Lettres a une honnete femme
11 y a vingt-quatre heures que vous êtes partie, vingt-quatre heures moins dix minutes, et ma pensée se fatigue à chercher quelle raison pourrait vous ramener ici promptement. Il ne peut y en avoir aucune, je le sais..., et je cherche.
Décidément, vous êtes plus moi-même que moi-même; car tout en moi dérive de vous. Que de découvertes depuis hier!
Je croyais avoir fait un choix judicieux d'amis à
toute épreuve et je m'aperçois que les qualités, le charme de ces élus venaient tout simplement de ce qu'ils habitaient dans votre voisinage. Vous partez, le faisceau se dénoue. Je n'ai plus d'amis depuis que d'aller chez eux ne me rapproche pas de vous.
Et il en est ainsi de toute chose. Je n'achète pas une paire de gants que votre maison ne projette son ombre sur la boutique.
Que vais-je devenir ainsi dépareillé?
Plus que jamais j'en ai la preuve : l'amitié a les mêmes ardeurs que l'amour. On dirait deux villes desservies par une même station. Un bois épais en masque les approches. On pourrait aisément les prendre l'une pour l'autre et l'on en est bien près quand le chemin bifurque.
Si ces lettres devaient être communiquées à des indifférents, je ne vous les adresserais pas. On croit si rarement à la loyauté, à la pureté des sentiments qui lient l'homme et la femme ! Ce sont de vrais païens, ceux qui en doutent.
Oui, cela est vrai : l'homme n'aime assez la femme que s'il l'aime un peu trop. Ce surplus de tendresse prête à tout ce qui les unit un charme
indicible ; il les préserve des rudesses de la camaraderie, des banalités mondaines. Tout ce qui les rapproche prend une allure, une forme exquises. C'est de l'amour sans trouble, sans remords, sans fièvre, sans menaces. Le fruit du Paradis a son duvet encore et réjouit la branche. On a bien quelquefois envie d'y mordre; mais on est heureux de le retrouver, le lendemain, aussi velouté, aussi parfumé que la veille.
L'amour, c'est l'été avec ses embrasements souvent mortels, ses ardeurs fécondantes qui présagent l'automne. L'amitié . de la femme , c'est le printemps dans toute sa douceur.
J'ai cinquante ans; ces jours-ci, vous en aurez quarante. Où en serais-je, bon Dieu! si vous m'aviez « aimé d'amour » ? Il faudrait interrompre la pièce, de peur que son auteur révolté ne vînt, en personne, siffler son piteux interprète, ce Tityre essoufflé transformant sa houlette en bâton de vieillesse.
Nous pouvons, sans danger, continuer notre adorable poème. Le temps ne peut rien contre nous.
Comme les rats affamés rongent et détruisent
peu à peu le navire, les années grignotent notre vie. Qu'importe! Tout aura été pour le mieux si nous sombrons de compagnie. Les rides tracent sur notre visage de glorieux chevrons qui n'ont pour effet que de nous rappeler la durée de notre tendresse.
11 y a dix-sept ans que vous avez mis votre main dans la mienne. Vous portiez, depuis un an, le deuil d'un époux entrevu six mois à peine. Ce deuil, vous le portiez encore le jour où Geneviève est venue au monde, si bien que votre meilleur ami a plus été le père de votre enfant que ne l'a été son père. Je n'ai pas connu ce compagnon de passage que le sort vous avait infligé. Ne l'ayant jamais vu, j'ai pu ne pas le haïr. Je l'ai presque aimé. Lui étais-je reconnaissant d'avoir si peu vécu? Cela se pourrait. Je ne voyais en lui qu'un être symbolique.
Toujours vous avez refusé de m'épouser, vous sentant assez forte, hélas ! pour n'être pas à moi ; rougissant à la pensée d'avoir, à l'heure de la mort, deux souvenirs semblables à celui que vous conservez, malgré vous, des vingt-quatre premières
heures de votre mariage; n'admettant pas que vous puissiez changer de nom avant votre fille; trouvant inutile d'en changer à l'heure des cheveux grisonnants.
Vous ne pouvez pas avoir tort. Cest convenu... je l'admets... je le sais... mais je me sens bien seul. Dites-moi, amie, ne vous manque-t-il rien ?
Après une épreuve de dix années, vous retournez à la Hestrée, décidée à ne plus la quitter. Paris vous révolte et vous espérez vous rapprocher de Dieu en vous éloignant des Parisiens. Le fait est qu'il paraît y avoir entre eux incompatibilité absolue d'humeur.
Depuis un an, je pressentais ce départ. Depuis combien d'années était-il résolu? J'en ai douté de mon mieux, et voilà la chose faite. Nous sommes séparés. Les heures ont eu douze mois depuis hier. Vous projetiez sur moi de chauds rayons de jeunesse et, seul, je grelotte sous mes cheveux gris.
Enfin! qu'y faire? C'est comme cela. Je ne puis même pas crier alors qu'on me dévalise. Vous avez emporté tout ce qu'il y avait de bon en moi, et c'est justice : je le tenais de vous.
Si encore, je pouvais vous suivre. Ah bien, oui! vous suivre! Et le monde?... Que dirait le monde? madame de G*** elle-même en serait scandalisée.
Ce n'est pas assez de verser au gouvernement de soi-disant « centimes » plus lourds que For, pour avoir des réverbères, des sergents de ville, des rues parquetées, des égoûts et des conseillers municipaux..., tout ce qui fait le bonheur et la sécurité des citoyens civilisés; il nous faut encore sacrifier au inonde égoïste le meilleur de notre vie, pour qu'il nous permette de circuler dans ses salons où l'on étouffe, de manger ses glaces qui vous font mal, d'écouter sa musique qui vous agace, d'échanger des visites banales pendant lesquelles on débite des lieux communs et des calomnies, trop heureux si ce monde, auquel nous sacrifions tant de joies réelles et qui ne dispose que de plaisirs factices et frauduleux, ne nous traite que d'idiots, de voleurs, de débauchés et de malappris. J'y vois clair maintenant. Tout me paraissait si beau lorsque vous étiez là!
Si encore, ces contributions payées, les honnêtes gens pouvaient vivre à leur guise, dédaigneux de
la politique, humbles devant Dieu, dignes devant les puissants, doux aux pauvres, friands des choses élevées, qu'elles soient du domaine de l'esprit, de l'art ou de la science, à l'abri des violences, des grossièretés, des obscénités, protégés par la loi, les règlements et la gendarmerie... Ah bien, oui!
Je n'oublierai jamais les promenades que nous faisions en compagnie de Geneviève. A chaque instant, vous perdiez contenance. Je vous voyais rougir, baisser les yeux, presser le pas, entraîner votre fillette à droite, revenir à gauche, toujours courant, vous réfugier dans une église ou, brusquement, entrer dans une boutique où vous n'aviez rien à acheter.
Vous n'êtes pas seule à déserter. Aujourd'hui, tenez, j'ai été rendre visite à notre amie madame de l'Escaut :
« Antoinette a eu mille fois raison de partir, m'a-t-elle dit. Il n'y a plus place à Paris pour les jeunes filles. Nous allons nous réfugier au fond des bois. Là, du moins, nous n'aurons affaire qu'aux loups, aux renards et aux sangliers. Avec ces brutes-là, il y a moyen de s'entendre. On leur loge du plomb dans la tête et tout est dit.
» On ne peut plus faire sortir ses enfants ; c'est à la lettre. Les petiots, cela aime les images. On en colle de propres sur les maisons! Quelle exposition permanente d'immondices ! Il faut toujours tenir une ombrelle ouverte entre sa fille et la muraille. Partout des prêtres ivres, des femmes outragées, des nonnes retroussées, des Jésus travestis, des drôlesses dans des tenues à vous faire croire qu'un nouveau renfort de phylloxéras récemment débarqué a dévoré, bien mal à propos, la dernière des feuilles de vigne. Que diraient ceux qui estampillent ces ordures, si on les accrochait dans la chambre de leurs enfants? Ma parole d'honneur, on ne peut plus circuler tranquille.
)> Hier, tenez, pas plus tard qu'hier, je monte avec Lucy dans une voiture découverte. Il faut croire que nous avions plu au cheval; car il trottait en dépit du cocher, qui essayait de lui faire comprendre qu'on l'avait pris à l'heure. La bête s'entêta..., l'autre bête aussi, et alors commença un discours épicé, un défilé d'épithètes grossières à scandaliser une assemblée électorale : « Je t'en f..trai, » moi, du trot, espèce de... et de... et de.... » Je
bouchai de mon mieux les oreilles de Lucy; mais, hélas! dans ces cas-là, de quelque façon que Ton s'y prenne, il passe toujours quelque chose.
» Je me fâchai ; le cocher redoubla et me traita devant ma fille comme jamais prostituée ivre morte ne l'a été. Je perdais mon prestige à ce point que je décidai de mettre pied à terre. Je n'y parvins qu'après avoir remis au misérable qui m'avait insultée trois francs pour un trajet de trois minutes. J'ai cru en mourir de colère.
» Il était tard, le jour baissait.
» Je cours après un tramway. « Complet ! » Nous pressons le pas. Il y a de la place dans le suivant, mais le conducteur ne veut pas arrêter. Il prétend nous faire monter en marche. Je refuse, et pour cause. Ces messieurs ont une façon familière de vous venir en aide, qui vous meurtrit le bras... et le reste. Le troisième est trop près de la station pour prendre des voyageurs. Arrivées au bureau, nous demandons des numéros. Il y a foule. Je passe la première et joue des coudes.
» — Faut pas tant vous presser, me dit une
commère, c'est pas le corbillard.
» — A va livrer sa demoiselle à quèque famille et craint qu'on ne la lui laisse pour compte.
» Je vous fais grâce du reste. Nous finissons par monter. J'ai une place près de la portière; Lucy a une place dans le fond. « Roulez! complet! » Près de ma fille, deux amoureux... deuxamoureux ou autre chose, sont enlacés. La... comment dire ça ?... la femelle, enfin, appuie langoureusement sa tête sur l'épaule du mâle. Leurs regards se croisent, leurs mains sont jointes. De temps en temps, leurs lèvres se rencontrent. Indignée, je demande au conducteur d'intervenir.
» — ■ Est-ce que ça me regarde, ces machines-là ?
» — C'est révoltant!
» — Fermez les yeux.
» — Et ma fille qui est auprès de ces malotrus!...
» — Laissez-la donc. Elle étudie.
» J'appelle Lucy; nous descendons.
» — Rentrons à pied, maman. Cela vaudra mieux.
» Dans un cabaret, un orphéon de basse-cour chante des cantiques obscènes. Je presse le pas, quoique essoufflée. Des filles perdues... perdues et toujours retrouvées, hélas ! nous coudoient
sur les trottoirs. Nous descendons sur la chaussée au risque de nous faire écraser. Aux fenêtres, des dames en peignoir font des avances aux passants. Où aller, bon Dieu? où aller?
