En janvier 1SG3, le préfet de police lit saisir chez le
Cauterets, 23 août 1863.
Frappe, mais écoute, ami trop justement irrité. Voilà trois semaines que je te laisse sans réponse, c'est vraL Mais voulant m'échapper quinze jours avant les vacances, tu ne peux l'imaginer à quels exercices il a fallu me livrer pour acheter ma liberté, delà dit, au hasard et pêle-mêle, — comme un homme dépaysé que je suis, désheuré, hébété par l'ennui de ce séjour, congestionné par l'effet de ces eaux maudites, passant de la colique à la migraine pour obtenir laguérison très incertaine d'un mal de gorge, — je reprends, tant bien que mal notre conversation. Tu me parles dans la dernière lettre, j'en ai souvenance, de l'inauguration de la statue de Paillet à Soissons. Oui, j'y étais en effet, et, sauf quelques détails, c'était une fort belle cérémonie. Je n'ai point trouvé au discours de M. Dufaure les défauts que tu lui reproches. Il a été dit avec beaucoup d'autorité, d'un air magistral, avec celte voix de cuivre mêlé de bronze que tu connais. Au pied de la statue, cet homme rude et ferme, tout d'un bloc, taillé à grands traits et ébauché dans le grand, avait quelque apparence d'un bas-relief. Son allocution n'était pas lue, mais improvisée à peu près, ce qui lui donnait beaucoup de vie et d'accent. Elle a été fort applaudie. Ce brave Levesque a
brocheur les feuilles du 1er volume de VHistoire des Princes de la Maison de Coudé. La consultation de M. Hébert fut le début d'une contestation judiciaire qui aboutit à la restitution des feuilles confisquées après cinq années de luttes.
eu un grand succès. Tu as lu son discours et tu y as trouvé toutes les qualités qui s'y rencontrent en effet. J'ai été enchanté, pour ma part, et du discours et des applaudissements qu'il a excités. Levesque est, comme tu le sais, un de ces rares esprits qui sont en défiance d'eux-mêmes et que la fortune n'encourage guère à plus d'audace. Il n'a pas au Palais la place qu'il y devrait avoir. Il ne remplit pas tout son mérite, comme disait le cardinal de Retz, je crois, en parlant d'un homme de son temps. Ce qui a eu moins de bonheur, ça été le toast officiel que M. le maire de Soissons a cru nécessaire de porter à la fin du banquet. Aux noms sacramentels de S. M. l'Empereur, de S. M. l'Impératrice et de S. A. le prince Impérial, un froid de glace a coulé dans le dos de tous les convives. Et pas un cri n'a répondu à la provocation inopportune de l'autorité. Obstupuere omnes... Le sous-préfet lui-même, au milieu de ce silence mortel, est resté sans voix. C'était gênant pour tout le monde; et, quoi qu'en aient dit quelques personnes, ce n'est pas nous qui avons manqué de bon goût, mais bien M. le maire. L'Empereur n'avait que faire là et on l'a bien vu.
Paris, 1er février 1864.
Me voici, mon cher Henri, en retard comme de coutume, abruti de travail, la tête farcie d'affaires, de conclusions, de notes, de consultations; les oreilles bourdon-
nantes d'un insupportable ronron de plaidoiries plates et vides; pressé comme un sandwich judiciaire entre le procès de la veille et celui du lendemain, c'est-à-dire entre deux immenses ennuis; n'ayant pas le temps de penser pour mon compte, passant ma vie à braire pour des indifférents et à me taire pour mes amis. Quelle chienne d'existence! et serait-il donc vrai qu'après cette vie maussade et tourmentée de niaiseries vénales il n'y eût pas une autre vie contemplative et tranquille où l'amitié, l'étude, le repos et les honnêtes plaisirs fussent la revanche méritée de ces tourments sans gloire et sans but?
