Votre serviteur soumis
Cannes, 9 mars 18G8.
Chère Présidente,
Je n'osais vous écrire pendant ce temps de carnaval dont nous venons de sortir. 11 me semblait que ce serait troubler vos plaisirs que de vous donner des nouvelles d'un pauvre diable qui vit tout juste et qui est toujours souffrant. Vous me faites des
reproches que je ne mérite pas. Si j'avais cru vous faire quelque plaisir, je vous aurais écrit. Vous êtes un beau papillon fait pour le soleil, et moi je deviens de plus en plus étranger à l'air, à la lumière et, je pense, bientôt ta la vie.
Vous ne me donnez pas de nouvelles de Rome. Mon journal dit que tout va bien ; je m'abstiens de le croire. Comment notre saint-père trouvera-t-il moyen de payer ses dettes? Voilà ce qui m'embarrasse et ce qui doit l'embarrasser bien davantage. Il n'y a rien de plus incertain que la charité des fidèles et surtout dans ce siècle de fer.
Connncnt madame la marquise *** prendelle son nouvel état? Le marquis doit avoir
l'air d'un consul romain le jour de son triomphe au Capitole. Je dis le jour, ce n'est pas le plus beau moment. Votre amie miss Alison va aussi prendre un mari. Je ne l'ai pas vue. Je ne suis pas allé une seule fois à Nice, et je ne sais rien que par la renommée. Edouard Fould est venu passer quatre jours avec nous. Celui-là ne paraît pas autrement pressé d'allumer les torches d'hyménée, malgré la morale que je lui fais. Il a tort. Cette génération finira mal. Elle est entièrement dépourvue d'enthousiasme.
Ma jolie voisine russe est partie pour Paris. Cannes commence à se vider rapidement, bien qu'il soit en cette saison plus beau que jamais. Je ne pense pas que vous
ayez à Rome un plus beau ciel et de plus belles fleurs. Je vous envie d'aller à INaples. C'est, de toutes les villes d'Italie, celle qui m'a laissé le meilleur souvenir. J'espère que le Vésuve vous garde une dernière convulsion pour saluer votre arrivée. N'allez pas trop près du cratère, ou vous attraperez une bronchite comme celle que j'ai gagnée il y a quelques années. Cette atmosphère de soufre est abominable, et, si c'est comme quelques-uns le disent, celle du diable, cela donnerait envie d'aller en paradis, malgré la mauvaise compagnie qu'on est exposé à y rencontrer. N'oubliez pas d'aller voir les catacombes, qui sont très-pittoresques et n'ont rien de triste
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comme celles de Rome. Allez aussi à San- Carlino voir jouer admirablement la comédie vulgaire. Je n'ai jamais vu de troupe comparable à celle-là. II n'y a pas un acteur qui ne soit excellent. Seulement, on attrape des puces dans les loges. Il y avait de mon temps une prima donna admirablement belle, qui aimait beaucoup les huîtres et qui mangeait cinq ou six livres de macaroni à souper.
Yiendrez-vous à Paris cette année, madame? ou, de Naples, irez-vous en droite ligne en Podolie? Si je n'étais pas à demi embarqué dans la nacelle de Caron, je saurais bien vous rencontrer quelque part; mais, dans ma situation moribonde , la
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Podolie me paraît un point aussi peu accessible que la lune; et cependant, avant de passer dans un monde meilleur, je serais bien heureux de baiser votre blanche main.
Adieu, chère Présidente; veuillez agréer l'expression de tous mes respectueux hommages.
Vache padoruy pissar.
Montpellier, hôtel Nevct, 17 avril
Chère Présidente,
J'adresse aujourd'hui à votre neveu la lettre pour M. Patin. Je pense qu'on ne pourrait avoir un examinateur plus bienveillant.