» Je rase la muraille. Certains étalages me font monter le rouge au visage. Des parfumeries frauduleuses, et des librairies pornographiques m'obligent à baisser les yeux. Des photographes exhibent des portraits-viande , des marchands de couleurs exposent des tableaux refusés devant lesquels se coudoient les lycéens dépravés et les vieillards malsains. Ecœurée, je tourne la tête à gauche jusqu'à ce qu'un kiosque, tapissé de journaux à images, me la fasse tourner à droite.
» Enfin! nous approchons de chez nous!
» C'est alors qu'un vieux monsieur , le chapeau sur l'oreille, la cravate bouffante à la Sarah Bernhardt, le col cassé, ouvert jusqu'à l'attache des clavicules, vêtu d'un complet ajusté, couleur moutarde anglaise, aborde Lucy et offre de la conduire au Lion d'or. Furieuse, j'interviens.
« — Vous la reprendrez de onze heures à minuit, répond le butor.
» Nous rentrons au pas de course, écœurées, épuisées, consternées. Le récit de nos mésaventures met mon mari en fureur. Il fera dix procès ; il tuera tout le monde. Hum ! je les connais, ces beaux élans; il se met à table et dîne de fort bon appétit. On parle d'aller au théâtre. Lucy prend le journal. Son père bondit :
» — Ne touche pas ça! Il y a des détails sur l'affaire de la rue Cadet, il y a le procès de cette jeune dame de Bayonne qui... Tes yeux ne doivent même pas frôler ces horreurs.
» — Je ne regarderai que la quatrième page pour y lire les programmes.
» — La quatrième page, malheureuse enfant! Et les annonces!... et la petite correspondance!... C'est rempli d'infamies.
» — Pas un spectacle convenable!
» — Il n'y a que le Palais-Royal où l'on puisse conduire une jeune fille; et encore, faut-il que Ton joue la Cagnotte.
» — Et on ne la joue pas.
» — Et je l'ai vue dix fois.
» Voilà où nous en sommes, mon cher mon-
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sieur, ajouta la pauvre madame de l'Escaut. Paris n'est plus habitable. Demain, nous le fuyons. »
Le fait est que tout le monde se sauve. Est-ce bien pour éviter le scandale? J'en doute. Lorsque les feuilles, aujourd'hui tendres et vertes, auront jauni, lorsque les soirées seront longues et froides, tous ces oiseaux effarouchés reviendront, ennuyés et frileux, au perchoir. Seule, vous ne reviendrez pas.
Dès que je pourrai aller vous voir, vous m'appellerez, n'est-ce pas? Embrassez Geneviève et donnez-moi trop de commissions. Je ne sais plus pourquoi je vis.
Que Dieu vous garde!
Jean
Monsieur Jean Quatrelles, 36, rue des Linottes.
Paris.
La Hestrée, mai 1884.
Mon ami Jean,
J'ai pris un grand plaisir à vous lire, et, cependant, je me suis demandé si vous aviez tout votre bon sens. Ce n'est pas que j'y tienne. Oh! non. J'ai lu et relu votre lettre et, chaque fois, ma surprise a augmenté. Vous vous grisez de souvenirs, mon ami Jean. Je sais, par expérience, à quel point ils sont capiteux. Bien m'en prend d'être a distance. A vingt-cinq lieues, les rides s'effacent, les cheveux gris noircissent, les contours s'harmonisent, la voix devient plus douce. Je suis une vieille femme, mon ami Jean, mon bon ami Jean. Ne vous fâchez pas de ce que je vous dis là. Chacun des kilomètres qui nous séparent m'enlève généreusement une
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année, qu'au retour ces monstres me rendront, vous verrez cela. Que je suis reconnaissante au passé d'avoir laissé dans votre cœur de si profondes racines! Nous en causerons au coin du feu... Peut-être avant. Qui sait!
Votre lettre m'a fait un réel plaisir, je vous l'écris comme cela est. On a beau se dire : « L'ami s'ennuie là-bas; le présent ne le satisfaisant pas, il se réfugie dans le passé, m'y trouve partout et me fait fête; mon plus grand mérite est de n'avoir pas été... » On a beau se dire tout cela, on relit avec plaisir la bonne lettre de l'ami Jean. Et, tandis qu'il se grise là-bas, dans sa grande bête de ville, on se grise de son côté, comme si l'on n'avait que vingt ans.
Vous souffrez et cela me tourmente. Il y a des passages de votre lettre qui ne me plaisent pas. Vous êtes mauvais... pour la première fois. Il est vrai que nous ne nous étions, pour ainsi dire, jamais quittés. Je ne veux pas que cela continue. Vous m'entendez, ami Jean ? Je vous appellerai le plus tôt possible. Trop tôt, peut-être. Tout ici vous est connu. Votre pensée peut nous y suivre d'heure en
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heure. Soyez patient, puisque je suis impatiente de vous revoir.
Rien n'a changé depuis Fan passé. Le lierre a grimpé quelque peu sur le mur. Il a fallu le rogner pour ouvrir les persiennes. Je vous en envoie une feuille. Je l'ai cueillie sur le balcon de ma chambre; elle brillait au clair de lune plus que toutes les autres.
Geneviève parle de vous du matin au soir. Si je l'écoutais, vous seriez ici déjà. Elle est gentille, cette petite Geneviève..., gaie, attentive. Vous avez d'ailleurs tout fait pour qu'il en fût ainsi.
Madame de l'Escaut exagère, et vous aussi. Vous maudissez Paris, parce que je n'y suis plus; elle le calomnie parce qu'elle a hâte d'en sortir. Il serait si simple de dire les choses comme elles sont! Et, s'il faut vous donner l'exemple, je vais le faire, et de grand cœur. Voulez-vous que je vous apprenne comment s'est passée ma première soirée à la Hestrée?
Geneviève endormie, je me suis enfermée dans ma chambre. La fenêtre était ouverte. Je me suis accoudée sur le balcon. La lune, qui s'était cachée
la veille, a voulu me dédommager. Voyant cela, vous eussiez battu des mains et nous nous serions mis en route. J'ai donc pris le bras de votre souvenir, et nous sommes partis pour le bois, doucement, lentement, pour mieux savourer cette belle nuit. Il était neuf heures. Tout dormait. On voyait autrement qu'en plein jour, mais tout autant. Les arbres , à peine feuillus encore , laissaient aux rayons le chemin libre.
Les houx étaient plus luisants, les mousses étaient plus veloutées, le tronc des hêtres était plus blanc. La nuit était silencieuse. A peine entendait-on respirer la forêt dans les menues branches. Puis, un craquement de temps en temps; un trot furtif dans les feuilles sèches. Le bruit de mes pas me gênait, et Dieu sait si je marchais doucement!
Nous nous sommes assis à cette place que vous préfériez aux heures semblables : au bord de la route tournante, au pied de ce hêtre dont les racines moussues forment un banc, et nous nous sommes égarés dans ces mondes imaginaires où notre chaste tendresse nous a conduits si souvent.
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J'ai été prise de tristesse et je suis revenue avec des larmes dans les yeux. Y a-t-il là de quoi vous décourager, dites, mon ami Jean?
Puisque vous voulez me consacrer tous vos loisirs, écrivez-moi le plus possible. Tenez-moi au courant de tout ce qui se passe dans ce Paris que j'ai quitté à regret, je vous l'avoue. Il n'est pas si misérable que vous le prétendez. Je sais bien ce qui lui manque pour être parfait.
Adoucissez de votre mieux le sacrifice que j'ai fait à Geneviève, et, pour cela, ne vous faites de peine que tout juste ce qu'il en faut pour que je me sente regrettée.
Au revoir, ami Jean. Tant qu'il restera une goutte d'encre au bout de votre plume, réservez-la à votre vieille, sincère et toujours tendre amie.
Antoinette.
Madame Antoinette de X*k* à la Hestrée {Oise).
Paris, mai 1884.
Amie,
Ce matin, dès l'aube, je me suis habillé. Surpris de me voir en tenue de visite à l'heure où les portes sont closes et les persiennes baissées :
« Monsieur va sortir? m'a dit Charley.
— Non. Tu me monteras le courrier dès qu'il sera arrivé. »
Et, comme j'insistais pour que tout chez moi lut en ordre dès huit heures, Charley a repris : « Monsieur attend quelqu'un ?
— Je n'attends personne. Je tiens même à être seul ce matin. Tu m'entends? »
Je l'envoyai, à deux pas, acheter des fleurs : des bleuets et des roses. Ce sont vos préférées en cette saison.
A neuf heures seulement, debout, le front appuyé sur la vitre, je vis le facteur qui traversait lentement la rue. A neuf heures ! Comprenez-vous cela? Quand le courrier ne contient rien que de triste et d'indifférent, M. Cochery l'expédie avant le jour. Enfin! J'étais sur le seuil avant que Charley eût frappé. Je tendis la main :
« Donnez, » lui dis-je, et je refermai la porte.
Ce fut comme une caresse que je recevais. Vous croyez peut-être que j'ai brusquement déchiré l'enveloppe pour en dévorer des yeux le contenu? Non. Je suis resté debout près de la grande table au tapis de velours rouge, vous savez? ému, tremblant, et j'ai fermé les yeux.
En prenant cette enveloppe que vous aviez touchée, qui avait frôlé vos lèvres peut-être, le vertige me saisit. Il m'a semblé que vous veniez d'entrer. J'ai senti la douce tiédeur de votre main; j'ai revu votre bon sourire ; votre regard m'a caressé ; j'ai cru entendre votre voix. Votre bras s'est appuyé sur le mien... Alors j'ai rouvert les yeux.
Quelles belles années je vous dois, amie! Je vis de les avoir vécues.
Vous avez raison : depuis que vous êtes partie, tout ici me révolte. Il faut que j'y prenne garde. Bien que M. Pasteur affirme qu'il a muselé la rage, je tiens peu à lui fournir l'occasion de se livrer sur moi à d'intéressantes expériences.
Vous ne vous doutiez guère, dimanche dernier, alors que vous traversiez votre parc, au retour de la messe, accompagnée de Geneviève et suivie de vos gens, que le drapeau rouge flottait, tant bien que mal, sous l'averse, au cimetière de l'Est et au cirque Fernando.
Jamais je n'oublierai l'aspect qu'avait Paris, il y a treize ans, le dimanche 28 mai 1871. La Commune avait le pied sur la gorge Le Père- Lachaise, où Jules Vallès et Lissagaray viennent de prêcher la revendication et la vengeance, était à peu près le seul point où l'on fît encore le coup de feu. Bien qu'ils fussent certains de l'inutilité de leurs efforts, les convaincus de l'arrière-garde, cernés dans le cimetière, se faisaient tuer en vrais dilettantes de l'émeute.
