‹ Lettres a une honnete femmeChapitre 2 sur 8 · Ces titres sont réservés par l'auteur · texte numérisé non relu

Ces titres sont réservés par l'auteur

Si, à son tour, le père se remarie, que deviendront-ils entre ces deux ménages ? Les mettre dans le cas de faire un choix, n'est-ce pas de la férocité? Et ce n'est rien encore!

Dans bien des cas, l'amant, la maîtresse, causes premières du désaccord et de la séparation, deviendront beau-père, belle-mère, par à peu près, des enfants exilés de la famille. Et cela s'appellera « une réparation ». Ah! tenez, le cœur me monte aux lèvres en y pensant.

En voilà assez. Je n'ai pas le courage d'aborder les questions d'argent que tout ceci soulève.

Je voulais demeurer calme. Le commencement et la fin de ma lettre se ressemblent peu. C'est que j'ai pensé aux enfants, à ce dépôt sacré confié par Dieu à ces deux élus : le père, la mère; et, tout vieux garçon que je suis, les larmes me sont venues aux yeux.

Si vous le permettez, amie, je ferai comme le Sénat. Je clos la discussion générale, et je vote contre l'abrogation de la loi de 1816.

Et maintenant, ouvrons les fenêtres; brûlons du sucre.

Vous me reprochez de ne pas rendre suffisamment justice au présent. Pourquoi avez- vous fait le passé si beau? N'en soyez pas jalouse.

Le vaisseau glisse sur la mer paisible. La brise satine à peine la surface de l'eau. Le ciel est pur, l'air est doux, il fait bon vivre.

Les passagers sont à l'avant, sondant l'horizon du regard. Les uns vont à l'aventure demander à des plages inconnues les sourires que la patrie leur a refusés. Ils sont inquiets. Les autres, insouciants, se déplacent sans trop savoir pourquoi. Ils n'entendent pas la voix de la nature; pour eux, la terre a fermé ses écrins, le ciel est vide, la mer monotone, la forêt lugubre. Ennuyés, ils regardent l'horizon, qui toujours recule et toujours reste clos. Ceux-ci ont pris la fuite. Jamais l'Océan ne fera jaillir assez de vagues entre le port qu'ils ont déserté et le refuge qu'ils désirent. Tous, pressés à l'avant, suivent des yeux le remous causé par l'hélice, comme si leurs regards pouvaient aider à la marche du vaisseau.

Seuls, à l'arrière, doucement enlacés, deux passagers regardent, tout songeurs, l'horizon aban-

donné. Lentement, le sillage s'efface. Sa blanche écume semble un ruban d'argent que dévide l'hélice et qui relie au port le vaisseau. Dans le ciel bleu, deux grands oiseaux tournoient, dorés par le soleil, nacrés par l'ombre. Les deux voyageurs suivent du regard ces compagnons de route qui, demain, seront de retour au pays aimé. Leur cœur reconnaissant, leur mémoire ravie suivent du même pas les mille sentiers qui les ont vus heureux. Leur pensée parcourt le passé , comme les yeux parcourent un beau poème. Partout ils se rencontrent, la main dans la main. S'ils tournent le dos à l'avenir, c'est qu'ils l'attendent rassurés. Leur tendresse leur permettra de tout affronter. L'avenir est en eux.

Rassurez-vous. Laissez-moi regarder, comme dans un miroir, le passé tant chéri. C'est toujours vous qu'il reflète.

Jean.

Monsieur Jean Quatrelles, 36, rue des Linottes.

Paris.

Mardi soir.

Mon ami Jean,

J'ai reçu votre lettre et les journaux qui y étaient joints. Je les ai lus ce soir tout d'une traite. Il est onze heures. Les oiseaux du parc sont bien surpris en voyant de la lumière chez moi à pareille heure.

Je me suis peu occupée du divorce, je vous l'avoue. Vous me reprochez de ne pas faire assez cas du passé. Ah! l'ingrat ami! C'est au passé ressuscité que je dois d'avoir veillé si tard.

Il y a dix années, à pareille date, vous veniez d'arriver. Je portais ce peignoir de cachemire blanc que je conserve comme une relique et que je remets une fois tous les ans. Le fauteuil, la chaise basse, la cheminée sur laquelle brûlait la lampe,

la place où je m'appuyai, debout, à l'heure du départ, cette porte que j'ouvris deux fois, ce tapis sur lequel je tombai à genoux lorsque je fus seule..., tout cela m'entoure et parle à mon âme. Que Dieu vous préserve à jamais de toute douleur, ami, pour ce que vous avez fait ce soir-là!

