Le Chiea
Paris, 30 juin 18G0.
Chère et aimable Présidente ,
J'ai reçu une charmante lettre ornée d'une barrière verte que je voudrais bien franchir ; plus un petit billet encore trèsaimable, pour me souhaiter ma fête. Malheureus3ment, M. de Bismark ou le gêné- * rai Benedek l'ont retardé, si bien qu'il m'a
appris hier que ma fête était passée depuis deux jours. Autrefois, je savais mon jour de nom par une cousine qui me donnait un bouquet et quelque petit cadeau. En revanche, je lui souhaitais la Sainte-Eulalie.
Nous avons discontinué par accord mutuel, vu la difficulté des épingles ou des boutons de chemise nouveaux. Nous n'avions jamais pu trouver autre chose à nous donner, moi, les épingles, elle, les boutons, et tous les deux nous sommes trop vieux pour porter de ces brimborions. Je vous remercie beaucoup de votre bon souvenir, et je vous demande, au lieu de bouquet, de m' envoyer, dans votre prochaine lettre, un petit brin d'herbe de C...
Du temps d'Homère, les fleurs naissaient sur le mont Olympe sous les pas des déesses ; je ne doute pas qu'il n'en soit de même dans les environs de Proskurov, — partout où vous passez.
Ne croyez pas que je continue ma lettre sur ce ton poétique. Il fait trop chaud pour cela. Je me contenterai de vous raconter les événements mémorables qui me sont arrivés.
Et d'abord, j'ai reçu hier la visite d'une belle dame qui vous ressemble et qui m'a fait l'honneur d'inspecter mon taudis et mes bouquins; après quoi, elle m'a mené au bois de Boulogne, où nous avons fait une longue promenade, dissertant de toutes choses, particulièrement des petites dames
dont nous rencontrions grande quantité dans de petites voitures. Nous avons été croisés par un grand jeune homme, à cheval, que ma conductrice m'a dit être son fils. Comment en a-t-elle un (et vous un neveu) si grand?
J'ai dîné chez elle il y a quinze jours, et j'ai fait connaissance avec M. de R...
Madame votre sœur m'a envoyé une brochure de lui sur la poésie polonaise. Elle est fort bien tournée, mais j'en conclus que vous n'avez pas de poésie originale. Vos poètes copient les Grecs ou la Bible, et souvent les deux à la fois. Me pardonnerez-vous si je vous dis que les vieilles ballades serbes me plaisent davantage? Il est vrai que de la poésie traduite en prose, c'est comme une
jolie femme habillée en capucine. Encore la femme peut se tirer d'affaire en relevant ses manches, ouvrant un peu sa robe, tandis que la prose jette son lourd manteau sur les belles formes.
J'ai donné à Tourguénief ma traduction des Prizaki^y qu'il a mise dans la dernière Revue des Deux Mondes, J'ai encore traduit un petit conte de lui, intitulé Codaka^ que je vous engage à lire dans l'original.
Présentement je suis très-occupé à faire un article sur le second volume de Y Histoire de Jules César. Vous comprenez les difficultés de la chose et les écueils entre lesquels il faut naviguer pour n'être ni cour-
i. Les Prestiges.
tisan ni factieux. Ce qui me console un peu, c'est que l'auteur n'en lira pas une Ugne, ayant actuellement bien d'autres chats à peigner.
Je suis allé m'écrire chez la princesse Glotilde, dont le père l'a échappé belle. Une balle lui est arrivée sur une côte; mais, au lieu d'entrer tout droit, elle a glissé et est sortie de l'autre côté, en lui labourant la peau. Les gens du métier disent que le roi a été très-imprud«it, l'archiduc trëa-lialHle, mais que Tannée italienne s'est pai&itema&t battne. Noos deffleorons, nous antres, ioDbmobillesY chantant des Tariations sur ce thème laTori. k boDheor de la paix. Le lauboorg: SoÎQt-GerBiaîa a trooré que c*é-
tait l'empereur qui était l'inventeur de la guerre, et qu'elle s'était manigancée à Biarritz entre lui et M. de Bismark. Ils devraient ajouter le chien Néro, qui était en tiers avec eux dans leur seule conversation sur la terrasse que bien vous connaissez.
Le monde étant très-bête, particulièrement dans mon quartier, il y a beaucoup de gens qui gobent cette bourde-là.
Laissons ce vilain sujet de guerre.
