‹ Lettres à une inconnueChapitre 28 sur 37 · CCLXXXVII · texte numérisé non relu

CCLXXXVII

Cannes, 20 février ISOfk

Chère amie, vous m'accusez de paresse, vous qui en êtes le vrai modèle ! Vous qui vivez à Paris et qui pai'lez des choses avec les honnêtes gens, vous devriez me tenir au courant de ce qui se passe et se dit dans la grande ville; vous n'en contez jamais assez. Est-il vrai que la crinoline est proscrite à présent, et qu'entre la robe et la peau il n'y a plus que la chemise? S'il en est ainsi, vous reconnaitrai-je en arrivant à Paris? Je me souviens d'un vieillard qui me disait, lorsque j'étais jeune, qu'en entrant dans un salon où il trouvait des femmes sans paniers et sans poudre, il croyait voir des femmes de chambre assemblées en l'absence de leurs maîtresses. Je ne suis plus sûr qu'on puisse être femme sans crinoline.

J'ai laissé voter l'adresse sans moi, et elle n'y a pas perdu ; mais je vais être obligé de revenir

bientôt à cause des serinettes ^ Gela n'est pas fini, et il faudra que je déploie mon éloquence une seconde fois ; cela me contrarie fort. Malgré le plus beau temps du monde, j'ai trouvé moyen de m'enrbumer, et je suis toujours sérieusement malade quand je suis enrhumé. Respirant mal habituellement, je ne respire plus du tout. A cela près, je suis mieux que Tannée dernière. Il est vrai que je ne fais absolument rien, ce qui est un grand pomt pour se bien porter. J'avais emporté de l'ouvrage, et je ne l'ai même pas déballé*

Vous ne me dites rien de la pièce de Ponsard '• Il a conservé la tradition du vers cornélien, un peu emphatique, mais grand, sonore et honnête. J'imagine que les gens du monde admirent cela comme ils admirent la science de M. Babinet et les sermons de l'abbé Lacordaire, achetant chat en poche, du moment qu'on leur a persuadé que c'était comme il faut. Je crains que des gens en culotte de peau, avec des oreilles de chien, et parlant en vers, ne me semblent bien extraordinaires.

1. Rapport qu'il était chargé de faire sur la propriété musicale au Sénat.

2» Le Lion (urnouretKB.

Je viens de lire un petit livre sur les religions de l'Asie, de mon ami M. de Gobineau, qui m'a fort intéressé. Vous en jugerez à mon retour, si mieux n'aimez le lire auparavant. Gela est très-curieux et très-étrange. II s'ensuit qu'en Perse on n'est plus guère musulman ; qu'il s'y fait des religions nouvelles, et, comme partout, des réchauffés de superstitions antiques qu'on croyait mortes mille fois et qui reparaissent tout d'un coup. Vous vous intéresserez beaucoup à une sorte de prophétesse qu'on a brûlée il y a quelques années, très-jolie et très-éloquente. Monseigneur l'évêque d'Orléans a passé par ici l'autre jour et est venu voir M. Cousin, à qui il a demandé sa voix pour M. de Ghampagny. Je croyais que mon président Troplong essayerait de succéder à M. Dupin ; mais il a peur, à ce qu'il paraît, de nos burgraves, qui, en effet, seraient charmés de lui jouer un mauvais tour. On me parle de Henri Martin et d'Amédée Thierry, tous gens propres à faire l'éloge de M. Dupin comme moi à jouer de la contre-basse. Si je suis à Paris, je voterai comme vous me conseillerez. Je pense être à Paris au commencement du. mois prochain. Ce qui se dit et se fait en ce

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moment me parait plus bête de jour en jour. Nous sommes plus absurdes qu'on ne Tétait au moyen âge.

GGLXXXVIII

Paris, 9 arril 1866.

Chère amie, n'est-ce pas une fatalité, que vous partiez quand j'arrive! Heureusement que vous reviendrez bientôt. Je suis ici depuis samedi soir, très-souffrant. Je suis parti ne respirant guère, et la route m'a rendu encore plus poussif. Hier soir, nous avons eu un terrible orage qui, j'espère, me remettra un peu. Je frémis à ce que vous dites de cette humide ville de *** et à l'idée de ces corridors glacés dont vous faites une si lugubre peinture. Tâchez de vous couvrir de toutes vos fourrures et ae quitter le coin du feu le plus rarement possible et seulement les jours de soleil. Je suis devenu tellement frileux, ou plutôt le froid me fait tant de mal, que je ne me figure plus

l'enfer que comme le compartiment des bolge du Dante. Heureusement, me dit-on, qu'on ne porte plus de crinoline, ce qui met vos jambes et le reste ifti peu à l'abri. Hier, je suis sorti pendant une heure, et j'ai vu une femme sans crinoline, mais avec des jupes si extraordinaires, que j'en ai été horrifié. Il m'a semblé que c'était un jupon de carton à falbalas sous une robe relevée. Cela faisait beaucoup de bruit sur l'asphalte.

Il est dans vos habitudes de faire le contraire de ce que fait le commun des mortels, et, comme la campagne va bientôt être très-agréable, je présume que vous allez revenii- à Paris. Ayez donc la bonté de me prévenir de vos mouvements.

Je me tâte et me demande si j'irai jeudi à l'Académie, aider ou plutôt nuire à la façon d'un immortel. Entre M. Henri Martin et M. Cuvillier- Fleury et M. de Champagny, on ne sait trop que faire. Cependant, le dernier est un peu trop clérical pour moi, et je lui en veux, de plus, pour avoir écrit sur l'histoire romaine, en style de feuilleton. Il paraît que c'est M. Guizot qui règne. 11 veut nous faire avaler tout le Journal des

Débals : M. Paradol, après MH. de Sacy et Saint* Marc. Au moins ont -ils de l'esprit, et beaucoup d'esprit. Avez-vous lu quelque chose de M. Cuvillier-Fleury? Si oui, donnez-m'en votre avis. Si vous m'offriez une récompense honnête, d'ailleurs, je voterais pour qui vous l'ordonneriez.

Les romans anglais commencent à m'ennuyer mortellement, je parle des modernes. C'était notre grande ressource à Caimes, où M. Murray, le grand libraire, en envoie des caisses deux fois par semaine. Connaissez-vous quelque chose qui puisse tenir compagnie à un pauvre diable qui n'ose mettre le nez dehors après le soleil couché T Adieu, chère amie ; pensez un peu à moi et donnezmoi de vos nouvelles.

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