Je vous revois, dans ce fauteuil, désespéré d'abord, jurant que vous auriez du bonheur à être mauvais, que la route était trop pénible à suivre pour regarder où l'on posait le pied... Je vous parle tout bas, je laisse dire à mon cœur mille choses à la fois douces et tristes. Votre âme se fond; les larmes coulent. Vous êtes navré et vous ne pouvez pas admettre la pauvre morte vivante.

Il est tard. Je me lève. Vous vous levez brusquement, et, je me le rappelle, le pliant, sur lequel vous étiez assis, est tombé.

Là, je ne sais plus lire en vous. Je n'ose l'essayer. J'éprouve une émotion tellement violente, que je suis obligée de m'appuyer. Immobile, froide, j'attends votre départ...; j'attends votre départ et pourtant vous restez sur un signe de ma main.

Quelle chose étrange! Vous ai-je parlé ? M'avezvous dit un mot en partant? Je ne sais plus. Nous n'avons pas parlé, n'est-ce pas? Ce n'a été qu'un éclair. Il a illuminé notre vie entière. Dieu soit béni! Le devoir a triomphé.

Mercredi.

Je reprends ma lettre ce matin. C'est bien au soleil d'être venu. Comme il m'aurait fait faute!

Comment cela se fait-il? Cette fois encore, je ne suis pas de votre avis..., de votre avis sur tous les points, entendons-nous!

Votre allégorie du grand jardin m'a fait bien rire; mais c'est surtout de vous que j'ai ri. Pensezvous donc qu'en fermant la porte, en l'entourant de pièges à loup et de factionnnaires, vous y rétablirez Tordre, le calme, le bon sens, la dignité? Vous me rappelez..., excusez-moi; vous me rappelez Jocrisse courant éperdu dans le parc du château de son maître, une cage vide à la main, et criant à tue-tête : « Fermez la grille, fermez la grille! Le serin de Monsieur s'est envolé! »

Les grilles n'arrêtent pas les hirondelles, et la femme est une hirondelle qui vole là où elle espère trouver le printemps et les beaux jours.

Le grilles n'arrêtent pas les singes non plus, et l'homme est un singe qui passe entre les barreaux quand le cœur lui en dit..., le cœur ou autre chose.

« Le divorce ne rendra pas le bonheur, » s'écrie M. Chesnelong. Ce sera bien quelque chose, avouez-le, s'il supprime les tortures qui résultent d'une vie commune endurée de part et d'autre.

La vie se compose de trois états différents :

Dans le premier, nous subissons la douleur;

Dans le second, nous possédons le calme;

Dans le troisième, nous savourons le bonheur.

La douleur est plus ou moins aiguë, le calme est plus ou moins complet, la joie est plus ou moins ardente; toujours est-il que ces trois manières d'être, pures ou combinées, régissent notre vie. M. de la Palisse n'eût pas mieux dit. Je suis fière de me rencontrer avec ce grand homme ! Celui qui me fera passer, du premier de ces trois états dans le second, est assuré de ma reconnais-

sance. C'est folie de dédaigner le Purgatoire, lorsque l'Enfer vous martyrise.

M. Chesnelong ajoute : « Le divorce enlèvera le respect. » Comment! faire cesser le scandale, couper court aux douleurs injustement subies, c'est enlever le respect? Loin de « consacrer le désordre », la loi le flétrit, puisque c'est en raison de ce désordre qu'elle frappe le coupable. Ces vérités me paraissent si banales, que j'ose à peine les écrire.

Savez-vous ce que j'aurais compris? C'est que l'on appliquât, dans certains cas, le divorce mixte. Il dégagerait complètement l'époux outragé sans délier l'autre. La victime pourrait se remarier; l'oppresseur, point.

C'est incontestablement logique. Cela serait-il pratique? Je n'ose pas me prononcer. On n'apprend pas le droit aux femmes, de peur que, connaissant les lois, elles ne s'en servent pour leur défense, sans doute. On préfère les vouer aux expédients.

Vous voilà bien scandalisé. Pourquoi?

A-t-on touché à la loi religieuse? En quoi votre foi est-elle atteinte?

La loi civile nouvelle a-t-elle un caractère oppressif? Si on la prononce contre vous, êtesvous tenu d'en bénéficier en vous remariant?

