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Lettres à une dame blanche

Vous voihi donc installée, eliere in;iflame et amie, dans votre li(')[)ilal, sur la côte bictonne, devant les sept îles, et vous m ecnve/ t|ue vous êtes tout à fait heureuse, au comble de vos vn-ux. ('ela va rassurer quelques-unes de vos amies. J'ai rencontré hier votre belle cousine Clotilde, sous les arcades de la rue de Rivoli : elle descendait de son auto et allait prendre letlié chez Rumpel, avec les dames du comité de lœuvre des Désœuvrées ilont elle est la pr»'Mdfiile. I.llrs uni rende/.-vou?», oli;i(|ue soir, entre i-m([ i-t six heures, dans un ihi- dillerent. Quelle sujétion ! >ous avons échangé quelques paroles, sous ces arcades ; (juami je dis échangé, vous entende/ bien que

voire cousine a parlé tout le temps ; iiiuîs elle a parlé de vous ; elle vous adore, elle vous admire ; mais elle trouve que vous avez eu « une drôle d'idée » de vous faire infirmière après quinze mois de guerre, que c'est une véritable folie d avoir choisi, pour vous v enlermer, un hôpital dans un lieu sauvage à cinq cents kilomètres de Paris et de vos amis ; elle assure que vous ne vous habituerez jamais et elle prévoit que vous « lâcherez » bientôt. Quant à elle, elle avoue franchement qu'elle n'a pas le goût de l'exil et nulle prétention à accomplir des actes exemplaires et difficiles; elle se contente de son œuvre des Désœuvrées, à laquelle elle se dévoue d'ailleurs tout entière et qui lui prend loul son temps. Ayant dit ces choses, elle s'est aperçue soudain qu'elle mourait littéralement de froid, malgré ses fourrures, et elle est entrée précipitamment dans la maison de thé où l'attendaient la vice-présidente, la secrétaire et la trésorière.

Alors, je suis rentré chez moi. C'était l'heure exquise ; le jour finissait ; déjà, dans les rues, sur les boulevai'ds, les réverbères commençaient à ne

pas s'alhiini'i' ; bienlôl la luiil vint, iiiiil étoih-e, et comme on regarde souvent le ciel en ces temps-ci, une étoile plus grosse, plus brillante et qui semblait plus rappiocbéf (juc les autres attirait I attention tb^s passants qui se demandaient : astre ou avion .*

.rétais lurieux de n'avoir pas pu répondre à votre belle cousine, en ce qui vous cf>neernait. Kt je songeais aux circonstances dans lesquelles vous prîtes votre résolution et il»»nt j'ai été témoin. C'était à la fin il'une belle jouinc'e de septembre dernier, en brelagne ; le sdieil se coucbait niagniiiipiement derrière le petit et si grand village de La ('larlé, le ciel et la mer semblaient se parer l'un pour l'autre, comme deux amants infinis; les se[)t îles, dans une brume rose, puis mauve, apparaissaient comme des îles de rt>ve sur une plage d«* sable blond : des jeunes filles jouaient ; elles se renvoyaient une balle avec des raquettes ; on ne distinguait pas leui's visages, mais elles se d«''eoupaient souples et gracieuses, sui- le ciel cbangeanl. et l'on songeait à .Nausicaaelà ses compagnes. In angélus tintait ; rien ne nuuupiait à It-motionde ce

spectacle, et Ton pensait que rien n'était plus beau que ce paysage de France... et que la France. On oubliait presque, dans cette harmonie, qu'il y avait, la «grande guerre: mais, dans le moment qu'on échappait à 1 obsession, une auto grise passait, avec la croix rouge : un soldat au volant conduisait à la ville un major et une jeune sœur à la douce figure sous ses voiles noirs ; ou bien c'étaient, sur la route, des soldats blessés, mutilés, manchots ou boiteux ! Cependant d'un hôtel transformé en hôpital, au bord de la mer, deux infirmières sortaient ; leur cape sur le bras, toutes blanches dans le crépuscule, elles montaient une côte assez longue et rapide d'un pas cadencé, décidé, allongé ; quand elles passèrent auprès de nous, nous vîmes qu'elles étaient toutes jeunes et que leur visage rayonnait de santé et de cette gaieté que donne une noble tâche accomplie : tout leur être respirait le devoir. Et, quanil elles eurent passé, vous avez dit : « Décidément, en rentrant à Paris, je suivrai des cours. » Ainsi deux filles de la plus active et tangible charité, la beauté de l'heAire, la double mélancolie d'un beau jour

