‹ Lettres à une amie, 1880-1887Chapitre 4 sur 5 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

A Valognes. Lundi.

Cette nuit, j'ai eu, sans souffrance aucune, une de ces insomnies comme j'en ai eu si longtemps à Paris. Je n'ai pas dormi une minute. Savez-vous ce que vous y avez gagné ? C'est de vous avoir dans la pensée tout le temps. Vous avez été évoquée par moi avec une netteté qui est presque la présence réelle.

— Ce matin, j'ai la fatigue d'un homme qui n'a pas dormi et qui voudrait bien dormir, mais qui n'ose, parce qu'il n'a personne pour le réveiller. Justine ne viendra qu'à l'heure de la poste et R... après elle. Il fait aujourd'hui un temps à ne pas mettre un chien dehors. Saint Martin est probablement

mécontent de Valognes. Il a mis son capuchon jusqu'aux yeux et il laisse le Diable de la pluie pleuvoir.

J'ai reçu votre lettre, ce matin. J'en avais reçu une autre hier en montant en omnibus pour aller dîner, à midi, chez R... Je vous y ai écrit une lettre au crayon avec tout un monde autour de moi. Le petit chantait la grand'messe à sa chapelle; car cet amateur de soldats est prêtre comme je l'étais à son âge. On desservait la table à manger. R... et sa femme me parlaient de vous, et moi j'en étais, comme plume, réduit au crayon que je ne sais pas manier comme vous. Ils n'ont au Brock que des plumes d'acier, et voilà pourquoi je vous ai écrit si peu et si mal !

N'importe ! Les lettres, ce n'est pas de la copie littéraire. C'est, entre amis, de se voir vivre. Je vous vois et vous me voyez. Le reste n'est que fariboles. Le parfilage épistolaire m'a toujours été odieux. Puisque cela vous plaît, j'inviterai notre ami Anger à venir encore une fois dîner avec moi, avant de vous dire :

Venez me chercher. Or, je crois bien que ce sera la semaine prochaine.

Votre à vous !

15 novembre. Mardi 16.

Saint Martin a ôté son capuchon ! Nous avons aujourd'hui le plus beau temps du monde, pendant que vos lettres me disent que vous patrouillez dans la neige et la pluie à Paris. Ne me croyez pas cependant esclave par ce temps de Normandie au point d'y désirer rester. Vous avez dû voir par ma dernière lettre que mon inébranlable projet est que vous veniez me chercher la semaine prochaine .Nous conviendrons du jour. Moi aussi, j'ai besoin de vous revoir, et vous êtes plus puissante que Valognes même sur moi.

Je n'approuve donc pas votre idée devenir deux jours pour vous en retourner seule et ne me retrouver qu'à la gare, comme les autres fois. Non ! non ! Le mieux est de revenir ici et d'en repartir ensemble comme c'était notre projet. N'y changeons rien, ô tête volubile ! On a déjà vécu dans un projet, et l'abandonner, c'est être infidèle au passé ! Gela n'est pas digne de nous.

Ma très chère, l'insomnie, mon ennemie, n'est pas revenue. J'ai dormi pour deux nuits, cette nuit. Il y a un moment charmant pour moi avant de m'endormir, c'est quand les bougies éteintes et le reste du feu mourant dans la cheminée éclaire les draperies jaunes de ma chambre et danse sur le plafond. Alors, je pense à vous et je vous vois, car pour ma diable d'imagination, penser à quelqu'un, c'est le voir.

Le rêveur qui vous aime ne peut que vous envoyer ses rêves, et c'est vous envoyer sa vie. Je vis de vous et en vous, et quand je suis chez les R... c'est vous que j'y retrouve en-

core... Je vous apprends à eux... et je vous fais aimer d'eux; et je n'ai pas de peine à cela. Ils sont si naturellement disposés à vous aimer! Demain, c'est une foire, ici, — une foire Moyen-Age, — la Malote, je crois, dédiée à Saint-Malo. Je l'entendrai de mon appartement mugir sur la place du Château, pendant que je vous écrirai. Votre à vous.

