‹ Lettres à une autre inconnueChapitre 3 sur 11 · LE PERMET · texte numérisé non relu

LE PERMET

Déjà ce nom portait le trouble et la menace clans l'entourage de l'empereur.

L'épouvantail n'était pourtant encore qu'un jeu. a S'il plaît à M. de Bismark, » cela se disait en plaisantant et n'empêchait ni les mascarades, ni les nuits vénitiennes, ni les cours d'amour.

AVANT-PROPOS

C'est clans une de ces fêtes, à Fontainebleau, que prit naissance le petit roman auquel il est fait allusion dans ces lettres.

u Gaietés, chansons, aventures galantes, le romantisme du passé semblait renaître. Aux jours de chasse et de gala succédaient les nuits de fête ; les ogives du château s'enguirlandaient de fleurs, les arbres allumaient leurs joyeuses lanternes pour le plaisir des dames et des damoiseaux errant et devisant par les allées. Insensiblement la lune se levait et les lumières alors s'éteignant, on voyait des ombres se glisser sous

l\ AVANT-PROPOS.

les charmilles, on entendait le frôlement des étoffes, les propos furtifs et les soupirs; le jeune roi tendre et sensuel tout à ces délices du péché dont plus tard ses peuples auraient à faire pour lui pénitence — le jeune roi ne quittait pas d'un instant la duchesse d'Orléans ; dans ces promenades de nuit, lorsqu'elle parcourait lentement le parc en voiture, il chevauchait à la portière son chapeau à plumes blanches à la main ; de quoi jasaient-ils? on le devine; et de temps en temps un frisson de brise dans les feuilles, un murmure d'eau jaillissante se mêlait au doux entretien dont Louise de la Vallière, cachée au fond du vaste carrosse,

A\ \NT-PROPOS. | V1

dévorait chaque mot. » Que ce Fontainebleau de 1661 me serve de transition pour arriver au Fontainebleau de 1869. Autre temps, autre romantisme.

La spirituelle et charmante Inconnue nommée par l'impératrice Eugénie présidente de la cour d'amour, avait choisi Mérimée pour son secrétaire. L'impératrice adorait ces divertissements renouvelés de Clémence Isaure, et ce sera son mérite d'avoir su y associer des esprits tels que Mérimée, Octave Feuillet et Jules Sandeau. J'ai connu à Biarritz, vers cette époque, un jeune Espagnol très-grand seigneur et assez poëte, .qui s'amusait à tenir registre

lxii AYANT-PROPOS.

de ces aimables passe-temps, et s'en inspirait même pour toute sorte de jolies ballades dont il avait composé un vrai romancero. L'auteur est allé, depuis, se faire tuer pour don Carlos ; mais ses vers, que sont-ils devenus? Il y en avait d'un enthousiasme débordant, où, comme Marie de Médicis, dans les tableaux de Rubens, au Louvre, l'impératrice était représentée en Amphitrite.

0 spectacle délicieux !

Pour la voir si belle et si blonde, Les poissons remontaient de l'onde, Les oiseaux descendaient des cieux.

Puis tout à coup la perspective s'assombrissait.

AVANT-PROPOS. LXII1

Un soir, — c'est une horrible page,

A raconter que celle-là ! —

Un étranger à la villa,

Vint sonner en grand équipage,

On l'accueillit, c'était Satan...

Ou plutôt, pour parler en humble prose, c'était M. de Bismark, le Bismark enjôleur, fatal, à peine entrevu par Mérimée.

Inutile d'ajouter que cette cour d'amour de Fontainebleau n'engendra ni sonnets ni subtilités métaphysiques.

Trois mois entiers ensemble nous passâmes, Lûmes beaucoup

11 en résulta simplement des relations plus suivies entre personnes qui déjà se connaissaient et s'appréciaient à leur valeur, et

lxiv AVANT-PROPOS.

bientôt la présidente et son secrétaire, émancipés de leurs fonctions, continuèrent à s'en donner les titres, prolongeant ainsi l'illusion à travers la vie du monde.

Mérimée est réaliste en ce sens qu'il déteste la phrase et la convention et ne recule devant aucune audace pour peindre ce qui lui semble être le vrai. Étant donné le scepticisme de l'homme, cette tendance de l'artiste se conçoit aisément, mais son scepticisme n'a rien de déclamatoire. Il ne

AVANT-PROPOS. LU

prêche pas, il se contente de faire vivre. I • vilaines natures ne le repoussent point, bien au contraire, elles l'allèchent. Il y a quelque chose de félin dans sa manière de jouer avec le vice, de le peloter en se délectant. Ses héroïnes de prédilection sont la plupart du temps d'affreuses coquines que sa verve ironique et sa gauloiserie protègent seules contre votre mauvaise humeur. Il vous les montre comme des bêtes curieuses et vous oubliez la perversité ou plutôt ne songez qu'à l'inconscience en voyant ces jolis chats sauvages mordre, griffer, gambader et se pourlécher la moustache dans

le sang.

lwi AYANT-PROPOS.

