CCLXXXIX
Paris, 24jain 1866.
Que devenez-vous? Il paraît que le choléra est très-fort à Amiens. Je ne sais ce qu'on nous réserve au Luxembourg, et peut-être le sénatus-
consulte dont on nous menace m*obligera-t-iI de rentrer ici jusqu'au milieu du mois. J'ai acheté, pour 'me consoler, les vingt-sept volunies des Mémoires du xvni® siècle^ que je vais faire relier. Y a-t-il dans tout cela quelque chose qui vous plaise? Votre Klincksieck n'a rien de ce qu'on lui demande. Je vais aller chez Vieweg, qui aura peut-être mon affaire. Malheureusement, l'édition des Mémoires de F. Auguste, qui a paru à Leipzig, est entre les mains de M. de Bismark. J'ai reçu avec surprise le livre que vous m'avez renvoyé. Je craignais que vous ne le missiez avec ceux que vous m'avez déjà enlevés. Quand viendrez- vous en choisir un autre ? Malgré la chaleur, je suis assez souffrant.
Vous me demandiez l'autre jour d'où me venaient mes connaissances dans le dialecte des bohémiens. J'avais tant de choses à vous dire, que j'ai oublié de vous répondre. Cela me vient de M. Borrow; son livre est un des plus curieux que j'aie lus. Ce qu'il raconte des bohémiens est parfaitement vrai, et ses observations personnelles sont tout à fait d'accord avec les miennes, excepté sur un seul point. En sa qualité de clergyman.
a fort bien pu se tromper là où, en ma qualité de Français et de laïque, je pouvais faire des expériences concluantes. Ce qui est très-singulier, c'est que cet homme, qui a le don des langues an point de parler le dialecte des Gali, ait assez peu de perspicacité grammaticale pour ne pas voir, au premier abord, qu'il est resté dans œ dialecte beaucoup de mots étrangers à T espagnol. Lui, prétend que les racines seules des mots sanscrits se sont conservées. • - • • • • • • , «
J'ûme bien l'odeur de cette essence, moins cependant depuis que je sais que cet ami qui vous l'a donnée vous voit si souvent.
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Palais de Saint-Cloud, 20 août 1866.
Chère amie, j'ai reçu votre lettre hier au soir. Merci de vos compliments ^ La chose m^a
1. Sur sa nomination de grand^offioier de la Légion d'honneur*
autant étonné que vous. Je me dis, comme le Cocu imaginaire :
La jambe en deyient*elle
PloQ tortue, après tout, ou \^ taiUe pioina belle?
Je vous demande bien pardon de citer des vers d'une pièce que vous n'aurea pas lue, à cause de son titre.
Vous prenez un singulier chemin pour aller chez votre ami du pays des veaux marins ; mais, si vous pouvez avoir un peu de soleil, vous aurez beaucoup de plaisir à voir les bords de la Loire. C'est ce qu'il y a de plus français en France et ce qui ne se voit nulle part ailleurs. Je vous recommande surtout le château de Blols, que nous avons restauré trë8*bien depuis peu d'années* Inspectez de ma part la nouvelle église de Tours restaurée. Elle est dans la rue Royale, à droite, en venant de la gare ; j'en ai oublié le nom. Voyez encore à Tours une maison qu'on appelle improprement la maison du bourreau et qu'on attribue & Tristan l'Ermite, à cause d'une cordelière sculptée, attribut d'une veuve, que les ignares prennent pour une corde à pendre. Gela se trouve rue des Trois-Pucelles, autre nom encore fort pénible*
Nous avons un temps déplorable. Hier, j*aî fait une longue promenade en voiture, où nous a surpris un orage épouvantable, qui m'a mouillé jusqu'aux os et m'a enrhumé. L'eau s'était accumulée sur les coussins, en sorte que nous étions tous comme dans une baignoire. Je pense être à Paris vers les derniers jours de ce mois, pour de là repartir pour Biarritz au commencement de septembre. Ne viendrez-vous pas en quittant les bords de la Loire?
L'empereur est tout à fait remis et a repris son train de vie ordinaire. Nous passons les journées assez bien, considérant le temps horrible qu'il fait, sans aucune étiquette. On dîne en redingote, et chacun fait à peu près ce qu'il veut.
On m'a envoyé de Russie une énorme histoire . de Pierre le Grand, faite avec quantité de pièces officielles inédites jusqu'à présent. Je Us et je peins quand on ne se promène pas et qu'on ne mange pas. Il me semble que tout se dispose à la paix. Il est bien évident que M. de Bismark est un grand homme et qu'il est trop bien préparé pour qu'on se fâche contre lui. Nous aurons peut-
être des couleuvres à avaler, et nous les digérerons jusqu'à ce que nous ayons des fusils à aiguille. Reste à savoir ce que fera le parlement allemand et s'ils ne feront pas assez de bêtises pour perdre leurs avantages. Quant à Tltalie, il n'en est pas question.
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Biarritz, 24 septembre.
