‹ Lettres à une antre inconnueChapitre 28 sur 29 · Vraiment un gaillard · texte numérisé non relu

Vraiment un gaillard

jaune avec jaquette noire, bas noirs et bottines à rosettes jaunes, qui conduit un grand chien noir (sans jaune) et un chevalier garde. Elle a toujours une taille charmante, et de dos elle fait beaucoup de conquêtes.

Je pense être à Paris vers la fin du mois, et à Cannes au commencement de novembre.

On nous annonce la duchesse Colonna à Nice pour cet hiver, mais je n'y crois pas.

Je vais affliger tous les Niçards en leur apportant la fatale nouvelle que madame votre sœur m'a donnée.

Adieu, chère présidente; santé, joie et prospérité. Je ne vous dis pas de vous souvenir de moi ; cela n'en vaut guère la peine.

A UiNE AUTRE INCONNUE. 40

Je respire toujours assez ipal, et probablement je ne respirerai plus du tout quand vous reviendrez dans ce pays.

Adieu encore; je baise vos mains bien tendrement et respectueusement.

trahi auprès de Son Altesse impériale.

Nous avons ramené l'empereur en trèsbonne santé. Il faisait avec nous de longues courses à pied qui nous mettaient tous sur les dents. En vérité, plus je vois ks princes, plus je m'aperçois qu'ils sont faits d'une autre pâte que nous autres simples mortels.

Quant à moi, je n'ai aucune disposition au métier, et je m'abstiens absolument de toute prétention à la souveraineté, même à celle de la Grèce ou des principautés moldovalaques.

Adieu, madame; il y a fort à parier que vous n'êtes plus à Czarny-Ostrow, mais vous ne m'avez pas donné d'autre adresse.

Je vous souhaite un heureux et prompt

Paris, 27 octobre 1866.

Chère et aimable Présidente,

Me voici de retour à Paris depuis deux jours, très-fatigué et très-triste. Toutes les fois que je rentre à Paris, j'y apprends la perte de quelque vieil ami, j'y trouve la pluie et le froid, la solitude, et j'y fais des

réflexions très-peu gaies. Madame votre

sœur est la dernière personne que j'aie vue à Biarritz. Elle a été très-aimable pour moi et elle me plaît beaucoup. Elle vous ressemble par beaucoup de points, elle est comme vous curieuse et coquette, jalouse de plaire au premier chien coiffé autant qu'au plus bel homme et au plus grand du monde. Elle a de plus tous les genres d'esprit, de beauté et d'humeur qui me charment; cependant nos atomes crochus ne se conviennent pas. Il lui manque quelque chose que vous avez, que je ne sais pas, que je ne devine pas, mais qui fait que je vous aime. Si madame votre sœur n'a pas fait ma glorieuse conquête, elle peut s'en consoler, car elle a tourné la tète au Tato,

un des bons matadors de notre temps, qui a tué un taureau pour ses beaux yeux, et qui lui a fait cadeau de son gilet tout souillé des traces de ses victoires. C'est assurément un des plus grands triomphes qu'on puisse obtenir en Espagne.

Elle m'a dit quelque chose qui m'a fait beaucoup de plaisir ; c'est que vous paraissez déterminée à passer une partie de l'hiver à notre beau soleil deJProvence. Pour un secrétaire habitué à vivre à cinq cents lieues de sa présidente, c'est une grande joie de penser qu'il n'en sera plus séparé que par un trajet d'une heure.

Je vous parlais de mort en commençant.

11 y a je ne sais combien d'années que j'ai

inspiré une passion assez sérieuse a une actrice des Variétés, passion qui a duré deux mois au moins. C'était une personne très-singulière, ayant de la vertu à sa façon,, et qui a laissé des souvenirs aux nombreux heureux qu'elle a faits. Je vois qu'elle vient d'être noyée en Amérique dans un naufrage. Avant de partir, elle m'avait écrit pour me demander de l'argent et me disait qu'elle ne m'en demanderait plus, car elle avait ridée qu'elle ne reviendrait pas. Cette fin étrange m'a attristé et m'a rappelé tous les souvenirs presque oubliés de la vie que je menais quand j'avais vingt ans. Or, il n'y a rien qui me chagrine plus que ces souvenirs-là. Je ne m'endors qu'avec des soupers

au café Anglais^ et je vois ensuite cette pauvre fille se débattant au milieu des vagues.

Je vais partir pour Cannes dès que je serai un peu défatigué. Je me suis assez bien porté au bord de la mer. J'espère que la Méditerranée me sera non moins douce que rOcéan. Quand vous verra-t-on sur ses bords? Je vous ai écrit de Biarritz que j'y avais vu la grande-duchesse, ou plutôt revu, et le duc de Leuchtenberg. Tous les deux ont fait ma conquête. La grandeduchesse m'a fait lire une petite drôlerie de ma façon, ma foi, assez gaillarde, et Ta bien prise. Il m'a semblé que c'était madame votre, sœur qui m'avait

voyage et vous prie d'agréer les tendres et respectueux hommages de votre secrétaire.

Paris, 7 novembre 1866.

Chère et aimable Présidente,

Cette plume est détestable, et il faut toute Tenvie que j'ai deuvous écrire pour que je continue. J*ai reçu votre lettre du 30, cachetée de cinq cachets avec l'aigle à deux têtes, mais vous ne me dites pas si vous avez reçu les miennes de Biarritz et de Paris.

