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Lettres à une amie, 1880-1887

\ Je ne voulais pas donner ces lettres maintenant; je les réservais pour le temps plus ou moins prochain où d'autres achèveraient sans moi la tâche interrompue. Il me faut céder aux affectueuses instances d'amis plus pressés, mieux avertis peut-être.

Après ceux de jeunesse et du milieu de la vie, ces lettres, d'une si confiante intimité, ne sont-elles pas le Mémorandum des dernières heures ?

4 juillet. Dimanche. 1880.

Mademoiselle,

On me dit que je n'aurai pas le bonheur de vous voir aujourd'hui chez mademoiselle C... C'est un regret pour moi, mais je ne veux pas que c'en soit deux ; et voilà pourquoi je me permets de vous écrire. Ne vous donnez pas la peine d'aller demain au Constitutionnel. Vous n'y trouveriez pas mon article. J'ai beaucoup trop monda nisé cette semaine et j'ai perdu mon temps, — ce qui est peutêtre la meilleure manière de l'employer !

Agréez, Mademoiselle, l'expression de mon hommage, et daignez m'excuser auprès de Madame votre mère de ne pas encore être

allé lui offrir un respect que cette semaine, très certainement, j'aurai l'honneur de lui porter.

JULES BARBEY D AUREVILLY

Paris, 18 août 1880.

Mademoiselle,

Mon article sur Rivarol n'a pasparu Lundi, — et je suis allé demander pourquoi au Constitutionnel, non pour moi, mais pour vous qui avez la bonté de tenir à me lire. Ils m'ont répondu par « l'amoncellement de matières » accumulées par le jour de la fête qui avait empêché le journal de paraître, et qu'il faut écouler, — comme ils disent dans leur style charmant !

Mon article est long. Il prend de la place. C'est probablement la raison pour laquelle il n'a pas encore paru ce matin. Quand paraîtra-t-il ? Peut-être demain. Peut-être le rejetteront-ils à Lundi ?... Mais je vous préviens, Mademoiselle. Rien des choses de la publicité ne peut me faire souffrir. Je suis mort à cela, — mort et froidi. Mais je suis impatient pour vous qui me faites l'honneur de me lire et cV espérer mon article, — la seule espèce d'espérance qu'à présent je puisse inspirer !

Pardon de cette mélancolie... D'espérance, moi, j'en ai une joyeuse, c'est de vous voir samedi chez madame Ackermann.

Agréez, Mademoiselle, les sentiments animés de votre respectueux

JULES BARBEY D'AUREVILLY

Mon respect, je vous prie, à Madame votre mère.

Mardi, 24 août 1880.

Mademoiselle,

Vous trouverez sous ce pli la dédicace de mon IIe volume des Œuvres et des Hommes. En la rognant un peu, elle sera de taille avec le format du volume, et votre relieur pourra l'y insérer.

L'homme à qui cette dédicace est adressée a mis la poudre et le feu dans ce cerveau qui a été souvent appelé un cerveau brûlé par les sages, — et qui brûle toujours pour tout ce qui lui plait et ce qu'il aime !

Ce fut mon initiateur aux choses littéraires. Il était du côté philosophique de M. Havet plus que de mon côté à moi ; mais il m'aimait, et peut-être parce que, sur le fond des choses, j'étais très différent de lui.

C'était une tête dont personne, excepté moi, n'a mesuré la circonférence. J'ai fait des articles sur ses livres, — aussi ignorés les uns que les autres. Et je ne m'en plains pas ! J'aime l'obscurité comme les imbéciles aiment la gloire !

Certes ! oui, — vous me verrez avant ce départ qui m'attriste comme tous les départs, et qui m'attriste d'autant plus que, cette année, je vous connais...

JULES BARBEY D'AUREVILLY

J'ai reçu votre rouleau, votre lettre et celle de M. Havet.

N. b. — C'est dans la marge à gauche que votre relieur doit couper, — pour ne pas rogner la signature.

Valognes, Hôtel Grandval-Caligny.

16 septembre 1880.

Oui, Mademoiselle, vous étiez avant moi à Valognes ! Vous avez été la première personne qui m'ait parlé dans cette ville où je ne parle plus guères cà personne, si ce n'est à des revenants, — visibles pour moi seul, — qui y marchent perpétuellement à mes côtés. Je voudrais avoir autant d'âme que vous dans la manière de dire pour vous exprimer combien votre lettre, à laquelle je ne m'attendais pas, m'a fait de plaisir!

C'est même le seul plaisir que j'aie eu depuis mon arrivée. Vous m'avez donné mon unique sensation de vie... Les départs sont tristes, les arrivées encore plus, quand surtout il n'y a personne pour vous recevoir... Or, je suis V isolé. Je ne trouve plus chez

moi que des portraits pour tous vivants. J'ai pu reprendre, en pensant à vous, Mademoiselle, et à cette bonne lettre que je tenais dans ma main, mes longues enfilées dans mes grands appartements solitaires. Cela m'a fait du bien d'avoir quelque chose de vous... Je sortais du soleil, beau jusqu'à mon départ, à Paris, et j'entrais sous la nuée, éternelle en Normandie, dans ce pays fatal aux âmes profondes, car il augmente leur tristesse. Cette nuée n'a pas cessé de nous envoyer des pluies furieuses, en les accompagnant de ces vents d'ouest qui ont gémi sur mon berceau.

Oh ! que le son du cor est triste au fond des bois !

a dit de Vigny. Il n'avait pas entendu cette flûte douloureuse du vent de l'ouest , en Normandie, qui semble l'âme des trépassés sur les toits !

Moi, je l'entends toutes les nuits. Aussi suis-je d'une humeur massacrante. Je ne me sens vraiment pas digne aujourd'hui de vous

écrire. Je voudrais vous envoyer de l'azur et je n'en ai ni dans le cœur ni sur la tête. Je n'ai que le regret, mais très senti, de n'être pas avec vous dans la chambre de mademoiselle G..., ou encore chez madame Ackermann, ce brave homme de génie ! Vous les verrez probablement Samedi et Dimanche, toutes les deux. Parlez-leur de moi, je vous prie, ainsi qu'à Madame votre mère. Parlez-leur de moi, — mais vous, pensez à moi, Mademoiselle, et quand vous aurez une minute, donnez-la moi pour nos Dimanches perdus ! Pvespectueusement à vous,

JULES BARBEY D'AUREVILLY

29 décembre 1880.

Mademoiselle, Pardonnez-moi. Ma vie est un tourbillon.

Je suis arrivé chez ces dames E... deux secondes après vous, et c'est surtout pour vous que j'y venais...

Mais Dimanche, quoiqu'il m'arrive de tuiles sur la tête, je dînerai chez les Coppée avec tout ce qu'il y a de L... au monde et celle qui fut Sarah.

Je serai là jusqu'à dix heures et demie. Ne vous y verrai-je point, Mademoiselle ? J'ose l'espérer. Vous êtes si aimable pour moi que je n'ai plus honte d'être un fat.

Je mets ce bel ouvrage, que vous avez fait là, à vos pieds.

JULES BARBEY d'âUREVILLY.

Mon respect à Madame votre mère.

IOOI

26 janvier 1881.

Mademoiselle,

Enfin ce diabolique portrait de l'auteur des Diaboliques est terminé, d'hier soir au jour mourant.

Je suis rentré chez moi, et me voilà à vous écrire pour vous remercier de cette éloquente lettre qui m'empêche de travailler, car je reste à rêver après l'avoir lue, et je rêve : Est-ce que je ne rêve pas ? Vous êtes la première qui m'ait dit tout ce que vous me dites. J'ai refait votre nom. Je vous ai appelée Mademoiselle Louise. Je pourrais vous appeler Mademoiselle Magloire, car

vous l'êtes, et à toutes les gloires, je crois que je préférerais celle-là !