Quant à l'autre aiïaire, elle est plus dillicile, et je ne pourrai y travailler qu'à mon
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retour à Paris, c'est-à-dire au commencement du mois prochain. La chose, malheureusement, exige le concours d'au moins deux ministres, sinon trois. Le ministre de l'instruction publique, auquel je m'adresserai, et qui a de la bienveillance pour moi; puis, — et c'est hà le hic, — le ministre des Affaires étrangères, que je ne connais pas du tout, mais qui a la réputation d'être très-aimable pour les jolies femmes et sur lequel vous ne pouvez manquer d'exercer une grande influence. Il se peut, de plus, qu'il faille encore que M. de Budberg dise son mot. Mais je commencerai par le ministre de l'instruction publique, et je saurai de lui, mieux que je ne le puis ici, ce
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qu'il faut faire et ce qu'il faut espérer. Je suis ici pour mes poumons. On les traite d'une drôle de façon. Votre infortuné secrétaire est enfermé dans une boîte en fer où il y a deux fauteuils. Il s'assied sur l'un avec une chaufferette sous ses pieds, puis une machine à vapeur pompe dans la boîte de l'air qui s'y comprime au point de faire tinter les oreilles assez désagréablement. J'y reste deux heures, regrettant fort que vous ne soyez pas sur l'autre fauteuil. Cependant, le temps passe assez vite sinon d'une manière amusante, et je m'endors assez souvent. Je m'en trouve assez bien jusqu'à présent. On m'en a rapporté des ellets merveilleux, et je compte pousser
l'expérience jusqu'au bout. Guy Patin disait qu'en fait de découvertes médicales, il fallait se hâter de les prendre pendant qu'elles guérissaient.
Mille remercîments de la jolie photographie que vous m'avez envoyée. Cette aigrette me plaît, mais j'aurais mieux aimé une robe moins janséniste. Je suppose que vous avez passé un carnaval fort gai à Rome. Le mien a été des plus tristes. Avant de quitter Cannes je suis allé faire visite à madame Gavini. J'y ai trouvé miss Alison, qui vient d'hériter de six ou sept mille livres sterling de rente, et qui va épouser, comme je crois vous l'avoir dit déjà, un M. Grégory, peu jeune, membre du Parlement. Elle m'a dit
qu'à JNice elle avait passé l'hiver à déjeuner en ville, puis luncher, avec bal à la suite du lunch, diner, bal, souper et quelques visites ou parties de campagne dans les entr'actes. Cela m'a paru lui avoir fait beaucoup de bien.
Adieu, chère Présidente ; je vous souhaite tout le bonheur possible sur cette terre.
Veuillez faire mes compliments au Vésuve.
:xx
Montpellier, IG mai 18u8.
Chère Présidente,
Je ne sais si cette lettre arrivera à Vienne pour votre passage. La vôtre a fait bien des voyages pour me trouver ici, où je suis depuis un mois entre les pattes de la Faculté.
Votre lettre m'a appris cette horiible his-
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toire. Je ne lis jamais les articles crimes clans les journaux; et, d'ailleurs, comment soupçonner que cette pauvre dame était votre parente? A-t-on pu découvrir les assassins?
Je me trouve assez bien de mon séjour à Montpellier. J'y ai pris des bains d'air comprimé qui m'ont à peu près remis les poumons en ordre, autant du moins qu'on peut restaurer une vieille machine. Je vais partir pour Paris, où je compte vivre tout à l'ait en ours. Si à la fin de la session je me trouvais assez vaillant, j'irais passer quelques jours en Angleterre auprès d'un de mes amis malade. Voilà où finissent mes projets. Au delà de Vienne, vous ne me
dites rien des vôtres. Je suppose, d'après le commencement de votre itinéraire, que
vous allez en Pologne. Quand comptez-vous revenir?
Je n'ai pas eu de nouvelles de l'examen de votre neveu, à qui j'avais envoyé une lettre pour son président. J'espère que le résultat a été heureux. Où est madame la marquise ***? où doit-elle demeurer à Paris? Je vous demande cela, parce que j'espère avoir de temps en temps de vos nouvelles, et je compte faire une exception à ma retraite pour m'en procurer; car ma chère présidente aura tant de coquetteries autour d'elle qu'elle ne pensera peutêtre pas à son secrétaire.
