‹ Lettres à une dame blancheChapitre 2 sur 10 · QUATRIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME LETTRE

QUATIUKME LETTRF

/ .9 (If-coinJiro I 9 1 .') .

Me voici bien eniliarrassé : vous laissez donc li'ainer mes lettres, ou en avez-vons égaré quelfjniine ? Lue daine m'écrit pour m inviter à ne plus vous appeler « Chère madame amie ». Ou l)i('n. dii-elle, la personne à qui vous écrivez est |)onr NOUS « Madame», ou hien elle est uneamie. J)ans le premicM- cas, vous devez lui écrire : Madame : dans le second cas : Chère amie. Il faut choisir. (Jette personne autorise encore : Madame el chère amie : mais, selon elle. Chère madame amie n a ni sens m C(»rreclion. ih\ en pensez-vous ? (>'esl une (jueslion as»<ez ijravf. même par le temps qui court.

Dans les premiers jours de la i;uerre, M. Lavisse

avait écrit un très bel article, mais dans lequel il y avait cet adverbe : « inlassablement ». Cela chagrina fort un lecteur qui préférait qu'on orthographiât « illassablement ». Ce grammairien, mobilisé, écrivit dans ce sens à mon éminent confrère une lettre sans indulgence et sans aménité : « Ah ! vous êtes têJus, vous aulres de TAcadémie), avec votre i/îla.ssable et voire iVîlassablement ! » Du moins, ma correspondante est très polie, bien qu'anonyme.

Et j'ai connu un vieil homme qui était puiiste. Sa femme, à son lit mort et pour ne pas leflrayer, le préparait à l'arrivée prochaine de ses ejifants.

— « J'ai reçu des nouvelles d'Adèle et de \ictor: il se pourrait qu'ils arrivent. — ...Vassent, rectifia le moribond. — Qu'est-ce que tu dis?

— Vassent, répétait-il. — Ah! mon Dieu, pensait la

vieille dame, c'est la fin il déménage. Et, se

penchanlvers lui, elle lui demandait : — Pourquoi dis-tu « vasse »? — Il se pourrait qu'ils arrivassent», expliqua le vieux puriste. Et, quelques instants après, il rendit le dernier soupir. Cette préoccupation in extremis a sa beauté.

Vous me demandez comineril se comporte rKmprunl de la victoire. Le mieux du monde : il donnera les résultats que les gens sensés attendaient. Dès le début, e^ avant même que les guichets fussent ouverts, on a annoncé des chiffres surhumains! Cela tient d'abord à ce que. depuis quelque temps, on a dans les évaluations le zéro facile. Dans celte (laiise faiilasli(juc des milliards, qu'est-ce <ju on ris(|ii(' ? tl puis il y a toujours des persoimes (jui ont intérêt à gonfler les chiffres outre mesure : elles organisent ou croient or<:aniser ainsi la déception, tlles se trompent lourdement. Les personnes inti-ressées à ce jeu, ces optimistes méphistophéliques sont toujours des Hoches... (Hi quel(|ue chose d'approchant. Vai ce moment même, ces gens-là travaillcnl beaucoup à Paris et de tout leur cœur, dans toute sorte de parties. A cha(|u<' instant, on vous cite un cas boche contre lecjuel, parait-il, il n'y a rien à

laire !

...Ce? cliojes-la sont rudes, 11 faut, pour les comprendre, avoir fait ses études.

comme dit le sublime pêcheur dans les Pauvres

Gens. La France est pleine de (jècheurs, de paysans, d'ouvriers, de bourgeois, de portes aussi qui ne comprennent pas, laule d a\oir lait, sur certaines cjuestions, des études suffisantes.

