livre s'annonce, il y aurait une belle et sérieuse critique à faire
Adieu, voilà mes quatre lignes, et ma main se fatigue avec ma tête. Garde-toi des bronchites et des idées noires. Quant à moi, je suis absolument démonté. 11 fait un temps effroyable; il pleut, il neige, il vente; j'ai quarantehuit ans dans huit jours, peu d'argent dans ma caisse, la tête vide et l'hôpital à l'horizon.
Admirable matière à mettre en vers latins!
Paris, 3 août 1865.
J'ai reçu ta lettre ce matin, mon vieil ami, mais je ne l'avais pas attendue pour penser à toi; et, dès le premier moment, lu étais associé à mon petit succès et à mes émotions1. Parmi toutes les mains amies que j'ai serrées, j'ai reconnu l'étreinte fraternelle de la tienne; et, dans la joie de mon triomphe modeste, j'ai compté pour beaucoup le plaisir qu'il fallait donner. Bien des fois déjà j'ai dû te dire ce que je pense de cette popularité qui, depuis quelques années, m'environne dans notre capricieuse basoche. Je la considère en spectateur attentif; je l'analyse avec une curiosité étonnée; je la dissèque, je la démonte et j'en dévisse les ressorts avec une clairvoyante perspicacité. J'en distingue nettement
i. M. Housse avait été élu le sixième avec 240 voix sur 333 votants.
toutes les chevilles, toutes les petites roues, tous les engrenages cachés. Et, franchement, la main sur la conscience, je n'y vois rien dont mon orgueil se puisse beaucoup enfler. Tu sais bien que je ne suis ni un hypocrite, ni un fanfaron de modestie, mais il m'est impossible de ne pas voir et de ne pas dire que je réussis surtout parce que je ne fais d'ombrage à personne, et que les tons neutres ont une place énorme dans mon écusson. Dis, tant que tu voudras, que j'ai l'esprit chagrin; mais confesse avec moi que, si je gagnais au Palais quatre-vingt mille francs et si je plaidais couramment pour des Montmorency ou pour des Rothschild, mes '240 voix pourraient bien, au jour des élections, s'égrener de beaucoup de dizaines. Si tu en veux une preuve, tu n'as qu'a voir ce qui arrive à Nicolet.
Connais-tu. dans les fastes du suffrage universel, une iniquité plus bêtement monstrueuse ou plus monstrueusement bête? Tous les genres de platitude s'y rencontrent avec toutes les variétés de sottise. L'envie professionnelle y donne la main à la bêtise politique, la plus bête de toutes les bêtises. Tu sais qu'il y a une quinzaine de jours le bruit s'est répandu que Nicolet allait être décoré. Ce bruit avait un fondement sérieux. Le séjour de Lachaud à Compiègne, l'an passé, a produit bon effet dans ces hautes régions. On a pensé que ces avocats pouvaient être des gens spirituels et amusants; que. à l'occasion même, ils pouvaient être utiles, et que leur farouche indépendance valait bien qu'on cherchât à lui faire quelques agaceries. On a voulu décorer Lachaud, mais.
à la Chancellerie, on aura fait observer que décorer Lachaud tout seul, cela prêterait au Palais à des plaisanteries malséantes, et qu'on illuminerait à Mazas... 11 a donc fallu chercher une sauce, une garniture à Lachaud. On a trouvé Templier et Nicolet; et c'était une bonne et juste pensée. Pour Templier, la chose paraît indifférente à nos grands hommes des Pas-Perdus; Templier est un digne et excellent homme de talent que je considère, quant à moi, comme un des dix premiers avocats du barreau, sans excepter personne. Nos Brutus ont pris contre son mérite toute la revanche dont il était digne en l'exilant du Conseil, il y a trois ans : leur généreuse jalousie était désarmée. Quant à Lachaud, c'est un heureux garçon; indépendamment de son grand talent d'avocat, il a au Palais une de ces popularités qui, en France, permettent et justifient tout. Il serait nommé du premier coup grand cordon et chambellan, que les plus austères bonshommes se contenteraient d'en rire et ne lui donneraient pas moins leur voix pour le Conseil, voire pour le bàtonnat. Reste Nicolet. Pour lui, c'est tout une autre affaire. Il est en plein talent, en plein succès, non entamé. C'est un bon morceau pour les envieux, et de la chair fraiche. Il a l'infamie de plaider de très grands procès, de gagner beaucoup d'argent; et, sans se mêler de politique, il est en commerce affectueux et familier avec beaucoup de gens en place. La décoration, tombant comme le bouquet au milieu de ce feu d'artifice, a achevé la juste exaspération des patriotes. Tout d'un coup, il est devenu un mauvais camarade, un orgueilleux d'un
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cùté, un flatteur de l'autre. Il salue trop bas celui-ci, il ne salue pas celui-là. Ses politesses mêmes sont des impertinences. 11 nous humilie, il nous offusque, il nous gène, il fait de l'ombre dans la salle des Pas-Perdus. Attends un peu les élections, mon petit ami, et tu vas voir! Et il a vu. et nous avons vu, et nous verrons sans doute encore demain un spectacle à faire vomir la conscience! Nous verrons Nicolet marchandé, ballotté, balancé avec qui, bon Dieu!
Comprends-tu maintenant, mon ami, que, quand je vois de près ces dedans et ces dessous de la marmite électorale, j'en rabatte beaucoup de mon orgueil? Comprends-tu aussi que je sois inquiet et triste pour notre profession, quand je vois le barreau courir follement de pareils dangers? Je n'aime pas ce gouvernement et je ne lui demande rien ; mais enfin quelle idée voulonsnous qu on ait de nous dans le monde, quels égards pouvons-nous, le cas échéant, attendre du pouvoir, si la seule menace d'une distinction officielle offerte au talent de l'un de nous fait de Lui un lépreux aux yeux de ses confrères? Tout cela est triste et m'afflige, non pas pour Nicolet qui reviendra de vive force au Conseil et qui sera un jour bâtonnier quand même, qui a d'ailleurs assez de talent et d'affaires pour se passer du reste, mais triste pour nous, pour la profession que nous aimons et que nous sommes destinés peut-être à voir s'effondrer dans les bas-fonds de l'agence d'affaires démocratique et sociale.
J'ai lu hier matin à Bétolaud le passage de ta lettre où
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tu parles de lui. Il prétend que vous êtes comme deux poltrons se faisant peur l'un à l'autre. Il a entendu dire que tu étais un homme de talent et j'ai fait d'inutiles efforts pour le détromper. Dans tous les cas, je lui a» promis que tu serais un adversaire courtois et un bon camarade. Quant à lui, prends-y garde; c'est un excellent argumentateur, vigoureux, précis, sur de sa parole, d'une grande loyauté, parlant une bonne langue saine et sobre avec autorité. Très brave garçon d'ailleurs, grand chasseur, et m'aimant, je crois, comme je l'aime, en bons camarades qui s'estiment. Il m'a raconté son procès qui ne me semble pas absurde. Quant à l'usage dont tu me parles, il prétend qu'à Sedan il n'y a que deux exemples de ces noms joints; son client le lui a affirmé et il le plaidera. Avise.
J'ai revu avant-hier l'Africaine. Cela ne m'a guère plus enlevé que la première fois. Il y a des morceaux superbes, mais l'ensemble est froid, laborieux et bigarré de style. Et puis un poème!!! C'est l'idéal du bête dramatique. M. Scribe invoquant Brahma, Vishnou et Siva! Tu peux juger ce que ce doit être. Et Vasco de Gama en bottes molles et en surcot de velours chantant aux Peaux-Rouges qui veulent le scalper :
0 mes amis, laissez-moi vi-i-vre !
M. Sainte-Beuve me paraît avoir fait un bien médiocre discours sur les prix de vertu. Comme le cadre fait souvent le tableau en littérature, et ailleurs!
Paris, 18 septembre 1865.
Me voici derechef à Paris, mon cher Henri, après une assez longue absence. Je suis parti le 13 août pour Cauterets et j'y ai passé ma saison beaucoup plus agréablement qu'il y a deux ans. L'ami soleil qui, cette fois, a fait des frais pour tout le monde, n'a pas dédaigné même ce fond de montagnes qui, d'ordinaire, semble lui être assez antipathique. Nous avons eu de magnifiques journées, très peu de pluie, et des chaleurs tropicales. J'ai pu faire des promenades, des excursions, des ascensions, et vivre pendant vingt jours environ de celte bonne vie de l'air libre et des sommets qui vous fait prendre en dégoût et en pitié la vie cloitrée et les plaisirs étiques de la civilisation. De plus, j'ai rencontré, à Cauterets, une société charmante d'anciennes et de nouvelles connaissances. J'avais, en outre, un de nos jeunes confrères les plus distingués et les plus aimables, Albert Martin, secrétaire de mon ami Nicolet, et un jeune avocat de Rennes, M. Brice, avec lequel la franc-maçonnerie judiciaire nous a bien vite mis en relations fraternelles. Enfin, pour comble de bonheur, j'ai mis la main sur un homme très jeune encore et presque célèbre depuis quelques mois, M. Paul Dubois, l'heureux auteur de la statue du petit Chanteur florentin, un pur chef-d'œuvre qui a obtenu, celte année, la médaille d'honneur à l'exposition. C'est un homme de trenlecinq ans, très instruit, de l'esprit le plus distingué et
d'une rare modestie, beaucoup plus effrayé qu'enivré de son succès. Il se trouve lié d'enfance avec une famille dans laquelle mon frère et moi nous avions un ami intime mort il y a quelques années; de telle sorte que la connaissance est devenue, en peu de jours, très étroite. M. Dubois était à Gauterets avec sa toute jeune femme, une très gentille petite statuette, et le bonheur de ce jeune ménage faisait plaisir à voir.
Emile, de son côlé, était parti de Paris à la fin d'août. Il a été à Rayonne,. Saint-Sébastien, Pampehine; puis il s'est lancé seul, à pied, sans savoir un mot d'espagnol, avec un dictionnaire de poche et un sac de nuit, à travers des contrées invraisemblables, le revers des Pyrénées, un monde de rochers torrides peuplé d'un ramassis de contrebandiers et de rôdeurs de frontières d'une couleur splendide. Il s'est vu tour à tour pris pour un voleur de grand chemin, pour un douanier déguisé, pour un général de division. Il a marché deux jours avec un guide, ex-déserleur de l'armée de 1823, qui s'était mis à le tutoyer. Il a chevauché à dix pieds au-dessus des sentiers, huche de vive force sur le paquetage d'un mulet chargé de contrebande, et les pieds posés mollement sur la crinière de la bête. Il a mangé pendant trois jours de la soupe à l'huile et à l'ail saupoudrée de piment; mais, en revanche, il a servi de pâture à des myriades de puces qui paissaient tranquillement au milieu de son insecticide comme des moutons dans un pré d'herbe tendre. C'est toute une odyssée que ce petit vovage.
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Apres ces exploits, mon jeune frère m'est arrivé nu soir ù Caulerets, venant à pied des Eaux-Chaudes. Pour le reposer, je lui ai fait faire en deux jours l'ascension du col de Riou et l'expédition de la vallée de Mercadan qui est une fort belle chose. Puis, le 10 septembre, à cinq heures du matin, nous sommes partis de Oauterets; nous sommes descendus en diligence à Luz. Nous avons été visiter Saint-Sauveur et le pont Napoléon. Ensuite, nous avons pris un guide, nous avons mis sur son dos notre sac; nous avons chargé nos épaules de nos manteaux et paletots au bout d'un bâton, et à onze heures et demie, par un soleil à fondre du marbre, nous nous sommes mis en route pour Luchon par le Tourmalet, le col d'Aspin et le col de Peyresourde. Mais on ne pense pas à tout. Quinze jours avant, en montant le Mouné, un des pics les plus élevés des Pyrénées, j'avais attrapé un abominable coup de soleil au mollet droit. Voilà que, sur la route de Barèges, la chaleur me mord la jambe, fait enfler mon malheureux mollet et me met hors de service. Arrivé à grand'peine dans ce sale Barèges, il m'a fallu prendre une bique pour continuer mon chemin. Votre pâle soleil des Ardennes ne peut pas te donner la moindre idée de ces grillades du Midi. En passant le Tourmalet, nous fondions en eau. Ce soir-là, nous avons été coucher à Payolle, où l'on rejoint la route de Bigorre, — coucher, mais non dormir, car nous avons été littéralement mangés aux puces. Le lendemain matin, à cinq heures, nous filions dans le même équipage sur Arrau: et à cinq heures du soir, après dix
heures de marche dans un four élincelant, nous faisions notre entrée à Bagnères-de-Luchon, où tout le beau monde de l'allée d'Estigny nous regardait de travers, comme des malfaiteurs qui viennent se rendre à la gendarmerie. Enfin, samedi matin, nous débarquions à Paris. Te voilà au courant de mon histoire. J'ajoute — et cela va sans dire — que j'avais emporté du travail à Cauterets et que je l'ai rapporté tel qu'il était, ou à peu près.
Qu'est-ce que tu fais de tes vacances, toi? Est-ce que tu n'as pas bougé de ton trou? Remue-toi donc un peu, mon pauvre vieux, et ne te réserve pas tout entier pour tes chasses d'hiver. Le beau plaisir de piétiner dans la neige toute la journée avec les jambes gelées et le nez rouge! Carpe diem, carpe solem, mange-le et bois-le, ce beau soleil qui déjà décline. Fais un pas au moins vers lui et descends de tes froides Ardennes dans nos régions tempérées.
Travailles-tu? Fais-tu des vers? Montre-moi cela. Je suis d'une activité prodigieuse, — pour les autres.
Tu as vu les péripéties de nos élections. Quant à la décoration de Nicolet, qu'on lui avait promis d'ajourner, il lui a fallu l'avaler tout de même. Ah! il ne faut rien livrer au pouvoir quand on ne veut pas qu'il vous prenne tout entier. Je ne suis ni un démocrate ni un buveur de sang; mais l'indépendance m'est une bien douce chose et qui console de beaucoup d'autres.
Et ce pauvre Lamoricière qui s'en va dans l'autre monde sans avoir un simple entrefilet à lui tout seul,.
même dans le Journal des Débats!... « Faits divers : On nous annonce la mort du général Lamoricière. — La vendange s'annonce dans le Languedoc sous les plus brillants auspices. »Ayez donc été un vaillant soldat, un général heureux, le vainqueur d'Abd-el-Kader! Qui pense à cela? Tulit alter honores. Sois sûr que, dans la légende populaire, la tradition est celle-ci : « Napoléon III, après avoir défait Abd-el-Kader et pacifié l'Algérie, a rendu la liberté à l'émir et en a fait son meilleur ami. »
Paris. 21 novembre 1865.
Voilà donc M. Dupin mort et, comme tant d'autres, au bout de huit jours à peu près oublié. Si quelque chose pouvait cependant le faire ressusciter de colère, ce serait la lourde et plate harangue d'installation de son successeur. Lis-la si tu ne l'as lue déjà. Oncques je n'ai rien vu de si pâteux ni de plus gauche. Il a fait au Palais et hors du Palais l'effet le plus déplorable. Ce pion fourré d'hermine a mis ses gros pieds dans tous les plats qu'il a rencontrés. Ce jurisconsulte, qui connait mieux que personne Domat, Pothier, Merlin, Portalis et tant d'autres, et qui appelle sous le nez M. Troplong « le plus grand jurisconsulte des temps modernes »! Et cet ancien ministre qui proclame qu'il n'a « jamais pu se tromper en politique, parce qu'il a toujours exécuté les ordres de l'infaillible génie qui nous gouverne »! Pouah! Rarararah ! !