Vous verrai-je Dimanche soir? Qui sait ?

Votre

JULES BARBEY d'.VUREVILLY.

Mon respect à Madame votre mère.

Paris, 21 février. Lundi.

Mademoiselle,

Je ne sais pas si vous êtes venue hier à YHôtel Coppée.

Mes amphytrions du Dimanche n'y dînaient pas, — et c'est pour cela que je vous écris.

J'aurais voulu vous remettre moi-même ce que je vous envoie sous ce pli.

C'est mon portrait, Mademoiselle, dans ma limousine de charretier du Cotentin, — vocation manquée ! — Je l'ai retrouvé avec un autre, — celui de mes vingt ans, sur papier de Chine, — trop grand pour que je puisse vous l'envoyer par la poste.

Au moins, si ma diable de vie m'empêche d'aller jusqu'à vous, que mon image y aille ! Malheureusement, elle ne vous dira pas ce que je vous dirais, mais vous l'entendrez tout de même, n'est-ce pas ?

A vos pieds, mais trop loin.

JULES BARBEY d'âUREVILLY.

Les horreurs de Bordeaux et l'Irlande ont empêché de paraître mon article de semaine, annoncé deux fois, et qui sera publié demain. L'article de théâtre, lui, est incommutable, et il a paru ce matin, mais l'article de demain doit plaire à toute femme qui a le cœur noble, et je l'ai écrit en pensant à vous.

Faites-moi la faveur de m'accuser réception de ceci.

23 février 1881.

Mademoiselle,

Puisque c'est une fête pour vous que mon écriture, en voici !

Je veux vous rappeler que notre souper, le Mardi gras, chez ces dames É..., est pour 8 heures du soir, afin de n'avoir plus à manger passé minuit, à cause du Mercredi des cendres.

Vous ne croyez pas au Mercredi des cendres, vous, tête trop forte, mais nous y croyons, nous ! Je suis bien payé pour y croire puisque j'en ai plein le cœur, — un cœur qui, je le crains bien, ne reverra plus de flamme...

Je n'ai pas besoin d'insister, n'est-ce pas ? Vous serez près de moi, à cette agape, —

chrétienne ou non, — mais heureuse pour moi si elle l'est pour vous.

Votre

JULES BARBEY d'àUREVILLY.

Mon article a paru ce matin dans le Triboulet.

Lisez le Gaulois d'aujourd'hui. Il y a une lettre de moi.

Juin 1881.

Je suis sur le pont de mon vaisseau et je ne peux en descendre pour m'embarquer avec vous (1).

Votre j. b. d'à.

(1) Pour Maisons-Laffitte.

8 juin 1881. Mercredi, 7 heures du matin.

Mademoiselle,

Voulez-vous écrire, de suite, à madame K..., et lui demander de remettre notre dîner de Jeudi au lendemain Vendredi ?

Qu'elle vous réponde immédiatement, par télégramme, si c'est possible et sans la moindre contrariété pour elle, et j'insiste sur ce mot-là. Pour peu qu'elle ait la plus petite raison de tenir à Jeudi, nous irions Jeudi. Elle, avant tout, et ses convenances ! Mais si elle pouvait et coulait remettre le dîner projeté à Vendredi, cela m'arrangerait, et je vous dirai pourquoi, Mademoiselle, ce soir, chez mademoiselle É..., où je vous attendrai avec la réponse de madame K

En hâte et respectueusement à vous.

JULES BARBEY D'AUREVILLY

27 juin 1881, 8 heures du matin. Lundi.

Mademoiselle,

Étonnez- vous ! — une lettre ! un bout de papier griffonné par moi !

Il y a, à la quatrième colonne de mon feuilleton au Triboulet (ligne 23), une faute énorme qui m'a fait bondir de colère ce matin !

Au lieu du mot sphère qui devrait y être, les chiens ont mis suaire.

Jugez de l'effet !

Connaissez-vous pour un violent le supplice de la colère vaine ? Tenez, j'en écris de travers !...

Ce n'est pas la colère qui est le supplice, c'est le sentiment qu'ELLE est vaine.

Il ne faut pas se fâcher contre les choses,

disait Turgot, cela ne leur fait rien du tout. Turgot est un sot. C'est justement pour cela que je me fâche. Si cela leur faisait quelque chose, je ne me fâcherais pas. Je m'en vengerais sans me fâcher.

Mademoiselle, vous envoyez à quelques personnes, je crois, mes articles. Corrigez de votre main, je vous supplie, la monstrueuse bêtise de mon article de ce matin.

Vous savez que je dis toujours que je dois mourir d'une faute d'impression.

Puisque je ne suis pas mort de celle-là, je n'en mourrai donc pas !

Votre

JULES BARBEY D'AUREVILLY

Mon respect à Madame votre mère.

A demain !

Vous êtes trop... comment dire? trop bonne... Je suis très bien. Avec vous, j'aurais fait la campagne de Russie.

Mon état de santé égale, en vigueur, ma reconnaissance.

En hâte, — et à vous sans hâte, pour toujours.

J. BARBEY D'AUREVILLY

2 septembre 1881. Vendredi, 1 heure.

Mademoiselle,

Les Rois portent le deuil en violet. Je n'irai pas chez vous aujourd'hui à quatre heures,

et voilà mon deuil ! Je dîne chez la comtesse de V..., ce soir, avec mon ami (intellectuel) le marquis d'Ivry, et j'ai une de ces toilettes à faire dignes de l'horrible superficialité de cette nature frivole qui désespérait mon frère l'abbé !

Tous ces dérangements de départ dérangent tout. La Paqueta partie est pour nous un événement néfaste. L'É..., qui m'est une épine sera-t-elle là, Dimanche ? Valadon est à Etretat. Où se joindre?... Dimanche, je finirai trop tard mon feuilleton pour pouvoir aller vous demander à dîner. Ah ! les départs ! et le mien que j'abhorre, par-dessus le marché !!!

Avez-vous reçu des nouvelles de cette fille légère qui mélancolise la veille des départs et qui danse de la joie de s'en aller le lendemain ?... Si elle est là, Dimanche soir, vous }r serez, n'est-ce pas ? Si elle n'y est pas, avertissez-moi, car je ne connais rien de plus impertinemment triste (pie des volets fermés.

L'indifférence, c'est un volet fermé. . . Tiens ! c'est une définition!...

Les miens seront toujours ouverts pour vous, Mademoiselle.

Votre respectueux

JULES BARBEY d'aUF.EVILLY.

Mettez mon respect aux pieds de Madame votre mère. J'aimerais mieux y mettre mon moi.

Paris. Jeudi, 26 janvier 1882.

Mademoiselle,

Voilà cette fameuse adresse, qui était restée (as it is) toute timbrée dans mon tiroir pour vous écrire, et qui me faisait penser à vous toutes les fois que j'ouvrais mon tiroir. Image de mon néant épistolaire ! Je l'utilise, ce matin.

J'ai vu Lemerre, hier. Ce malheureux homme heureux qui perd tout, même la tête, — ce qui ne serait rien, — a perdu Y Amour Impossible, qui deviendrait impossible si vous ne l'aviez pas. J'ai compté sur le vôtre, puisque je n'en ai jamais eu un seul exemplaire, — élégant dédain pour mesdemoiselles mes

œuvres ! Seulement ne donnez le vôtre à Lemerre qu'à la veille d'imprimer, sans cela il le perdrait encore, et chauffez-le de votre chaude parole pour le faire immédiatement s'exécuter.