Et, tand;s que les premiers omnibus circulaient, le complet hissé à l'arrière, pleins de morts dont les
membres meurtris et sanglants passaient par les châssis ouverts, suivis de mouches avides, à défaut de parents et d'amis;
Tandis que le Gloria retentissait dans les églises reconquises; que l'encens remplissait le chœur de nuages parfumés, striés de pourpre, d'or et d'azur par les rayons qui traversaient la rosace; que, du haut des verrières, les anges et les bienheureux, mutilés par les balles, regardaient souriants les fidèles revenus, sans souci du soleil qui ruisselait de toutes leurs blessures ; que la vieille aux cierges, surmenée, vendait deux ou trois fois le même lumignon aux soldats préservés, aux pompiers de province agenouillés dans les chapelles;
Tandis que l'on fusillait deçà delà des mégères en guenilles imbibées de pétrole ; que les flammes à demi vaincues se tordaient au milieu des ruines inondées, à chaque instant maîtrisées, à chaque instant renaissantes;
Tandis que les gamins jouaient à jeter bas les barricades qu'ils avaient aidé à édifier, « histoire de rire et de s'amuser en société »; que des maisons l'on sortait des morts inconnus qui achevaient de
saigner dans le ruisseau, au pied des arbres, attendant qu'on les inventoriât;
Les Parisiens, endimanchés, l'œil brillant, la chanson aux lèvres, avides de spectacles nouveaux, s'en allaient à la promenade, heureux de jouir des libertés que la répression leur avait rendues.
« Viens-tu voir les incendies, Polyte?
— Peux pas. J'ai promis à ma sœur de lui faire visiter les cadavres.
— Où ça?
— J'sais pas encore. On se décidera en déjeunant. Y en a partout; mais les plus beaux sont à la Bastille.
— Viens voir au moins les prisonniers. Y en a quatre mille, qu'on dit, dans les Champs-Elysées. J'ai dénoncé mon propriétaire. Si j'pouvais l'voir là d'ans, mes enfants ! que veine ! »
En effet, depuis la place de la Concorde jusqu'au rond-point, entre deux rangs de chasseurs d'Afrique, quatre mille malheureux ont stationné. Versailles sera leur première étape ; quelle sera la seconde ? Nouméa, ou la terre sanglante ? On tremblait devant eux hier, on les injurie pour cacher
peut-être qu'on devrait faire partie du convoi. C'est un pêle-mêle à tenter le Dante : des professeurs d'incendie et de meurtre, des pilleurs assermentés, des blessés convaincus, des couards arrogants, des vieilles cyniques, des laquais en livrée, des filles éhontées qui chantent, en secouant les hanches, des chansons ordurières et font de l'œil aux soldats; des vivandières éméchées, des « messieurs » que leurs voisins bousculent...; il y a de tout, de tout, jusqu'à des jeunes filles, jusqu'à des innocents; puis, en tête, des soldats de l'armée régulière, des déserteurs, le front bas, honteux, la casaque retournée.
Ils sont trop près de la mort pour qu'on les injurie. Qui vous dit, après tout, que celui que vous insultez est coupable? Ceux-ci croyaient combattre pour la République; ceux-là mouraient de faim, et leur famille ne savait plus où ramasser des miettes. Les deux tiers ont eu peur; beaucoup sont devenus fous.
Que pensez-vous de ce misérable qui passe, en riant, monté sur un vélocipède?
Je me suis arrêté rue Royale, devant les ruines
encore fumantes. La chaussée défoncée est inondée. Il faut faire bien des détours pour la traverser. Partout, les fenêtres sont lisérées de noir comme des billets de mort. Les murs ont la lèpre et la petite vérole. Sur l'un d'eux, quelques objets sont demeurés intacts.
Au cinquième étage, des portraits sourient aux nuages. Une robe d'enfant est accrochée; le vent la balance et la respecte.
Sur le rebord d'une fenêtre, au quatrième, une cage est posée. Les oiseaux qu'elle renferme ont été préservés par miracle. Impossible de leur porter secours. Avec quelle anxiété la foule les suit des yeux! On vient tous les matins prendre de leurs nouvelles; on les compte et, le soir, on fait un long détour pour les compter encore. Pendant toute une semaine, ces serins ont attendri Paris. Au bout de cinq jours, on ne vit plus que deux victimes se poser languissantes sur les bâtons. Le sixième jour..., les chants avaient cessé!
Au troisième étage , une petite cheminée est encore soudée au mur, ornée d'une pendule, de deux lampes et de quelques menus objets. La glace
qui la surmonte est intacte. Là était la chambre à coucher d'une jeune dame que vous avez connue, et dont je me garderai bien de vous rappeler le nom.
Madame de B... (appelons-la madame de B..., bien que son nom commence par un... C'est adroit, ce que j'allais faire là!), madame de B... passe et repasse sans cesse au pied de ce mur terrible, dévorant des yeux un billet fixé dans la rainure du cadre. Pourquoi le feu, qui a détruit, si mal à propos, les archives du ministère des finances et de la cour des Comptes, a-t-il épargné ce chiffon de papier destiné au feu? Le sort n'en fait jamais d'autres!
Dans l'espoir de rentrer en possession de ce billet brûlant... et non brûlé, madame de B..., éplorée, a consulté les pompiers, a essayé d'attendrir la police, l'armée, MM. les architectes de la Ville, MM. les entrepreneurs de démolitions; elle a voulu acheter le terrain, les décombres... Toutes ses démarches ont échoué. Le maudit billet est demeuré là plus de deux mois. En quelles mains est-il tombé? J'ai quitté Paris trop tôt pour le savoir.
D'Haute***, que j'ai rencontré ce matin, m'a conté comment il s'y était pris pour quitter la ville en pleine terreur.
Il avait trente-six ans. Quel plus bel âge peut-on avoir pour figurer dans les rangs de la garde nationale? 11 n'en existe pas : aussi notre ami reçut-il, le 18 avril, un billet de garde. Il n'y avait que deux partis à prendre : la fuite ou la résignation. Le premier était aussi difficile à mettre en pratique que le second était dur à adopter. D'Haute** n'hésita pas. Il résolut de quitter Paris au plus vite.
Il acheta, dans ce but, un chien bien connu dans le quartier pour son détestable caractère, une bête sauvage, douillette, hargneuse, poltronne, voleuse et entêtée. Il la musela, l'enferma dans une cave et, l'ayant solidement attachée, descendit, avec une ponctualité de chronomètre, toutes les heures pour la martyriser. La pauvre bête reçut infiniment plus de coups de corde que de nourriture; aussi ne lui fallut-il que quelques heures pour prendre son maître en horreur. Dès qu'elle le voyait paraître à l'entrée de la cave, elle se mettait
à hurler, montrait les dents, se collait contre le mur comme si elle eût voulu s'y incruster.
D'Haute*** était radieux. Il contemplait sa victime avec autant d'émotion qu'en peut ressentir un jockey le jour du Grand Prix, alors qu'il examine la bête qu'il doit monter et la trouve en parfait état d'entraînement.
Le lendemain matin, à huit heures, ses dispositions prises, il sortit de chez lui en manches de chemise, chaussé de pantoufles communes, tête nue, la barbe inculte, son chien en laisse. La bête se tenait à distance, préoccupée des coups de pied qui la menaçaient. Ils traversèrent Paris.
Arrivé barrière d'Italie, d'Haute*** ht si bien, qu'il attira l'attention des gardes de service.
« Il n'a pas l'air doux, votre chien.
— Ne m'en parlez pas. Je n'ai jamais vu de carcan pareil. S'il était à moi, je le collerais au mur comme un otage. — Ici, Bonaparte!
— Vous appelez votre chien?...
— Bonaparte. Ça vous offense?
— Pas pour un liard.
— A la bonne heure ! Imaginez-vous que cette
sale bête est la bien-aimée du patron : le citoyen Nonendeuil... Vous le connaissez bien?
— Moi?... Pas.
— Vous m'étonnez. Enfin, le patron est une rosse..., un bonapartiste à coffrer, quoi! N'avait-il pas appelé son chien Robespierre? On t'en f.... des noms de patriote! Alors, moi, quand je le promène, je Fappelle Bonaparte, je lui apprends à sauter pour la République. Voulez- vous voir ça?
— Tout d'même.
— Si on buvait un canon avant?
— Ça dépend. C'est-y vous qui paye?
— Ça devrait être vous, puisque je vais vous donner le spectacle gratis. Mais j'ai dTargent à recevoir pour mon singe. Allons-y. »
On but au triomphe de bien des choses qui n'ont pas encore triomphé et dont l'énumération vous donnerait la chair de poule; après quoi, on se rapprocha de la grille: Personne ne la franchissait qu'après avoir remis un laissez-passer au chef du poste : un gros sergent qui recevait son monde, une parente à lui sur les genoux.
« Ce que vous allez voir, messieurs, se mit à
crier d'Haute***, va exciter au plus haut point votre surprise et votre admiration. Certes, vous ne vous y attendez pas. — Ici, Bonaparte ! »
Et notre ami tint, quelques instants, sa victime captive entre ses chevilles et ses mollets, la tête tournée du côté de la barrière. Il défit la laisse fixée jusque-là au collier de son chien et la fit tournoyer dans l'air. La pauvre bête plia l'échiné, convaincue qu'une pluie abondante de coups de garcette allait lui déchirer la peau. D'Haute*** se courba, étendit la corde devant elle et, lui criant : « Saute, Bonaparte! saute pour la Commune! » lui rendit la liberté.
Le chien fit un bond, franchit la grille et partit au galop. Les gardes, le commandant et sa parente, le factionnaire , la cantinière , les passants , tous les spectateurs enfin se mirent à rire aux éclats.
« La sale bête! s'écria d'Haute*** furieux; la voilà qui f. . . le camp ! Elle me fera mettre à la porte. Si je la rattrape, je la cloue vivante au pied du lit du patron. »
Et il se mit à courir dans la direction de la barrière. Il s'arrêta sur le seuil et, se retournant :
LETTRES A UNE HONNÊTE FEMME 3l
« Eh! pas de bêtise! Vous me reconnaîtrez? Je ne tiens pas à rester dehors.
— Allez donc, allez donc! » s'écrièrent les soldats du poste.
Notre ami s'en fut au galop. Il ne s'est arrêté qu'à Versailles.
J'ai fait toutes vos commissions : au Bon Marché, à la Ménagère, à la Librairie Nouvelle. Vite, amie, envoyez-m'en d'autres.
Écrivez-moi souvent. Le nombre de vos lettres me sert à mesurer ma vie. Je me suis surpris à dire : « Il y a trois lettres que l'amie est partie, » comme •d'autres eussent dit : « Il y a trois semaines. »
Un bon baiser à Geneviève. A vous ma plus respectueuse tendresse.