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16 novembre. Mercredi.

Ma très chère, voici ma dernière enveloppe qui s'envole vers vous! J'ai fait chercher Justine dans les tiroirs. Elle n'a rien trouvé. Je le crois bien. Je n'écris qu'à vous, mais, ô miracle que vous faites! je vous écris tous les jours. Donc, plus d'enveloppes! Il m'en faut.

Pour des plumes, j'en attends, mais je ne vois rien venir. Et dans cette ville que j'aime parce qu'elle n'est pas civilisée, je ne trouve absolument rien des belles ressources de Paris !

Aujourd'hui, la Malotte, — temps prodige! — Du soleil à faire fermer les persiennes, mais un froid, — comme ils disent ici, — qui pique dur. La Malote écume à l'heure qu'il est sur la place du Château. C'est une foire aux oies, dont je n'ai pas les plumes, et aux dindons. Je vous écris en buvant un grog que vous n'avez pas fait... hélas!

Le diner de mademoiselle A. me réjouit. M'aurait-elle invité si javais été à Paris ? Diteslui que j'aurais été heureux de la voir dans sa gloire de maîtresse de maison. Mes souvenirs à elle et à tous ceux qui m'aiment chez vous par ricochet ; car je crois bien que c'est à cause de vous qu'ils m'aiment. Etre aimé pour moi-même, ce rêve des vieilles filles, est un rêve que je ne fais plus.

Vous m'avez toujours donné des nouvelles de Désiré. Dites à son père, de ma part, de

surveiller sa convalescence, — et à mon ami Belliol que je le félicite d'avoir mené la maladie comme il l'a menée ! Ce diable de Lemerre! Je ne croyais pas avoir pour lui un attachement si profond. — A présent, quand je reçois vos lettres, je n'ai plus le petit tremblement de main que j'avais, en les ouvrant, lorsque son fils était si mal.

Ce qui m'impatientait à Paris de vos visites, m'intéresse à présent à Valognes. C'est qu'à Paris c'était un éloignement de vous que vos visites, et qu'à Valognes, c'est un rapprochement de me les dire. Bénéfice de l'absence! Continuez donc de me dire tout ce que vous faites et tout ce qui vous arrive. Cela me rapproche de vous.

Adieu, aurai-je bientôt des épreuves du sieur Quantin ? Je vous ai rappelé dans une de mes dernières lettres toutes les publications prochaines et qu'il ne faut pas négliger. Veillez-y. Suis-je fou de vous dire cela ? Comme si vous pouviez oublier !

Votre à vous.

17 novembre 1887. Jeudi.

On n'est pas plus bête que moi. Je viens de vous écrire une lettre que, par inadvertance, j'ai jetée dans le feu.

Je m'en aperçois à l'instant et je n'ai plus le temps delà recommencer. Je vous y disais que je vous quittais pour écrire à mes chers de B... que je me repens d'avoir inquiétés.

Rien de plus. Je vais leur écrire par cette poste. Vous, pensez que je pense à vous et que je vous aime. Ceci ne change pas ! La gelée qu'il fait ne m'atteint pas au cœur.

Votre à vous.

En hâte.

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18 novembre. Vendredi.

Ma chère amie,

C'est sur votre papier et avec vos plumes — enfin arrivés — que je vous écris. Mon écriture n'est plus en masque.

Vous avez vu par la lettre que vous avez reçue ce matin que j'avais donné signe de vie à madame de B... La lettre pour elle était partie avec la vôtre, et même elle était plus longue que le billet que vous m'aviez dicté pour la rassurer.

Vous faites bien de faire tendre à nouveau mon appartement. J'avais l'idée de prendre un très beau papier écarlate (je vous l'avais même dit) avec bordure et coins or et noir, mais si vous préférez le rose qui rappellera l'ancien rose, je l'accepte au nom du passé, —

de la vie qui fut, — comme toujours triomphant avec nous !

