Jeudi
Mademoiselle Louise, si je ne vous avais pas dit dans ma lettre d'hier que je vous écrirais aujourd'hui, je ne vous écrirais pas. Je suis pris d'hier soir d'un rhume de cerveau, qui fait le vis-à-vis de votre rhume de poitrine. Vous n'êtes que souffrante, mais moi, je suis bête. C'est pis.
Nous avons aujourd'hui un temps coupé de pluie et de soleil, — à peu près le temps que nous avions à Paris, quelques jours
avant mon départ. La racine de mon rhume vient du froid en wagon de la nuit de mon voyage, passée dans la solitude absolue. Je suis arrivé comme j'étais parti. Les voyages sont toujours haïssables, mais les voyages solitaires sont encore plus haïssables que les autres, par la raison que la plus mauvaise compagnie que l'on puisse avoir, c'est soi-même.
J'ai reçu votre seconde lettre, ce matin. Oui, j'ai oublié le flacon d'or, mais ne me l'envoyez pas. Cette année, ils en ont ici et j'en ai un, maintenant, sur ma table. Ce que nous avons oublié tous les deux, c'est le premier volume du livre de Gobineau sur Y Inégalité des races. J'ai bien le second, mais j'ai la logique de mes lectures et je ne les commence pas, comme vous, par la fin. Donc, envoyez-le moi, non pas poste pour poste, mais prochainement.
J'aurais voulu que vous eussiez assisté au déballage de nos soldats et vu la joie du garçonnet R... La joie, chez lui, se manifeste
par des danses de sauvages devant les prisonniers qu'ils vont scalper. C'est le danseur de ses émotions. Il les danse. C'est sa manière de les exprimer.
Il est trois heures. Voici son père qui arrive chez moi, et qui vient passer deux bonnes heures, où il sera certainement parlé beaucoup de vous. Je vais écrire à madame de Molènes pour lui demander le jour qu'elle pourra recevoir vous et mes portraits.
Et puis, voici Justine qui va emporter ce brimborion de papier qui n'est pas une lettre, mais une promesse accomplie.
Pressez Guérin, je vous en prie, que je trouve mon livre pour quand j'arriverai, et parlez-moi de votre soirée de Mardi.
A vous et à votre mère.
15 octobre 1885. 4 heures. Valognes.
Je vous écris trop tard pour vous mander autre chose que ce que je fais en ce moment.
R... est chez moi et me parle de vous, et me rappelle que son fils voudrait une musique militaire à ses soldats.
C'est l'important de ce billet. Envoyez-lalui directement, vous mettrez un bonheur de plus par-dessus ses autres bonheurs.
Adieu, vais bien, submergé par les pensées que j'ai toujours ici, dans cet ensorcelant pays.
Vous avez donc, hier soir mardi, passé la soirée chez la Rosalinde-beauty ?...
M'en donnerez-vousdes nouvelles demain ou même ce soir ?...
A vous, j. b. d'à.
Bourget est-il revenu ?
19 octobre. Lundi.
Ne soyez pas inquiète de moi.
Rhume guéri. Temps superbe. Je pars pour Saint- Wast et Barfleur.
La voiture attend.
Votre ami,
21 octobre. Mercredi. Valognes.
Seulement
pour que vous me voyiez vivre.
Je suis allé hier au bord de la mer, à Carteret, avec les R...
Le temps tigre ! Rafales, comme si le Diable avait voulu casser sa clarinette ! Pluies superbes, mais pour revenir clair de lune enchanté dans un ciel pur, et qui m'a rappelé la Cas ta diva que vous savez...
J'ai envoyé, ce dit jour, ma carte à madame L'Habitant, et même j'ai écrit deux mots sur ma carte.
Pauvre mademoiselle Jeanne! La dernière fois que j'ai dîné avec elle chez Coppée, je me souviens que je lui donnai le bras pour passer du salon dans la salle à manger.
Elle n'y pesa pas plus qu'une âme et j'ai gardé cette impression.
Elle était de ces êtres qui moins ils appuient, plus ils pénètrent.
A vous. Une minute de plus, je deviendrais sentimental. Finissons, — puisque nous sommes fini !
jules b. d'à. le spectre.
LU
23 octobre. Valognes. Jeudi.
Voici le très petit papier donné par vous. Encore trop grand pour ce que j'ai à vous mander !
Mais, quoi que ce soit, ce sera toujours de mon écriture et la preuve que j'ai pensé à vous.
Depuis que je suis ici, je me sens pris de la plus invincible paresse, moi qui y étais venu pour travailler ! Il faut pourtant que je secoue cette torpeur. Le temps, pluvieux hier, aujourd'hui est fort beau. Pas un u;iage ! un soleil dont les rayons dansent, comme 1° petit Armand devant ses soldats, sur une terre durcie par la gelée de cette nuit. Sans ce diable de rhume que
j'emmitoufle pour le faire déguerpir, je serais sorti, — mais R...est à Cherbourg pour ses leçons, et c'est avec lui que je me promène. Autrement, je reste le dos au feu, car j'ai fait du feu en arrivant à Valognes. Ceci me rappelle ma cheminée de Paris, que je prie ma portière de faire ramoner pendant mon absence.
Je vous prie aussi de lui dire de faire laver les rideaux du lit et la couverture. Que je trouve tout en ordre lorsque j'arriverai, et les déchirures de la chatte réparées ou plutôt remplacées par un bourrelet neuf au bas de la porte d'entrée. Du reste, vous verrez mieux que moi tout ce qu'il faut faire, puisque vous venez tous les jours chez moi faire la cour à Desdémonette. Gomme elle serait jolie ici, avec sa fourrure noire, cette princesse de Mauritanie, dans ce grand appartement où tout est jaune (le fard des brunes!) meubles et tentures !
Que je regrette que vous ne soyez pas allée chez madame R... Mardi! et combien
j'ai été déçu en ne recevant pas les détails sur lesquels je comptais!
L'exemplaire de d'Ivry est parti, n'est-ce pas?... Et vous êtes allée apprendre à Trianon qu'il y a un exemplaire pour lui au Constitutionnel?... L... a mis au 210 de la rue de Rivoli l'exemplaire de M. de Loqueyssie ? Je vous le demande pour en être sûr. Je suis toujours lord Anxious.
C'est demain, Vendredi, votre jour de réception. Vous ferez circulairement mes politesses à tout le monde, et puisque madame Ackermann n'y sera pas, vous irez les lui porter.
Et vous me rendrez compte de toutes ces commissions que je vous donne... Et adieu pour aujourd'hui. Je n'en peux plus d'avoir écrit cette stupide lettre que vous me pardonnerez, vu l'état de mon cerveau d'enrhumé qui me fait ressembler à Blancart !
Votre
lui
25 oct. Dimanche. Valognes.
Le Dimanche, je dîne au Brock à midi, et j'y passe toute la journée. Donc, ce billet Spartiate !