Je pars demain pour Cannes, et je n'irai à Nice que lorsque vous y aurez établi votre quartier général. Vous me dites la fin de ce mois. Je crains bien les séductions de la route. Vienne et Venise ne se quittent pas si facilement , et Tannée pourra bien se passer sans qu'on vous aperçoive de ce côté des monts. Il faut beaucoup de résignation quand on est votre adorateur. Autant vaudrait adorer une hirondelle, vous êtes aussi rapide qu'elle dans vos mouvements.

Je ne sais rien de Compiègne. Quelquesuns disant oui, d'autres non. Notre ami du Crédit foncier me dit aujourd'hui paême qu'il n'y a rien de décidé encore, et ce qui est certain, c'est qu'on n'a pas encore fait

d'invitations. Quant à moi, j'ai pris congé il y a huit jours, et Ton ne m'a rien dit. Je vais essayer de trouver des fleurs à Cannes pour les envoyer le 15, mais je ne sais trop si j'en trouverai.

Je n'ai rien appris de madame votre sœur, qui m'annonçait son arrivée à Paris pour le l^' du mois. Elle a peut-être été enlevée par le Tato, dont je vous ai déjà raconté la déclaration à Pampelune.

Vous m'avez fait frissonner avec votre

neige. Je pense qu'il est assez agréable de

glisser très-rapidement sur la glace, mais la

neige ne me représente rien de bien agréable.

Et puis ridée seule de froid m'effraye.

Vous autres femmes du Nord, vous devez

avoir le sang et la peau autrement faits que nous. Je suppose, pour ne pas trop m' apitoyer sur votre sort, que vous avez un nombre prodigieux de peaux d'ours sur votre traîneau, et qu'il n'y a de visible dans toute votre personne qu'un tout petit bout de nez. Prenez bien garde qu'il ne gèle, car j'y tiens beaucoup.

Malgré le temps très-doux et môme beau que nous avons, j'ai trouvé le moyen de m' enrhumer horriblement, ce qui a pour conséquence inévitable de m'empêcher de respirer, exercice toujours assez difficile pour moi en temps ordinaire. D'après ce qu'on m'écrit de Cannes, les Anglais y abondent, ainsi qu'à Nice. Le départ de nos gens de

Rome et le choléra empêcheront probablement bien des oisifs d'y aller, et ils reflueront sur nous. Que de têtes vous allez avoir à faire tourner I Mais vous ne comptez pas vos victoires, de peur de vous embrouiller dans vos calculs.

Adieu, chère présidente; gardez-moi une toute petite place dans vos affections, et permettez-moi de baiser bien respectueusement votre main ; bien entendu que vous la tirerez des gants fourrés que vous devez porter en ce moment.

Cannes, 3 Janvier 1SG7.

Chère Présidente,

Je regrette bien de ne pouvoir me rendre à votre aimable invitation, j'ai un ami à déjeuner ce jour-là. Je suis d'ailleurs tellement poussif depuis que le vent du nord se fait sentir, que je n'ose guère mettre le nez hors de mon trou.

Mille remercîments pour votre bon souvenir et pour les souhaits que vous faites en ma faveur. Je vous envoie les miens.

« Tout ce que votre noble cœur désire », comme on disait jadis.

Veuillez me mettre aux pieds de madame Gavini et de miss Alison, et agréez les respectueux hommages de votre triste secrétaire.

Cannes, 17 janvier.

Chère Présidente,

Je vous remercie du billet si bon et aimable que vous m'avez écrit. Je viens d'assister à de bien tristes scènes, dont le souvenir me restera longtemps. J'espère que ce temps glacial ne vous a pas trop fait de mal. Edouard Fould dit que vous étiez la

belle des belles au dernier bal. Nous passions très-mal notre temps ce jour-là; je me réjouis cependant de vos succès. N'estce pas une grande philosophie? On nous annonce que nos lettres arriveront cette nuit.

Comment trouvez-.vous la civilisation de ce temps-ci? Il paraît que les ouvriers provençaux qu'on avait appelés pour déblayer la voie du chemin de fer, voyant qu'il s'agissait de neige, n'ont pas osé y toucher. Il a fallu faire venir des soldats pour en débarrasser les rails.

Adieu, chère madame; croyez que je suis bien touché de tout ce que vous me dites à l'occasion de ce triste événement.

Veuillez agréer l'expression de tous les tendres et respectueux sentiments de votre secrétaire.

Cannes, 31 janvier 1867.

Chère Présidente,

Je suis malade comme une i3ôte. Mon docteur vous remettra ce mot.

Fould me dit que vous allez jouer la comédie. Quelle? Quand? Si je puis sortir, je voudrais bien vous voir à une répétition; mais je suis vraiment très-souffre-

teux , et voilà trois jours que je n'ai mis le nez dehors.

Adieu, chère madame; veuillez agréer tous mes respectueux hommages.

Cannes, 5 février.

Chère Présidente,

Je suis toujours toussant et étouffant; puis un de mes amis anglais est venu me voir et je n'ai pas de temps à moi. Cependant, dites-moi si, jeudi ou vendredi, ou samedi, on aurait la chance de vous voir de une heure à trois. Je me soucie très-peti'

d! entendre les autres acteurs, mais je voudrais bien vous entendre dans votre rôle et vous faire mes observations critiques avec ma brutalité ordinaire, parce que je tiens à ce que vous ayez un grand succès. Je vous en prédis un, si vous avez un peu d'audace et si vous êtes jalouse de bien faire. La plupart des femmes du monde qui jouent la comédie, tiennent beaucoup à ne pas paraître des actrices. C'est le contraire qu'il faut chercher, lorsqu'on monte sur les planches.