Je suis allé à l'enterrement de ce brave père Dupin, et j'ai bien fait, car nous n'étions pas plus de cinq ou six avocats. Pour un ancien bâtonnier, qui a tant parlé de sa robe de dessous, ce n'était pas du luxe. Msr Delangle et M"r Baroche, tout dorés, tenaient les cordons sans se regarder. Il parait qu'ils se détestent.
J'ai fini ma notice sur Sapey, qui m'a donné bien du mal et qui est probablement bien mauvaise. Je vais tâcher de lui donner dimanche le dernier coup de peigne. Elle sera imprimée en décembre et tu recevras, l'un des premiers, ce joli cadeau d'étrennes. Lis la chose avec soin, comme j'en ai mis à la faire, et puisse cette petite oraison funèbre de notre pauvre camarade te donner un doux sommeil hanté par des rêves de jeunesse !
As-tu quelque chose sur le chantier? Prose ou vers, envoie-nous quelque ouvrage, à défaut de ton enfant. A propos de vers, le livre de V. Hugo me parait faire un four fait de nuit, comme dirait le grand poète. Ce que j'en ai lu est bien mauvais, bien faux, bien lourd, sauf quelques échappées de grâce ou de génie. Un de mes camarades, Delprat, a fait de la pièce du cheval une parodie qui est un pur chef-d'œuvre, comme la parodie qu'il avait faite, cet été, de la Légende des Siècles. C'est un pastiche fait avec une si profonde connaissance de l'original, un talent poétique si réel, que, jusqu'à la fin, on doute si c'est le maitre lui-même qui parle. Un de ces jours, je t'enverrai la parodie de la Légende que Delprat m'a donnée et que je te prierai de ne
pas garder plus de huit jours. Tu verras, c'est étonnant de couleur.
Nous avons, depuis deux mois, au Palais de l'Industrie, une exposition de curiosités très intéressante. Meubles, armes, bijoux, porcelaines, faïences, émaux, bronzes, c'est un entassement inouï de trésors, prêtés par des particuliers. On marche là à travers des millions. C'est à donner, à de pauvres diables comme nous, de terribles démangeaisons au bout des doigts. On ne devrait pas y laisser entrer les avocats.
Mais je bavarde et j'aurais du commencer par où je finis. Le choléra est passé, du moins à l'état endémique. On se réveille bien, de temps en temps, en apprenant que M. X. ou Mœc V. ont élé enlevés en cinq ou six heures, tortillés, comme dit M. Velpeau; mais enfin le chiffre de la mortalité est dans les limites accoutumées. Personne n'a succombé parmi nos connaissances. Nous nous portons tous assez bien.
Paris, 7 février L866.
Un mot seulement, mon cher ami, entre un dossier et une névralgie dans l'œil droit.
La politique assombrit ici tous les esprits, excepté la fatuité inaltérable de Piouher : prœter animum atrocem Catonis. Ce Mexique devient effrayant. Quelle leçon pour le despotisme, si le despotisme admettait les leçons : gare la déveine!
J'ai vu le Lion amoureux. C'est, selon moi un succès surfait. C'est loin d'être un chef-d'œuvre, même une bonne pièce, même un morceau de littérature sans reproche. Mais on trouve là, pendant trois heures, une tenue de sentiments, d'idées et de style à laquelle on n'est plus habitué. Ce Ponsard est l'homme heureux des occasions favorables. La pièce est mal jouée, sauf par Delaunay qui est charmant.
Adieu, la migraine me galope.
9 mai 1866.
Déteste-moi, haïs-moi, maudis-moi, si lu le veux, mon pauvre Henri, comme ton mailre maudit, hait et déteste les traités de 1815, méprise-moi comme il méprise les classes non laborieuses des villes et des campagnes. Mais, tout compte fait, après avoir pris en long et en large la mesure de mon temps et de mes forces, il m'est absolument, matériellement impossible de l'aller voir à la Pentecôte. Je suis, depuis un mois, abimé de travail. Toutes les affaires tombent à la fois. A mon corps défendant, par la triste loi des années, par la retraite de nos anciens, j'arrive aux gros procès et l'épouvante me reprend comme à mes débuts. Oswald a pu te dire que j'ai accepté, après bien des hésitations, une énorme affaire où l'on remue les millions et les saletés à la pelle. J'espérais que nous ne plaiderions que vers la fin de juin, mais le premier Président, que j'ai vu hier avec Allou,
nous a indiqué sans remise la semaine qui suit celle de la Pentecôte. Je n'ai encore ni conclusions faites, ni plan arrêté, ni notes commencées (j'ajoute : ni honoraires reçus). Il faut commencer par faire imprimer un volume de documents. Je n'ai pas, je ne dis pas une heure, mais une minute à perdre. Il faut pourtant que j'en vienne à hout dans mes matinées; car la journée, tu le sais, appartient aux affaires courantes du Palais; et, le soir, impossible de travailler sous peine de migraine. Veux-tu de moi en août ou septembre? Si je ne suis pas forcé d'aller à Cauterets, je serais bien heureux d'aller te serrer la main avant que nos pattes soient tout à fait desséchées.
Enfin nous avons un toit où reposer notre tête. Nous avons visité peut-être deux cents appartements grands et petits, la plupart plus impossibles les uns que les autres, et à des prix insensés. Nous avons fini par louer un entresol rue du Helder, 17, presque en face de Culmet, au prix modeste de 4 500 francs. C'est un bel appartement où je crois que nous serons assez bien et qui parait convenir à ma mère. J'aurai un salon, luxe inconnu depuis longtemps dans notre ménage! Nous déménageons au mois de juillet, ce qui complique très agréablement mes soucis de plaidoiries et d'affaires.
Dans le courant de juin, je vais plaider à Lyon, puis ensuite à Grasse, à deux cent cinquante lieues de Paris. Je te promets une longue lettre aussitôt que j'aurai plaidé cette affaire, qui est le cauchemar de la saison. Mais, en ce moment, impossible.
Rien de la politique. Je n'aurais pas le temps de te dire le quart des dégoûts qu'elle m'inspire. Le discours d'Auxerre est l'acte le plus révolutionnaire et le plus révoltant à la fois qui se soit commis depuis vingt ans. Cette outrecuidance césarienne m'exaspère. Et ce M. Routier qui reste ministre après ce soufflet! De quelle pâte sont donc pétris ces cœurs-là?
Adieu. Pardonne-moi cette brève et triste réponse à ta bonne lettre. Si je ne vais pas te voir, mon bon ami, crois bien que c'est parce que c'est impossible dans toute la rigueur du mot.
Paris, 4 août 1866.
Tu me boudes, mon cher Henri, et tu as tort. Tu attends, pour m'écrire, une lettre que je te dois peut-être et que j'aurais bien voulu t'adresser plus tôt. Mais tu dois bien penser que, si je n'avais à écouter que mon cœur et mon plaisir, notre correspondance n'éprouverait pas d'aussi longs chômages. Depuis un mois, je suis horriblement occupé et préoccupé : notre déménagement qui ne finit pas, un long voyage d'affaires dont je suis arrivé cette nuit éreinté, des procès qui s'enchevêtrent de façon à me clouer ici probablement jusqu'à la fin du mois d'août, voilà mes tristes excuses.
Je suis parti de Paris le lendemain ou le surlendemain du jour où j'ai vu ton frère Oswald. Après vingt-cinq heures de chemin de fer, je suis arrivé à Cannes, u 27
étourdi et abasourdi comme un hanneton que l'on aurait secoué dans une boite. A Cannes, j'ai trouvé mes clients et un parent qui m'attendaient. Ils m'ont emmené à Grasse où j'allais plaider une grosse affaire de rescision de partage qui mettait le feu dans la ville. Après deux jours occupés tout entiers à travailler et à visiter tous les cousins et cousines que je possède dans ces contrées, j'ai plaidé mon affaire au milieu d'une foule énorme, très ému et très agité comme bien tu penses. Grâce à Dieu, j'ai réussi, et, malgré celte horrible colique de la peur qui me galopait depuis le matin, j'ai paru un foudre d'éloquence. Mon adversaire était le bâtonnier de Marseille, très bon avocat, très renommé, manquant un peu, je crois, d'originalité et d'ampleur, charmant homme d'ailleurs et très aimable. Somme toute, après six heures d'audience, l'avantage est demeuré au Parisien dans l'opinion de la haute société de l'endroit, et j'ai pu. le soir, à un grand diner donné en mon honneur, renifler toutes les fumées de la gloire. Le lendemain, j'ai couru la campagne qui est fort belle, sous un ciel comme vous ne pouvez même le rêver dans vos belles et froides Ardennes. Le surlendemain je suis allé visiter Nice, à quatre lieues de là, qui ne m'a pas enthousiasmé. C'est une auberge avec les splendeurs banales d'un luxe de location. Des villas, des châteaux, des palais de tous les styles et au goût de tous les pays; des maisons russes coiffées de lourds minarets qui ont l'air d'assiettes de dessert; des cottages anglais avec tourelles, créneaux, et mâchicoulis imite»
de Windspr; d'immenses hôtels garnis qui ressemblent à des casernes. Mais le ciel! mais cette mer! Ces deux bleus élincelants, immenses, sans lin! Ah! quelle pitié de vivre dans nos durs climats!
Après cet entr'acte d'une journée, il a fallu songer à l'autre représentation que je devais donner à Lyon. Là, il s'agissait d'une affaire de commerce peu émouvante, mais dans laquelle j'avais pour seconds ou pour adversaires les trois coryphées du barreau lyonnais. Je suis arrivé à Lyon dimanche soir. J'ai passé le lundi et le mardi à apprendre mon affaire, dont je ne savais pas le premier mot, et, mercredi, j'ai plaidé à la Cour. Les confrères de Lyon sont les gens les plus aimables du monde et les plus hospitaliers. Ils ont voulu à toute force me donner un dîner et ils m'ont emmené dans leur bois de Boulogne qui n'est guère moins beau que le nôtre. Le festin a eu lieu dans un chalet situé près du lac. Ils étaient là cinq anciens bâtonniers et deux avoués. Le repas a élé très bon et très gai.
Je suis parti de Lyon jeudi. Je me suis arrêté quelques heures à Vichy pour voir cette résidence tant vantée. Je ne voudrais pas y rester deux jours. C'est une grande villasse d'hôtels meublés et de pensions au milieu d'un pays assez plat, au bord d'une rivière sans eau. Un parc, où se promènent une foule de Parisiens et de Parisiennes ennuyés, un casino massif et pompeux, tous les ennuis de la civilisation moins le mouvement affairé d'une grande ville. Je n'ai pas vu mou souverain; mais en me promenant le long des jardins impériaux, j'ai eu le
bonheur de voir de très près le prince Napoléon qui causait et gesticulait fort vivement avec un monsieur que je soupçonne être Drouyn de Luys. Hier, à dix heures, je quittais Vichy, et le soir j'arrivais dans mon nouveau logis, rue du Helder 17, où j'ai couché pour la première fois.
Je retrouve ici une masse d'affaires arriérées que je ne sais comment liquider ou faire ajourner après les vacances; et j'ai cependant bien besoin de me reposer.
Tu dis que tu n'as rien d'intéressant à me raconter. Qu'est-ce que ça signifie? Est-ce que tu crois que ce sont les cancans de Sedan que je te demande, ou la manière de voir du cercle sur cette horrible guerre d'Allemagne et ce triomphe insolent de la force auquel nous assistons de loin et sur ce gâchis sanglant auquel bientôt nous seront mêlés de près? Non. je veux toi. tes petits chagrins, tes petits bonheurs, ton cœur excellent et ta rare intelligence monnayée en petits riens, ces échanges de détails intimes dont vit l'amitié. Qu'est-ce qu'il y a dans les lignes que je te griffonne en ce moment? Rien, et pourtant tu auras plaisir à recevoir ma lettre, plaisir à rompre l'enveloppe, plaisir à déchiffrer mes pattes de mouche, et, quand tu auras bien constaté que je ne te dis rien, tu n'en penseras pas moins à ton ami plus vivement et plus tendrement que tu ne le faisais hier. Voilà ce que je te demande et ce que tu me marchandes.
La Roche-Guyon, 30 septembre 1866.
C'est moi. Eh bien, quoi ? Quand tu me regarderas avec des yeux en boules de loto? Tu crois peut-être que tu me fais peur? Si tu es fâché, est-ce que je ne le suis pas plus que toi? Te figures-tu que je m'amuse ici, à flâner sur le pont et à compter les fagots qu'emporte le débordement de la rivière? Est-ce que je n'aimerais pas mieux être avec toi philosophant, poétisant, rêvassant à travers les sentiers, devisant des choses présentes, du long passé, du court avenir, des espérances d'autrefois, des souffrances d'aujourd'hui, de la vieillesse qui va nous prendre demain?
Le travail, l'ambition, le succès, dis-tu? Des mots..., rien que des mots tout cela. Le travail me fatigue autant que l'oisiveté m'ennuie. J'ai apporté ici un [livre sur lequel on me demande un article. Chaque .'[soir, je m'endors sur le livre, juste à la même ligne. Un article sur un livre fait par un autre! Jolie besogne! Un eunuque tenant le bougeoir d'un pacha! Si encore je faisais pour mon compte un ouvrage tel quel qui, à défaut d'un enfant, porterait mon nom et le ferait vivre peut-être quelques jours après moi! Mais non, rien, pas une idée. Et quand il me vient par hasard un semblant d'idée, personne là-haut pour en proliter : des envies stériles. L'ambition? Mais je ne suis même pas ambitieux; que diable veux-tu que j'ambitionne? La croix? Ma foi, je te jure que j'ai beau loucher en regar-
dant ma boutonnière, je ne vois pas ce que ce pelit ruban pourrait ajouter à mon rare mérite. Entre nous, j'ai une peur bleue que, l'année prochaine, la mode s'étant introduite de décorer les avocats, Ton ne songe à moi pour me tatouer; je serais alors dans un bel embarras. Refuser? C'est se poser en homme important, et lu sais si j'ai cela en horreur. Accepter? Franchement, cela me répugnerait de bien des façons. Je ne suis pas un démocrate farouche et je n'ai pas pour ces « hochets de la vanité », comme on disait en 1848, le dédain qu'affichent certaines gens. Mais, puisqu'il est convenu aujourd'hui que la décoration est une faveur octroyée par le pouvoir, je ne veux me lier en aucune façon, fûtce par un ruban, à un gouvernement que je n'aime guère et que je n'estime pas. Vienne le jour où j'aurais, dans mon humble sphère, à faire acte d'indépendance, je me sentirais gêné; et je n'aime pas être gêné : «attaché, dit le loup!... » Au surplus, je ne sais pourquoi je te parle de celle billevesée, et pourquoi je me défends d'avance quand personne, sans doute, ne songe à attenter à ma vertu. Il est convenu qu'en ce moment nous causons au coin d'un bois; garde pour toi mes bavardages... Je serai bâtonnier, dis-tu? Ah! malheureux, ne répète pas cela. Dieu d'autres me le disent avec toi, et vous me donnez tous la chair de poule. Oui, dans l'état où est le barreau, avec les petites passions qui le divisent et qui barrent le chemin au vrai talent, il est possible que quelque conjuration de médiocrités jalouses me pousse jusque-là. Cela me fait frémir, tar
ce petit grand honneur ne vaut son prix que quand on s'y sent vraiment à sa place. Mais si j'y arrivais, me connaissant aussi parfaitement que je me connais, les ombres incolores de Boinvilliers, de Plocque et de Gaudry m'empêcheraient de dormir.