J'ai rencontré, l'autre jour, un de mes amis qui sortait de chez son agent de change. Il venait de donner de nouveaux ordres quant à l'Emprunt. Oh ! il ne s'y pi-enait pas au dernier luomenl. Dès la première heure, il avait em[)l<)yé tous ses Bons de la Défense, et toutes ses obligations, et tout ce qu'il avait « de liquide». Mais il trouvait qu il n'avait pas encore fait assez; c'est un bon citoyen, lin vrai patriote. Il s'était débarrassé d'un gros paquet d'actions de la Banque des Etats-Unis d'Europe, sur lesquelles il perdait évidemment, mais peu importe ! pour souscrire encore à 1 Emprunt. Voilà comment il est. Je lui demandai des nouvelles de son fils; elles sont des plus rassurantes : ce jeune homme vient d'être versé (oh 1 sans en perdre une goutte) dans une cohorte de statisticiens. Tout en causant, nous étions arrivés devant une affiche représentant une brave femme qui achète de la rente, tandis qu'un poilu, le

fusil à la main, la désigne à l'admiration et à la reconnaissance nationales. « Celle alfiche est belle, dit mon ami, et ce soldat a raison. Moi aussi, je fais mon devoii'. w El il s'en alla, tout plein du plus léj^itime contentement.

Ne nous (rappons pas! Oui, mon ami, comme tant d'autres, (ail son devoir; mais il ne faut pas non plus qu'il exagère la beauté de son geste. Surtout qu'il ne prononce pas les grands mots à propos d'une opération aimable et de tout repos, puisque le crédit de la France est réel dans le monde entier. Il iait un placement de père de famille.

Certes l'argent est le nerl de la guerre ; c'est même tout un svslème nerveux. Comme la courtisane Belcolorc, la guerre boit l'or et le sang ; ce sont ses éléments chéris. Pourtant il n'y a aucune comparaison à établir entre un soldat qui depuis quinze mois est dans les tranchées, qui dure à la dure, qui est toujours prêt à donner sa vie, et un souscripteur qui vient acheter, pour moins de cent francs, cinq francs soixante-dix centimes de renie, sans risquer pour cela une cgia-

tiguuie. Celte affiche est ingénieuse et l'on comprend bien à quelle suggestion l'artiste a obéi.

Mais n'admirez- vous pas que de telles images soient nécessaires, pour la mobilisation du capital, alors que les affiches pour la grande mobilisation des hommes furent si simples, si sobres : un appel précis sous deux petits drapeaux tricolores ; et d'un bout à l'autre du territoire, tous ces hommes, entre vingt et quarante-cinq ans, ont rejoint leur poste !

C'est comme pour l'or. Si vous voulez que je vous dise toute ma pensée (et vous le voulez !), il n'y a pas là de quoi faire de grands bras ni de grands cris. Des gens avertis vous disent qu'il y a encore deux ou trois milliards d'or dans le pays. Ce n'est donc pas cinq milliards, l'indemnité de 1870! mais sept à huit milliards d'or qui devraient être dans les caisses de la Banque de France. L'affiche de notre ami Abel Faivre est très ingrénieuse, comme tout ce qu'il fait : ce coq gaulois, dont la tête sort du cadre, avec ce bec aigu, menaçant, prêt à crever les yeux du Boche casqué et agenouillé... JNous en goûtons fort le symbole.

Mais il y a lonylciiips, do le preiiiier appel, que toutes nos pièces d'or, aux effigies de notre République, de nos empereurs et de nos rois, louis, napoléons, mariannes. auraient dû être tirées du bas de laine ou du bas de soie, de la cachette ou de la cassette.

Vous, madame, dès le mois de mai, non seulement vous avez versé tout votre or, mais, dans un élan véritable, avec un scrupule charmant, vous vous informiez si vous ne deviez pas porter à la Monnaie vos bijoux et de vieilles chaînes de famille. Il n'en était pas besoin.

Mais ne trouvez-vous pas que, alors qu'on exige tout des soldais, pour bien des choses on n'exige pas assez des civils ? Et encore, je dis mal : avec les soldats, on n'a pas besoin d'exiger ; ils s'offrent d'eux-mêmes, ils se donnent tout entiers. Mais si on demande aux civils de faire un petit sacrifice, ou même un petit bénéfice, on prend des précautions, des mitaines, des circonlocutions et des affiches.