Jean.
Monsieur Jean Quatre lies, 36, rue des Linottes.
Paris.
La Hestrée, juin 1884.
Mon ami Jean,
Est-ce que vous ne pourriez pas faire défiler dans vos lettres du monde un peu plus propre? Je ne tiens pas à savoir comment parlent entre eux vos communards. Je fuis Paris qui contient mille bonnes choses... Ne prenez pas cela pour vous, au moins ! . . . Et vous ne me parlez que de cochers ivres , de filles perdues , de pétroleuses ! Grand merci. Ce n'est pas là l'inconnu qui me tente.
D'où vous est venu cet attendrissement subit pour les gens qui ont incendié notre chère ville? cette indulgence pour les âmes incomprises qui nous ont chassés de chez nous , qui nous ont pillés, canonnés, vilipendés, terrorisés à la plus
grande joie et sous les yeux de nos ennemis triomphants? Après cette belle débauche de sensibilité, vous restera-t-il quelques larmes de rebut pour nos pauvres soldats victimes du devoir, pour les otages, pour tant de souvenirs détruits ou souillés, pour tant de hontes entassées? C'est à se le demander.
« Ils ont eu peur; ils" se sont trompés. » Voilà de belles raisons! Tout est admissible quand ce sont les masses qui agissent. Si un passant me tuait et prétendait ensuite s'être trompé, admettriez-vous cette excuse? Et si mon assassin, passant près de votre mère, levait de nouveau son arme en disant : « C'est à recommencer, » trouveriez-vous cela de votre goût? Ma parole d'honneur, vous m'avez mise en colère.
Je vous aime trop pour ne pas vous dire les choses comme je les pense. Le ton léger de votre lettre m'a déplu. Je ne vous reconnais pas. Je vous pardonne, parce que la douleur que vous cause notre séparation est pour beaucoup dans cette transformation déplorable. Je suis vraiment par trop absente. Le plaisir de faire des phrases
vous a perdu. Il y en a, par parenthèse, qui n'ont ni queue ni tête, vous savez! Je vous défierais bien de me les expliquer. Ne l'essayez pas, surtout! Je n'y tiens pas.
Comment! vous me parlez dix pages durant de la Commune, et vous ne me dites rien de ce qui se passe au Sénat! On y rétablit le divorce, à ce qu'il paraît. Mais c'est la plus grosse question de ce siècle, savez-vous bien, vieux garçon que vous êtes?
Qu'est-ce que la forme du gouvernement, auprès de la forme nuptiale? Rien, moins que rien. Introduire dans le ménage une constitution sans cesse révisable 4, c'est démocratiser l'amour, ou je n'y comprends rien. Au lieu de l'époux de droit divin , seul souverain légitime, associer sa vie à celle d'un Président de république à temps, cela mérite qu'on y songe. Tenez-vous au courant des débats et écrivez-moi ce que vous en pensez. J'y tiens beaucoup.
Vous ne méritez pas que je vous parle de ce
i. Révisable est-il français au point de vue grammatical? Je ne le crois pas. Il l'est tellement à tous les autres points de vue, que je l'adopte. — Q.
beau pays que j'habite..., et que vous habitez plus que je ne devrais vous le dire.
J'ai été rendre visite à madame Anquetin. Je l'aime beaucoup. C'est chez elle que je vous ai rencontré pour la première fois. Elle a été affectueuse et simple, convenable en tous points. Elle m'a retenue, promenée , ramenée dix fois au jardin, conduite au chemin de fer; elle m'a, enfin, mise en retard de trois heures. Je crois que je lui en ai su gré. Fort heureusement, plusieurs personnes l'ayant fait appeler, j'ai pu nouer et renouer le fil de mes souvenirs.
Je me suis rappelé le jour où nous avons causé littérature, à droite de madame Anquetin; celui où, si émus, nous nous sommes assis à sa gauche, côte à côte, après une incertitude poignante de quelques secondes. J'ai cru scandaliser l'Europe en prenant place à vos côtés.
Au retour, mon pied caressait doucement le sable de l'allée, comme pour le remercier et lui rappeler une amie.
Le petit salon de campagne a fait battre mon cœur. J'y ai reconnu le coin où vous avez pris
place, le canapé où, sans faire attention, en apparance, à vos paroles, aucune ne m'échappait. Je suis allée lentement du chemin de fer à la porte, où frappa, ce jour-là, cette inconnue d'alors, votre amie à jamais.
Prenons la vie telle que Dieu nous la donne, mon ami Jean. Quand il daigne nous sourire, laissons aller nos cœurs au beau pays; quand les nuages se lèvent, rappelons-nous et espérons.
Mettons en commun tout ce qu'il y a de bon en nous pour le bonheur de ceux qui nous aiment; et, comme des prisonniers qui parent de fleurs leur cachot, embellissons le devoir de notre mieux.
Dieu vous garde, mon ami Jean!
Antoinette.
Madame Antoinette de X*** à la Hestrée (Oise).
Juin 1884.
Amie,
Chaque jour, j'ai lieu de m'affliger davantage de votre éloignement. Bien des fois, à Paris, nous avons différé de sentiment sur tel ou tel sujet philosophique, politique, religieux, littéraire, artistique ou mondain; jamais nous ne nous sommes quittés sans avoir, pour le moins, atténué le motif de notre désaccord.
Vous remarquerez que, presque toujours, les concessions venaient de moi : ce qui prouverait pour le moins, de ma part, un grand esprit de conciliation, un respect absolu pour la vérité et, par-dessus tout, une tendresse aveugle qui me faisait accepter vos conclusions les yeux fermés.
Vous abusez singulièrement de ce que vous êtes hors de portée de mes répliques et vous me bombardez avec des raisonnements Krupp auxquels je déplore de ne pouvoir pas répondre sur-le-champ. Vous ne me ménagez guère, la plume à la main. Il faut croire que j'ai tort, puisque vous le dites : je ne vous aimerais pas si parfaitement si vous étiez moins parfaite.
Il ressort clairement pour moi de ces petites tempêtes, que je perds cinquante pour cent à être loin de vous, et... (puissé-je ne pas me tromper!) que votre humeur se ressent un peu..., un tout petit peu, de mon absence. Cette conclusion met du baume sur mon amour-propre malmené. Soyez généreuse et ne me contredisez pas.
Il est souvent dangereux d'avoir raison. Me pardonnerez-vous de vous mettre en contradiction avec vous-même?
Paris vous paraît inhabitable; vous le fuyez, et, m'ayant laissé à l'arrière-garde, avec mission de vous tenir au courant de ce qui s'y passe, vous me faites un crime de lui attribuer les défauts, les vices, les tendances qui vous ont si fort effarou-
LETTRES A UNE HONNÊTE FEMME 3g
cliée. Est-ce juste? Si je vous ai tant parlé du peuple, c'est qu'il est roi. Le peuple est mort, vive le peuple! Sous Louis XIV, je vous aurais exclusivement parlé de Louis XIV, comme Font fait Dangeau et Fagon. Peut-être eût-il été question dans mes lettres de Bossuet, de Mazarin, de Molière, de madame de la Fayette, de Fouquet ou de Turenne; mais ce n'eût été que dans le post-scriptum, par-dessus le marché.
Vous me reprochez de ne vous avoir pas encore parlé du divorce. Si j'ai attendu pour le faire, c'est précisément parce que son rétablissement est, à mon sens, la décision la plus grave que nos parlements auront prise depuis l'adoption du suffrage universel.
Dix années doivent suffire à un peuple résolu, enflammé par l'amour de la patrie, respectueux de ses devoirs, pour effacer toute trace de ses désastres; un siècle suffirait à peine à réparer les conséquences d'une loi qui modifierait mal à propos le contrat de famille. Le principe du divorce est admis ; attendons les amendements.
Est-ce par philanthropie matrimoniale que les
uns ont voté pour? Est-ce par conviction religieuse que les autres ont voté contre? Comme fait la Mort dans la ronde d'Holbein, la politique, une fois encore, a donné le branle. C'est « la loi monarchique » de 1816 que les uns ont voulu jeter bas; c'est « la loi libérale » de 1884 que les autres entendaient enterrer. Que vient faire h politique en cette affaire? C'est à ce seul point de vue que la presse semble apprécier la loi. « La gauche triomphe ! — La droite est consternée ! » Ne sont-ce pas les épouses, les mères de droite et de gauche, les enfants de gauche et de droite qui sont en cause ? En présence d'une loi pareille, c'est le cas ou jamais d'oublier le guidon sous lequel on marche d'ordinaire. Blanc, je ne rougirais pas de voter avec les rouges, s'ils disposaient de la Vérité; rouge, je voterais sans pâlir avec les blancs, si la Dame nue était des leurs.
Je vous reparlerai de la loi quand j'en connaîtrai l'ensemble.
Le grand prix de Paris est couru; Paris n'est plus habitable. Il était de bon ton de s'y faire voir; il devient inconvenant d'y circuler.
Les associations de bienfaisance font leur bilan. Les paroisses comptent les petits sous que le mois de Marie leur a rapportés. Jamais les amateurs de musique ne se sont autant prodigués.
Celles qui n'ont pas immolé Pergolèse sur l'autel de Saint-Pierre du Gros-Caillou ont traîné Mireille sur l'estrade de la salle Erard. Ceux-ci ont eu plusieurs pianos tués sous eux; ceux-là ont joué Labiche et Verconsin pour la plus grande joie des Fumistes aveugles sans ouvrage ou des Petits orphelins abandonnés de naissance. Partout les amateurs montent à l'assaut des estrades, se prodiguent en public. C'est à la dernière extrémité seulement que l'on a recours à des artistes en renom.
Celles qui n'ont pas pu chanter ont pieusement dansé dans les salons internationaux du Grand Hôtel ou de l'Hôtel Continental. Si la charité n'est pas contente, elle est bien difficile, car tout le monde s'est prodigué « à contre-cœur », tout le monde a eu « peur d'affronter le public », tout le monde a « surmonté une timidité invincible », tout le monde est sur les dents.
Madame de V***, en conduisant lundi le dernier
cotillon de bienfaisance, s'est trouvée mal. Cela peut s'appeler tomber au champ d'honneur. Son danseur, le marquis de W***, s'est empressé le lendemain d'aller prendre de ses nouvelles. En homme discret, il s'est contenté de remettre sa carte sur le plateau du vestibule. Peut-être eûtil mieux valu s'en tenir là et ne pas tracer sous son nom les lignes suivantes, qui ont fort réjoui l'antichambre :
Le Marquis de W***
Espère que madame de V*** est reposée ce matin. Il la remercie des heures charmantes qu'il a passées avec elle cette nuit.