Laissons donc ce triste sujet du moi et du toi qui s'allonge sans fin sous ma plume et sortons tous deux de notre vieille carapace pour regarder au dehors. Il n'est pas beau non plus, le dehors, et si le pauvre M. de Boissy n'était pas mort : Quel gâchis! aurait-il dit à ses collègues scandalisés.
As-tu la la circulaire de M. de la Valette? et rien est-il mieux fait pour montrer l'inanité de cette science surfaite qu'ils appellent la politique? Prédire après coup, applaudir au succès, adorer la fortune, calquer les principes sur les hasards, ajuster des maximes sur des faits accomplis, n'est-ce pas vraiment tout le secret? Quant aux grands coups de dès qui se sont joués en Allemague, quant aux plans audacieux de M. de Bismarck, quant à l'écroulement subit de ce mannequin d'osier qu'on appelait l'Autriche, quant à ces annexions brutales, à ces pillages, à ces vols, à ces populations dociles qui se laissent prendre leurs rois, leurs armées, leur argent, et jusqu'à leur nom, dis-moi, mon ami, où est à tes yeux la raison, le droit, la justice? Y a-t-il, aux choses de ce monde, un droit, une justice, une raison, une morale quelconque? Pour moi, je renonce à les trouver et, plus que jamais, je m'en tiens à ce mot de M. Guizot, qui est le mot juste : « Qu'y a-t-il en politique? Des batailles
et du hasard! » Comme c'est vrai! et qui donc le démentirait aujourd'hui? Et cependant, tu vas voir que dans deux mois un ministre fera honneur au génie de l'Empereur, à sa prévoyance infaillible et à ses profonds calculs, de toutes les méprises et de tous les mécomptes qui sont depuis un an le fond de sa politique et le produit net de ses combinaisons savantes. Quant au Mexique, il faudrait être un bien mauvais citoyen pour en parler en ce moment. « Le drapeau de la France! Les braves soldats de la France! Vive l'empereur et le prince impérial! » C'est égal, nous avons pris pour Mexico un billet d'aller et retour qui coûte trop cher.
Malgré mon dégoût des choses politiques, j'ai lu avec grand intérêt une lettre publiée par la Revue des Deux Mondes, et adressée à M. Forcade par un député allemand, M. Siebel, je crois. C'est un plaidoyer fort habile en faveur de (a Prusse. Mais, au fond, c'est toujours le même système : la force qui fait son œuvre, puis ensuite le droit qui s'ingénie à la justifier. Les Prussiens qui parlent de nationalités et qui gardent leur part de la Pologne!... Ce qu'il y a de curieux en ce moment, c'est de voir poindre, au milieu de ce gâchis sanglant, la diversion que tous ces voleurs organisent du côté de la Turquie. Tu vas voir que c'est ce pauvre Schahabaham de Grand Turc qui paiera les pots cassés de Sadowa et les mécomptes que s'est attirés le génie supérieur qui préside aux destinées de la France (style officiel). Que va devenir, au milieu de toutes ces complications, l'exposition de l'année prochaine"? Tout ce que je te puis dire,
c'est que les préparatifs sont fabuleux. Le Champ de Mars est devenu une ville tout entière où s'élèvent théâtres, hôtels et jardins, où l'on machine des jets d'eau « qui ne se tairont ni le jour ni la nuit ». Quant tu auras lu tes journaux au cercle, tu en sauras là-dessus tout juste autant que moi, car je n'ai rien vu de toutes ces merveilles et j'en aurai toute la surprise.
Si je ne vois rien, je ne lis rien non plus, du moins rien de nouveau. J'en suis resté aux Travailleurs de la mer, un bien méchant livre qui ne survivra guère, j'imagine, à la curiosité des contemporains. On a beau dire, l'émigration n'épargne personne, les grands poètes pas plus que les grands seigneurs, le génie pas plus que l'esprit et le sens commun. On ne se dépayse pas impunément; on perd vile, dans la solitude et la contemplation de soi-même, le point de vue de son pays et de son temps. On se fait une langue égoïste qui n'est plus que le patois solitaire d'un esprit tout rempli de soi. Peutêtre le poète entend-il à peu près ce sourd et ténébreux idiome; mais ce qu'il y a de sur, c'est que le reste des hommes ne le comprend plus du tout. Est-ce que tu crois que la postérité se donnera la peine de démêler les quelques beautés enfouies dans celte vase profonde?
Comme c'est odieux, ce charlatanisme littéraire de notre temps! Depuis dix ans, j'entendais parler de M. Champfleury, le spirituel Champfleury, le hardi Champfleury, Champfleury le fantaisiste, le mimographe inimitable, notre grand Champfleury, disent les adeptes du réalisme. L'autre soir, par hasard, je tombe sur un roman du grand
Cliampfleury: ça s'appelle les Bourgeois de Molinchart. 0 surprise! Ce n'est rien de plus et c'est quelque chose de moins peut-être que du Paul de Rock. Mais au moins Paul de Rock n'affichait pas ces prétentions ridicules; et il n'entendait pas régénérer la littérature française avec M. Dupont et la Pucelle de Belleville.
Je suis allé, il y a quinze jours, entendre Don Juan au Théâtre-Lyrique. Toute la soirée, j'ai eu devant les yeux les ombres harmonieuses de Rubini, Lablache, Tamburini et la Grisi. Mais malheureusement je n'avais pas leurs voix dans les oreilles et j'ai été peu satisfait. Aucun des acteurs n'est à la hauteur de son rôle, et la plupart sont fort au-dessous. Ici, je lis à bâtons rompus les ouvrages de M. Cousin sur le xvn° siècle. Je n'ai pas à les lire tout le plaisir que je me promettais. Le point de vue me parait d'une justesse contestable, l'engouement excessif, la critique subtile. Oserai-je dire que le style lui-même me semble manquer de simplicité? Plutôt grandiose que grand. De tout cela, je ne m'en prends qu'à moi-même et à mon goût, mais enfin c'est ainsi.
Paris. 31 décembre 1866.
Mon pauvre Henri, comme elles s'éloignent et deviennent rares, nos chères causeries! Comme, en vieillissant, toul, autour de nous, se rétrécit, se rapetisse, s'appauvrit et diminue ! A vingt-cinq ans, tout est pré
texte à parler, à écrire, à se communiquer et à se répandre. A cinquante, tout est excuse à se laire, à fermer sa porte et ses fenêtres, à rentrer en soi et à s'y blottir comme un vieux lièvre dans son gile. L'égoïsme aux mille formes nous envahit et nous glace. Il a mille travestissements et mille masques. Il est l'ambition et il dit : Les affaires d'abord, l'amitié demain. Il est l'avarice et il dit : Travaille, pour la saison prochaine; le cœur est un dépensier qui te mènera tout droit à l'hôpital. Il est la paresse et il dit hypocritement : A quoi bon? Et toi aussi, mon ami. toi, le meilleur et le plus aimant des hommes, lu es un égoïste à ta façon et à tes heures. Tu ne m'écris plus parce que, dis-tu, tu n'as rien à m'écrire; lu me fais perdre mon temps, tu me déranges ! El toutes ces billevesées cérémonieuses de la politesse et du convenu. Oh! le convenu ! Quand donc grattera-t-on à vif cette couche épaisse de banalités et de futilités gluantes qui empalent tous nos sentiments et toutes nos pensëus"? La vérité vraie, c'est que nous ne valons plus rien ni l'un ni l'autre; c'est que prendre la plume et la faire grincer ainsi, faire patiner nos pattes de mouche sur ce papier lisse et glissant pendant une demi-heure, parler sans but, écrire sans profit, plaider sans public la cause du cœur et de l'ami, c'est un trouble dans ces loisirs dont tu médis sans cesse, c'est une fatigue de plus dans les fatigues et dans l'agitation de la vie. Y regardions-nous de si près, il y a vingt ans, et avionsnous plus à nous dire? Relis au hasard quelques-unes de mes lettres, comme bien souvent j'ai relu les tiennes.
Tu verras comme il nous fallait peu de choses pour bâtir de grands discours et comme nous n'avions pas besoin de grands événements pour alimenter nos gazettes.
En ce moment, mon cher ami, tu m'adresses probablement les mêmes reproches et peut-être nos mutuelles doléances vont-elles se croiser en chemin. Pourvu que j'arrive le premier pour te souhaiter la bonne année avec cette hottée d'injures en manière de papillottes! Tu vas recevoir ma lettre demain matin, quand tu auras encore la larme à l'œil du compliment et des baisers de ta fillette... Mais non, quand je vais arriver tout transi dans ta maison, ta maison, j'y pense, sera vide et je n'y trouverai plus un tison pour me réchauffer. Le jour de l'an, n'êtes-vous pas tous à Charleville, chez les grandsparents? Et peut-être vais-je rester deux ou trois jours à grelotter en t'attendant, dans cette espèce de grotte de Fingal où tu rends tes oracles humides, vieux Neptune, et où les dossiers, avec les larmes figées de la veuve et de l'orphelin, pendent en stalactites sur ta tête. Enfin, où et cà quelque heure qu'elle t'arrive, ma lettre te porte, mon vieil ami. le meilleur de mes souvenirs et le dessus de mon cœur, cette fleur du panier où j'étale avec orgueil et à mes propres yeux les pures affections qui sont l'honneur et la consolation de la vie. Prends à pleines mains et croque à belles dents. Le reste de la boutique ne vaut pas cher et je vends à faux poids le fond du sac.
Si Monsieur ton fils était ici, il te tiendrait au courant des plaisirs honnêtes de Paris. Mais que peux-tu attendre,
de ce côté, de ton vieil ami? Je vois bien, le soir, les théâtres qui s'emplissent, et le samedi, en rentrant, les girandoles de gaz qui annoncent le bal de l'Opéra fouettées par le vent de bise et rayées par la pluie. Mais le bal masqué ne me rappelle que de vagues idées de courbature, d'indigestion et de migraine. Et quant au théâtre, il me fatigue trop à présent pour que j'y puisse prendre un vif plaisir.
Consulem habemus. Nous avons un bâtonnier, un vrai et excellent bâtonnier. Tu as lu sans doute le discours qu'il a fait pour l'ouverture des conférences du stage. C'est un des meilleurs, le meilleur peut-être que j'aie entendu en pareille circonstance. Sans être écrit dans un bien grand style, il est écrit dans une bonne langue, ferme, élevé de pensée et plein d'autorité. On a critiqué seulement, et je suis de cet avis, les conseils donnés aux jeunes gens sur les matières de foi : Heureux ceux qui croient... "et heureux aussi ceux qui ne croient pas. C'est un éclectisme dangereux pour des hommes de vingt ans, et une paraphrase un peu trop élastique du sermon sur la montagne. Le discours n'en reste pas moins un bon discours. Allou est, à mon sens, l'avocat le plus complet, et de beaucoup, de toute noire génération ; il joint à une facilité inouïe de parole des connaissances étendues, une intelligence ouverte à toutes les idées, un esprit au courant de tout le mouvement intellectuel de ce tempsci, une rare habileté de conduite et une confiance légitime en soi-même; tu vois qu'il ne lui manque rien ou presque rien pour être l'égal de nos maîtres. Il marie sa fille,
la semaine prochaine, avec le petil-fils de M. Gaudry, lequel était le gendre de M. Gayral. Trois bâtonniers dans la même famille! Il y a des hommes vis-à-vis desquels la fortune a des coquetteries vraiment charmantes.
Qui remplacera, dans deux ans, notre chef à peine élu? C'est déjà la préoccupation de quelques-uns. Je souhaite de tout mon cœur que Nicolet, d'ici là, ait assez renfloué sa barque pour arriver à bon port. Toute autre nomination serait, selon moi, une injustice et une faute. J'espère que le vent de la popularité lui reviendra et que, de son côté, il saura y tourner sa voile. Il ne lui faudrait pour cela qu'un hasard favorable, un peu moins d'affaires et un peu plus de cette habileté merveilleuse que d'autres possèdent sans paraître la chercher. Quant au talent, il y est, et c'est l'essentiel.
Nos avocats députés étudient déjà leurs colères et préparent les tempêtes. La session va être terrible et l'opposition n'a qu'un danger à craindre,- celui de pousser trop loin ses avantages. Quelles leçons ont apportées avec elles ces dernières années, si les leçons, en politique, pouvaient être jamais profitables! Quelle lamentable expérience des malheurs que peuvent engendrer la toute-puissance d'un homme et la servilité de tous les autres! Mais ceci nous mènerait loin; ma lettre ne partirait pas tantôt, et je veux, à tout prix, te distancer pour avoir le plaisir de te dire des injures.
Je n'ai le temps ni de lire ni d'écrire. Je ne vais guère au théâtre; cependant je suis allé entendre Freyschiïtz au Lyrique et j'en ai été enchanté; non pas que l'exécu-
tion fut irréprochable, mais du moins elle était satisfaisante, et c'est la première fois que j'ai bien compris l'ouvrage tout entier, qui est un chef-d'œuvre.
Adieu, l'heure me talonne et il faut que je commence mes visites du jour de l'an.
Dimanche, 16 juin 1867.
Je suis parti le lundi 3 courant pour aller plaider a Aix le procès que j'avais gagné à Grasse l'été dernier. Écoule cette petite aventure qui, pour un avocat, ne laisse pas d'être assez coquette. A la station de Kognac, deux cents lieues de Paris, en remettant mon programme des trains dans la serviette où devait se trouver mon dossier, je parcours machinalement les papiers que j'avais emportés. 0 stupeur! Je vois des noms et des pièces absolument étrangers à mon procès. Le frisson me prend. Les doigts crispés et la sueur dans le dos, je fourrage mon portefeuille dans tous les sens. Horreur! J'avais pris sur mon bureau, au lieu du dossier de mon affaire, le dossier d'une affaire de l'autre semaine!- Vois-tu cela? Mes notes, mes extraits de jurisprudence, mes pièces essentielles, toutes mes armes loin de moi! Arrivé à Aix plein de rage, je me rue sur le télégraphe et à dix heures du soir (ô grand siècle!) m'arrive la réponse du fidèle Henri : « Trouvé le dossier sur bureau de Monsieur. Mis dossier à la poste; arrivera demain. » O bon nègre! Sauvé, mon Dieu! Ah! bien, oui! Le lendemain, premier
courrier, pas de dossier; deuxième courrier, idem. Je refais, pendant huit heures, des notes telles quelles, sans manger ni dormir. La bataille est pour le lendemain matin à huit heures. Par bonheur, l'adversaire tient l'audience entière. Premier courrier, rien! deuxième courrier, rien! Enfin le jeudi, à huit heures du soir, mon avoué sort de la poste en courant et tenant dans ses bras le précieux colis. Voilà une jolie administration! Ces monstres de « Vandal », — aux doigts intelligents — avaient mis à la petite vitesse un paquet où il y avait, sur toutes les faces : « Urgent, très-pressé. Extrême urgence. » Une bonne farce d'employé. Enfin, une fois l'enfant retrouvé, j'ai volé à mon auberge où j'ai encore passé une nuit blanche à recomposer mon éloquence. Heureusement, le lendemain matin, malgré une abominable fatigue de corps et d'esprit, j'ai pu plaider. La bête s'est trouvée remontée; j'ai fait une bonne plaidoirie et j'ai eu un succès d'avocat qui a été complété hier par le gain complet du procès.
J'ai plaidé à Aix le vendredi; le samedi matin, je suis parti pour Marseille où j'ai passé deux jours en admiration. Cette ville est splendide de luxe, de mouvement, de vie propre, d'expansion originale. Tout ce qui s'est fait, tout ce qui se prépare dans le monde depuis quarante ans tourne au profit de cette ville prédestinée. A Marseille, je me suis bourré de cuisine provençale.
