‹ Lettres a une honnete femmeChapitre 8 sur 8 · PHILÉMON · texte numérisé non relu

PHILÉMON

y aimerais en cor Diavolo.

Cela en est inconvenant. .

Voilà les mois avec des R qui commencent. Les huîtres arrivent. Les magasins de nouveautés écoulent les soldes d'été de l'an passé. Déjà paraissent les saugrenuités de l'avenir. Quelles stupidités va-t-on nous infliger ? On parle de robes avec semés d'initiales, de chapeaux de métal, de corsages collants couleur de chair... Et tout le monde portera ces horreurs, pour faire comme tout le monde.

Que le diable emporte et conserve les modesgoitreuses de cette année : les poches de sarigue qui nous ballottaient sur le ventre; ces ampoules de vésicatoire qui nous déshonoraient la poitrine; et ces arrière-trains hideux que madame V... appelle : « le wagon des marchandises », toujours à l'arrière.

Je ne resterai pas un jour de plus ici.

A propos... je puis vous dire cela, moi, une ancienne de Y Assomption : pourquoi n'épousezvous donc pas l'ami Jean? On ne vous comprend pas. Il dépérit, le pauvre homme. Je ne vous apprendrai rien en vous disant que vous l'aimez. Ce n'est pas à moi que vous direz le contraire.

Q.uel drôle de caractère vous avez, chère amie. Je connais plusieurs femmes qui ont le même. Il n'en vaut pas mieux pour cela.

Vous êtes colonel dans le régiment des honnêtes femmes. Ce n'est pas précisément une sinécure, mais, enfin, il doit y avoir des jours où vous vous croisez les bras si votre petit régiment entend comme vous l'honnêteté.

Je vous parle à cœur ouvert, n'est-ce pas? Vous rmv avez toujours autorisée. Et puis, j'ai six ou sept mois de plus que vous... et deux ou trois ans pour appoint. Eh bien, ma chérie, vous êtes une grande coquette.

Tant pis ! le mot est lâché.

Vous êtes restée honnête. Oh! ça, j'en mettrais au feu ma main, mon pied, ma tête et tout ce qu'on voudra; mais il vous faut votre petit

roman, et c'est ce brave Jean qui vous en tourne les pages.

Savez-vous bien qu'il m'attendrit, le pauvre homme? Sancho à table, dans l'île de Barataria, n'était pas plus à plaindre.

Il me fait penser à la petite barque de sauvetage que remorquent les gros vaisseaux. Il vous suit, un câble au cœur, balancé, secoué, tantôt sur le flanc droit, tantôt sur le flanc gauche. Vous le maintenez dans votre sillage, en cas d'accident : si le vaisseau brûle, Jean sera là.

Ce n'est pas malhonnête, non; mais, enfin, ce n'est pas très honnête non plus ; dans tous les cas, c'est féroce.

Si vous n'aviez que de l'amitié pour lui, il fallait l'envoyer au Japon, voir si les hirondelles y sont mieux logées qu'aux Batignolles. Je lui aurais même laissé le choix de la mission de confiance que je ne lui eusse pas donnée. Si vous l'avez toujours aimé, il fallait l'épouser tout bêtement, comme j'ai épousé M. de l'Escaut... comme se marient les trois tiers des femmes. Au bout de peu de temps, vous en seriez venue où vous en êtes.

On se marie pour faire comme tout le monde. On souffre... pour faire comme tout le monde. Un enfant surgit de temps en temps, on ne sait pas trop pourquoi. La tendresse ressuscite auprès du berceau. On se penche pour regarder de plus près le chérubin et, ma foi! quand les lèvres sont si près les unes des autres, ce qu'elles ont de mieux à faire, c'est... Et puis la tendresse s'assoupit de nouveau. C'est bête comme chou ; et c'est pourtant de cette étoffe-là qu'est faite la vie heureuse.

Ce n'est pas moi qui l'ai dit, n'hésitez pas à le croire :

« Bien heureux sont les peuples qui n'ont pas d'histoire! »

J'ajouterai : plus heureux encore sont les ménages qui n'en ont pas. Le roman est une peste dans les familles.