Depuis la rentrée, je suis devenu un avocat occupé, et, comme on dit dans notre jargon thémisiaque, j'ai un assez grand emploi au Palais. Mais il m'arrive justement ce que je m'étais prédit à moi-même, le cas échéant; c'est-à-dire que mon esprit lent, scrupuleux et chercheur, assez apte peut-être à bien lire un seul livre et à bien traiter un seul sujet, à loisir et à son heure, perd toute force et tout sang-froid en s'éparpillant sur tant de travaux divers, en allant de l'un à l'autre, en les effleurant tous sans en pouvoir approfondir aucun. Je suis peu improvisateur dans un métier où il faut tout improviser. En entendant sortir de ma bouche tous les atroces solécismes qui m'échappent à chaque instant, je m'impatiente, je m'irrite, la tête me tourne et alors je parle une langue inouïe, gauche, confuse, iroublée, où les niaiseries et les barbarismes s'entre-choquent dans une ronde infernale. Furieux contre moi-même et honteux
de si mal parler, je n'ai plus qu'un désir, c'est d'arriver à la lin de mon discours: et, pour y arriver plus vite, je mets les morceaux doubles, je trotte, je galope, je brûle le pavé; ma langue s'embarbouille dans les mots trop longs qu'elle coupe en deux: il me semble que tout le monde est aussi impatient que moi de voir le bout de mes tristes harangues et je bégaie comme un stagiaire à sa première plaidoirie de conférence. La petite réputation d'avocat lettré que l'on m'a faite au Palais redouble encore ma timidité naturelle: ma position de membre du Conseil m'embarrasse et me gène. Il me semble toujours que j'entends les juges se dire entre eux : « Comment diable a-t-on pu nommer un cheval pareil? » Dis-moi que c'est là une idée fixe, une monomanie, une folie véritable..., c'est possible; mais la folie existe et je ne puis pas m'en débarrasser. Je suis honteux de l'argent que je gagne et qui me coûte pourtant de cruelles angoisses. Quand un client me paie d'avance, je me dis à part moi : « Voilà encore un malheureux qui va être volé! » Quand on m'apporte des honoraires après un procès mal plaidé, perdu quelquefois par ma bêtise et par mon manque d'à-propos, je suis toujours tenté de les rendre; et, n'était le besoin et la nécessité de vivre de ce métier mal choisi, je m'enfuirais de ce théâtre périlleux où je titube sur la corde raide comme un saltimbanque inhabile, et où il me semble toujours que je vais terminer mes exercices par quelque honteuse culbute. Enfin, mon pauvre Henri, je n'ai jamais tant ni si mal plaidé. Je me désole de voir qu'au lieu de fure
des progrès, je baisse et je recule dans ma propre estime ; et, ce que je pense de moi, il me parait impossible que les autres ne le pensent pas bientôt eux-mêmes. Chose étrange pourtant, et comme il est vrai que, dans les États où le public fait et défait les fortunes, il est à peu près aussi difficile de perdre que de gagner sa faveur! J'ai beau plaider comme un cuistre, le vent me pousse.
Une occasion que j'ai un peu moins manquée que les autres, dans ces derniers temps, m'a valu, au Palais et au dehors, un succès très immérité. Je veux parler de cette affaire Graillât que tu me rappelles dairs ta lettre. Ma plaidoirie, très inutile d'ailleurs, n'était pas mal faite, et, dite par un autre avec aplomb, avec la liberté d'esprit nécessaire, elle aurait valu les éloges qu'on en a pu faire. Mais si lu savais quelle peur m'étranglait! Et comme, devant ces robes rouges et cette foule de confrères, d'émulés, de jeunes gens écoulant un de leurs anciens, je sentais mon gosier se serrer, ma voix trahir toutes mes intentions, se fausser tous mes mouvements! Enfin je ne sais pourquoi, mon cher ami, je me suis mis sur ce chapitre et pourquoi je t'ennuie de mes misères. Tu sais bien que la vanité n'est pour rien dans mes déboires et que je ne surfais pas, par une fausse modestie, mes défaillances et mes terreurs. Mais aussi, mon pauvre ami, pourquoi es-tu toujours là dans ma pensée et sous ma main, toutes les fois que le cœur me déborde et qu'il me faut trouver un souffre- douleur des tristesses et des découragements de ma vie?
