Chronique du temps de Charles IX, p
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point; assurément il aurait pu tout aussi bien, et avec la même désinvolture, se dispenser d'aborder de front, dans l'Abbé, Marie Stuart; dans Kenihvorth, la reine Elisabeth; dans Quentin Durward, Louis XI et Charles le Téméraire. Quelle flamme dans son portrait de Marie Stuart! comme cette figure est vivante et vraie ; rien n'est omis, pas un trait ne manque à ce caractère plein de diversités, de contrastes et de précipices; vindicatif, cruel, pervers, mais divinement et diaboliquement féminin. Dans Kenilworth, la promenade sur la Tamise est un tableau de maître; sous ce grand coloriste se cache un peintre de portraits
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toujours fidèle et toujours correct. « C'est aujourd'hui la grande route pour tout faiseur de romans. » Mérimée s'en moquait de cette grande route et n'avait que trop ses raisons pour le faire; c'était un fin renard, allez, que l'auteur de la Chronique du temps de Charles IX, et qui n'aurait pas eu besoin de la Fontaine et de ses Fables pour qualifier les raisins qu'on ne peut atteindre.
— Mérimée est un gentilhomme, disait M. Cousin.
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Cette qualité, jointe au prestige du talent
et du renom, expliquerait bien des petites fascinations exercées çà et là jusqu'à sa fin, non qu'il eût rien de ce qui constitue un héros de roman. 11 n'était point beau; sa tête carrée, son expression narquoise et goguenarde le faisaient ressembler à un paysan; mais il s'entendait aux choses de la vie du monde, marchait l'égal de tous et savait se faire respecter. Avec lui, la littérature ne venait que par surcroît.
Causeur, érudit, archéologue, académicien, sénateur, tout ce qu'on voulait, mais homme de lettres, jamais!
On conçoit que les femmes l'aimassent
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ainsi, elles qui doivent la moitié de leur supériorité à cet avantage de n'avoir point de profession.
Et pourtant Mérimée avait ses fautes de goût; on en citerait, et plus d'une. Le ton de la bonne compagnie n'est autre chose que l'art de ne blesser aucune bienséance ; le comme il faut ne se précise pas, étant un composé de qualités négatives; savoir éviter, éluder, ne jamais s'oublier, n'en faire ni trop ni trop peu. Mérimée, qui ne se moqua jamais de la bonne compagnie avant d'y être admis, en avait à la longue saisi le ton, ce qui ne l'empêchait pas de tomber par rares occa-
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sions dans la dissonance et de s'oublier.
L'irréligion était à cet endroit son côté faible, son véritable Noli me tangerc. Ne lui arriva- t-il pas une fois, chez la comtesse de B..., de raconter plaisamment, en sucrant sa tasse de thé, comme quoi il n'avait jamais été baptisé; drôlerie qui n'égaya personne et dont l'auteur ne remporta pas même un succès d'estime. C'était le cas de se rappeler le mot du prince de Ligne à propos du grand Frédéric : «Je trouvai qu'il mettait un peu trop de prix à sa damnation et s'en vantait trop. »
On me raconte aussi qu'un soir, à Fontainebleau, quelqu'un félicitant l'impéra-
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trice de toutes les bénédictions que la céleste Providence faisait pleuvoir sur elle, sur sa famille et sur la France, la gracieuse souveraine répondit :
— 11 me manque pourtant quelque chose, voir Mérimée se convertir.
Aces mots, l'auteur du Théâtre de Clara Gazul, qui dessinait au bout d'une table, se pinça la lèvre.
— Ah! madame, dit-il, toujours des personnalités.
Et, s'étant levé brusquement, il prit son chapeau, salua et sortit.
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On a prétendu, à propos des Lt (1res à une Inconnue, que cette correspondance avait été écrite en vue d'une publicité posthume. Pareille chose s'était dite dans le passé au sujet des lettres de madame de Sévigné et se dira dans l'avenir de tous les recueils du même genre. C'est que, pour être un bon épistolier, il faut d'abord être un écrivain. Or, un écrivain, quoi qu'il fasse, conserve son style. Écrire étant dans sa nature, il sera littéraire jusque dans le journal de sa vie intime.
De là cet étonnement du public qui s'écrie aussitôt : « C'était fait pour être imprimé ! »
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et ne voit pas que tout ce qui sort d'une main d'artiste s'adresse, en effet, à la publicité et que ces pages familières, en dépit de leur caractère privé, n'auront vraiment accompli leur destinée que si, tôt ou tard, elles finissent par tomber aux mains de ce « quelqu'un » qui a plus d'esprit que Voltaire et qui s'appelle tout le monde.
