R. DE V
Le rideau d'une des fenêtres de l'hôtel des Roches-Noires s'est écarté un instant. Il est presque aussitôt retombé. Une lame est venue qui a effacé l'avis. Il est quatre heures. Ils se rencontrent sans doute sur la route de Villers.
C'est aujourd'hui dimanche. Les paysans des environs, pour venir sur la plage, ont endossé leur plus belle blouse , une blouse cylindrée , aux plis rigides. La casquette de soie sur l'oreille, le foulard bien lâche autour du cou, le pantalon dans la botte, ils se promènent par groupes au plus près de la vague. Chacun de leurs pas laisse sur le sable l'empreinte, aussitôt effacée, de leurs larges semelles bordées de clous. Ils s'en vont nonchalamment, taquinant du bout de leur badine les crabes hargneux, ramassant des coquillages qu'ils rendent à la mer presque aussitôt.
Un groupe s'est formé. Qu'y a-t-il, bon Dieu? qu'y a-t-il? Tout le monde court; tout le monde a le nez en bas..., le reste en l'air. L'attroupement grossit. Est-ce une épave? un noyé que la mer nous rend? Non! Deux crabes se disputent les intestins d'une volaille, lancés de la terrasse de quelque chalet
par un cuisinier contemplatif. Le spectacle est curieux. On en parlera longtemps.
5 heures.
Cinq heures : l'heure élégante. On a fait « un brin de toilette » ; chacun a revêtu ce qu'il a apporté de plus « épatant ». C'est l'heure des chapeaux « à tout casser » : turlututus empanachés, capotes de dentelle en toit de chalet, polichinelles retroussés par ici, retroussés par là. Aux oreilles, des perles à ébahir les huîtres. Des diamants avec de la laine, des rubis avec de la percale, des saphirs avec de l'alpaga, des émeraudes avec du surah.
Des élégants vêtus de flanelle blanche, chaussés de toile; des babys qui font des petits pâtés; des hommes « du meilleur monde » (que doit être l'autre?) qui regardent sous le nez les femmes qui passent et disent en les désignant du doigt :
— Qu'est-ce que c'est que celle-là ?
— Connais pas.
— Une horizontale ?
— Pas assez de chic pour ça.
— Arrivée ?
— Hier.
— Seule!
— Avec un vieux.
— Qu'est-ce que je disais? Les attaches fines; des dessous superbes. A noter.
Et tout le monde étouffe, entassé devant l'hôtel de Paris, au bord des planches. Le reste n'existe pas.
A chaque instant, il faut changer sa chaise de place. Les pieds de derrière enfoncent dans le sable, et l'on tomberait à la renverse. On tourne le dos à la mer, bien entendu !
Écoutez ce qui se dit à la potinière.
— Vous voilà, ce n'est pas malheureux! Et Valentine?
— Derrière, avec Missy. J'ai cru que nous n'arriverions jamais. Une poussière de moucherons, ma chère, du côté des Roches-Noires. Valentine n'a pas voulu traverser ça. Elle a fait le tour... avec votre mari.
— Toujours, alors!
— Tenez, le voilà qui repasse.
LETTRES A UNE HONNETE FEMME 28l
— Le mari en deuil, la femme en rouge : c'est louche. Je ne salue pas ça.
— Saluez, je le connais.
— De qui porte-t-il le deuil?
— Hier, je le lui ai demandé. Savez-vous ce qu'il m'a répondu?
— Non, puisque je vous le demande.
— C'est juste. « Vous êtes encore en deuil, mon pauvre ami, lui ai-je dit. — Ne m'en parlez pas. Ma femme a perdu sa belle-mère. — Sa belle-mère. C'est madame votre mère ? — Si vous préférez. — Je n'ai pas de préférence. Vous devez être désolé. — Moins que ma femme. — Bah! — Naturellement. Depuis ma naissance, je jouis de ma mère; j'ai eu le temps d'être heureux; tandis qu'elle!... Alors je Tai amenée ici pour la distraire. »
— Je m'en tiens à ce que j'ai dit : Je ne salue pas ça.
. — Ah! bah! vous voilà, vous?
— Pour quelques heures, cher. Tout le monde
avait quitté l'ambassade. J'ai fait comme tout le
monde.
— Et les complications européennes ?
— Mon gouvernement n'a pas le sou : je suis tranquille; nous sommes à l'abri de la guerre. Et j'en profite.
— Avec Lucie !