Ma portière a éconduit très bien, et qu'elle continue toujours, avec mon séjour à Valognes, à éconduire la dame inconnue qui me demande un entretien que je ne veux pas lui donner. Je .n'ai à donner d'entretien qu'aux gens que je connais. C'est déjà bien assez honnête comme cela. Mais les inconnues ! Je sais trop ce que c'est. Qu'elle me préserve de ces odieuses importunités.

Le temps est ici aussi changeant qu'une femme — qui ne serait pas vous. Il gelait hier ; il pleut aujourd'hui. Mais soyez tranquille ; madame Justine me fait des feux — comme elle dit — a rôtir un bœuf.

Puisque je vous parle d'elle, pensez à lui apporter, quand vous viendrez, un chapelet. Elle a l'extrême bonheur de ne pas savoir lire, et toute sa prière est le chapelet, la sublime répétition du chapelet. Je lui en ai promis un. Elle le dira pour nous deux. Elle en a àéyàuséun à mon service, — celui que

je lui avais donné, il y a plusieurs années. Continuons toujours le passé en lui en donnant un autre. Ne prenez pas de chapelet bête ; car il y a des chapelets bêtes, comme il y a un catholicisme bête. — Prenez un chapelet simple, et digne de la simplicité forte des âmes qui le disent, mais que, pour moi qui le donne, ce soit un cadeau.

Gonsultezà cet égard notre ami Georges L... qui a du goût.

A vous, à vous.

R... entre chez moi.

Votre ami, j. b. d'à.

19 novembre. Samedi.

Je vous écris sur le petit format que vous venez de m'envoyer. Je n'ai pas grand'chose

à vous dire si ce n'est toujours la même chose et la même chose que vous savez... Mais j'ai à vous prévenir. C'est demain Dimanche, le jour que vous dînez chez Coppée à qui vous parlerez de moi. Mais moi je dîne chez R... et je ne pourrai pas vous y écrire, comme les Dimanches précédents. J'y dîne avec le sculpteur Level, qui vient expressément dîner (de Cherbourg) avec moi. Or Level est un bavard, mais un bavard éloquent, qui ne prend son parti de rien et qui ne me lâchera pas une minute et me criera aux oreilles les cruautés de son destin. Il est, comme les grands artistes, un martyr d'Arezzo. Il ne repartira que le soir et je n'aurai pas eu le temps de vous écrire et de vous faire un signe de la main à travers l'espace. Ne soyez donc pas inquiète de la créature que vous avez la bonté d'aimer si vous n'avez pas de lettre d'elle Lundi matin.

Le temps continue d'être aux pirouettes. Hier, je vous écrivais par un ciel d'Islande (il faisait nuit à trois heures). Aujourd'hui,

ce client de Gruby s'est retourné, et le voilà bleu, avec du soleil ! J'ai retrouvé le sommeil et je me sens dans une disposition excellente, l'esprit ferme et les nerfs solides. Gela durera-t-il ? C'est la question. Mais enfin cela est ainsi pour le moment. Quant à du froid dont vous parlez tant, nous n'en avons miette (encore une expression du pays!); au lieu de miette, ils disent quelquefois miot (ce qui pour moi a plus de grâce encore).

Vos lettres me plaisent, vos lettres entre mon appartement que vous faites arranger et qui va porter votre marque et mes chats, qui pourtant, les drôles! vous aiment mieux que moi. Je les caresse tous les soirs sur le dos des chats de R... qui en a trois et un chien qui s'appelle Lou-Lou, comme le chat d'Augustine, mais qui n'est pas farouche et rebelle comme ce chat ; car, lui, ce chien, a la fureur saltatrice des caresses. Tous les soirs que je suis là, il ne cesse pas d'être littéralement fou. Je l'aimerais trop si je l'avais à Paris !