L'enfant aux yeux bleus a reçu sa musique, qui l'a fait danser!!! Je crois que je vais le retrouver ce matin la dansant encore, ce danseur d'émotions !
Combien de temps Léon Marieux restet-il à Paris ? Je veux l'y voir. Dites-le lui.
Je pars pour le Brock. Le temps est radieux, — une gloire d'automne.
Votre à vous,
J. BARBEY D'AUREVILLY
Mon respect à madame votre mère et à madame Ackermann.
J'ai les deux volumes de Gobineau, mais
madame Coignet ! Qu'elle me mépriserait, si elle savait comme je vis ! — cette laborieuse !
28 octobre 1885. Valognes. — Jeudi, 1885.
Horreur que ces dates !
J'attends en ce moment un Eudiste qui a connu mon frère et qui est pour moi le parfum de son souvenir. Il s'est précipité à moi Dimanche, chez R... où il vint pour me voir.
C'est lui qui, probablement, interrompra cette lettre que je vous écris.
Ma santé est bonne, le rhume parti ! Le temps toujours le même. Orageux et mobile. Il est comme moi. Seulement je ne suis pas si mobile que lui.
Il faut renoncer à travailler ici. La rêverie y tue la pensée.
Je vous écris en buvant du rhum comme un matelot de Cherbourg. C'est ainsi que je remonte mes esprits, qui s'en vont s'abattant davantage depuis que je suis dans ce pays. Les souvenirs, a partir de cette année, y sont trop forts. J'ai peine à les porter.
Aussi ne vous ferai-je pas attendre. Je ne serai pas à Paris le 4 novembre, mais dans la semaine prochaine. — Je ne sais pas encore le jour où je partirai. Que Frinzine n'envoie pas d'épreuves à Valognes, mais qu'il vous les remette, à vous, qui les corrigerez, de manière à ce que je n'aie qu'à les revoir quand j'arriverai à Paris.
Je ne suis pas encore allé à Saint-Sauveur. Mais je vais écrire à votre favori idéal, l'abbé Anger, pour qu'il vienne dîner avec moi, au coin de mon feu. Ce jour-là, mon grand appartement me paraîtra moins mélancolique. Ah ! la mélancolie des grands appartements quand on y vit solitaire!!... C'est
beau, mais comme on paie cette beauté-là !
Mademoiselle, soignez mon appartement, je vous prie. Que je trouve l'ordre où j'ai laissé le désordre. Bien des choses à L..., le jaloux delà chatte qui régne sur vous.
Et les épreuves de la Vellini?... Pressez mon ami Dewez. J'aurai besoin d'argent quand je rentrerai à Paris.
Cette lettre est bête comme une recommandation et même comme plusieurs, mais la voilà finie et voici mon Eudiste qui entre,
Votre ami,
29 octobre 1885. Valognes. — Vendredi.
En hâte.
C'est l'heure de votre raout, et ici c'est l'heure de la poste.
Je n'écris que pour que vous me voyiez vivre. J'ai eu à dîner et toute lajournée mademoiselle Élysabeth Bouillet, qui a dévoré tout mon temps.
J'avais reçu le matin les Rops de Lemerre. Accusez-en réception à Dewez.
R... entre chez moi.
Votre ... qui s'ennuie de vous.
Valognes. 3 nov.
Je reçois vos lettres et je vous galope celle-ci.
Je pars pour Saint-Sauveur. — Je soupe avec et chez Élysabeth et je reviens demain matin. — J'espère, avec l'abbé Anger, qui dînerait avec moi et chez moi à Valognes.
Je ne vous ai pas écrit le jour Toussaint parce que je suis allé à la grand'messe où R... nous a joué sur son violon de la musique de Stradella, avec accompagnement de l'orgue. J'ai dîné au Brock 'et j'y ai passé le reste de la journée. Le moyen d'écrire, même un billet ?
Hier, même vie. Je crois partir Dimanche et arriver pour dîner avec vous chez nos amis absents, et, le soir, rentrer à mon logis, pour fêter la Princesse de Mauritanie.
Et voilà tout !
Votre j. b. d'à.
Prévenez Augustine.
4 nov. Mercredi. — Valognes.
Pluie torrentielle, comme disent ces bêtes
de journaux, mais sous ces longues larmes, la Normandie est si belle !
J'arrive de Saint-Sauveur. J'ai soupe hier soir avec ma vieille amie Elysabeth (pas votre Elisabeth), et suis revenu ce matin à dix heures, — sous la pluie éternelle, en voiture, avec des figures originales qui eussent réjoui Walter Scott.
Il y a ici une foire qu'ils appellent la faire morts, et nous avons rencontré des bœufs par troupeaux sur la route, dignes de la Vallée de Tempe.
J'ai vu votre ami le père Anger, qui vient dîner chez moi Samedi.
Donc, je ne pars pas Dimanche parce que R... veut que je lui donne mon dernier jour. J'ai objecté vous : il a dit qu'il allait vous écrire et qu'il se chargeait de tout arranger entre nous, — que vous ne seriez pas implacable, etc., etc., etc.
Vous a-t-il écrit ? Je ne le saurai que ce soir à souper, et cette lettre de rien du tout, quand je le verrai, sera partie !
Allez ! Vous n'y perdez pas, dans l'absence. Je n'ai jamais plus rêvé de vous !
Votre à vous
Déprévenez Augustine, mais comptez sur moi pour Lundi ou Mardi.
Du reste, je vous écrirai d'ici-là.
Et des points, des points, des points!... Ce sont les points de l'impatience.
5 novembre. — Valognes. Jeudi, 1885.
Mademoiselle,
R... ne vous a pas encore écrit, mais il vous écrira ; seulement n'accordez aucun délai, car je suis résolu a partir Mardi matin, quoiqu'il
vous dise et quoique vous lui répondiez. Donc à Mardi soir !
Il y a quelque chose de plus fort que moi qui me pousse vers vous...
Ce matin, j'ai lu dans le Constitutionnel l'article deTrianon. Comme je vais l'envoyer à madame de B... achetez-le. L'auteur m'est favorable, mais froid. Il discute, ce qui ne me déplaît pas. S'il y avait, dans cet article, un peu de laisser-aller, il vaudrait mieux ; oui, un peu de ce laisser-aller qui est le charme du talent et le ton grand seigneur du talent !
Trianon ne l'a pas, quoiqu'il s'appelle Trianon !
L'article est daté d'aujourd'hui, — Jeudi 5 novembre.
L... devrait bien aller rectifier la bande du journal au Constitutionnel qui m'appelle, ainsi que le Gil-Blas, M. Barbet d'Aurevilly au lieu de Barbey.
Vous savez si cela m'est affreusement odieux. Il me sauverait un mal de nerfs, tous
les matins. Il aura assez de commisération pour me rendre ce service. C'est ridicule qu'on ne sache pas mon nom dans un journal où je le signe depuis plus de dix ans !