— Je ne sais pas encore. J'ai écrit deux lettres. Le train d'une heure trente m'apportera la réponse.
— Si elles viennent toutes les deux?
— J'en trouverai une troisième.
— Qu'est-ce que tu fais ce soir?
— Moi? Rien.
— Tu ne dînes nulle part?
— On dîne toujours quelque part; mais enfin je suis libre, et si tu veux...
— J'irai te demander à dîner.
— Ah!
— J'étais au Palais-Royal, chez Kretly; je marchandais un petit assortiment de décorations étrangères pour mon beau-père. Il porte ça en Amérique; ça l'amuse et ça ne fait de mal à personne. Le baron est entré. Je le connais; il ne me connaît pas.
J'allais le féliciter de sa nomination qui avait paru le matin à l'Officiel , lorsque je l'ai entendu qui disait à la marchande : « Vous devez avoir des rubans sales? — Pas un, Monsieur! — Bah! cherchez bien. Je payerai ce qu'il faudra. Rien n'est bête comme un ruban neuf le 14 juillet. » Tu juges si, après cela, je me suis tenu à l'écart.
— Est-ce que tu peux boire le vin de l'hôtel, toi?
— J'y ai renoncé. Ces vins-là, quand ça se met en route, ce n'est jamais qu'avec des billets d'aller et retour.
Six heures trente.
On se sépare pour faire une quatrième toilette et dîner.
Le soleil va se coucher; sa couverture est faite. Ses draps couleur de soufre sont frais et bien tendus. Qu'il est rouge, ce soir! Demain sera tout autre. La nature prépare de nouvelles splendeurs que je ne verrai pas.
Une bande grise, violacée, estompe l'horizon. Sur la mer, une large traînée de feu miroite et fris-
sonne. Chaque marette a sa part de splendeur; chaque goutte d'eau reçoit sa part d'aumône. Les premiers plans demeurent gris et froids. Les lames roulent de noirs sillons; leur crête est saupoudrée de paillettes...
Dans la maison voisine on chante :
Si la femme a la taille fine, C'est pour mieux montrer...
Je sentais les larmes me venir aux yeux; c'est la rage qui me vient au cœur. Est-ce déjà la voix de Paris qui m'appelle?
Sept heures.
La valise est bouclée. La voiture fait grincer les cailloux de l'allée. Elle s'arrête devant le perron.
Adieu aux amis hospitaliers qui m'ont admis dans leur paradis! Fermez vos yeux, monsieur Chouchou, pour les rouvrir demain plus beaux encore. Rêvez sur le balcon, madame l'hôtesse. Songez à l'avenir de vos babys charmants. Les anges, agenouillés autour de leur couchette, leur feront toute la nuit de
beaux récits desquels vous serez l'héroïne. Vous les promènerez dans les nuages, entraînant dans les plis de votre robe blanche toute une voie lactée. Lorsque, avec eux, vous mettrez pied à terre, chacun de vos pas fera pousser des fleurettes qui embaumeront à qui mieux mieux. Les oiseaux leur chanteront des ballades dont ils comprendront les paroles, toutes composées à votre louange.
Penchée sur leurs berceaux, voyant sourire vos chéris, vous resterez rêveuse, oubliant l'heure du repos.
Au revoir! Adieu!... Lequel des deux? Sait-on jamais? Je me sens triste.
Adieu! Au revoir! C'est l'éternel refrain. A peine a-t-on salué votre arrivée dans ce monde qu'il commence à bourdonner.
Et toujours adieu; et toujours au revoir.
J'attends avec impatience une lettre de vous.
Jean.
Madame Antoinette de X*** à la Bergerie, par Arrens (Hautes-Pyrénées).
Paris, septembre 1884.
Ma chère Antoinette,
Il y a longtemps que je veux vous écrire. Cela paraît tout simple de s'asseoir devant une table, de choisir une belle feuille de papier à lettres, de prendre une plume, d'aligner plus ou moins clairement et correctement ce que l'on a à dire; de glisser le tout dans une enveloppe, de promener le bout de sa langue sur le liséré gommé, ce qui n'est que relativement ragoûtant, de lécher ensuite un timbre-poste que les employés de l'État ont manipulé..., cela paraît simple comme « bonjour ». Rien ne l'est moins.
Bien des fois je me suis installée, animée des
meilleures résolutions. Toujours je me suis arrêtée, épouvantée par la quantité de choses intéressantes que j'avais à vous dire. Et puis je ne connaissais pas votre adresse...
