffroy lui-même est fort éteint. Son rôle est d'ailleurs si bête qu'il doit se prendre en pitié dans la peau d'un tel personnage.

Quand je t'ai quitté, à la fin du mois dernier, je suis allé passer quelques jours à Crénille. Nicolet se porte bien et se prépare à conquérir son bàtonnat. Grand bien lui fasse! S'il me fallait recommencer, même dans les circonstances ordinaires, j'aimerais mieux, je crois, jeter la robe aux orties et nrenfermer dans ma bicoque. On m'a fait lire les articles de Maxime Ducamp sur la Commune. Ils m'ont paru exacts et ils ont le mérite d'avoir été vus sur place et sur le vif. As-tu lu cela? Et ces souvenirs ne donnent-ils pas beaucoup à penser et beaucoup à craindre? Mais qui songe à la Commune aujourd'hui? Est-il bien sûr que la Commune ait jamais existé? Dans tous les cas, elle est peut-être bien l'œuvre des partis monarchiques. J'ai entendu dire cela par des gens qui avaient l'air de le croire. Ce n'est pas toi, n'est-ce pas? Et il faut bien convenir que, depuis un siècle tout entier, tous les grands crimes politiques qui se sont commis en France ont été commis au nom de la République et par des gens incontestablement voués à son avènement. Cela ne justifie pas les hommes qui veulent la renverser aujourd'hui, mais cela motive largement les défiances qu'elle inspire et avec lesquelles les républicains devraient plus loyalement et plus habilement compter. Sur ce, t'ayant mis suffisamment en furie, je te présente le bonjour, — le bonjour d'aujour-

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cThui jeudi, car ma lettre est restée en l'ait tout un jour.

Adieu, mon vieil ami. J'ai ce matin la mort dans l'âme ; il pleut à torrents et le vent souffle avec fureur. Que je voudrais bien être au coin de mon feu à Paris!

30 décembre 1877.

Mst-ce que nous la laisserons partir ainsi, cette triste année toute chargée de sottises et de folies, avec sou printemps quasi monarchique et son automne républicain, avec ses jonchées de préfets et de souspréfets fauchés dans leur fleur, ses pousses vénéneuses de champignons politiques qui empoisonnent notre vieille terre de France et ses 363 astres d'inégale grandeur, égaux en nombre à peu près aux 365 jours révolutionnaires du soleil et de la lune? Si elle n'emportait que cela, je la verrais partir sans regret, sinon sans rancune: mais elle emporte aussi les derniers restes des restes de notre arrière-jeunesse, reliquias reliquiarum, les restes de mon intelligence, de ma volonté, de mes espérances, du peu de confiance que j'avais en moi, des projets chimériques de travail et de renommée qui, malgré moi, jusqu'en ces dernier^ temps, remuaient sourdement au fond de mon cerveau. E finita la comedia; la comédie, le vaudeville, le drame et le mélodrame de ma vie s'en sont allés de compagnie. 11 n'en reste plus que quelques refrains

joyeux, quelques tirades tragiques, quelques scènes pathétiques qui, de temps en temps, reviennent hanter ma mémoire, et des figures charmantes autrefois, maintenant vieillies, que je vois passer dans mes rêves comme les fantômes du passé. Et toi, mon pauvre vieil ami, que te laisse-t-elle, cette année maudite, si ce n'est une grande douleur de plus ajoutée à toutes le douleurs de ta vie? Puisse du moins l'année qui va venir alléger de ce côté tes épreuves et te ramener ton absente... hélas! celle de tes absentes qui peut revenir près de toi. Le temps est passé où nous nous souhaitions l'un à l'autre quelques bonheurs de plus. Il faut nous souhaiter à présent quelques chagrins de moins et borner là tous nos vœux.

Ma mère, grâce à Dieu, finit bien cette année. Sa sauté est bonne. Chaque jour, chose étrange! son intelligence s'agrandit et s'élève encore. Elle a, sur tous les horizons, des vues et des ouvertures d'esprit singulières, des jugements pleins de justesse et de sérénité sur toutes choses, 1res libres, exempts de préjugés et de parti pris d'avance, contenus par une admirable foi, indépendants de toute habitude, de toute banalité, de toute superstition vulgaire. Sa mémoire est incroyable; elle va chercher avec la même sûreté des souvenirs d'hier et des réminiscences d'il y a soixante ans. Du fond de sa cécité, elle devine, elle sent, elle voit tout. Ce mois-ci est pour elle le mois des anniversaires : sa naissance, sa fête, son mariage. Elle a traversé, sans trop de tristesse, ces dates autrefois si bienvenues que nous n'osons plus l'êter