Comme j'aime la réponse habituelle, invariable, des Dames blanches, quand on admire

leur dévouement, leur vaillance, leur assiduité, leur douceur. Elles ont soigné tani de héros ! Alors, elles répondent : « Ce que nous faisons est tout naturel; en comparaison de ce qu'ils ont fait, c'est la moindre des choses. »

Elles sont trop modestes, vraiment. Mais, le plus souvent, quoi que fassent de bien les civils, et surtout s'ils se contentent d'apporter leur or, de souscrire à l'Emprunt de la victoire, ou de faire sur toute fourniture des gains modérés, oui, en comparaison de ce que font les soldats, ces civils font la moindre des choses.

Me voici bien embarrassé. Comment terminer ma lettre ? Tant pis ! Chère madame amie, lisez ici mes sentiments respectueux, affectueux et tout dévoués.

(:iNQLli:.MI. I.KTÏHE

CINQL IKMR LETTHK

27 décembre iiitii.

Je reviens de Suisse, chère madame amie, où je suis allé faire, non pas du ski ou de la luge, comme vous le pensez bien, mais une ccmiérence.

En tout temps, c'est une sensation pénible de traverser une Irontiére. Les gares frontières ont toujours quelque chose de triste et de dur. Mais, en temps de guerre, le passage de la frontière est plus attristant encore et, comme on est réveillé dans la nuitetcju'on reste une grande heureà Fiastic p(»ur la vérification des passeports, une grande heure à Vallorbe pour la visite des bagages, on a tout le loisir de se plonger dans des rêveries polili(jues, économiques, sociales et humanitaires. A Vallorbe. un employé suisse a enlevé les pan-

cartes : « Méfiez-vous, taisez-vous, les oreilles ennemies vous écoutent. » Parlons donc sans méfiance pour des oreilles neutres, sympathiques ou amies.

Nous traversons le Jura : sapins noirs, pentes couvertes de neige, eaux vertes et rapides, nature sauvage et riante à la fois. Ou est distrait, un moment, de ses pensées obsidionales, puisque la caractéristique de cette longue guerre de tranchées, sur notre front, c'est qu'elle est un long siège de part et d'autre, un siège réciproque et parallèle. On voudrait tremper son âme, pour la rafraîchir, dans ce paysage d'hiver, comme on voudrait tremper ses mains, quand on a la fièvre, dans 1 eau glacée. Nous avons aussi en France, loin de la guerre, de beaux pays, avec des sapins noirs, de la neige, des eaux vertes et rapides: mais la nature elle-même, la nature indiflerente, est difTérenle dans un pays où il n'y a pas la guerre.

Vous connaissez Lausanne ; cette ravissante et originale ville échappe aux habituelles classifications : elle n'est pas bâtie en amphithéâtre au-

dessus du Léman ; elle ne s'étale pas en éveniail au flanc de lacollitie; elle n'esl pas mullement endormie au fond de la vallée ; elle esl lout cela à la fois. C'est une impression étrange, amène et douce de se trouver, après une nuit passée en chemin de 1er, dans une jolie ville d un pavs qui n'est pas en guerre : cela parait extraordinaire que des gens aillent et viennent, vaquant tranquillement à leurs occupations, à leurs plaisirs. 11 y a donc des non-belligérants? En outre, ces Vaudois ont pour la France de la svmpathic (|u"ils témoignent, à chaque instant, de la laçon la plus charmante et la plus touchante.

Celte sympatliie, je l'avais bien sentie, il y a quelques années, quand je fis avec mon cher Lucien Descaves un voyage dans ce canton de Vaud où nous voulions situer le premier acte iVOiseau.r de passai,'!?. Nous étions descendus à la Croix-de-Luisant. au-dessus de Giniel, dans une modeste pension de larnillc tenue par une M""' Burnet. La pension de lamille était attenante à une modeste lerme. Le (ermiei. M. Burnet, était député du canton. Je me rappelle un soir

de 14 juillet : ou avait allumé sur une pelouse en pente près de la ferme, un feu de joie, autour duquel dansaient les petits Burnet avec des chapeaux rouges. La nuit tombait : en face, de l'autre côté du lac, sur la rive française, des feux d'un rouge sombre s'allumaient sur les Voyrons, sur les différents sommets. La nuit était tout à fait venue ; maintenant, le député Burnet, qui toute ta journée avait lui-même chargé son foin sur sa charrette, avec une grande fourche, le député Burnet, assis sur l'herbe, en pantalon de velours marron, sans veste, sans gilet, jouait des airs suisses sur un vieil accordéon ; puis les pensionnaires chantèrent en chœur la Marseillaise, ensuite cet air national composé sur les paroles de Henri-Frédéric Amiel quand, vers le milieu du siècle dernier, Neufchâtel était menacé et que les Prussiens se massaient derrière le Rhin : Sonnez clairons, roulez tambours, flottez drapeaux !

