CCLXXXIX
Paris, 24 juin 1806.
Que devenez-vous? Il paraît que le choléra est très-fort à Amiens. Je ne sais ce qu'on nous réserve au Luxembourg, et peut-être le sénatus-
consulte dont on nous menace m'obligera- t-il de rentrer ici jusqu'au milieu du mois. J'ai acheté, pour me consoler, les vingt-sept volumes des Mémoires du xviii'' siècle, que je vais faire relier. Y a-t-il dans tout cela quelque chose qui vous plaise? Votre Rlincksieck n'a rien de ce qu'on lui demande. Je vais aller chez Vievveg, qui aura peul-être mon affaire. Malheureusement, l'édition des Mémoires de F. Auguste, qui a paru à Leipzig, est entre les mains de M. de Bismark. J'ai reçu avec surprise le livre que vous m'avez renvoyé. Je craignais que vous ne le missiez avec ceux que vous m'avez déjà enlevés. Quand viendrez-vous en choisir un autre? Malgré la chaleur, je suis assez souffrant.
Vous me demandiez l'autre jour d'où me venaient mes connaissances dans le dialecte des bohémiens. J'avais tant de choses à vous dire, que j'ai oublié de vous répondre. Cela me vient de M. Borrow; son livre est un des plus curieux que j'aie lus. Ce qu'il raconte des bohémiens est parfaitement vrai, et, ses observations personnelles sont tout à fait d'accord avec les miennes, excepté sur un seul point. En sa qualité de clergyman.
a fort bien pu se tromper là où, en ma qualité dp Français et de laïque, je pouvais faire deS' expériences concluantes. Ce qui est très-singulier, c'est que cet homme, qui a le don- des langues.au point de parler le dialecte des Ga]i,iait'assez peu de perspicacité grammaticale pour ne pas voir, au premier abord, qu'il est resté dans ce dialecte beaucoup de mots étrangers *à l'espagnol. Lui, prétend que les racines seules des mots sanscrits se sont conservée-^. .
J'aime bien l'odeur de cette essence, ii;oins cependant depuis que je sais que cet .ami quivous l'a donnée vous voit si souvent.
CGXC
Palais de Saiiit-Cloud, 20 août ISOa.
Chère amie, j'ai reçu votre lettre hier au soir. Merci de vos compliments ^ La chose ma
1. Sur sa DuminatiOQ de grand-ofTicier de la Légion d'boD::car.
A UNE liN CONNUE. .291
autant étonné que vous. Je me idis, comme le Cocu imaginaire.:
'La jambe en devient-elle
Plus tortue.iaprès tout, ou L.\ taille moins. belle?
Je vous ' demande bien pardon de citer des vers d'une piècB que vous n'aurez pas lue, à. cause de son titre.
Vous prenez un singulier chemin pour aller chez votre ami du pays des «veaux marins; m-ais, si vous pouvez avoir un peu de soleil, vous auroz beaucoup de plaisir à voir les bords de la Loire. C'est ce qu'il y a de plus français en France et ce qui ne se voit nulle pan ailleurs. Je vous recommande surtout le château de Blois, que no.is avons restauré très-bien depuis peu d'année^s. Inspectez de ma part la nouvelle église de .Tours restaurée. Elle est dans la rue Royale, à droite, en venant de la gare; j'en ai oublié le nom. Voyez encore à Tours une «maison qu'on appelle improprement la maison du bourreau et qu'on attribue à Tristan l'Ermite, à cause d'une cordelière sculptée, attribut dîune veuve, que les ignares prennent pour une corde à pendre. Cela se trouve rue des Trois-Pucelles, autre nom encore fort pénible.
i92 LETTRES
Nous avons un temps déplorable. Hier, j'ai fait une longue promenade en voiture, où nous a surpris un orage épouvantable, qui m'a mouillé jusqu'aux os et m'a enrhumé. L'eau s'était accumulée sur les coussins, en sorte que nous étions tous comme dans une baignoire. Je pense être à Paris vers les derniers jours de ce mois, pour de là repartir pour Biarritz au commencement de septembre. Ne viendrez-vous pas en quittant les bords de la Loire? .