aujourd'hui, mais qu'elle ne manque pas de nous rappeler avec une petite morale assortie au sujet. La voilà dans sa quatre-vingt-deuxième année. Elle est très entourée, aimée, admirée; elle attend avec intrépidité ses cinquante visites le jour de Tan. Elle fait ses petits paquets de livres et de bonbons, sans se tromper d'une papillote. Pour la faire enrager, nous lui disons qu'il lui faudrait ces jours-ci une douzaine de petits-enfants. Alors elle ne répond rien, mais elle fait une certaine moue bien connue, avec un hochement de tète qui, pour nous, supplée à un long; discours. C'est la traduction muette d'une grande théorie qui lui est propre, sur le néant de la vie, sur les soucis du mariage et sur les causes finales de notre espèce, le seul sujet où sa logique s'embarrasse, et où elle ne voie pas bien clair en son par-dedans. Emile, lui aussi, est un sage, et je ne connais guère de tête mieux arrangée. « Voilà un homme! » me répétait sans cesse, avec cette voix que tu connais et avec son urbanité danubienne, le sentencieux Georges Marjolin qui, quant à moi, me considère comme un danseur de corde. « Voilà un homme! » Et ce gros homme a bien raison. Emile travaille, lit. apprend, cherche, d'un esprit curieux et patient. La politique seule a le privilège de le jeter tout d'un coup hors des gonds. Un soir qu'Oswald avait diné avec nous, ils en sont venus tout de suite aux injures et ils ont failli se jeter l'un sur l'autre. Ma mère a voulu mettre le holà; et, ne pouvant en venir à bout, j'ai vu le moment où elle mettait son convive à la porte et son fils aine en pénitence.

La politique! Ce n'est pas avec toi non plus, vieux jacobin, que j'en voudrais parler jamais. Nous serions bientôt aux petits couteaux. Tu me permettras cependant de signaler à ta haute impartialité les deux circulaires jumelles de M. Dufaure : l'une proclamant l'apaisement et l'amnistie pour les injures (môme les plus abominables, comme celles de ton ami Girardin) que la presse a vomies contre le Président delà République; l'autre proclamant la guerre sainte contre tous les délits électoraux, fût-ce l'excès de zèle d'un garde champêtre patronnant la candidature d'une affiche blanche.

J'oserai aussi appeler ton attention sur l'épisode édifiant qui s'est produit l'autre jour à la 11'' chambre du tribunal, dans le procès intenté par M. de Fourtou et M. de Broglie à la pauvre Petite République Française, la filleule puînée de M. Gambetta. Ces instructions « venues de la Chancellerie » qui dessaisissent un tribunal correctionnel d'une affaire dont il est saisi par une ordonnance de renvoi, et qui ajournent aux calendes grecques la plainte des parties civiles prise en main par le parquet!... Voilà un louchant échantillon de la justice républicaine quand la République est aux mains de ceux qui se disent les républicains! Si pareille chose se fût faite du temps de l'Empire, et si le M. de Broglie de l'autre jour eût été M. Gambetta, qu'est-ce que vous auriez dit? Et qu'est-ce que j'aurais dit, moi aussi, à bon droit? Je te demande de me répondre là-dessus, non pas à Paris, boulevard Haussmann 17, mais au fond de ta conscience, poste restante. J'irai y chercher ta lettre au

premier jour : par exemple, quand les seuls, les vrais, les bons républicains nous auront, comme de coutume, ramené l'Empire.

On dit que Victor Hugo, — non pas le vicomte Hugo, pair de France, mais le citoyen Victor Hugo, l'orateur de Belleville et de Ménilmontant, — va recevoir la grandcroix de la Légion d'honneur. Puisqu'il est convenu chez nous, dans tous les temps et sous tous les régimes, que c'est le gouvernement qui donne les brevets d'homme d'esprit, de poète, d'écrivain, voire môme d'homme de génie, et qui prend, avec des bouts de rubans, la mesure de tous les mérites, je trouve fort bon que le gouvernement d'aujourd'hui donne la plus grande de ses croix à l'un des grands écrivains de ce temps-ci. Mais ce qui me semblerait bien drôle, c'est que ce fervent démocrate acceptât une distinction aussi aristocratique et aussi contraire à. l'égalité absolue de toutes les intelligences, correspondant à l'égalité absolue de tous les droits.

A propos de Hugo, j'ai vu, il y a quinze jours, Hernani. ('/est décidément bien faux, bien emphatique, bien extravagant de bouflissure. Ce théâtre est, des a présent, bien plus vieux que le théâtre de Corneille et de Racine, presque aussi vieux que le théâtre de Voltaire. Ce brigand qui vient on ne sait d'où dans le cœur de doua Sol et qui rugit, pendant trois actes, p >ur se laisser ensuite pendre au cou ce mouton d'or qu'il honnissait avec tant de rage; ce bon Gomez qui ne peut pas sortir de chez lui pendant dix minutes sans trouver en rentrant un monsieur (au moins) aux pieds de sa

future; ces tirades philosophiques égarées au xvie siècle dans la bouche de Charles-Quiut; je t'assure que tout cela est bien proche du ridicule dramatique et que la postérité n'aura pas pour ces niaiseries prétentieuses l'engouement des contemporains. Les beaux vers n'ont jamais sauvé une mauvaise pièce de théâtre. Celle-là est jouée, suivant moi, au rebours de ce qu'il faudrait. Mounet-Sully est insupportable de tapage; Worms déclame beaucoup trop; Maubant a l'air d'un Géronte empanaché dans les cornes d'un autre âge et Mlle Sarah Bernhardt est bien vilaine dans ses costumes trop fidèles. Seulement, au dernier acte, elle est vraiment belle et d'une véhémence entraînante.