Ces Vaudois ont trop le sentiment de l'indépendance, ils sont trop jaloux de leurs libertés, pour ne pas être de cœur avec les Alliés qui

défendent tous les grands principes qu'ils' chérissent eux-mêmes. Leur vive sympathie pour la France, encore une fois, ils la manifestent à chaque instant, parfois même avec crànerie, malgré le Conseil fédéral qui entend observer unf neutralité stricte, du moins cette sorte de neutralité qui s'impose dans un pays en hauteur et où il serait tro[) facile vraiment de faire battre, comme on dit, quatre montagnes. Kt puis, dans d autres cantons, il païaît que nous sommes moins aimés. Mais, rien qu'à Lausanne, nombreuses sont les œuvres suisses qui se sont fondées pour venir au secours des misères que cause la guerre.

On sait avec quel élan, dans toutes les grandes villes, les populations se sont pr»''cipitées au passage des trains qui runionaicnt en France nos grands blessés ou bien qui rapatriaient les internés civils. Ah ! ces trains d'internés civils ! ils sont passés, chargés de vieillards, de femmes et d'enfants que l'on avait traités comme du bétail. Quoi ? au \x' siècle, on pouvait donc emmener des populations en captivité, comme aux temps de Ninive et de Babvlone ? On a beau être neutre, on est clair-

voyant. Et puis, neutralité n'est pas toujours pieutralité. A Zurich, à Lausanne, à Genève, ces Suisses voyaient bien que ces trains de lamine et de misère traversaient leur pays toujours dans le même sens, venant d'Allemagne vers la France ; ces trains où l'on voyait des vieillards biisés, des jeunes femmes hâves, des enfants tout nus enveloppés dans un journal ! ces trains ne venaient jamais de France vers l'Allemagne. Tous ces rapatriés parlaient, racontaient. Ces Suisses entendaient mille récits d horreur. Alors, ils réfléchissaient, comparaient, concluaient. Et, quand passaient les trains qui ramenaient nos grands blessés, c'était un enthousiasme magnifique, une émotion indescriptible, c'était une communion, c'étaient des larmes de pitié, d'admiraiion et de reconnaissance, oui, de reconnaissance, parce que tous ces Suisses pensaient: « C est aussi pour nous, pour nous que vous vous êtes battus; c'est pour que les petites nations ne soient pas écrasées, annexées, bochisées, que vous avez versé votre sang; vous êtes bien les soldats du droit et de la liberté ! »

On m'a cité mille anecdotes de cœur. Au surplus, lisez Ce (fiien pense Poterdt, un émou\aiit roman de M. Benjamin Vallolrm qui fait, en ce moment, par tous le pays, des conférences au profit (le nos soldats aveugles. Ces passaijcsrle trains lui ont fourni les plus poignants t'-pisodcs de son livre. Partout, les gens du peuple lui'cnt (-mus, pitoyables et généreux. Pour toutes les œuvres qu elle a créées entre toutes les nations neutres, la Suisse, du moins celle fpie j'ai vue, m'apparait comme la nation marraine ; c'est là que s'est faite d'abord la mobilisation des consciences, selon la belle expression de M. le professeur Mercier.

La mobilisation des consciences ! elle sera bien nécessaire, indispensable après la grande guerre, la mobilisation générale, mondiale.