el des beaux jours qui finissaieiii, loiii relu collabora à voire décision. La volonté, vous laviez depuis longtemps, mais vous n'aviez pas encore agi. Vous n étiez pas restée pouitant inactive. Dés les premiers jours de la guerre, vous vous êtes occupée de cent laçons : vous avez trempé et distribué des soupes ; tout Tbivor dernier, vous avez tricoté, tricot»', fiicoté ! Au printemps, vous avez chanté pour les blessés ! Vous êtes une marraine nombreuse el diverse; votre bourse est ouverte à foules les œuvres. Mais tout cela ne satisfaisait pas votre désir de servir, votre ambition de vous dévouer, (hioi (pie vous fissiez, comme dans le vieil opéra-comi(|uc cher à nos pères, une dame blanche vous regardait l'e'esl 1res gênant) ; el c'était la dame blanche (jue vous vouliez être (pii vous regardait ainsi. .Si la di'-libéralion dura si longtemps en vous, c'est cpie l'id^slacle était en vous ; il était votre nature même. Vous avez une sensibilité délicate et profonde, vous êtes une consolatrice incomparable ; mais par l'e-xcèsde votro sensibililt* el do votre imagination, vous ne pouvez p.is, ou plutôt, car il laiit parler .m passé-.

vous lie pouviez pas suppoiiei Ja vue des blessures, des plaies, du sang, de la chair meurtrie, déchiquetée, béante. Vous avez un courage véiitable ; mais quand vous lisiez que des infirmières étaient restées auprès de leurs blessés, dans des ambulances arrosées par les obus, vous les enviiez moins d'avoir été héroïques que de pouvoir faire des pansements. Même devant les planches d'anatomie où sont représentés le réseau des veines et des artères, les muscles et les différents organes et viscères, vos nerfs devenaient lâches : vous n'aviez plus la force de serrer les poings, et c'est dans ce sens que vous disiez de vous-même que vous n'étiez pas une femme d intérieur.

Eh ! bien, vous avez vaincu tout cela, vous avez triomphé de vous-même ; l'amour de la patrie, la reconnaissance pour nos soldats ont lait ce miracle. Voilà pourquoi vous êtes infirmière après quinze mois de guerre; mais il n'est jamais trop tard pour mieux faire. Et puis, bien des dames blanches sont fatiguées, à bout de forces ; d'autres meurent : il faut qu'il s'en forme de nouvelles pour les remplacer. Par un senti-

nienl de uraUliul*', \ ous ;i\ r/ \ oiilu srjv ir tlaiis I lu^pilal d'où nous ii\ions vu sortii-, un des derniers beaux soirs du dernier «'té, deux jeunes infii-mières dont le eliaritahie éclat vous avait, en (|nr|(jue sorte, «■(•lahonsst'-f. \-'a xoilà i)(>ur(|Uoi vous êtes à cinq eenls kilotnétics de l'aiis f^l d<' \(>s amis. Et, vous vous habituerez el vons ne lâcherez pas ; vous tiendrez, je le jure. \ Oilà tout ce que j'aurais dit a votre belle cousine, si elle n était pas entrée aussi prccipitaninienl dans l'établissement où prendre le thé, avec la viceprésidente, la trésorière et la secrétaire. Alors, n'ayant pas pu le lui dire à elle, je vous le dis à \(uis qui le savez aussi bien que moi. Inconséquence tout acailémi((ue. Ainsi, quand nous receviMis un nouveau confrère, nous loi apprenons volontiers i-ertains détails de sa vie (|u"il est censé ignorer : « Vous êtes iu\, .Monsieur, en 1859, à Paris; pai votre grand-père gascon, pai votre mère vendéenne, vous réunissez en vous •deux races, deux tempéraments, etc., etc.. etc. » Veuillez lire ici, chère madame amie, mes allée lueux sentiments et respectueusement dévouées.