Je vous écris cela aujourd'hui, parce que demain, chez vous, nous aurons la Clara Mowbray , aux yeux fous, si elle ne les a pas laissés dans sa vilaine Angleterre. Que ceci soit un mémorandum. A demain, chez vous ; mais pourquoi ne seriez-vous pas ce soir chez les É... Ladies ?... J'y serai, à coup sûr, par haine de la noire solitude. Elle est noire, comme mon âme entre ces deux morts, madame Le Breton et Triboulet.

Faithfully yours.

JULES BARBEY D'AUREVILLY

Le Prêtre marié va fort bien, à ce qu'il parait.

Nota bene. — Ne pas oublier de m'envoyer pour six francs de briquettes, if you please, miss.

Mardi, 14 février 1882.

Mademoiselle,

Etonnez-vous ! C'est moi, le haïsseur de lettres ! Je vous écris et vous recevrez avec ce mot un Constitutionnel, dont j'ai relevé et corrigé les fautes d'impression pour que vous les corrigiez aussi sur les journaux que vous donnez à vos amis.

Quand vous verrai-je ?... Il serait bien aimable à vous de venir demain soir chez mademoiselle Constance. J'y serai et nous pourrions causer de tous ceux que nous n'aurions pas avec nous.

Votre très profondément attaché, Mademoiselle,

JULES BARBEY d'àUREVILLY.

8 mai 1882.

Mémorandum sur le dos d'une carte ; autorisé par vous, Mademoiselle.

Bustifté par madame A. H... toute la journée d'hier. — Ce soir allé chez vous pour me débustifier. Mais vous faisiez la mondaine, et va te faire buste! J'y retourne aujourd'hui.

— Etais hier avec miss G... et miss E... à votre porte... fermée! — Sommes repartis... furieux !

Demain, sans buste ! Le mien (le vivant) sera demain chez YÉ...charming à 4 heures.

— Me chante que vous y serez ! — Comme vous êtes dans mon buste, — celui-là !.. — Si ma chanson intérieure n'est pas menteuse, apportez-moi trois choses dont j'ai besoin :

— mes Diaboliques, — le Mémorandum, —

et mon Salon. N'ai plus d'espace pour vous dire pourquoi, mais c'est indispensable et pressé.

XVÎI

Je ne peux répondre à vos deux questions. Je me suis mis à la disposition de madame H..., et c'est sa réponse qui fixera le dîner chez Miss couche de bonne heure. A ce soir.

23 mai 1882. — Au reçu du Prêtre marié.

Merci ! Merci ! et remerci !

Madame H... part Jeudi matin. Il faudrait

donc qu'elle eût mon livre demain dans la journée.

Passez chez vos amies de la rue Oudinot, et faites-le moi demander. — Bien entendu, si pareille course ne vous gêne pas.

Je trouverais bien bon d'aller ce soir dîner chez vous, à l'heure de ce damné twilight qui est mon heure fatale, à moi, dans ma solitude. Mais j'ai la chaîne de mon article au cou. Je suis donc condamné à me manger le cœur et l'esprit, ce soir, et dîner avec cela. Un dîner du diable, sans conversation !

— A propos, je vous ai envoyé ce matin le Gil Blas, où l'on me félicite de la mienne. C'est d'une femme, — à deux ou trois traits exceplés, qui sont trop virils pour me faire l'effet d'être d'une femme. C'est plus aimable que bien écrit.

J'ignore le nom de la Dame, et, au GilBlas, on n'a pas voulu me le dire. Serait-ce de la Signora Dumont, chez qui j'ai bavardé, l'autre jour, comme trente-six pies ? Tel qu'il est, du reste, l'article me plaît, parce qu'on

n'y parle pas de ma littérature, mais de ma très frivole person nette.

Mademoiselle, à vous.

En hâte.

J. BARBEY D'AUREVILLY

Je voudrais que vous dissiez à Hirou (pour les deux autres livres) de les doubler, en dedans, avec de la soie, au lieu de papier.

De la soie de la même couleur que la reliure.

Pardon encore de cette peine-là !

Jules Barbey a" Aurevilly qui croyait pouvoir venir, offre ses regrets à mademoiselle L... R...

Il monte, pour l'heure, à cru, l'hippogriffe

d'un article diablement difficile à monter ; mais ce soir ! qu'elle vienne ce soir chez mademoiselle C... ! Il y a si longtemps qu'il ne Ta vue ! et il meurt de cette nostalgie.

15 juin. Jeudi 1882.

Vous n'avez donc pas l'originalité d'être vraie, — ce qui pour une femme est une forte originalité? Vous me donnez vis-à-vis de vous le rôle d'Agrippine devant Néron :

C'est moi qui peux me plaindra et c est moi qu'on accuse !

C'est moi qui n'écris pas ; mais c'est vous, qui écrivez à Vunivers, qui n'écrivez pas. à moi, qui publie ce diable de feuilleton, et qui ne vous vois pas, parce que je dois le

finir, — ce qui me fait sauter un saut de loup (savez-vous ce que c'est qu'un saut de loup?...) tous les soirs!

Je serai en conclave jusqu'au milieu de la semaine prochaine, comme si je faisais un Pape. Dites-le à madame Coignet, que je me permets d'adorer à' amitié parce qu'avec elle tout autre sentiment est mis à la porte, mais, mon feuilleton achevé, je dînerai chez elle tous les jours qu'elle me fera l'honneur de le désirer.

Avec Russe ou sans Russe !

Pas une visite auxÉ... qui crient, — comme vous criez ! C'est joli.

Adieu. J'ai dit.

Remarquez que vous ne trouverez pas dans cette lettre un seul « Mademoiselle ». Ce qui est une tendresse que vous ne méritez pas !

JULES BARBEY d' AUREVILLY.

Mademoiselle,

Je ne peux. Le cahier est dans les mains de Georges L... Je le lui demanderai.

Demain, je dîne aux Ambassadeurs.

Venez donc de bonne heure (3 à 4) chez missÉ... Sivetness, et apportez-moi Y Ensorcelée Citronette.

Yours

Saint-Sauveur.

Dimanche 8 octobre 1882.

Mademoiselle, Je suis à Saint- Sauveur. — Y reçois votre télégramme. — Merci. — Demain à Valo-

gnes, d'où je vous écrirai. Ai reçu les parfumeries. J'ai échappé sain et sauf à cette nuit de Moscou.

Très bien portant. A vous.

Écris avec une plume en fer. Un supplice ! Il y a des oies ici, mais sans plumes.

Valognes.

[11 octobre 1882]. Mercredi.

(En hâte).

Chère Mademoiselle Louise,

J'ai reçu toutes vos lettres, — toutes, — et je suis touché d'intéresser quelqu'un autant que vous, moi qui ne m'intéresse plus à moimême. . . Je vous ai envoyé mes deux mots

de Saint-Sauveur, et le lendemain je suis revenu à Valognes, la ville de mes premiers songes et de mes derniers rêves, par un soleil d'automne, beau comme tout ce qui va mourir !

Il paraît que YHistoire sans nom va bien à Paris. Outre les journaux et vos lettres, j'ai des lettres dans lesquelles on sent le frémissement du succès, et de gens qui ne m'écrivent jamais. Par exemple, ce matin, de madame Pasca. — Elle est enthousiaste,' ditelle, de ma chose, et voudrait mêla voir mettre à la scène. Vous reconnaissez la comédienne pour qui le drame est tout, quand pour moi ce n'est rien. Elle aura flairé un rôle de mère qui peut la tenter, — mais c'est là l'illusion de la difficulté à vaincre, car, à la" scène, il faut, avant tout, des caractères en dehors, et s'il y en a un qui porte en dedans, c'est celui de cette mère antisentimentale et concentrée. . .