Des sujets tels que Carmen et Arsène Guillot, ne sont possibles qu'avec un Mérimée; en y voulant mêler leur pathétique, un Victor Hugo, un de Vigny les gâteraient. Mérimée n'est sans doute qu'un peintre de genre ; mais quelques-uns de ses tableaux resteront parmi les plus charmants produits de la culture intellectuelle de notre âge. Les conteurs, Dieu merci, ne nous manquent pas, de quelque côté qu'on regarde : en Angleterre, en Allemagne, en Russie, on on trouve et des meilleurs. Mais ce que lui seul possède en propre, c'est une originalité de style et de composition, une sûreté de main qui lui permettent de toucher sans

\\ ANT-PROPOS. LX1 m

danger aux motifs les plus rebattus et le plus réprouvés. Une fille perdue et une femme du monde, honnête et confite en dévotion se disputent le cœur d'un jeune homme et, de cette collision l'intérêt doit naître. Voilà certes un thème peu nouveau et qui déjà, en IBM, ne brillait point par l'invention. A l'idée de ce qu'un maladroit pourrait tirer de là de sentimentalisme banal et de psychologie ordurière, on se sent venir la nausée. Mais, par bonheur, notre écrivain est un grand sceptique, il plaisante, ironise, et, tout en riant, vous conduit à l'émotion.

J'ai cité Arsène Guillot^ voyons Carmen.

Une drôlesse de gitana qui ensorcelle un

lxyiii AVANT-PROPOS.

pauvre jeune homme et lui tourne la tête à ce point qu'il s'en va roulant de crime en crime; cette histoire-là, quand on vous la représente cà l'Opéra-Comique, vous paraît d'un romanesque de mélodrame; et, quand vous la lisez dans le livre, vous vous écriez : a C'est un chef-d'œuvre! » C'est que, chez Mérimée, la mise en œuvre joue un rôle énorme ; il est de ceux qui pensent qu'un motif, après tout, ne vaut que par la manière dont on le tourne. Or, il s'agit cette fois d'analyser une nature absolument perverse, besogne ingrate, mais si amusante et d'un attrait si vif pour un curieux. Par quels heureux détours il vous promène avant d'arriver

AVANT-PROPOS. Lin

à son sujet et quelles fleurs exquises de lin- rature et d'archéologie il se complaît à répandre tout autour de cette clinique morale ! Mérimée vous intéresse toujours, et, quand, au milieu de son récit, il lui convient d'ouvrir une parenthèse, votre attention redouble, car vous savez d'avance qu'il ne parle point à vide, ayant clarté de tout. Il possède à fond l'antiquité, connaît les langues modernes, le russe même et le polonais et le turc aussi, je suppose; il est de plus imperturbablement homme du monde : autant de supériorités dans une époque où les habiles en dehors du métier ignorent tout et vivent comme l'ours en suçant leurs pattes.

nx AVANT-PROPOS.

Quel que soit le mérite du conte qu'il vous débite, l'homme chez Mérimée est au-dessus de l'œuvre; vous songez en l'écoutant au Clitandre de Molière, à cette race de beaux esprits qui se mêlent d'écrire à leurs moments perdus et qui font des chefsd'œuvre sans le faire exprès.

Dans un temps comme le nôtre, où chacun a la manie de se poser en moraliste et d'agiter à propos de tout la question politique, religieuse, juridique et sociale, la faveur dont a joui et dont semble plus que jamais jouir Mérimée est un phénomène très-curieux. Mérimée, songez-y donc, un simple conteur, un faiseur de nouvelles à la

lVANT-PROPOS. lxxi

manière de Cervantes et de Boccace, De se haussant jamais jusqu'au roman, et se gardant bien d'approfondir aucun problème!

Voltaire disait :

« Si Pétrarque n'avait aimé, il serait moins connu ! »

Je n'oserais affirmer cela de Mérimée, que sa littérature seule a rendu célèbre. Oui, mais comment nier que cette vie d'action et de galanterie qu'il mena jusqu'à la fin, n'ait puissamment aidé à l'originalité

lxxii AVAXT-PROPOS.

de sa littérature, en maintenant en éveil chez l'écrivain ces facultés expérimentales qui sont le fond et le meilleur de son talent?