Je crois que je vais aller passer quelques jours en Angleterre, puis je ne sais trop ce
que je deviendrai. Depuis les grandes chaleurs, je vais un peu mieux, c'est-à-dire que je n'étouffe plus que matin et soir. C'est une assez grande amélioration, comme vous
voyez. J'espère que voos ne comptez pas attendre la neige à G... et qae vous viendrez à Paris cet automne. Il n'y a pas de Fontainebleau cette année, peut-être pas de Biarritz. On parle d'un voyage à Bagnëresde-Luchon, mais je crois que rien n'est encore décidé, sinon une courte excursion à Nancy. On a renoncé au voyage d'Alsace, pour ne pas avoir l'air de faire une reconnaissance de la rive droite du Rhin, ou plutôt de la rive gauche.
Adieu, chère madame; veuillez agréer tous mes souhaits et me permettre de baiser très-tendrement et très-humblement le bout de vos doigts.
Votre très-dévoué secrétaire.
Saint-Cloud, 21 juillet.
Chère et aimable Présidente,
Votre lettre me comble de joie, malgré tous les reproches qu'elle m'adresse, reproches moins durs d'ailleurs que ceux de ma propre conscience. La vérité est que j'ai égaré parmi mes papiers votre dernière lettre, qui contenait votre adresse en AUe-
magne. Si je n'avais un respect absolu pour la vérilé, je vous dirais que, l'ayant mise sur mon cœur, elle a été réduite en cendres, mais vous ne me croiriez pas. Mou cœur est à présent dans l'état de mes poumons, c'est-à-dire une mauvaise machine détraquée qui ne sert qu'à faire enrager son propriétaire. A force de souffrir, on devient brute, et on oublie ses amis, ou plutôt on ' craint de les ennuyer de ses jérémiades sans fin.
Je suis ici depuis le commencement du mois. L'impératrice a eu la bonté de m'inviter à passer ici le temps des grandes chaleurs et m'a dit que l'air de la campagne me ferait du bien. Je crois en effet que je
respire ici un peu moins mal qu'à Paris.
Mais j'ai honte d'être si souffreteux et si mélancolique. Je reconnais bien mal l'hospitalité qu'on me donne. Il n'y a ici d'invités, outre votre seiTiteur, que le second fils du roi d'Egypte, un joli petit Turc de quatorze ou quinze ans, sérieux et prudent déjà comme un Européen de trente ans. Il a avec lui deux officiers français, ses précepteurs, qui lui apprennent je ne sais quoi.
Pour la tenue et le tact, il pourrait leur en remontrer. Il ne rit ni ne rougit jamais, ce qui est particulier aux Orientaux. Je ne sais quel sera le résultat de cette éducation turco-française. Je pense qu'il introduira le bal Mabille au Caire, et les élégances
des cocodès. Cependant il observe sa religion, ne boit pas de vin et ne mange pas de jambon. L'autre jour, il nous a conté comment le prince son oncle avait invité d'autres princes, dont le père du narrateur, à un petit dîner où il devait leur faire servir de l'arsenic, ce qui troublait fort les princes susdits. Heureusement, le prince son oncle est mort assassiné dans la nuit qui précéda le dîner. Tout cela était raconté très-gentiment, très-simplement, du ton dont vous diriez que vous n'avez pu aller au bal à cause d'une indisposition.
La difficulté pour l'affaire de M... est celle-ci. Le ministre de l'instruction publique m'est absolument inconnu, et cette
ignorance est partagée par la grande majorité des Français. En second lieu, il faut raccord entre lui et le ministre des affaires étrangères, et, je croîs, le concours de l'ambassadeur de Russie; au moins il est d'usage de lui demander s'il n*a pas d'objection. Enfin, on dit que le ministre actuel a si peu de vie, qu'il ne durera pas jusqu'au 15 août, et que, aussitôt après que le Sénat aura fait les modifications demandées à la Constitution, un autre ministère plus durable sera nommé. Quant à m'adresser directement à mon hôtesse, je vous avoue que je regarde la chose comme impossible, et je n'en obtiendrais ou qu'une promesse
vague d'intérêt ou que l'ordre de porter
l'affaire au ministre de Tinstruction publique. Il faudrait que M... fût personnellement connu de Sa Majesté pour que ce moyen offrît quelque chance de succès.