Je ne te parle ni littérature ni politique; je suis trop
pressé pour cela. Je pense que tu as lu avec attention la discussion de l'adresse et surtout les admirables discours de M. Thiers. L'orchestre tout entier du gouvernement est bien maigre, bien discordant et bien chélif, malgré les coups de tam-tam auvergnats de M. Rouher, auprès de cette petite flûte enchantée. Je n'ai pas le temps de rechercher avec toi qui a tort ou raison dans ces discussions capricieuses où tous les principes, tous les systèmes, toutes les constitutions ont tour à tour tort ou raison suivant les saisons politiques. Mais c'est toujours un grand malheur pour un gouvernement quand tout le talent se trouve du côté de ses adversaires. C'est presque toujours mauvais signe ; et il me semble qu'en ce moment nous en sommes là.
Bonjour, vieil ami; écris-moi. A la première éciaircie, je t'écrirai sur le mode majeur pour causer art, littérature, et politique au besoin. Adieu.
Paris, 21 avril 1864.
M. Edmond Rousse présente ses civilités à M. Henri Vesseron et il a l'honneur de lui adresser les indications que M. Henri Vesseron lui a fait l'honneur de lui demander par sa lettre du 13 courant.
Dès que M. Rousse le pourra faire, il complétera cette liste. Il pense que M. Vesseron fera mieux de lui adresser directement les exemplaires destinés à MM. Berryer et autres. M. Vesseron ne peut pas douter de l'empressé-
ment avec lequel M. Rousse les recommandera à l'attention de ses illustres confrères.
En attendant, M. Edmond serre la main à M. Henri avec une affection tempérée par le respect, et le prie d'agréer l'assurance de sa considération la plus distinguée.
Animal, crétin, traître, gueux, mandarin cérémonieux et malfaisant, la voilà, la monnaie de ta pièce fausse, le voilà, le digne pendant de ton billet froid et compassé ! Je t'en donnerai, de ma considération distinguée, vieux rageur! Je ne te considère pas, je ne t'estime pas, et je ne t'aime pas, voilà mes sentiments à ton égard. Tu as beau remonter tes faux-cols et rentrer avec dignité ton menton dans la cravate, je me moque de toi et de tes airs de Jupiter Prud'homme. « A lui malgré tout » ! Comme c'est joli, ce « malgré tout » ! Maigre tout me plait. Malgré tout vaut son pesant d'or. Tu aurais trouvé le Qu'il mourût ou le Quoiqu'on clic que tu n'aurais pas été plus fier. Quoiqu'on die. Malgré tout. Les deux se valent. Non, décidément, j'aime mieux Malgré tout. EU bien! moi, malgré tout, et malgré tes airs secs de monsieur, je t'écris; j'ai la bonté de t'écrire; et si je ne te vouvoyé point, en retour de tes lui et de tes il, c'est parce que, d'après toutes les grammaires de langues civilisées, le tu indique le dédain, le mépris, la familiarité voisine de l'impertinence. Dixi.
Tu l'as donc linie, ta traduction d'Horace? El sous peu je la vais lire avec tout le respect dû à la lettre imprimée. Je souhaite et j'espère, pour cette œuvre nouvelle, le
succès de l'Anacréon. L'écueil de celle publication, tu le connais comme moi : il est dans le nombre infini des traductions d'Horace qui courent le monde. Toutes les professions ont eu leur traducteur d'Horace. Va donc pour l'Horace-avocat après l'Horace- conseiller d'État, professeur, général, feuilletonniste, et tant d'autres! Je crois que plusieurs des chroniqueurs judiciaires en parleront volontiers; et tu peux compter que s'ils ne le font pas, ce ne sera pas ma faute. Je voudrais bien moi-même trouver le loisir de griffonner là-dessus un petit article dans la Gazette ou dans le Droit; malheureusement on m'a mis de vive force sur les bras une besogne qui m'occupera pendant une grande partie de mes vacances. C'est une notice sur Sapey, que sa famille m'a demandée avec instances et que je n'ai pas pu refuser à la mémoire de ce bon et digne homme de talent. Mais, si c'est possible, je te ferai un petit éreintement en l'honneur de notre amitié, malgré tout encore assez tenace.