Mérimée possédait à part lui une faculté qui, au besoin, vous mettrait fort à l'aise dans la publication de sa correspondance. Il surveillait beaucoup son attitude et ses mouvements. Écrivant, parlant, il s'observait, s'écoutait, se gouvernait, et, si tenté que l'on fût de commettre des indiscrétions, il
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serait difficile d'y roussir vis-à-vis d'un tempérament à ce point sobre, contenu et n'ayant guère que des élans voulus et des épanchements prémédités. En ce sens, Mérimée serait le plus littéraire des épistoliers ; son cœur, on peut le dire, consent d'avance à s'effacer, et laisse à l'esprit toute sa clarté, toute son indépendance.
Ces Lettres à une autre Inconnue vont nous le livrer tel que nous le connaissons : mondain, galant, affectueux avec l'inévitable pointe de persiflage, ironique sans amertume envers la souffrance et patientant avec la mort, en s' intéressant à ces mille riens dont le souci caractérise l'homme à bonnes
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fortunes ou celui qui tient à passer pour tel.
Sur ce point, Mérimée n'abdiqua jamais, et, comme Auber, son vieux contemporain et collègue de l'Institut, il garda jusqu'au dernier jour le culte de la galanterie et des douces réminiscences. Là peut-être fut le secret de cette verdeur persistante, de cette jeunesse d'esprit conservée à travers l'âge et la politique. Qui ne veut point vieillir doit aimer les femmes, et, pour bien les aimer, il faut les aimer toutes.
Mérimée eut cet art délicat, et, placé comme il l'était, les circonstances ne lui firent pas défaut. A Fontainebleau, à Compiègne, à Saint-GIoud, aux Tuileries, que
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d'aimables rencontres, de joyeux retours pour le vieux chasseur à l'aiïùt des oiseaux de passage! C'était à qui se ferait prendre, et viendrait donner de la tête contre ce dangereux miroir aux alouettes qui a nom « la gloire littéraire ».
Tout cœur de femme sent le besoin d'être analysé; et comment résister quand on a là devant soi « le romancier de la cour », l'auteur de Colomba!
Dans une des lettres qu'on va lire, Mérimée parlant d'une Vénus qu'il a vue à Londres, écrit :
« Il y a dans ces statues antiques des mouvements pris sur nature, d'une mer-
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veilleuse grâce et parfaitement chastes en même temps. Lorsqu'on les fait répéter à nos modèles, dans nos ateliers, ils semblent affectés et indécents. À quoi cela tient-il? Je me suis demandé souvent si cela tient à la condition sociale des modèles et si des femmes du monde ne seraient pas plus près de l'antique. »
L'expérience, si instructive qu'elle fût, aurait bien en effet ses inconvénients; mais, sans aller jusqu'à poser pour le statuaire, on peut, tout en se respectant, servir de modèle au romancier. Mérimée goûtait fort ce rôle de correspondant; il y trouvait, comment dirai-je? les bénéfices du métier, et,
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pourvu que les femmes eussent de l'esprit. du charme, une certaine dévotion à sa personne, il les laissait bénignement venir à lui. Io tengo in me una segretteria, dit un personnage de l'opéra italien; c'était le secrétaire intime, universel, l'amoureux consultant par excellence; car à ce commerce assidu de galanterie se mêlait nécessairement beaucoup de platonisme. On pourrait même se demander si toutes ces Inconnues, quel qu'en fût le nombre, ne formaient point une seule et unique personne avec laquelle il se plaisait à s'occuper et se préoccuper de lui-même. Oh ! ces hommes d'imagination, ces conteurs! fiez-vous à
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leurs protestations. Telle croit les avoir inspirés, qui peut-être n'aura servi qu'à donner la réplique à leurs épigrammes.
Regardez les dates de la correspondance qui va suivre, et vous verrez qu'elle est du même temps que les Lettres à une Inconnue; lisez ces pages : égale veine de sollicitude affectueuse, de parfaite sympathie et de chaleureux dévouement.
Est-ce à dire qu'il trompe l'une ou l'autre? Pas le moins du monde. Il jase, épilogue, se moque en passant du prochain, de vous, de lui; tout prête matière à son amusement comme au vôtre, et, quand il a fini, comptez bien que vous n'en demanderez pas
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davantage. Car c'est encore bien de la bonté quand on a tant d'esprit et qu'on est un gentleman si recherché, d'employer les rubriques banales du sentiment, les vulgaires compliments de fin de lettres, et de ne pas terminer par les simples mots de la comédie espagnole: a Excusez les fautes de l'auteur.))
A n'envisager que V auteur, il y a bien des traits piquants dans quelques-unes de ces lettres. L'homme aussi se livre par instants, par éclairs, attendri, sympathique, et son ironie touche au stoïcisme lorsque, pâlissant sous la douleur, il écrit avec un reste de sourire sur les lèvres :
On sent en effet que les temps appro-
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client, non point seulement pour lui, mais aussi pour la France, dont il voit déjà s'obscurcir l'horizon :
a On parle de grands voyages ; mais, au train dont vont les choses, je ne vois guère de projets qui puissent tenir. A tous ceux qu'on fait, il faut ajouter : Si M. de Bismark