L'empereur est tout à fait remis et a repris son train de vie ordinaire. Nous passons les journées asàcz bien, considérant le temps horrible qu'il fait, sans aucune étiquette. On dîne en redingote, et chacun fait à peu près ce qu'il veut.
On m'a envoyé de Russie une énorme histoire de Pierre le Grand, faite avec quantité de pièces oflQcielles inédites jusqu'à présent. Je lis et je peins quand on ne se promène pas et qu'on ne mange pas. Il me semble que tout se dispose à la paix. Il est bien évident que M. de Bismark est un grand homme et qu'il est trop bien préparé pour qu'on se fâche contre lui. Nous aurons peut-
être des couleuvres à avaler, et nous les digérerons jusqu'à ce que nous ayons des fusils à aiguille. Reste à savoir ce que fera le parlement allemand et s'ils ne feront pas assez de bêtises pour perdre leurs avantages. Quant à l'Italie, il n'en est pas question.
Adieu, chère amie.
CGXGI
Biarritz, 24 septembre.
Je souhaite que vous ayez meilleur temps que nous, ^'ous avons quatre jours de pluie par semaine ; les autres, il fait une chaleur étouffante, accompagnée d'un sirocco horrible. D'ailleurs, la mer est bien plus belle ici qu'à Boulogne, et les figues et les ortolans aident à soutenir le poids de la vie. J'ai fait, l'autj-e jour, une excursion amusante dans les montagnes et l'on m'a montré une des plus étranges grottes qui se puissent voir. On passe sous un grand pont naturel, d'une seule arche, long comme le pont Royal; on a d'un
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côté un mur de rochers et de rautre:uii taniiol natureli aussi. et très-^long ; car la naturo, qui asti moins forte, que lès ingénieiu-s^ a imag.fné de faire; son. pont, enJong, et le, tunnel. en est la, continuaHtion. Sous- le tunnel, et perpendicuLùrejnent'.aui pont, coule un clair ruisseau; les proportions de tout cela sont gigantesques. Il y fait très-lraig et l'on s'y sent à mille lieues des humains. Je vous en montrerai un croquis fait à cheval. Ce beau lien, qui se nomme simplement Sagarramedo, est en Espagne, et, s'il était aux environs de Paris, on le montrerait pour cinquante centimes, et on ferait sa fortune. Dans une autre caveine, à une lieue de là, mais en France, nous avons trouvé une vingtaine de contrebandiers qui ont chanté' des airs basques en chœur, avec accompagnement, de galoubeti, C'est, un petit flageolet aigre, qui a, quelque chosa de très-sauvage, &t de: trèsagréable. La. musique est pleine de caractère,, mais triste à. porter le diable en, terre, comme toutes.les musiques do montagnards- Quant, aux-^^ paroles, je n'ai compris que Vdva emperatriça! du. dernier couplet. Nous étions menés là par un/ homme singulier, qui. a. gagné une grande fortune
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dans la contrebande. Il est le roi de ces montagneSi et tout le monde y est à. ses- ordres.. Rien n':était beau comme de le voir galoper au milieu des rochers sur le flanc de notre colonne, qui avait bien de la peine à saivre les sentiers frayés.. Lui, franchissait tous les obstacles, criant à ses hommes en basque, en français et en espagnol, et ne faisant jamais un faux pas. L'impératrice l'avait chargé de veiller sur le prince, impérial, qu'il a fait passer, lui et son poney, par les chemins les plus impossibles que vous puissiez imaginer, ayant autant de soin de, lui que d'un ballot de marchandises prohibées... Nous nous sommes arrêtés une heure dans sa maison à San, O'î nous avons été reçus par ses filles, qui sont des personnes bien élevée?, bien mises, et nullement provinciales, ne différant des Parisiennes que par la prononciation des r, qui, pour les Basques, est toujours rrrh.