J'espère que, lorsque vous écrivez à madame X..., vous me mettez à ses pieds. Mettez-moi également à ceux de madame Gavini et de madame Blomberg, ainsi qi/ê^ cqux de

miss Alison. Quant aux vôtres, je m'y prosterne très-humblement et très-tendrement.

Veuillez, chère présidente, agréer l'expression de tous les respectueux hommages de votre bien dévoué secrétaire.

Cannes, 6 février.

Chère Présidente,

L'arrivée de mon ami M. Panizzi, de Londres, déconcerte mes prqjets, et il m'est impossible d'aller à Nice vendredi. J'espère que vous voudrez bien m' excuser, et me permettre de venir vous entendre (vous, non la répétition) un autre jour ; dimanche

OU lundi, par exemple. Si vous ne me répondez pas non, je viendrai lundi à une heure, non pas déjeuner, mais peut-être vous demander une tasse de thé avant de repartir.

Adieu, chère présidente ; encore pardon.

Veuillez agréer tous mes tendres et respectueux hommages.

Cannes, 24 février 1867.

Chère et aimable Présidente,

Merci de votre petite lettre, et du postscriptum russe, où il y a, ce me semble, une petite faute d'orthographe. Mais il faudrait être encore plus académicien que je ne le suis pour vous la reprocher là.

J'aurais voulu que vous m'eussiez donné

des nouvelles de votre représentation. Je sais, par la trompette de la renommée, que vous avez eu un grand succès, qu'on vous ^ donné des bouquets qui n'ont pas dû passer par votre porte; mais avez-vous ■eu peur? avez-vous été contente de vousmême ? avez- vous senti que vous dominiez votre public ? Votre costume était charmant, il ce qu'on rapporte, bleu et argent. Comment la poudre vous allait-elle? Vous savez que je fais la guerre à vos coiffures, et je ne sais pas trop si j'aurais aimé à vous voir poudrée. Je voudrais bien savoir encore si vos compagnes ont eu du succès et si la future mariée a montré autant d'aplomb devant le public qu'à la répétition.

Je n'ai pas besoin de vous dire que nous serons bien charmés de vous voir à Cannes; mais veuillez me prévenir un peu d'avance.

Mon ami M. Panizzi est venu me voir et un autre de mes amis, qui tous les deux prennent beaucoup de mon temps. Enfin, l'oncle d'Edouard est ici, et je fais une cour très-assidue à cette excellence déchue. L'autre soir, la musique de Cannes lui a donné une sérénade assez bien troussée, et lui a fait un petit compliment dont il a été très-touché. Il n'est pas gâté par la reconnaissance de ceux qu'il a obligés.

On m'écrit de Paris des choses fort tristes.

L'avenir est bien sombre, et je crains que,

malgré Texposîtion universelle, nousn'ayona un triste printemps.

Adieu, chère et aimable présidente ; veuillez agréer l'expression de tous mes respectueux hommages.

Il est fort possible qu'un de ces jours j'aille vous voir à Nice.

Dimanche, 28 février 1867.

Chère Présidente,

J'ai beaucoup pensé à vous hier et à votre folle journée. J'ai peur que vous ne vous y soyez enrhumée ; je suis, pour ma part, horriblement accablé par ce temps déplorable.

Comment avez-vous passé vos douze heures de pluie au cap d'Antibes? Veuillez m'en-

voyer, je vous prie, d'abord un bulletin de votre santé, puis un récit de ce qui s'est passé de mémorable à Thôtelde M. Plechtcheîef ; vous ferez grand plaisir à un pauvre malade qui aime encore le monde et qui n'en peut rien savoir par lui-même à présent.

Après votre départ, nous avons été tous très- affligés par une idée qui nous est venue, un peu tard, direz- vous : c'est que, peut-être, vous n'aviez pas déjeuné.

Mais alors pourquoi ne pas nous le dire?

Notre garde-manger n'était pas en ^trèsbrillant état; cependant nous avions probablement mieux qu'une tasse de thé à vous offrir.

Adieu, chère présidente ; veuillez agréer l'expression de tous mes respectueux hommages, j

XYI

Cannes, 10 mars 1807.

Chère Présidente,

Il n'est que trop vrai qu'il y â bien longtemps que je ne vous ai vue, encore plus longtemps que je ne vous ai écrit; mais ne croyez pas pour cela que je sois resté sans avoir de vos nouvelles. Ma police particulière m'a toujours tenu au courant de vos

faits et gestes. J'ai su que vous voliez de fête en fête, et que vous acheviez le carnaval de la manière la plus agréable, vous amusant, amusant les autres, courtisée et enviée comme vous deviez l'être. Pour moi qui suis un grand philosophe et qui vis loin du monde, en attendant que je le quitte tout à fait, j'aurais craint de vous ennuyer en vous écrivant. Il ne se présente pas plus d'idées dans une saison de Cannes qu'il ne s'y passe d'événements dignes de mémoire. Je n'aurais pu vous dire autre chose, sinon que je respirais fort mal et que la pluie me faisait souffrir physiquement et enrager moralement.