Je voudrais bien savoir aussi si l'excellent M. Lefebvre reste au journal. J'y vois avec défiance M. Détroyat. C'est le neveu de Girardin et l'héritier probablement de ses actions au Constitutionnel, et de plus il est américain sur toutes les coutures. Comment vais-je vivre avec cet homme-là ?...
Adieu et au revoir! A Mardi soir, Mademoiselle. Ici je suis interrompu...
Votre
L'insatiable petit danseur d'émotions dont l'âme est un ballet, voudrait bien danser devant quelques sapeurs, qui manquent à ses régiments.
7 novembre. Samedi.
L'abbé, qui a dîné avec moi, me quitte, et je n'ai que le temps de vous mettre ici encore des points...
Je vous paie ainsi vos lettres écrites en omnibus par des lettres en solitude.
A Mardi soir, quoiqu'il arrive !
Valognes, le 9 !
Je suis au coin du feu, — et la fenêtre ouverte. A la Talleyrand. Il me faut vrai-
ment du caractère pour partir demain, avec R... et l'abbé Anger qui me persécutent pour m'empêcher de partir.
Cependant je partirai demain. Je serai près de vous demain soir, et je crois bien que vous me préférerez à la soirée chez la Diva, ou chez toute autre de vos amies.
Rappelez à Guérin que j'existe (pour que je n'attende pas le livre de la Casta Diva la vie éternelle).
Je ferai le point de suture au chapitre de Silvestre, dès en arrivant.
Frinzine a-t-il envoyé les deux exemplaires des Juges à M. Albert Robin, rue Saint- Pétersbourg, 4, pour la Hongrie et Vienne (articles promis) ?
Et maintenant pas un mot de plus !...
Vous n'en méritez pas davantage, avec votre glaçonnet de lettre de ce matin. A demain, froide fille épistolaire !
Mademoiselle,
Je n'ai rien à envoyer à M. Dewez. Je me soucie peu de la gloire des biographies. La mienne est dans Y obscurité de ma vie. Qu'on devine l'homme à travers les œuvres, si on peut. J'ai toujours vécu dans le centre des calomnies et des inexactitudes biographiques de toute sorte, et j'y reste avec le plaisir d'être très déguisé au bal masqué. C'est le bonheur du masque, qu'on note à souper qu'avec les gens qu'on aime.
Voilà !
Quant aux Essais sur moi, ils sont rares. Je ne me souviens que du livre d'Alcide Dusolier, — un Alcide d'amitié.
J. BARBEY D' AUREVILLY
15 octobre 1887. Samedi, 2 heures.
J'ai reçu votre lettre ce matin, et à Vinstant même le colis, que je viens d'ouvrir.
Chère Mademoiselle, je ne vous ai pas écrit hier, mais j'ai pensé à vous plus peutêtre que si je vous avais écrit... R... est venu passer toute l'après-midi avec moi, et en parlant de vous il m'a fait oublier l'heure de la poste. Au moment où elle sonnait, M. Le G... vint, puis il alla me chercher le notaire, pour la procuration qu'il fallait notariée pour la vente de ma rente sur l'Etat. Je dînai au Brock, où il ne fut question que de vous. Vous plaisez à madame R... autant qu'elle vous plaît. Tous, le mari, la femme
et l'enfant raffollent de vous, et ne sont préoccupés que de vous revoir.
Je me porte très bien. Ne vous inquiétez pas de moi. J'ai un peu moins dormi la nuit de votre voyage, parce que je ne savais avec quelles personnes vous étiez en wagon, mais je me disais que vous étiez dans le wagon des dames, et cela me calmait. N'importe ! votre lettre de ce matin dans laquelle vous me racontez votre odyssée m'a été très agréable et je vous sais bon gré de me l'avoir racontée.
Je vous écris ce mot à la hâte, en attendant R... qui doit venir. J'ignore le temps que vous avez à Paris, mais nous avons aujourd'hui un temps superbe, qui, si vous l'aviez eu, vous aurait montré Valognes dans toute sa poésie que vous n'avez pas pu juger, mais que vous jugerez un jour. Si quand vous reviendrez, il pouvait faire un pareil temps !
Dites tout ce qu'il y a de plus profondément respectueux et affectueux à Madame
votre mère, qui a eu la bonté de vous laisser me conduire dans mon pays. Cette confiance en moi m'a touché jusqu'au fond du cœur. Bien des choses au cher L... et dites-lui qu'il serait bien aimable d'aller voir où en sont les choses à l'invisible Revue de Paris et de Saint-Pétersbourg. Quand vous m'écrirez, envoyez-moi aussi l'adresse de Frédéric Masson, dont je ne reçois rien non plus.
Adieu, ô la plus profonde et la dernière de mes amitiés. Je commence ce soir le Mémorandum.
Votre j. b. d'à.
Lundi, 17 octobre, 2 heures.
Ma chère amie, — vous me voyez mieux parce que vous m'avez vu ici. Voyez-moi
bien portant. Vous avez dû me voir très intimement chez R... hier Dimanche toute la journée, par conséquent dans l'impossibilité de vous écrire.
Envoyez les grandes tentes et les grands soldats. J'ai reçu tout ce que vous m'énumérez dans votre lettre. Je corrige les épreuves que je vous retournerai dès que je les aurai finies. Nous avons ici un temps prodigieux de beauté et presque de chaleur. Voici R... qui entre chez moi ! C'est vous dire que je ne vous quitte pas, car nous
allons parler de vous.
18 octobre 1887.
Chère vous,
Que n'êtes-vous ici !
Il fait un temps inoui de beauté ! Si cela
continue, j'ai l'envie d'aller à Saint- Wast et à Barfleur , — qui est sur la route de Saint- Wast, — Samedi prochain, avec mes chers R..., bien entendu.
J'ai reçu ce matin les deux lettres et les journaux, mais pas la Revue de Paris et de Saint-Pétersbourg. J'en suis impatient, car Yanxious que vous connaissez craint toujours les fautes d'impression et ne sera calme que quand il sera sûr qu'on n'en a pas commis, ce qui serait monstrueux en vers.
Envoyez-moi donc le numéro le plus tôt possible. J'aurais voulu voir aussi ma lettre à Féval, publiée dans le Figaro. Or, il n'y a pas de Figaro dans cette ville sainte de Valognes. On n'y trouve chez les marchands que des journaux à un sou.
J'avais préparé sur ma table pour y écrire le cahier que vous aviez acheté pour le Mémorandum, mais ce diable de R... ne l'at-il pas trouvé charmant et ne me l'a-t-il pas demandé pour y dessiner et y peindre ses paysages? Je lui ai dit que c'était à vous.
Alors il m'a dit que vous le lui donneriez si vous saviez comme il le désire, et ma foi! il l'a pris. Si donc vous voulez le Mémorandum promis, il faut m'envoyer dans votre prochain colis un autre cahier. Sinon, pas de Mémorandum ! R... qui, au fond, a de la conscience, quoiqu'il prenne ce qu'il aime, m'a prié de vous dire qu'il vous fera, pour votre cahier, un de ses meilleurs paysages. Consentez-vous à ce marché ?...