Si vous aimez Jean, épousez-le donc. Vivez bêtement : honnête femme au bras de cet honnête homme. Plus d'une fois la présence assidue de cet ami que vous consultez à tout propos, qui a élevé votre enfant, a fait sourire. Il faut être vous, c'està-dire la plus charmante parmi les plus loyales,

pour que rien dans ces rapports constants n'ait paru équivoque. Après cela, il faut croire aux miracles.

Dieu a pris la peine d'instituer le mariage dans le paradis terrestre. Venu sur terre, il en a fait un sacrement. Vivre côte à côte avec celui que Ton aime et qui vous aime, loyalement, au grand jour, et se retrouver après la mort, est-ce donc si effrayant? Pour en venir là, dix-sept années de réflexion sont-elles insuffisantes?

Et puis, enfin, nos idées, nos sensations seron terriblement modifiées là-haut, est-il dit dans l'Évangile. Il n'y aura plus ni mari, ni femme.., ni rien d'approchant.

On1 est pas ça qui nous empêchera D'être heureux en métiage,

dit une vieille chanson de Loïsa Puget.

Aimons sur terre tout simplement, tout naïvement, comme Dieu nous a dit qu'il fallait aimer. Dans l'autre monde, nous verrons! On distribue certainement le programme à la porte. Je le tiens d'avance pour mieux composé et rédigé que les nôtres.

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Donc, au nom de tous les amis de Jean, et vous savez qu'ils sont nombreux, je vous demande votre main pour cet excellent homme. Ne lui donnez avis de ma requête que si elle est agréée. S'il savait que vous l'avez repoussée, il serait plus malheureux que jamais.

Lucy embrasse Geneviève et moi je vous embrasse.

Catherine de l'Escaut.

of New York

Monsieur Jean Quat relies, 36 , rue des Linottes.

Paris.

La Bergerie, septembre 1884.

Lisez la lettre ci-jointe. Elle est de madame de l'Escaut. Je suis curieuse de savoir si c'est vous qui l'avez inspirée. Je veux croire que non; vous auriez été trop maladroit.

Ainsi, vos amis ont décidé que je vous appartiendrai à bref délai. L'époque n'est pas encore fixée; mais, en principe, je suis à vous. Vos amis, « et ils sont nombreux », l'ont résolu.

Avouez que c'est du dernier bouffon, l'existence

de ce petit parlement qui vous administre et me traite

en province conquise. Le protectorat de madame de

l'Escaut vous est acquis, et vous pouvez prendre

place dans la confédération européenne entre la

république d'Andorre et la principauté de Monaco. Vos amis veulent bien admettre que je n'ai pas escompté leur décision : « Je suis restée honnête. » En vérité! J'ai mon certificat et je pourrai, le jour où vous ne voudriez plus de moi, trouver une autre condition.

« Nous certifions que la nommée Antoinette de X... a été » dix-sept ans au service de M. Jean Quatrelles; qu'elle s'est » comportée tout le temps en amie bonne et fidèle; qu'elle est » demeurée parfaitement honnête, propre, sobre, etc. »

Ah! je suis restée honnête ! J'y ai quelque mérite, car, enfin, je suis coquette. C'est décidé aussi cela. On l'a inscrit au procès-verbal.

Voilà pourtant ce que vous m'attirez !

Et quel moment choisit-on pour souiller de la sorte cette pure intimité qui nous a unis si longtemps? Celui où, troublée, je m'éloigne. Pour vous fuir? Non! Je n'en suis pas là, grâce à Dieu!... grâce à moi! Pour m'isoler, me mieux comprendre, vous mieux aimer; pour adopter enfin une décision de laquelle allait dépendre le reste de ma vie. Alors que librement j'allais à vous, on me pousse par les épaules. Je ne veux pas marcher ainsi; je ne veux

pas arriver dans vos bras entre deux gendarmes; que dis- je : deux gendarmes ! cernée par vos amis... « et ils sont nombreux n> .

Non, mais je vous en prie, lisez-la, cette lettre, lisez-la avec attention, et, me connaissant comme vous me connaissez, songez à l'impression qu'elle a dû produire sur moi.

« A propos... » Quel joli début pour attaquer une question qui a rempli, qui remplira ma vie, quoi qu'il arrive. « A propos... » Je viens après les puces, les civets frauduleux, le crottin des stations et les excentricités goitreuses de la mode. Cet « à propos... » est admirable ! « A propos, pourquoi n'épousez-vous pas l'ami Jean! » Au fait!... pourquoi?