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On m'écrit de merveilleuses choses de toutes les fêtes qui ont eu lieu, de la grande révolution accomplie par madame de Pourtalès pour le raccourcissement des robes, de l'opposition tentée par tous les vilains pieds, et de leur confusion finale. Je pense que votre couturière vous a déjà renseignée à ce sujet beaucoup mieux que je ne saurais le faire, et que vous êtes franchement du parti de la révolution. Je regrette seulement de ne pas vous voir avec une mode qui doit vous aller très-bien.
Connaissez-vous la princesse de Mingrélie dont j'apprends le mariage? Je suis brouillé toujours avec les noms propres, et, d'ailleurs, ces noms caucasiques ne sont
pas des plus aisés à retenir; mais sa mère n'a-t-elle pas été enlevée par Schamyl et gardée quelque temps prisonnière? J'ai lu autrefois une relation de l'aventure, en russe, qui était des plus dramatiques.
Schamyl, d'ailleurs, avait eu de très-bonnes manières avec elle, d'où j'avais conclu qu'elle n'était plus de la première jeunesse.
Adieu, chère Présidente; je vous souhaite un heureux voyage et un prompt retour. A mon arrivée à Paris, j'entreprendrai auprès du ministre de l'instruction publique la négociation que vous savez.
Veuillez agréer tous les souhaits et les respectueux hommages de votre secrétaire. Piappelez-moi au souvenir du comte Pazzi.
Paris, 27 août.
Madame,
Votre lettre me fait grand plaisir. Je vous croyais perdue à jamais pour votre infortuné secrétaire. Je vois que vous avez passé votre temps de la façon la plus agréable. Vous ne me dites pas si vous vous êtes bien trouvée des bains de Luxeuil;
mais vos continuelles pérégrinations me font supposer que vous y avez fait bonne provision de forces pour les travaux de l'automne et de l'hiver. En vérité, la force est la chose la plus nécessaire à une jolie femme par le temps qui court. Heureusement qu'il y a pour elle des grâces d'état comme pour les souverains qui se délassent d'un voyage par trente degrés de chaleur, en passant une revue de six heures, et de la revue par un bal et une harangue de maire. J'ai souvent désiré d'être une jolie femme pendant quelques jours, mais jamais d'être roi.
J'ai vécu (très-mal) depuis deux mois, absolument connue un chat malade qui ne
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sort pas de son grenier, en sorte que je ne sais rien du tout de ce qui se passe dans le monde ; d'ailleurs, il n'y a plus de monde à Paris en ce moment, et la langue française est la plus rare qu'on entende parler dans les rues.
Il paraît qu'il y a grand empressement pour aller à Biarritz. Le duc et la duchesse de Mouchy partent ces jours-ci. Il y a si longtemps que je n'ai vu madame la marquise ***, que je n'ose aller m'informer si elle est encore à Paris. Sur l'entrevue de Salzbourg, les journaux vous en diront tout ce qu'on en sait, c'est-à-dire très-peu de chose. Presque tout le monde croit à la guerre pour l'année prochaine. Je persista
à n'y pas croire, par une très-mauvaise raison peut-être ; c'est que, personne n'ayant à y gagner et tout le monde ayant beaucoup à y perdre, il me paraît improbable qu'on fasse celte grande folie. Cependant, on dit que les Russes, si on ne leur abandonne pas l'Orient, veulent se dédommager en prenant la Gallicie. A quoi on répond que M. de lîeust, qui est homme à expédients et qui se retourne avec facilité, fera quelque grande démonstration en faveur de la Pologne et allumera un incendie de tous les diables. Voilà la plus fine fleur de la politique qui se fait entre les cinq ou six Parisiens trop malades pour sortir de leur ville natale.