Je ne vous dis rien des articles des journaux. Vous les avez bien jugés. Même dans celui

de X... où il y a de la chaleur de cœur, il y a des gaucheries. Il y a des manques de tact dans la tendresse. Quant aux bourdes qu'il raconte, à la fin de son article, — c'est toujours la même chose, — le mensonge qui s'attache à moi, comme le lierre au mur; le mensonge, même bienveillant ! Je n'ai jamais connu Flaubert. Je n'ai pas fait la sortie contre la Lucrèce Borgia de Hugo, et je n'ai parlé de Mameloucks que dans ma critique des Misérables. Ai-je besoin de vous dire cela, à vous ? Mais voilà comme on déplace tout! Qui donc me désentortillera de ce manteau de mensonges à travers lequel on me voit toujours?

Si je n'étais pas maintenant l'endurci de la vie, le Bronzino du mépris qui aimerait mieux l'obscurité que tout, si j'étais sensible au succès qui m'eût ravi plus tôt, comme cela me gâterait mon succès, — qui est le premier !

N'en parlons plus!... c'est déjà trop.

Vous avez envoyé à la Zibeline et à toutes les adresses que je vous ai laissées ?... Vous

x8 LETTRES A UNE AMIE

me l'avez dit, mais a}-ez pitié de votre anxious, — anxious vous-même ! — redites-le moi encore. C'est de mon article du GilBlas que je parle. — Je me donne des déhanchements d'esprit pour savoir à quoi accrocher cette lettre sur Nodier, qui vraiment n'est pas trop mal, mais qui n'a aucune raison d'être, dans l'oubli que fait de Nodier le journalisme contemporain. Je me désarticule pour trouver un clou auquel pendre la chose, mais du Diable ! je n'en trouve pas. . .

Mademoiselle ma chargée d'affaires, voulez-vous vous charger de dire à Lemerre que s'il réimprime les Diaboliques, je veux faire une préface (à la Beaumarchais), et cela non pas seulement pour faire claquer mon fouet de roulier normand sur le dos des imbécilles et des pervers qui m'ont persécuté, mais dans l'intérêt de l'avenir et des éventualités, si nous en avons contre nous. Je veux faire pour moi avant le procès, si nous devions en avoir un, ce que j'ai fait pour Baudelaire, après le sien.

Puis rappelez à Lemerre (toujours!) la Bague et Y Amour impossible ; qu'il les publie donc puisque nous avons un succès ! Qu'il le fasse rayonner, ce succès, rétrospectivement, sur tout le paquet de mes œuvres, si lourd à enlever !

Adieu et merci. Mon respect, trempé de tendresse, à Madame votre mère. A vous, tout moi !

Je voudrais bien au moins trois à quatre exemplaires de la seconde édition de YHistoire sans nom. Je m'en servirais ici.

Un hameçon !

J'introduis ceci dans ma lettre :

Que demain soir L... aille corriger une lettre que je viens d'écrire à M. Guérin du Gil Blas. (Important.)

13 octobre 1882.

Dans ma main et debout !

Vous êtes un peu prompte à m'accuser... Je ne réponds pas du retard des trains, — mais, à présent, vous avez dû recevoir mes quatbe pages de lettre (??).

Ne m'envoyez plus, Mademoiselle, ce que ces exécrables journaux disent de moi, en bien ou en mal. Je les méprise, mais ils m'agacent, et je ne veux pas leur faire l'honneur d'un agacement.

Vous êtes l'amitié, — et moi, je suis l'amitié et la reconnaissance.

Hôtel Grandval-Caligny,

A Valognes. Le 16.

Vous m'écrivez tous les jours, vous ne savez pas combien cela me plaît... Je vous sens, comme cela, dans ma vie, et voilà la gloire de l'intimité !

Mademoiselle ma chargée d'affaires, il faut aller chez Rouvevre, le plus tôt possible. Vous lui direz de ma part que j'ai ses épreuves des Memoranda, etquejeleslui renverrai par vous. Je n'ai pas, ici, le volume de Trebutien pour vérifier la fidélité du texte, mais qu'il me fasse crédit de quelques jours, et à la fin du mois je serai à Paris, et je vérifierai.

Faites-vous montrer la vignette qu'il veut mettre en tête. Elle ne plaît pas au tact si

fin de L..., et, pour moi, c'est une autorité. S'il déplaît au vôtre, Mademoiselle, il faudra changer le projet. Moi, je suis un Barbare, et puis je me fiche de mes livres!... Qu'il m'attende, et, en attendant qu'il modifie et prenne de vos conseils.

J'ai les épreuves des Ridicules du Temps. Et c'est aussi par vous que je les renverrai à Rouveyre. Ils m'ont fait un effet comme si j'avais été un autre que moi. Je me suis (l'oserai-je vous le dire?) presque surpris à admirer la verve terrible de cela.

Ah ! les imbécilles, les envieux, les lâches, qui m'ont tant donné du couteau dans le dos, vont trouver enfin la mâchoire d'âne dans la main de Samson, pour casser les leurs !

Je ne suis pas sans trouble. J'ai envoyé un télégramme à L... pour qu'il allât corriger ma lettre au Gil Blas sur Mons de Pontmartin, un des plus lâches coustelliers de mon dos. C'est aujourd'hui que la chose a dû paraître... Jusqu'à ce soir, à l'heure où le Gil Blas arrive ici, j'aurai cette peur (qui est ma

fièvre) des fautes d'impression. J'avais écrit cette lettre, tout d'abord, avec trop de colère, et je l'avais redemandée à Guérin pour y mettre tout le calme et la froideur du mépris. L... aura-t-il bien vu à travers mes ratures et aura-t-il bien corrigé?...

Banville m'a vengé (sans me nommer), avec beaucoup de goût et de délicatesse (dans le Cil Blas de Samedi ou de Dimanche, je crois), des polissons qui parlent de ma culotte, en haine jalouse de ma littérature.

Et s'ils en parlaient spirituellement ! mais ils n'ont pas plus d'esprit que des garçons tailleurs qui ne savent pas même leur métier !

Laissons là tout cet horrible égotisme d'auteur. J'aime mieux vous dire mon veuvage de vos Vendredis. Faites faire le tour de mes regrets à toutes vos visiteuses, et dites-leur avec quel plaisir je les retrouverai. Madame Ackermann, le grand poète, me rend fier de l'intéresser. Quant à madame Goignet, — cette amitié, sortie de Y horreur, comme l'amour

ensort quelquefois, — je n'ai besoin de luirien dire, à cette virile ! Je suis sûr qu'elle croit en moi comme moi en elle, quoique nous ne soyons pas de la même pensée générale tous les deux.

Et à vous, Mademoiselle, et à Madame votre mère, tout ce que je suis.

J. BARBEY D* AUREVILLY

E... de retour! mort des Epines !

22 octobre 1882.

Deux mots seulement aujourd'hui.

Vos lettres ici, c'est ma vie de Paris, avec vous, — transposée. Merci.

Je viens d'écrire à Rouveyre pour qu'il

vous écoute et qu'il prenne de vos impressions pour sa vignette. Moins de vie parisienne, plus de sérieux. Moins de frivolité.

Qu'il m'attende, d'ailleurs. Bourget n'est pas à Paris, et lui seul peut me venger dans son introduction de ceux qui me blessent, même en me caressant.