J'y étais, à celle séance de l'Académie, où M. Dufaure a fait à l'illustre compagnie son salem officiel. Ce n'était pas très bouffon, ni très brillant de style. Heureusement, notre digne bâtonnier a débité sa marchandise avec beaucoup d'autorité et une fermeté émue qui a produit bon effet. La musique valait mieux que le librelto, malgré les cuivres nasillards que tu connais. Ce qu'on peut surtout reprocher à ce discours, c'est l'absence complète d'individualité et d'originalité. Après l'avoir entendu pendant une heure, on n'avait aucune idée nette, aucune
avril 1864 393
peinture de M. Pasquier. M. Patin ne l'a pas davantage fait connaître. Son discours est une composition pour les prix d'un élève de seconde sans imagination. Ce n'est pas l'œuvre d'un homme qui a vu, senti et souffert la vie. Tout professeur, pas d'homme. NiMl humanum. Cette pauvre Académie! Après la faute d'avoir nommé M. Dufaure, elle a fait celle, beaucoup moins pardonnable encore, de n'avoir pas nommé Janin. Il y a là une injustice qui me confond. Qu'on pense ce qu'on voudra de la valeur littéraire de Janin, surtout du Janin de la décadence ; toujours est-il que, depuis trente ans, il a été le type de l'homme de lettres dévoué à son art, passionné pour lui et fidèle à sa vocation, sans distractions et sans faiblesse. M. Guizot, dit-on, a tenu ferme pour lui jusqu'au bout ; et sa ténacité seule a empêché l'élection de M. Autran.
As-tu lu la préface de Shakespeare par V. Hugo? Quelle langue est-ce là : « L'éblouissement du blêmissement de l'abîme »? Qu'est-ce qui peut sortir ou rester de cet abominable galimatias? On lit pourtant dans les journaux des articles enthousiastes à propos de ces niaiseries gonflées. Hélas! l'exil n'est que l'émigration forcée, et le grand poète est un émigré comme tous les autres. Il a désappris son pays et jusqu'à sa langue natale pour se faire un jargon orgueilleux et bouffi qu'il comprend seul.
Je n'ai pas vu Mireille; je ne vais presque jamais au spectacle et je suis hors d'élat de le parler des nouveautés théâtrales de la saison. On dit généralement
qu'elle est fort ennuyeuse, cette Mireille : il règne dans tout l'ouvrage une sorte de clair de lune blafard et on ne comprend pas comment l'héroïne peut attraper, dans ce crépuscule glacial, le furieux coup de soleil dont elle meurt.
L'exposition va s'ouvrir. Notre ami Lacaze, qui a fait partie du jury, nous a dit qu'il y avait peu d'oeuvres remarquables. Mais ce qu'il y a eu de très curieux en peinture dans ces derniers temps, c'a été la vente des tableaux de Delacroix. Jamais, je crois, l'engouement bête et prétentieux n'a été plus loin. Des esquisses bouchonnées au pouce, sans forme et sans couleur, se vendaient mille, quinze cents, deux mille francs. Tous ces enrichis que la Bourse a faits depuis vingt ans cherchent à l'envi le moyen de décrasser leurs millions; et, dans leur concurrence bête, ils forcent tous les ressorts de l'émulation publique, déplacent tous les niveaux, surfont toutes les vogues et grossissent plus qu'ils ne grandissent les réputations, sans goût, sans mesure et sans raison. Personne n'admire plus que moi la vie, le mouvement, la variété prodigieuse de l'œuvre de Delacroix. Mais ce n'est pas une raison pour rendre aux rognures les plus intimes de sa palette ce culte extravagant qu'on rendait aux excréments du grand lama. A propos de peinture et d'art, j'ai oublié de le dire qu'il y a quinze jours environ mon ami Trabucco ! m'a envoyé
1. Le 25 février 1864, Trabucco était traduit avec plusieurs autres devant la Cour d'assises de la Seine pour complot
sa photographie avec une dédicace et une belle lettre en italien toute pleine des effusions de sa respectueuse reconnaissance. Il est vrai que je lui ai obtenu le maximum de la peine.