Cependant, chère madame, croyez que je ferai mon possible dès le premier jour du conseil. Je ferai de mon mieux, vous n'en doutez pas; mais j'ai peu d'espoir par toutes les raisons que je vous ai dites. Varaignes, qui est ici, m'a dit que madame de M... avait un beau garçon. Cela me fait le plus grand plaisir. Je ne comprends pas la manière de solenniser la fête de la Vierge, mais chaque pays a ses usages. Ce que je comprends le moins, c'est que vous ayez une fille bonne à marier et que vous soyez
gi^and'raère. En vérité, vous n'avez pas ia figure qu'il faut pour ce rôle-là.
Adieu, chère présidente ; votre secrétaire baise humblement votre blanche main.
SaiQt-CIoud, 14 août 1866.
Chère et aimable Présidente,
Je reçois vos deux lettres à la fois, tant la fortune se plaît à grouper ensemble les bonheurs, au lieu de les répartir également dans la vie. Enfin, puisque la Providence le veut ainsi, et qu'il n'y a pas moyen d'aller à rencontre, Amenl
Voici Taffaire. Peu après vous avoir éciît, je suis allé à Londres, selon mon antique habitude. J'en suis parti sur une très-gracieuse sommation de la souveraine de ces lieux. Vous savez quelle est la vie que nous menons, et je ne vous en parle pas. Le maître a été malade et est encore un peu souffrant, ce qui donne à tous les alentours un peu de tristesse. Pour remplacer mademoiselle Bouvet , on a fait venir une lectrice alsacienne très-gracieuse et trèssimple, sans embarras et sans fausse timidité par absence complète de prétentions.
J'ai vu à. Londres beaucoup de monde, surtout des gens politiques; j'ai mangé beaucoup de mauvais dîners, j'ai étudié
dans le British-Museum, et j*ai pensé à vous toutes- les fois que je découvrais quelque belle chpse; il me semblait qu'elle m'aurait fait plus de plaisir, si j'avais pu l'admirer et en raisonner avec voiis. Il y a une statuette nouvellement achetée, en bronze, sans bras, qui me ravit. C'est une Vénus, nue bien entendu, posée sur le pied droit, le gauche relevé à la hauteur du genou. Il me semble que lorsque les bras existaient, elle devait rattacher sa sandale. C'est évidemment la copie en petit de quelque statue célèbre et c'est une œuvre de toute beauté. Quel dommage que le temps détruise ainsi les belles choses 1 II y a dans toutes ces statues antiques des mouve-
boyants, mais des teints de pain d'épîce et un faux air d'orang-outang. Nous nous attendions à voir des houris de Mahomet !
On suppose que Sa Majesté est venue demander de l'argent et des soldats ; mais je crois qu'on ne lui donnera rien que des fêtes, dont elle a l'air de ne pas se soucier beaucoup.
Outre les beautés en bronze, et en chair et os de Londres, j'ai vu une émeute qui m'a diverti. On voulait faire un grand meeting pour la Réforme dans Hyde-Park. Le gouvernement a fait fermer le parc, le respectable public a arraché les grilles sur une longueur de plusieurs milles. J'ai remarqué un certain nombre de Français parmi les
émeutiers, et je crois que leur expérience et leurs sages conseils ont beaucoup aidé la canaille de Londres. Il y avait quantité de drapeaux tricolores à la procession des réformistes, car notre diable de drapeau est une enseigne bien connue et bien achalandée. Sauf quelques têtes cassées, la chose s'est passée, d'ailleurs, avec peu de bruit et un certain ordre, car les Anglais sont méthodiques en tout.
Quelle idée avez-vous de me demander ma vieille et laide figure photographiée!
Je ne veux pas que vous ayez auprès de vous une occasion de perdre l'amitié que vous voulez bien me porter. Au reste, nous reparlerons de cela à Nice, sinon à Paris.
J'ai reçu une lettre de M. Gavini, qui me fait part de vos projets pour cet hiver, et qui se réjouit fort à Tespoir de vous revoir dans ses États. J'ai vu assez souvent, avant d'aller à Londres, madame votre sœur, qui a été charmante pour moi. Elle m'a mené au bois de Boulogne, et nous avons causé de mille sujets, mais pas de vous. Pourquoi? Moi, je ne parle jamais de vous, mais j'y pense beaucoup. Je n'en parle pas, parce que j'en aurais trop à dire. Par une raison semblable, je ne vous écris pas toutes les fois que j'en ai envie. Au fond, j'ai peur de vous. Je ne me trouve pas assez philosophe pour me laisser aller à vous aimer, comme j'y serais peut-être porté. Je m'applique à
VOUS considérer comme une jolie fée qui m' apparaît de temps en temps, qui me charme et me ravit par sa grâce et sa bienveillance. Puis je me dis qu'il n'y a plus de fées, que ce monde sublunaire est sérieux et ennuyeux, qu'il faut se réjouir des visions d'un autre monde quand elles viennent, mais ne pas les croire trop réelles.