C'est l'ami de tout le monde, à ce qu'il parait, M. Jean. On l'adore sous toutes les latitudes. C'est l'homme le plus choyé de France, de Navarre... du Calvados aussi. Trouville lui a laissé des souvenirs qui lui permettent d'attendre patiemment les décisions de la Hestrée. C'est bien de l'honneur qu'il vous fait, lorsqu'il vous permet de prendre rang dans le cortège qui l'adule.

Le cœur de M. Jean est comme les sources du

Niger, que nul n'a vues, et qui donnent cependant naissance à de grands fleuves. Quel débordement de tendresse ! La dame aux cheveux blonds, de ce blond dont j'ai perdu le privilège, a-t-elle aussi signé la pétition... la sommation de madame de l'Escaut? J'en doute.

Je vous aime (madame de l'Escaut l'affirme, vous n'en pouvez plus douter), on nous aime, nous vous aimons, vous m'aimez, vous nous aimez... c'est adorable. Et tout au présent de l'indicatif. Quel homme irrésistible, ce M. Jean!

J'ai, par malheur, les yeux noirs. On les a bleus, à Trouville. Bah! cela vous change un peu. Cela complète peut-être votre assortiment.

Fou que vous êtes, en effet. Pourquoi donc avezvous quitté Trouville, ce pays bleu où la vie est trop douce, dans lequel un archer béni vous a lancé une flèche dans leflancl Est-ce bien dans le flanc? C'est dans le cœur que vous voulez dire.

A quel corps d'armée appartient-il, cet archer providentiel ? Je crois connaître son uniforme, d'ailleurs assez sommaire : des ailes et un carquois. Ce n'est certainement pas Godillot qui les a fabriqués.

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due ferez-vous de cette flèche le jour de notre mariage ? Quelque musée en héritera?. . A moins que vous ne la glissiez dans la corbeille. Cette hôtesse irrésistible, qui ne demande qu'à se jeter au cou de celui qui ne fera pas attention à elle, m'intrigue.

Ou vous avez fait attention à elle, ou vous avez reçu l'accolade. Plaignez-vous donc! Vrai! ceux... ou celles qui s'apitoient sur l'ami Jean ont un tropplein de sensibilité à écouler. Il me fait l'effet de jeter son bonnet par-dessus les moulins. Cette phrase : « A tant garantir les lendemains, on empoisonne toutes les veilles », en présage de belles !

Les lendemains n'ont plus qu'une importance relative à ce que je vois. Vos amis... « et ils sont nombreux », auraient-ils fait du zèle? Trouville dans le présent, la Hestrée dans l'avenir, voilà le programme. Il me semble que c'est moi, et non pas vous, cette petite barque de sauvetage que l'on remorque.

Je suis coquette. Pourquoi? Parce que depuis seize ans je vous aime, parce que vous êtes le seul que j'aie aimé, parce que j'ai eu la folie de vous l'avouer et que j'ai pris plaisir à vous entendre

exprimer des sentiments que je croyais l'écho des miens.

Je suis coquette parce que, aveuglée par la joie de vous voir à mes côtés, je n'ai pas songé à ce qu'en dirait le monde; parce que je vous ai toujours consulté, ne voulant rien laisser derrière moi qui pût vous troubler à l'heure où nos deux existences seraient définitivement unies.

Je suis coquette parce que j'ai cru en vous, que je me suis fiée à vous ; parce que j'ai placé la tendresse qui nous unissait au-dessus des préjugés, des petitesses et des vilenies de ce monde; parce que je me suis crue aimée dans cette vie comme on s'aime certainement dans l'autre.

Je suis coquette. Pourquoi ? Parce que j'ai voulu, dans ce paradis improvisé par notre tendresse, qu'Adam et Eve fussent heureux comme Dieu l'avait rêvé. Ce que Dieu a exigé ne peut pas être impossible, enfin !

Je suis coquette, je suis féroce, parce que j'ai tenu à demeurer chaste auprès de ma fille; parce que je n'ai pas voulu qu'une autre enfant surgît à ses côtés. Songez donc : n'ayant pas pu aimer Vautre, vous

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aimant, vous, comme je vous aime, qui sait si je n'aurais pas préféré les nouveaux venus à Geneviève? Cela ne devait pas être. Je ne l'ai pas voulu.