On a déshonoré ma lettre au Gil Blas par une affreuse faute d'impression. J'ai envoyé un Erratum qui doit paraître CE SOIR.

Envoyez-moi les trois lettres et les trois

errata.

Valogues, 23 octobre 1882.

Je viens de suivre votre conseil. J'ai écrit à Sarcey pour le remercier de sa conférence, et ma lettre part avec la vôtre (celle-ci). Je

dis à Sarcey qu'une main amie remettra chez lui (ou à lui) le Chevalier Des Touches. Remarquez, Mademoiselle, que j'ai écrit une main amie, ce qui n'est pas du tout comme si j'écrivais : une amie à moi, ce qui ne nomme personne et ne vous oblige pas à pousser le dévouement jusqu'à aller chez Sarcey, ce que je croirais peu convenable...

Demandez à Madame votre mère, qui est mon dictionnaire des convenances et que je consulte quand je cherche un mot et que je suis embarrassé.

Il n'y a pas de dédicace à mettre sur le volume. La lettre que j'écris à Sarcey est une suffisante dédicace.

Ils n'ont pas mis mon erratum au GilDlas, et il est trop tard pour qu'ils le mettent maintenant. Il faut que je subisse le martyre des fautes d'impression à propos de tout ce que je fais imprimer ! C'est une destinée. Tenez! dans la troisième édition qu'ils m'ont envoyée de Y Histoire sans nom, ils ont bien corrigé la seule faute qu'il y avait dans la

première, mais ils en ont fait deux autres, grosses comme des montagnes.

A la page 35, ils ont campé: refouler pour recouler, ce qui est un monstrueux contre-sens. Et à la page 218, autre contre-sens. Ils ont mis : Il ne V avait pas souillée et flétrie, au lieu du contraire précisément : Il ne l'avait que souillée et flétrie...

Et puis Lemerre me parlera de la supériorité de ses correcteurs !!! Il m'a envoyé un commencement de Diaboliques, en me priant de ne pas corriger pour aller plus c^cJeveuximpérieusement corriger! Il prend bien son temps pour me demander cela. Ils ne savent pas même corriger sur un texte imprimé, et ils font des fautes dans une édition qui n'étaient pas dans la première. Tonnez donc un peu chez Lemerre, en leur reprochant cela.

J'espère que vous (vous !) vous m'aurez nettoyé de ces saloperies dans les exemplaires que vous avez donnés aux amis dont vous me parlez.

Ali ! donc, Bourget est à Paris !! Enfin !! Il a promis à Rouveyre son introduction pour le 10 du mois prochain. A cette époque-là, je serai à Paris et je verrai cette introduction; car il faut que je la voie ! Lui, qui est ma fleur des pois, ne fera pas les gaucheries des autres et laissera tranquille tout ce qui n'est pas de la Littérature et de la Critique. Mais j'y veux pourtant veiller (1)... Quand un

(1) Il y veilla. Le premier texte de cette introduction lui fut communiqué. Avec mille précautions amicales, il indiqua les remaniements souhaitables :

« Mon cher Paul,

« Voilà votre introduction ! Je l'ai bàtonnée — sabrée — effacée partout où ma personne physique apparaissait et m'offusquait. C'était bon pour les maroufles de ce temps-ci, — mais parfaitement indigne de moi et... de vous.

« Laissons ces sornettes offensantes aux petits journaux. Vous l'avez compris. Vous n'avez pas fait de résistance quand je vous ai dit de supprimer tout cela. 11 faudra donc trouver une autre entrée en matière, mais vous la trouverez seulement avec le point que je vous ai signalé des résonances de ma vie (restée secrète mais entrevue par les sagaces qui me connaissent) et que vous devez ajouter à ce que vous dites de mon talent, qui est une bataille contre ma chienne de destinée, et la vengeance de mes rêves. La chose demandera peut-être une refonte plus qu'une retouche.

« Je vous la conseillerais. Faites comme Michelet. dont c'é-

ami et un homme distingué d'esprit et de mœurs comme X... a pu s'y méprendre et croire m'être agréable en remuant, une dix-

tait la méthode. Récrivez votre introduction de la première ligne à la dernière, et vous verrez comme ce repétrissage pour une nouvelle copie donnera d'unité et de force à ce que vous ferez. J'ai ajouté à votre idée, que je trouve très bonne, pour expliquer mon genre de talent, une autre idée que je crois nécessaire, mais il ne faut pas faire de mon idée une rallonge à la vôtre ; il faut les fondre toutes les deux avec l'art qui donne l'harmonieuse réalité de la vie. N'est-ce pas la réalité, toute la réalité de ma vie et de mes procédés intellectuels que vous voulez pénétrer et exposer?...

« Maintenant, autre chose. Une petite observation à propos d'un petit oubli. Mon livre ne s'appelle pas Mémorandum. Il s'appelle Memoranda.

« Il y en a deux. Vous n'avez parlé que d'un seul. Après Caen, il y a Pori-Vendres ; après l'Ouest, le Midi. C'est la même manière de penser en courant et d'écrire à bâtons rompus. Il me semble que vous devez signaler à son tour ce second mémorandum, qui n'a été écrit que pour moi.

« Je n'insiste pas sur ce point et vous pouvez n'y pas insister, mais un mot serait bon à dire. Ne dire qu'un mot, mais il faut qu'il soit dit.

« Je vous écris sans relire, mais vous verrez derrière ces quelques lignes hâtées ce que je n'ai pas le temps d'y mettre, mais ce que vous aurez l'esprit d'y voir. « Votre ami,

M. Bourget ne se froissa pas, et récrivit sa préface.

millième fois, les vieilles pretintailles des journaux sur ma personne, je suis en droit de tout redouter. L'article de X. . . a des choses charmantes dont je suis touché, mais, en somme, il a été plus agréable et plus profitable à mon éditeur qu'à moi.

Mademoiselle, vous pouvez aller, vous et L..., chez Rouveyre. Il prendra de vos impressions et il va modifier son frontispice. Je lui ai dit que, tous les deux, vous aviez plus de goût que moi, et vous le trouverez très souple à vos conseils...

J'ai écrit hier à Banville. Nonobstant ce que je viens de vous dire de X... je lui écrirai aussi demain pour Le remercier de la partie littéraire et intime de son article. Quant au Figaro, mon article était donné au Gil Btas quand a paru l'article de X..., mais il n'aurait pas été donné que je l'aurais donné tout de même. Un jour viendra où j'en dirai bien d'autres sur Villemessant !

Je vous écris comme vous savez, — debout, — ganté et dans ma main ; prêt à partir

pour Cherbourg. Quel hachis de petites choses bêtes que cette letlre ? Nous avons ici des temps diluviens, coupés par des soleils fantasques et des arc-en-ciels absolument menteurs ! La Normandie, cette capricieuse adorée, n'a rien qui me rappelle, en ce moment, la joue rose dont j'ai la nostalgie... et elle semble aussi folle que le regard de Clara Mowbray, mais j'aime ce regard !

Adieu, vous dont les lettres sont ma vie, pour l'heure. Vous êtes aussi prompte à écrire des lettres qu'à monter sur les omnibus !

27 octobre.

Ecrit devant le bouquet de violettes reçu ce matin.

Miss R..., j'ai écrit hier à Lemerre et ce matin je lui envoie mes deux paquets des Diaboliques, jusqu'à la page 96. Je lui dis que c'est vous qui passerez votre regard pardessus les nôtres sur ces épreuves, et que c'est vous qui donnerez le bon à tirer.