Ton fils, au moins, ne sera jamais un régicide, malgré l'éducation pernicieuse que tu as dû lui donner en politique. Ce jeune corrompu est plein d'admiration pour ses princes légitimes, et il a une chance insolente pour se rencontrer sur leur passage. Aux jours gras, étant au spectacle avec Emile, il a eu le bonheur de contempler toule la soirée son souverain et sa souveraine. Dernièrement il les a attrapés je ne sais où, et il confesse avoir proféré le cri de : Vive l'Empereur! Enfin, l'autre dimanche, il a rencontré le prince impérial et il a été touché jusqu'aux larmes de la grâce ingénue de ce petit César. Dimanche, il n'est pas sorti chez moi; je pense que, dimanche prochain, ce sera notre tour. Ses places sont meilleures depuis quelque temps. Mais, ce qui importe plus encore, c'est qu'il a un gentil caractère et une excellente nature. Il est tout à fait de son âge, ni trop enfant ni trop monsieur. Il y a quinze jours, j'ai fait sa toilette; je lui ai offert un faux-col que je lui ai mis arlislement, en renfonçant par-dessous sa grosse chemise de collège. Il était splendide; et, le soir, il a eu un très noble mouvement en défaisant son faux-col et en voulant me forcer à le reprendre. Mais, après un combat
contre la vie de l'Empereur. Commis d'office, M. Rousse a plaidé pour Trabucco qui a été condamné à la déportation.
de générosité, il est resté en possession de cet ornement vainqueur.
Paris, 6 oiït 1804.
Oui, mon vieil ami, la chose est ainsi et tes yeux ne font pas trompé. Le peuple souverain s'est fait à lui-môme cette surprise et s'est passé cette fantaisie burlesque de la toute-puissance. Dufaure est frappé depuis un an de l'impopularité d'Aristide. Jules Favre est fatigant de perfection et de succès. Léon Duval est un Cellini taciturne et méchant. Crémieux est devenu trop vieux. Desmarets est resté trop jeune. Senard est un Normand qui en vaut deux. Hébert est un Normand qui vaut deux Senard. Allou est raide et cassant, Lacan pliant et mou. Un seul est pour le moment à la mode ; il a toutes les qualités, tous les talents et toutes les vertus, c'est-à-dire la vertu et le talent de ne gêner personne, de ne faire ombrage à personne et de ne pas être un sujet d'envie. Nommons Rousse! Poussons Rousse! Ce brave garçon! Ce bon garçon! Rousse au premier rang! Tout près des dieux de l'Olympe, entre Jupiter et Saturne, au beau milieu du Zodiaque! Ce sera là un bon tour et qui fera crever de rage quelques vieux dont la renommée nous ennuie. Nommons Rousse, le jeune Rousse, le bon Rousse, le grand Rousse, l'ami du peuple ! Et Rousse est nommé tout d'une voix, par la voix de
290 voix '... Que si tu es philosophe, 6 Housse, et si tu veux, rentré dans ta maison modeste, loin des clameurs enivrantes de l'Agora, te rendre compte de ton succès, décomposer ta popularité, démonter ta gloire pièce à pièce et en examiner les ressorts, tu seras étonné de voir combien pou il revient à loi-même de ce triomphe préparé pour toi. Enfin, c'est là un de ces caprices du suffrage universel avec lesquels il n'y a pas à raisonner et dont j'aurais mauvaise grâce à médire. Seulement je n'ai pas besoin de te dire que je prends mon succès comme il faut le prendre; que j'y fais toutes les réserves qu'il faut faire; et que je préférerais de beaucoup, à cet engouement du dehors, la satisfaction intérieure que me causerait une bonne plaidoirie qui ne devrait rien à personne. En d'autres termes, j'aimerais bien mieux mériter mon rang que de l'avoir. Nous venons à l'instant môme de nommer notre bâtonnier. Les esprits étaient si incertains et les candidatures si flottantes que l'on s'attendait à sept ou huit tours de scrutin. Mais, au premier tour, l'élection s'est dessinée en faveur de Desmarets; et, au second tour, il a passé avec une majorité de i'S voix sur 21. C'est un choix très discutable; mais à présent qu'il est fait il faut le trouver excellent. Si le Conseil est ferme et tient énergiquement la main à la discipline, il peut balancer les inconvénients que me font craindre la mollesse et la légèreté du nouveau bâtonnier qui nous a
1. Le nombre des votants était de 362. Berryer avait été élu le premier, avec 310 voix et Marie, le second, avec 299 voix. Rousse venait le troisième.
promis d'ailleurs, dans une allocution très émue, de nous étonner par sa vigueur. Nous verrons bien. Un mauvais plaisant ou un misanthrope m'a donné sa voix! Je soupçonne Léon Duval de m'avoir joué ce bon tour.