Je suis, je vous l'avoue, émerveillé de l'ardeur avec laquelle tant d'artistes improvisés se sont prodigués cette année. Payer ainsi de sa personne n'est pas une petite affaire; il faut avoir un grand fonds de charité à dépenser. Il est si facile de se mettre en règle avec le monde et sa conscience, et cela au plus juste prix : 10 francs pour les orphelines; 20 francs pour les orphelins! Que de préoccupations, que de fatigues, que de dépenses épargnées !
Le choix du morceau que l'on chantera n'est pas une petite affaire. Bien qu'il s'agisse d'une oeuvre de charité, il n'en faut pas moins écraser ses bonnes amies. Où découvrir ce morceau que tout le monde rêve : à la fois inconnu et charmant, simple et brillant, facile et vertigineux?
Faire choix d'une toilette est non moins important. C'est surtout lorsque l'on chante un morceau d'ensemble qu'il ne faut rien abandonner au hasard. Vous représentez-vous, côte à côte, sur la même estrade, une Suzanne jaune entre une Comtesse rose et un Chérubin vert ? Fi ! Donner au public un pareil spectacle serait s'exposer aux sifflets. Le vert d'eau convient aux barcarolles; Gounod se chante en bleu, Bizet en jaune, Massenet en rose, Ambroise Thomas en mauve, Saint-Saens en rouge, Guiraud en blanc. Allez donc chanter le Printemps avec une robe feuille-morte !
Et les répétitions, et la claque, et les billets à placer... On a vu des ministres perdre la tête pour moins que cela. Lorsque madame Krauss, Faure, Sarasate ou madame Jaël se font entendre pour les
petits enfants pauvres, les pauvres petits enfants ou les petits enfants des pauvres, vous pouvez à la rigueur refuser les billets que l'on vous offre : ce n'est désobligeant que pour la charité. Comment vous excuserez-vous si, modifiant son programme, la baronne de Quatre-Étoiles vous dit :
« Je chante vendredi prochain au Trocadéro. J'ai une peur affreuse. Il faut absolument que vous veniez m'applaudir. Je serai plus tranquille si je vous sais dans la salle. Je vous ai réservé dix places... pour vous et vos amis..., dix places à 20 francs. Dites que je ne pense pas à vous, ingrat! »
C'est un guet-apens, je ne dis pas non; mais tout est bien qui a le bien pour but. Ne trouvezvous pas?
Pour la femme vraiment charitable, tout est matière à quête. Vous avez souvent entendu parler de Montrond par votre père. C'était un cynique charmant, un viveur exquis, auquel on a attribué bien des mots qu'il n'a jamais dits. Je veux, en revanche, vous en citer un authentique que l'on n'a pas reproduit. Je le tiens du feu duc de Morny.
Montrond faisait, un soir, le whist à l'ambassade d'Angleterre. Il avait pour partenaires lord Granville, J. de Rothschild et le comte de Lamarre. La fortune lui faisait de telles largesses, que deux dames crurent l'occasion bonne pour lui tendre la main.
« Mon cher Montrond , dit l'une d'elles, il convient de purifier votre gain. Attribuez-en une part aux malheureux. Nous quêtons pour les Filles repenties. La charité, s'il vous plaît?
— Pour les Filles repenties, dites-vous, chère madame ? Je ne vois pas en quoi je puis me mêler à cela. Si vos clientes sont « repenties », votre tâche est remplie et je n'ai rien à vous donner. Quant aux filles qui ne le sont pas, vous m'excuserez : je leur porte moi-même mes offrandes. »
On ne quête pas que pour les malheureux.
Partout les conseils municipaux tendent la main
pour leurs grands hommes. La France se couvre
de statues. Il n'y a pas de bourgade qui n'ait
la sienne. Avant peu, la place manquera.
L'explication de cet enthousiasme universel m'a
été révélée par un ami à moi, maire de la commune de Marlepont-le-Hutin.
« Tel que tu me vois, mon vieux camarade, m'a-t-il dit, je suis rongé, rongé jusqu'aux moelles par un désir. Ce n'est pas un vulgaire caprice, une passion inavouable, une lubie, une turlutaine... Non! mes aspirations n'ont rien que d'élevé. Rassure-toi.
— De quoi s'agit-il?
— Toutes les communes de ce département, classé le premier pourtant, lors des dernières statistiques, sur la liste des pays à crétins, ont élevé, par souscription, une statue à leur grand homme. Seul, Marlepont fait exception, et j'en ai honte. La place de la mairie est spacieuse cependant!... tu la connais! Je rougis pour mon pays quand je songe que l'on a, à quelques kilomètres d'ici , érigé des monuments très convenables à des rien-du-tout, sur des places de quatre sous dont je ne voudrais pas pour basse-cour.
— Je te plains.
— Il y a de quoi. Sur notre cours je ferais planter un square..., un square entouré d'une
grille. Il y aurait des arbres... avec de l'ombre dessous... et puis des arbustes... avec des fleurs dessus. A droite, un kiosque à journaux. J'ai déjà vingt demandes... et vingt cautionnements versés qui attendent. A gauche, un pavillon quelconque que je louerais. Au milieu, la statue. Sur le piédestal, je ferais graver mon nom, avec la date de l'inauguration. Au pied du monument, un banc de pierre. Dans les allées, des chaises de fer qu'on louerait cinq centimes dans la semaine et dix centimes les dimanches et fêtes. Je donnerais au square le nom de mon héros... ou le mien. Ce serait parfait. Il ne manque qu'une chose...
— Laquelle?
— Je n'ai pas de grand homme. Aucun héros n'a daigné naître à Marlepont.
— Élève un monument à l'Agriculture.
— A quoi bon?
— A saint Fiacre, patron du pays.
— Les libéraux ne me donneront pas un sou.
— A Gambetta.
— Les cléricaux ne souscriront pas. Et puis Gambetta est bien usé. J'ai songé à autre chose.
— Voyons.
— Je me suis dit : « Si j'emprunte un grand homme à quelque commune voisine, elle criera. Il n'en sera pas de même, si j'élève une statue à un grand homme qui n'a jamais existé... » Et j'ai pensé à Gargantua.
— Tu ferais souscrire tes concitoyens à une œuvre pareille?
— Pourquoi pas? Gargantua en vaut bien d'autres. Et puis cela agacera Pèvêque... Mon député se mettra en quatre pour me taire obtenir des fonds du gouvernement...
— Tu es fou. On se moquera de toi.
— Que nenni! A ceux qui me défieront de prouver que Gargantua est né à Marlepont, je répondrai : « Prouvez-moi le contraire!1 » Quand les travaux seront terminés, le ministre viendra.
— Lequel ?
— Celui qui voudra venir, tiens! Le ministre de l'instruction publique, par exemple. Il fera un discours... Je lui répondrai...
— Mais enfin... pourquoi tiens-tu autant à avoir une statue à Marlepont?
— Pour qu'on me décore. »
Et, en effet, voilà pourquoi la France se couvre de statues. Supprimez les récompenses, la sculpture officielle est dans le marasme.
Au revoir, amie. J'ai tout fait, cette fois-ci, pour rentrer en grâce, tout. Prudemment j'ai mis une sourdine à ma tendresse. M'en saurezvous gré, au moins?
Que de fois mon père m'a répété : « Prends garde, petit! Les femmes ont pour les hommes le même goût que pour les beefsteacks : quand ils sont bien tendres, elles les dévorent! » Je mériterais bien d'être dévoré, et pourtant je mourrai intact. Quel dommage!
Que Dieu vous garde!
Jean.
of New York.
Monsieur Jean Quatr elles, 36, rue des Linottes.
Paris.
Juin 1884.
J'accepte vos excuses, méchant ami.
Faut-il que j'aie envie de vivre en paix avec vous pour appeler ainsi les impertinences pralinées que vous m'avez adressées; j'ai toujours entendu dire que le moins susceptible était le plus aimant. Je me hâte de tout oublier, ne voulant pas être devancée.
Quel étrange coucher de soleil! Où êtes-vous en ce moment? Il est huit heures et demie. Avezvous vu ce ciel bleu pâle..., d'un bleu froid, un peu verdâtre? et ces grands lacs roses dans lesquels se baignaient les premières étoiles ? Le rose s'est empourpré peu à peu. Le soleil
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l'a embrasé. Sur le vermillon se sont mis à glisser de longs nuages sombres, lisérés d'or. Je vous aurais voulu là, près de moi. C'était trop grandiose pour moi toute seule.
Ingrate que je suis ! Geneviève était assise à mes pieds, sur le tabouret que vous connaissez. « Comme notre ami trouverait cela beau ! » disait-elle. Et, moi, je l'ai embrassée.
J'ai ouvert la porte aux souvenirs. Ils arrivent en foule, si doux et si empressés à la fois qu'on les fête d'abord tous ensemble pour ne pas faire de jaloux. On les presse sur son cœur; on les choie, on les caresse. Puis, brusquement, on se reproche cet élan de tendresse. Pauvre cœur qui ne veut pas aimer, qui ne peut pas vivre sans aimer et qui ne peut pas mourir! Voyez à quel point je suis franche avec vous. Tantôt, je voudrais être ensevelie dans quelque coin solitaire ignoré de tous; tantôt, j'ai des élans qui me surprennent et me troublent. J'accorde alors à mon cœur quelques secondes de liberté. Le pauvre petit, comme il en profite ! Plus de souffrances, plus de luttes; on a des ailes et l'on
plane en plein azur au milieu de beaux nuages rouge et or comme ceux que j'ai vus ce soir.
J'ai fait aujourd'hui une adorable promenade. Je me suis dirigée vers la forêt après avoir traversé la ferme. A l'entrée du champ Martin, dans un pli de terrain, tout un régiment de muguets est aligné. Vous l'avez bien des fois passé en revue l'année dernière.
Cette touffe de ronces, je la connais. Elle est déjà toute verte. Quelques feuilles sombres de l'automne se détachent au milieu des nouvelles venues, comme des fleurs de pourpre. Les deux petites marettes, au pied du mont Saint-Jean, sont à peine remplies; des feuilles mortes les recouvrent. En les écartant, j'ai mis en fuite une myriade d'hydrophiles et de dytiques. Ils ont disparu dans la vase.
Qu'il faisait beau, mon ami Jean, le soir où nous avons bu à cette même source dans une peau d'orange! Il faisait très chaud et j'avais trempé mon mouchoir dans l'eau glacée pour me rafraîchir les tempes et les lèvres. Vous me l'avez emprunté en chemin. Il y a trois ans
de cela. Ne songez-vous pas à me le rendre? Ce soir , par-dessus les arbres nains du bois de Courson, les patriarches de la forêt se dressent. Ils se détachent sur le ciel blanc. Leurs branches enchevêtrées, espacées deçà delà, ressemblent à un volant de dentelle noire avec lequel un chat aurait longtemps joué.