Je suis allé à Toulon, charmante petite ville très coquette, très ombragée, avec son peuple de soldats et de matelots très amusants à voir. De Toulon je suis revenu
à Marseille, puis à Nîmes, Montpellier, Cette, Narbonne, Carcassonne, Toulouse et Bordeaux. Voilà huit jours de vacances bien employés, en pleine chaleur, en pleine liberté, en plein soleil. A Nimes, des antiquités merveilleuses, une Rome souterraine qui reparait chaque jour, morceau par morceau, pierre à pierre. A Narbonne, à Carcassonne, le pur moyen-âge, de grands morceaux de féodalité réparés à grands frais, avec une fidélité intelligente. Les créneaux, les tours, les mâchicoulis, les poternes : tout y est. 11 n'y manque plus que les hommes du temps passé, et, franchement, ils ne sont pas à regretter, d'atroces brigands. Les nôtres ne valent pas mieux, mais il y a des choses qu'ils ne peuvent pas faire, et comme parmi ces choses se trouve tuer et battre, cela en vaut la peine. Hier à onze heures du malin je quittais Toulouse, et ce matin à cinq heures, après dix-huit heures de chemin de fer, j'arrivais à Paris, trouvant la pluie, le froid, la bise, novembre tout entier à sa proie attaché, à la place du ciel bleu, du soleil et du doux zéphir de juin que j'avais laissés dans ces heureuses coutrées.
Paris en a fait de belles en mon absence. J'ai appris à Aix, tout à la fois, et la petite pièce, c'est-à-dire la réception que quelques galopins en bonnet carré (nebulones togati) ont faite au tsar, et la tragédie du Bois de Boulogne. Tout cela m'a fait lever le cœur. Et ce qui a achevé mon dégoût, c'est d'apprendre, hier, que le Conseil n'a rien trouvé de malséant dans les cris imbéciles de ces rapins de la cinquième Chambre, qui ne mettent i. 28
leur robe que pour compromettre et perdre peut-être notre profession. Un Floquet! un Gambetta! voilà les commis-voyageurs chaperonnés qui feraient prendre en haine notre caractère et notre pays; car ce sont eux qui, au dehors, sont la France et la représentent. Comment en serait-il autrement quand personne ne les désavoue, et quand des têtes grises les approuvent? Pense là-dessus ce que tu voudras, vieux Brutus, moi je trouve ces gamineries grossières et bêtes. J'exècre tous ces petits bâtards de la Convention. Comme disait Diderot des philosophes : « Ces gens-là me feraient aller à confesse. » Quant au coup de pistolet de ce malheureux Polonais, je n'en dis rien, si ce n'est que je fais des vœux ardents pour qu'on ne me le donne pas à défendre.
Les nouvelles du Mexique sont navrantes. Manque-t-il rien à cette horrible folie? Fusilleront-ils ce pauvre jeune prince que nous avons envoyé à la boucherie? Oui? Non? Un signe, un geste de quelque chef de bande, la bonne ou la mauvaise humeur de quelque gauchos de sang mêlé en décidera. Et, pendant que l'on tire là-bas cette atroce loterie, on danse aux Tuileries, et l'Empereur fait des ronds de jambes en face de M. de Bismarck. Tout cela me dégoûte.
Tu me demandes ce que je pense de l'Exposition? Hélas! j'y suis allé deux fois seulement : une fois pour voir les tableaux, l'autre fois pour voir le jardin et les exhibitions extérieures. Pour la peinture, nous avons une supériorité qui ne saurait être niée par personne.
En sculpture, les Italiens nous talonnent et nous devancent peut-être. Il y a là une douzaine de bustes de Marcello, dont la plupart ont un grand caractère. Une statue de Napoléon mourant, d'un Florentin, je crois, est une fort belle œuvre et très justement admirée.
Dans le parc, le palais du bey de Tunis et tous les édifices orientaux sont charmants. Une élégance, un charme, Une entente du bien-être, une poésie qui vous prend au cœur et aux sens. Mais la foule gâte tout cela. Le moyen de rêver harem et houris quand on se sent pressé entre l'épine osseuse de Mme Pochet et les estomacs débordés de Mme Gibou!
Très sérieusement, le but unique de toute cette foule qui se rue depuis deux mois sur Paris, c'est la chair sous toutes ses formes, l'apaisement et la renaissance de tous les appétits indomptables de la bête. C'est une ruée gigantesque vers le boire, le manger, le jouir; la bouche qui avale, le nez qui renifle, les mains qui palpent, qui tripotent et qui barbotent, tous les sens qui se gavent et qui se saonlent. Viens voir cela; je suis sûr que tu seras épouvanté comme moi. Et l'on parle de décentralisation! Mais c'est une odieuse comédie. Renvoyez donc tous ces braves gens-là dans leur province, maintenant! Ils connaissent le chemin, ils reviendront. Tous ces sauvages des quatre coins du monde sentent et flairent à présent leur Paris, comme les Barbares du ive siècle flairaient le vent tiède qui venait d'Italie. C'est une nostalgie de la terre étrangère, du pays qui n'est plus la patrie, où l'homme boit de tous les vins et
mord à tous les plaisirs. — Mon cher ami, nous sommes vieux, et je te jure que cela me fait peur.
La Roche-Guyon, 17 août 1867.
.le te remercie, mon vieil ami, de ta bonne lettre et de tes cordiales félicitations. Tu sais ce que je pense de ces brillants succès et combien peu je m'enivre de celle fumée qui s'échappe de la marmite électorale1. Il cuit là dedans tant de choses qu'il est impossible de dire au juste ce que ça sent, et il faudrait avoir la cervelle bien vide pour se griser aux vapeurs de ce pot-au-feu. Peu s'en est fallu, mon ami, que je n'eusse à me défendre d'un autre encens, tout aussi mêlé que cette essence de jus de viande, mais qui monte à la tête de bien des gens. Tu sais que, depuis quelques années, le minisire de la justice fait donner au barreau quelques décorations. Depuis assez longtemps déjà j'entendais fredonner à mes oreilles quelques félicitations anticipées sur les intentions des autorités à mon endroit. Enfin, dans ces derniers temps, ces bruits inquiétants ont pris assez de consistance pour que je fusse autorisé à m'en expliquer nettement. Pour bien des raisons, dont tu devines quelques-unes, il ne me serait nullement agréable d'avoir la croix. Mais, s'il faut avoir de soi-même une assez médiocre idée pour la demander,
1. Réélu membre du Conseil par 245 voix sur 314 votants, le cinquième de la liste.
il faut en avoir une bien grande pour la refuser. Le mieux, ce me semble, était donc d'aller au-devant des intentions bienveillantes de nos chefs et de décliner, le cas échéant, cette faveur. C'est ce que j'ai fait en m'adressant à des gens qui pouvaient indirectement entendre parler de la chose. J'étais cependant fort embarrassé, car il est toujours assez gauche de se défendre d'une faveur que personne, peut-être, ne songe à vous offrir. Heureusement, il y a quelques jours, j'ai été tiré de peine par une ambassade officielle. J'ai exposé quelques-uns des motifs qui me faisaient désirer que l'on ne pensât pas à moi, et je l'ai fait en des termes assez décidés pour que l'on n'insistât pas. Tout ceci entre nous, mon cher Henri. Ce qui m'a encouragé dans ma résolution, c'est que mon frère l'approuvait, et je crois que tu ne la blâmeras pas.
Comme je ne veux pas que ma lettre t'arrive lundi et qu'il est déjà tard, je brusque la conversation pour aujourd'hui. Je ne veux pas te quitter toutefois sans te dire que, dusses-tu n'y trouver ni moi ni mon frère, il faut que tu viennes à Paris. Il faut que, par tes yeux, tu juges de cette vie à outrance, de cette ville en démence, de ces multitudes affolées de bruit et de plaisir qui se ruent de tous les bouts du monde sur la grande impudique, meretrix ingens ! Jamais les livres saints n'ont trouvé une application plus juste : la grande prostituée telle que l'a faite l'ère des Césars, telle que l'a ornée le préfet de César, pour le plaisir des yeux et pour les désirs des sens.
Moi, j'ai peur de tout cela, je te le jure. Je ne sais pas si c'est la fin du monde, mais c'est certainement la fin de quelque chose. Du côté où Ton va depuis quelque temps, il n'y a plus rien, on ne rêve plus rien et l'on sent le vide... Adieu. Je suis sans doute « un vieux dont les jeunes vont rire ». Viens voir tout cela, tu m'en diras après ton avis.
La Roche-Guyon, 27 octobre 1867.
Nous ne sommes bons ni l'un ni l'autre, mon cher ami, mais des deux tu parais encore le meilleur, puisque c'est toi qui t'es décidé le premier à écrire.
Tu me parles voyages. Les impressions que tu as ressenties à Paris ne m'étonnent pas. Je crois que, pour tout ce qui nous intéressse, nous autres Béotiens de l'Attique, — les arts de la forme et de la pensée, — le progrès est douteux. L'intérêt de l'Exposition n'était pas là. Il était dans ce mouvement prodigieux de la matière asservie, dans les victoires infatigables de l'homme sur les forces de la nature, dans l'air, dans l'eau, dans le feu, dans l'électricité domptée et réduite au servage vulgaire de nos industries, de nos besoins ou de nos caprices. Un enfant qui tripote de ses petites mains un joujou à hélice; un bourgeois qui appuie son gros doigt bête et lourd sur une sonnette électrique pour se faire monter un bain de pieds à la moutarde: un mortier qui lance de sa gueule rayée une bombe à six kilomètres; un phare à vapeur qui
signale recueil ou le port dans une nuit d'orage; deux journalistes, un avocat, trois femmes et un petit crevé dans la nacelle d'un ballon captif : voilà le progrès, voilà le présent, voilà l'avenir, et nous autres, nigauds, nous formons l'arrière-garde du passé.
Paris, 21 décembre 1867.
Je n'ai rien de bien neuf à te conter depuis que tu as quitté Paris; la mécanique judiciaire (qui n'est pas du tout la mécanique céleste) a recommencé à tourner et je me suis mis à tourner avec elle, comme un humble et peu lumineux satellite des astres de première grandeur. Parlez-moi d'Allou! C'est, cette année encore, l'avocat à la mode, l'avocat modèle, ardent, infatigable, toujours prêt, sans cesse sur la brèche, plaidant trois ou quatre affaires par jour sans fatigue, portant avec une admirable aisance, avec une inconcevable liberté d'esprit, un écrasant fardeau. Son discours à la conférence a été bien mauvais, bien long, bien incolore; mais quel ordre, quelle vigueur, quelle merveilleuse facilité dans ses plaidoiries! 11 aura fourni, comme bâtonnier, une glorieuse carrière et je crois bien que, d'ici à peu de temps, il tournera ses visées vers la politique. 11 y fera, souvienstoi de ma prophétie, un brillant et rapide chemin. Personne n'est mieux fait que lui pour réussir de ce côté.
Nicolet me parait aussi bien en haleine cette année.
Malgré tes griefs, très naturels et très motivés sans doute, contre lui, c'est un grand talent et un cœur généreux. Je suis très fâché que, par quelques travers, il ait donné prise à la jalousie de notre envieuse taupinière et qu'il ait encouru la sotte impopularité de nos parloltes. Je le regrette beaucoup pour lui, je le regrette plus encore pour nous. Car, s'il était au Conseil cette année, nous ne serions pas, au mois d'août prochain, dans l'embarras où nous allons nous trouver. Personne — je dis personne — n'est en ligne pour être bâtonnier avec quelque honneur et quelque autorité. Peut-être le bon sens populaire aura-t-il un de ces retours soudains qui sauvent, à l'occasion, les gouvernements et les empires. Mais j'en doute. Si, chez nous comme ailleurs, l'intérêt public était la seule loi des suffrages, le Palais nommerait Nicolet au Conseil le 1er août, et le Conseil le nommerait bâtonnier le 5. Hors de là, nous tombons dans les Augustules.
Et en politique, à quel César de décadence en sommesnous arrivés! Notre rôle dans le monde depuis quatre ans a-t-il été assez odieux, assez ridicule, assez lamentable? Quelle est la faute que nous n'ayons pas faite et quelle est la revanche que nous puissions espérer? Maintenant, par quelle ironie de la Providence le gouvernement d'un Napoléon se trouve-t-il ramené de vive force à ce régime parlementaire qu'il n'a cessé de poursuivre de sa haine et de son mépris? Mais, aujourd'hui, une Chambre façonnée par le despotisme et pour le despotisme pourra-t-elle nous sauver par la liberté9
Cette liberté elle-même, qui va bien au tempérament d'un peuple sain et robuste, nos têtes vides, nos âmes vénales, nos vanités et nos cupidités surexcitées par le régime impérial la pourront-elles supporter? J'en doute, et il me paraît impossible que cet épouvantable chaos d'événements et de passions n'engendre pas des catastrophes prochaines.
Celte politique qui. après quinze ans de gouvernement absolu, pendant lesquels le pouvoir n'a connu ni résistance, ni obstacle, conduit la France à la nécessité d'avoir une armée de douze cent mille hommes pour sa défense, me semble un phénomène historique vraiment monstrueux.
On parle toujours ici de la dissolution de la Chambre des députés. Mais des élections faites le lendemain du vote de la loi sur l'armée seraient, ce me semble, bien dangereuses pour le gouvernement. Enfin, nous verrons. Voila déjà certains journaux qui commencent une campagne contre l'élection de M. Thiers! Des gens qui n'ont dans toute leur maison qu'une chandelle, et qui veulent l'éteindre! C'est inouï, et il était digne d'un journal démocratique de donner le signal de cette imbécillité. A propos de journaux, que dis-tu de l'affaire X. X.? Des preuves contre Y Opinion nationale et le Siècle, je doute fort que l'on en trouve. Quand on reçoit de cet argent-là, on n'a pas coutume d'en donner quittance. Mais que la Prusse et l'Italie aient ici des journaux soutenus par elles, c'est ce dont personne ne doute. On fait, dans la presse, des réclames politiques
tout comme des réclames industrielles. Tous ces honorables pontifes du journalisme reçoivent sans broncher des actions au pair des sociétés en commandite et des chemins de fer, des loges de théâtre, des billets de concert. Ils appellent cela d'un mot qui a maintenant force d'usage dans l'argot de la presse : cela s'appelle le service du journal. Pourquoi n'auraient-ils pas leurs services politiques pour les premières représentations de M. Ratazzi ou de M. de Bismarck?
Paris, 24 mai 1868.
J'ai vu avec un bien grand plaisir dans ta lettre que tu avais en ce moment de bonnes affaires sur la planche. Indépendamment de la question matérielle et pécuniaire, qui nous touche si fort tous les deux, le travail est pour toi comme pour moi une source d'illusions salutaires, les dernières qui nous puissent rester à notre âge. Dans le plus misérable procès, il y a, si bas qu'il soit placé, un idéal à poursuivre, une recherche de perfection relative à tenter. Pauvre chimère, le plus souvent, dont les ailes sont bien chauves et dont le vol est bien près de terre; mais enfin elle nous soutient encore et trompe quelquefois les ennuis de notre besogne journalière. Ne laissons pas trop railler ces enfantillages honnêtes de la conscience et du goût. Quant à moi, mon ami, j'ai aussi de beaux morceaux dans mon garde-manger, mais qui demanderaient un cuisinier plus hardi et plus habile. .Î2
tremble d'y porter la main, et que la sauce que j'y vais mettre ne fasse tourner mon poisson. J'ai consacré d'avance mes vacances de la Pentecôte à travailler deux affaires que je vais plaider bientôt : l'une contre Allou, l'autre contre Jules Favre. La première surtout est fort belle et me fait grand peur.