Il est deux heures, j'attends R... Dès qu'il arrivera je fermerai ma lettre. Pour cela, je ne vous aurai pas quittée. Puisque nous ne sommes plus ensemble, il ne pouvait pas y avoir quelqu'un qui fût plus vous que lui. Le voici. Je finis ma lettre !
A vous, à vous,
Je dors bien et je me porte bien. Ce pays est mon réconfort. Ne rêvez pas noir.
Avec R... chez moi.
Au lieu de Samedi, nous partirons demain Mercredi pour Saint- Wast, à cause de
ce temps splendide dont il faut profiter et qui est trop beau pour durer.
Que n'êtes-vous avec nous !
20 octobre. Jeudi.
Ma chère amie,
J'avais bien raison de vous dire avanthier : que n'êtes-vous avec nous demain ! Notre voyage à Saint- Wast s'est fait par le temps le plus délicieux. Ciel gris tendre, avec des entr'ouvrements de soleil ! Une tiédeur d'atmosphère, sans un souffle ! et la verdure partout, — et profonde, — sur les haies. Nous avons déjeuné à Saint- Wast, et, le déjeuner fini, nous sommes allés à Morsaline, une côte adorable dont nous
avons visité la vieille église. La journée a été délicieuse comme le temps. Quand vous reviendrez me chercher, tâchez d'obtenir de Madame votre mère la permission de quelques jours de plus pour voir un peu de ce pays que j'ai dans le cœur et que je voudrais mettre dans le vôtre.
Aujourd'hui, je ne verrai R... que ce soir, à la soupe à la graisse. Le Jeudi, c'est son jour de Cherbourg. Je lui ferai vos commissions. Oui, laissons-lui le cahier qu'il a, et comme j'aime mieux ne pas écrire sur du papier rayé, envoyez-moi le plus tôt possible un cahier sans être rayé. La cou-> leur de la couverture m'est indifférente.
J'attends toujours la Revue de Paris et de Saint-Pétersbourg, et le Figaro où se trouve la
lettre à Féval que j'ai oubliée. J'attends tout cela avec une anxiété fiévreuse. J'ai si peur des bêtises des autres ajoutées aux miennes que je ne serai tranquille que quand j'aurai lu les deux journaux que vous êtes si lente à m'envoyer !
Au prochain colis ajoutez les deux ou trois chemises laissées blanches dans le placard, quand je suis parti. On n'a jamais trop de chemises ici, parce que les blanchisseuses ont la lenteur qui est le caractère de la race normande, et qu'elles ne se gênent pas pour vous faire attendre.
Je vais écrire à Frédéric Masson pour le Goéland et pour l'envoi du numéro, qui a dû avoir paru ! Ces chiens de journaux ne sont pas des chiens courants.
Serrez pour moi la main à Goppée et à Haag. Mon respecta madame Goignet. Miaulez mes sentiments aux chats. Ah ! j'oubliais le docteur Seeligmann, que pourtant je n'oublie pas ! . . .
Voilà tout! Ces billets sont affreux d'é-
goïsme, mais vous parler de moi, n'est-ce pas vous parler de vous ? n'est-ce pas une manière de ne faire qu'un de deux?
Votre ami,
Pas d'hypocondrie, ce matin !
21 octobre 1887. Vendredi, 2 heures.
Je crois que vous me donnez vos vices. Voici un bout de papier qui vous prouvera que je deviens comme vous et que je veux que rien ne soit perdu. J'ai reçu enfin la lettre de Féval. J'avais mal compris. Je croyais que c'était une lettre de moi à Féval, et c'était, au contraire, de Féval à moi. N'importe ! je ne suis pas fâché qu'elle ait paru dans le
Figaro. Sans Buet et son article, elle n'y aurait pas été mise. Donc, remercîments à Buet.
Eh bien, Dieu est souverainement bon, car le beau temps continue ! C'est inouï, — un automne printanier! Ils en sont tellement stupéfiés ici qu'ils disent que je leur ai apporté le soleil dans ma poche. Le fait est que je n'ai pas eu un jour qui ne fût charmant. Ma santé est excellente. J'ai retrouvé ma solidité, et mon humeur s'est dénoircie. C'est bien plus que la santé physique, cela !
J'aurais eu beaucoup de peine à arracher à notre ami le cahier qui lui plaittant. Je crois bien que le Mémorandum promis va s'en aller à tous les diables. Du reste, je ne mène pas une vie à nécessiter un Mémorandum. Je reste chez moi tout le jour, fenêtres ouvertes, — et vers une certaine heure de l'aprèsmidi, R... vient et nous allons au Brock- House, à l'heure exquise de la soupe à la graisse. Quelle monotonie! Quel tous-lesjours ! mais pour nous deux et aussi pour vous, qui pensez comme nous, quelle bonne
vie! et que le inonde et ses plaisirs bêtes, en comparaison, fait pitié !
Puisque j'ai la lettre de Féval, que j'aie à présent la Revue de Houssaye, et tout sera bien ! Les inquiétudes des fautes d'impression me rongent.
Demain si. . . (il faut toujours prévoir les si. . .) je mettrai les épreuves à la poste. Poussez May et ses ouvriers. Je demande à voir de leur typographie, à ces drôles qui croient imprimer mieux que Frinzine !
Ecrivez de moi à Braga!
A vous, à vous, à vous !
22 octobre.
A vous, les épreuves que je mets à la poste. - Jusqu'à la page 80 inclusivement.
Faites lire à Madame votre mère et lisez ! Et poussez ces chiens !
N'ai pas une minute.
Même temps, même bonne santé, et même pensée :
Vous !
J'ai reçu le colis ce matin. AU fiight !
24 octobre. Lundi.
Ma très chère amie, vous n'avez rien eu de moi ce matin. Hier, c'était Dimanche, et l'omnibus m'a pris (nous sommes les esclaves de l'omnibus) à dix heures du matin et m'a charrié au Brock où j'ai passé toute la journée. J'aurais pu vous écrire là, — au crayon comme vous. Mais nous nous sommes dit
que nous ne verrions peut-être de longtemps un soleil semblable à celui qu'il Taisait hier, et nous avons fait une longue promenade sur la route sinueuse de la Croix du Bois, qui passe au pied du jardin de Royer. Nous ne sommes rentrés qu'à la nuit.
Ce matin, ai reçu vos deux lettres et les journaux. Vous ai-je dit que je n'ai pas d'autres épreuves que celles que je vous ai renvoyées hier, jusqu'à la page 22 ?
Plus de papier, — mais assez de place pour y mettre mon cœur et pour vous dire que je pense à vous.
26 octobre. Mercredi.