Avec l'élection du bâtonnier, et avant l'élection du bâtonnier, l'événement du jour est la plaidoirie de Jules Favre dans l'affaire des associations illégales, à la sixième Chambre. C'a été un éblouissement, un enchantement, un miracle d'éloquence, un coup de foudre qui a duré près de trois heures. L'effet a été tel que Berryer s'est levé pour déclarer qu'aucun des défenseurs ne voulait ajouter un mot à cette merveilleuse harangue. Je les ai vus tous au sortir de là. Ils étaient dans l'enthousiasme. Berryer, Senard, Marie, Hébert nous ont dit que de leur vie ils n'avaient rien ouï de pareil. La fin de cette philippique est déjà dans toutes les bouches : « Vous êtes un nuage qui passe et la liberté va resplendir. » Dieu veuille que tout cela soit à peu près reproduit par la presse! Xous aurions, assure-t-on, un incomparable chef-d'œuvre.
Le ministère public, étourdi, n'a pas osé répliquer; les magistrats étaient sous le charme et le public dans le délire. Comme c'est habile, de faire de pareils procès et de réveiller par de tels sursauts notre léthargie politique !
Ce Jules Favre est bâti d'un bronze surhumain. Après cette effroyable fatigue, haletant, épuisé, ruisselant de sueur et d'écume, sais-tu bien ce qu'il voulait faire? Monter à la Cour pour plaider une affaire retenue!... On l'a jeté de vive force dans un fiacre, emmailloté dans
des serviettes, et, sous la garde d'un secrétaire, on l'a ramené chez lui, où probablement, à l'heure qu'il est, il s'est mis à travailler un dossier pour lundi. Mon cher enfant, il est curieux de songer que nous portons la même robe que ces Titans de la parole, que nous nous disons leurs confrères et que, accomplir ces travaux gigantesques ou pignocher nos pauvres petites plaidoiries, cela s'appelle faire le même métier! A ces causes, j'ai été nommé membre du Conseil, le troisième; et Favre a été nommé le neuvième ou le dixième ! Comment veuxtu que je prenne au sérieux cette désopilante folie???
En fait de bouffonnerie, je pense que tu as fait une pinte de bon sang, comme moi, en lisant la lettre de S. M. sur l'Opéra et l'Hôtel-Dieu. C'est une des fourberies les moins réussies qui se soient jouées sur la scène politique depuis longtemps. A Paris, elle a été accueillie par un éclat de rire unanime. Cette idée philanthropique qui lui est survenue pendant le repos dont il jouit à Vichy est vraiment adorable. Tu sais ce qu'est le repos dont il jouit là-bas. Il a emmené une princesse du demi-monde qui s'appelle Marguerite Hellanger, qui affiche un luxe insolent et à laquelle il a donné un hôtel dans les Champs- Elysées. Il me semble que pendant qu'il suspendait les travaux de l'Opéra pour les mettre au pas avec les travaux futurs de cet Hôtel-Dieu fantastique qui n'est pas encore sorti de terre, il aurait pu, du même coup suspendre les dépenses qu'il fait pour cette intéressante personne. Tout cela est absurde et bien honteux.
Paris, 8 février 1865.