Ce qui m'a enlevé, enthousiasmé dans ces derniers temps, c'est la Damnation de Faust, de Berlioz. C'est une très grande œuvre et d'un puissant esprit. Toute la partie surnaturelle et satanique est admirable; beaucoup mieux sortie, à mon sens, que dans l'opéra de Gounod. Mais le côté humain, amoureux et poétique du sujet, est absolument inférieur. La note du cœur, l'émotion et les larmes manquent à ce génie tourmenté. Quoi qu'il en soit, c'est un succès et un triomphe pour cette pauvre ombre inquiète de Berlioz. Sa mémoire seule recueille le prix des luttes cte sa vie.

Voilà, mon cher ami. presque tout mon bagage. Du dehors je ne sais et je ne vois presque rien. Je ne suis pas allé une seule fois depuis un an du coté du Champ de Mars et je ne connais que par les récits des voyageurs les merveilles qui se préparent sur les hauteurs n. 31

du Trocadéro. Tout autant que j'en peux juger, ce sera le décor splendide d'une civilisation en décadence. Paris joue au gigantesque comme la Rome des Césars. Tu te rappelles ce que je l'écrivais sur les féeries de 1867. Dieu veuille que les magnificences républicaines d'aujourd'hui ne nous portent pas malheur comme les folies impériales d'autrefois!

Paris. 4 avril 1878.

Laisse-moi protester contre ton inique et violent réquisitoire :

1° Tu ne m'as pas écrit trois fois. 2° Je ne suis pas resté trois mois sans l'écrire. 3° Je t'ai remercié de tes grives : autrement je serais un manant; or, je ne suis pas un manant; donc je t'ai remercié. Que penses-tu de ce sUlogisme? Quant à me prendre par l'amourpropre, tu sais, mon vieux ami, qu'il faut peu compter avec moi sur ce stratagème. Si je n'avais pas envie de parler, vieux renard, tu pourrais bien t'égosiller en flagorneries et en sérénades louangeuses, point ne me ferais ouvrir le bec et lâcher mon maigre fromage. Je sais, à une plume près, ce que vaut tout mon plumage; je sais, à une croche près, ce que vaut tout mou ramage; et j'estime à leur juste prix l'un et l'autre. L'affaire Chénier. dont tu me parles, a fait beaucoup plus de bruit à la Cour qu'en première instance. Elle m même eu du retentissement en dehors du Palais, puis-

qu'elle a valu aux avocats l'attention honorable et les éloges da Figaro, vis-à-vis duquel je suis bien ingrat. J'ai plaidé, je crois, très utilement; car la plaidoirie d'Oscar de Vallée avait fait une grande impression sur la Cour. J'étais très fatigué, je venais d'être souffrant et j'avais passé huit jours dans mon lit avec une espèce d'éruption très douloureuse. Cependaut je me suis assez bien tiré d'affaire, et la plaidoirie telle quelle qu'a publiée la Gazette ne me parait pas mauvaise. Lis l'arrêt si tu ne l'as lu déjà; c'est un des plus remarquables qui se soient faits depuis longtemps. L'affaire va être portée devant la Cour de cassation et j'ai chargé Sabatier des intérêts de M. Lemerre.

Nous nous sommes surpris deux fois depuis un mois, Emile et moi, en flagrant délit de théâtre et de Vaudeville. Les bourgeois de Pontarcy. une mauvaise pièce peu amusante; Niniche, une charge indécente et stupide, qui nous a fait rire jusqu'aux oreilles, comme deux vieux mascarons de porte cochère. Dupuis en caleçon de bain! M11, Judic douchée et massée par ce monsieur dans le costume de l'emploi! Des jambes nues, les bras nus, la gorge nue, le reste à l'avenant! Quelle fête pour l'esprit!

Quant à l'Exposition, je n'ai rien vu, si ce n'est, dans le lointain, les sommets de ce Palais gigantesque du Trocadéro qui, à en juger par les photographies, me semble un chef-d'œuvre de mauvais goût, un colossal article de Paris, comme on en voit dans les boutiques du Palais-Royal. Que sera cette Exposition si impru-

dente à mon sens, si imbécile politiquement, si annoncée, si attendue, tant prônée? Dieu veuille que ce ne soit pas, soit une déception coûteuse, soit un succès et une fanfaronnade de richesse plus coûteux encore. Le souvenir des beaux jours de 1867 me fait trembler. C'est dangereux d'avoir à la porte un pauvre armé jusqu'aux dents et de lui faire voir, à travers les fenêtres, un coffre-fort tout grand ouvert et ruisselant d'or. Les vitrines des changeurs me font toujours peur.