Je crois bien (il faut en parler) que vous pourriez partir pour Valognes après votre réception de Vendredi, pour y rester... le temps qu'il plairait à votre mère : car c'est elle qu'il faut consulter et dont nous dépendons. Pourvu que nous soyons à Paris Mardi (la veille de votre réception de Mercredi), il me semble que cela suffirait. Voyez ! tâchez

d'arranger cela.

Votre à vous.

Aurai-je encore cette dernière semaine un paquet d'épreuves à corriger de chez Quantin ?

XGIV

21 novembre.

Chère amie,

J'ai passé hier Dimanche toute la journée au Brock. — Le sculpteur Level est venu, —

très intéressant, ce Level. — Une bonne journée. — Mais la nuit dans l'insomnie, que j'attribue au café pris le soir et à la chaleur de la conversation. Ce matin, Lundi, sans ressentiment de ma nuit blanche, qu'on devrait appeler noire, tant ces insomnies sont douloureuses !

Pour ne pas rester sous l'accablement de ma nuit, je pense à vous et à ce que vous faites pendant que je vous écris. Vous devez être chez moi avec les ouvriers, en train d'arranger notre nid de cet hiver. Hier de la brume qui ce matin a été le déjeuner du soleil. N'ai pas le temps d'écrire davantage. Votre à vous.

J'ai les épreuves.

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22 novembre. Mardi.

Ma très chère amie, enfin nous approchons du jour où nous allons nous revoir et reprendre notre vie parisienne ! L'idéal serait d'être ici avec vous, et c'est ce que me disait tout à l'heure la boîte que vous avez laissée dans le placard comme une promesse de retour. Je vous demande pardon de ces chiennes de ratures, mais je n'ai pas dormi cette nuit, je viens de déjeuner, et je dors en vous écrivant.

De plus dans des brumes infinies, — un temps anglais, qui s'ajoute encore aux brumes du sommeil.

Il paraît qu'ils sont dans ce pays-ci cernés de neige; nous seuls, les Valognais, sommes exceptés. Nous n'en avons pas vu

un flocon. Mais la brume nous hante terriblement. La brume, c'est la neige de Valognes. Elle a sa beauté, mais elle rend triste, surtout quand on n'est pas auprès de vous. On l'aimerait si on y était et peut-être l'aimerait-on plus que le ciel bleu. Les sentiments de nos misérables argiles dépendent aussi de la température, et voilà pourquoi les lettres les plus intimes tournent toujours un peu à l'almanach.

J'ai les épreuves. Je vais m'y mettre pour vous les envoyer demain.

N'ayez pas trop de mépris pour cette lettre si bêtement endormie, et pensez que dans le sommeil comme dans la veille je pense à vous si je ne sais pas toujours l'exprimer.

Vous devriez écrire un mot à Madame R... Elle a une manière de me dire si joliment chaque soir que vous ne lui répondez pas ! Votre à vous.

Jean l'endormi qui voudrait bien être Jean l'éveillé, mais toujours votre à vous.

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22 novembre.

Ma très chère,

Je n'ai pas une minute.

Voici l'épreuve, qui vous arrivera avec ce bout de lettre, mis à la poste en même temps.

Corrigez bien. Voyez à la pagination.

Une faute grave. Ils ont, dans le commencement de l'article sur Nicolardot, mis Louis XVI, pour Louis XIV. Une bêtise énorme. Le livre sur la santé de Louis XIV est antérieur de plusieurs années au Journal de Louis XVI publié par Nicolardot.

Attention pour le reste.

Je ne peux pas vous en écrire plus long. Mais à demain.

Votre à vous.

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24 novembre.

Ma très chère amie,

Je réponds immédiatement à votre question de ce matin.

Je resterai huit jours encore. Mes raisons pour cela ne sont point mes convenances ni mon désir de rester. Les voici :

D'abord les R... Ils sont, depuis que je parle de partir, d'une telle insistance pour que je reste encore huit jours ; ils étaient si désespérés hier soir, quand je disais: Vendredi prochain ; ils parlaient tant de vous écrire pour vous demander huit jours de plus, que je ne savais plus que répondre à des sollicitations d'amitié si affectueuses et si pressantes.