Je pense que je resterai ici jusqu'au moment d'aller prendre mes quartiers d'hiver à Cannes. On m'a gracieusement invité à Biarritz, mais j'ai dû refuser, n'étant pas assez sûr de moi pour m'exposer à tomber tout à fait malade; en outre, dans ma disposition actuelle d'esprit et de corps, la vie de Biarritz ne me convient guère. J'y serais très-ennuyeux et probablement trèsennuyé, l'un n'allant guère sans l'autre. Présentement, par la grande chaleur que nous avons, je me trouve assez tolérablement, mais gare le retour des mauvais temps !
Adieu, chère Présidente; veuillez agréer l'expression de tous les tendres et respectueux hommages de votre secrétaire.
Hôtel Nevet, Montpellier, 17 octobre 1868.
Madame,
Je suis ici depuis une quinzaine de jours fort souffreteux et encore plus triste. Je prends des bains d'air comprimé qui m'ont fait grand bien le printemps passé; mais, en venant ici, j'ai attrapé un rhume abominable, et je passe ma vie à tousser et, par
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suite, à étouiïer. Cette occupation, surtout la nuit, est une des plus ennuyeuses qui se puissent imaginer. Je soupire après le moment où je pourrai aller à Cannes; trèsprobablement je n'y serai pas mieux, mais au moins je verrai une belle mer et de belles montagnes. Montpellier est la plus vilaine ville et la plus ennuyeuse que j'aie vue.
Vous calomniez, j'en suis sur, les respectables employés de l'administration des postes pour excuser votre paresse. Les lettres ne se perdent pas, mais les belles dames n'ont pas le temps d'écrire, à moins qu'il ne s'agisse de faire tourner des tètes et déchirer des cœurs. Or, vous savez que vous avez produit déjà ces deux pliéno-
mènes chez moi, et vous jugez avec raison que ce n'est pas la peine de refaire une expérience qui a déjà si bien réussi. J'apprends avec beaucoup de regret que vous passez riiiver à Dresde. Après Berlin, de toutes les villes d'Allemagne, c'est celle qui m'a laissé le plus maussade souvenir. Cela me fait l'effet d'un Versailles germanique. Je me souviens pourtant avec plaisir du Musée et de la promenade de Brûhl, où j'ai vu des soldats expliquant leur tendre amour à des cuisinières. J'espère que l'usage s'en est conservé.
A propos d'amour, on dit que madame la marquise *** prolonge la lune de miel bien au delcà des limites admises par la civilisa-
tion. Si je suis bien informé, elle resterait à Biarritz cet hiver à jouir du vent et des vagues et de la solitude. Ce n'est pas vous qui seriez aussi poétique !
Vous aurez peut-être vu par les journaux que la duchesse Colonna est tombée en Espagne au milieu d'une insurrection, et qu'elle s'est mise à panser les blessés des progressistes sur le champ de bataille près de Cordoue. Le peuple souverain lui a donné un grand ruban rouge avec la date en or, 28 septembre. On me dit qu'elle est fort enthousiasmée de toutes les belles choses qui se disent et se font à Madrid. Pour moi, de loin, elles me paraissent bien bètes. Je crains que cela ne finisse par une
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guerre civile pire que celle qui a fini en 1840. Le duc de Montpensier, qui avait fort poussé à la révolution, et même dépensé quelque argent à cet effet, s'en trouve assez mal récompensé. Au train dont vont les affaires, je ne serais pas surpris que le peuple souverain lui confisquât sa belle terre des bords du Guadalquivir; ce qui lui ferait peut-être encore plus de peine que si on lui confisquait l'infante son auguste épouse. Adieu, madame, pour un an ou deux, ou pour jusqu'au jour où nous nous retrouverons dans la vallée de Josaphat. J'ajourne jusqu'à ce moment bien des questions que j'aurais à vous adresser. Dites-moi cependant, quand vous trouverez des facteurs
fidèles, ce que vous comptez faire après Dresde. Je suis un ami fort désintéressé, mais j'aime cependant à savoir ce que deviennent les belles, quelque volages qu'elles soient. Donnez-moi aussi des nouvelles de mesdemoiselles vos fdies. Il y a quelques mois, vous me parliez d'un mariage possible. Frémissez-vous à l'idée d'élre grand'mère?