])V.\ \II.MI I riTHI.

DEUXIK.MK LETTKE

6' décembre l'Jlii.

«( Surtout, donnez-moi des nouvelles de Paris ! » Je tâcherai à vous contenter, chère madame amie : mais, aujourd'hui, ce seront des nouvelles mouillées. Toute la semaine dernière, il a plu. Mauvais temps pour les personnes (jui réagissent mal à Thumidité, pour les âmes rhumatisantes (jui sentent plus ou moins leurs douleurs selon la quantité de vapeur d eau contenue dans l'atmosphère. Ah ! que la vie est donc barométrique! Mou chei' ami Alphonse Allais, <]uc je regrette que vous n'ayez pas connu, que vous auriez aime comme la princesse Elsbeelh aimait Fantasio, mais un Fantasio normand, scientifique et flegmatique. Alphonse Allais, un jour qu'un

camarade blessé par le cruel amour lui contait sa peine plus a mère « par un sacré temps de chien qui vous crottait le cœur comme un barbet », lui répondit, compatissant :

— Ah! oui, il vaudrait mieux du sec !

Il vaudrait mieux du sec, c'est bien ce qu'on pense au front et à l'arrière ; c'est ce que je me suis répété toute la semaine, en suivant les trottoirs luisants, en traversant les chaussées grasses. Il pleut, il pleut, et l'on songe à nos pauvres soldats qui reçoivent toute cette flotte, comme ils disent. Encore, lorsque soi-même on est dehors, on a la compensation de recevoir un peu de cette flotte commune ; on peut même faire du stoïcisme, s'astreindre à ne pas prendre le tramway ni le métro. Je connais une vieille dame qui fait ainsi, dontle petit-fils est en Argonnc. .Mais quand on est chez soi, bien à l'abri, c'est alors qu'on souflre le plus. La pluie tombe toujours, droite, lourde, serrée, c'est un crépitement mou sur le zinc du toit. Et la pensée va vers ceux qui sont dans les tranchées, dont les vêtements sont traversés, qui glissent et enfoncent dans la boue. La

pluie et la guerre, c est lro[). H vaudrait mieux du sec. Enfin, il pleut aussi pour les Boches.

Notre amie, la charmante M""" Mairieux, a donc eu une bonne idée d'envoyer à ses filleuls, au commencement de la mauvaise saison, de bons sacs de couchage en toile imperméable. Un de ses poilus, pour la remercier, lui a envoyé, sur une carte, le portrait de sa Icmme et de ses ((ualre enlanlsdont l'aîné a neui ans. Le dernier, un gros garçon, est dans les brasdesa mère, lemme jeune encore mais vieillie par le travail et la maternité. Une femme, ({uatre eniants, voilà ce qu'il laisse au village. Kl ses lettres naïves sont pleines de patience et de courage. Il a »'lé pr<»[)osé, cet él*'", pour la cr<)ix de gueri'e, et il éci'ivait : « Nous serez sans doute contente de connaître mon acte d'héroïsme. » Ah ! combien il a raison d écrire ainsi et que cette absence di- lavisse humilité prouve un cœur brave et simple. Ce n'est pas tout : UM(^ petite caisse a suivi la «arie ; ••Me contenait de belles pommes dt; rainette cl un pelil panier rempli d échalotes. Certes, elle a reçu bien souvent dans sa vie d'excellentes choses, celle jolie

Madame Mairieux ; les plus gros luaijous glacés, les chocolats les plus succulents, les pâtes de fruits les plus fines ne lui ont jamais fait autant de plaisir (jue ces échalotes. Elle a été émue, et elle les mangera, pas toutes crues, évidemment : comme elle dit, il faudrait être anthropophage ! Mais dans tous les plats où Ton peut mettre de l'échalote, on en mettra ; sans cela, elle croirait manquer de reconnaissance ; elle a fait ses recommandations à sa cuisinière. Enfin, elle s'arrangera. Seulement, elle va donner quelques dîners, pour ne pas être toute seule, vous comprenez, et pour que ça aille plus vite.