Je suis coquette, je suis féroce, parce que j'ai eu honte d'associer dans ma pensée au souvenir exécré des heures premières de mon premier mariage, d'indicibles joies me venant de vous. Enfin, je suis coquette parce que j'ai souffert lorsqu'il m'était facile d'être heureuse.

Je vous ai donc rendu bien malheureux que vos nombreux amis interviennent et demandent grâce pour vous?

Si je ne vous ai pas « envoyé au Japon », comme le regrette en termes si charmants votre protectrice, a voir si les hirondelles y sont mieux logées qu'aux Batignolles... », est-ce donc que je n'avais aucun souci de ce que vous pouviez souffrir loin de moi?

C'est vrai, je ne vous ai pas aimé aussi... bêtement que Catherine a aimé son homme... J'ai trop espéré; j'ai cru plus qu'il ne le fallait. J'étais heureuse; je vous croyais heureux. J'aurais dû vous aimer comme il convient aux autres, que l'on

s'aime, comme on a l'habitude de s'aimer... Avec cela que les exemples sont encourageants!

A mesure que je vous écris, mon ami, tant de chers souvenirs renaissent et me parlent, que ma colère s'apaise. Ils me disent que j'aurais tort de vous rendre responsable d'une maladresse que , certainement, vous n'avez pas provoquée. Je me suis emportée; c'est mal. Il est certain que, dans nos relations, il y a quelque chose d'anormal qu'il faut à tout prix faire cesser.

Je vais hâter mon retour. Vous viendrez à la Hestrée et nous chercherons ensemble ce qu'il convient de faire. C'est le reste de notre vie qui va se décider.

Je vous en voulais follement en commençant cette lettre; je la finis en vous demandant pardon de mon emportement.

Votre amie,

Antoinette.

Continuez de m'écrire ici jusqu'à nouvel avis.

Madame Antoinette de X*** à la Bergerie, par Arrens {Hautes-Pyrénées) .

Paris, septembre 1884.

Jamais, en aussi peu de temps, je n'ai éprouvé autant d'émotions diverses.

Rappelez-vous ces feuilles dont un tourbillon s'empare. Le vent les arrache, les entraîne. Il les soutient quelques instants dans l'air, joue avec elles, les balance, et tout à coup les abandonne. Elles tombent. A peine ont-elles touché terre qu'il les emporte de nouveau. Et les voilà qui tournent sur place dans un nuage de sable, puis elles décrivent des spirales; puis elles partent comme des flèches, droit devant elles. Un talus les arrête. Un buisson fleuri les retient quelques secondes. A peine ont-elles senti la douceur d'y reposer que le vent

les chasse. Un massif de houx les déchire au pas-, sage. « Valsez, les feuilles, valsez malgré vous; courez, roulez, volez, sans savoir où vous allez! »

Alourdies par l'averse, les voilà, toutes frissonnantes, blotties au pied d'un vieil arbre. Elles se désolent en songeant au temps où, mollement balancées au plus haut des futaies, elles recevaient les premières caresses du jour; les derniers baisers de la nuit.

Voilà qu'un rayon de soleil déchire brusquement les nuages. Il vient à elles, les réchauffe, les console; l'azur reparaît et tout ce qui les environne se met à étinceler, à embaumer, à chanter... la nature est pleine de promesses.

En vous lisant, mon cœur a couru pareille aventure.

J'ai pris d'abord votre lettre, plus ému, de jour en jour; à la pensée de vous lire, abasourdi dès le premier paragraphe, je l'ai quittée pour celle de madame de l'Escaut. Lorsque je suis arrivé au passage qui vous a tant révoltée, mon sang s'est glacé; j'ai prévu de terrifiants orages et me suis dit : « De quoi se mêle cette étourdie? Qui Ta priée d'intervenir entre l'amie et moi ? »

Le ton léger de son plaidoyer m'exaspérait. Je ne croyais pas qu'il fût possible de si mal parler de mes rêves incessants, du passé respecté, de l'avenir souhaité. Thérésa parlant en chaire de la vie éternelle ne m'aurait pas froissé davantage.