Qui vous empêche de rester garçon?... Non, pas garçon : marié... Non, pas marié : veuf... Non, pas veuf... De rester ce que vous étiez, enfin. Il n'y a plus moyen de s'y reconnaître.

Vous me répondrez que donner et reprendre est pis que voler, que l'on dispose de votre femme, qu'on l'offre aux autres, et que cela vous est désagréable. Il fallait vous appliquer à la rendre heureuse, si vous y teniez.

En quoi êtes-vous menacé, si vous n'avez porté au contrat aucune atteinte? Un contrat lie également les deux parties. Pourquoi voudriez-vous que l'immunité consacrât sans rémission vos outrages, vos manquements à la morale, à l'honneur, à la foi jurée?

Vous êtes furieux parce que le divorce suspend sur la tête de l'époux coupable le glaive de la Justice , comme jadis Denys l'Ancien suspendit son épée sur la tête de Damoclès. Vous avez tort.

Jésus a dit : « Mon royaume n'est pas de ce monde. »

Il convenait donc, à côté des lois qui découlent de la morale divine, d'en créer qui déterminassent les droits et les devoirs des citoyens et citoyennes qui « sont de ce monde ». Et il y en a beaucoup!

Du moment que l'élément civil n'envahit pas « le royaume qui n'est pas de ce monde », peut-on lui en vouloir, de faire chez lui les réparations qu'il juge convenables?

Supposez une maison à deux étages.

Au premier demeure M. le maire;

Au second demeure M. le curé.

Il n'y a qu'un seul escalier pour les deux locataires. Nul ne peut monter chez M. le curé sans passer devant la porte de M. le maire.

Certains visiteurs trouvent que M. le curé demeure un peu haut, et s'arrêtent au premier étage. M. le curé, qui a entendu leur coup de sonnette, se penche sur la rampe, attend quelque temps et, ne les voyant pas monter, rentre chez lui de fort mauvaise humeur.

M. le maire, dont l'appartement n'a qu'une

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porte, et qui est obligé de recevoir toute sorte de monde, songe à en faire pratiquer une seconde qui donnera sur un escalier de service. Il fera sortir de ce côté tous ceux qui déshonoreraient le grand escalier.

Il offre à M. le curé de faire les travaux à frais communs. M. le curé entend que l'on ne sorte que mort de chez lui. Il n'a pas besoin d'escalier de service. M. le maire passe outrée

Il fait venir des maçons : députés et sénateurs, qui se mettent aussitôt à l'œuvre. Au bout de peu de temps, le nouvel escalier est construit. M. le curé a son palier tout comme M. le maire; seulement, aucune porte ne donne dessus.

« A votre aise, voisin, dit M. le maire; vous passerez si bon vous semble, et quand bon vous semblera. »

En quoi M. le maire a-t-il outrepassé ses droits?

M. Chesnelong, qui parle au nom de la religion, dit :

« Sans doute, la séparation de corps n'empêche pas les unions irrégulières; mais elle leur laisse leur véritable caractère; j'aime mieux cela. »

Mais c'est absolument antireligieux, de préférer la séparation de corps au divorce. Le mariage est l'application réglementée du « Croissez et multipliez » de la Genèse. Préférer un état qui a pour effet de stériliser l'union matrimoniale, c'est méconnaître la volonté de Dieu. La stérilité a été considérée par ceux qui ont institué le mariage comme un opprobre. Le mariage une fois consacré, indissolublement consacré, faire d'une infirmité un état normal et volontaire, c'est aller contre le bon sens et la nature.

En résumé, dans aucun cas, je ne profiterais du divorce; mais il ne me déplaît pas d'avoir en poche la clef de ma prison. A mon sens..., et c'est le bon, la dignité des ménages est centuplée par la loi nouvelle. Elle fait du corps matrimonial un corps de volontaires.

Et, lorsque monsieur ou madame N'importequi viendront me conter leurs déboires, je les enverrai... au magistrat!