On ne dîne guère en ville, ces temps-ci ; Paris est noir, le soir, et, quand il pleut, les chauffeurs de taxis montrent du caractère. Si des Parisiens se réunissent autour d'une table, ils ne parlent pas théâtre : ils n'échangent pas ces potins de garçonnières, d'alcôves, de coulisses, de guignol, de plateau, de foyer et de loges qui, avant la grande guerre, faisaient, dans beaucoup de maisons, le fond de la conversation. J'ai dîné, 1 autre soir, chez une de nos plus célèbres comédiennes que

les Parisiens adorent parce qu elle a autant d'espilt dans le naturel que de naturel dans l'esprit. Au fait, puisqu'il n'y a que vous qui lirez cette lettre, et que vous l'avez devin»;, je peux bien vous dire que c'est Jeanne Granier.

Après le dîner, ou est monté dans l atelier.

Il y avait là une chanteuse, fille d'Albion, et deux comédiennes. La chanteuse a raconté qu'elle était allée voir, il y a quelque temps, son ami dans les tranchées. Elle a chanté pour sept mille poilus qui revenaient de se battre. Elle a passé deux nuits dans une cagna;elle a couché au milieu des hommes, sous les bombes, avec les rats. Mais elle ne craint ni les rats, ni les bombes, ni les hommes. Elle n'a pas eu froid aux yeux; aux pieds seulement. Coiffée d'un calot, vétuc d'un Ion;; et large caoutchouc, elle n'avait l'air ni homme, ni lemme : on ne savait pas ce (jue c'était. L'n matin, comme il n'y avait pas d'eau naturelle, elle a lait sa toilette avec un litre d'eau de Cologne pure. On dirait un trait d'ivrognerie. Elle a eu « une bonne petite chance » : une balle qui lui a passé dans les cheveux, frisant la tempe. prn-...l ! Elle raconte

tout cela en riant. Pour elle, comme pour ses compatriotes, la guerre est un sport. Fine sport ! C'est une Anglaise.

Une des comédiennes, grande, brune, est allongée dans un divan profond comme un tombeau. Elle ne dit rien ; elle écoule. Elle est la marraine d'une douzaine de filleuls qu'elle a connus dans les ambulances, et avec qui elle entrelient une correspondance vive et animée. Ils lui écrivent des lettres pleines dune admiration naïve et d'un respect passionné. Elle est la dame de leurs pensées, la princesse lointaine pour qui ces braves veulent être encore plus braves, ces héros encore plus héros. Douze filleuls, épars de la mer aux Vosges, comme disent les communiqués. Chacun possède un portrait d'elle; chacun se bal pour la France et pour elle. Ainsi, celle actrice crée de la chevalerie aux tranchées. Ici, elle dit des vers dans les hôpitaux, dans les ambulances, dans les matinées pour les œuvres. Elle choisit les poésies senlimenlales et aussi les poèmes où le Kaiser est traité, à jusle tilre, de bandit.

L'aulre comédienne que Ton appelle le martin-

pêcheur, semble un oiseau avec ses ailes bleues dans la lourint'nle. l'aile a un fils(|uiesi en Argonne et elle tremble jour et nuit pour lui. Toutes ses pensées sont comme un sensible leuillage cpii frissonne en elle, à la moindre brise. Elle avait une jolie situation ; mais elle a été obligée de réduire son train : elle ne se commande pas de robes, elle prend le UK'tro, etc. ; son porleleuille contenait de ces bonnes valeurs raslacjuouèrcs (jui ne détachent pas de coupons. Kn revanche, sa fille vient de détacher un poupon. La jeune grand'mère s'est réjouie pour la lepopulaiion que ce soit un garçon, et elle éJèveson |)elil-lils pour la classe 19.. en espérant toutefois (pie la guerre sera finie a celte épo(pic, el même cpic les guerres seront finies. Elle ne peut pas sup[)orler les alarmistes, les pessimistes ; elle leui' d/-lcnd de lui laconler leurs imbécillités, (il (ils en Argorme, une vie simple, une confiance inébraidable, ce martin-pècheur sert à sa iaçon. On a surtout parlé tranchées, zeppelins, sous-marins. Pourtant, le matin même, on avait lu dans les journaux «pie liois directeurs de nos ihéàlrcs subventionnes avaient dû choisir

entre leurs fonctions directoriales et leurs attributions mililaiies. Il n'entre pas dans la pensée du général Galliéni qu'on puisseêtreen même temps Olficierd'Etat-Comique et directeur d'Opéra-Major, à moins que ce ne soit le contraire. Vous entendez d'ici, en d'autres temps, les propos à ce sujet : on n'aurait [larlé que de ça! Mais que je suis bête! En d'autres temps, le cas ne se serait pas présenté ; la question ne se serait pas posée.