Adieu encore, madame ; veuillez me rappeler au souvenir du comte Pazzi, et agréer l'expression de tous mes respectueux hommages.
Cannes, 27 novembre 18G<S.
Madame,
Mille remercîments pour vos excellentes allumettes. Mais vivrai-je assez longtemps pour en voir la fin? Vous m'en avez envoyé une si grande quantité, et je suis si patraque que j'ai peur d'en laisser à mes héritiers.
J'espère que les beaux yeux de mademoiselle votre fille sont revenus dans leur état ordinaire, qui est de faire mourir la moitié du genre humain.
Malheureusement, mon ami de Saulcy est en ce moment à Jérusalem ou quelque part aux environs de la mer Morte. Je ne pense pas qu'il revienne en Europe avant l'année prochaine. Il est mort tant de gens à l'Académie des inscriptions, qu'à présent je n'y ai presque plus de contemporains, et c'est à peine si je connais la figure de la moitié de mes confrères. J'ai écrit à ceux sur qui je puis avoir un peu de crédit.
11 paraît que riinpéralricc ne revient pas
aussi vite qu'on l'avait annoncé d'abord, et, maintenant qu'il est impossible qu'elle assiste à la séance impériale du 29, je ne vois pas de raison qui puisse l'obliger à se hâter. J'ai vu aujourd'hui une lettre d'Egypte. Tout s'est passé aussi bien que possible ; je parle du canal et non du mariage de M. de Lesseps, dont on ne donnait pas de nouvelles. Adieu, madame; veuillez me rappeler au souvenir de mari et de fille et agréer l'expression de tous mes respectueux hommages.
Cannes, vendredi 7 décembre 18G8.
Chère Présidente,
Votre secrétaire aura l'honneur de vous présenter ses très -humbles hommages, mardi^ tempo pennctendolo , et si vous n'avez pas mieux à faire. Dans ce cas, il serait charitable à vous de lui écrire un mot, pour lui dij-e quand il pourra vous voir.
i:6 LETTRES A UiNE AUTRE INCONNUE.
J'ai des nouvelles de Compiègne, où l'on travaille beaucoup, à ce qu'on m'assure. Mon rhume ne va pas trop bien, mais il faut en prendre son parti.
Adieu, chère et aimable Présidente; veuillez agréer l'expression de tous mes respectueux hommages.
Cannes, 14 janvier ISG'J.
Chère Présidente,
J'ai été malade, je le suis encore, et, do plus, garde-malade ; voilà pourquoi il y a si longtemps que je ne vous ai écrit.
Mademoiselle Lagden, que vous avez vue quand vous êtes venue à Cannes, est assez gravement malade et me donne beaucoup
d'inqu'K^'tude. C'est une fièvre muqueuse qui dure depuis déjà plusieurs jours et me préoccupe bien tristement. Les médecins me donnent pourtant beaucoup d'espoir, mais je suis, par tempérament, je crois, porté à voir les choses en noir.
On me dit ici que madame la marquise *** est grosse. Je l'espère et le désire. Il paraît que la lune de miel se prolonge indéfiniment, car elle n'est pas encore revenue à Paris. N'y viendrcz-vous pas, vous, pour le baptême? Tous les maîtres d'hôtel de ce paysci sont dans la désolation ; les Anglais ont fait défaut! La plupart des hôtels sont vides et les deux tiers des villas sont à louer. D'al)ord il y a eu une épidémie de petite
vérole, que les cancans de nos voisins ont fort exagérée, puis on a bouleversé les rues de la ville, sous prétexte de les nettoyer et d'y faire des égouts collecteurs comme à Paris. Il en est résulté une difficulté grande pour circuler, et les aubergistes accusent le maire d'avoir éloigné les étrangers avec ses travaux intempestifs. C'est la grande maladie de ce temps-ci, de vouloir tout améliorer, tout changer. Il n'y a pas un maire que les lauriers de M. Ilaussmann n'empêchent de dormir, et qui ne veuille faire quelque égout collecteur. Mais le grand changement arrivé à Cannes, c'est de l'eau. Nous en avons à présent d'excellente, tandis que jadis nous ne pouvions faire du thé.
