‹ Lettres à une autre inconnue. Avant-proposChapitre 9 sur 10 · XXX VII · texte numérisé non relu

XXX VII

Paris, 26 mai 1809.

Chère Présidente,

M. le comte *** veut bien se charger

de mes compliments au sujet du mariage

de mademoiselle votre fille. Je ne m'habitue

pas à l'idée que mon aimable présidente

soit menacée d'être grand' mère d'ici à un

an. Ce sont de ces coups de la Providence

JOO ■ LETTRES

auxquels il faut se résigner; mais, pour être grand'mère, vous n'en serez pas moins, et à jamais, la digne présidente des cours d'amour, et vous me paraîtrez toujours la jeune comtesse Lise traînant tous les cœurs après soi.

Monsieur votre beau-frère vous dira en quel état il m'a trouvé. Très-])ien , s'il m'avait vu il y a deux mois, assez mal au fond, car je suis bien loin d'être soulagé de mes tristes maux. Je suis toujours fort souffreteux et obligé de vivre comme un ermite. Je ne sors plus le soir, je ne vais plus dans le monde, je suis devenu tout à fait philosophe. Vous savez que j'avais quelques dispositions h Vourseric, et ce n'est pas le

monde que je regrette. Notre belle souveraine m'avait offert de me mener voir l'ouverture du canal de Suez. J'ai eu le courage de refuser; mais il eût été par trop indiscret d'accepter et de lui donner l'ennui d'un malade et l'embarras peut-être d'un mort, car, de temps à autre, il me vient des velléités de quitter cette terre de misères. Je ne sais ce que je vais faire cette année; peut-être m' enverra- t-on à quelques bains en Allemagne, et je serais bien heureux si je pouvais, sur ma route, trouver l'occasion de vous baiser la main et de me faire présenter au jeune couple amoureux. Ce sont des projets, et je n'ose plus en faire. Je n'ai pas pu encore présenter mes

hommages h madame votre sœur. On me dit qu'on ne la voit que le soir, et je suis enfermé chez moi aussitôt après le soleil couché.

Comme il faut bien faire quelque chose, j'écrivaille un peu. Je fais en ce moment, pour le Journal des Savants, une histoire de la princesse Tarakanof; et, pendant que j'étais à Cannes, j'ai fait deux petites nouvelles aussi morales que celle dont vous avez eu l'étrenne à Nice il y a deux ou trois ans. Peut-être, un jour, screz-vous assez désœuvrée pour en écouter la lecture et me donner une tasse de thé pour ma peine.

Adieu, chère présidente, veuillez agréer l'expression de tous les respectueux hom-

mages de votre très -humble secrétaire.

Je viens d'envoyer cette lettre à monsieur votre }3eau-frère. Il est parti un jour plus tôt qu'il ne m'avait dit. Je vous expédie donc ma prose par la poste et vous prie de nouveau de croire à tous mes sentiments bien dévoués.

Samedi, 6 novembre 18C9,

Madame,

Soyez la bienvenue clans le département des Alpes-Maritimes. Je suis vivant et trèsvivant en apprenant votre arrivf^e; mais je ne puis plus compter sur un bon jour. Si la Providence me donne des forces et du soleil, je compte aller mercredi à Nice

déjeuner chez M. Thiers, et, vers une heure, demander de vos nouvelles. Je suppose que vous n'êtes pas visible avant midi, voilà pourquoi je commencerai par M. Thiers mes visites à Nice.

Ne sachant pas si Husseim-Pacha était en Egypte, j'ai envoyé à M. de lïumboldt une lettre par M. de Lesseps, mais il a de grandes occupations, et je vois qu'il se marie à une femme qui a quarante-trois ans de moins que lui.

Veuillez agréer, madame, l'expression de tous mes respectueux hommages.

Cannes, 18 novembre.

Madame,

Il y a deux jours que je veux vous remercier des bonnes choses que vous nous avez envoyées; mais j'étais si malade que j'ai remis à vous écrire, afin de pouvoir vous mettre en post-scriptum que j'étais mort. Aujourd'hui, cependant je respire un

peu, et j'en profite pour vous dire combien nous avons été reconnaissants de votre aimable souvenir. Vos petits gâteaux salés sont délicieux, et c'est la seule chose que je puisse manger quand je suis très-souffrant.

J'ai eu hier de vos nouvelles par un arrivant de Nice qui m'a aussi donné des détails sur les désastres de la préfecture, et la promptitude de madame Gavini à réinstaller sa cuisine. Je voudrais bien être en état d'aller lui demander une bouilleà-baisse, mais, hélas ! je n'ose sortir de mon trou.