A quelques pas de là... oh! le drôle de souvenir! à quelques pas de là, en épluchant trop savamment une orange, je me suis coupée..., à ce qu'il paraît. C'est vous qui vous en êtes aperçu et vous avez couvert la plaie de bandelettes assorties. En dépit de tant de soins, cela n'a pas voulu saigner.
Vous avez raison, mon ami Jean, il vaut mieux attendre pour parler du divorce que l'ensemble de la loi soit connu. Ajourné.
La façon dont on pratique la charité vous enthousiasme-t-elle autant que vous voudriez me le faire croire? J'en doute.
Qu'allez-vous penser de moi, si je vous avoue que la Charité me paraît être une vertu surfaite? C'est une bonne personne, animée des meilleurs
sentiments, qui rend de grands services, qui regrette de n'en pas rendre davantage et qui fait, en somme, autant de mal que de bien. Ce qu'elle paralyse d'efforts est incalculable. Peu de vices amollissent et dégradent autant que cette vertu.
Elle nous grignotait; elle nous ronge, elle nous dévorera.
On la subissait, on la sollicite, on l'imposera.
On joue avec elle encore; bientôt elle mordra la main qui la caresse. Elle est volontaire ; on la taxera. Sous prétexte de réglementer nos efforts, les gouvernements s'empareront d'elle et la convertiront en impôt forcé dont ils se feront les dispensateurs. Le manteau de saint Martin y passera tout entier et c'est le bureau de bienfaisance qui le coupera en quatre.
Là est l'avenir de la charité.
Vous admettrez bien qu'elle ne doit s'exercer que là où le travail est impossible? Si je vous prouve qu'elle le tue, vous vous joindrez à moi pour déplorer l'usage que l'on en fait? Prenons pour exemple ces concerts de charité dont vous
me chantez si mélodieusement les louanges, et voyons ce qu'ils ont produit.
On a d'abord sollicité le concours gratuit des artistes. Les uns par philanthropie, les autres pour conserver leur clientèle, ceux-ci pour se procurer des leçons, ceux-là pour se faire connaître, ont payé l'impôt. Madame la baronne faisait la charité, recevait les remerciements, les éloges et la recette, tandis que les interprètes, les vrais philanthropes en somme, payaient leur toilette, leurs voitures, donnaient leur temps, exposaient leur santé, en échange d'un bouquet quelquefois, d'un remerciement de temps en temps, d'une carte portée par un domestique dans les grandes occasions. On ne recevait ces gens-là qu'à certaines heures, dans certaines circonstances. Les hardis les invitaient à dîner... pour les faire travailler gratis le soir.
Et c'était le bon temps!
Les artistes étaient du moins chez eux sur l'estrade. S'ils y faisaient la charité plus ou moins à leur guise, du moins y exerçaient-ils leur art plus ou moins fructueusement. Les dames du monde ont tout envahi. Dans les églises, dans les con-
certSj il n'y a plus de place que pour elles. Si bien que, sans augmenter la recette destinée aux malheureux, elles ont mis les travailleurs sur la paille. Mais elles sont bonnes personnes dans le fond, et, vous le verrez, elles chanteront au profit des chanteurs qu'elles auront ruinés.
Le public, saigné aux quatre membres, fuit les concerts que la politesse ne lui inflige pas. Vous avez dîné chez madame une telle; vous ne pouvez pas moins faire que d'aller l'entendre chanter. Comme cela, le dîner est payé.
On ne peut plus faire entendre chez soi que les artistes qui demandent trop cher. Les invités s'extasient : « Dix mille francs, ma chère ! dix mille francs pour deux morceaux! Est-ce possible? Il est vrai que personne ne chante comme Faure... et que personne ne reçoit comme vous. » Cela flatte d'entendre cela.
Fort heureusement, nos belles et bonnes interprètes ne s'en tiennent pas là. Elles travaillent pour les malheureux, visitent les galetas; elles font à l'argent destiné à leurs menus plaisirs de fréquents emprunts. Toutes se prodiguent à qui mieux mieux.
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Elles vont au public sans penser à mal, les chères bienfaitrices, comme les barbets à la rivière. Vous les étonneriez bien, je vous assure, si vous leur disiez que les malheureux ne leur sont pas reconnaissants du tout de se réunir trois fois par semaine pour « répéter » : A toi, mon cœur! — Je t'aimerai toute ma vie! ou Viens dans mon petit bateau! de s'offrir à tour de rôle des sandwichs, du caviar, du chocolat, du thé et du madère pour leur assurer du pain ; d'arborer des toilettes qui coûtent vingt fois plus que les concerts ne rapportent.
Au revoir, mon ami Jean. Si j'ai souvent raison, il ne faut pas m'en vouloir. Je n'ai pas autre chose à faire ici. J'ai tout le temps de réfléchir; à Paris, vous ne l'avez pas.
Antoinette.
Madame Antoinette de X* à la Hestrée (Oise).
Juin 1884.
Il y a bientôt un mois que vous êtes partie : un des mois les plus longs de ma vie. Partout et toujours ma pensée vous accompagne.
Les yeux fermés, les yeux ouverts, je revois la maison paisible. La bonne fée aux lèvres pourprées, aux cheveux éternellement ensoleillés, y va et vient, bonne et souriante. Elle m'apparaît souvent énervée, s'étirant sur le velours et la soie, essayant doucement ses griffes... et les rentrant tout aussitôt.
Je rêve au pavillon perdu dans le feuillage, vers lequel on se dirigeait le soir à pas lents. A peine échangeait-on deux paroles en route. Dj
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temps en temps, elle levait les yeux pour admirer le ciel brodé d'étoiles.
J'entends sa voix; elle me berce. Je touche le fin bout de ses doigts ; ils me brûlent. Anxieux, j'attends ses ordres comme un bienfait, et je lui suis reconnaissant si je l'ai satisfaite.
Je marche à ses côtés dans un monde dont elle seule connaît et garde les frontières. Chaque fois, on lui laisse sa vie au départ; on la reprend au prochain contact de sa main. Lorsque, au retour, son regard vous touche, c'est comme un feu qui vous pénètre et vous ressuscite.
Quoi qu'il advienne, quelle que soit la durée de ma vie, je conserverai le souvenir de chacun des instants que vous m'avez gardés. Conservez-le de même. Vous le pouvez sans que jamais une ombre passe sur votre front.
Toute-puissante amie, je vous salue.
Je fais plus que partager votre avis sur la charité..., surtout en ce moment où trois faussaires maltraitent dans ma cour une harpe, une clarinette et un trombone. Les misérables calomnient Gounod pour le quart d'heure. Les servantes
charmées sourient, assises sur le rebord de la fenêtre de toutes les cuisines. Exaspéré, je me jette sur mon lit, au plus profond de l'appartement, et j'y demeure la tête sous l'oreiller. Savez-vous que les concierges ont tant pour cent sur les recettes ?
Le jour du grand prix de Paris, j'ai constaté l'existence d'un nouveau corps de mendiants : celui des culs-de-jatte à cheval. C'est sérieux, ce que je vous dis là. De hideux fragments humains, bouclés sur des chevaux de louage, parcouraient la foule, la casquette au poing, bousculant ceux qui ne les satisfaisaient pas. L'indigence a sa cavalerie. Ça marche î ça marche !
Je connais..., tout le monde connaît certaine mendiante qui exerce pour tuer le temps. Elle a un violon et n'en joue pas, une sébile et ne la tend pas. Jamais elle ne sollicite les passants. Tous les matins, elle lit le Figaro, auquel elle est abonnée. La bande, que j'ai ramassée, m'a révélé son nom et son adresse. De dix à onze heures, le soleil gagne la place qu'elle occupe. Elle plie alors son journal de la plus ingénieuse façon et s'improvise un abat-
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jour qui me paraît avoir, cette année, inspiré les marchandes de modes. Son mari est boulanger; elle a deux fils au collège..., un par jambe de bois. Elle n'habite pas toujours au premier au-dessus de la crotte, non ! Elle occupe, au troisième, place de la Madeleine, un appartement qui passe pour confortable. Elle reste chez elle le vendredi, et sur son pliant, au coin du boulevard, le reste de la semaine.
N'êtes-vous pas indignée, lorsque vous voyez de grands gaillards, valides, forts et dégourdis, traîner de petites charrettes dans lesquelles des infirmes demandent l'aumône ? Encore des nonvaleurs que la charité encourage. Pourquoi ces gars-là ne poussent-ils pas la charrue ? Pourquoi ne demandent-ils pas un fusil si la bêche leur fait peur ? Tous ces parasites vivent du trop-plein de la charité. A Sparte, on eût annulé la non-valeur et enrôlé le fainéant.
Tout se ligue pour déshonorer la charité. Ces
jours-ci, on l'a traînée à la tribune, mise à nu et
houspillée de la belle façon. Ne se mêle-t-elle pas
de faire de la politique, d'intervenir dans les élec-
tions? Les sous qu'on lui destine font fausse route et tombent dans la tirelire électorale.
Dans votre dernière lettre, vous vous êtes attendrie sur les musiciens qu'elle dévalise : que dire des peintres qu'elle pressure ? Il ne faut, en somme, pour faire un tableau, qu'un châssis de bois blanc avec un petit morceau de toile cloué dessus, un peu d'huile et quelques couleurs. Il n'y a pas à se gêner pour demander cela. L'œuvre vaut 500, 1000, 2000 francs. Elle échoue dans quelque vente de bienfaisance et s'y vend 500, 100 ou 50 francs. Souvent l'artiste la pousse et la rachète pour ne pas être coté trop bas.
Les auteurs dramatiques, eux, abandonnent leurs droits sur la recette. De quel droit en toucheraient-ils ?
Les artistes sont les vaches à lait de la charité. Il faut voir de quels doigts expérimentés on les trait dans le inonde!
Londres ne se contente pas de lever des bataillons de fillettes que je crois convaincues, et de les envoyer en croisade sur le continent, les vouant, chez nous, du moins, à une tâche aussi ridicule
que stérile, Londres inaugure chez lui un nouveau mode de merciful association qui va empêcher de dormir bien des apôtres « pschutt » et « vlan » !
Depuis quelques jours, donnant l'exemple, lord Sommerset parcourt les rues en tenue de bal, le pardessus entr'ouvert, la boutonnière fleurie, suivi d'un valet de chambre en culotte courte et bas de soie.
Le maître tend aux passants une aumônière ; le serviteur traîne un piano mécanique. Sur l'aumônière, les armes du noble lord sont brodées; sur le piano, une pancarte est attachée. Sur l'écu somptueusement encadré, les émaux réjouissent l'œil, les pièces et les meubles se disputent la place ; sur l'affiche, ces mots sont écrits en grosses lettres : For charity.