Tout cela ne valait pas la peine d'être

dit. J*avaîs de plus à Cannes M. Fould et M. Panizzi, à qui je servais de cicérone; enfin, j'ai eu toute sorte de tracas et de chagrins. Un de mes amis est mort à deux pas de chez moi, laissant une femme et deux filles toutes seules. Tout cela était peu propre à me donner des pensées couleur de rose telles qu'elles puissent vous être offertes.

Je ne pense pas encore au retour, mais je ne tarderai cependant pas beaucoup à reprendre le chemin de Paris. Quand vous mettez-vous en route, chère présidente?

Edouard est parti hier, et le convoi pour Paris était tout plein de monde. Cela veut dire qu'on commence à déménager. Est-il

vrai que vous êtes en froid avec madame Gavini?

Adieu, chère présidente; veuillez agréer l'expression de tous mes tendres et respectueux hommages.

Je n'ai pas besoin de vous dire que je suis tout aux ordres de M. X... pour le livre qu'il désire présenter à l'Institut.

Jeudi soir, 4 avril i8ô7« 52, rue de Lille.

Chère Présidente,

Me voici à Paris, bien fatigué et bien souffrant. Gomment vous y trouvez-vous? Comment vous portez-vous? Quand pourra-t-on vous voir?

Je n'ose guère sortir encore, mais je ferai cependant avec l^ien du plaisir le

t)2 LETTRES A UNE AUTRE INCONNUE.

voyage de la rue du Centre, si vous me le permettez.

Soyez assez bonne pour me mettre aux pieds de madame votre sœur et agréez l'expression de tous les respectueux hommages d'un secrétaire bien poussif.

Dimanche, 7 mai 1867»

Chère Présidente,

Je suis bien malheureux, mais aussi pourquoi ne m'avez-vous pas prévenu, comme je vous en avais prié? Je crains bien de ne pas vous voir avant votre départ. Mardi, je ne pourrai aller rue du Centre. C'est ce jour-là que se livre la bataille des seri-

nettes, et Dieu sait quand j'en serai quitte! Soyez assez bonne pour m' écrire quand, après mardi, je pourrai vous dire adieu.

Je n'ai pas besoin de vous dire que je ferai de mon mieux lundi soir pour m'acquitter de vos ordres. Je ne veux plus discuter avec vous la conduite à tenir; seulement, veuillez vous représenter que mon rôle d'ambassadeur n'est pas facile, qu'on peut me couper la parole au début de ma harangue, m'échapper de mille manières, tandis que, si vous aviez voulu porter la parole, il ne se pouvait pas qu'une explication n'eût pas lieu.

Adieu, madame; veuillez agréer tous mes respectueux hommages.

Jeudi

Chère Présidente,

J'espérais pouvoir aller vous présenter mes hommages ce matin, mais je suis malheureusement retenu jusqu'à trois heures, et je crains qu'alors vous ne soyez plus rue du Centre. Je suis toujours très-souffreteux et ce temps d'hiver ne me convient nulle-

ment. Les malades sont si ennuyeux, que je me suis bien gardé de vous prévenir.

Adieu, chère Présidente; j*espère que vous vous portez toujours bien et que vous vous amusez beaucoup.

M. X..., qui est venu me voir pendant ma grippe, s'est beaucoup moqué de moi parce que je lui avais dit que la langue lithuanienne était un dialecte slave. Il prétend que c'est une langue toute particulière. Or, je viens de recourir aux grandes autorités, Max Mûller, etc. Le lithuanien est un dialecte slave, division wendique. C'est ce qui ressemble le plus au sanscrit parmi les langues européennes.

Samedi, 1867.

Chère Présidente,

Je reçois ce matin votre billet daté de jeudi; vous verrez qu'il n'a été mis à la poste que hier^ et qu'il n'est arrivé qu'après votre visite. Je suis désolé que vous .

ayez .pris la peine de venir, et encore plus désolé de ne pas vous avoir vue. J'étais

allé au Sénat, où je me suis fort ennuyé.

Adieu, chère présidente; croyez à tous

mes bien vifs regrets et dites-moi quand je

pourrai avoir le bonheur de vous voir avant

ma mort, qui est très-prochaine.

Lundi, 21 mai 1867.

Chère et aimable Présidente,

Je vous ai bien regrettée l'autre jour; mais, comme il n'y a jamais deux bons jours de suite dans ce bas monde, je ne vous attendais pas, ce qui ne m'a pas empêché de sortir de ma robe de chambre, et d'ôter les livres qui couvrent mes fauteuils. Mais

ICO LETTRES

j'avais le pressentiment de ne plus vous voir, et, s'il faut tout vous dire, je n'ai jamais cru que vous eussiez cette bonne idée. Le plus triste, c'est que vous allez être bien longtemps au bout du monde, et Dieu sait si je vous reverrai I Je suis plus malade que jamais, découragé et triste comme un bonnet de nuit.