Henry Blaze de Bcry.

Paris, samedi 11 mars 18G5.

Chère et belle Présidente,

Bïe voici à Paris depuis le commencement de la discussion de l'adresse. Je suis parti de Cannes fort souffrant; le voyage ne m'a pas peu fatigué et le temps horrible qu'il fait ici me rend véritablement malade. Je sors de mon lit pour aller au Luxembourg,

et je me couche en revenant. Je crois que je retournerai dans le Midi aussitôt que je serai en état de supporter le voyage.

Tout le monde ici est extrêmement ému > par la mort de M. de Morny. On commence, maintenant qu'il n'est plus, à comprendre toute sa valeur. On cherche un homme pour le remplacer, et je crois qu'on le cherchera longtemps. Un de vos amis et presque compatriote s'est offert, mais on n'a pas accepté. On dit que M. de Morny est mort épuisé, sans aucune maladie, mais à bout de force, n'ayant plus que de l'eau dans les veines au lieu de sang. A toutes les fatigues morales et physiques, il joignait l'habitude de se droguer à la manière an-

A UNE AUTRi: ItfCONNl B.

glaise, ce qui était encore plus dangereux peut-être que le reste.

Je n'ai encore vu personne; mais, dans une heure, j'aurai fait une visite à l'auteur de la Vie de César, qui veut bien me recevoir aujourd'hui. Le livre embarrasse un peu les gens qui voulaient le critiquer. Ils sont obligés de le trouver un peu trop savant pour eux. Ils disent que cela regarde l'Académie des inscriptions, et non l'Académie française. Il me semble qu'il y a de très-belles pages. Je suis surpris de l'érudition, plus grande et plus solide que je ne m'y serais attendu ; je regrette toujours cependant qu'il n'ait pas suivi mon conseil, qui était de se borner h faire un commentaire

sur les Commentaires, et à laisser aux pédants en us la discussion des textes et les dissertations sur la manière dont les Romains mettaient leur bonnet de nuit.

Ce n'est pas seulement à Florence qu'on joue la comédie. On prépare une représentation d'enfants chez la princesse Mathilde. Il y a un homme du Théâtre-Français pour faire repéter tout ce petit monde, qui montre, à ce qu'il paraît, les plus grandes dispositions. Ce n'est pas la première fois que je vois des acteurs étonnés des dispositions des gens du monde.

Et vous, chère présidente, êtes-vous contente de votre rôle et de votre jeu? Il y a un danger pour les débutantes; pas pour

\ i m: m ir.i. i\( ONNUE. 7

toutes, mais seulement pour celles qui ont du talent, et c'est pour cela que je vous avertis. On se sent entraîné par son rôle, on éprouve une sorte de petit enivrement et on abdique en quelque sorte son individualité pour prendre celle de son auteur. 11 semble que cela soit très-bien. Pas du tout: pour jouer parfaitement, il faut avoir le plus grand sang-froid, pas la moindre illusion ; être prêt à souffler ses camarades ; à leur donner des conseils, à presser ou à retarder le mouvement, selon les dispositions de l'auditoire. En un mot, il faut se gouverner. Peut-être aurez- vous ce talent. Une femme habituée à voir tout le monde à ses pieds, à griffer tous les cœurs, sans que le

sien saigne un peu, a toujours plus de sang-froid qu'un homme et jouera toujours mieux la comédie.

Adieu, chère et belle présidente; je vous souhaite santé, joie et prospérité. Lorsque vous n'aurez pas de conquête à faire, que vous ne saurez comment employer un quart d'heure, ayez la bonne inspiration d'écrire quelques mots gentils à votre pauvre et bien dévoué secrétaire.

Paris, 12 juin 18GG.

Chère et aimable Présidente,

Je suppose que vous êtes arrivée à bon

port dans votre château, et que vous aurez

reçu le pain et le sel de vos vassaux, au

nombre desquels je voudrais bien être. J'ai

dîné avant-hier chez madame votre sœur,

qui n'avait pas encore de vos nouvelles. Je

vous donnerai des siennes. Elle était en grande beauté, avec une robe délicieusement échancrée, qui n'avait d'autre défaut que d'être trop longue. 11 y avait la princesse de ***, que je n'avais pas vue depuis je ne sais combien d'années, et que je me suis gardé de reconnaître. Comme le temps a peu de respect pour la beauté! Chto bylo to nie boudiette vnof1.

On commence à partir pour la campagne et pour les eaux, et déjà les voitures sont plus rares au bois de Boulogne. Ce soir, il y a fête à l'Elysée. Je ne sais si c'est un bal ou une comédie. Je vous en rendrai compte un de ces jours.

Page 1