Ce qui viendra avant les vacances, sans répit ni remise, ce sont les élections pour le Conseil et pour le bàtonnat. Je ne pense pas qu'il y ait de grands changements dans la composition du Conseil; mais, pour le bàtonnat, ce sera une grosse affaire, et qui, quoi qu'il advienne, ne peut pas être une brillante affaire. Hébert est trop vieux et trop usé pour avoir des chances sérieuses. Senard est sorti volontairement du Conseil et je ne crois pas qu'on l'y fasse rentrer. Nicolet en a été follement et sottement exclu, et, s'il y revient, ce sera avec une majorité trop faible pour qu'il y prenne le bàtonnat. Ces premiers sujets écartés, restent les doublures, la troupe de fer-blanc, comme on dit en style de coulisses : Cr., L., T.. B., L., A., un autre encore dont je ne donne même pas l'initiale, mais que ta sagacité devinera peut-être. Remue tous ces noms dans un chapeau, mets-y la main à tâtons, et sois sûr que le hasard seul fera le choix; — le ha'sard, ou, ce qui serait pis encore que le hasard, la passion politique et l'esprit de parti. A mes yeux, pour ce bàtonnat de transition et de remplissage, le choix le meilleur serait celui de Lac. (ne lis pas Lach.) ; le pire serait celui d'Ar....; je dis le pire à tous les points de vue possibles. Quant à
l'innominato, quant à cet anonyme dont je te parlais tout à l'heure, ma conviction profonde est qu'il n'a pas plus de chances que de prétentions, ce qui est tout dire. 11 peut arriver pourtant car tout arrive) qu'au dernier moment le barreau, voyant l'embarras où va se trouver le Conseil, veuille lui donner, par ses élections, une indication si impérieuse qu'il lui soit difficile de l'éluder. Et comme, Dieu sait pourquoi, le nom dont il s'agit est celui qui réunit dans le peuple souverain le plus de sympathies, il est possible qu'une grande pression se fasse de ce coté. Tu connais assez le de cujus pour comprendre quelles seraient, dans ce cas, ses perplexités. Mais j'espère qu'on lui épargnera ces inquiétudes et qu'il restera dans cette demi-teinte favorable et dans ce crépuscule qui convient aux hommes de demi-talent comme aux femmes de demi-beauté.
A propos de talent et de beauté, je vois que ton opinion est à peu près la mienne sur le discours académique de Jules Favre ; à mon sens, c'est une œuvre médiocre de pensée comme de style. Des draperies, des plis flottants, de l'or, de l'argent, des galons, toute une passementerie oratoire d'un goût suspect. Et là-dessous, rien ou peu de chose. Il n'y a pas un mot qui ne s'avance, comme un prince de théâtre, précédé, suivi, flanqué devant et derrière d'un état-major d'épithètes oiseuses et oisives : comme des chambellans se pressant, se heurtant, se marchant sur les pieds et, dans leurzèle, se mettant à dix pour porter un des pans d'habit de S. M. Ce n'est pas là, ce me semble, la vraie litté-
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rature et le grand art. Cela me rappelle les statues pompeuses de Coysevox et les tableaux ronflants de Coypel ou de Detroy. Le discours de M. de Rémusat, bien qu'il ne m'ait pas complètement satisfait, a permis cependant de bien saisir la différence entre la phrase oratoire qui éblouit et passe, et la phrase littéraire qui entre dans la mémoire pour n'en plus sortir. La fo-o-rme, disait Bridoison, la fo-o-rme!
Et la discussion au Corps législatif, qu'en dis-tu? Je l'ai lue aussi attentivement que je l'ai pu faire; et si je n'ai pas tout compris, tant s'en faut, ce que j'ai compris du moins dans ma petite jugeolte, c'est que, bonnes ou mauvaises, les réformes de celte nature une fois faites ne se reprennent pas, et qu'il serait aussi dangereux maintenant de rétablir les anciens tarifs qu'il l'est peutêtre de maintenir les nouveaux. Quant à la façon dont la chose a été faite, c'est différent. Le despotisme a cela de particulier qu'il gâte les choses les meilleures, et qu'il ne peut pas contraindre la nation à lui savoir gré des avantages qu'il lui prépare. Les institutions les plus sages, les réformes les plus utiles, gardent l'empreinte de la main qui les a données; et, venant, de la volonté d'un seul homme, elles ne paraissent qu'une usurpation de plus sur le droit qu'a le pays de faire lui-même ses lois et sa destinée. De tous ces discours, ies deux meilleurs, c'està-dire ceux que j'ai le mieux compris, sont ceux de mon ami Forcade et de Pouyer-Quertier. Il y a dans ce dernier une originalité de pensée et de langage qui me frappe très vivement.
Quant à la discussion du Sénat, je pense que, en ta qualité de parpaillot rabelaisien, voltairien, descendant d'Anacréon par les petits garçons, d'Horace par les petites filles, tu es enchanté de M. Sainte-Beuve. Moi qui ne suis ni un esprit fort ni un fort esprit, je trouve qu'il est tout bonnement un insipide orateur, et je ne saisis rien dans ses discours qui rappelle, même de loin, la finesse de ses écrits. Ah! qu'il y a quelque part, dans le cours de littérature du vieux Villemain, un aperçu plein de justesse sur les écrivains «qui font souvent un livre qui vaut mieux qu'eux-mêmes».
Tu te moqueras de moi si tu le veux, mais le discours de M. deBonnechose m'a fait grand plaisir. Les citations prises dans le dictionnaire de Robin et Littré sont dignes de tout point de figurer dans la conversation de MM. Tonné, Desfonandrés et Macroton... Quant à la question de savoir si les évêques et les pétitionnaires veulent sincèrement la liberté d'enseignement pour tout le monde, je crois volontiers qu'ils ne s'en soucient pas; mais on en viendra là infailliblement, et tant pis pour ceux qui, l'ayant demandée, n'étaient pas de bonne foi dans leurs demandes. A mes yeux, les prétendus librespenseurs ne sont pas plus sincères que les autres; et, en cela, comme en bien d'autres choses, la liberté aurait l'avantage d'éclairer toutes les situations et de dissiper toutes les équivoques.
Si tu as encore quelque amour de ton Paris d'autrefois et des souvenirs de ta jeunesse, tu gémirais comme moi en voyant où sont arrivées aujourd'hui les fan-
taisies destructives de cet abominable Haussmann. Depuis quinze jours, la rue de Choiseul, la rue Louisle-Grand, la rue de la Paix (la rue de la Paix!) sont livrées à une armée de vandales. Sans nécessité, que dis-je? sans utilité, sans excuse, sans prétexte, uniquement par un caprice de toute-puissance, pour qu'il ne reste pas de cette ville une seule pierre attestant le passé, pour que rien ne dépasse le sol qui ne porte la date, le nom, le chiffre de l'Empire, on abat par douzaines des maisons dont les plus anciennes n'ont pas cinquante ans; on prend d'assaut, à travers des nuages de poussière et au bruit des pioches infatigables, les quartiers les plus riches, les plus aérés, les plus élégants de Paris. C'est pour moi un spectacle navrant et irritant. Dans un mois ou deux, ce sera le tour de notre rue du Helder. Notre maison est la dernière qui reste debout, et, pendant un ou deux ans, nous allons être plongés dans la poussière, la boue et toutes les misères de ces destructions insensées. Jusqu'où ira cette folie? Quel en sera le réveil et le châtiment? Dieu le sait. La chute de la Compagnie mobilière, des Pereire, de la Société immobilière, est déjà un symptôme et un avertissement. Mais nos députés en tiendront-ils compte? Je ne le crois nullement; et vienne la demande d'emprunt de la Ville, il sera voté, comme tout le reste, sur un geste de M. Rouher. Tout cela est écœurant.
Nous avons visité il y a quelque temps, l^mile et moi/ les travaux intérieurs du nouvel Opéra. Ils sont loin, très loin d'être achevés, et je ne crois pas qu'ils soient
terminés avant trois ans au plus tôt. Mais les parties dont on peut se rendre compte nous ont paru fort belles. A voir, non pas seulement les gisements de pierre et de granit, mais les blocs de marbre énormes et sans nombre qui attendent, dans les chantiers, la scie et le ciseau des ouvriers, on demeure effrayé de cette débauche de luxe. Dans une énorme rotonde, qui sera le salon de l'Empereur (encore l'Empereur!) il y a des colonnes frustes de marbre rouge, dont chacune, nous a-t-on dit, coûtera, une fois mise en place, huit mille francs.
Pourvu que, pour l'inauguration de ces splendeurs, on trouve un ouvrage un peu moins ennuyeux que YHamlet d'Ambroise Thomas! Je l'ai entendu, et cela m'a paru bien long, bien froid, bien terne. Faure et MIle Nillson rivalisent de talent, mais ils ne peuvent galvaniser que par instants cette somnifère musique. Le vieux Shakespeare ne parait pas décidément très hospitalier aux musiciens. Gounod nous a donné un Roméo de bergerie, Thomas un Hamlet en carton-pierre. Je ne parle pas du père Rossini et d'Othello; dans ce temps-là on n'y regardait pas de si près. Et pourtant, avec son Turc de carnaval et ses roulades surannées, ce vieux sybaritte a quelquefois, d'instinct, attrapé la note shakespearienne bien mieux que les savants et les chercheurs d'aujourd'hui.
L'exposition est ouverte depuis le 1er mai. J'y suis allé trois fois et je la connais bien. 11 n'y a aucune grande œuvre, mais beaucoup de bons ouvrages. Les deux tableaux de Gérôme sont, suivant moi, très détes-
tables. Les rébus et les logogriphes me sont bien plus insupportables encore en peinture qu'en littérature; et cette manie d'escamoter les sujets est une marque trop sensible d'impuissance. Vous voulez peindre la mort de Jésus-Chrisl? Montrez-moi Jésus-Christ mourant ou mort, et non l'ombre bizarre d'un crucifié; que je voie la croix sublime, et non la silhouette d'un gibet. Vous voulez peindre l'exécution du maréchal Ney? Montrez-moi le héros de la Moskowa regardant la mort en face; cherchez à me faire comprendre sa dernière pensée, son dernier frisson, le dernier mouvement de son visage, le dernier geste de sa main montrant aux soldats l'endroit où ils doivent frapper; mais ne me faites pas voir pour tout régal un mur, un chapeau, un corps lourdement aplati sur le sol et une patrouille grotesque vue de dos, dans le lointain. Ce n'est pas de l'art, tout cela: c'est la lanterne magique. Un beau Corot, deux Fromentin d'une couleur chai niante, de beaux portraits de Cabanel et même d'Edouard Dubufe, une femme nue de Lefévre, qui pourrait bien être le morceau capital de l'exposition : cela vaut la peine d'être vu et revu.
Ce qui en valait la peine plus encore, c'était la collection Demidoff ou San-Donato qui a été vendue il y a un mois. Tu sais les prix qu'ont atteints certains tableaux : la Paix de Munster, de Terburg, cent quatre-vingt-deux mille!
La Roche-Guyon, 10 septembre.
Non, mon vieil ami, je ne m'étonne pas de te voir danser, sauter, polker et mazurker dans les casinos et d'entendre les louanges discrètes que tu te décernes à toimême à propos de tes pyrrhiques séniles. C'est le propre des vieillards de se croire jeunes, et il faut bien que, par quelque endroit, les meilleurs d'entre nous paient leur tribut à l'imbécillité de l'âge. Dansez donc, seigneur Géronte, tendez le jarret, arrondissez les bras et donnez à votre train de devant toute la grâce que comporte la raideur de vos cinquante ans! Vieax Pandolfe, vieux Harpagon, prête ton oreille poilue et bourrée de coton aux flatteries des Frosines qui te détailleront les charmes de ta vieillesse et tous les avautages qu'elle te donne sur es jeunes gens. Va, va. mon bonhomme, pirouette et tourne à tous les temps que tu voudras, comme les fantoches qui valsent dans les orgues de Barbarie. Tu me rappelles cette brave Mme Guillemin dansant devant Arnaldaus le Mari de la dame de chœurs. « Bravo, mademoiselle ma belle-mère, hanneton vole, vole, vole », comme il disait bien cela et comme il se tordait de rire! Et comme nous riions avec lui des gambades de ces vieilles jambes! Enfin, je ne veux ni trop blesser ta vanité ni souffler trop fort sur tes illusions. Dieu, qui est infiniment bon, a permis que les grenouilles fussent satisfaites de leur voix. Pourquoi ne serais-tu pas content de tes jambes? C'est une folie douce et plût à Dieu que je n'en eusse jamais eu de plus pitoyables.
Nous venons, Emile et moi, de faire une petite escapade juvénile. Nous sommes partis de Paris le 24 août. Nous avons été, par Bâle et Constance, à Saint-Gall, puis dans l'Appenzell, où nous nous sommes arrêtés quelques jours et où nous avons ascensionné le Kamor, que le drapier connaît peut-être. De là, nous avons été à Coire, puis nous avons franchi la Via Malaj et le Splùgen. Nous sommes retombés en Italie à Chiavenna, de là sur le lac de Côme. De Corne, nous avons poussé jusqu'à Milan que nous étions bien aises de revoir. De Milan, nous sommes remontés à Lugano et nous sommes repassés en Suisse, par Bellinzona, le Saint-Gothard, Andermatt et Fluelen. Emile a été de Fluelenà Engelberg et au Pilate, tandis que, traînant la patte à Ja suite d'un sot abcès au pied, je m'en allais tranquillement à Lucerne pour monter le Righi à cheval comme une vieille Anglaise. Tout ce voyage s'est fait en dix-sept jours par un temps merveilleux; et si nous n'avions pas été rappelés ici par d'impérieux devoirs, nous aurions prolongé de beaucoup notre absence car l'âge n'a pas plus amorti notre amour pour les montagnes qu'il n'a triomphé de ta passion pour la danse.
Pendant notre absence, nous n'avons pas lu un journal français et il ne me semble pas qu'il se soit passé de bien gros événements. Aujourd'hui j'attends avec impatience le résultat de l'élection du Var. J'ai comme un pressentiment que M. Dufaure ne sera pas élu. De tous les adversaires que le gouvernement peut avoir dans la Chambre, celui-là serait assurément un
des plus dangereux. Il a manqué, il y a sept ans, une belle partie à Bordeaux; je doute qu'il gagne celle-ci. Et puis, je ne suis pas bien sûr qu'à l'heure qu'il est le nouveau venu ne trouve pas de grands embarras du côté même de l'opposition, car il y a là, comme partout, et plus que partout, des amours-propres intolérants et qui ne partageront pas volontiers avec cet ouvrier de la dernière heure, les succès de la tribune et les charmes de la popularité.
Connais-tu Grévy? Voilà une étrange fortune. Qui pouvait songer, il y a six mois, que Grévy serait notre bâtonnier? Mais voilà qu'il est candidat de l'opposition... et, dès lors, il devient l'homme indispensable et le bâtonnier providentiel du barreau de Paris! J'ai l'esprit bouché sans doute, mais voilà de ces profondeurs qu'il m'est impossible de pénétrer. Triste chose, cette politique, pour les esprits sincères qui cherchent, sans arrière-pensée, la raison et la justice. De tous les côtés, on est rejeté de l'absurde à l'absurde ; et quand on détourne la tête pour ne pas voir une ordure gouvernementale, on tombe le nez sur une bêtise républicaine.
Paf! le journal arrive, M. Dufaure a échoué. Quel pays ! et comme nous méritons tous les candidats officiels qu'on aura le toupet de nous imposer! Quel sale gâchis!
Paris, 16 janvier 1869.