Il n'y a pas grande apparence que je puisse m' acquitter de la commission que vous m'avez donnée. Je crois que les serinettes m'ont fait du tort, et qu'on me regarde comme une espèce de factieux. 11 est vrai que les vrais factieux chantent mes louanges, mais je n'y tiens pas du tout. Au reste, nous verrons bien d'ici à peu de

temps. On parle de grands voyages; mais, au train dont vont les choses, je ne vois guère de projets qui puissent tenir. A tous ceux qu'on fait, il faut ajouter : « S'il plaît à M. de Bismark. » Je voudrais bien qu'il lui plût de ne pas déranger votre voyage, et je fais des vœux pour qu'il n'y ait pas de champ de bataille sur votre route. Je la suis sur ma carte, et il me semble que vous devez traverser la Silésie pour aller à Cracovie par le chemin de fer, et M. de Bismark, s'il était homme d'esprit, comme on le dit, aurait beau jeu pour vous arrêter au passage. Sérieusement, je crains pour vous cette partie de votre long voyage; car, indépendamment des enlèvements, il y a

toujours mille misères qu'on rencontre sur le passage d'une armée. Soyez assez bonne pour me rassurer dès que vous serez arrivée chez vous.

Ma lettre vient d'être interrompue par la visite d'Edouard Fould, enrhumé comme un loup et très-démoralisé. Il m'a dit vous avoir vue un instant lors de votre trop court passage et m'a chargé de vous faire ses excuses de n'être pas allé vous faire sa cour. Il y a six semaines qu'il garde la chambre et qu'il se livre à la mélancolie.

Je lui conseille le mariage comme un puissant remède à tous les maux, mais il me paraît n'y avoir que de faibles dispositions.

Avez-vous VU ou connu madame de Boigne, qui vient de mourir à quatre-vingt-six ans?

C'est une grande perte pour moi. C'était le dernier reste d'une société qui n'existe plus et qui ne se renouvellera pas; une femme d'infiniment d'esprit et de bon sens, qui de plus m'aimait beaucoup. Mes vieux amis meurent et je n'en ai plus de jeunes, à moins que vous ne me permettiez de vous dopner ce nom. J'ai été souvent tenté de vous demander cela, bien que vous m'ayez toujours fait un peu peur. Si je suis encore de ce monde quand vous reviendrez en France, je serai peut-être plus rassuré.

Adieu, chère présidente; mille souhaits pour votre bonheur. Lorsque vous voudrez

bien penser à moi, dites-moi ce que vous faites, ce que vous ferez. Enfin, tout ce qui peut vous intéresser, intéressera beaucoup votre très-humble secrétaire, qui vous baise les mains avec grande tendresse.

Paris, le 25 juin 1867.

Chère Présidente,

Je mène une vie si triste, et je suis tellement isolé, qu'il faut me pardonner si je me laisse aller souvent à garder le silence d'un lapin au fond de son terrier. Que pourrais-je d'ailleurs vous écrire qui vous intéresserait ou vous amuserait ? Je respire au-

lOG LETTRES

jourd'hui un peu moins mal, hier plus mal, demain pas trop mal. Ajoutez toutes les particules, prépositions, adverbes à mal.

Voilà tout ce que je puis vous dire de moi.

Je pense tous les jours davantage à m'en aller dans quelque désert où il fasse chaud, et là demeurer jusqu'à ce que mon quietus arrive. Vous ne vous effrayerez pas de ce mot latin, car vous me donnez l'exemple, et, vous autres Polonaises, vous savez toutes les langues.

Figurez-vous que, depuis votre départ, je n'ai pu encore aller faire ma cour à madame votre sœur. Elle est chez elle le mardi, et précisément ce jour-là, par un triste hasard, nous avons séance au Sénat.

Aujourd'hui, il y en a une des plus graves.

Une pétition demande qu'on brûle tous les auteurs de mauvais livres, et j'ai quelque peur pour ma peau.

Il paraît que vous avez devant vous un été très-agité. Vous me parlez de chasse avec tant d'ardeur, que vous voudriez déjà, je pense, vous trouver en face d'un loup, voire même d'un ours. Passe pour la première de ces vilaines bêtes, mais je vous interdis absolument les ours : ils sont trop mal élevés pour avoir du respect pour les chasseresses.

J'ai déjeuné samedi avec nos hôtes de Fontainebleau. Le maître de la maison un peu souffreteux, la maîtresse très-enrhumée.

ce qui n'est pas extraordinaire après tant de fatigues et si nombreuse compagnie. On est un peu effrayé du Turc qui nous arrive.

Le cas est tellement sans précédent, qu'on est dans T impossibilité de tout régler d'une façon convenable. 11 pourrait se faire que Sa Hautesse fît des incongruités dans l'innocence de son cœur. Vous savez qu'il n'est jamais allé plus loin que Scutari ou Bouyouk- Dereh, et Dieu sait quelles manières il a pu y apprendre. A Constantinople, toutes les fois qu'il va voir sa mère ou une de ses sœurs mariées, elles lui offrent une de leurs femmes. Si on n'a pas la même attention, peut-être demandera-t-il lui-même. Comment feront les dames qu'il désignera?

Ce qui me rassure, c'est que vous êtes à Luxeuil et que bientôt vous aurez mis le Rhin entre vous et le grand Turc.

Adieu, chère présidente; je. vous souhaite santé, prospérité et gaieté. Vous savez que je suis toujours bien heureux quand j'ai de vos nouvelles; mais ne m'accusez pas lorsque je cède à mes idées noires.

Veuillez agréer tous les respectueux hommages de votre secrétaire.

Paris, 6 Juin 1861.