Ensuite, c'est vous. Vous êtes si fatiguée du

rangement des choses de chez moi et de chez vous que je ne veux pas ajouter à cette fatigue celle de la nuit passée en voiture pour venir me chercher. Ne vous fatiguez donc pas cette semaine, pour arriver ici dans les meilleures conditions.

Je voudrais bien, quand nous retournerons, partir le soir plutôt que le matin, parce que le soir nous serions seuls en wagon au lieu d'y avoir du monde tout le temps du voyage. Mais ceci n'est qu'un désir et si cela peut ne pas contrarier votre mère, à laquelle je pense toujours.

Ne croyez pas que je revienne à Paris avec regret. Si insatiable que je sois de Valognes, je suis encore plus insatiable de vous.

Vous avez dû recevoir ce matin les épreuves et une lettre qui vous les recommandait. J'appelais votre attention surtout sur la première page et les premières lignes du chapitre Nicolardot. Il y avait un stupide Louis XVI à la place d'un Louis XIV. Bien

avant que Nicolardot découvrît le Journalde Louis XVI, on avait découvert, à Versailles, un journal de la santé de Louis XIV dont Michelet s'est beaucoup servi. Ce journal était, je crois, de Maréchal, le chirurgien du Roi qui l'avait opéré de sa fistule. Le journal de Nicolardot est bien plus intéressant, puisqu'il est écrit et signé de la main de Lo uis XVI lui-même. Vous voyez toute la bêtise des imprimeurs et du correcteur, qui ne se comprend pas quand il se relit. Et corrigez ! Corrigez même la pagination, dontles chiffres sont inexacts. Je ne m'en suis aperçu qu'à la fin de l'épreuve, mais je n'avais plus le temps, avec l'heure de la poste, de vérifier le commencement. Heureusement, je vous ai et je suis tranquille, tant je compte sur vous ! Adieu, je n'ai plus soif que de vous revoir. Votre à vous.

25 novembre. Vendredi.

Ma très chère amie,

J'avais à dîner l'abbé Anger. Tout à coup, il me tombe votre télégramme, qui m'apprend que vous n'avez pas reçu ma lettre d'hier et partie d'hier. J'ai interrompu mon dîner pour vous répondre télégramme par télégramme.

Il est parti (le vôtre) et vous devez l'avoir maintenant.

Mais avez-vous ma lettre? Est-elle arrivée? Dans cette lettre, je vous disais mes raisons pour reculer votre départ jusqu'à Vendredi de la semaine prochaine. Je ne vous les répéterai pas. Vous devez avoir ma lettre à présent. Si elle s'est perdue à la poste, je vous les répéterai demain.

J'écris l'abbé toujours là, et en grande

hâte. Je me porte bien et je ne puis comprendre que vous n'ayez pas reçu ma lettre de ce matin.

Votre à vous.

26 novembre. Samedi

Envoyez-moi la lettre de ma cousine madame de G...

Ma très chère amie, — je ne sais que vos inquiétudes, dont vous me parlez ce matin, mais pas un mot de la lettre que vous n'aviez pas reçue et qui les a causées. Cette lettre, dont je ne comprends pas le retard, Pavez-vous enfin reçue?... C'est Justine, l'exactitude même, qui l'avait mise à la poste, et je voudrais savoir si vous l'avez

reçue, n'importe à quelle heure, oui ou non ?

Je vous écris tous les jours, mais si j'avais été malade, les R. . . vous auraient écrit.

Si vous l'avez reçue, cette lettre, vous savez à présent les raisons qui me font reculer de huit jours à Paris. C'est vous et les R... ; eux avec leurs insistances pour que je leur donne huit jours de plus, et vous parce que vous devez mourir de la fatigue prise à tous les rangements de chez vous et de chez moi et que je ne veux pas augmenter en vous faisant voyager quand vous n'en pouvez plus.