Ma très chère amie, Vous n'avez pas reçu de lettre ce matin, et comme je vous rends compte de ma vie ici,
il faut que vous sachiez pourquoi. R... avait prié Level, le sculpteur qui a fait la magnifique statue de Bonaparte pour la ville de Cherbourg, et il devait dîner avec nous à midi. Mais il n'a pas pu ; il était malade d'un dérangement qui ne supporte pas le wagon. Mais je n'en ai pas moins dîné au Brock et j'y ai passé la journée à lire avec R... les œuvres étonnantes de Berlioz dont je vous parlerai à mon retour.
Je suis sensible à vos reproches et j'écris ce soir à l'abbé Anger. Ma santé va comme le soleil et le soleil comme ma santé.
Je vous écrirai mieux demain.
27 octobre.
Je vous ai dit hier que vous auriez aujourd'hui une lettre de moi qui vaudrait mieux
que le brimborion que je vous écrivais. Le voici, ce mieux.
Hier, à l'heure où vous étiez chez vous avec vos habitués du Mercredi, j'étais, moi, dans l'église de Valognes. J'y faisais un chrétien. Le petit Armand, au sortir du ventre de sa mère, n'avait été qu'ondoyé. Mais le père étant devenu un chrétien et un chrétien meilleur que moi, le père a voulu que le baptême retardé précédât la première communion de son fils, et nous l'avons baptisé hier soir. Je dis nous et je dis bien, car c'est moi qui ai été son parrain... La mère me l'avait demandé avec les transes d'une timidité charmante, et quand je lui dis que je le voulais bien, elle eut un attendrissement qui me pénétra. Elle se jeta à mon cou et je l'embrassai, comme vous l'auriez embrassée vousmême, avec les lèvres de la plus pure amitié.
La cérémonie a eu lieu dans les conditions les plus poétiques. Eglise fermée, — pas une âme de curieux dans cette église, parfumée de l'encens des derniers offices du soir; car
c'était hier l'office du Rosaire. Le prêtre qui baptisait l'enfant avait eu la complaisance de l'aire fermer l'église, de sorte que nous n'étions que le père et la mère, — et moi, le père spirituel, et pour tout public, l'excellente Justine, qui, certes ! méritait bien d'être là !
Ah ! si vous aviez été là ! Il n'y manquait que vous ! L'église, que vous connaissez, était noire comme une forêt dans la nuit. La petite lampe du chœur pointait dans les ténèbres et les deux cierges des assistants tremblotants sur les fonds. Nous avions l'air d'un baptême dans les catacombes.
J'ai donné à l'enfant, aussi poétique que les circonstances de son baptême, les noms de son père, Armand, Marie, Edouard (le nom de Reményi) et le mien, et j'ai signé dans la sacristie, qui est une crypte, avec une plume que Royer avait emportée de chez moi et qu'il veut baguer d'or, avec mon nom et la date du baptême de son fils. Le reconnaissez-vous à ce trait, lui qui est comme nous l'acharné du souvenir !
Après le baptême sommes allés tous souper au Brock-House. Souper gai, nuancé du triste regret que vous n'y étiez pas. Mais si vous n'y étiez pas de corps, vous y étiez en esprit. Nous y avons bu à votre santé d'un porto digne de Pitt, et je suis rentré chez moi, tard, dans cette chambre jaune que vous aimez, avec le sentiment que cette journée vaudrait seule la peine d'être venu ici.
J'ai écrit hier à l'Abbé et à Elysabeth. (Non pas la vôtre.) Je leur ai dit que je les attends à des jours... différents, et j'aurai très probablement leurs réponses ce soir.
Oui, je vous enverrai un mot pour Soudan. Adieu. J'ai ici le temps le plus sec, avec froid assez aigu et un ciel chouan, c'est-àdire gris. Ma santé est bonne. Cet air natal est pour moi de la vie que je bois à pleines versées.
Notre cher K... est-il revenu de ses pérégrinations? Dites à madame Coignet que son fou cf imagination atoujours la folie de l'aimer. Pressez non pas une main, mais les deux
mains à son mari, et dites-lui les vœux que je fais pour que sa santé se raffermisse et qu'il rentre à pleines voiles dans la vie !
Voici Justine et l'heure de la poste. Il faut finir.
Mais avec vous, mon cœur ne finira jamais. Votre à vous et votre mère !
28 octobre.
Mon amie « Louise »,
Elysabeth vient de dîner chez moi et elle a avalé ma journée. Elle me quitte à l'instant. Il est quatre heures, l'heure de la poste.
Je n'ai que le temps de vous écrire cela. J'ai demain l'abbé Anger, — encore un jour qui sera avalé comme aujourd'hui.
R... m'arrive.
Vous m'enverrez une copie du passage que je vous ai écrit sur le baptême de son fils, mais ce n'est pas à lui, R..., MAIS A MOI qu'il faut l'envoyer. Je vous dirai pourquoi plus tard.
Vous voyez si je vous écris! A vous! A vous !
29 octobre. Samedi.
Ma chère amie,
Journée délicieuse passée avec l'abbé Anger, qui a su me communiquer sa gaîté charmante !
Je vous enverrai demain le reçu de Dujardin. Je suis débordé par le temps. Le temps vole, et R... va arriver.
J'enferme sous ce pli une note au crayon, écrite par l'Abbé, et qui vous dira où nous pouvons trouver la brochure sur les Misérables de Hugo. Achetez-la.
Votre correction de la première page du chapitre sur Fustel de Goulanges est très bien. Je corrigerai ce soir les autres épreuves, et je les ferai mettre à la poste demain matin, car je dîne le Dimanche chez R... Et quand je suis chez lui, j'y reste jusqu'à onze heures du soir, et à cette heure-là, la poste est partie.
Impossible d'écrire autre chose que : mon cœur est à vous encore plus quà Paris ! Votre j. b. d'à.
N'oubliez pas de n'envoyer qu'à moi le passage copié de mes impressions sur le baptême de l'enfant de R... Ils le veulent écrit de ma main, et j'ai une autre raison que je vous dirai quand je vous verrai.
Adieu et à demain matin pour les épreuves à envoyer.
Votre à vous. j. b. d'à.
30 octobre. Dimanche.
Au Brock.
Ma chère amie,
Je viens d'achever mes corrections chez R. ..
Je vous les envoie. Revoyez-les with attention.
Voici jusqu'à la page 160.
Je me porte excellemment toujours et je pense à vous comme je me porte.
Je vous trace ce mot à la table de R... et je l'écris dans ma main sur le papier qu'il m'a donné.
A vous.
Votre
Lundi matin.
Ma très chère amie,
Vous avez dû recevoir ce matin même le paquet achevé chez R..., hier, contenant les épreuves et le reçu, hors le paquet, dans une lettre grise, le reçu pour Dujardin. Vous voyez bien que je ne mérite pas la ribambelle de vos reproches.