Nous avons, cet hiver, entendu souvent de bonne musique. Emile a, tous les quinze jours, une stalle au Conservatoire. Nous sommes allés aux concerts de Mme Massart et à ceux de Jacquard. Enfin, il y a huit jours, nous avons assisté à une curiosité assez peu récréative : un concert donné chez Erard par toute la famille Viardot, ne comprenant, hélas! que des morceaux composés par la fille ainée. Elle a certes du talent, mais sa musique nous a semblé, ainsi qu'à presque tout l'auditoire, bien démodée, bien attardée, surtout la musique de chant. Mme Viardot, la vraie, l'ancienne Pauline Garcia, a chanté elle-même deux morceaux. C'est le néant traversé par quelques éclairs de l'inspiration d'autrefois. Triste, triste, de vieillir!

Voici venir les vacances de Pâques. Je pense que l'on ne te verra pas à ce moment-là et que tu ajourneras ta visite à l'époque de l'Exposition. Il n'y a rien à dire à cela.

Adieu. Tout à toi de cœur. Comme toujours, je voulais t'écrire dix lignes. Mais le charme de la société de

Monsieur!... Que le diable t'emporte, homme rageur, mais trop aimable. Je t'embrasse.

Chaumette, près Agen, 17 août 1878.

Mme et M. Rousse prient M. Henri Vesseron de leur faire l'honneur de venir les voir à la Roche-Guyon (Seine-et-Oise) à partir du 3 septembre prochain. Je pense qu'il ne faut pas moins que cette invitation officielle pour décider M. Vesseron à rompre le silence majestueux dans lequel il s'enveloppe depuis si longtemps.

Tu m'avais pourtant écrit que tu étais peu occupé. Il y a de cela deux bons mois. C'était donc bien le cas d'employer tes loisirs à me donner de tes nouvelles. Mais tu aimes à choisir tes distractions. Quant à moi, j'ai été tout à fait absorbé depuis le commencement de juillet par les affaires, et il m'a fallu beaucoup de résolution pour pouvoir m'assurer mes vacances d'août. J'ai commis pour cela toutes sortes de lâchetés héroïques et j'ai renoncé à de magnifiques occasions de gagner beaucoup d'argent. Mais que veux-tu? Bête j'ai vécu, bête je mourrai; une moitié d'homme, un quart d'homme, un bout d'homme de rien.

J'ai quitté Paris lundi dernier, le 12. Je suis allé passer deux jours chez des amis près de Limoges. Emile est venu me prendre mercredi matin. Nous avons été à Agen chez nos cousines Cazabonne; et depuis avant-hier,

nous sommes ici, dans une charmante propriété, à une lieue de la ville. Nous partirons demain matin pour aller coucher à Lourdes ou à Bagnères-de-Bigorre et faire ensuite une petite pointe dans les Pyrénées, si le temps le permet.

Adieu, au revoir bientôt. Amitiés à tous. Excuse ce griffonnage exécuté sur un bout de table. Après trois jours de pluies diluviennes, voici le grand beau soleil de Gascogne qui fait irruption par ma fenêtre ouverte, avec le parfum des tilleuls et des orangers. Pauvres Ardennais! Pauvres Parisiens! Ici, malgré mes soixante ans, la chanson de Mignon chante sans cesse à mes oreilles : « C'est là! C'est là!... »

Je t'embrasse et je t'attends.

La Roche, 2 novembre 1878.

Je ne veux pourtant pas la quitter sans lui dire adieu pour toi et sans te dire adieu pour elle, cette pauvre chère maison où, il y a si peu de temps encore, nous avons vécu, pensé, rêvé, poétisé et philosophé ensemble, mon vieil ami, où nous nous sommes souvenus ensemble de nos vivants et de nos morts, des songes de notre jeunesse et des épreuves de notre vie. Je m'étais promis de t'écrire hier une lougue lettre, mais j'avais compté sans le harcèlement du dernier jour : les visites à faire et à recevoir, les adieux de tous les mendiants du village, les importu-

nités tenaces de mes clients ruraux et les mémoires des entrepreneurs. Aujourd'hui, j'ai la mort dans l'àme, dans les oreilles et dans les yeux. Depuis hier les cloches sonnent; nous venons de l'église et du cimetière. Nous avons aussi donné, tous trois, une pensée à ta douleur, un souvenir à tes chers morts, à ton brave frère, à ta pauvre chère enfant.

Je fécris les larmes aux yeux, comme si nous étions encore des novices, des apprentis de la vie et de la mort. Hier, en feuilletant des papiers, je suis tombé sur un journal que mon père tenait pendant les dernières années de sa vie. La dernière phrase, suspendue par la maladie et par la mort, était si navrante que j'ai fondu en larmes. Ah! mon cher vieux Henri, vois-tu, nous n'aimons jamais assez ceux que nous aimons. C'est quand ils ne sont plus là que nous sentons ce qui manquait encore à notre tendresse. Adieu. Je ne peux ni ne veux t'en dire plus long. A notre âge, ces sensibilités juvéniles sont stupides ; mais que veux-tu? nous ne sommes pas les hommes d'aujourd'hui.

Pardonne-moi; en ce moment, sans doule, tu es làbas, dans ce beau jardin tranquille où repose ta fille. Mets sur sa tombe ce bout de verveine. Adieu. Je suis très triste. Je t'embrasse.

Paris, 10 novembre 187$.