Donc je suis venu à Lausanne, a[)rès M. le bâtonnier Henri-Robert et mes confrères ALM. Boutroux et Brieux, pour faire une conférence au bénéfice de ['O'^itvre de secours aux prisonniers de i^uerre abandonnés, (xtte œuvre créée dès l'automne de 1914 par un Français, le colonel

Luthard, eut d'abord des commencements difficiles et précaires. Maintenant, elle a pris un grand développement et fonctionne largement : elle envoie à nos prisonniers cinq cents paquets par jour. Des dames, des jeunes filles, des messieurs, des Suisses, des Alsaciens exilés se partagent avec un zèle merveilleux le travail d'écritures, de fiches, de bulletins, d'empaquetage, d'étiquetage, etc. Le colonel Luthard a organisé la division du travail avec une méthode très intelligente. L'œuvre est une jolie ruche oîi les abeilles sont françaises, anglaises, suisses, grecques, américaines, catholiques, orthodoxes, protestantes, Israélites. J'ai connu là un joli type de jeune fille française, active, intelligente, bonne, dévouée et gaie. On l'appelle « la Burette », à cause qu'elle sait mettre toujours la goutte d'huile à l'endroit qu'il faut, au moment opportun. La Burette ! je suis sûr que vous aimerez ce surnom.

En revenant, je me suis arrêté à Genève où j'ai passé quelques heures. J'ai rencontré un Français qui s'est établi dans celle ville depuis trois ans. Je l'ai connu à Paris. Il avait épousé, il y a quelques

années, une Allemande, naturalisée naturellement ; nous avons causé, assez banalement d'abord ; puis il s'est échaiifi'é, épanché. Il m'a raconté les premières semaines de la guerre, dans son ménage, les discussions douloureuses et passionnées, pendant la bataille de Gharleroi, la ruée allemande sur Paris, la bataille de la Marne, etc., et comment sa (emme, très nerveuse mais toujours orgueilleuse, réagissait aux victoires et aux déboires allemands, tour il tour joyeuse ou agressive, selon le bien ou le mal qui arrivait aux armées du Kaiser. Quel drame entre cet homme et celte lemme qui ne sont plus très jeunes, qui s'aiment et ne peuvent aimer la même pairie ! El. maintenant, ce qui la i;hagrinc cl ce (pii l'élonne, chose étonnante, c'est de sentir combien ses compatriotes sont haïs. J'ai observé : Mais, c'est (|u il y a de quoi les haïr ! — Alors, il s'est efl'orcé d expliquer les Allemands. Il doimait comme principal argument : « Ils sont comme çà. — (la ne suffit pas. — Ils aiment la patrie d'une façon mvslitpie : en espionnant, en violant, en pillant, en massacrant, ils croientqu'ils servent la pairie. — Raison de plus pour réduire

à l'impuissance ces fous dangereux. » Il disait encore, pour les expliquer : « llsn'ont point d'âme ; ils sont les rouasses d'une formidable machine. — Alors, brisons la machine, et tant pis pour les rouages. »

Enfin, vous imaginez la conversation. Elle lut pénible et encore j'y aimis de la discrétion, car je comprenais bien que cet homme était très malheureux : à plusieurs reprises des larmes lui sont montées aux veux et du rouge au visasse. Nous nous sommes séparés tristement et je me rappelle qu un jour, en 1912, celte femme avait prophétisé que de terribles événements se déchaîneraient avant 1915 ! Elle avait dit cela avec un ton de certitude qui me frappe... maintenant!

\euillez lire ici, chèie Madame amie, mes vœux les plus tendres et les plus graves pour la nouvelle année. Vous savez ce que je nous souhaite.

SIXIEME LETTHi:

SIXIEME LKTTRÏ".

3 Janvier 1916.

Combien cela durera-t-il encore ? Ce fut la question de chacun à chacun, le samedi 1''' janvier, el chacun avait une approximation diU'érente et motivée. Une chose certaine, c est que tout le monde est bien décide à aller jusqu'au bout. Ce peuple hançais si léjj;cr, si mobile, ami des nouveautés, lait preuve vraiment d une belle confiance et d'une belle téruicil»'-. Aucune lassitude ; un désir bien compréhensible (juc cela finisse : mais que cela finisse en beauté, en sécurité, en soHdiié. -Maintenant, quand ça linira-l-il ? \\ illicini II lui même n'en sait rien.