Je viens de la Sorbonne où l'on donnait la huitième Matinée nationale de cette saison 1915- 1916. Je vous écris un peu à bâtons rompus, mais c'est le genre qui veut ça. Vous rappelez-vous la première de ces Matinées nationales à laquelle nous assistâmes l'année dernière ? Comme ce fui poignant! Artistes et spectateurs, tous pleuraient; tous communiaient dans /a J/a/'seiY^awe. Les nerls étaient tendus, les cœurs exaltés, les âmes pensives. C'est que Paris, au mois de décembre dernier, était tout frémissant encore du danger qu'il avait couru, tout vibrant des alarmes qu'il avait traversées. Il n'y avait pas bien longtemps que des taubes avaient encore survolé la capitale et

même que I un de ces vilains oiseaux avait souillé Notre-Dame! Alors, en même temps qu'on s'émerveillait de l'endurance, de la gaieté, de rhéroïsme de nos soldats, on flétrissait les crimes allemands, les atrocités allemandes.

Il semble qu'on en parle moins; j'estime qu'on a tort : il ne faut pas les oublier, il ne faudra jamais les oublier. Le sujet est loin d'être épuisé et, par d'innombrables et d'innommables forfaits, nos ennemis se chargent, à chaque instant, de nous rafraîchir la mémoire et l'indignation.

Il y a un an, à pareille époque, Paris était plein de réfugiés de la Belgique et de nos départements envahis, à qui il s'agissait de procurer un abri, des vêtements, du pain. On organisait des secours pour toutes sortes de misères ; de tous cùtés, les oeuvres charitables se créaient ; on faisait de louables ell'orts pour la reprise du travail, de la vie. D'avoir échappé tous au même danger, il s'était formé entre tous une solidarité, une mutualité, une bonne volonté, une cordialité. Heures inoubliables, profondes et délicates, graves et charmantes. Paris était vraiment très bien ; il l'est

encore, il le sera toujours ; mais la vie a repris, — c'est ce qu'on voulait, — dans la plupart de ses manifestations, avec toutes ses couleurs et ses nuances.

Et puis, après quinze mois de guerre, à l'arrière comme au front, il y a de 1 accoutumance, de l'entraînement. Même, nous nous accoutumerions trop, si, à certains moments, des événements plus pathétiques dans le drame continuel que nous vivons depuis quinze mois, ne venaient secouer notre habitude. Mais Paris est un être psychologique : ne dit-on pas 1 âme de Paris ? Il est un et identique ; il est toujours Paris ; seulement, nous l'observons à un autre moment de la durée. Il suit son évolution sur la ligne de la confiance et de la sécurité. M. Bergson vous dirait tout cela mieux que moi. Mais je termine ma lettre, afin qu'elle parte tout à l'heure par le courrier et que vous l'ayez mardi. Vous avez eu la gentillesse de me mander que vous y comptiez.

Veuillez lire ici, chère madame amie, mes sentiments respectueusement afi'ectueux et tout dévoués.

TRDISli.Mi: Li;i THi

TUOISIKME LETTRE

Je vous écris, chère madame amie, à la campagne, dans le sensible Vexin où je suis venu passer deux jours pour fêter la croix de guerre de mon jardinier, qui est ici en permission. Ce brave Louis s'est conduit comme un héros ; il m'a raconté avec la phis grande simplicité et la plus vraie modestie comment cela s'était passé. C'était une nuit, vers minuit ; dans la journée, son escouade leur avait pris un bout de tranchée. Tout paraissait trancpiille ; ses hommes couchaient sur leurs positions. Mais le caporal Louis, qui ne dort jamais que d'un (cil et tient l'autre, le bon, (nivert, vit quelque chose remuer chez Tennemi. Il partit à la découverte et, tout à coup, se trouva seul, en