J'ai toujours une santé qui défie le temps, car le temps a changé et les pluies sont arrivées sur ses ailes noires. N'allez pas croire que ces pluies me soientdésagréables... Elles donnent l'accent le plus natal à ce pays natal qui est le mien et que j'aime comme un canard sauvage de ses marais.
Elysabeth (qui n'est point la vôtre) et que le baptême du petit Armand a ravie (je lui en ai conté les détails), veut à toute force
une boîte de bonbons ! Envoyez-m'en donc dans votre prochain colis et ajoutez-y (pour elle) un flacon de foin coupé de chez Lubin.
X... est-il revenu à Paris? Est-il amélioré par la mort de son père, car la mort a parfois de ces effets sur les âmes ? Parlez-moi de lui, si vous l'avez rencontré. Je me mets en colère contre lui, mais je ne puis me détacher de lui. Je suis incorrigible. Pauvre âme profonde !
Demain, la Toussaint. Toute la journée au Brock. Le jour suivant aussi. Jeudi, l'abbé Anger, dîne chez moi avec l'abbé Lefoulon, qui est un idolâtre de ma personne et de mes livres. Je crois bien que je retournerai à Paris la semaine prochaine. Préparez votre mère à ce retour, et qu'elle vous donne plusieurs jours pour venir me chercher. Je voudrais tant vous montrer Valognes ! ce nid ! — dolce nido ! — de mes premiers et de mes derniers jours !
Votre à vous,
1er novembre. Mardi. Jour Toussaint.
Ce papier rosâtre vous dira où je suis. — Au Brock, et dans ma main, en l'air !
Reçu vos deux lettres ce matin. — Que ce Désiré m'alourdit le cœur et que j'ai d'anxieuse pitié pour son père ! J'apprends à l'aimer. Oh ! dites-le lui !
Je suis, genou à genou, avec R..., au coin de son feu. Nous parlons de vous. Sa femme est aux vêpres. Vous avez dû recevoir la lettre où je vous parle de mon dîner de Jeudi, avec les abbés Anger et Lefoulon.
Ceci n'est qu'un mot, mais ce mot est : je vous aime.
Je vous aime et je suis, avec palpitation, à vous.
Vous me voyez vivre.
2 novembre. Jour des morts, qui vivent.
Miss Louise,
Hier (Toussaint), je vous écrivis chez R... et vous avez dû recevoir ma lettre ce matin.
Aujourd'hui je vous envoie le mot quotidien, et d'autant plus que demain j'ai mes abbés qui dîneront chez moi et qui s'en iront peut-être trop tard pour que je puisse vous écrire, mais ne soyez pas inquiète si vous n'aviez pas de lettre. Je me porte bien. Le temps s'est mis à la pluie, mais moi, non ! Pour moi, le beau temps est toujours dans mon âme. Je voudrais que vous fussiez là pour vous le prouver. Ah ! quelle joie quand je vous reverrai !... L'absence exaspère mes sentiments pour vous... Devinez ce que je ne vous dis pas...
Les bonbons ? Oui, des dragées de baptême, mais faites-y ajouter quelques chocolats à la Chaze.
En ce moment, je vous écris à la lueur des éclairs et au bruit du tonnerre. Nous avons un de ces orages froids qui sont les vrais orages normands.
Pensez aux tentes d'Armand-Jules, mon filleul et le vôtre, puisqu'il est le mien.
Que devient le journal de Mousson? Répétez-moi son adresse, car vous me l'aviez envoyée, mais je l'ai égarée dans ma tempête de papiers, dont vous êtes le souffle.
Et parlez-moi de Braga et lui parlez de moi encore plus. Dites-lui que je l'adore et que je serai heureux de fumer avec lui la cigarette du retour.
Et S...?
Et K...?
S'est-il enfin détaché des Alsaciennes qui le conglutinent ?
Soignez mes épreuves !
Ai-je besoin de vous dire cela ?
Faites de l'ordre chez moi, c'est-à-dire de l'espace !
Votre à vous,
Voici l'heure de R...!
Vendredi, 4 novembre.
Vous n'avez pas eu, ma très chère amie, de lettre de moi ce matin, mais je vous avais prévenue. La faute en a été à mes deux abbés qui m'ont quitté trop tard. J'étais tranquille. Vous ne pouviez pas être inquiète. Ces deux abbés me sont des amis intellectuels comme je ne m'en connais pas deux autres. L'abbé Anger, vous le savez par ses lettres ; mais son ami, moins gai, moins
agréable comme homme du monde, d'une prestance moins aisée, est tout aussi solide au fond, et aussi prêtre dans le sens le plus glorieux du mot. Il juge le clergé contemporain comme moi. C'est un moyenâgiste attardé, et je le crois inébranlable dans la foi et dans la doctrine. Il est jeune, et son âme, qu'il a toujours préférée à son corps, dit l'abbé Anger, envoie un rayon de bonté et d'intelligence à sa physionomie. Très content de mes deux convives qui, je l'ai cru voir, ont dû s'en retourner contents de moi.
Enfin, une bonne causerie profonde et naïve, où l'orgueil de X... n'aurait pas trouvé son compte, et où ces deux saints lui auraient peut-être réappris le charme de l'humilité !
Je me suis trouvé par deux fois, ce matin, dans le Gil Blas (numéro du 3 novembre). D'abord dans l'article de tête par Armand Silvestre. Il dit deux mots sur moi, en parlant du journal que M. Dumont a créé. Ensuite, aux petites Nouvelles, une annonce de
162 j LETTRES A UNE AMIE
ce que doit être le numéro des Lettres et des Arts de Novembre, et les « beaux vers(si'c) » de B. d'A. y sont signalés. Gela m'a rappelé que je vous ai demandé l'adresse deMasson. Ne l'oubliez pas dans votre première lettre. J'ai toujours le frisson des fautes d'impression et je ne me calme que quand la chose a été imprimée et quand je vois qu'il n'y en a pas.
Je suis toujours enchanté de l'impeccable Justine (Madame Hébert). Je lui ai demandé, en pensant à vous, ce dont elle aurait besoin pour cet hiver et que vous pourriez lui rapporter en venant me chercher. Elle m'a dit que ce serait d'une camisole en laine couleur sombre. Achetez-la lui sur l'argent que vous toucherez de Masson et de Soudan, s'ils en envoient, et apportez-la lui quand vous viendrez.
Vous me faites des questions auxquelles je veux répondre :
Quand je vous écris du Brock j'emporte cire, cachet et adresse sur l'enveloppe mise
à l'encre rouge, pour que vous ne receviez pas le coup (triste toujours) d'une chose inattendue et qui rompt la chaîne sacrée de l'habitude. Quant à vos lettres, nulle anxiété, j'en ai deux par jour, et s'il y a un retard pour une, cela tient à la distribution d'une ville jamais pressée, et dont le caractère est de ne se gêner pour rien. La lettre en retard arrive à la distribution suivante. — Dormez donc en paix,
et rêvez de moi !