Revenu de Cherbourg et du château de Tourlaville. Impression inouïe ! Ah! les lacs du lakiste Bourget sont vaincus! Le château digne d'Edgar Poe ! avec cette histoire dont je veux faire un poème.

Ai-je la place de mettre un cœur ici ?...

Qui vous a dit que j'avais écrit à Marthe B...? C'est faux.

29 octobre.

J'écris ces deux mots chez R...

On travaille pour votre album.

Ce n'est donc pas vous qui m'avez envoyé de Paris un magnifique bouquet de violettes ?...

— Ce matin, un article sur moi de Trianon dans le Constitutionnel. Envoyez-moi trois à quatre numéros de cet article. Toute la première partie de l'article est bien ; seulement l'analyse du livre est tronquée.

Je n'ai pas le temps d'écrire davantage. A demain, chère Mademoiselle, à demain !

30 octobre.

Mademoiselle,

Voici mon avant-dernière lettre, mais je la mesure à la taille de la vôtre, reçue ce matin.

N'est-ce pas que c'est une bonne chose que les lettres courtes ?... Il n'y a de supérieures que les lettres qu'on n'écrit pas...

Toujours le même temps ici, — la pluie, et un ciel dans lequel on peut se laver les mains. Ce qu'on ne lave pas, c'est la noirceur de son âme...

Un pareil temps me servira à m'arracher plus facilement ces racines qui font de moi l'huître de tous les rochers. Il pleut du spleen, — du spleen qui détache et fait décamper.

Vous aurez encore de moi Jeudi matin une chifFonnette de papier qui vous dira :

A ce soir ! Pour le coup, to be sure !

Yours

3 novembre 1882.

Ma très chère demoiselle Louise,

Demandez à ma portière si on a réparé ma cheminée et si je pourrai y trouver du feu, en arrivant ?...

Je vais arriver. Le jour sera probablement jeudi. (Dans tous les cas, vous serez prévenue par une lettre.)

Que trouverai-je chez vous Vendredi ?... La fille à qui je ne plais pas et qui me plaît, — la Clara Mowbray, n'y sera pas.

Toujours ici de la pluie et du vent, — mais dominés par le délicieux violon d'Armand R... Je me baigne dans la musique, la solitude et la mélancolie, et du fond de cela, je pense à vous.

7 novembre.

Désappointement î Une circonstance, à visage de femme, retarde mon départ jusqu'à Lundi.

Qu1endit Mademoiselle É...?Elle se connaît en absences. Quant à vous, Miss Louise, vous êtes une optimiste, et vous trouverez pour que ce soit mieux comme ça de n'arriver que Lundi.

Ah ! je voudrais vous faire bouillir d'impatience, toutes, en m 'attendant ; mais je ne crois pas à vos impatiences, excepté peut-être aux vôtres, à vous !

12 novembre. Valognes. Jeudi.

En hâte.

Mademoiselle, — j'ai reçu votre lettre indignée de ce matin. Je n'ai plus de cartes sur lesquelles je puisse vous écrire mes fet fas. De papier à lettres (au Never more) non plus, et, par parenthèse, dites à Georges L... d'aller chez Picard et de m'en commander une ramette pour mon retour.

Je vous mettrai la seconde épreuve des Diaboliques à la poste, demain.

Que si, par hasard, ils faisaient une nouvelle édition de Y Histoire sans wom, je viens d'y découvrir une nouvelle faute (dans la dernière). A la page 208, ils ont mis « ses belles dents jaunes qu'il montra. » Triples brutes ! C'est : « ses belles dents JEUNES »

qu'il fallait ! Vous avez'fait déjà des errata à leur volume, je vous en supplie, continuez ! Que je n'aie pas le crève-cœur de voir leurs bêtises déshonorer les éditions qui vont suivre, s'il y en a encore qui doivent venir.

J'ai toujours le projet de partir Lundi matin. J'ai passé tout le temps de ce voyage sous une pluie et un vent qui ont leur beauté, mais la beauté la plus triste, même pour moi, canard sauvage de l'Ouest, l'enfant des ciels gris et des rivières glauques ! J'en ai assez de l'ivresse amère du passé, dans ce chien de pays trop aimé ! et je m'en retournerai avec bonheur vers vous, quoique j'aie, malgré tout, de la peine à arracher mes racines d'ici, — ces racines que je jette partout, et qui poussent en quelques jours avec une fureur incompréhensible. Quand je quitte un pays, il semble que j'en emporte la terre avec moi, tant j'ai peine à m'en détacher !

Voilà pourquoi je ne voyage pas ; à chaque départ, je serais déchiré!

Votre sombre, — > je le suis horriblement.

Poignée de main à L... — et à Bourget, le voyageur et le lakiste, dites-lui que j'ai lu ses Lacs. Très content. Mais j'aime mieux les deux siens en vers qu'il aurait aussi bien faits rue de Monsieur qu'en Angleterre, ce qui prouve pour ma théorie du rester là.

Tête de poète n'a besoin de rien. A elle seule, elle est l'univers, et même elle est bien mieux. ..

Son déjeuner de chez Besse a donc toujours raison contre lui.

Il y a, en ce moment, un petit bout de rayon jaune sur la tenture jaune de cet appartement que je pourrais appeler le palais du Souci et dont je suis le Lara. Depuis que je suis ici, c'est la première fois que je vois quelque chose qui ressemble à du soleil.

4 novembre. A Valognes. Dimanche.

Ce n'est pas pour demain encore !

Je désespérerais l'Espérance ! C'est Mardi ou Mercredi soir que j'arriverai, mais, Mademoiselle, vous serez prévenue. Le matin vous recevrez une lettre qui vous dira que j'arrive le soir. Soyez sàre de cela !

Je vous dirai à Paris ce qui me retient ici. Ce n'est plus un sentiment, c'est une affaire de notaire, — une affaire en retard. Ici, ils ont la lenteur de leurs bœufs !

J'ai eu hier, jour Saint-Martin, un temps délicieux qui m'a fait errer dans cette ville d'apparitions du passé ... Mais aujourd'hui, temps de pluie grise et continue. Le Valognes en larmes! Je ne vous écris pas de l'hôtel Grandval, mais du Brock, une maison de

campagne es environs de la ville, qui est la demeure de R... Il vous fait pour votre album deux paysages, — un de terre, l'autre de mer. Vous gagnerez au retard de mon retour plus de fini dans les deux choses charmantes qui vous sont destinées. Vous me devrez cela.

Je ne suis pas fâché de vous faire attendre. Ce retard dans mon arrivée fera mousser vos sentiments. Et d'ailleurs, pour peu que je sois au milieu de vous toutes Vendredi, j'arriverai assez tôt !

Je suis heureux d'avoir appris que M. Havet peut devenir sénateur.

Mon désir l'a déjà nommé.

Je vous écris dans le damné sabbat que fait autour de moi le petit de Royer, — un despote qui me saute sur le cou, comme sur le cheval (1) que je lui ai donné.

Paris.

(1) « Mon très cher ami,

v J'envoie devant moi ma cavalerie ! Vous recevrez demain franco par le chemin de fer un Bucéphale pour cet Alexandre

Mes souvenirs en rond au cercle Oudinot.

Dites à L... que je n'oublierai pas ses rasoirs.

Le sagittaire qui n'a pas de flèches contre

vous.

Mon respect à Madame votre mère.

Valognes. Ce Lundi, 16.

Puisque je ne pars pas aujourd'hui, vous aurez ce bout de lettre.

Hier, je vous ai écrit du Brock (de chez

qui s appelle Armand ! Et j'espère bien que cette bête va lui causer autant de plaisir que le Polichinelle de l'an dernier !