J'ai repris alors pieusement votre lettre et, tout le temps, en la lisant, je me disais : « Bravo! l'amie. L'amie a mille fois raison. De quoi se mêle cette intruse? Si je trouve mon bonheur à être malheureux, qui cela regarde-t-il ? Est-ce que je changerais les souffrances que de temps en temps j'endure pour une éternité de ses joies? Non, non, non! Je les aime mes souffrances, un sourire d'elle les compense. Tout ce qui me vient d'elle est béni. Et puis, enfin, ai-je jamais commis cette profanation de me plaindre? Ai-je donné à quelqu'un le droit de m'infliger sa pitié? » Tout ce que vous avez ressenti en lisant la déplorable lettre de madame de l'Escaut ne peut vous donner qu'une faible idée de ce que j'ai éprouvé en me voyant si mal à propos protégé.

Quant à mon hôtesse...

Ne me demandez pas de vous en dire du mal. Je

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trouverais indigne et de vous et de moi, de faire bon marché d'une innocente affection dans l'espoir de vous complaire. C'est une lâcheté que les hommes commettent trop souvent, de jeter par-dessus bord celles qu'ils ont choyées, celles qui leur ont fait fête, pour s'épargner un reproche et des ennuis.

Celui qui fait si facilement bon marché de l'amitié, offre à l'amour peu de garanties.

A celles qui m'ont aimé, je conserve une pieuse reconnaissance. Un nuage protecteur les enveloppe. Si elles m'apparaissent, la poignée de main que je leur donne est aussi loyale que l'ont été les baisers défunts.

Un homme m'enrichit. Je dissipe la fortune qui me vient de lui. Ma pauvreté m'autorise-t-elle à être ingrat? Et c'est bien une autre affaire que les écus, l'amour!

Jamais l'honnête homme n'est quitte envers celle qui a daigné l'aimer et dont il a fêté la tendresse.

L'amour et l'amitié sont frère et sœur, oui; mais frère et sœur de deux lits. Chacun a ses droits distincts et sa part d'héritage. Ce que l'on donne à l'un n'est pas volé à l'autre.

L'amour ferait triste figure, s'il recevait les seuls témoignages que l'amitié sollicite. L'amitié crierait « au feu ! » si on tentait de lui infliger les témoignages que réclame l'amour.

Presque toujours ils sont jaloux l'un de l'autre. Pourquoi? Ils habitent dans notre cœur deux quartiers différents. Combien ils gagneraient l'un et l'autre à vivre en bons voisins !

En quoi la pensée que M. Jean est l'homme le plus choyé de France, de Navarre... du Calvados aussi, peut-elle désoler madame Antoinette, puisque madame Antoinette est seule aimée, aimée dans l'acception la plus absolue, la plus complète du mot? Si cela était, cela prouverait qu'elle ne pouvait pas faire un meilleur choix. Que d'autres aiment son ami, n'est-ce pas ce qui devrait la préoccuper davantage? Ce qu'elle devrait constater, c'est que son ami l'aime et n'aime qu'elle et, ce fait acquis, souriante, traverser la foule.

Mais l'ami Jean n'en est pas là. La France, la Navarre... et le Calvados ont bien autre chose en tête! et je ne saurais leur en faire un crime.

Répondre à vos attaques, ce serait rappeler que

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vous me les avez adressées; et tout cela est effacé, n'est-ce pas? Je vous aime, je vous respecte. Du moment que je vous parle de ma belle hôtesse, c'est que rien de ce qui nous concerne ne saurait vous troubler.

Ne m'avez-vous d'ailleurs pas écrit : « Ne vous avisez pas d'être jaloux, surtout! Si ce n'est pas par respect pour moi, que ce soit par respect pour vous. » J'ai donc lieu d'être rassuré.

Avant peu, je vous reverrai... D'y penser, je perds la tête. Et nous causerons de l'avenir... Se peut-il que vous y consentiez ? Et, peut-être, changerez-vous d'avis... Je n'ose pas y croire! J'ai peur de parler de tout cela. Je n'ai jamais oublié cette phrase que vous m'avez dite :

« Le cœur plein de tendresse est comme un flacon plein de parfums. Il faut bien se garder de les tenir ouverts mal à propos, de peur que leur contenu s'évapore. »

Au nom du ciel ! par exemple, prévenez-moi, dès que vous saurez à peu près quand je pourrai vous attendre.