Voici tantôt huit jouis qug je suis à Paris, mon vieil ami; et, depuis tantôt huit jours, je tâche, sans trop y réussir, de m 'acclimater à mou hivernage. De toutes façons, il me semble qu'il s'annonce assez durement. Dès le milieu d'octobre, nous avions été pris à la Roche par le froid et par les rafales; mais à présent c'est bien pis encore, et nous avons eu déjà tour à tour toutes les disgrâces de l'hiver : la bise, la grêle, le givre, quelques gelées sournoises et sombres; des tempêtes, des vents d'ouest; et, quand le vent tombe, des pluies diluviennes sous lesquelles toute la poussière de l'été, apportée ici de tous les coins du monde, est devenue la boue pâteuse et tenace que nous allons piétiner jusqu'au printemps. Si les savants braquent leurs microscopes sur ce gâchis, quels cours intéressants de géologie ils y pourront faire! $*<rikixy\ xdviç disait un jeune Grec en voyant poudroyer dans le Carrousel le cortège du roi Charles X. Poussière de peuples et boue internationale, aujourd'hui. Le sable fin et léger des rues de Valparaiso et de Lima secoué par les bottines étroites du Brésil et du Pérou; la poussière blanche de Tolède et de Madrid trépignée par le jarret nerveux des senoras et des manolas au pied cambié; le macadam des allées A, D, V et Z de New-York et de Philadelphie, pataugé par les longues enjambées des jeunes misses en cours de flirtation ; la boue de Londres, pétrie de brouillard et d'arêtes de saumon,

apportée dans les guêtres noires des clergymen et de leurs épouses ou dans les bas rapiéciés des coureuses du Slrand et de Trafalgar; et la crotte de Berlin ramassée sous les tilleuls par les larges semelles des baronnes Von der Tronk et des Cunégondes de la Westphalie, ou par les bottes puantes des Frantz, des Fritz, des Wilhelm, des Konrad ou des Frédéric du 7e uhlans et du 570° régiment de Poméranie : c'est avec toutes ces boues étranges et pérégrines qu'est faite la vraie et bonne boue métropolitaine, la boue civilisatrice, la boue lumineuse, radieuse, sainte et sacrée où enfonce ses pieds de géant « doux et fort » Paris-Soleil, Paris astre du monde, flambeau des nations, œil et front de l'humanité, Paris un et tous, tous et un, le Paris de Napoléon Ier et de Bergeret lai-môme, de Victor Hugo et de M. Floquet. Donc, il barbote, ce vainqueur! Et, avec lui, nous barbotons dans ce marécage cosmopolite.

Les voilà d'ailleurs qui s'en retournent dans leurs taupinières, tous ces misérables qui ne peuvent se consoler de n'être ni Français, ni Parisiens et de ne parler ni la langue grasse de M. Gambetta ni la langue verte de M. de Cassagnac. Les hôtels se dépeuplent, les rues se débarrassent, et Paris se rétrécit comme un ballon qui se dégonfle. On dit que le Champ de Mars et le Trocadéro sont en plein désarroi : une steppe glacée où l'on grelotte au milieu d'un chaos de caisses et de voitures, au bruit de la bise que rythment des milliers de coups de marteau. L'Exposition se meurt,

l'Exposition est morte; et demain, je crois, va finir cette grande aventure qui, pendant six mois tout entiers, nous a presque distraits de nos misères. Qu'est-ce que la République a maintenant à envier à l'Empire? Et, en conscience, en fait de luxe, de fêtes, de gaspillages, de boustifailles, de bastringues, de guinguettes, de chinoiseries et de mandarinades, qu'a-t-elle maintenant à lui reprocher? Quand je pense qu'on a festiné et dansé pendant toute une nuit dans la galerie des glaces à Versailles, sans qu'il soit venu à la pensée de personne qu'il y a moins de huit ans, sur ces parquets meurtris par les bottes prussiennes, devant ces trumeaux où se reflétait tout l'état-major atroce de l'invasion, gorgé de nos viandes et saoul de nos vins, s'élevait l'estrade sur laquelle Guillaume s'est fait proclamer empereur d'Allemagne! Et après cette belle fête patriotique (je parle de celle de l'autre jour), celte fameuse débandade française, le sauve-qui-peut des paletots comme, il y a huit ans, le sauve-qui-peut de nos armées! Quel peuple de pantins et de gredins! Laissons cela. Je n'ai rien à reprocher aux autres; car dans mon petit domaine et dans le gouvernement de ma vie, je me sens tout aussi imprévoyant, ignorant, paresseux et désordonné que mes aimables compatriotes. Depuis mon retour, en dépit des plus belles résolutions du monde, je ne fais absolument rien, tout en m'agitant et me fatiguant beaucoup. Je range mes dossiers, je cherche mes notes, je vais d'une affaire à l'autre, laissant celle-ci pour prendre celle-là,