Avez-vous lu son petit discours à ses troupes ? C'est un chef-d'œuvre de tartuferie. Il parait tjue.

dans leur folie impuissante, du nord au sud et de l'est à l'ouest, les Alliés essayent de mettre la main sur ce qui rend, pour les Boches, la vie digne d'être vécue, c'est-à-dire, j'imagine, la Belgique, la Pologne, la Serbie, l'Alsace, la Lorraine et nos départements du Nord ; et, toujours selon Wilhelm II, notre espérance de vaincre les armées impériales dans un Jionnète combat est enterrée depuis longtemps. En effet, cette espérance, les Bocîies l'ont enterrée eux-mêmes dans les tranchées ; n'est-ce pas eux qui ont préféré cette longue guerre de taupes aux grandes batailles sous le ciel, avec des charges au pas de course, des escadrons au galop, des drapeaux déployés et des crinières dans le vent ?

Et qu'entend-il par honnête combat, ce Kaiser dont les soldats firent marcher devant eux des prisonniers militaires ou civils, des femmes, des enfants, des vieillards ; ou bien, levant les bras en criant : Kamarade ! cachaient ainsi des mitrailleuses toutes prêtes à tirer; ou bien, etc., etc., etc. ? Et Wilhelm II, naturellement, compte toujou)s sur l'aide bienveillante de Dieu, sur la pro-

tectioii de Dieu. Vous le voyez, ils sont toujours ensemble.

Oïl dil (]ue le Kaiser est couvert de furoncles ; sans doute, c'est son vieux bon Dieu qui lui aura envoyé ces gros clous pour le féliciter de ses glorieuses victoires. C'est l'usage dans les Allemagnes. Vous savez comme ils oui traité la statue colossale d'ilindenburg. Le Kaiser avait droit à un traitement impérial, providentiel.

Mais quittons ce pénible sujet. Paris fut fort animé ces jours-ci : les confiseurs et les lleuristes étaient sur les dents et ils n'en revenaient pas d'être aussi achalandés. Il a fait, ce premier jour de l'an, un temps magnili(|ue. Et le soir, il faisait doux comme par une nuit d'été. Le ciel élail criblé d'étoiles. — Une nuit à zeppelins, disait une petite femme (jui remotilait la rue Pt'lrograd avec un soldat, en regardant le ciel... Puis elle a dit : Le fils Souliot a été tué... puis elle a chanté Tipperary ! J'ai rencontré vendredi dernier votre belle cousine Clolilde. Llle m'a raconté une histoire imprcssioiiiianle : son amie Françoise Frauherravail depuis dix ans une gouvernante qui a élevé ses

enfants ; une perle, mais boche. M""* Fraûherr vient d'être obligée de s'en séparer. L'ère des privations commence, comme disaient, en 1870, ces deux bourgeois en remuant leur café avec un porteplume pour faire fondre le sucre, parce qu'on avait caché l'argenterie, à l'approche desPrussiens. Oui, la ijouvernante était Allemande. Il v a eu des dénonciations; le monde est méchant! et l'on a découvert dans la chambre de cette fille une correspondance qui n'était rien moins que tendancieuse. En outre, on soupçonne M. Fraûherr d'avoir des allures bochoïdes. Alors Clotilde a décidé de ne plus voir Françoise qui est son amie d'enfance, qui est, elle, bien Française, née Boutinot, qui a été élevée au Roule, et puis tout. Tant pis ! il y a des exécutions qui s'imposent ; mais Clotilde était bouleversée.

Et vous savez que je n'ai aucune ironie contre Clotilde. Quand je la nommais présidente de l'G^uvre des Désœuvrées, c'était seulement pour vous faire sourire. Vous m'avez écrit à ce propos que je parlais un peu bien à la légère de cette œuvre fort nécessaire. Vous me dites qu'il faut des

(emmes pour thés, pour conférences, pour matinées, que toutes les femmes ne peuvent pas être infirmières à la fois ; que, là aussi, il faut des réserves, que la grâce ne peut pas vous toucher toutes en même temps et qu alors, en attendant la grâce, la fonction, le devoir d'une Clotilde, c'est d'être un des sourires de notre cher Paris. Vous ave/ sans doute raison. Clotilde et son eomit»'. ajoutez-\ous, font leur onivre, à leur place, ii leur moment, comme les Dames blanches font la leur : vous défendez fpi'on on soui-ie et vousallezla [)rier de vous atrréer comme membre iionoraue : voilà (p)i est fait.