Tu me demandes des nouvelles des funérailles de Berryer » : c'est maintenant de l'histoire ancienne. Ces obsèques, moitié rustiques, moitié féodales, avaient fort grand air, malgré la pluie, la boue, les chemins défoncés et les tournures grotesques de tous ces avocats de tous crus, relevant leurs robes et barbottant dans le gazon mouillé. Tu as pu voir, dans les journaux, que nous avons donné, le lendemain, un grand banquet aux avocats étrangers. C'était fort beau et vraiment original. Tu as pu voir aussi que, par suite de l'absence de Mc Marie, j'ai été à la place d'honneur, entre le chef des avocats anglais et le bâtonnier de Gand. L'Anglais ,est un homme charmant, plein d'esprit, de finesse et d'humour; le Belge, raide et solennel comme un Van Dyck dans sa collerette tuyautée. L'Anglais a porté un toast plein de tact, sans aucune allusion politique, commencé en français excellent, mais fini en anglais pour rendre témoignage à la vieille langue nationale. Le Belge a fait un grand discours, mettant les pieds dans tous les plats et nous éclaboussant de toutes les sauces; mais cela avec beaucoup d'autorité, de vigueur, de talent et de conviction. C'est un de ces hommes qui « croient que c'est arrivé », comme disent nos titis. 11 nous a annexés à la Belgique avec un sans-gêne irritant, et cet
1. Les funérailles de Berryer eurent lieu le 1 décembre 1868 à Augerville, près Malesherbes. Tous les bâtonniers de France y assistaient.
animal de Jules Favre qui partage, avec toute votre démocratie, le tort grave de sacrifier le patriotisme à ['esprit de parti, nous a mis, d'un tour de bouche, au quatrième rang des nations de sixième ordre : voilà mou impression.
uterets, 4 septembre 1869.
J'ai reçu hier, mon cher Henri, une lettre d'Emile qui m'a fait faire un violent soubresaut. 11 me raconte ton arrivée subite à Paris. Je regrette bien de ne m'y être pas trouvé. Nous aurions échangé nos inquiétudes et nos tristesses.
Que dis-tu de la politique, vieux Romain? Étant donné l'Empire, je ne vois pas que l'on puisse raisonnablement demander au patron plus qu'il ne donne aujourd'hui. Mais, sacrebleu, ce n'était pas la peine de passer dixhuit ans à injurier et à vilipender le gouvernement parlementaire pour arriver à le reconstituer de toutes pièces. Et Rouher qui devient l'un des instruments de cette révolution, après ce qu'il a dit et fait depuis dix ans! Et ces pleutres de la majorité qui, maintenant, se font des foudres de libéralisme!
11 y a quelques jours, je suis allé voir Forcade qui était à Bagnères-de-Bigorre. 11 a été, depuis trois mois, sérieusement malade et il finira par payer bien cher ses honneurs. Il m'a dit qu'il ne demandait qu'à quitter le ministère, et je crois qu'il le dit sincèrement; mais il
faut qu'il reste pour les débats du sénalus-consulte et les vérifications électorales. Il jouerait aujourd'hui un meilleur rôle et plus facile, si, à la fin de la dernière session législative, il avait eu la dignité de se retirer devant les inqualifiables procédés de M. Rouher.
Quant à la maladie de l'Empereur, il est possible qu'elle n'ait pas la gravité qu'on lui a donnée dans le public; mais elle n'en a pas moins appelé l'attention du pays sur une éventualité qui peut être assez prochaine, et c'est déjcà beaucoup.
Pendant ton court séjour à Paris, et malgré tes préoccupations, as-tu vu la façade du nouvel Opéra, le groupe de la danse et cette fameuse tache d'encre qui fera plus pour la réputation du sculpteur que le mérite de son œuvre? Celte souillure nocturne est abominable, et une pareille infamie n'a pu germer que dans le crâne de quelque idiot fanatique; ce qui ne m'empêche pas de trouver que l'œuvre elle-même est très loin de mériter les louanges et l'enthousiasme ridicule des galopins de la presse. Les figures ne sont ni belles ni agréables. Ce tas de femmes molles et suspendues à ce garçon coiffeur qui n'est pas nu, mais déshabillé et auquel on voudrait un caleçon, ne me semble pas d'un goût bien heureux, ni même d'une exécution irréprochable. Mais ce qui est plus regrettable encore, c'est le défaut absolu de convenance entre le morceau et le monument qu'il décore. Puisque vous élevez à la danse un temple, avec des Apollon, des Euterpe, des Muses, des lyres antiques à tous les étages et dans tous les coins, il faut continuer
jusqu'au bout la métaphore et ne pas rompre brusquement l'harmonie en installant au plus bel endroit du sanctuaire un bastringue, une Closerie, un Bullier cynique où Gredinette et Canaillette se pâment sur les mollets de Pipe en bois.
Paris, 28 mars 1870.
Nous sommes deux vieilles bêtes, mon cher Henri; nous sommes en train de gâcher notre amitié en restant ainsi pendant des mois sans nous parler, sans nous voir, et, pour comble de sottise, sans nous écrire. Dis-moi, dans quelques années, si nous avons laissé mourir en nous les souvenirs de notre jeunesse et cette vieille amitié qui a été, pour tous les deux, le témoin fidèle de nos bons et de nos mauvais jours, que nous restera-t-il de la vie? Amours perdus, ambitions trompées, ardeurs assoupies, une fade odeur de lampes éteintes, un grand tas de cendres blanches sous nos chenets. L'amitié, mon pauvre Henri, c'est notre bâton de vieillesse, c'est la dernière houlette sans fleurs et sans rubans de notre bergerie. Allons, seigneur Géronte, Anselme, Pandolphe, digne ganache, vénérable monsieur Cassandre, prenez votre bec à corbin et venez faire uu tour avec voire compère Pacôme, le long de cette rivière qui tout emporte. Ne suivons pas le fil de l'eau, morbleu! Mais remontons la berge au rebours du courant, en amont, vers la jeunesse et vers le passé, comme il convient à
deux vieux rageurs contempteurs des choses d'aujourd'hui. Hélas! mon très cher seigneur Géronte, regardezles donc uu peu, tous ces braves gens qui croisent notre route. D'où sortent-ils, où vont-ils, avec leurs chapeaux sur les yeux, leurs moustaches en buisson d'épines, leurs regards furieux, le pistolet à la main ou l'escopelte sur l'épaule? Et quels pistolets, jour de Dieu! Six coups, quinze coups, vingt coups, de vraies espingoles, des caronades comme on nous en montrait, quand nous étions petits enfants, sur les galères du roi ! Miséricorde ! mais c'est le défilé d'Ali-Baba, et ils sont bien plus de quarante voleurs! Ah! bon, ils crient à présent; ils re... quoi? Ils revendiquent (un joli mot!), ils revendiquent les droits du citoyen, la liberté du citoyen, l'organisation de la démocratie, la solidarisation humanitaire du prolétarisme cosmopolite sur les bases de la synthèse universelle. Qu'est-ce que peut être celte langue-là? Qu'est-ce que peuvent être ces gens-là? Ah! j'y suis... Charenton! Charenton, monsieur? Que parlez-vous de Charenton? Il n'y a plus de Charenton, depuis que nous avons démontré qu'il n'y a plus d'autres fous que les juges qui les interdisent et les médecins qui les soignent. Mon pauvre seigneur Géronte, si vous m'en croyez, évitons tous ces gens-ci qui ne parlent aucun idiome chrétien et nous allons mettre là-bas sous la tonnelle de ce vieux cabaret du vieux temps, à l'enseigne de la Pipe cassée. Nous deviserons, à l'écart de ce grand bruit qui nous assourdit sans entrer dans nos oreilles, — d'autant mieux que. . tenez : pif! paf! Les voilà qui terminent
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leurs beaux discours par des coups de revolver. Revolver, un joli mot et une jolie chose qui vient du latin en passant par l'Amérique et qui parait être le pivot à charnière de la civilisation moderne. Revolvere, tourner, retourner, tourner autour... Ah! oui, pardieu, tourner autour du bon sens, comme tournent toutes ces têtes fêlées fanatiques et malhonnêtes des derviches tourneurs et des tontons slupides de la démocratie.
Voyons, mon vieil ami, est-ce que c'est moi qui suis idiot? Est-ce que tu comprends mieux que moi cette arlequinade sociale qu'ils appellent la révolution et le progrès? Le temps est-il vraiment hors de ses gonds, comme dit ce sauvage de Shakespeare? ou bien celte triste et honteuse époque est-elle la fin d'un carnaval politique, la descente de la Courtille de ces masques du suffrage universel et de ces chienlits de la liberté? Si nous devions rester où nous en sommes, si la France de Richelieu, de Colbert, de Turgot, de Casimir Périer. de Guizot et de Thiers devait être gouvernée par les Rochefort, les Fonvielle, les Millière et les Grousset; si la France de Rabelais, de Montaigne, de Corneille, de Molière, de Voltaire, de Chateaubriand, de Lamartine et de Musset devait être livrée à l'argot des journaux du boulevard, alternant des invectives avec la Marseillaise et le Rappel, je te déclare que je suis trop vieux pour supporter ce spectacle, cette parodie puante de tout ce qu'a aimé et respecté notre jeunesse. Je m'en irai dans un coin, aussi loin que je le pourrai de ces brailards ineptes et grossiers, et je me bâtirai pour moi
tout seul un petit monde à ma guise et à mon humeur. Je me donnerai l'illusion d'un siècle tranquille, raisonnable et bien ordonné. Je taillerai mes arbres de la Roche- Guyon comme les ifs de Versailles; j'aurai une pompe et deux robinets pour me faire jouer les grandes eaux, et, dans mes allées, bordées de buis tirés au cordeau, je me promènerai avec une grande perruque à la Louis XIV, en récitant l'ode sur la prise de Namur.
Là, vraiment, sérieusement, as-tu lu ce procès de Tours? Et si tu l'as lu, — quoique, sans reproche, seigneur Géronte, vous ayez toujours eu un faible secret pour cette racaille démagogique, — est-ce que tu n'as pas rougi pour ton temps, pour ton pays, pour la justice, de cette exhibition de fantoches et de clodoches républicains? Quoi, c'est là l'état-major d'un grand parti? Quoi, c'est là l'aristocratie de cette république, à laquelle, dans quelques années, la France appartiendra, que tout annonce, que tout rend inévitable, mais que feront avorter dans la honte et dans le sang tous ces animal^ cules malfaisants, ces infusoires bruyants de la vermine littéraire qui nous dévore? Au reste, ils ont eu déjà tout le succès qu'ils avaient espéré. A force de se rendre odieux et grotesques, ils ont fait acquitter un coupable. Ils ont trouvé le secret de rendre intéressant un homme qui ne l'est guère, et ils ont ainsi faussé, une fois de plus, le sentiment sacré de la justice dans la conscience des honnêtes gens. Aujourd'hui ils vont hurler. Les voilà avec du pain sur la planche et de la copie pour quelques jours. Quelle clique!
Mais laissons là, je t'en prie, les cliques et même les claques mélangées de coups de bâton, de coups de sabre, de coups de pistolet, de grands et de petits assauts de savate qui complètent le bagage de cette troupe histrionesque. Parlons de choses plus honnêtes.
Tu sais, mon bon ami, que notre excellent M. Lacaze est mort cet automne. Je ne me rappelle plus si je t'avais fait faire sa connaissance; mais il me semble que je t'avais montré ses tableaux. C'était un des esprits les plus originaux etlesplus ouverts que j'aie jamais rencontrés sur ma route, et un connaisseur achevé en fait de peinture. Peu à peu, avec le temps, beaucoup de goût et pas trop d'argent, il avait réuni une collection qui, à Paris, n'avait guère de rivales parmi les galeries des particuliers. Il l'a léguée au musée sans léser sa famille, à laquelle il laisse une magnifique fortune. L'administration a accueilli cette donation princière comme elle le devait faire et elle a donné aux tableaux de M. Lacaze une splendide hospitalité. Elle leur a consacré l'ancienne salle des batailles de Lebrun, magnifiquement éclairée. Cette exposition est ouverte depuis quinze jours et la foule s'y porte avec un empressement qui nous fait un vif plaisir. Il y a là trois cents tableaux environ de toutes les écoles, surtout des français et des flamands, tous excellents, et, parmi ces excellents, une vingtaine de chefs-d'œuvre classés comme tels par la voix publique et par le suffrage de tous les connaisseurs. Quant aux quatre cents tableaux qui ne sont pas exposés au Louvre, ils seront, comme l'a permis le testateur, répartis entre les musées des dépar-
tements. Ce serait une excellente occasion, pour votre député, détacher d'en obtenir quelques-uns.
A propos d'art et d'exposition, si tu avais, comme je le voudrais bien, la bonne pensée de venir à Paris d'ici à deux mois, tu contemplerais, au Palais des Champs- Elysées, le profil fortement nasu de ton vieil ami. Mmc Nicolet a fait mon médaillon en grand, et en pur marbre encore! C'est, au dire de tout le monde, un très bel ouvrage; tu en jugeras, car si tu ne viens pas me voir, j'irai te trouver et tu avaleras mon plâtre, puisque tu ne veux plus me voir en chair et en os. Ce qui m'afflige, c'est que l'artiste a voulu absolument me portraiclurer en robe d'avocat. Si j'étais un Berryer, passe encore! Mais, pour un cuistre de ma sorte, cela me semble prétentieux et quasi ridicule. J'ai exigé du moins que les modèles en plâtre ne fussent pas affublés de l'oripeau professionnel.
Jamais d'ailleurs je n'ai eu le droit d'avoir moins d'orgueil de ce côté. Depuis le commencement de Tannée, je passe, en les évitant avec obstination, à côté de toutes les occasions de faire de bons discours. Sauf une ou deux affaires où j'ai été passable, j'ai été exécrable dans toutes les autres, et, par préférence, dans les plus importantes. Ce qui redouble mes angoisses, c'est que la résurrection du suffrage universel pour le bàtonnat appelle de nouveau sur moi l'attention de mes confrères. 11 me parait évident (à qui veux-tu que je dise cela, sinon à toi?) que je serai l'un des candidats, porté par beaucoup de gens. D'autres attendent;
pour se décider, que je donne toute ma mesure d'ici aux élections.
Je gambade donc forcément sous les yeux du public. On m'observe, on me discute, on me juge; c'en est assez pour que je sois beaucoup plus mauvais encore que de coutume. Je suis comme cette présidente dont parle Montesquieu dans la préface des Lettres persanes : « Je me mets à boiter dès qu'on me regarde ». Et si je ne faisais encore que boiter!
Les candidats vrais pour le bàtonnat devraient être Mcolet et Bétolaud. Quant à Lacan, qui aurait sans doute été nommé par le Conseil, la nouvelle mesure tue son élection. Il n'a rien de ce qui donne la popularité, ce qui ne l'empêche pas d'être un excellent avocat — au contraire — et le membre le plus utile du Conseil. Si, au mois d'août, le vent souffle du côté de la politique, Picard, Arago (!), Crémieux, peut-êlre Gambelta, peuvent avoir beaucoup de voix; mais je ne crois pas qu'aucun d'eux soit nommé. Enfin, toi qui me connais, lu sais ce que je dois éprouver et que la pensée du bàtonnat m'inspire infiniment plus de terreur que d'orgueil.