« C'est moi qui veux lui donner sa première leçon d'équitation, et lui apprendre, là-dessus, à se tenir, droit et désinvolte, en selle.

« J'espère que le temps va continuer d être beau et que nous

Armand R...). Aujourd'hui, je vous écris de cet appartement triste, — moins triste que moi, — où je vis si seul, avec mes spectres... Le temps est affreux, nous sommes noyés dans des pluies diluviennes, et ce n'est pas mon corps qui est le plus noyé, c'est mon âme...

Demain, je vous donnerai signe de vie encore, car je n'appelle pas ces quelques mots hâtés une lettre. Le jour même où je vous arriverai, vous en recevrez une le matin.

Je pense que ce jour sera Mercredi.

Il faut que je sois Vendredi chez vous et Samedi chez madame K..., à côté de Marthe, — en expiation de mes jours et de mes soirs

allons pouvoir le regarder filer dans les allées de votre délicieux jardin, monté glorieusement sur son cheval.

« C'est aujourd'hui Mardi. Je pars demain la nuit pour vous arriver, je crois, par le train de huit heures!

« Away ! Away et Hurrah !

« For ever.

« JULES BARBEY DAUREVILLTT »

(Lettre à M. Armand Royer.)

sans elle. Qui donc vous avait dit que je lui avais écrit? Vous n'avez pas répondu à cela.

Écrivez-moi, — comme moi, je vous écris, — jusqu'au dernier jour.

Dites mille choses à miss C. et à tous les É... en masse. Mademoiselle Marie fera-t-elle le pas du chàle pour mon arrivée, comme elle en a fait un pour son départ, — quand elle partit?

Mon respect à Madame votre mère, et à vous

le sentiment le plus profond.

Valognes. Mardi.

Miss, Quand, — demain, — vous recevrez cette

lettre, je serai en wagon et je volerai vers vous !

J'arriverai vers cinq heures, ou il y aurait du retard, à cause de ce diable de temps.

Vous serez là, vous, à ni'attendre. Je ne réponds pas des autres, mais je suis sûr de vous.

Valognes est comme les femmes. Il me sourit pour me faire rester. Nous avons du soleil superbe ce matin, mais je ne m'y fie pas, à ce sourire charmant et faux de femme perfide.

Donc, à demain soir.

5 mars 1883.

If you please, — me rapporter les livres

de madame Louise L...

J'ai oublié d'en corriger les fautes.

Respectueusement.

Valognes. Samedi, 29 décembre 1883.

En grande hâte. • Mauvaise encre !

Mauvaise plume !

J'arrive, — bien portant, — n'ai pas eu froid, — et n'ai pas vu le moindre petit assassin !

Voyage bête... Sans le piment du danger !

Nous avons fait trente-six gaucheries. J'ai oublié {moi!) les clefs de ma malle. Vous avez oublié (vous /) les journaux du pauvre père Anger, — (Curé d'Ars et Labre), — et vous me dites, dans cette folle lettre qui était arrivée avant moi à Valognes, que vous allez faire la copie. Sera-t-elle faite quand je reviendrai ? Question.

Vous avez oublié encore (toujours vous!!) mes rasoirs. Ce que c'est que de ne pas avoir de barbe !

Ne m'envoyez pas mes rasoirs. J'en ai trouvé d'excellents ici.

Mais, si vous les trouvez, mes clefs.

Je vous prouve, en vous écrivant ces quelques mots, que je n'oublie pas... une oublieuse.

Mais je n'oublie pas, parce que j'aime, sans le chanter à tous les échos. Les Rossi-

gnols de l'amitié ne chantent pas comme ceux de l'amour. Ils ont des silences qui valent mieux que de folles paroles.

JULES b. d'à.

Valognes, 2 janvier 84.

Miss Louise, toutes les boëtes sont arrivées, et même le papier de Picard.

Vous m'avez annoncé des bonbons, dont je ne me soucie que pour mes clefs, que vous devez mettre dans la boîte.

A présent, laissez-moi vous rappeler et rappelez vous-même à la portière :

1° de faire poser des crochets de fer à la cheminée pour la pelle et les pincettes.

2° Défaire poser des bourrelets à la fenêtre ou aux fenêtres, et surtout à la porte, par laquelle il vient un vent à faire tourner les ailes d'un moulin.

Et les cercles oubliés du Chemin de fer, pouvons-nous y compter?...

Je me porte bien. Le temps est ici comme il était à Paris quand je suis parti. Ni pluie ni gelée, et du plus charmant gris à plein horizon.

Je suis interrompu ici par votre lettre et par le soleil qui se lève tout à coup. Deux bonheurs !

Il est deux heures d'après-midi.

Priez L... d'aller chez Corbière pour lui recommander ma volaille truffée du Jour des Rois, et dites-lui d'y ajouter une demilivre de truffes pour manger sous la serviette.

Voilà les commissions!

Dans très peu de jours, je ferai mes deux voyages, — à Saint-Sauveur et à Saint-Wast, me mettre un peu de mer verte dans l'œil.

Dites aux C.etaux É... tout ce qu'il vous plaira de ma part,

et réjouissez-vous avec mon écriture, car je n'ai pas le temps d'écrire autrement que de la main.

Le temps de vous akner, oui! mais le temps de vous le dire, non!

En hâte.

3. b. d'à., — comme disait autrefois B.. (déjà autrefois !)...

Lundi, 6 janvier 1884.

Miss,

Vendredi, l'abbé Anger dînait chez moi.

Il poussait des hurlements lamentables parce qu'il n'avait ni le Curé d'Aïs ni le Saint- Labre que moi, comptant sur vous, lui avais promis. Envoyez-les lui donc, Mademoiselle, pour qu'il ne hurle plus, et directement ; voici son adresse: L'Abbé Anger, chapelain de la Délivrande de Rauville-la-Place, par Saint-

Sauveur-le-Vicomte (Manche). Vous enverrez les deux journaux, et vous garderez les copies.

Mademoiselle, tout est bien de ce que vous faites. Je reçois une lettre tous les jours. C'est au mieux. Moi, je ne vous vaux pas, mais aussi c'est que je hais d'écrire, et que, de plus, je suis dans le pays de mes premiers rêves, retrouvés partout depuis les lignes les plus lointaines de l'horizon jusqu'au pavé que j'ai sous les pieds. Je pourrais vivre ici, sans livres, perdu dans l'envoûtement des souvenirs.

Je crois bien que je ne vous écrirai plus, et voici pourquoi.

Demain, je pars pour Saint-Sauveur, chez VÉlysabeth Bouillet, et n'en reviendrai qu'après-demain, à l'heure où la poste ne part plus. Le lendemain, je déjeune à Cherbourg, chez le capitaine de frégate Martial, dont la femme ressemble à Sarah M... Le surlendemain, à Saint- Wast-la-Hougue. Le moyen d'écrire au milieu de tout cela ! Mais, au moins, vous

saurez ce que je ferai. Vous me verrez par la pensée. J'écris aujourd'hui à la mère de la Zibeline pour qu'elle in assure d'une place de baignoire, en la payant, et qu'elle me dise le jour certain de la première représentation. Je ne veux pas penser que ce soit le jour de mon arrivée et du jour projeté de notre dîner chez les E...

Adieu, Miss. Parlez-moi de la conférence de M. Chevé sur madame Ackermann. Je crois à un succès certain de cet homme vrai, dont l'enthousiasme chauffe la parole. Diteslui qu'il est pour moi un clairon, sur lequel je compte, quoique les clairons soient peu de chose pour moi; mais pour lui, je connais son embouchure!