Il y a deux jours, je vous écrivais par les éclairs et les tonnerres ; ce jourd'hui par la grêle et les grêlons qui font de mes vitres leur tambour de basque. La nuée pend noire... On n'y voit plus et il n'est que quatre heures !
L'heure de la poste et de R...
Votre à vous,
Un souvenir à tous ceux qui se souviennent de moi.
5 nov. Samedi.
— Ai reçu vos deux lettres sous la même enveloppe qui m'annonçaient le colis, et le colis deux heures après. — J'ai ouvert le colis. — Tout ce que vous m'aviez dit s'y trouve. — Merci, ô mon exacte amie ! J'ai eu la curiosité de lire le commencement du roman de Bourget et que j'ai trouvé médiocre; — toujours l'analyse de petites gens qui n'ont qu'une âme médiocre et qui n'intéressent pas. — J'en ai trop lu et voilà pourquoi je ne peux vous envoyer qu'un mot qui n'est pas une lettre. Si je suis trop bref, accusezen Bourget.
C'est aujourd'hui la foire aux morts sur la lande de Rauville, où demeure l'abbé Anger, à trois pas de sa chapelle de la Délivrance. — Il y fait un temps coupé de pluie et de
soleil. — Je n'y suis pas allé, comme le voulait la terrible en amitié mademoiselle Elysabeth. — Je vais lui envoyer vos bonbons pour l'apaiser, cette terrible ! — Je comptais voir le fils de madame de Poilly, le grand bouvier qui devait y conduire ses bœufs et que je n'ai pas vu.
Je ne vous dirai que cela aujourd'hui. Je suis en retard. Voici R... et Justine ! Pardonnez-moi. Je me porte bien et je vous aime, santé de mon cœur !
Votre j. b. d'à.
Dimanche, 6 novembre.
Miss Louise,
Comme ce papier vous le dira, je suis au Brock où je vais passer la journée. Je vous
envoie le reçu pour Frédéric Masson sous ce pli, et j'attends le Goéland. Envoyez-le-moi au reçu de ma lettre.
Vous ne me parlez que du Goéland. Ils n'ont donc pas publié le Busle Jaune ?... Je vous enverrai les épreuves corrigées demain. J'aurais pu les corriger aujourd'hui, mais je les ai oubliées chez moi.
— Aujourd'hui un temps de toute beauté, mais le voisinage de la mer rend cette beauté sans cesse menacée par des pluies subites. Quant à ma santé, elle ne dépend pas de la température. Je n'ai pas eu ombre de rhume depuis mon arrivée à Valognes, et vous éternuez peut être à Paris ! (?)
Vous avez raison. J'écrirai à Robin deux mots, ou à sa femme.
Vous dînez ce soir chez les Coppée probablement. Dites-leur mes amitiés fidèles et que je voudrais bien avoir par lui des nouvelles de la baronne de Poilly. Est-elle revenue à Paris ? question que vous lui ferez demain.
Je suis envahi et ne peux tracer un mot de plus.
Nous vous aimons tous,
et moi, comme personne.
Votre à vous,
Mon tendre respect à votre mère.
7 novembre. Lundi.
En hâte.
Dans cette demi-feuille dont je fais une lettre et que je vous adresse séparément de mes épreuves que je vous envoie aussi et que vous recevrez en même temps, je vous préviens que j'ai épuisé vos enveloppes tim-
brées et qu'il faut m'en renvoyer, chère demoiselle, dans le premier colis que vous m'expédierez. Vous voyez que pour un homme qui déteste d'écrire et qui n'écrit qu'à vous, voilà une belle consommation d'enveloppes ! Allez ! ceci est une fière preuve de mon amitié pour vous !
— Ce matin ai reçu la lettre (ici, on ne fait pas de distribution le Dimanche soir) et j'ai moins ri que je n'ai été étonné. Qui est cette demoiselle Julie ?... Est-ce celle que j'ai vue chez vous, que vous écrivez Chaîne et que, dans ma tête, j'écrivais Chayne, comme dans Walter Scott?... Et d'où sort cette liste d'ouvrages qui ne sont que d'anciens projets de livres, ou, comme Y Honnête femme, qui est de Yeuillot, des livres qui ne sont pas de moi ? Je ne comprends rien à ces confusions ! Soyez plus claire et m'expliquez la chose. — Pour le monsieur qui veut traduire Brummell, que Dieu lui vienne en aide si je ne peux l'en empêcher. De tout ce que j'ai jamais écrit (quelle mauvaise
plume j'ai là !) c'est, je crois, le plus difficile à traduire. Quelle dent barrée à arracher ! Surtout pour un dentiste anglais !! Je le plains, le pauvre homme ! de la peine qu'il va se donner ! Du reste, cela m'est indifférent, comme tant de choses, excepté vous !
Corrigez férocement mes épreuves ; je n'ai pas le génie typographique de la correction, mais dans ce pays moins que jamais. Je n'ai pas d'attention à donner à ces minuties pourtant si énormes et, pour le destin du livre, si importantes ! Ce pays s'empare de moi avec une force ! Je m'y noie de rêveries et de souvenirs ! (Quelle exécrable plume j'ai là ! Je n'écris pas avec le bec, mais avec le dos. C'est impatientant.)
11 pleut bergère, mais je trouve cette pluie charmante et je n'ai pas de blancs moutons a rentrer. Je ne suis ni mouton, ni à rentrer, car je ne suis pas sorti. Je passe ma vie dans cette caverne jaune qui vous plaît et dans laquelle, dans quelques jours, je vais
vous revoir. Ma plume est si mauvaise que je la jette à votre tête et que je finis.
Mais, voyez ! mon papier est plein.
Votre à vous !
8 novembre. Mardi.
Le temps s'est relevé ce matin, et nous avons le printemps automnal qui annonce Y été Saint-Martin pour dans quelques jours. Tout va bien. Ail right !
Ennuyez-vous de moi, c'est bien, mais ne vous inquiétez pas de moi, ce serait trop. La hideuse hypocondrie qui m'habite a la bonté de me laisser tranquille. C'est la seule absence que je puisse supporter.
Vous êtes adorée au Brock. Madame R...
m'a dit qu'elle vous avait écrit, et son mari était très content de sa lettre.
J'aime les vôtres comme je vous aime, et quand je les lis, je vous vois vivre. Nous sommes à nous-mêmes nos témoins, comme disait Guérin.
J'ai envoyé les dragées du baptême à Elysabeth, mais nous avons mangé le chocolat en famille, chez les R..., chez qui j'avais apporté un gigantesque homard.
Quelle bombance ! Il n'y a été question que de vous ! de vous ! et toujours de vous !
(Quoique taillée par les mains fines d'Armand, cette plume-ci ne vaut pas mieux que celle d'hier. Mettez-en donc deux ou trois dans le colis dont vous me parlez.)
Caressez pour moi mes deux chats. Cela vous fera autant de plaisir qu'à moi. J'ai envie de voir leurs figures quand je reviendrai, mais je ne crois pas beaucoup à Y âme de Démonette. C'est la vôtre que vous lui mettez dans le corps, quand vous imaginez qu'elle pense à moi.