Chère Présidente,

Je suis charmé d'apprendre que les eaux de Luxeuil vous font du bien; mais je crains que le pays ne vous amuse guère. Je voudrais vous y envoyer des gens aimables; mais il n'y en a pas beaucoup à présent et ils se portent ou trop mal ou trop bien pour

aller à Luxeuil. Quant à moi, je ne pms bouger, vous le savez, et je me garderai bien d'aller réclamer vos soins en qualité de garde-malade. Je ne vois pas du tout. Je n'ai pas vu l'empereur Alexandre, et seulement hier le hasard m'a fait rencontrer le roi de Prusse, qui a été reçu, ce me semble, poliment , mais fraîchement , l'empereur Alexandre l'avait été mieux. Il est vrai que, l'autre jour, s' étant aventuré au Palais de Justice, un avocat en robe lui a crié dans l'oreille : « Vive la Pologne ! » Des étudiants de dixième année lui ont répété le même cri devant l'hôtel de Cluny. On dit pourtant qu'il est content et qu'il s'amuse. Les récits qu'on m'a faits de la fête de la princesse

Metteraich me font douter qu'on puisse faire aussi bien chez M. de Goitz et M. de Budberg. Je crois que, si j'avais des souverains à recevoir, je les mènerais à Mabille et à la Gloserie des Lilas, selon le précepte qui recommande de donner du nouveau aux gens blasés. C'est pour cela que les amants des souveraines ne sauraient mieux faire que de les battre, afin de leur procurer des sensations encore inconnues. Les jambes de madem.oiselle Schneider paraissent avoir produit beaucoup d'effet sur le prince Vladimir. Son auguste père, après la visite aux Variétés, s'est promené tout seul dans le passage des Panoramas, suivi par quelques messieurs de la troupe de M. Hirvoix, chargé de le pré-

server des Polonais de mauvaise humeur* On a été quelque temps à se méprendre sur ses intentions, jusqu'à ce que, découvrant des cabinets particuliers mais publics, le czar y est entré d'un air de grande satisfaction.

Hier, à onze heures du soir,. un de mes amis qui m'avait tenu compagnie et qui venait de me quitter, est remonté précipitamment pour me dire que le feu était à ma maison. En sortant dans la rue, un sergent de ville lui avait dit : « Gomment, vous sortez et le feu est chez vous! » J*ai ouvert la fenêtre et j'ai senti en effet beaucoup de fumée, mais je n'ai pas vu de feu.

11 y avait sous ma fenêtre un grand rassem-

blement. Ma cuisinière commençait à prendre son chat et j'hésitais entre mon argent et mes bottes, lorsqu'on a découvert qu'il ne s'agissait que d'un feu chez un boulanger de la rue du Bac, assez loin de chez moi.

Adieu, chère présidente ; vous ne me parlez pas de vos projets. Vous reverrai-je cette année?

Veuillez agréer l'expression de tous mes respectueux hommages.

Dimanche, 14 juillet 1867.

Chère Présidente,

Mille remercîments de votre aimable lettre. Je suis charmé d'apprendre que les eaux vous ont fait du bien et j'espère que l'air de la forêt Noire vous en ' fera encore davantage. Je suis allé voir l'autre jour madame X..., que j'ai trouvée florissante et en

grande beauté. Elle m'a fait donner par M. *^ le livre qu'il vient de faire, qui m'intéresse et m'amuse. Je le trouve très-bien écrit et pensé, et le seul défaut que j'y découvre, n'est pas de ceux que vous blâmeriez : c'est d'être un peu trop polonais.

Vous savez que, pour moi, je suis Cosaque.

J'ai passé ces derniers jours moins mal à cause de la chaleur; mais je me suis privé de toutes les splendeurs dont on a régalé les Parisiens. J'ai aperçu seulement de loin' la barbe du sultan. J'aurais mieux aimé voir le nez d'une sultane, car cela me manque. Après avoir passé un mois à Gonstantinople et avoir admiré cent mille yeux presque autant maquillés que ceux qui font

rornement du bois de Boulogne, je suis parti sans savoir comment un nez de Turquesse est fait. Sa Hautesse a été fort émue, à ce" qu'il paraît, du train dont on la fait voyager, et le prince impérial avait pris la chose au tragique. Fuad-Pacha a eu toutes les peines du monde à les empêcher de faire quelque scandale. Les dames de l'Académie impériale de musique s'étaient flattées que le sultan leur jetterait beaucoup de mouchoirs, mais il n'en a jeté aucun. Il voyage maintenant, et peut, comme une demoiselle de la rue de Bréda devant qui deux de ses amies de la rue Notre-Damede-Lorette parlaient de ce qu'elles feraient si M. de Greffulhe leur faisait cent mille

livres de rente : « Moi, dit Tune, j'aurais une chambre à coucher tendue en cachemire.

— Moi, dit l'autre, j'aurais une calèche avec des chevaux gris et des cocardes en satin avec un diamant au milieu. — Et moi, dit la demoiselle de la rue de Bréda, si j'avais cent mille francs de reJnte, je coucherais seule. »

Je suis si esclave du temps, que je m'abstiens de tout projet. J'ai renoncé à aller à Londres cette année, et je ne sais pas du tout ce que je ferai lorsque notre session finira, c'est-à-dire le mois prochain. M. Tourguénief me presse d'aller le voir à Bade. Si je puis y aller, je vous demanderai la permission de vous faire ma cour, supposé

que vous restiez jusque-là à Wiesbaden.

Mais tout cela dépend de mes poumons. Bien que très-voisins de mon cœur, ils ne sont pas toujours du même avis.