Nous attendons la. flotte cuirassée; mais la mer est si mauvaise, que, si elle venait, nous ne pourrions communiquer avec elle. 11 n'y a que peu de monde à Biarritz, quelques; toilettes ébouriffantes et peu de jolis visages. Rien de plus laid
que les baigneuses avec leur costume noir et leur bonnet de toile cirée. On m'a présenté au grandduc de Leuchtenberg, qui a fort bon air. J'ai découvert qu'il lisait Schopenhauer, qu'il tenait pour la philosophie positive, et qu'il était un peu socialiste.
Je pense être à Paris dans les premiers jouri» d'octobre. IN 'y serez-vous pas? Je voudrais bien vous voir avant mon hivernage. J'engraisse d'une façon scandaleuse, et je respire beaucoup mieux qu'à Paris.
Adieu, chère amie; j'ai écrit une petite drôlerie qui pourra vous amuser, si vous daignez l'ouïr.
Paris, 5 novembre 18G6.
Nous serons donc comme Castor et Pollux, qui ne peuvent apparaître sur le même horizon ! Je suis revenu il y a peu de jours. J'ai fait une course à la poste de Paris, et je reviens faire ma malb pour partir : j'en ai grand besoin, car les pre-
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mières atteintes du froid se font très -désagréablement sentir, et je commence à tousser et à étouffer.
Outre le plaisir que j'aurais eu à vous voir, je m'en promettais à vous lire quelque chose de moi, traduit du russe. Étant à Biarritz, on disputa, un jour, sur les situations difficiles où on peut se trouver, comme par exemple Rodrigue entre son papa et Chimène, mademoiselle Camille entre son frère et son Guriace. La nuit, ayant pris un thé trop fort, j'écrivis une quinzaine de pages sur une situation de ce genre. La chose est fort morale au fond, mais il y a des détails qui pourraient être désapprouvés par monseigneur Dupanloup. Il y a aussi une pétition de principe nécessaire pour le développement du récit : deux personnes de sexe différent s'en vont dans une auberge ; cela ne s'est jamais vu, mais cela m'était nécessaire, et, à côté d'eux, il se passe quelque chose de trèsétrange. Ce n'est pas, je pense, ce que j'ai écrit de plus mal, bien que cela ait été écrit fort à la hâte. J'ai lu cela à la dame du logis. Il y avait alors à Biarritz la grande-duchesse Marie, la fille ùe Nicolas, à laquelle j'avais été présenté il y a
quelques- années; Nous^ avons renouvelé connaissance. Peu après- ma lecture, je reçois la visite: d'un homme de la police, se disant envoyé- par. la granrdè-^duchesse; <c. QaU^ a+t-il!,, pour voUe sernce? — Je- viens-, dêi' là paît de Son ^^cesse impériale, vous prier de venir ce soir chez elle avec votre roman. — Quel roman? — Celui que vous avez lu' l'autre jour à Sa- Majesté. «Je. répondis que j'avais l'honneur d'être le bouflbnde Sa Majesté, et que je ne pouvais aller travailler en ville sans sa permission : et je courus tout de suite lui raconter la chose. Je m'attendais qu'il en résulterait au moins un ■ guerre avec la Russie, et je fus un peu mortifié que non-seulement on m'autorisât, mais encore qu'on me priât d'aller le soir' chez \k grande^duchesse, à qui on avait donné le polioeman comme' fàctotumi Cependant, pour m& soulager, j'écrivis- à la. grandeduchesse une lettre d'assez bonne encre, et je lui annonçai ma' visite. J'allais porter^ma lettre à 'son hôtel ; il' faisait beaucoup de vent, et, dans- une ruelle écartée,. je rencontre une femme 'qui menaçait'd'ètre emportée en mer par se» jupons? où 'le vent était entré, et* qni était dans le plus grand'
embarras, aveuglée et étourdie par le bruit de la crinoline et tout ce qui s'ensuit. Je courus à son secours, j'eus beaucoup de peine à l'aider effîcacement, et alors seulement je reconnus la grandeduchesse. Le coup de vent lui a épargné quelques petites épigrammes. Elle a été, d'ailleurs, trèsbonne princesse avec moi, m'a donné de; très-lD!on tliéet des cigarettes,.oari elle fume comme presque, toutes les dames russes. Son fils, le duc de Leuchtenberg, est un très-beau garçon, ayant l'air d'un étudiant allemand. Il m'a paru, comme je vous l'ai dit, très-bon diable, aimable, un petit pu républicain et socialiste, nihilisty par^dessus le marché, comme le Dazarof de Tourguenief; car les princes ne trouvent pas^dans ce temps-ci, que la République fasse des progrès' assez rapides.