Nous aimons beaucoup ton lils et nous sommes tous trois très heureux du ramage de jeunesse et de gaieté dont il remplit le dimanche notre nid de hiboux. C'est un vrai collégien, bavard comme une pie, franc comme un moineau, heureux d'être au monde, ayant bien son cage, et pas un jour de plus que son âge, ce qui est à mes yeux un grand point. Nous avons souvent aussi un de nos jeunes cousins des Pyrénées qui fait avec lui le plus plaisant contraste. Celui-là est grave, sombre, taciturne, beaucoup trop mûr, et, à moins de seize ans, en a trente-cinq pour l'aplomb, les idées et le caractère; c'est d'ailleurs un garçon d'une très remarquable intelligence, qui a toujours tenu la tête de ses classes à Tarbes et qui conserve à Sainte-Barbe la même supériorité. Mais il connaît trop sa valeur et il nous impatiente souvent, ma mère surtout, par sa gravité quadragénaire. Rien n'est plus drôle que de voir aux prises ces deux bonshommes, le Pyrénéen et l'Ardennais, le tien se moquant de l'autre avec une audace et une verve auxquelles l'autre ne trouve à opposer que le parfait dédain du grand homme méconnu. L'Ardennais escarmouche, voltige, taquine avec un sans-gêne admirable. Il se pose sur la tête et sur le nez de ce majestueux moutard, comme un moineau procace sur le nez d'une statue de Jupiter, et, sur ce sommet sacré, il commet toutes sortes d'irrévérences qui font frémir ce dieu de marbre. Ma mère prend un
plaisir tout particulier à ces ébats et elle ne cache pas sa préférence pour l'humeur enjouée, originale et bon enfant de ton galopin. Au reste, ces grandes querelles n'empêchent pas ces deux messieurs de se bourrer à outrance et de faire disparaître omelettes, côtelettes, beurre, café et pains de quatre livres avec une émulation honorable. Quant à moi, j'essaie de faire de la morale à Charles quand il m'apporte des places comme celles de l'autre jour : trente-deuxième! Il a toujours de bonnes raisons à me donner; car il est né avocat et même un peu procureur. Il argumente, il combat, il pérore ; il a dans la bouche un grand morceau de la langue du père Duretcste et je crois que le barreau l'attirera plus que les mathématiques. Tant pis pour lui, par le temps qui court! Du reste, à travers son étourderie qui est la seule cause de ses revers en thème et en version, il a de très bons sentiments; il est très affectueux et nous a parlé plusieurs fois de toi et de sa mère en termes tout à fait expansifs qui montrent le fond de l'âme. C'est un brave garçon, intelligent, vif et doux. Voilà ma note de pion sur son cahier de semestre.
Tu sais sans doute que le vieux Dupin est en pleine convalescence : il avait, à la fois, un anthrax, une lluxion de poitrine et une hypertrophie du cœur. Il a tombé ces trois Curiaces, comme on dit à Marseille, et le voilà arpentant le champ de bataille en fredonnant des projets de réquisitoire. Les médecins ne pensent pas qu'il puisse reprendre ses travaux; mais je ne serais pas étonné qu'il leur donnât encore un démenti et que, à i. 26
l'ouverture du Sénat, il fit une charge à fond contre l'Encyclique.
Je ne l'ai pas lue, cette Encyclique; mais je viens de lire la brochure de M. Dupanloup qui est fort bien faite et très juste. La première partie surtout, la partie politique, me parait irréfutable pour tout homme de bonne foi.
Je n'ai vu aucune des pièces nouvelles : ni Roland, ni Maître Guêrin ni les Vieux Garçons. Je fuis le spectacle à cause de mes yeux et de ma tête : dimanche je suis allé au concert de Pasdeloup entendre la symphonie en ut de Beethoven et c'est là, je crois, que j'ai pris la rîiigraine qui finit seulement en ce moment.
9 mars 1805.
Tu as lu cette préface de la Vie de Jules César? C'est un échec complet : des banalités dites d'un ton de prophète. Et cet historien impartial qui, dès la première ligne, vous annonce arrogamment qu'il a un système, un parti pris, et qu'il faudra que l'histoire passe bon gré mal gré par son système ! Et ce point de vue tyrannique qui revient sans cesse, le point de vue napoléonien! Et Jules César qui n'est plus que le comparse du triomphe de Napoléon! Tout cela est faux, mauvais moralement et littérairement. Forcade, dans la Revue des Deux Mondes, a fait un bon article; il est fâcheux que Prévost Paradol soit en Egypte; à la façon dont Is
AulT 186H 40.'J