face de six Boches qui s'apprêtaient à balancer des grenades. Il en a abattu deux, et les autres ont couru. « Ah ! monsieur, ils étaient dans les choux ! » Que vouliez-vous qu'il fit contre six ? Louis fait une réponse qui ne paraîtrait pas banale au vieil Horace lui-même. Et dire que mille grandes petites actions de ce genre se passent journellement sur le front, même les jours où le communiqué n'est pas en train, où les bonnes gens de l'arrière disent négligemment : « Il n'y a rien dans le communiqué! » Si Plutarque et Corneille revenaient, ils seraient émerveillés. Le « qu'il mourût! » c'est très beau ; mais le « debout les morts ! » n'est pas mal non plus.

11 pleut, pour changer, et le vent gémit et hurle tour à tour. Grande pluie, grand vent, grande guerre, décembre aux jours courts, il y a des tristesses si complètes qu'on finit par s'en enivrer. Et puis, il faut venir de temps en temps à la campagne, pour savoir où l'on en est moralement. Paris même en ces temps-ci est bien agité ; trop de choses vous distraient. On ne vil pas du temps, mais de la poussière du temps : le temps semble

\ous ariiver a travers un [julv«.'risateur. A cha(|uc heure parail un journal ou bien arrive un courrier; le téléphone n'arrête pas, les pneumatiques vous harcèlent comme des mouches bleues. V la campagne, on a la continuité des heures pour se recueillir et faire oraison.

On y retrouve sa bibliotlu*(|ue et, naturellement, ce sont les livres (|u"on a laisses dans la maison des champs dont on a le plus besoin et (ju'on regrette de ne pas avoir sous la main, (piand on est à la ville. Je m'étais bien promis, celte Ibis, de relire un vicu.x livre sur cette Hrctague où vous êtes; j'v ai couru dés le premier Sfdr : mais, à cùté du vieux livre, il v en avait un |)elii auquel je ne pensais pas et. natun-llemeni, c est celui-là (pu- j";ii pris. (!e sont les l^i-nsècs c/ioisii's du P. Lacordaiie, extraites de ses œuvres et publiées sous la direction du P.Chocarne.

Une personne pieuse me lavait envové rété dernier : je l'avais Icuilleté, je I avoue, avec tiédeur. Je l'ai lu : il y a des pensées admirables, et ce Dominicain (pii vivait dans l'orage de l'esprit est souvent un prophète, (hie ilites-vous de ce passage :

« Si le présent ne réclame pas le secours de la « chevalerie chrétienne, il peut venir des jours « où les peuples n'en dédaigneront pas la résur- « rection. Oui, il peut venir des jours où, pour se « défendre contre l'invasion de la barbarie, l'épée « vulgaire ne suffira plus, où la science, prise « dans ses propres inventions, aura besoin de la « foi et de la charité pour sauver Thonneur et la « liberté du monde par des armes dont l'ennemi « restera dépourvu, toutes les autres étant à son « service, parce que toutes les autres ne « demandent que de la chimie et des bras. Tôt « ou tard peut-être, le mal prévaudra par la puisce sance physique et il faudra que le bien, « retrempé à d'autres sources, arbore la croix « aussi haut que l'épée. »

C'est en 1845 que, du haut de la chaire de Notre-Dame, le P. Lacordaire prononçait ces paroles, comme s'il prévoyait que soixante-dix ans plus tard, un taube, un pigeon messager des barbares, survolerait la basilique et lâcherait sur elle son ordure incendiaire. Paroles prophétiques et qui prennent aujourd'hui tout leur sens. C'est

bien là une de ces illuininulions soudaines dunl parle Sainle-Beuve. Sans doulc les personnes qui sont retenues dans les chaînes de la libre pensée contesteront le sens et la beauté du discours, la hardiesse de vues et l'essor des idées, à cause qu On parle de Dieu cl de la croix.