Adieu, chère amie; répondez-moi ici, mais tout de suite. Je ne vous tiens pas quitte de ma nou-r V€lle. Que dites-vous du spectacle des inondations? vous l'avez eu dans-toute son étendue. Je vous félicite de n'a\ioir pas été noyée. L'un de mesamis est resté deux Jours sans trop manger, avec l'inquiétude de voirsa maison fondre sous lui comme un morceau de sucre. — Encore adieu.
Cannes, 3 janvier 1867.
Chère amie, j'ai reçu votre lettre avec beaucoup de remords. Il y a longtemps que je veux vous écrire; mais, d'abord, l'incertitude du lieu où vous êtes est un grand ennui. Vous êtes toujours par voies et par chemins, et on ne sait où vous prendre. En second lieu, vous n'avez pas répondu à une lettre très-longue et d'un très-beau style que je vous avais adressée. De plus, vous ne savez pas comme le temps passe dans un pays comme celui-ci, où il ne pleut jamais, et où l'importante affaire est de se chauffer au soleil ou de peindre des arbres et des rochers. J'avais apporté des livres pour travailler, mais je n'ai rion fait encore que lire (en prenant des notes) une histoire de Pierre le Grand, dont je voudrais un jour faire un article oour le Journal des Savants. Le grand homme était un insigne barbare, qui se grisait horriblement et commettait une faute de goût
pour laquelle je vous ai trouvée très-sévère lorsque vous étudiiez la littérature grecque. Tout cela n'empêche pas qu'il ne fût en réalité très-supérieur à son temps. Je voudrais dire cela un jour aux personnes pleines de préjugés comme vous. Je vous ai dit, quant à l'histoire dont je vous ai parlé, que je vous en ferais lecture un de ces jours, quand j'aurais le plaisir de vous revoir. Il n'est nullement question ni à propos de l'imprimer. Comme il n'y a rien dans cette œuvre qui soit en faveur du pouvoir temporel du pape, je craindrais qu'on ne la reçût pas avec bienveillance. N'êtes-vous pas frappée et humiliée de la profonde bêtise de ce temps-ci? Tout ce qui se dit pour et contre le pouvoir temporel est si niais et si absurde, que j'en rougis pour mon siècle. . .
Une autre chose qui me rend furieux, c'est la façon dont on reçoit le projet de la réorganisation de l'armée. Tous les jeunes gens bien nés meurent de peur d'être dans le cas de se battre pour la patrie à un moment donné, et disent qu'il faut laisser ces vulgaires manières aux Prussiens. Imaginez un peu ce qui restera à la nation française
SI elle vient à perdie son courage militaire^' — Je lis le roman de mon amie madàTïie'de' Beignet. Il m'afflige. C'est une personne de beaucoup d'esprit qui expose ses défauts^ et qui lesi critique trèsamèrement, mais qui les garde; Elle aipassé:plas de tl'ente: ans sans-me dire^unmat'dë ce roman, €t, danS' son testament, elle a ordonné qu'on' le l)iibliàt. C -'la m'a surpris autant que si j'apprenais que vous venez d'imprimerun traité de géométrie.
Il faut que je vous dise quelque chose de ma santé, quoique le sujet ne soit pas agréable. Je suis de plus- en plus poussif. Quelquefois, je me sens fort comme un Turc, je fais de longues promenades, et' il me semble que je suis aussi bien que lorsque nous courions dans nos bois^ Le soleil couché, mar poitrine se gonfle, j'étouffe, et le moindre mouvement m'est très-pénible. Ce qui est singulier, c'est que' je ne suis' pas- plus mal, que je suis même mieux- dans la position horizontale que debout ou assis
Adieu, chère amie; je vous souhaite santé et prospérité.