Adieu, chère présidente; veuillez agréer tous mes respectueux hommages.

Paris, 9 octobre 1867.

Chère Présidente,

Il y a longtemps que je veux vous écrire et je n'en ai pas le courage. Je suis tellement triste, que je me fais scrupule de faire part de mes blue devils aux âmes charitables qui veulent bien s'intéresser à moi.

Vous aurez appi'is la mort de M. Fould.

C'est un excellent ami que je perds et une de ces affections qui ne se remplacent pas.

Je ne puis vous dire combien cette mort m'a affecté. Je l'avais laissé il y a six semaines plein de santé, heureux du loisir qu'il avait et en disposition de bien employer son temps à la campagne. Le docteur Arnal, un de ses bons amis, était allé passer quelques jours à Tarbes, chez lui.

11 l'a quitté en très-bonne santé apparente le matin même du jour où il est mort. Le même jour, à Londres, un autre de mes amis, M. Waddington, le sous-secrétaire d'État de l'intérieur, mourait subitement de la même manière.

Laissons toutes ces tristes choses.

Quels sont vos projets pour cet hiver qui s'annonce si rudement? car, ici, nous avons déjà un froid de novembre.

Je ne sais pas si madame votre sœur est déjà mariée ; on me dit qu'elle est à Biarritz, et c'est là, je crois, que la lune de miel se passera. Ce sera probablement pour vous un motif ou une occasion de venir à Paris et d'y rester quelque temps. Je me mettrai en route pour Cannes vers la fin du mois.

Je tâcherai de faire mes adieux à Sa Majesté qu'on attend ici assez prochainement. Il est probable que c'est à Compiègne qu'on recevra l'empereur d'Autriche, et je tiens de bonne source qu'on prépare le château de Pierrefonds pour y donner un grand déjeu-

ner le 23. Il paraît que rimpératrice ne viendra pas à cause d'une grossesse.

Paris est aussi triste que possible. Il n'y a plus de gens du monde, et les gens d'affaires, qui en font à présent les honneurs, ont des mines longues et désolées. Tout le monde a peur sans trop savoir pourquoi.

C'est une sensation comme celle que fait éprouver la musique de Mozart, lorsque le Commandeur va paraître. M. de Bismarck, qui est le Commandeur, ne paraîtra pas cependant, à ce que je crois, et les bruits de guerre n'ont rien de sérieux. Mais il y a un malaise universel et on est nerveux. Le moindre événement est attendu comme une catastrophe. Enfin, on est bête et ennuyé.

Le remède à cela n'est pas facile à trouver, et, d'ailleurs, y a-t-il un remède?

Je vais toujours cahin-caha, tantôt médiocrement, tantôt mal. Les premiers froids m'ont éprouvé. J'espère que notre beau soleil du Midi me fera quelque bien. Au reste, je commence à m'habituer à souffrir et je m'étonne de vivre encore après que tant de mes contemporains et mes amis m'ont quitté.

Adieu, chère présidente; je vous souhaite santé et prospérité au milieu de vos neiges.

Vous êtes une fille du Nord et vous n'en êtes pas effrayée. Je voudrais bien qu'elles ne vous gelassent pas le cœur et qu'il y restât une petite place pour le plus respectueux secrétaire de votre présidence.

Cannes, le 12 décembre 1867«

Chère Présidente,

Je suis bien fâché de vous savoir à Rome et surtout pour la cause que vous me dites- Je ne me consolerais jamais d'avoir attrapé une balle pour notre saint-père, si je n'étais sûr d'avoir une garde-malade telle que vous, et, après tout, je trouve votre

neveu un heureux mortel. J'espère que vos bons soins remettront bientôt sur pied le cher blessé. Je n'espère pas cependant que vous honoriez notre plage de votre présence.

Nous ne sommes guère amusants cette année. U y a beaucoup de monde à Cannes et à Nice, mais moins de mouvement et de gaieté, à ce qu'il me semble, qu'à l'ordinaire.

Madame Gustave de Rothschild est venue s'établir dans une horrible villa à côté du gazomètre, et s'y est si prodigieusement ennuyée, qu'au bout de huit jours elle a pris la fuite pour Nice. On nous avait annoncé la visite de Sa Majesté l'impératrice,

mais c'était un canard, ou plutôt c'a été un projet manqué. Pourquoi et comment, c'est ce que je ne saurais dire.

Vous lisez nos débats parlementaires:

beaucoup d'éloquence, encore plus de passion et peu d'idées politiques ; mais, en revanche, je ne sais quel vilain souffle révolutionnaire qui donne fort à penser. Que sortira-t-il de cela? J'en suis en peine. Je suppose que vous tressez des couronnes à M. Thiers. Il a eu certainement un rare courage dans ce temps-ci, celui de rompre ouvertement avec les fous auxquels il s'était associé. On m'écrit aujourd'hui de Paris qu'on pense à de nouvelles élections. Je me demande si le moment sera bien choisi

après les dernières discussions et celles qui se préparent»

Laissons la politique et parlons de vous et des vôtres. Et d'abord, madame votre sœur est-elle mariée? Veuillez lui faire mes compliments, s'il vous plait. Il parait qu'elle n'était pas encore de retour à Paris au commencement de ce mois.

Que faites-vous à Rome quand vos fonctions de sœur de chçirité vous donnent quelque loisir? Y a-t-il beaucoup d'étrangers et qu'y font-ils? Je voudrais savoir tout cela. Je connais la rue que vous habitez et j'y ai demeuré il y a bien longtemps.