Adieu, madame; veuillez me rappeler au souvenir de M. le comte Pazzi et

me recommander aux aimables professeurs (ou professeuscs) de Jucoiide. Agréez l'expression de tous mes respectueux hommages.

Cannes, 3 décembre 18C9.

Chère et aimable Présidente,'

Je suis charmé de vous savoir hors de vos neiges, de vos loups et de vos traîneaux. N'eus avons un bien triste temps à vous offrir. Votre infortuné secrétaire est en proie à un rhume affreux, et depuis deux jouis étouffe comme un poisson hors de l'eau. Dès

qu'il pourra sortir de son trou, il aura riionneur de se mettre à vos pieds. Si vous êtes d'humeur patiente et clémente, il vous lira une petite drôlerie qu'il a faite pour la dame de Biarritz. Mais il est bien entendu que c'est pour vous toute seule. Je ne vous donne pas la chose pour trop morale par la forme. Pourvu qu'elle le soit par le fond, c'est l'important.

Pouvez-vous me dire quelque chose des chaises de Chiavari ; on me donne une commission à cet ellet. Ce sont des chaises très-légères, qui se font auprès de Gênes. Une femme, en se tournant dans un salon, en balaye une demi-douzaine de sa queue.

Adieu, madame; je pleure et j'étoufle

tellement en vous écrivant, que je me sauve clans ma bergère au coin de mon feu. Veuillez agréer, chère présidente, l'expression de tous les tendres et respectueux hommages de votre secrétaire.

Cannes, 15 décembre.

Chère et aimable Présidente.

Vous me faites un grand nombre de questions, mais je suis trop malade aujourd'hui pour répondre à toutes. Le fait est que je suis très-souffrant et découragé d'être si mal par un si beau temps. Mais ne parlons pas de ces sottes misères de santé.

2(i6 LETTRES

La chose la plus importante, je vous l'ai dit, c'est au sujet de votre coiffure. Vous avez toute permission de ma part de porter des robes et des chapeaux comme la mode les fait ; mais vous auriez grand tort de gâter la tête que le bon Dieu vous a donnée. Elle est assez grosse de malices et de coquetterie sans que vous l'augmentiez en imitant avec vos cheveux un bonnet de Basilikyr.

J'ai fort admiré la voix et le brio de Madame de Blumsberg, et je ne la trouve pas si triste que vous dites. Elle a des yeux comme des étincelles. J'ai trouvé aussi Madame Potocka bien mieux que je ne m'y attendais. Si vous trouvez occasion

de lui dire mon admiration , vous m'obligerez de lui en faire part.

Je reçois des nouvelles de Compicgne.

On y est très-sage et très-digne.

De Paris, on m'écrit que la grande préoccupation n'est ni au Mexique ni à Rome, c'est la nouvelle loi sur le service militaire qui met tout le monde en émoi. Les cocodès, qui ne sont pas chevaleresques, ne paraissent pas montrer beaucoup de goût pour les fusils à aiguille.

Adieu, madame; je regagne mon canapé et je n'ai plus la force de vous écrire. Pour répondre cependant à une de vos questions, je vous dirai qu'il faut que je vous aime beaucoup pour vous dire la vérité sur votre

coifTure. J'aurais encore des observations à vous faire sur les bas rayés ; les raies horizontales ont des inconvénients, mais cela mériterait une dissertation spéciale.

Adieu, madame; pardonnez au décousu de ma lettre, et veuillez agréer l'expression de tous mes respectueux hommages.

Cannes, 28 décembre 1809.

Chère Présidente,

Ou vous étiez de bien mauvaise humeur le jour où vous avez posé pour votre photographie, ou le photographe a été gagné par vos rivales. Vous avez un air féroce que, Dieu merci, je ne vous connais pas. Je vous remercie cependant beaucoup d'avoir songé

à moi, mais je vous demanderai la permission de changer mon exemplaire pour un autre d'expression moins farouche.

Je suis horriblement souffrant depuis le froid, et je partage la désolation des habitants du pays qui voient leurs jardins tranformés en épinards cuits. Tous nos orangers sont rôtis; on craint pour les oliviers, et, quant aux belles plantes des jardins, il n'en reste plus que les racines. Les Parisiens qui venaient ici pour avoir chaud, nous reprochent de les avoir indignement trompés. Je vois que vous passez le temps doucement et gaiement. Je vous en félicite. Ici, nous avons bien de la peine à vivre, et, quant à moi, si cela dure, je pense que je

subirai le sort des orangers. Si ma santé et si le temps me le permettaient, j'irais vous présenter mes hommages à Nice, et vous demander des nouvelles du monde ; mais, hélas ! quand pourrai-je ? Je ne veux pas cependant que vous vous dérangiez pour voir un malade très-morose et grognon comme je suis. En cas de mort prochaine, je vous préviendrais ; mais, en ce moment, je me sens trop misanthrope et trop insupportable, et je reste blotti dans mon trou. J'ai eu des nouvelles par des revenants d'Egypte. Beaucoup de fatigue, beaucoup de mouvement; tout a réussi à merveille, bien que contre toute probabilité ; les fêtes ont été très- brillantes ; les souverains

et souveraines ont fait très-bonne contenance, bien que l'une sût l'élection de M. Rochefort, l'autre l'insurrection de la Dalmatie, le Pacha, la note menaçante de la Porte. Tout d'ailleurs s'est arrangé pour l'empereur et le khédive. Espérons que les choses tourneront moins mal pour nous qu'on ne le prévoit.