quittant tout à coup celle-là pour revenir à celle-ci; nerveux, inquiet, ahuri plus que jamais, le type achevé du brouillon : multa agendo nihil agens. Au reste j'entends dire de tous côtés que, cette année, il n'y a point d'affaires; et, depuis mon arrivée, je n'ai reçu aucun dossier nouveau. J'ai vu très peu de clients et je n'ai pas encore exercé mon beau talent à l'audience. J'ai retrouvé mes confrères à peu près tels que je les avais laissés; la plupart reposés et réparés à neuf, tout prêts à reprendre leur essor. Le jour de la rentrée, nous avons eu un discours de M. Fourchy, rappelant les usages des Parlements et ce qu'était, en ce temps-Là, une audience de rentrée; petite harangue faite avec beaucoup de soin, dite avec beaucoup de goût et composée, en grande partie, de citations de Pasquier et de l'avocat Barbier, heureusement cousues ensemble. En sortant de là, les Gléry, les Lente, les utilitaires, les usiniers de la plaidoirie s'en allaient bâillant et se moquant à l'envi du discoureur et du discours, assurant que ces harangues d'apparat étaient le chef-d'œuvre du ridicule et de l'ennui. Moi, je ne suis pas de leur avis; je trouve que de sages pensées, que des souvenirs anciens et curieux, présentés dans un bon langage par un honnête homme qui met tous ses soins à parler en français, ne sont point tant à dédaigner. Une heure d'ailleurs est bientôt passée et ces messieurs ont l'année tout entière devant eux pour se venger sur la grammaire de cet hommage modeste qu'on lui rend une fois pour toutes le premier jour.

A propos d'éloquence et de grammaire, le bâtonnier m'a lu, en deux fois, le discours qu'il va prononcer à l'ouverture des conférences. C'est un bon morceau di bravura, sonore, brillant, un peu trop constamment en majeur, et dans lequel j'ai mis, à grands coups de crayon, une certaine quantité de bémols et de sourdines. 11 aura, je crois, beaucoup de succès. La nécrologie du pauvre Léon Duval n'était pas très facile à faire. Notre ami s'est évertué de sa plume la plus fine sur ce talent si élégant et si délicat, absolument démodé aujourd'hui, qui oncques ne revivra au Palais ni ailleurs sous la grosse patte de la démocratie triomphante, mais qui n'en restera pas moins dans le souvenir des contemporains comme une des curiosités les plus distinguées des élégances de notre temps. Avant-hier, tandis que Nicolet retouchait son couplet laudalif, on lui a remis une note trouvée dans les papiers du défunt, et conçue presque textuellement en ces termes : « Comme j'ai hanté le Palais pendant cinquante ans, il est probable que le bâtonnier voudra parler de moi dans un de ses discours publics. Il faut le prier de n'en rien faire... » Là-dessus, grand embarras du bâtonnier; mais comme ce n'est là, en la forme, qu'une note, et, au fond, qu'un désir, de l'avis de la famille il passera outre et louera son mort. J'ai peur seulement qu'il ne mette un peu trop de chicorée dans son nectar.

Je suis presque décidé à tenir la promesse que je t'ai faite; et je vais tirer de l'armoire, où il dort depuis plus d'un an, ce trésor dont tu ne veux pas absolument que

je prive la postérité. Je ne suis guère retenu que par une considération de Tordre le plus élevé, mais qui s'impose (comme on barbarise aujourd'hui) ou qui s'affirme : c'est que je n'ai pas le sou en ce moment, et que la finance de ma renommée s'en est allée aux mains de cet exécrable entrepreneur et de tous les vampires villageois qu'a déchaînés contre moi le démon de la propriété. Sais-tu, toi, ce que j'ai laissé, cette année encore, à la Roche, dans cette bicoque aux volets verts qui restera, je l'espère, comme un des monuments les plus complets de la bêtise et de la vanité bourgeoise? Deux mille francs. Sais-tu ce que me coûte cette fameuse bibliothèque qui te faisait pâmer d'aise? près de deux cent cinquante francs. Sais-tu ce que me coûte le badigeonnage de la maison, dans lequel tu te mirais gratis avec tant de complaisance? Quatorze cents francs! Sais-tu. oui, sais-tu qu'après avoir dépensé déjà près, — que dis-je près? — plus de dix mille francs pour loger ce cheval et cet équipage fantastiques, causes premières et causes finales de toutes ces extravagances, je reconnais à présent que ma rue est trop étroite pour laisser passer un cheval et une voiture! Il faut donc que j'achète toute la rue, maintenant, ou que je trouve moyen de la faire exproprier à mon profit? Oh! je t'entends bien : « Le maire arrangera le bas du pavé... » Le maire n'arrangera rien du tout; il me Ta déclaré cyniquement. Mais ce terrain clos et inoccupé où Ton pourrait inst; )er une écurie et une remise? Oui, n'est-ce pas? Eh bien! ce terrain n'est ni à vendre, ni à louer;

et, à aucun prix, le voisin ne s'en dépossédera. Voilà ce que tu aurais dû me dire avant de me laisser commencer toutes mes folies. Voilà ce que tu aurais dû me dire l'année dernière, cette année encore, au lieu de t'extasier platement devant mes caprices ruineux; au lieu d'encourager par tes éloges la bêtise du propriétaire et la cupidité des entrepreneurs. C'était ton devoir d'ami et tu en as fait litière. Voilà tout.