Je vous y vois par les yeux de l'esprit, et j'aimerais bien à m'y retrouver avec vous

et à errer par les rues de Rome, où on trouve à chaque instant quelque chose qui intéresse et sur quoi on aimerait à échanger des idées. Malheureusement, je n'ai plus d'espoir de voyage à présent. Je suis plus souffreteux que jamais, et l'hiver, qui a pénétré cette fois jusque sur notre rivage, me réduit à la condition d'un poisson qu'on vient de tirer de l'eau. Je n'ai pu encore aller à Nice. Je ne sors que très-rarement et je ne trouve jamais le soleil assez chaud. Enfin, chère présidente, vous aurez bientôt une place de secrétaire à donner.

Je ne vous remercie pas encore du présent que vous m'annoncez. S'il est à Paris,

je n'en ai pas de nouvelles. Mon cousin, qui

me tient au courant de mes petites affaires, est toujours à la campagne, et ma gouvernante n'est pas très-ferrée sur l'écriture, trop discrète, d'ailleurs, pour examiner les paquets qui m' arrivent.

Adieu, chère présidente. Je vous souhaite une bonne fin d'année, santé, joie et prospérité, et je vous supplie, quand vous n'aurez rien de mieux à faire, de m' envoyer quelques lignes de votre blanche main, que je baise très-humblement.

Cannes, 16 janvier 1868.

Chère Présidente,

Quand on n'est pas habitué à la neige comme vous Têtes, de même qu'à rivaliser avec elle de blancheur, comment voulezvous qu'on écrive? On a les doigts gelés.

Nous venons d'avoir un hiver affreux. Pluie, grêle, neige pendant vingt-quatre heures,

et presque toujours un ciel gris, sombi qui exaspère ceux qui viennent dans le M:

'! pour voir le soleil. Enfin, toutes ces misëi

Il sont passées ou à peu près, et je sors

]'. . mon trou comme un ours aux premiers joi

;;■ du printemps, et c'est à vous que je ve

}\ d'abord donner signe de vie.

Vous saurez donc que j'ai été bien m lade, bien triste et découragé. J'ai été trè inquiet pour un de mes bons amis dang reusement malade en Angleterre; aujou d'hui même, j'en ai eu des nouvel!

rassurantes.

J'ai appris aujourd'hui également p une belle duchesse de votre connaissan qui demeure à Nice, et qui est venue expi

me voir, que madame votre sœur était en pouvoir de mari. Une autre de vos amies, miss Alison, va également tenter la même expérience à Tégârd d'un M. Grégory, membre du Parlement, homme un peu mûr, mais qu'on dit intelligent et aimable. On s'amuse beaucoup à Nice, à ce que m'apprennent mes espions, car voilà un mois presque entier que je n'ai mis le nez à ma fenêtre. Je me trompe, je suis allé voisiner chez une très-jolie dame russe, et voici comme. Pour passer le temps, je faisais un article sur Pouchkine, et n'ayant pas un seul volume de ses œuvres à ma disposition, je chargeai un de mes amis fort lancé

dans la société russe d'ici, d'emprunter

pour moi les. poésies détachées que toute dame russe devrait avoir. Madame Woronine, ma voisine susdite, m'envoie aussitôt un gros paquet. Savez-vous ce que j'y trouve?

un morceau d*assetrina et des riabtchik^; tout cela cuit aux bords du Volga, et envoyé probablement par le télégraphe.

J'ai fort apprécié, comme vous pouvez croire, cette nourriture pour le corps qu'on m'envoyait à la place de la nourriture de l'âme que je demandais. Cette dame donc est le portrait de la duchesse de Medma- Cœli jeune, et a les cheveux de la même couleur que l'oiseau dont elle tire son nom. Si vous ne me dites pas des choses bien ten-

i . Un morceau d'esturgeon et des gelinottes.

A UNE AlfTRE INCONNUE. 139

dres, je suis décidé à en devenir amoureux.

Voilà ce que c'est que de laisser son secrétaire sans consolation pendant des mois entiers, exposé à des séductions telles que les cadeaux culinaires dont je vous ai parlé.

Que dit-on et que fait-on à Rome ? Vous ne me dites pas si Ton a peur, si le fameux Jamais de M. Rouher a été pris pour de l'argent comptant ou pour de la rhétorique.

Ici, les affaires ne vont pas trop bien. La Chambre n'est pas dirigée. La loi sur l'armée ne doit pas donner une trop bonne idée de notre patriotisme aux étrangers.

11 y a beaucoup de misère et beaucoup d'inquiétude sans qu'on se rende bien compte de quoi l'on a peur. Malgré tout ce

qui s'est dit et se dit à Paris et à Berlin, bien des gens ne peuvent admettre que M. de Bismarck ne nous fasse pas la guerre au printemps.

M. de Goltz a été opéré de je ne sais quoi à la langue; on dit que ce n'est pas une trop bonne affaire et que cela peut finir mal.

Ce serait madame de Montebello qui remplacerait, dit-on, la duchesse de Bassano.

Voilà toutes mes nouvelles, chère présidente, et je n'ai de place que pour tomber à vos genoux et baiser très-respectueusement et très-tendrement votre blanche main, si vous voulez bien me la tendre. Vache padamy pissar\

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