Si je vous entends bien, vous trouvez que j ai mancpié d'indulgence. \h ! vous pouvez bien, vous, être iiubiigt-ute, fjui vivez dans le grand devoir et dans la grande nature, el donl les joui nées s écoultMil (hins une sublime régularité. (Juaiul vous avez pris la délense tie Cllotilde, vous veniez d'assister à une operati(ui tlilficilc auprès d un G. V. C. de la 11. A. T., un mineurde Lens, que Ton opérait d'un abcès froid à la poitrine : on lui a coupé un morceau de cAte près du co'ur. et c'est

vous qui avez tenu, tout le temps, contre sa peau douloureuse, le petit bassin en forme de haricot. Et, le soir, au bruit de la mer chantante, vous m'avez écrit dans la grande salle auprès de vos lils blancs.

Si une personne comme vous défend Clotilde, c'est qu'elle est défendable. Ou, plutôt, ayant la plus belle vie active et méd tative, vous êtes entrée dans cet état de haute compréhension, dans cet état de vertu et d'amour où l'on prononce contre les femmes lapidées par les foules des phrases lapidaires : que celui qui est sans péché...

Clotilde n en est pas là. Cependant vous avez raison : il ne faut jamais jeter la première pierre ; mais cela ne suffit pas. J'ai connu un homme qui ne jetait jamais la première pierre ; mais il jetait toutesles autres. Mieux vaut, en ce cas, jeter la première : c'est faire preuve parfois d'esprit d'initiative et même de courage. Autrement, c'est faire preuve d'esprit d'imitation, et parfois de lâcheté.

Croyez-moi, je n'ai ni ironie, ni amertume contre Clotilde. Je désirerais seulement qu'elle fût plus « gueire », qu'elle s'intéressât à quelque

œuvre. (Jui, que Clolilde ne se contentai pas d être un des sourires de nolrecher Paris, voilà ce que jelui souhaite pour l'année 1916. . . et les autres. Evidemment, elle est supérieure à une bourj^ooise égoïste, avare, sèche, laide, et qui n aurait pas l'excuse d'être et d'avoii' un sourire. Mais c'est précisément parce qu'elle est jeune et belle, qu'elle doit concouiir à l'œuvre nationale. Rien n'est plus émouvant, en ces temps-ci, chez les femmes, que la mobilisation de la jeunesse, du charme, de la grâce et de la beauté. Tenez ! il n'est pas rare, à l'heure actuelle, de rencontrer dans nos rues, sur nos boulevards, d'aimables jeunes femmesqui se sont mobilisées pour l'agrément et l'illusion (le nos permissionnaires des célibataires, bien entendu ! . Kh bien, elles font mieux (pie ne rien faire du tout. Vous voyez que je n'ai ni pharisaïsme, ni puritanisme; je vais même probablement plus loin que vous. Il n'est pas question que votre belle cousine Clotilde fasse la même chose, mais autie chose, mais quebpie chose. Cela vicndia ; elle trouvera moyen de s'employer, j'en suis sûr. Déjà, laulre jour. j'ai constaté en elle un changement.

La décision qu'elle avait été obligée de prendre vis-à-vis de Françoise Fraûherr l'avait moralement mûrie. Je l'ai trouvée plus profonde (oh ! non. c'est trop) ; plus grave (oh ! non, c est encore trop) ; je 1 ai trouvée plus sérieuse et d'autant plus charmante.

Je suis bien de votre avis : il faut prendre la vie sérieusement, simplement, pas tristement, et juger avec bienveillance les pensées et les actions d'autrui. Vous êtes « très union sacrée ù.

En attendant que Clotilde aille vous rejoindre dans votre hôpital de Bretagne, au bord de la verte mer, veuillez lire ici, chère madame amie, mes sentiments lespectueusement tendres et fidèlement dévoués.

Page 1