Agréez, chère présidente, tous mes vœux pour l'année prochaine. Veuillez me rappeler au souvenir du comte et de mademoiselle votre fille, et recevoir l'expression de tous mes respectueux hommages.

Cannes, dimanche 1870.

Chère Présidente,

Je commence à me lever, mais je suis toujours bien faible. Je ne puis pas dormir, et je tousse toujours, malgré le beau temps que nous avons.

J'ai appris avec bien du plaisir que la blessure du comte Zamoïski n'aura pas de

suites graves. Je crois l'avoir vu chez son oncle à Paris, il y a quelques années.

Je suis bien inquiet. Je trouve que les affaires ne vont pas bien et je crains que, dimanche prochain, elles n'aillent plus mal. Que dit M. Gavini? Si vous saviez quelque nouvelle, il serait charitable à vous de m'en faire part. Ici, nous avons des assemblées populaires qui font beaucoup de bruit. On y tient les discours les plus incendiaires, et on crie impunément : « Vive la République ! » Ce qu'il y a de plus triste, c'est qu'un certain nombre de gens riches du pays excitent cette canaille, qui leur fait peur et qu'ils espèrent se rendre favorable en aflectant les opinions socialistes.

Où allez-vous en quittant Nice ? Je ne sais pas encore quand je pourrai me rendre à Paris.

Adieu, chère Présidente; veuillez me rappeler au souvenir du comte Pazzi et de M. et Madame Gavini.

Agréez l'expression de tous les respectueux hommages de votre secrétaire.

Cannes, 9 février 1870.

Chère Présidente,

Je me réjouis fort que les choses se soient passées sans plus d'accident. J'espère qu'il en est de môme pour les affaires encore plus graves de Paris.

Au temps affreux que nous avons, vous pouvez deviner en quel état je suis. Voilà

dix jours que je n'ai mis le nez à la fenêtre. Je suis toujours aussi patraque et aussi dolent que possible.

Je m'intéresse fort à cette pauvre princesse de Monaco. Mais aussi pourquoi la fille d'un duc de Hamilton épouse-t-elle une espèce de croupier ? Il me semble que les princes devraient soigner davantage leur conduite dans un temps où ils ont déjà tant d'embarras. J'entends parler de toute sorte de fêtes qu'on prépare ici, jusqu'à un bal costumé. Dédaignez-vous d'y venir?

Adieu, chère présidente; je finis ma lettre en hâte pour qu'elle puisse partir ce soir. Veuillez me rappeler au souvenir de M. le comte X., et agréez l'expression de tous

mes respectueux hommages. Si vous voyez Mademoiselle A..., veuillez lui dire que je prends part à son état ; mais je crois que vous êtes brouillées? Est-il vrai que votre préfet soit malade? mais comment peut-on se bien porter dans un climat affreux comme celui-ci ?

Samedi matin.

Chère Présidente,

Je vous ai écrit deux fois hier. Il me semble que vous avez tort de ne pas aller au bal. 11 faudrait discuter là-dessus, mais je ne puis sortir ni demain, ni probablement mardi. Enfin, si vous restez encore quinze

jours, j'espère vous revoir. Mais pourquoi n'allez-vous pas au bal ?

Adieu, chère présidente; le plus humble des secrétaires vous envoie sa bénédiction.

Cannes, dimanche.

Chère Présidente,

S'il fait beau temps demain, j'espère aller vous présenter mes hommages. Je vais déjeuner, avec le docteur Maure, chez M. Gavini, et, aussitôt après, j'irai voir si vous êtes chez vous.

Veuillez agréer, chère présidente, l'expression de tous mes respectueux hommages.

Cannes, 6 mars.

Chère Présidente,

Je suis encore malade et je souiïre beaucoup. Vous saurez, dimanche soir ou lundi matin, bien des choses parle préfet; qu'il serait aimable à vous de m'en faire part !

Adieu, madame; veuillez me rappeler au

souvenir de M. et Madame Gavini et surtout à celui du comte Pazzi.

Votre très-dolent secrétaire.

Page 1