Ajoute à tout cela les obstacles incessants que ma santé apporte à l'exercice de mon industrie. Cet hiver, j 'ai souffert presque constamment dans la tête et dans les yeux. Il m'est désormais impossible de travailler le soir, et je ne peux guère écrire pendant deux ou trois heures sans que je ne sente un commencement de névralgie. Quand je pense que je serai obligé de mener cette vie du Palais jusqu'à ce que mort s'en suive, je
me désespère. J'ai tant besoin de repos, de loisir ! Il serait si bon de pouvoir travailler à ses heures, caresser un grand ouvrage choisi librement, et charnier ainsi les dernières années de la vie active de l'esprit !
La Roche-Guyon, 8 juin 1870.
Me voici encore une fois dans ma petite maison, mon cher ami. Je suis parti de Paris samedi soir et je suis venu passer ici les vacances de la Pentecôte. Emile est resté avec nous, et un de ses amis qu'il avait amené, jusqu'à hier. Je suis maintenant avec ma mère et avec Mme Fouret, veuve de l'un de mes plus anciens camarades. Je partirai pour Paris lundi matin. Nous avons un temps magnifique et lamentable. Un ciel d'un bleu implacable. Pas une goutte d'eau depuis trois mois et, depuis trois mois, un vent furieux du nord-est qui dessèche et brûle tout. Ma pauvre terrasse est dans un état désastreux. La terre est sèche comme la cendre du Vésuve. Ce temps aride est aussi dur aux hommes qu'aux récoltes. A Paris, il y a toujours un très grand nombre de malades et je ne crois pas que l'épidémie de petite vérole soit diminuée.
Quant au bâtonnat, je n'en entends plus parler que par échappées et je ne crois pas qu'il se fasse encore aucun mouvement dans le Palais. Mais, par la force des choses, mon nom sera l'un de ceux sur lesquels les voix se porteront, et cela me trouble et m'inquiète. Je ne sais
ce que je dois désirer, être ou n'être pas nommé. Ce n'est pas tout d'être bâtonnier; encore faut-il n'être pas ridicule; et entre Nieolet et Bétolaud, il me paraîtrait grotesque de m'aller tirer de mon trou. Et puis, deux ans de fatigues, de responsabilités, de représentations, de tbéàtre! Moi qui ai les planches en horreur!
J'espérais presque que tu te déciderais à venir voir l'exposition de peinture; quant à moi, je l'ai assez mal vue cette année. Je n'y ai fait que deux visites sérieuses. En somme, elle me parait moins forte que celle de l'année dernière; mais il s'y trouve une œuvre plus originale qu'il ne s'en est produit depuis longtemps : la Salomé, de Regnault, dont tu as lu sans doute la description dans les journaux. C'est un tour de force, de science, de faire, d'audace et d'habileté. Cette étrange figure presque grotesque vous suit partout et je la vois en ce moment dans tous ses détails comme si j'étais devant la toile. Je ne crois pas que la route où est ce jeune homme soit une route sûre; elle mène assurément à des cassecou; mais il y a là un tempérament de peintre tout à fait extraordinaire.
As-tu lu cet absurde discours de Barbier à l'Académie? En fait de poésie, je te recommande le pastiche de Victor Hugo qui a paru hier dans le journal de Villemessant. C'est un chef-d'œuvre et qui donne fort à réfléchir sur le mérite de Victor Hugo lui-même. La facture tiendraitelle dans son talent plus de place que le reste?
Je ne te parle pas politique. De plus en plus je cesse de raisonner sur ce sujet. Je suis humilié. Tes stupides
républicains m'ont amené à ce beau résultat de me faire voter oui au plébiscite. Quel parti! et que deviendrait le pays dans de telles mains?
18 juillet 1870.
Mon vieil ami, je n'ai qu'un instant, mais je veux savoir, au milieu de cet épouvantable gâchis, ce que devient ton fils. Est-il de la garde mobile? Est-il même à Paris? 11 ne nous donne pas signe de vie.
Et vous tous la-bas, sur votre frontière, que devenezvous et dans quels sentiments êtes-vous?
Ici, c'est la fièvre. Pendant trois soirées, les boulevards étaient comme une fourmilière de sauvages hurlant des cris de mort sur des airs de carnaval. C'est hideux.
Je suis entouré de jeunes gens qui partent et de mères qui pleurent : André Colmet, Georges Nicolet, deux fils de Champetier de Ribes, le fils de Mathieu, presque tous nos stagiaires sont appelés sous les drapeaux. Dis-moi seulement où est ton fils et si je peux faire quelque chose pour lui.
Cette guerre m'agite affreusement. J'ai vu hier André Reille; il part très sérieux. Écris-moi souvent pendant cette crise, car vous êtes bien près du théâtre de la guerre, et quelle guerre! Et pourquoi? Et comment tout cela a-t-il été mené et amené?
Par dépêche télégraphique. 28 juillet.
Je suis nommé.
Paris, 11 août 1870.
J'ai reçu ta lettre hier soir, mon vieil ami. Ce matin je suis allé chez ton fils sans le trouver. Je lui ai laissé un mot, et tout à l'heure, en rentrant, je l'ai vu arriver. Il venait nous faire ses adieux. Il part ce soir, nous a-t-il assuré. Que Dieu le conduise et le ramène!
Mon pauvre ami, mon vieil Henri! qui nous aurait dit que nous verrions ces choses, que nous assisterions, pleurant de rage, à cet effondrement de notre chère France? Depuis dimanche, Paris est fou de douleur, d'indignation. C'a été d'abord une stupeur profonde. Jamais je n'ai vu, aux plus tristes époques, une journée aussi lugubre que ce fatal dimanche. Ces jours-ci, la réunion de la Chambre, les préparatifs de défense ont donné aux esprits quelque détente et aux cœurs quelque ressort. Mais un sentiment domine tout et suspend la vie : l'anxiété! l'attente! la crainte et l'attente d'une dépêche qui décide de notre sort! Voilà les Prussiens à Saverne! Ils y sont depuis dimanche soir, et c'est ce matin, jeudi, que nous l'apprenons! Tout ce qui se passe est inouï. Et cette flotte qui n*est pas partie ! Et ces armées allemandes qui poussent de tous côtés sans qu'on ait soupçonné leur existence! Et ces combats héroïques où l'on envoyait des patrouilles contre des régiments,
des régiments contre des corps d'armée! Le vertige vous prend à la pensée de ces monstrueuses extravagances, et jamais page d'histoire n'aura paru plus incompréhensible. Quant à moi je suis navré et je ne conserve guère d'espoir. Des défaites à la frontière, une révolution à Paris, voilà, ce me semble, notre avenir le plus probable. Il est absolument impossible que l'Empereur songe à revenir ici; et je m'en consolerais fort aisément si nous avions un homme ou une chose à mettre à sa place. Mais qui et quoi?
Ce qui me rassurerait un peu, ce qui, dans tous les cas, fait du bien au cœur, c'est le spectacle de cette jeunesse qui part avec un entrain, une vaillance, une confiance admirables. Si notre héroïque armée peut tenir un mois, il y aura là un solide rempart.
On commence à savoir quelque chose de cette bataille de Frœschwiller. Il paraît que c'a été une lutte épique et que Mac-Manon s'est conduit comme un héros de nos vieilles légendes. Comprend-on que l'état-major impérial n'ait pas eu au moins l'habileté, l'honnêteté vulgaire de publier un récit de cette glorieuse défaite qui aurait échauffé, relevé les cœurs? Mais non... quelques mots affolés... « Que le pays se lève en masse... sauve qui peut! »
Quoi qu'il advienne, un pays ne pardonne pas à qui lui fait courir une si abominable aventure. La bourgeoisie, le peuple, auxquels on prend leurs enfants, sont exaspérés. Ils feront le sacrifice, mais ils en demanderont le prix. Tous les fils de mes amis partent ou sont partis.
Colmet, Nicolet, Champetier de Ribes, vingt autres jeunes gens de notre intimité sont à Chàlons. A Châlons. hier encore, ils avaient un fusil par seize hommes!
Et nos députés! Quels petits esprits et quelles étroites passions! Jules Favre a été odieux depuis avant-hier. Nous saurons ce soir si tous les électeurs de Belleville et de Ménilmontant auront des armes... et, s'ils en ont, nous saurons dans trois mois contre qui ils les tourneront. Une fois débarrassés des Prussiens par la victoire ou par une paix honteuse, nous aurons à recommencer ici les journées de juin. C'est clair comme le jour.
Emile allait beaucoup mieux, lorsque sont arrivées ces tristes nouvelles. Cette secousse lui a fait beaucoup de mal; et, depuis dimanche, il est dans un état d'agitation extrême. Nous devions partir pour la Roche aujourd'hui, mais tu penses bien que nous restons tous. Ma mère est désolée. Elle se rappelle 1815.
Je suis allé chez André Reille avant-hier. On n'a pas de nouvelles de lui. Je sais seulement qu'il est à Metz avec l'Empereur. S'il y a une grande bataille qui tourne mal, j'ai l'idée que cet homme se fera tuer; car il joue évidemment son dernier dé et il est brave comme un musulman.
Adieu, ami, frère, je t'écris les larmes aux yeux, la rage au cœur. J'ai la fièvre depuis cinq jours. Pays! Patrie! France! Tous ces mots que nous prononcions autrefois avec une insouciance orgueilleuse, nous en comprenons le sens maintenant. Ah ! tout, tout plutôt que de voir ces Allemands sur le boulevard.
Ami, il y a quinze jours, j'étais radieux, entouré de félicitations, heureux de la joie de ma mère et de vous tous, mes amis. Qui songe à tout cela aujourd'hui? Quel bàtonnat! Et comme j'avais raison de reculer devant cet honneur périlleux!
On te force à plaider? Et moi aussi, non pas les magistrats, mais des confrères à l'àme romaine, qui plaideraient une question de lieux d'aisance sur les ruines de l'univers.
Adieu encore, ménage-toi. Au revoir. Vienne le jour où, la main dans la main, mon vieil ami, nous nous rappellerons les lugubres journées que nous traversons.
Paris, 22 août 1870.
Cher ami, que deviens-tu, toi et les tiens, dans ces temps lugubres? On dit ici que les communications sont coupées entre Paris, Metz, Montmédy et Sedan. Je veux en avoir le cœur net. Réponds-moi au reçu de ces lignes et dis-moi quand elles te seront arrivées.
Depuis quinze jours, nous vivons comme vous de rage et d'angoisses. Depuis deux jours, aucune nouvelle de Bazaine. Le ministre de la Guerre annonce ce matin dans les journaux qu'il n'a reçu aucun télégramme. Mais il doit avoir des dépêches. Au reste, je comprends qu'il ne dise au public que le moins possible. On a trop parlé dans ce malheureux pays.
Paris est morne, bien remis toutefois de l'épouvante d'il y a quinze jours. Je suis allé visiter hier les travaux
de l'enceinte, à Passy et à Auteuil. Dans trois ou quatre jours, les murs et les ponts-levis seront finis. J'ai poussé jusqu'à Saint-Cloud où l'on fait un fort. J'espère que Paris se défendra bien.
Adieu, ami, un mot au hasard. Dans ces jours de honte et de sang, j'ai besoin de sentir ta main et ton cœur.
Ma mère est froidement désespérée. Elle prie jour et nuit, et cherche Dieu à travers toutes ces horreurs.
Paris, 6 septembre 1870.
Mon cher ami, un mot seulement, je t'en prie, qui me dise que toi et les tiens vous êtes sains et saufs.
Ma mère n'a pas voulu quitter Paris sans nous; et nous, le devoir nous y retient.
A la grâce de Dieu! Quand ces lignes t'arriveront-elles? Et comment? Je ne sais. Adieu, ami, frère. Réponds-moi comme je t'écris, un mot... mon cœur est brisé.
7 avril. — Accès de spleen. Exposition de peinture : Horace Vernet : la Smala. Decamps; Delacroix; Papety; Flandrin. Palais : rareté des dossiers. Thiers : Histoire du Consulat. Félicien David. Théâtre-Français: Virginie. Son père cède sa charge à son frère. ... 1
13 juillet. — Ses chagrins. Il devient secrétaire de
M. Ghaix d'Est-Ange. Ses inclinations poétiques . . 9
18 juillet. — Suite de la précédente lettre. Aventure
d'Olympio 15
6 novembre. — Ses soucis. Ce qui fait le poète. Chateaubriand et Lamartine 17
28 novembre. — Ses travaux de secrétaire. Ses amis : Sapey, Nicolet, Chamblain, Forcade, Cardon, Cadet de Vaux. Les italiens : La Grisi et Lablache. Emile Augier. Une aquarelle de Bellangé 20
Janvier. — Un printemps mal venu. Malgré ses soucis, il aime Paris. Son impatience de percer. Nouvelles de ses amis 24
24 juin. — Ruine de son père. Efforts des deux frères.
Vente de la maison de famille 28
17 septembre. — Il quitte tous ses souvenirs. A Reims,
campagne électorale de M. Chai x 32
9 janvier. — Il accompagne M. Chaix à Dijon. Réception
de M. de Rémusat à l'Académie Française 34
24 avril. — Mariage de son ami. Sa position au Palais
s'améliore 37
19 juillet. — Cour des pairs : procès Tcste-Cubières. . . 40
10 mars. — Révolution de février : le 22 février, envoyé
à Rouen par M. Chaix; le 24, à Neufchâtel ; revient le 25 à Paris. Causes de la Révolution : la garde nationale a renversé la monarchie sans le faire exprès. Aspect de Paris. Louis Rlanc et le droit au travail. Inquiétudes publiques. La Magistrature 42
30 mars. — Naissance du fils de son ami. Monarchie et république : toutes les révolutions du passé accomplies au nom d'une grande idée; celle de février imprévue. Il regrette la liberté. Les princes d'Orléans. 49
6 avril. — Nouvelles du Palais. Il quitte M. Chaix. . . 54
17 juin. — Politique. État de Paris, des boulevards. Arbres de la liberté. Les boulevards autrefois entre 4 et 5 heures. Alarmes des intérêts. Misère générale. Multiplicité des journaux. Chenavard et le Panthéon. Journée du 15 mai 57
28 juin. — Son frère et lui sont sains et saufs 65
20 juillet. — Insurrection de juin. Répond à son ami qui
demande des détails. Le 23 juin, au Palais : alerte. Part avec la 2e légion. Porte Saint-Denis. Faubourg Saint-Denis. Général Lamoricière. Barricades enlevées. Lundi 26, la garde nationale renvoyée dans ses quartiers. Les deux frères courent rassurer leurs parents. Repartent le même soir. Mardi 27, peuvent se
19 août. — Inquiétudes publiques : dégoût, lassitude. Réflexions sur la république. Gardiens de Paris : Impuissance à organiser. Ne peut aller à Sedan: ne veut pas quitter son frère. Gazette des tribunaux. Cherche un travail 74
30 septembre. — Misère générale : Proudhon, Leroux,
Ledru-Rollin, Le Panthéon et Chenavard 81
12 décembre. — Vote pour Cavaignac. Anarchie des esprits. Ni art, ni littérature. Vaudevilles aristophanesques 86
16 février. — Il ne veut pas désespérer. Il rappelle à
son ami les plaintes de tous les siècles. Vaudevilles réactionnaires 91
2 mars. — Le nombre et l'importance de ses affaires
augmentent 95
6 avril. — Affaires de séparation contre Jules Favre. Sa reconnaissance pour M. Chaix. Efforts pour marier M. Rousse. Affaires d'Italie. Lamartine : les Confidences. Paysage de la Roche-Guyon 95
2 juin. — Tout souffre en lui : le monde livré à des
mouvements qu'il ne comprend pas. Tour de Babel. 103
3 juin. — Le choléra à Moisson : procession des villa-
geois 105
17 juillet. — Les Cunin-Gridaine. Il va plaider à Char-
tres, à Alençon 107
14 décembre. — François le Champi, Mme Sand, Mùr-
ger, Lamartine 113
11 février. — Souvenirs du lundi gras, dans son enfance,
dans sa jeunesse. Déjeuner des Rousse 116
13 février. — Veine de mauvaises plaidoiries 120
9 mai. — Sa mère menacée de perdre la vue. Il le remercie de la traduction d'Horace. La famille Cunin-Gridaine 121
24 juin. — Sa sauvagerie. Promenade à l'aventure avec
son frère dans les bois de Meudon 124
3 octobre. — Impression de son récent voyage à Sedan.