Pour moi, j'avoue (|uc cela ne me gêne pas. Si je n aime pas ceux qui, ne croyant ni à Dieu, ni à diable, aircclcnl un zèle relijjieux, je n'aime pas davantage ceux qui poursuivent de leurs sarcasmes, de leui' ironie, de leur mépris et même de leur haine, les croyants qui ont une loi naïve ou raisonnée, mais véritable. Comme dit un de nos amis : si je ne crois [)as en Dieu, (jull me garde du moins de l'hypocrisie aussi bien (jue de l'intolérance. Mais (piand on pense librement et libéralement, comment ne pas ailmirer riiiuniination soudaine et celte netteté dans la vision lointaine ? Celte invasion de la barbarie, celte science prise dans ses prcqjres inventions, ces armes ne demandant (jue de la chimie et des bras, loul y est el nous y sommes en plein.

-Mais le prédicateur, le chel d'une milice

blanche éblouissante, prévoit au?si le jour où les peuples ne dédaigneront pas la résurrection de la chevalerie. Chrétienne ou non, nous aimons ce mot chevalerie pour ce qu'il évoque de vaillance désintéressée. Il vient à la pensée de l'orateur, comme le seul s'opposantdianiétralenieniàmuflerie. Lacordaire ne connaît pas ce dernier mol. mais il a senti, deviné, prévu la chose. La muflerie, c'est le mai qui prévaut par la puissance physique, c'est la force primant le droit, c'est l'esprit allemand et la kullur allemande.

Garder les pauvres gens pour que les riches ne les puissent pressurer, soutenir les faibles pour que les forts ne les puissent opprimer, fuir tous lieux oii s'élaborent la trahison et le faux jugement, honorer les femmes et s'employer à défendre leur droit, garder la foi inviolablement à tout le monde et surtout à ses compagnons, tels étaient les vieux principes de la chevalerie. Ils peuvent encore servir. Et ne l'avons-nous pas vue surgir, celte chevalerie, au sein des nations brusquement attaquées ? Si le roi Ferdinand de Bulgarie est un chevalier félon, le roi Albert de Bel-

yitjue n csI-jI pasle plus pur clievalici' / Clie\ iilier.s, nos soldais qui combaileni depuis seize mois pour la plus juste el plus libre cause ; chevaliers, ces Serbes, qui, dans une retraite lurieuse, ont défendu leur territoire pied à pied contre trois peuples envahisseurs. Ib'las ! siTesprit de chevalerie avait n-gné dans le monde, les nalicnis f|ui signèrent les conventions de la Haye n'auraient pas permis qu'on violât la malhcuieuse lielgique; les peuples balkaniques n'auraient pas laissé écraser la Serbie. Certes, le monde entier ne pouvait pas tirer l'cpëe ; mais la société des nations devait ne pas tirer de traites, ne pas laire flu commerce, des affaires avec les espions, les assassins, les mcendiaires, les massacreurs de lemmes, de vieillarils et d'enfants, les bourreaux de cathédrales. Trop de liens se sont dit : <( tnrichiss<)ns-nous ! »

Il v a la civilisation, la morale, l'humaniic, I hoiuK'ur, cl puis il y a l'ar^'cnt.

Ainsi, le lucre enVénc prolonge la ^'uerrc abominable. Après la grande guerre, ce sera donc dans tous les [)ays le devoir de tous les hommes el de toutes les femmes de botnie volonic de lortm-r

cette chevalerie du droit, de la justice et de la liberté, afin que de telles horreurs ne se renouvellent pas.

J'ai reçu une grande lettre de M""^ deSéranges. Elle est toujours dans ses montagnes, auprès de ses blessés qui l'adorent.

Elle mécrit qu'à l'hôpital ses meilleurs amis sont un boueux et un romanichel. Elle a auprès d'elle en ce moment sou fils de guerre qui a neuf ans : c'est le dernier fils du général de M... dont un autre fils, lieutenant aviateur, vient d'être tué. Notre amie a dû apprendre cette mort à l'enlant. Il n'a rien dit : il est tombé à genoux, en murmurant : t( C'est pour la France. » Alors elle l'a pris sur ses genoux et a consolé sa première grande douleur.

Je crois que les femmes feront beaucoup pour la renaissance de la chevalerie.

Veuillez lire ici, chère madame amie, mes sentiments respectueusement affectueux et tout dévoués.

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