Votre valet Charley n'est qu'un imbécile, en effet. Mais quel brave garçon! A son argument : « Je puis épouser Annette qui me plaît et dont on

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dit pis que pendre, certain de m'en défaire si elle bronche », j'opposerai celui de l'épicière de Bourg- Martin qui me disait hier : « Depuis qu'il est question du divorce, mon mari s'est grisé moitié moins. Il flaire la situation, le vaurien! Il sait bien que, maintenant, s'il ne marche pas droit..., et cela dans tous les sens, je le casserai aux gages, et plus vite que ça! »

Il est une légende dont la forme varie dans chaque pays, mais dont le fond demeure le même : celle des enfants qu'une marâtre torture et que leur mère défunte vient protéger. Sous toutes les latitudes on la retrouve. Partout l'enfant est adoré, et, si on le menace, il paraît naturel que les morts eux-mêmes sortent du tombeau pour le protéger.

Ne vous semble-t-il pas plus pratique que le père ou la mère n'aient qu'à sortir de chez eux, vivants et soutenus par la loi; que les opprimés trouvent un refuge auprès de l'isolé ?

Vous me direz à cela que, s'il y a quatre enfants du premier mariage (ce n'est pas un chiffre exagéré), quatre du second mariage du père et quatre du second mariage de la mère, cela finit par faire un

amalgame dans lequel les mots de papa et maman perdent beaucoup de leur signification et de leur valeur.

Que voulez-vous! rien n'est parfait en ce monde, ni la loi sur le divorce, ni vous, ni votre vieille amie, qui vous envoie ses plus tendres souvenirs tout en votant pour l'abrogation de la loi de 181 6, ne fûtce que pour vous faire enrager.

Antoinette.

Madame Antoinette de X*** à la Hestrée (Oise).

Paris, juin 1884.

Amie,

C'est trop en un jour.

Dans Paris affolé, le 24 juin, deux cris ont retenti :

« Le choléra est signalé à Toulon ! »

« Le Sénat a voté le divorce ! »

C'est trop en un jour.

Le choléra, c'est une affaire de temps; mais le divorce? Je pensais bien que mes arguments ne vous convaincraient pas ; vous n'espériez guère me voir adopter les vôtres. C'est le propre des discussions loyales, de ne jamais modifier une conviction. Les gens consciencieux ont si scrupuleusement examiné et pesé toute chose avant le

débat, que l'évidence est impuissante à les ébranler.

Autour des bassins croupis de Toulon, les parrains se disputent. Quel nom donnera-t-on au nouveau-né? S'appellera-t-il sporadique, nostras ou asiatique? Monsieur le maire attend, la plume derrière l'oreille, un grand registre ouvert devant lui. Baptisé ou non, puisse l'enfant crever sur place! Mettez : « Père et mère inconnus. »

Le 24, une terreur panique s'est emparée de la Bourse. Qui l'a bouleversée? Le divorce ou le choléra? Le 3 pour 100 a baissé de 75 centimes. Et l'on dit que les loups ne se mangent pas entre eux!

Il convient de parler des fléaux le moins possible. C'est le contraire que l'on fait. La peur a ses vibrions comme la peste et la rage. Le poltron est entamé bien avant que le choléra le morde.

Paris est épargné, je vous épargne; mais, pour l'amour de Dieu, soyez prudente!

Vous avez lu la discussion des articles de la loi sur le divorce.

Le chapitre III, relatif au consentement mutuel, a été rejeté en bloc. C'est illogique. Bon gré, mal gré, il faudra en venir aux coups. Et, comme les

témoins sont indispensables, je m'attends à recevoir des invitations dans le genre de celle-ci :

Monsieur et Madame .. prient Monsieur de leur

faire l'honneur d'assister à la scène de pugilat à laquelle ils se livreront à fin de divorce, le à (A charge de revanche).

On fera de la musique.

La proposition tendant à introduire T absence parmi les motifs de divorce a été écartée. A la bonne heure !

Prisonnier de guerre, au bout du monde, je finis par m'évader. Depuis plusieurs années, personne n'a eu de mes nouvelles. Enfin, j'arrive!... et je trouve ma femme en mains, comme un journal que les lecteurs se passent..., ou comme une stalle momentanément inoccupée dont un intrus a pris possession. J'ai beau montrer ma quittance d'abonnement , j'ai beau exhiber mon coupon, on me met à la porte. Dans ce ménage fantaisiste, on ne m'offre même pas un strapontin.

L'article 230 a été heureusement modifié. Tandis que Monsieur pouvait avoir ménage en ville,

pourvu qu'il respectât sa cuisinière, Madame était menacée de réclusion pour peu qu'elle se montrât trop tendre, soit pour le meilleur ami, soit poulie valet de chambre de son mari. Le Sénat a compris l'inconvenance d'une pareille inégalité. A MM. Demôle et de Pressensé en revient l'honneur. Ils ont bien failli perdre la partie. Les défenseurs de l'adultère en ville n'ont été battus que cinq longueurs de sénateur : 87 contre 83.