Paris croupit sous l'averse.

Quelles nouvelles vous donner? On ne nous offre encore ici que des reprises. Les nouveautés mitonnent. C'est au loin qu'il faut regarder.

A Varsovie, sur la frontière de Silésie, spectacle de gala. Pourvu que la féerie ne tourne pas au drame. Cela s'est vu.

Je n'aime pas qu'on parle tant que cela de la paix. J'ai toujours peur quand les souverains se font des mamours. Je pense aux femmes qui, subitement, câlinent leur mari. Dans l'un et l'autre cas, il y a quelqu'un de dupé.

Les troupeaux ont lieu de trembler, lorsque les bergers se réunissent et chuchotent.

On nous dit que « les trois empereurs, désireux d'assurer à leurs peuples les bienfaits de la paix et une prospérité durable, vont s'entendre dans le but d'enrayer le mouvement révolutionnaire et socialiste qui les menace ». Moi, je veux bien; pourvu qu'on ne nous rende pas responsables du grabuge. Je crains les coups de théâtre.

Et dire que tout ce monde-là se déteste! Ce qui fermente de haine, de jalousie, de colère sourde, de rancunes du côté de Skiernéwiczy en ce moment,

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suffirait à empoisonner trois générations de centenaires.

Ils sont là-bas trois tout-puissants qui rêvent pour leurs peuples : l'un le progrès, l'autre la gloire, le troisième une extension de territoire. Ils désirent le mieux; leur intérêt est de le réaliser, et je parie vingt sous, contre l'Alsace et la Lorraine, qu'aucun d'eux ne reviendrait vivant s'il avait la folle ambition d'aller en bon bourgeois, comme vous et moi pourrions le faire, manger un lapin sauté à la campagne.

O précieuse médiocrité ! sois bénie !

Je ne sais personne qui me haïsse. Je puis sans redouter quelque explosion subite, m'endormir dès que le sommeil me prend. Aucun engin meurtrier n'est caché sous ma couchette et je m'allonge ravi, entre mes draps frais, j'enfonce ma tête dans l'oreiller sans craindre qu'on Tait bourré de tessons. Je frappe hardiment de mon couteau l'œuf à la coque que l'on me sert, certain qu'il ne contient pas de dynamite. Je puis... je pourrais presser sur mon cœur une belle inconnue, sans me demander si son corsage appétissant ne recèle pas une double machine infernale. Je puis faire un projet à 24 heures

d'échéance sans en prévenir confidentiellement 20 ooo agents de police, sans déplacer 80 000 hommes.

Les pauvres gens que ces Maîtres du monde : haïs, menacés, calomniés, entravés s'ils veulent tenter le bien, merveilleusement servis s'ils veulent faire le mal; esclaves de leurs esclaves, gardés à vue par leurs parasites, traqués par les déshérités.

Puisse la paix que nous avons signée, amie Toinon, être mieux assurée que celle qui se bâcle à Varsovie.

Respectueusement, éternellement à vous.

Jean.

Monsieur Jean Qiiatrelles, 36, rue des Linottes.

Paris.

La Hestrée, septembre 1884.

Mon ami Jean,

Mon parti une fois pris, qu'avais-je à faire? Réaliser au plus vite mes projets. Cest ce dont je m'occupe.

Arrivée à l'improviste à la Bergerie, j'en suis partie sans crier « gare ! » J'ai traversé la France tout d'une traite. Geneviève n'en pouvait plus; la joie me prêtait des ailes. J'ose vous le dire maintenant : j'ai passé un été détestable. A qui la faute? Le devinez-vous, cher absent?

Nous sommes montées en wagon à Bagnères, et, fouette chauffeur! en voilà jusqu'à Villers-Cotterets.

Traverser la France était peu de chose; le difficile

était de traverser Paris... de traverser Paris sans vous en donner avis, sans vous voir. Vous ne m'en voudrez pas d'avoir eu ce courage, n'est-ce pas? Après cette interminable séparation, je voulais vous tendre la main pour la première fois dans le pays adopté, dans le pays que nous aimons tant, qui nous aime, qui nous a toujours vus heureux et qui nous verra plus heureux encore, car, dans les cœurs vraiment épris, l'affection grandit jusqu'à la mort. Après... après? Cela recommence.