Vive Belliol, s'il nous sauve Désiré ! Une poignée de main à lui, et une aussi au père. Que Dieu, auquel il ne croit pas et auquel je crois, moi, ait cette miséricorde de lui conserver son fils.
Votre à vous !
9 novembre.
Je suis à bout de provisions, ma très chère demoiselle. Ni cartes postales, comme je vous le disais hier, ni enveloppes timbrées. Vous voyez celle que je vous envoie aujourd'hui ; — or, quoique le temps s'approche où vous allez venir me chercher, cependant, si vous voulez que je vous écrive jusque-là, envoyezmoi des munitions.
Je vous écris au sortir de mon déjeuner
solitaire. Le soleil luit sur la verdure immobile du petit bois du fond de mon jardin, et puisque nos damnées carcasses dépendent de la température, la mienne va très bien. Ne vous inquiétez pas de ma santé.
J'ai reçu votre lettre où vous me dites le petit mieux de Désiré. Si son père n'avait pas toujours été le plus heureux des hommes, je croirais qu'il se tirerait de sa maladie, mais le bonheur, quelle diable de raison pour n'être plus heureux ! Et c'est là ce qui fait réfléchir en noir les plus accrochés à cette bêtise de l'espérance ! Le bonheur, quand il est si long, fait trembler. — J'ai passé deux nuits à lire le roman de Bourget. Je n'en aime pas tout, je vous l'ai dit, je crois, mais c'est infiniment mieux que tous ceux qu'il a faits. Il n'y a pas que de l'analyse, il y a de la passion, et une passion dont (littérairement) je ne le croyais pas capable. Le progrès, même dans les idées, est évident.
Si vous le voyez, dites-lui mon impression, et qu'il soit heureux de cette chose, s'il peut
174 LETTRES k UNE AMIE
l'être maintenant d'une chose venant de moi !
Oui, adressez-moi le Napoléon de Nisard. Je le lirai et je le lui écrirai, à Nice.
Voici R... ! Quelle belle chose que la fidélité !
Votre à vous.
10 nov. Jeudi, 2 heures.
Votre colis m'arrive. Je m'en vais passer mon après-midi à en prendre connaissance.
Ce sera encore une manière de m'occuper de vous.
J'avais reçu votre lettre (ce matin) qui m'explique sa brièveté par l'indisposition de Marie.
Expliquez-vous la brièveté de la mienne
par le désentortillement de votre colis et de ce que j'y trouverai à lire...
L'important pour vous, c'est que je me porte bien, n'est-ce pas ? et que je vous le dise et que j'y ajoute que je vous aime comme le premier de vos amis et tous vos amis d'un seul coup !
Votre à vous,
R... est à Cherbourg. (C'est son jour.) Le mien sera quand je vous reverrai.
Je mets ici le chèque et son en-dos.
11 novembre. Vendredi.
Le grand saint Martin, qui n'est peut-être plus le patron de Paris, mais qui l'est encore
de la Normandie, a inauguré radieusement, ce matin, son été traditionnel. Nous avons un jour magnifique de soleil, et si doux que je vous écris ma fenêtre ouverte.
Ma chère amie, vous me traitez toujours trop comme si je ne pensais à rien. Vous êtes sûre (sic) que je n'ai pas commandé des blouses et des capuchons à Aimable. Elle est, en ce moment, sur ce travail, car elle a su par l'abbé Anger que j'étais à Valognes et elle y est venue prendre nies ordres. Je ne suis pas aussi imbécille quand il s'agit de toilette que quand il s'agit de traités. On n'est pas, Mademoiselle, imbécilic en tout !
Justine est à vos pieds de reconnaissance. « Oh! Monsieur, — m'a-t-elle dit avec des modulations dans son patois que j'aime parce qu'il est le mien, — remerciez bien pour moi mademoiselle R... ! » Il faut avoir entendu cela ! La camisole, qu'elle trouve superbe, lui va à merveille. Rien à changer ! Le misérable Bon Marché, par hasard, n'aura pas à tripoter sa marchandise.
Je suis heureux d'avoir touché Lemerre. Je l'aime davantage depuis que je vois son bonheur menacé dans la personne de son fils. Le malheur possible de nos amis nous apprend à quel point nous les aimons. Mais quelle cruelle chose que cet apprentissage de nos cœurs !
Pensez aux tentes de mon filleul. Si vous aviez été à Valognes, vous auriez pu être sa marraine. Gela vous aurait-il été aussi doux qu'à moi... ?
Quelle singulière chose que notre amitié, — mais que c'est bon !
Votre à vous.
LXXXYI
12 nov. Samedi, 2 heures.
En hâte.
Il n'y a pas de correction à faire au pas-
sage que vous me citez. Les servantes largement souffletées de Bouleau, c'est le texte exact. J'ai vérifié la chosf Comme je suis monsieur Yanxieux et que je craignais de m'être trompé, j'ai vérifié la chose à Paris, sur un Boileau de Georges L..., et comme il n'y avait pas de faute à corriger, je ne vous en parlai pas, mais j'avais vérifié, j'étais sur. Laissez donc. C'est bien. Je vous ferai voir le passage dans Boileau quand je reviendrai à Paris.
Mes remerciements pourtant à Madame votre mère pour l'attention qu'elle donne à mes corrections et pour ses scrupules, quand elle en a, comme aujourd'hui.
Et puisque nous parlons épreuves, poussezles chezQuantin. Il faut que le volume paraisse avant la fin de l'année et le volume de théâtre avant février, n'est-ce pas ?
Et Savine ?
Et le volume des Polémiques ?
Songez à tout cela !
J'aime à vous voir vivre. Racontez-moi
donc vos visites. Moi, je n'ai pas de visites à vous raconter. Je ne vois que mes chers R..., et ma vie se passe dans une délicieuse monotonie. Si je vous avais, rien ne me manquerait, et je ne serais pas forcé de vous écrire tous les jours, ce qui prouve à quel point vous me manquez.
Et Ce qui ne meurt pas ? Où en sommesnous ? Je suis bien sur que vous suffiriez seule à corriger ce livre-là, parce qu'il vous plaît plus que tous les autres et qu'il sera dédié à votre ami préféré Seeligmann.
Cependant je crois bien que vous ne le préférez pas à moi.
Votre à vous !
13 novembre 1887. Au Brock.
Pas de plume chez R..., excepté en acier.
Voici que je vous écris au crayon, comme si j'étais comme vous en omnibus.
Je ne peux vous envoyer les noms des personnes que je vois, car je ne vois personne.
Mais je vous envoie le mien qui vous vient tous les matins, et qui est celui de votre fidèle ami,
J. BARBEY D'AUREVILLY
Pas un mot de plus !
Envoyez-moi deux ou trois plumes par la poste.
Votre à vous.