Au reste, les commensaux qui t'ont succédé dans notre manoir n'y ont pas mis plus de délicatesse et de dévouement; nous avons eu, ensemble ou tour à tour, Mme Saint- Yon qui est restée avec nous un mois, les Ducamp, le docteur Gontier, le docteur Marjolin, quelques autres encore. Ils ont tous regardé, loué, prodigué les encouragements et les flatteries. Il n'est venu à aucun d'eux l'idée simple de me demander comment je ferais monter une voiture jusqu'à ma porte; et comment, si elle y montait, je l'en ferais descendre autrement que les quatre roues en l'air et cul par-dessus tête. Cette simple question m'aurait fait apercevoir la difficulté que je suis bien excusable de n'avoir pas sentie, au milieu de mes conceptions grandioses. Quant à mes projets de galerie, de vérandah et de cloître rustique, ils gisent étouffés sous le monceau de notes et mémoires que j'ai dû payer et au-dessus desquelles grimace l'image détestée du sinistre entrepreneur, ton ami. Il a été ignoble, cet animal-là, et il m'a rabattu cinq francs sur deux cent cinquante!

Je t'ai dit là-haut, je crois, qu'après ton départ je

n'avais pas plus travaillé que pendant ton séjour. A grand'peine, cependant, j'ai presque achevé les deux volumes de Taine. Depuis bien longtemps aucun ouvrage ne m'avait aussi fortement et aussi sérieusement intéressé. Je t'engage à le lire, à le lire avec attention, comme je l'ai fait; sans parti pris et sans esprit de parti; en réfléchissant bien sur chacun des documents irrécusables que l'auteur met à chaque ligne sous les yeux du lecteur. C'est la première fois, je crois, que l'on fait l'inventaire exact, sans commentaires oratoires et sans enthousiasme convenu, des premiers actes de la Révolution, et que l'on dit la vérité sur l'Assemblée constituante, sur ses faiblesses et ses fautes. C'est un spectacle navrant, et d'autant plus saisissant pour nous, qu'à chaque page on trouve faite d'avance notre histoire d'hier, d'aujourd'hui et probablement de demain. Nous en sommes à 1791. Irons-nous jusqu'en 1793? et après l'insurrection de la Commune de 1871 calquée, identiquement calquée sur l'insurrection de toutes les communes de 90, verrons-nous les Gambetta, les Floquet et les Spuller dévorés par les Lockroy, les Clemenceau et les Challemel-Lacour, pour être tous balayés par le maitre des Granier de Cassagnac père et tils ? Cela me parait probable; et si tu veux lire l'ouvrage dont je te parle, tu en jugeras sans doute de même. Seulement je te dispenserai de me l'avouer.

Cette lecture est la seule besogue intellectuelle à laquelle je me sois livré. La flânerie bote a occupé tout le reste de mon temps. T'ai-je écrit l'autre jour que nous

avons perdu ce pauvre marquis de Flamarens? C'était un brave homme, un vieil ami de mon père; et avec lui s'en sont allés de bien lointains souvenirs. Je suis allé lui rendre les derniers devoirs; j'ai tenu l'un des coins du drap funéraire et j'étais fort ému en traversant ainsi ce parc où je m'étais promené avec lui tant de fois et la foule des bons villageois de Fourges qui, apr£s avoir abreuvé cet excellent homme de toutes sortes d'ignominies pendant sa vie. s'étaient endimanchés pour l'accompagner au cimetière.

Lundi matin. — Tu penses bien que j'ai été interrompu dix fois, vingt fois depuis que j'ai commencé ce cahier. Hier, il m'est advenu, au milieu d'une foule d'ennuis graves dont je t'épargne le récit, une bonne fortune dout je veux te faire part. Mme Ferdinand Duval m'a envoyé une place dans sa loge pour entendre la Damnation de Faust. Je l'avais entendue deux fuis l'an passé; mais je ne me lasse pas de cette grande œuvre originale et puissante qui me parait tout à fait de la famille des œuvres de génie. La foule était énorme, malgré les funérailles de l'Exposition, malgré dix autres spectacles ou concerts qui pouvaient dériver le flot. Ce pauvre Berlioz, morose et malheureux, contesté, combattu, raillé, quelquefois honni durant sa vie! Le voilà au rang des dieux. La gloire, à ce prix, est-elle enviable? et jouit-il quelque part, du haut de quelque planète haimonieuse, de cette apothéose tardive?

Adieu, ami. Depuis mon arrivée ici. je suis, corps et àme. fort mal en train. J'ai des envies folles de laisser

une fois pour toutes ce travail et ces tracas où je suis enchaîné. Au moindre effort, ma tête se fatigue. Au moindre contre temps, mes nerfs se tendent et s'irritent. Ces mois de labeur et de partage que j'ai devant moi m'épouvantent, et je me sens désormais absolument désarmé pour la lutte; d'autres soucis encore m'envahissent. Ah! mou ami, il faudrait vieillir tout d'une pièce et s'en aller tout d'un coup. Les années ne nous apportent plus guère maintenant que des tristesses.