Et dire qu'il a fallu discuter longuement pour prouver que, si la femme coupable est un agent de transmission qui introduit dans son ménage un petit usurpateur innocent, le mari joue un rôle identique, lorsqu'il prend ses ébats dans la famille d'autrui; que , dans l'espèce , celle qui reçoit n'est ni plus ni moins coupable que celui qui apporte.

Question de vol et de recel.

Toujours galant, M. Demôle obtient la suppression du second paragraphe de l'article 298, qui exposait la femme adultère à la réclusion dans une maison de correction. Et, en effet, comprendraiton que des femmes, la plupart du temps comme il

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faut..., tout en étant comme il ne faut pas, se frottassent au fretin des pénitenciers ?

En juin 1882, lors des premiers débats, la Chambre, fidèle aux précédents, entendait appliquer une pénalité différente à chacun des deux époux : à la femme, la prison; à l'homme, l'amende. Une discussion s'engagea sur ce point délicat entre M. de Marcère, rapporteur, et M. Girault (du Cher). Celui-ci prétendait qu'on infligeât aux deux époux les mêmes peines, sans songer que, la femme n'ayant presque jamais de caisse spéciale, l'amende qu'on lui eût infligée serait sortie de la poche du mari outragé, vainqueur et dépouillé.

Dans certains cas, l'époux offensé eût été contraint à reculer, faute de fonds, devant le dépôt de sa plainte. Il eût hésité d'autant plus que la culpabilité de sa moitié eût été plus grande, l'importance de l'amende correspondant à l'importance du délit.

Le Sénat a supprimé toute peine.

Air connu :

Gai! gai! marions-nous.

Plus de prison, plus d'amende.

Gai! gai! marions-nous,

Il y a, là, place pour un trait d'esprit. Je laisse à d'autres le plaisir de le trouver. Nous aurons à subir, l'hiver prochain, tant de vaudevilles, de drames, d'opérettes sur le divorce, qu'un bon mot de plus ou de moins ne tire pas à conséquence.

Je ne veux pas vous faire subir un cours de droit; toutefois, avant de passer à un autre sujet, permettez-moi d'appeler votre attention sur le paragraphe premier de l'article 298 mutilé. Il refuse à l'époux condamné pour adultère le droit d'épouser son complice. J'eusse modifié comme suit cet article infiniment trop bénin :

« En cas de divorce admis en justice pour cause d'adultère, celui des deux époux qui aura été reconnu coupable sera condamné à épouser son complice.

« Les bénéfices de la loi sur le divorce seront à jamais refusés aux complices unis en vertu du présent article 298. »

Je sais tout ce que ces dispositions ont d'excessif. La loi doit être juste toujours, sévère quelquefois; jamais elle ne doit être cruelle. Je ne dis pas non, mais le cas est exceptionnel.

Toute disposition restrictive aura pour effet de perpétuer le scandale. Infliger le mariage à ceux qui

entendaient fourrager les roses du courtil matrimonial et laisser au mari les épines et les boutures, c'est agir moralement. On serait mal venu, en somme, de se plaindre le jour où la loi sanctionnerait une situation tellement enviée, qu'on a tout foulé aux pieds pour en jouir.

Je n'irai pas jusqu'à souhaiter le retour aux féroces représailles admises et pratiquées au moyen âge. Je ne prendrais aucun plaisir à voir fustiger, nus et enchaînés dos à dos, en place publique, les malheureux condamnés..., quand bien même ce spectacle serait organisé au profit des pauvres. Nos mœurs se sont adoucies. Je demande qu'on les rive à tout jamais l'un à l'autre par des liens plus doux et dans un costume plus convenable.

Je trouve ce matin dans le Figaro un exemple absolument réjouissant des fantaisies burlescolégales auxquelles le divorce va se prêter. Et l'exemple vient de haut!

Le grand-duc de Hesse désire épouser la princesse Béatrix. La loi anglaise interdit au beau-frère d'épouser sa belle-sœur. Un vote

de la Chambre des lords peut seul lever l'interdit. Les pairs du royaume, consultés, lui ayant fait grise mine, le grand-duc a appelé le divorce à son secours.