Voilà mes raisons ; et je les trouve bonnes et concordantes avec l'état actuel de mon appartement qui n'est pas sec, ainsi que vous le mandez, et qui va ainsi avoir le temps de sécher.

Il y avait aussi dans ma lettre, en retard ou perdue (?...), la recommandation de la correction des épreuves, envoyées la veille. Je vous signalais, et en vous l'expli-

quant, la grosse faute de la première page du chapitre Nicolardot.

Maintenant, autre chose ! Il a dû arriver chez moi, le 24 ou le 25 de ce mois-ci, le billet de mille francs de la rente d'Edelestand du Méril. Gardez ce billet jusqu'à mon retour, et payez, sur ce billet, l'arrangement de mon appartement et autres dépenses ; mais ouvrez la lettre de ma cousine pour que je puisse lui accuser réception de son billet et lui envoyer mon reçu. [Ne pas oublier cela.)

Et jamais plus d'inquiétudes ! Si j'étais malade, R... est là : il vous écrirait. Vous n'avez pas à douter de l'homme qui vous écrit tous les jours, parce qu'il vous aime tous les jours.

Votre à vous.

Du Brock, 27 novembre. Dimanche.

Ma chère amie, — j'ai reçu votre lettre ce matin et je vous réponds dans ma main. avec l'encre noire de R... Justine, qui vient le Dimanche chercher ma lettre pour la mettre à la poste, est malade d'un fort mal de gorge. C'est la servante de R... qui va mettre ces quelques lignes à la poste. Excusez si je mal écris. Nous avons un temps de brume qui fond en eau. On y voit à peine. C'est un temps Islandais, et je n'ai pas, comme dit B..., lame d'un goéland.

J'avais promis aux R... de ne partir qu'après Vendredi, et j'ose à peine leur dire que vous partez Mardi. Ils vont être bien désagréablement surpris, quoique charmés de vous revoir. Je vous ai dit dans ma let-

tre, hier encore, mes raisons pour ne partir que Samedi ou Dimanche matin, mais votre lettre de ce matin renverse tous mes plans, et vous avez tant d'amitié pour moi que je vous pardonne ce renversement.

Je me porte bien. Armand a d'horri Les douleurs névralgiques dans la tète. Je vous ai parlé de madame de G... et de sa lettre.

Gardez les mille francs. Mais envoyezmoi sa lettre pour que je lui réponde sans la faire attendre, comme je fais tous les ans. Je n'ai pas le loisir de vous en écrire davantage.

Tout à vous tout entier, et à demain une lettre. Embrassez Démonette pour moi Votre à vous.

28 novembre. Lundi matin.

Ma chère amie, j'ai reçu, ce matin Lundi, votre lettre à l'encre et votre billet au crayon d'après la poste (je vous répète qu'on ne fait pas de distribution ici le Dimanche soir).

Je vous aimerais mieux Samedi matin que Mercredi, parce que (vous l'avez vu dans mes lettres) les persécutions d'amitié des R... m'avaient vaincu et que je leur avais promis votre présence pour le Samedi. Me voici donc dégagé vis-à-vis d'eux ! Cela m'est infiniment doux. Ils m'aiment tant ! C'est donc entendu que vous partirez, avec mademoiselle C... ou sans elle, Vendredi soir, et nous repartirions le Lundi matin pour Paris tous les trois, ou tous deux. Si elle ne vient pas, mettez-vous dans le wagon des Dames, et si vous ne voulez

pas me contrarier et m'inquiéter, il faut que je sois sûr que vous êtes là, et que j'en sois sûr à l'avance.

Je suis curieux de revoir mon appartement transformé par vos soins. Je vous apporterai l'argent pour payer les dépenses faites. Je suis heureux de tout ce que vous me dites de Démonette et de Spirito et de son éducation par les deux assiettes !