Et toi, te voilà replongé tout entier dans ton travail, dans tes tristes souvenirs, dans les joies consolatrices qui, parfois, t'adoucissent le passé. Je t'envoie, tout racorni, sans couleur et sans parfum, le petit bout de verveine que j'ai retrouvé sur mon bureau après t'avoir écrit l'autre jour. Tel quel, mets-le près du portrait de ta fille. Adieu encore. J'ai ce matin des idées à porter le diable en terre. Merci, mon vieil ami, de la bonne visite que tu nous as faite. Merci de ta tendresse filiale pour ma mère et de tous les soins que tu as eus pour elle. Elle en garde le souvenir bien reconnaissant, et elle t'aime à nous rendre jaloux. Mille amitiés à Mme Henri, à Oswald, à tes sœurs, à tous ceux qui te sont restés de ceux qui t'ont aimé. J'oublie une foule de choses que je te voulais dire. Mais tu sauras que décidément ma tête déménage. J'en suis à passer des mots quand j'écris : un des plus mauvais symptômes qui se puissent voir.

Adieu. Tu vois, je répète trois fois la même chose. Je t'embrasse bien fort.

Paris, 1er janvier 1879.

Mon cher Henri, j'ai reçu hier soir ta bonne lettre. Merci. Ceci n'est pas une réponse. Je n'ai pas le temps de récrire aujourd'hui, au milieu de ces Lupercales. Messieurs mes secrétaires viennent déjà de me présenter leurs hommages ; et, dans une demi-heure, il faut que je me mette en route avec Emile, chargés tous deux de caries de visite, marrons glacés et bonbons assortis. Heureusement, il fait un temps superbe.

Je ne veux pas cependant que cette année commence sans que je t'envoie tous mes vœux, mon vieil ami : vœux pour ta santé, pour ton repos, pour le repos et la sanlé de tous les liens. Quant au bonheur que nous pourrions nous souhaiter l'un à l'autre, c'est une autre affaire. Ces anniversaires de fêtes nous apportent maintenant plus de tristes souvenirs que d'espérances. Hélas! si tu relisais mes lettres aux premiers jours de l'année qui a vu mourir ton enfant, tu y trouverais sans doute des vœux de bonheur et de prospérité. Laissons cela, et souhaitons-nous seulement d'achever le reste de notre verre sans que la lie en soit trop amère.

Paris, 8 mars 1879.

Mon cher ami, pardonne-moi et patiente encore un peu. Je suis dans un horrible gâchis. J'ai un monde d'affaires dans la tète et sur le dos.

Par ce beau soleil de dimanche, je travaille dans mon antre. Il est trois heures et je pioche depuis sept heures.

A bientôt, mon vieil ami. Oh! la liberté! Oh! le soleil! Oh! le printemps! Oh! la Roche! Oh! ma porte! mou lierre! ma cour! mon jardin ! 0 rus! Je t'embrasse.

Paris, 26 mars 1879.

J'espère que tu ne me crois pas encore assez crétin pour avoir perpétré la plaidoirie que me prêtent la Gazette et le Droit dans cette affaire de séparation de corps. J'ai voulu lire ce prétendu compte rendu. Je suis devenu furieux à la quatrième ligne et hydrophobe à la vingtième. C'est stupide. Et note que mon client avait pa\é deux sténographes! S'il en est temps encore, ne lis pas ce deliquium nauséabond où nagent des monceaux de fautes de français et de barbarismes. J'en ai pu faire, mais pas ceux-là.

Je peux te confesser entre nous que cette plaidoirie (la mienne) qui a occupé trois audiences pleines, a été un des grands succès de ma modeste carrière. Nous devions avoir demain les conclusions de l'avocat général, M. Choppin d'Arnouville; mais tes amis ont jugé à propos de le révoquer il y a deux jours, en compagnie d'Ilémar et de nous enlever ainsi, de l'aveu de tout le Palais, les deux magistrats les plus forts du Parquet de la Cour, avec une brochette de trois et probablement de cinq substituts servis en relevé autour de ces deux

grosses pièces. Il est vrai qu'on nous promet pour demain la nomination d'un jeune avocat absolument inconnu, mais qui a l'honneur d'être le fils d'un abominable agent d'affaires, fusillé après la Commune pour avoir, entre autres exploits, fait mettre le feu à la bibliothèque du Louvre.

Quoi qu'il en soit, voilà une affaire où le ministère public est, au premier chef, intéressé, qui a occupé six audiences, et qui va être jugée sans que le ministère public ait dit un mot...

Au reste, partout, en ce moment, le même gâchis, l'anarchie la plus complète, le découragement chez les républicains sensés, l'aveuglement chez les autres, la médiocrité et la nullité envahissant tous les sabords de cette société naufragée. Voilai Ce n'était pourtant pas pour te dire ces belles choses, qui te feront rire de pitié, que j'avais pris la plume.

Je suis horriblement bousculé et j'attends avec impatience les vacances de Pcàques pour me détendre un peu. Gare à mon déluge épistolaire!

Paris, 10 avril 1879.

Mon vieil ami, quelle misère! Où est le temps ou nous nous écrivions toutes les semaines; où, pour un jour de retard, c'était entre nous de grosses colères où, de mon cœur dans le tien s'en allaient toutes mes pensées, tous

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