Bref, j'ai été paresseuse. Je m'en repens; pardonnez-moi.
Hier, j'ai rencontré notre ami Jean. Je lui ai demandé où vous écrire. Il me l'a appris; j'en . profite.
Vous allez revenir fraîche et reposée de la glacière dans laquelle vous vous êtes réfugiée. Je n'ai pas trouvé que l'ami Jean eût bonne mine. Il s'ennuie. 11 lui eût fallu un peu de villégiature frigorifique.
Je traverse Paris seulement. Quelle horreur, Paris, ma chère! Pas un visage de connaissance. Il y avait encore, la semaine dernière, quelques magistrats qui traînaient par-ci , par-là. Ils ont fermé boutique.
Sans prendre le temps de rentrer chez eux, messieurs les juges, messieurs les conseillers, messieurs du parquet, messieurs du barreau, du notariat et du... (quel est donc l'équivalent de notariat pour les avoués ?)' ont jeté aux orties la robe et la
simarre, pour endosser le harnois de chasse. Les abords du Palais sont impraticables tant il y stationne de voitures chargées de bagages, de chiens tenus en laisse, de serviteurs armés en quête de leurs maîtres , tous impatients de se rendre au chemin de fer. On se croirait aux portes d'une gare, à l'heure des trains matrimoniaux.
Au sortir de l'audience où son compte vient d'être réglé, un condamné à mort regarde, tout mélancolique, ce remue-ménage :
« Dites donc, gendarme, si c'était un effet de votre complaisance, ayez-moi donc, au guichet des trains de plaisir pour la guillotine, un billet d'aller et retour. Vous m'obligerez. »
C'est à l'Elysée seulement qu'on les délivre , pauvre homme!
Pif! paf! La chasse à l'homme est fermée. Paf! pif! La chasse aux bêtes est ouverte.
Les arrêts à douille, broche et percussion centrale sont signifiés à la seconde, exécutoires à la minute. Les wagons sont pleins de puces.
Pif! paf! Les chats courent les plus grands dangers. En tête de leurs menus, les marchands de
vin portent : « Plat du jour. — Civet de lièvre. » Quand la chasse est ouverte, les souris dansent. J'entends des cris sinistres; l'automne approche :
— T'en ba-as! T'en ba-as! Les ramoneurs commencent leur tournée.
— Les gros...cer...neaux ! Les gros cerneaux! La femme aux mains noires et gercées passe sous mes fenêtres, poussant son cri.
C'est la fin des beaux jours qu'elle annonce. Il n'y a pas de démenti à lui donner; les cerneaux sont là. « Les gros... cerneaux! Les gros cerneaux ! »
Les feuilles vont jaunir et tomber. Déjà nous nous mettons à table à la lumière. L'hirondelle va plier bagage. A mesure que les jours diminuent, les dépenses augmentent. Les pauvres ont leurs premiers frissons.
« Les gros...cer...neaux! Les gros cerneaux! »
La pluie est revenue. Je ne resterai pas longtemps ici. Oh! non! Je veux retourner là-bas, dans les bois, dans les champs, sur la montagne. Après une longue suite de jours brûlants, lorsque tombe la première averse, tout y est en fête. L'herbe, le
bois, la terre sentent bon. Les feuilles lavées par la pluie se redressent. Les ruisseaux courent comme des fous et sur la cime des arbres les oiseaux ravis ouvrent leurs ailes.
Mais ici!... Dieu! Seigneur puissant! Ici!
Sur le macadam, sur la chaussée goudronnée, l'averse étend une marmelade de crotte. Devant les stations d'omnibus, tout le long des ruisseaux, là où les voitures stationnent, s'entasse un fumier liquide que les bêtes et les gens piétinent. Partout des concours d'infection sont ouverts. Quelle émulation! Les égouts, les boutiques, les cuisines rivalisent. Chaque porte , chaque soupirail vous envoie une bouffée écœurante. L'égout tient tête au fromage; le patchouli ne le cède en rien au graillon.
Il n'y a pas à dire; l'automne approche. Le Maître de forges est revenu. Philémon , Baucis et Fra Diavoïo, inséparables, font, bras dessus, bras dessous, leur rentrée à l'Opéra-Comique. Sur les programmes de M. Carvalho, Baucis et Fra Diavolo sont aussi unis que Baucis et Philémon.