Adieu. Si j'ai quelque chose encore à vous mander, le télégraphe est là... Mon respect, trempé d'affection, à madame votre mère, et à vous l'amitié, au fond, la plus profonde, quoiqu'elle ne parle pas.

En hâte.

JULES BARBEY D'AUREVILLY

Miss,

Vlà moi et Valognes(l)!

Je viens de vous envoyer un télégramme.

Vous devez l'avoir, au moment où je vous écris.

Je le confirme ici. Demain matin Dimanche, je pars.

Soyez à la gare à cinq heures et demie.

J'écris dans ma main. Mais mon cœur est dedans.

JEULES

(1) Dessinés par M. A. Royer en tête de la lettre.

Valognes, 14 novembre 1884.

Miss Louise,

iro Lettre.

— Arrivé dans la plus touchante brume, trouvée à Lisieux, et qui n'a cessé d'exister, cette coquette de mon pays, que ce matin, Vendredi, où le soleil se lève comme il se levait à Paris le jour de mon départ.

R... était à la gare, m'attendant. Avons dîné, et au dessert avons déballé le fameux chat harpiste, autour duquel le garçonnet a dansé de joie comme un Bacchant antique ! Il l'a embrassé comme vous embrassez Démonette, et, comme on craint la furie de ses baisers qui peut être meurtrière à la mécanique, on ne l'exhibe qu'une fois par jour, — au dessert, et c'est un délire !!!

Parlé de vous, de vous, de vous ! — Ah ! voici du neuf. R..., qui a la première édition des Diaboliques, m'a pris l'exemplaire d'Elysabeth. Donc il m'en faut un autre pour elle. J'irai Lundi à Saint-Sauveur. Envoyez-moi l'exemplaire et ajoutez-y (je l'ai oublié) un flacon de foin coupé de chez Lubin, que je lui donne tous les ans, — ma rente d'amitié. Ce R..., cet enfant gâté de mon âme, est un engoulafre de mes livres comme L... Je lui ai lu votre lettre d'hier. Il a vos sentiments et vous envoie les siens.

J'ai donné Y Amour impossible à sa femme, avec cette dédicace :

A Madame R...

L'Amour impossible, à qui, si elle le voulait, rendrait tous les impossibles, impossibles !

Sur les Vieilles Actrices de son mari : A Arm. R. ..

Ces coups de tambour de basque, cassé à tour de bras, sur leurs figures !

Sur les Diaboliques :

A Arm. R...

Ces diaboliques, qui ne sont diaboliques que pour les sots, mais qui, pour nous, sont les humaines !

4 heures.

J'attendais R... qui devait me donner une commission pour vous.

Il ne vient pas. Il est, sans doute, à se promener au soleil...

Et ceci part!

Votre ami, franc, sans minauderie,

Valognes. Jeudi 19.

Miss Louise,

2e Lettre.

Je suis allé Lundi à Saint-Sauveur, — hier à Saint-Wast-la-Hougue et à Barfleur, — par un temps d'automne quoique nous soyons en hiver, — mais, à Barfleur, j'ai trouvé le vent de la mer, coupant comme une hache d'abordage. Ce sont ces courses qui ont retardé ma lettre. Mais, allez ! je pensais à vous.

J'ai reçu cravache, livre et foin coupé, qui ne vaut pas celui que nous coupons de nos faux normandes, mais enfin qui plaît à cette musquée d'Elysabeth (pas la vôtre !). Hier,

j'ai trouvé à mon retour ici l'épreuve de Jouaust. Je l'ai corrigée et je vais la mettre à la poste avec cette lettre. Vous les recevrez en même temps. Corrigez-la et allez la remettre vous-même à Jouaust. Vous lui parlerez du Des Touches.

Il nous faut une autre épreuve corrigée. (Ma plume est exécrable.)

Madame de Molènes a supprimé de son chef féminin une phrase tout entière sur les amours de son mari avec les femmes du monde. C'est insensé, — puisqu'il en parle dans ses œuvres comme ]en parle dans ma préface, mais

« La femme est toujours femme !... »

et puis, cela m'est égal ! Je ne suis pas à cela près d'une phrase... Ce que je veux, avant tout, c'est de lui faire plaisir et de la rendre heureuse à propos de son mari. Elle aurait supprimé davantage que je ne le lui reprocherais pas.

J'écris à la hâte, en sabrant mes phrases, — et à chaque minute interrompu.

Reprise.

Vous êtes étonnante avec vos préoccupations sur la chatte et vos rêveries sur les sentiments que vous lui supposez pour moi. Vous pourriez composer avec mademoiselle C..., que vous remporteriez le prix ! Quels enchantements et quels enchattements ! Vous êtes plus folle que l'amoureux de La Fontaine :

Un homme aimait éperdument sa chatte, Il la trouvait mignonne, et belle et délicate, Qui miaulait d'un ton fort doux...

Vous comprenez que je ne crois rien de tout ce que vous me racontez î Je ne suis pas aussi chat et aussi fat comme chat que vous me croyez.

J'ai reçu la lettre de madame de B...

Les É... sont-elles guéries de leur lâche peur imbécile du choléra... ou vont-elles rester à Regmalard ?...

Remerciez pour moi Trézenik de son ar-

ticle, qui vaut mieux que celui de G... dans le Gil Blas.

Cependant, comme G... a parlé de moi avec un accent de considération qui me touche, vous irez porter au Gil Blas un Amour impossible, de ma part (de la part de M. d'Aurevilly). Je me charge de le lui annoncer, en le remerciant des Vieilles Actrices.

Dites à ma portière que le 24 du présent mois il m'arrivera une lettre chargée et recommandée. C'est de l'argent. Qu'elle donne mon adresse au facteur, et qu'à la poste on me retourne ma lettre. Je n'oublierai pas le pourboire du facteur, quand je reviendrai.

Que de commissions ! Mais baste ! Vous êtes la commissionnaire du genre humain, et vous m'aimez, puisque j'en suis !

Yours.

26 nov. 1884. Mercredi.

Miss Louise ,

3e Lettre.

Ce matin, j'attendais la lettre chargée dont je vous parlais et que j'avais, dans ma dernière, recommandée à vous ainsi qu'à ma portière, pour me la retourner à Valognes.

Je n'ai rien reçu que vos éternelles idolâtries sur Démonette, qui me paraissent un peu bébêtes et peu dignes d'un cerveau comme le vôtre. On dirait que le premier intérêt de votre vie est de me donner des nouvelles du chat ! !

Moi, je ne suis pas si mademoiselle R... ou si mademoiselle C... que cela !

Comme mon cousin est d'une exactitude presque coquette dans le payement de la

rente qu'il me doit et que je la touche toujours le 24 même, je l'aurai probablement demain.

Dans tous les cas, rappelez ma recommandation à ma portière.

Hier, j'ai passé la journée à Cherbourg chez le sculpteur Level. Le temps toujours délicieux. Mer basse. Vos froids et vos pluies nous sont inconnus.

Comme je n'ai point de chat ici, je ne peux pas vous donner de ces tendres détails qui sont le fond de vos lettres. Puisque nous parlons chat, faites mes compliments à mademoiselle C... et à son frère. Dites-lui, à mademoiselle C..., que mon appartement est au désespoir de ne pas l'avoir vue, cet été, — et c'est ainsi que je vous aurai remboursé vos tendresses de chat par mes tendresses à' appartement.

Sommes-nous tendres, tous ! ! ! Bien des choses à L..., comme s'il était un chat ! Et si vous pouvez vous séparer une minute de Démonette, dites-moi si les E... auront le

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