Cela ne m'empêche pas de penser à mon aimable fée, et de la prier de m* être toujours propice.
Je vous prierai de m'écrire à Paris, car je ne pense pas rester longtemps encore ici.
Mes hôtes, avec une grâce charmante, m'ont annoncé hier qu'ils m'avaient fait grand officier. J'ai été touché de leur bienveil-
lance ; vous me connaissez assez pour savoir si je tiens à une plaque d'argent. Ils auraient pu en faire un meilleur et plus politique usage. Je ne puis les aimer ou les servir mieux à cause de cela. Vous m'avez envoyé une décoration qui m'a fait grand plaisir et dont je vous remercie. Je baise bien tendrement la petite main qui a cueilli pour moi ce joli souvenir.
Adieu, chère et aimable présidente.
Il fait un temps de chien I
Biarritz, 24 septembre 18C6.
Chère et aimable Présidente,
Je suis ici depuis trois semaines avec Sa Majesté Timpératrice. Nous avons presque toujours un temps abominable et nous en sommes tous plus ou moins furieux.
Madame votre sœur, qui est ici, me donne de vous la plus mauvais^ nouvelle
que je pusse recevoir (après celle d'une maladie) : c'est que vous ne viendrez pas en France cet hiver, et que vous comptez le passera B..., que Dieu confonde! Elle dit encore que vous vous amusez beaucoup et que vous avez beaucoup de monde chez vous. Je vous fais grâce de toutes les phrases qu'on pourrait tourner poliment sur votre absence, et je vous dirai tout simplement que rien ne pouvait me faire plus de peine. Qui sait à présent si nous nous reverrons jamais?
Je laisse ce sujet, qui me ferait enrager, pour vous dire deux mots de notre vie.
Elle se passe à manger, dormir et un peu se promener. On cause un peu aussi, mais
pas trop, ordinairement à bâtons ronfipus.
Bien qu'il n'y ait rien de plus haïssable que les bas bleusy je regrette que nos dames n'en aient pas de teinte légèrement azurée. Si vous ôtez de notre conversation la politique, la littérature et les cancans, car il n'y en a point à Biarritz, vous trouverez sans doute que les sujets de causerie nous font défaut et que nous aurions grand besoin de restaurer^ notre cour d'amour et de rappeler notre présidente au fauteuil.
Le pauvre Bacciocchi est mort après une cruelle agonie de plusieurs jours. Nous en avons reçu la nouvelle hier par le télé-
graphe, au moment où l'on était plus gai, ou du moins plus bruyant que de coutume.
A ce tapage a succédé un assez long silence, et je crois que chacun se demandait quel serait Teffet produit par l'annonce de sa propre -mort dans Fillustre assemblée. 5^lute à mil disent les Italiens en pareille occasion. Je n'ai jamais entendu parler de maladie plus étrange que celle de ce pauvre Bacciocchi. Il ne pouvait tenir en place, et était obligé de marcher toujours, jusqu'à ce qu'enfin il tombât accablé, et alors, quelquefois après vingt-quatre heures, il dormait quelques minutes. C'est le supplice du Juif errant. On dit que les dames en sont €n grande partie responsables.
Si vous êtes dans le secret de la Providence, dites-moi, pourquoi a-t-elle donné
tant de désirs pour arriver à des résultats aussi abominables? Gela ressemble beaucoup à une souricière tendue aux cœurs trop sensibles. Ce que j'en dis, n'est pas que je redoute une destinée pareille.
Nous avons ici la grande-duchesse Marie et le grand-duc de Leuchtenberg, qui est un fort beau garçon, totchno molodietz^y et qui ferait des ravages sur cette plage s'il y avait quelques beautés moins connues que celles que nous possédons. Madame de Talleyrand, dont les cheveux sont devenus blonds, la duchesse de Frias, voilà ce que nous pouvons offrir de plus tentant. Je ne * parle pas de madame Korsakof , en robe