Quand la route est mauvaise, l'élégant pèlerin pousse à la roue. Quand un logis de bonne mine le tente, il s'arrête.
Le valet « tourne la manivelle » ; le maître sonne et réclame quelques secours pour les indigents.
Lord Sommerset est un beau cavalier de vingthuit ans, élégant et de flère mine. Dimanche
dernier, dans tous les carrefours de Londres, des éventaires ont dû être dressés, tenus par des quêteurs et des quêteuses de distinction, in fiocchi.
L'avouerai-je? Cela ne me plaît pas. Tout se fait à outrance, le bien et le mal; aucune mesure n'est gardée. Les niveaux changent, l'écart demeure le même. Tant pis!
Partout on augmente les besoins, on excite les appétits. Nulle part on ne modère les désirs, on ne rend aux satisfactions saines leur réelle valeur, on ne se préoccupe des exigences légitimes. Tant pis ! tant pis !
Puisque je suis encore sur le terrain de la charité, laissez-moi vous parler de certain usage, que je préfère ne pas qualifier, et qui a pris naissance dans « le meilleur monde » .
Madame Z... vous adresse une lettre imprimée au bas de laquelle elle trace quelques lignes pour vous prier d'assister au sermon de charité qui sera prononcé le..., à..., au profit de l'Œuvre des petits ramoneurs bas bretons, et à la suite duquel elle quêtera. Bien convaincue que vous ne vous rendrez pas à son « aimable invitation », elle ajoute :
Madame Z... sera reconnaissante de la moindre offrande.
La bienfaitrice des petits ramoneurs vous a offert dans le temps une tasse de thé : il faut vous exécuter. Vous lui écrivez donc un billet plein de cœur et d'esprit dans lequel vous glissez une pièce d'or quelconque, et vous portez le tout à domicile.
Le concierge prend le pli et vous arrête :
« Il y a de l'argent là dedans ?
— Il y a de l'argent.
— C'est pour la quête?
— C'est pour la quête.
— Attendez. »
Le secrétaire des commandements de madame Z. . . pose son plumeau, son torchon, et vous remet une carte de visite sur laquelle une femme de chambre a écrit :
Aveque tous ses remersimants.
La politesse est faite, le tour est joué.
Qu'en pense madame de Bassanville ? Je me plais
à la croire indignée.
C'était l'autre jour vendredi, 13.
J'ai pu constater à quel point les athées sont superstitieux. A-t-on jamais vu contradiction pareille?
Ils admettent, sans trop s'en rendre compte, ces fanfarons, l'intervention du surnaturel, et ils contestent au Créateur toute participation à la création.
De quelles sphères viennent-ils, ces lutins, ces gnomes, ces farfadets toujours à l'affût, qui interviennent lorsque le sel tombe, que nous avons posé le pain à l'envers ou placé les couteaux en croix? Qui leur a imposé la tâche ridicule qu'ils accomplissent? A quel Tout-Puissant obéissent-ils? Quelle est leur origine? Quel est leur but? Peutêtre descendent-ils des ouistitis du Paradis. Nous descendons bien des mandrilles!
Et dire que cette petite religion de poche, dont le principe est la taquinerie, a ses adeptes convaincus qui passent dédaigneux devant la Crèche ! Refuser à Jésus toute mission divine et trembler le vendredi, jour de sa mort; ne se rappeler de la Passion que le coup de coude donné par Judas à la salière le jour de Pâques, et le nombre des convives, c'est à n'y rien comprendre.
LETTRES A UNE HONNÊTE FEMME 6j
Notre imagination est vite rassasiée par le réel. Cest bien sec, le positif; il est bon de le beurrer d'un peu d'incompréhensible, d'un peu de prodigieux. Il semble que nous soyons à l'étroit dans ce monde. A peine dans l'antichambre, nous attendons qu'on nous ouvre la porte du salon, où l'hôte nous fêtera.
Tout en nous tend à faire l'école buissonnière. L immédiat ne nous satisfait que peu de temps, et nos yeux se dirigent vite vers l'horizon pour en scruter la brume. Ce qui nous tente, c'est moins le taillis fleuri, que ce qu'il cache. La vie est peu de chose auprès de ce qu'elle prépare.
Faire du progrès une loi constante, immuable, et donner à toute chose la putréfaction pour apothéose, a-t-on idée de cela?
Quel rêve! La mer est croupie et puante; la terre est stérile. Les étoiles pourrissent dans le ciel terne. La voie lactée tombe en poussière. L'air n'est plus respirable et, des astres en décomposition, il pleut des vers, des cloportes et des larves. Fi! j'aime mieux le jugement dernier.
Comment! J'aurai travaillé, aimé; j'aurai cher-
ché le bien, tenté le mieux; j'aurai combattu avec courage; vaincu, je me serai résigné, pour en venir, à quoi? à pourrir dans un trou au profit des tœnioïdes, des trématodes des nèmatoïdes et des trichines..., un tas de sales bêtes que je n'ai jamais vues? Et sur ma tombe on écrirait : « Rien au delà! » Allons donc!
Avoir été Homère, Socrate, Alexandre, César, Cléopâtre, Charlemagne, Jeanne d'Arc, Michel- Ange, Louis XIV ; avoir été Louis XVII, Bonaparte et M. Thiers; avoir écrit la Légende des siècles, avoir percé l'isthme de Suez, avoir dompté la rage, avoir, qui plus est, vécu ignoré, pratiqué toutes les vertus, subi sans amertume toutes les douleurs, pour, en fin de compte, servir d'engrais à deux mètres cubes de terre ? Allons donc !
Et vous appelez cela monter en grade ! Ne diraiton pas que Dieu... ou la Nature... (avec un grand N, si vous voulez) avait besoin de cet illustre fumier pour faire pousser ses roses et ses lentilles !
Quelle fallite ! quelle banqueroute !
Il n'y aura entre le chien et moi... (je suis poli) que cette différence : mort, on m'appellera
« cadavre »; le chien ne sera que « charogne ». A la vérité, mon décès grossira les bénéfices d'une Compagnie monopolisatrice entre les mains de laquelle il me faudra passer. Ce dédommagement est impuissant à me satisfaire.
Il me faut mieux et j'aurai mieux.
S'il en était autrement, je crois que je trouverais la force de crier du fond de mon tombeau, et de façon à être entendu, je vous assure : « Mortels, on vous trompe, on vous vole, on vous dupe. A votre tour, tuez, volez, dupez, trahissez, si tels sont votre profit et votre bon plaisir. Brutes vous êtes, vivez en brutes! » — Mais, soyez tranquilles..., vous ne m'entendrez pas.
C'était donc un vendredi, 13.
Dans les gares, les salles d'attente étaient désertes.
Dans les mairies, la salle des mariages était close.
C'était cependant une belle occasion pour voyager et entrer en ménage !
La capitale de la libre pensée est superstitieuse en diable. Quels drôles de gens, ces athées!
Les uns rient du soldat qui marche au feu une
médaille bénite au cou, qui ne s'assoiraient pas à une table de jeu sans un fétiche.
Les autres tonnent contre les goutteux qui se trempent dans l'eau de Lourdes, et rien ne les déciderait à commencer un traitement le 13 ou le vendredi.
Ceux-là se moquent du scapulaire, qui portent un trèfle à quatre feuilles ou un morceau de corde de pendu dans une poche spéciale.
Qu'est-ce que cela peut faire à un franc libre penseur de s'asseoir treizième à table, s'il a ses coudées franches et si le dîner est bon ?
Pourquoi se troubler, lorsqu'une salière tombe, si Ton n'appréhende pas l'intervention d'une force inconnue, d'un être impalpable, invisible, quoique présent? ce qui est absolument irrationnel.
Cette foi universelle, avouée ou cachée, dans le merveilleux, ce besoin général de se jeter dans l'inconnu, suffiraient à prouver que tout n'est pas concentré pour nous entre le berceau et le cercueil.
Qu'y a-t-il au delà de la mort? Je l'ignore et dois
LETTRES A UNE HONNETE FEMME Jl
l'ignorer. Si mon cerveau, organe imparfait, pouvait le concevoir, cet idéal ne pourrait être qu'imparfait comme lui. J'en veux à ceux qui me décrivent un Paradis plein de harpes. Je n'aime pas la harpe..., cela m'agace.
M. de Maistre voit dans la superstition « quelque chose qui est par delà la croyance légitime » , une tendance vers l'inconnu, un réel encore irrévélé... Pardon, amie; je dépasse les limites de mon programme. Fervente et recueillie comme vous l'êtes, vous devez avoir horreur de la superstition, cet acarus religieux. Vous m'excuserez, n'est-ce pas ?
J'ai été, ce matin, je l'avoue, indigné par certain prospectus que Ton m'a adressé. Chaque fois que je vois la spéculation déshonorer, travestir les choses sacrées, je ne sais plus où j'en suis. J'ai une même horreur pour le commerce des cordes de pendu et pour celui des eaux miraculeuses. L'exploitation des crus religieux m'exaspère. N'était-ce pas assez déjà de la chartreuse verte, de la trappistine, de la bénédictine ? fallait-il que l'on y ajoutât le lourdes 67 et la sallette 74, qu'on les débitât au litre ou en
bouteille avec remise de 5 pour 100 pour les consommateurs fervents qui prennent une caisse de 25 flacons? N'ai-je pas entendu dire : « N'achetez pas votre eau de Lourdes rue du Cherche-Midi. Ma tante en a pris là dernièrement. Elle n'en a pas été contente. »
Jésus a- t-il donc perdu le grand fouet dont il s'est servi sur les marches du Temple ?
Au revoir, amie. Priez pour les Parisiens.
Jean.
of New York.
Monsieur Jean Quatrelles, 36, rue des Linottes,
Paris.
Juin 1884.
Je me rendais à la messe quand on m'a remis votre lettre. Elle est arrivée fort à propos. J'ai prié pour les Parisiens, comme vous me l'avez demandé. J'ai surtout prié pour vous, qui en avez terriblement besoin!
Vous êtes un bien excellent homme et je vous aime comme vous le méritez... Non, ce ne serait pas assez : je vous aime plus que vous ne le méritez. Mais que vous avez donc une façon exaspérante de dire les choses ! On partage votre sentiment avant de vous avoir lu, et l'on se demande après si l'on a bien son bon sens. Vous parlez de tout à la parisienne, avec une légèreté qui souvent me déconcerte.
Vous ne m'en voulez pas d'être sincère, mon ami Jean? Cette sincérité vous réserve, d'ailleurs, bien des compensations méritées.