Son Altesse royale aurait offert pour vingtquatre heures son cœur et sa main — pas le reste — à madame Kolemine. Celle-ci aurait accepté cet époux tronqué et aurait reçu à la place du trône de Hesse vingt- cinq mille francs de rentes et le titre de comtesse de Romrode. C'est ce que cela vaut.

De cette façon, et par la grâce du divorce, la Chambre des lords serait dispensée de voter et le grand-duc, débeaufrérisé, pourrait épouser sans scrupules son ex-belle-sœur.

Il appartient aux grands de nous montrer comment on respecte les lois et comment, au besoin, on les utilise.

Sur ce, laissons mijoter le divorce.

J'étais hier sur le quai Voltaire. Le dimanche, à cinq heures , tous ceux qui ne restent pas prudemment chez eux s'étouffent mutuellement, sous prétexte de respirer, au Bois, dans les

Champs Elysées ou dans la banlieue. La ville déserte paraît plus grande, la ville silencieuse paraît plus honnête. On entend distinctement le moineau pépier dans les branches, au bord des trottoirs, et la concierge qui chante en berçant son marmot sur le pas de sa porte... C'est délicieux!

C'est délicieux, mais cela manque absolument de voitures. Tout ce qui roule est avec la foule.

Je voudrais bien qu'on m'expliquât, entre parenthèses... ou autrement, pourquoi les cochers, qui suivent le courant, évitent de prendre des voyageurs et fuient sans répondre quand on les appelle. Que le cocher de Jean de Nivelle fit cela, je pourrais à la rigueur le comprendre; mais les cochers de la Compagnie? Pourquoi ne restent-ils pas chez eux, en famille ? Les trois quarts vont remiser, au galop, dans le centre de Paris. Passons! Les desseins de Dieu me paraissent à la fois plus profitables et plus faciles à sonder que ceux de MM. les cochers.

Perdu, loin, bien loin de ma logette, j'interrogeais vainement l'horizon. Autour des kios-

ques à horloge, des familles étaient groupées, mornes, abattues, silencieuses, convaincues que quelque véhicule bon enfant et naïf viendrait sur la place se faire prendre.

Tout à coup!...

Une victoria débouche sur le quai. Elle est vide! Je cours. Le cheval trotte; je prends le trot. Le cocher ne fait aucune attention à moi.

« Cocher!... — Rien! — Cocher!

— Et puis après? répond enfin la brute, sans ralentir le pas et sans tourner la tête.

— Vous êtes libre ?

— J'suis libre si ça m'plaît.

— Ça vous plaît-il?

— Ça dépend du prix.

— Il me semble que le tarif...

— Malheur ! Le tarif ! C'était bien la peine de me faire perdre mon temps.

— Écoutez donc!

— Le tarif! Autant demander l'aumône. »

Et le cocher s'éloigne en grommelant : « Le

tarif!... le tarif!... On t'en f... du tarif, aristo ! »

Un peu plus loin, un ouvrier endimanché

hélà l'équipage, qui s'arrêta sur-le-champ. Il n'y eut aucun pourparler. L'ouvrier se coucha sur la banquette, mit ses pieds sur le siège. Sa dame..., une dame d'occasion, s'assit sur la capote renversée, et le trio partit en hurlant un refrain dont je vous fais grâce.

Ce n'est pas précisément la jalousie qui me mordit le cœur. Je me sentis profondément humilié, je l'avoue. Pour moi? Non, pas pour moi. Devinez pour qui.

Je pris mon parti de rentrer à pied, bien que la route fût longue. Quelques étalagistes persévérants ou routiniers avaient aligné leurs boîtes à bouquins sur le parapet. Je me mis en quête d'un compagnon de route. Le bonheur permit que je découvrisse un paquet de brochures, plus que centenaires, imprimées avec des têtes de clous sur du papier à chandelle. Elles m'eurent bien vite consolé.

L'une d'elles surtout me ravit. Elle me prouva combien nous avons tort de toujours faire le procès du présent au profit du passé. Chaque époque a son capital de ridicule à dépenser,

et le dépense sans rien laisser à ses héritiers. Le grotesque se transforme et nous passons d'un extrême à l'autre sans que les doses se modifient.

La route me parut courte. Je cessai de garder rancune au cocher qui m'avait si fort irrité quelques instants auparavant. Les allures de mon temps me ravirent. C'est que j'avais goûté aux « allures du grand siècle » tant vantées.

Puisque nous ne pouvons pas le lire ensemble, parcourons du moins.

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