Je ne suis pas allé une seule fois à Nice. J'ai vu un instant ici notre préfet, qui m'a demandé de vos nouvelles. Mademoiselle Alison est à iNice, non mariée. Elle est à présent une riche héritière, et ce qui fait bien la critique des hommes, elle reste fille. Edouard Fould est ici, pas trop bien rétabli de sa grande maladie. J'espère cependant que notre climat lui fera du bien, et pourtant, cette année, le soleil de Cannes dément sa réputation. Nous n'avons pas de froid, mais des jours sombres et dignes de Paris. Je pense que vous êtes au milieu des neiges ; mais vous vous y trouvez comme le poisson dans l'eau. Heureuses natures septentrionales!
Adieu, madame; je vous souhaite une bonne année et me recommande à vos prières pour que celle-ci ne finisse pas pour moi aussi mal qu'elle commence.
Veuillez agréer les vœux et les respectueux hommages de votre secrétaire.
Cannes, I^-- avril 18G9.
Chère Présidente,
Veuillez, je vous prie, ne pas chercher un autre secrétaire. Votre vieux serviteur n'est pas encore mort et serait désoir d'être remplacé auprès de vous. J'ai été fort malade le mois passé, et je ne suis pas encore parfaitement rétabli ; pourtant je commence
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à sortir et j'ai fait aujourd'hui, pour la première fois, une centaine de pas sur la plage. J'attends avec impatience que les forces me reviennent pour aller à Paris; et on me promet que je serai en état de faire le voyage avant la fin de ce mois. Ainsi soit-il! Nous avons eu ici le plus vilain hiver qui se puisse imaginer. Presque toujours un ciel gris et morne, souvent de la pluie et absence complète de soleil. Il y avait peu de monde cà Cannes. Pas beaucoup à Nice, à ce qu'on m'a dit, mais beaucoup de lorettes attirées par le voisinage de Monaco, où l'on va maintenant en un quart d'heure. Beaucoup de cancans sur le duc de Rivoli et la princesse de Senvocov, sur
miss Alison et le préfet. Tout cela ne vaut pas la peine d'être raconté. Nous avons maintenant de l'eau, et bonne à boire et à cuire les légumes. Nous avons un égout collecteur, qui a empesté la ville pendant trois mois et ne l'a pas du tout lavée. On nous a fait un quai magnifique le long de la plage, mais la mer l'a emporté aussitôt qu'il a été terminé. Enfin, nous possédons deux journaux dont les rédacteurs s'injurient dans le style le plus provençal, et qui, de temps en temps, quittent la plume pour se donner des coups de canne. Vous voyez que nous avons fait de grands progrès en civilisation, et que nous tendons à devenir grande ville.
Vous me réjouissez fort en m' annonçant votre voyage à Paris.
Merci pour votre photographie. J'en ai une que j'aime mieux. Je trouve que vous avez l'air triste et de mauvaise humeur; je ne vous ai jamais vue avec cette mine-là, et j'ai eu de la peine à vous reconnaître. J'espère qu'il n'y a pas de motif pour ce grand sérieux.
Je me demande ce que vous faites à Dresde. Cette ville m'a plu beaucoup, tout
en me laissant l'idée d'une vieille réputation déchue. On voit qu'elle a pu être amusante autrefois; qu'il y a eu une société de gens d'esprit et de goût; mais les habitants que j'y ai vus m'ont semblé plus lourds et plus
ennuyeux qu'il n'est permis, même à des Allemands.
Adieu, chère présidente ; veuillez agréer tous les vœux et les hommages de votre humble secrétaire.
Rappelez-moi au souvenir du comte P"* et de mesdemoiselles vos filles.