Solitude à Paris et au Palais 126
25 décembre. — Noël! Un dessin de Rubens au Louvre . 130
26 décembre. — Disette d'affaires. Un beau mariage : deux nièces. Paris en fête : les étrennes. Heureux ceux qui donnent! Bal de l'Hôtel de Ville 131
29 avril. — Son long silence; ses désespoirs et son
apathie. L'absence d'affaires exalte son imagination. 135
4 mai. — Fête publique; pluie diluvienne. Conditions
diverses de l'art : sans un dossier, point d'art oratoire 139
5 mai. — Soirées de musique. Exposition de peinture.
Contrat social. Murger 144
8 octobre. — Ses chagrins; santé de ses parents. Son
frère 146
9 octobre. — Fait quelques progrès au Palais 148
10 octobre. — Débuts du statuaire Guillaume. Il relit
Cicéron ; il y trouve les portraits "îles contemporains. 149
8 décembre. — Coup d'État loi
14 décembre. — Il adresse à son ami le récit du 2 décembre : la matinée; ce qu'il a vu. Séance tenue à la mairie de la rue de Grenelle : Dufaure, Vitet, Oudinot. Caserne du quai d'Orsay. Mazas et le Mont- Yalérien. Préfecture de police. Ministre de la Guerre : Saint-Arnaud. Boulay de la Meurthe. Accompagne à Vincennes deux femmes de député; difficultés de retour; émeute. Répression. Haute-Cour : Hardouin et Renouard. ïhiers exilé. Commission consultative : refus de Léon Faucher. Son jugement sur le coup d'Etat loi
14 février. — Confiscation des biens de la famille d'Orléans 166
20 avril. — ' Son dégoût des apostasies et de la curée. Décrets de confiscation. Décret sur l'instruction : la logique remplace la philosophie. Consultation sur la confiscation 166
18 juin. — Les décrets de confiscation au Conseil d'État.
La Belgique et le Constitutionnel. Alfred de Musset
à l'Académie. Ponsard. Mgl Dupanloup et Veuillot. 171
21 novembre. — Il a été malade. La mer à Fécamp.
Travaux qui bouleversent Paris. Agiotage. Mirés. . 176 4 décembre. — Sa mère devient subitement aveugle. . 178
26 février. — Il a été plaider à Alger : son premier vrai succès 179
27 septembre. — Querelles d'amitié. 11 est chargé de publier les plaidoiries de M. Ghaix. Difficultés de la tâche 181
30 décembre. — Venu à la Roche en convalescence; ses
résolutions 184
29 mars. — Son amitié. Sa longue convalescence : une année perdue. Vient d'achever l'introduction aux plaidoiries de M. Ghaix. Châtiments de Victor Hugo. Question d'Orient : état fâcheux de la Marine. . . . 185
24 mai. — Sa maladie se prolonge. Il répartit ses dos-
siers 192
18 juillet. — Part pour les Pyrénées 194
10 août. — Voyage aux Pyrénées. Égoïsme de la convalescence. Description de Saint-Sauveur. Progrès de ses forces 195
26 août. — Excursion à Gavarnie avec son frère Emile
et Oswald Vesseron. Le cirque de Gavarnie. . . . 199
25 octobre. — Défend contre son ami les voyages. . . 207
22 novembre. — Journées d'hiver : la Grimée; André
Reille. Victoire d'inkermann. Horreur et grandeur
de la guerre 212
23 novembre. — Rareté des affaires. Gounod, Rossini.
L'abbé Gay, Virgile. André Reille 215
7 février. — Tristesses de son ami : enfants malades. Ses affaires augmentent non en nombre mais en importance 220
19 février. — Encore la Crimée. Iphigénie d'Euripide.
11 l'exhorte à une œuvre personnelle 225
24 février. — Découragement sur sa vie : il énumère ses
défauts. Lanfrey; Octave Feuillet. A. de Pontmartin. Dickens. Berryer à l'Académie. Gérard de Nerval. Portraits d'avocats 230
16 juin. — Paris et l'Exposition : vertige de plaisirs,
Exposition des Beaux-Arts : école anglaise. Ingres
et Delacroix. Decamps 237
17 juin. — La Bistori et Myrrha. Le presse de venir
à Paris. Arrivée de la reine d'Angleterre 246
25 octobre. — Il va habiter rue des Mathurins. Ses adieux à l'Exposition 249
7 mars. — Le Congrès de Paris. Mauvais symptômes à l'intérieur. Auber; Meyerbeer. Discours académiques. Montaigne. Concert chez Crémieux 251
18 mars. — Naissance du prince impérial. Odes de Belmontet et de Barthélémy 253
9 juillet. — Lamartine et ses Entretiens. Contemplations de Victor Hugo. Baptême du prince impérial. Mort d'Augustin Thierry 256
19 septembre. — Tocqueville : VAncien Régime et la Révolution. Albert de Broglie : l'Église et l'Empire
au ve siècle 259
8 janvier. — Son frère cède sa charge : sympathie universelle. Crédit foncier 260
10 janvier. — Il voudrait écrire. Mort de l'archevêque de Paris. M. de Morny se marie. Mirés et Millaud. Shakespeare; Pline le Jeune. La famille Colmet. . 263
16 avril. — Il est malade: lit la Fiammina 266
21 juin. — Une mauvaise plaidoirie. Obsèques d'Alfred de Musset. Oberon. Oscar de Vallée et les Manieurs d'argent. Exposition : Gérôme et le Duel de Pierrot. 267
2 septembre. — Maladie de son père. Ses progrès au bar-
reau. Il gémit de son impuissance. Demande à son ami de faire après sa mort un choix de ses lettres. 272
24 novembre. — Mort de son père. Rentré à la Cour de cassation du procureur général Dupin . M. Chaix d'Est-Ange, procureur général. On veut l'attirer vers la magistrature : il se dérobe. Son article sur les Manieurs d'argent 275
23 avril. — Il le remercie de ses consolations 281
19 mai. — Les articles sur les Parlements. Lettre de M. Vaïsse. Déclin du maréchal Reille. Mort de la duchesse d'Orléans. Il a lu le Fils naturel de Dumas fils 281
3 août. — Il se plaint de trop s'écouter et de se laisser
envahir par les chimères. Élections au Conseil de l'Ordre : les intrigues. Les Rubens du Louvre. Taine. Victor Cousin. Les Tuileries et le jardin réservé. Restauration de la bibliothèque impériale. 284
27 décembre. — Noël. Messe de la Madeleine. Procès Montalembert : Dufaure et Rerryer. Paris et le jour de l'an; les boulevards défoncés par les travaux. Soirées de musique chez Nicolet. Guizot; Michelet. Au Louvre, les Murillo. Pétrarque 290
8 avril. — Le presse de venir à Paris. Herculanum. Faust. Alexandre Dumas père. Escroquerie par un faux général 302
7 mai. — Guerre d'Italie : ce qu'on dit du prince Napoléon. La Sorbonne : cours de Saint-Marc Girardin. . 306
16 juillet. — Paix de Villafranca : étonnement de l'Europe. Le prince Napoléon. Mort du commandant Jaubert. Le Gymnase et un drame de Ralzac 309
14 octobre. — Élections au Conseil de l'Ordre : il a eu cinquante voix. Le Myosotis d'IIégésippe Moreau. Il revient à Mrae de Sévigné 313
26 décembre. — Cœur usé et esprit chagrin : à quoi bon? Il a abandonné la publication des plaidoiries de Chaix. Le mouvement du jour de Tan. Orphée. Don Juan de Byron. Le Journal des Débats et M. de Sacy. Le comte d'Eu s'en va guerroyer au Maroc. 316
5 mars. — Sa joie de lui écrire. Affaire Emile Ollivier. M. Chaix requiert : effet au Palais. Affaire Vacherot : M" Marie. Le Siècle contre M6" Dupanloup. Mort du maréchal Reille. Exposition : Delacroix. Le Conservatoire 321
9 juin. — Revient de Sedan; ses remerciements pour
l'accueil qu'il a reçu 332
26 septembre. — Réflexions sur l'état de l'Italie. ... 335
18 novembre. — Lamartine sur Machiavel : unité italienne 337
7 février. — Soirées officielles ;chezleprocureurgénéral;
chez le bâtonnier Jules Favre 339
23 mars. — Protecteurs et protégés. Souffrances intimes. « Tenons-nous fermes au pays des chimères ». Il va plaider à Yalenciennes : succès et déceptions. Opéra : concert de Félicien David. Tannhauser . . . 341
8 juillet. — Reste au Palais en août. Affaire Witters-
heim contre le duc d'Aumale. Procès Mirés : Léon Duval et M. Chaix. Paris : travaux du quartier de l'Opéra 348
11 janvier. — Reproches et regrets. Amitiés et amours refroidies. Il le félicite de ses joies de famille. Banquet donné à Berryer le 26 décembre. Edmond About. La conférence des avocats 351
16 mars. — Ses quarante-cinq ans. Vient d'achever l'impression des plaidoiries de Chaix d'Est-Ange. M. de Broglie à l'Académie. M. Dufaure se présente. Gounod 355
5 avril. — Succès de la publication au Palais; il en est
heureux pour ceux qui l'aiment 358
30 juin. — Il revient de Sedan : ses remerciements et
ses souvenirs. Une visite d'affaires à M. de Morny. 361
23 septembre. — Post omnes amicus. Il est entré au Conseil de l'Ordre. Agitation du barreau; sa joie, ses appréhensions. Dufaure élu bâtonnier contre Grémieux, candidat de l'opposition et du gouvernement. Voyage à Lyon, à la Grande-Chartreuse. Mort de Mnie Gressier, fille de M. Chaix d'Est-Ange. Douleur de Mmc Rousse. Pour la première fois il comprend la beauté de l'automne 364
26 novembre. — Un envoi de grives. Messe du Saint- Esprit. Discours de rentrée. Il est secrétaire du Conseil de l'Ordre. Légende des siècles 313
7 janvier. — Ses affaires deviennent plus importantes. Son secrétaire, Decrais. Le Fils de Giboyer. Suite du discours de rentrée 377
25 mars. — Cicéron à Atticus. Bronchite tenace. Affaires
de Pologne. M. de Lamartine sur les Misérables.
Lu Légende des siècles 379
26 avril. — M. Dùfaure élu académicien. L'auteur de
Jules César. Le duc d'Aumale contre le préfet de police 383
25 août. — Séjour à Cauterets. Statue de Paillet : discours de M. Dufaure, de Levesque. Banquet : toasts officiels 385
l'r février. — Très occupé, emporté dans un tourbillon; il plaide mal : énumère ses défauts. Discours de M. Thiers 386
21 avril. — Querel!e sur une lettre cérémonieuse. Traduction d'Horace. Réception à l'Académie de M. Dufaure. M. Patin. Jules Janin. Préface de Shakespeare par Victor Hugo. Delacroix. Trabucco 390
6 août. — Élu le troisième au Conseil de l'Ordre. Jules Favre : procès des treize. Lettre de l'Empereur sur l'Opéra et l'Hôtel-Dieu 396
8 février. — Deux jeunes lycéens. M. Dupin. Mgr Du-
panloup 400
9 mars. — Jules César a paru : la préface 402
3 août. — Élu le sixième. Injuste impopularité de M. Nicole!. M. Bétolaud. L'Africaine. Sainte-Beuve. . . . 403
18 septembre. — Saison de Cauterets. Albert Martin. René Brice. Paul Dubois. Emile Rousse voyage en Espagne. Retour par Barèges et Luchon. NicoJet décoré. Mort de Lamoricière 408
21 novembre. — Mort de M. Dupin. Son successeur. 11 achève sa notice sur Sapey. Victor Hugo : pastiche de Delprat. Exposition rétrospective 412
7 février. — Expédition du Mexique. Ponsard et le Lion
amoureux 414
9 mai. — Accablé de travail. Va s'installer dans l'appartement qu'il occupera pendant plus de quarante ans. Discours il'Auxerre 415
4 août. — Voyage à Cannes et à Grasse. Nice. Plaide à Lyon; retour par Vichy. Horrible guerre d'Allemagne. Une correspondance intime est faite de riens 417
30 septembre. — Se plaint de ne rien faire. La décora-
tion. Le bàtonnat. Circulaire La Valette. Allemagne et Mexique. La force et le droit. Préparatifs de l'Exposition. Les Travailleurs de la mer. Champfleury. Don Juan. Victor Cousin 421
31 décembre. — A cinquante ans, toutes les formes de
l'égoïsme. Ses souhaits de jour de l'an. Allou, bâtonnier. Ses espérances pour Nicolet en 1808. Pronostics sur la session : toute-puissance et servilité. Le Freyschiitz J2G
16 juin. — Va plaider à Aix : dossier oublié à Paris.
Retour par Marseille, Nîmes, Carcassonne et Toulouse. L'empereur de Russie au Palais de Justice; attentat du bois de Boulogne. Nouvelles du Mexique. Exposition. Pressentiments sinistres 431
17 août. — Réélu membre du Conseil. Bruits de déco-
ration. Son refus. Il le presse de venir à Paris voir cette ville en démence 436
27 octobre. — Exposition : mouvement prodigieux de
la matière asservie ; 438
21 décembre. — Palais : Allou, Nicolet. La politique : fautes et déclin de l'Empire; prévoit des catastrophes. M. Thiers. La presse au service de l'Italie et de la Prusse 439
24 mai. — Dans le plus misérable procès, un idéal à poursuivre. Élection du bâtonnier : pronostics. Discours académique de Jules Favre. Discussion sur les tarifs douaniers : le despotisme gâte les meilleures choses. Forcade et Pouyer-Quertier. Sénat : Sainte-Beuve, M. de Bonnechose. Liberté d'enseignement. Travaux de Paris : boulevard Haussmann. Le futur Opéra; les musiciens. Exposition de peinture 442
16 septembre. — Voyage en Suisse : retour par Milan et Lucerne. Élections : Dufaure échoue dans le Var. Grévy élu bâtonnier 450
16 janvier. — Funérailles de Berryer. Banquet offert
aux avocats étrangers 453
4 septembre. — Conversion de l'Empire au libéralisme. Visite à Forcade de la Roquette. Nouvel Opéra : groupe de sculpture 454
28 mars. — Leur vieille amitié. Il l'exhorte à deviser sur le passé. Rencontre de bandes armées : aspira-
tions démocratiques. « Parodie de tout ce qu'a respecté notre jeunesse ». Procès de Tours. Inévitable avènement «le la République. Don au Louvre de la collection Lacaze. Son médaillon par M™' Nicolet. Son nom prononcé pour le bâtonnat 456
8 juin. — Encore le bâtonnat. Exposition : la Salomé d'Henri Regnault. Discours d'Auguste Barbier. Un pastiche de Victor Hugo. Le plébiscite 463
18 juillet. — Paris a la fièvre. Les stagiaires s'enrôlent. 465
28 juillet. — Élu bâtonnier . 466
11 août. — Paris : stupeur et indignation; il se sent, la
rage au cœur 466
22 août. — Travaux des fortifications. Il espère que
Paris se défendra bien 469
6 septembre. — Il reste à Paris avec sa mère et- son
frère 470