Enfin nous allons nous revoir et reprendre la vie où nous l'avions laissée ! Mais ne cessez pas de m'écrire jusqu'à ce moment-là! Entendez-vous ?Les lettres ne sont que la vie absente évoquée. Si on pouvait écrire aux morts, ils ne seraient pas morts tout à fait.

Adieu ou plutôt à bientôt. N'oubliez pas les tentes de mon filleul et le chapelet pour Justine. En avez-vous choisi un avec L... comme je vous avais dit de le faire ?

Adieu et votre

A vous.

29 novembre. Mardi matin.

Ma chère amie, — vous avez dû le comprendre à la tournure de la lettre que vous avez dû recevoir ce matin, mon dernier mot, c'est que vous partiez Vendredi soir (wagon des Dames), avec ou sans mademoiselle C... Mais votre lettre de ce matin me fait croire qu'elle ne vient plus ! ! !

Je suis très positif aujourd'hui. Je n'ai à vous mander que cela : Avec ou sans elle, ne partez que Vendredi soir, pour revenir à Paris le Lundi en partant le matin. Je n'ai rien à vous dire que mo*i désir de vous revoir. Ma vie ici n'est pas celle que vous menez là-bas. Vous savez tout. Je passe ma vie à penser à vous en attendant que je vive avec vous.

Et cela va être !

Votre à vous.

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Mercredi.

Il est deux heures du matin et je vous écris ce mot que je ne pourrais pas vous écrire demain et parce que je veux vous écrire tous les jours jusqu'à Vendredi, jour de votre départ.

Voici pourquoi donc je vous écris cette nuit au lieu de vous écrire demain matin, à l'heure ordinaire.

Demain, je n'aurais pas le temps. Je suis obligée de dîner au Brock comme le Dimanche, mais demain, comme le Dimanche, je ne puis envoyer ma lettre du Brock, écrite là, dans l'après-midi. Un ami de R... qui a pour moi une admiration à la S... vient me voir chez R... à trois heures et probablement restera avec nous jusqu'après l'heure de la

poste. — Je suis clair. Vous comprenez, n'est-ce pas ?

J'aurais fait beaucoup de peine àR...de ne pas recevoir son ami (le Comte de R... un BreJon habitant Valognes). Je n'ai pas voulu lui faire cette peine-là et surtout vous causer de l'inquiétude en ne vous écrivant pas. Je sais le mal que fait l'inquiétude. Volontairement, je ne vous y exposerai jamais.

Demain, Justine mettra ce billet à la poste qui vous arrivera Jeudi, et Vendredi vous aurez le matin un mot encore de votre grand ami et serviteur et attendent*.

Ai-je eu l'honneur de me faire comprendre ? — comme le disait M. de Vircorps, que je vous ai cité tant de fois !

Voyez-moi d'ici ! Je vous écris dans ma caverne d'or, au coin d'un bon feu, sous les regards du Buste jaune qui surmonte ma cheminée. Mes persiennes sont fermées. Je n'entends aucun bruit. La nuit est superbe. Hélas ! je n'ai pas mes chats, mes compagnons nocturnes, à caresser. Mais je songe que je

les aurai bientôt, puis, j'ai la conscience que je fais acte d'ami en vous écrivant à l'heure où probablement vous dormez.

A présent, je vais me coucher, et si je ne dors pas, vous savez à qui je penserai, n'est-ce pas ?

Votre à vous.

1 décembre. Jeudi.

Je n'ai que le temps à peine de vous écrire ce mot.

Le père Anger, sur lequel je ne comptais pas, est venu me faire ses adieux et dîner avec moi. Il vient de partir. J'ai reçu ce matin votre lettre qui m'apprend que vous partez Vendredi soir, et que vous serez chez moi Samedi matin.

Je n'ai pas une idée hors de cette idée : je vais vous revoir.

Que voulez-vous que je vous dise ? et qui vaille cela.

Je ne vis plus que dans l'avenir de Samedi. Je me porte bien et je vous aime. Voilà tout le présent pour moi. Donc, à Samedi !

Votre à vous.

JULES BARBEY D'AUREVILLY

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