Et maintenant, venez vite. Mais...

Je vous attends fort troublée. Jeunes, nous étions de purs amis, et voilà qu'à l'heure des cheveux grisonnants, notre affection devient tendresse. C'est de la folie.

J'ai très peur, très peur des lendemains. Ditesvous bien que vous l'avez voulu. Si des désillusions surviennent, ne me les faites pas payer trop cher. C'est lourd à solder dix-sept années de tendres rêveries. Cette voie nouvelle dans laquelle j'entre en tremblant, c'est vous qui m'y avez attirée; je ne vous y ai pas appelé.

Je vous crie une dernière fois que je suis une

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vieille, vieille, vieille femme; comme cela, les surprises seront toutes à mon profit. Et puis, enfin, j'ai peut-être tort de vous enrayer tant que cela. Qui sait!

A tout de suite, mon ami Jean. Bientôt est à un siècle d'ici.

Antoinette

Geneviève voulait ajouter quelques mots à cette lettre. Cette pensée m'a troublée. Je lui ai dit qu'il serait plus convenable qu'elle vous écrivît de son côté; que je n'avais, d'ailleurs, pas de place à lui donner. Chère petite fille ! vous serez bien bon pour elle; vous l'aimerez bien. Elle a le même âge que notre tendresse. Toutes deux ont grandi côte à côte. Vous ne serez pas jaloux? C'est que je l'adore, vous savez? Si je sentais que je l'aime moins, je ne vous le pardonnerais pas. Là est l'écueil. Mais tout s'arrangera pour le mieux, et bientôt, qui sait? on me l'enlèvera... on nous l'enlèvera, hélas 1

Je n'ai pas menti. Voilà les trois pages pleines.

Monsieur Jean Quatrelles.

La Hestrée, septembre 1884.

Cher père à venir,

Maman m'a appris la grande nouvelle. Il y a longtemps que je l'attendais pour lui faire fête, cette vieille nouvelle- là. Je désirais tant ce qui arrive que cela ne pouvait pas manquer d'arriver. D'abord, tout ce dont j'ai eu envie, maman et vous l'avez réalisé; et si quelque chose dépendait de vous deux, si je désirais quelque chose, c'était bien cela.

Maman était très agitée, là-bas, depuis quelques jours. Notre brusque départ m'a mis la puce à l'oreille. J'ai cru qu'on songeait à me fiancer... et je préparais une vigoureuse résistance. J'en ai été

quitte pour la peur. Deux ou trois petites maladresses m'ont mise sur la voie.

Comment vais-je faire pour vous aimer davantage? Cela me serait aussi impossible qu'à vous d'être meilleur. Ce qui se prépare ne pourra apporter à mon affection pour vous qu'un seul changement : autrefois, à la fin de mes lettres, je vous embrassais, maintenant, Je t'embrasse.

Geneviève.

Madame de V Escaut, La Colombière, par Courtancon.

{Aisne).

La Hestrée, novembre 1884.

Chère madame,

Vous êtes intervenue dans notre mariage d'une façon trop directe, pour que je vous envoie, sans l'accompagner de quelques lignes,, le billet de faire part ci-joint.

Vous avez été aussi imprudente que possible... Dieu seul sait à quel point je vous en ai voulu. Vos paroles maladroites ont touché la meilleure des femmes et me voilà, grâce à vous, le plus heureux des heureux.

Nous nous sommes mariés sans tambours ni trompettes, sans piano ni violon. N'ayant de parents, l'un et l'autre, que tout juste ce qu'il en

faut pour avoir quelques ennuis de loin en loin, nous n'avons invité personne. Vous eussiez été la première appelée.

Nous espérons tous les trois vous voir bientôt toutes les deux à La Hestrée. Vos chambres sont prêtes.

Je vous rends grâce de nouveau, bien chère madame, et vous prie d'agréer, avec mes excuses pour tout le mal que j'ai pensé de vous, l'assurance de ma respectueuse affection et de mon profond dévouement.

Jean Quatrelles.

Coulommiew. - Typ. Paul BR0DARD et Cie.

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