Je suis absolument de votre avis : la superstition m'indigne autant que la religion pure m'enthousiasme. Elle est à la vraie dévotion ce que la physique amusante est à la science chérie de Newton..., avec cette différence qu'elle n'est jamais amusante. Ce n'est pas une raison pour en parler comme vous le faites. Je déteste que l'on traite avec ce sans-façon les sujets sacrés. Je ne trouve pas drôle du tout que l'on travestisse et déshonore tant de sentiments consolants. Je lis vos lettres jusqu'au bout, parce qu'elles sont écrites pour moi seule; et puis j'espère toujours que vous me dédommagerez. Je fermerais le volume dans lequel ces mêmes phrases seraient imprimées.
Pourquoi m'avez-vous envoyé un livre intitulé 'Blasphèmes? Vous ne vous êtes pas imaginé que j'allais lire cela, je suppose? Je veux croire que c'est très beau, puisque vous me le dites. Pourquoi employer à insulter Dieu ce génie dont seul il dispose et dont il fait si rarement largesse? C'est mal reconnaître un bienfait.
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Je ne veux pas ouvrir ce livre. Pourquoi l'ouvrir rais-je?
Je l'avoue, je serai infiniment plus reconnaissante à celui qui me prodiguera les illusions consolantes, qui m'inspirera des vertus souriantes dont tous les miens ressentiront les bons effets; à celui qui me fera aimer la vie et sourire à la mort, que je ne pourrais l'être à ce révélateur effroyable qui m'abreuvera de vérités malfaisantes, décevantes et malsaines, fatales à tous, qui m'inspirera le dégoût de la vie et la peur de la mort.
Quels sentiments réserverai-je, à plus forte raison, à celui qui tentera de me dégoûter du bien et des vérités éternelles ?
L'amour de l'art ne saurait justifier une atteinte à l'amour, bien autrement puissant et respectable^ de la vérité et de l'humanité.
Le blasphème est un acte fou ou criminel, suivant que le blasphémateur s'adresse à un Être suprême dont il nie l'existence ou à un Sauveur dans lequel il a foi.
Insulter Dieu est criminel.
Tirer sur le ciel vide est absurde.
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Que de fois n'ai-je pas entendu citer avec enthousiasme cet athée qui, se campant le poing- sur la hanche, le nez en l'air, la montre à la main, avait donné deux minutes et demie à Dieu pour le foudroyer..., le temps de cuire un œuf. Cette offre gracieuse n'ayant pas tenté le Créateur, mon athée en déduisait que le ciel est vide.
Entre la coupe et les lèvres s'il y a place pour le malheur, entre le crime et le châtiment Dieu a voulu qu'il y eût toujours place pour le repentir.
Au revoir, mon ami Jean. Si je suis un peu trop campagnarde, excusez-moi. Je vous pardonne, en revanche, d'être trop Parisien.
Antoinette.
Madame Antoinette de X*** à la Hesti'ée (Oise).
Juin i884.
Amie,
Le divorce ressuscite.
Le mariage est à l'agonie.
Par 154 voix contre 114, le Sénat a voté l'abrogation de la loi du 8 mai 181 6. C'est le 19 juin que le crime a été commis. Le mariage avait déjà du plomb dans l'aile; le malheureux en est criblé.
Allez-vous-en, gens de la noce, Allez-vous-en, chacun chez vous.
Allez-vous-en, allez-vous-en!
Je me rappelle une image d'Epinal que l'on voyait partout au temps lointain de ma jeunesse. Elle représentait un pauvre diable en habit bleu,
culotte verte et gilet rouge, étendu sur le pavé. Autour de lui se démenaient menaçants : un artiste, un officier, un joueur, etc. Au bas de la page, cette légende était imprimée :
Crédit est mort; les mauvais payeurs l'ont tuê.
Ne serait-ce pas le cas de faire à cette image allégorique un digne pendant?
On y verrait une jeune femme vêtue de blanc, parée de fleurs d'oranger, étendue sur la chaussée •et maltraitée par la foule. Au bas, cette légende : Mariage est mort; les mauvais époux Vont tué.
Nous sommes, l'un et l'autre, dans d'excellentes conditions pour examiner la loi sur le divorce : vous êtes veuve et voulez rester veuve; j'ai vécu -et je mourrai garçon. Examinons donc cette loi qui crée aux esprits aventureux, que le mariage séduit, une situation absolument nouvelle.
Il existe un grand jardin.
Tous ceux qui sont dehors veulent y entrer.
Tous ceux qui sont dedans veulent en sortir.
Tous ceux qui en sont sortis veulent y rentrer.
Ce grand jardin, c'est le mariage.
Dans les allées, peu de promeneurs. La foule gambade dans les plates-bandes, sans souci des règlements placardés à la porte. On s'y bat, on y danse, on s'y fait des visites dans les bosquets. Ceux qui n'ont pas le droit d'en sortir en sortent ; ceux qui n'ont pas le droit d'y entrer y entrent. On s'y caresse, on s'y injurie...
Quel drôle de jardin! Est-ce en y perçant une porte de sortie qu'on y rétablira l'ordre? C'est ce que je veux examiner avec vous.
En me remettant mon journal,, vendredi dernier, Charley avait l'air si radieux que je lui en ai demandé la cause.
« Comment!... Monsieur ne sait pas?
— Quoi?
— Nous venons de conquérir une liberté nouvelle, Monsieur; rien que cela!
— Quelle liberté?
— La liberté dans le mariage. Le Sénat s'est réhabilité de ce coup-là... Il en avait besoin. Par 40 voix de majorité, il a rétabli le divorce.
— Qu'est-ce que cela te fait? Tu es garçon.
— Monsieur, j'hésitais à épouser Annette, la
matelassière de Monsieur : une créature bien cardée, bien capitonnée, gaie à voir, bonne à entendre. J'hésitais parce que l'on fait un tas de potins sur elle. Maintenant, je peux me risquer. Si elle me déplaît, je m'en déferai. »
Je crois que Charley se fait autant d'illusions sur les immunités conjugales qu'il compte voir édicter, que sur les mérites d'Annette ; mais vous avouerez que le point de vue nouveau, auquel il se place, enlève quelque prestige au lien sacré du mariage. Et ne dédaignez pas Charley; c'est un imbécile; c'est une force, un arbitre, un juge, un de ces millions de bonshommes qui n'ont qu'à mettre un petit morceau de papier dans un trou pour nous sauver ou nous perdre. Quand je veux connaître l'opinion de la majorité de mes concitoyens, je Finterroge. Charley est mon diapason. Eh bien, Charley est pour le divorce.
Je déchirai la bande de mon journal.
Dans la rue, sur le trottoir de droite, un marchand de joncs passait, criant à perdre haleine :
« Battez, battez, battez, battez vos femmes et vos habits ! »
LETTRES A UNE HONNÊTE FEMME 8l
Et je me dis : « Voilà un gaillard vraiment heureux. Ses recettes vont doubler avant peu. »
Sur le trottoir de gauche, un marchand criait à tue-tête :
« Demandez Y Art de traiter les femmes comme elles le méritent... Un sou! »
Et je me dis : « Bonhomme, ta brochure est 'à recommencer, ou tu mourras de faim. Battre à propos aura du bon; mais c'est toute une étude qu'il faut que tu refasses. »
Avouez que le mariage perd 90 pour 100 de son prestige. Il me semble que je vois partout remplacer l'armée permanente par la garde nationale. Je n'aime pas ça.
La polygamie est un crime. Aussi l'Église, qui nous permet d'espérer que ceux qui se sont aimés dans cette vie se retrouveront dans l'autre, a-t-elle adopté cette formule pour bien souligner l'indissolubilité du mariage :
« Un seul avec une seule et pour toujours. »
« Toujours » signifie : dans ce monde et dans
Vautre; si bien que le divorce fait du paradis
catholique un véritable paradis mahométan. Vous
ne pouvez pas admettre cela, vous qui daignez m'aimer, vous que j'aime, vous qui n'admettez pas deux mariages dans une seule vie.
L'Église, après tout, n'est pas implacable. Elle ne tolère pas le caprice, non; elle accepte la souffrance et conseille la résignation, oui; aussi a-t-elle •établi un grand nombre de cas de nullité.
Alors que la loi civile vous dit :
« Pour tel ou tel motif, votre mariage a cessé; »
La loi religieuse décide que :
« Pour tel ou tel motif, votre mariage n'a jamais existé. »
La seconde formule est infiniment plus radicale.
L'Eglise nous enseigne la résignation. Une belle science. Elle est un peu comme la chirurgie, par exemple : superbe pour les autres. La résignation a ses douceurs; j'en veux donner un exemple, un exemple tout matrimonial.
M. Drouyn de Lhuys n'approuvait pas le mariage que projetait Napoléon III. Consulté, il le lui écrivit franchement. L'empereur montra cette lettre à la future souveraine.
« Vous le voyez, lui dit-il, je suis à peu près
seul de mon avis. Qu'importe! Mon cœur peut bien prendre un jour place au conseil. Je lui donne la présidence. Il parle si haut pour vous, que sa voix couvre toutes les autres. »
Lorsque pour la première fois l'impératrice rencontra M. Drouyn de Lhuys :
« Vous n'étiez pas favorable à mon mariage , monsieur le ministre. Ne vous en défendez pas; l'empereur m'a lu votre lettre. J'étais d'ailleurs, en ce temps-là, absolument de votre avis.
— En vérité! Et vous voilà sur le trône de France! Je ne vois plus qu'une chose à faire, Madame : résignez-vous. »
La résignation était douce, en ce temps-là. Mais depuis !
La cherté de toutes choses, les exigences folles créées par la société, les besoins factices qui priment les besoins réels, les tentations incessantes, le bon marché des futilités, le prix exorbitant des choses indispensables, l'impossibilité dans laquelle se trouvent les ménages parisiens de vivre à la fois pauvres et heureux, ont dépravé le mariage et fait de l'adultère un expédient.
Si l'on pouvait décréter ce qui suit, le calme et la moralité renaîtraient dans les familles :
Article premier.
A partir de ce jour, le prix de toutes choses produites ou fabriquées en France est diminué de moitié, à condition qu'il en sera fait usage en France seulement.
Article 2.
Tout objet produit ou fabriqué en France payera un droit de sortie fixé, dès à présent, au triple de sa valeur.
Oui, mais allez donc décréter une chose pareille ! On vous appellera socialiste, pour le moins.
Ce qui m'épouvante surtout, c'est l'avenir que la loi nouvelle ménage aux enfants. Pauvres enfants!
Ils auront, le matin, déjeuné chez leur père, et, le soir, dans un autre logis, leur mère les invitera à s'asseoir au bout de la table présidée par une sorte de père cadet, qui aura, du vivant de leur père aîné f, une influence sur leur vie.
Cet étranger malmènera leur mère ou, ce qui sera pire, caressera, devant eux, celle qui était, il y a peu de temps encore, l'épouse de leur père toujours vivant; et ils devront rester impassibles.