Je souhaite que vous ayez meilleur temps que nous. Nous avons quatre jours de pluie par semaine ; les autres, il fait une chaleur étouffante, accompagnée d'un sirocco horrible. D'ailleurs, la mer est bien plus belle ici qu'à Boulogne, et les figues et les ortolans aident à soutenir le poids de la vie. J'ai fait, l'autre jour, une excursion amusante dans les montagnes et Ton m'a montré une des plus étranges grottes qui se puissent voir. On passe sous un çrand pont naturel, d'une seule arche, long comme le pont Royal ; on a d'un
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côté un mur de rochers et de l'autre un tunnel naturel aussi et très-long ; car la nature, qui est moins forte que les ingénieurs, a imaginé de ùàr% son pont en long, et le tunnel en est la contiiliiâ^ tion. Sous le tunnel, et perpendiculairement au pont, coule un clair ruisseau ; les proportions de tout cela sont gigantesques. Il j fait très'-frdê et Ton s'y sent à mille lieues des humains. Je vous en montrerai un croquis fait à cheval. Ce beau lieu, qui se nomme simplement Sagarramedo, est en Espagne, et, s'il était aux environs de Paris, on le montrerait pour cinquante centimes, et on ferait sa fortune. Dans une autre caverne, à une lieue de là, mais en France, nous avons trouvé une vingtaine de contrebandiers qui ont chanté des airs basques en chœur avec accompagnement de galoubet. C'est un petit flageolet aigre, qui a quelque chose de très-sauvage et de trèsagréable. La musique est pleine de caractère, mais triste à porter le diable en terre, comme toutes les musiques de montagnards. Quant aux paroles, je n'ai compris que Viva etnperatriçal du dernier couplet. Nous étions menés là par un homme singulier, qui a gagné une gt*ande fortune
dans la contrebande. Il est le roi de ces montagnes, et tout le monde y est à ses ordres» Rien n'était beau comme de le voir galoper au milieu des rochers sur le flanc de notre colonne, qui avait bien de la peine à suivre les sentiers frayés. Lui, franchissait tous les obstacles, criant à ses hommes en basque, en français et en espagnol, et ne faisant jamais un faux pas. L'impératrice l'avait chargé de veiller sur le prince impérial, qu'il a fait passer» lui et son poney, par les chemins les plus impossibles que vous puissiez imaginer, ayant autant de soin de lui que d'un ballot de marchandises prohibées. Nous nous sommes arrêtés une heure dans sa maison à San, où nous avons été reçus par ses filles, qui sont des personnes bien élevées, bien mises, et nullement provinciales, ne différant des Parisiennes que par la prononciation des r, qui, pour les Basques, est toujours rrrh.
Nous attendons la flotte cuirassée ; mais la mer est si mauvaise, que» si elle venait, nous ne pourrions communiquer avec elle* Il n'y a que peu de monde à Biarritz, quelques toilettes ébourifiantes et peu de jolis visages. Rien de plus laid
que les baigneuses avec leur costume noir et leur bonnet de toile cirée. On m'a présenté au grandduc de Leuchtenberg, qui a fort bon air. J'ai découvert qu'il lisait Schopenhauer, qu'il tenait pour la philosophie positive, et qu'il était un peu socialiste.
Je pense être à Paris dans les premiers jours d'octobre. N'y serez-vous pas? Je voudrais bien vous voir avant mon hivernage. J'engraisse d'une façon scandaleuse, et je respire beaucoup mieux qu'à Paris.
Adieu, chère amie; j*ai écrit une petite drôlerie qui pourra vous amuser, si vous daignez Touïr.
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Paris, 5 novembre 1S66.
Nous serons donc comme Castor et PoUux, qui ne peuvent apparaître sur le même horizon ! Je suis revenu il y a peu de jours. J'ai fait une course à la poste de Paris, et je reviens faire ma malle pour partir : j'en ai grand besoin, car les pre-
miëres atteintes du froid se font très-désagréâblement sentir» et je commence à tousser et à étouffer.
Outre le plaisir que j'aurais eu à vous voir, je m'en promettais à vous lire quelque chose de moi, traduit du russe. Étant à Biarritz, on disputa, un jour, sur les situations difficiles où on peut se trouver, comme par exemple Rodrigue entre son papa et Chimène, mademoiselle Camille entre son frère et son Guriace. La nuit, ayant pris un thé trop fort, j'écrivis une quinzaine de pages sur une situation de ce genre. La chose est fort morale au fond, mais il y a des détails qui pourraient être désapprouvés par monseigneur Dupanloup. Il y a aussi une pétition de principe nécessaire pour le développement du récit : deux personnes de sexe différent s'en vont dans une auberge ; cela ne s'est jamais vu, mais cela m'était nécessaire, et, à côté d'eux, il se passe quelque chose de trèsétrange. Ce n'est pas, je pense, ce que j'ai écrit de plus mal, bien que cela ait été écrit fort à la hâte. J'ai lu cela à la dame du logis. Il y avait alors à Biarritz la grande-duchesse Marie, la fille de Nicolas, à laquelle j'avais été présenté il y a
quelquei Anné6ls. Ifotii; avons reâOUirelé connaissance. Peu après ma lecture, je reçois la visite d'un homme de la police, se disant envoyé par la grande-duchesse* ti Qu'y &4-iI» pour Vôtre service? ^ Je viens» AU la pftH de Sdn Altesse impériale, vous priei* de Véhif ce èOir chez elle avec votre roman i — Quel romfttt? — Celui que vous avez lu l'autre Jour à Sa Majesté. » Je répondis que j'avais Thonnèur d'être le bôtiffon de ia Majesté^ et que je lie pouvais aller travailler en ville sans sa permission : et je (Courus tout de suite lui raconter la chose. Je m'attendais qu'il en résulterait au moins Une guerre aveô la Russie, et je fus un peu mortifié que non-seulement on m'autorisât, mais encore qu'on me priât d'aller le soir chez la grande -duchesse, à qui on avait donné le policeman comnie factotum. Cependant, pour me soulager, j'écrivis à la grandeduchesse une lettre d'assez bonne encre, et je lui annonçai ma visite. J'allais porter ma lettre à son hôtel ; il faisait beaucoup de vent, et, daiis une ruelle écartée, je rencontre une femme qui menaçait d'être emportée en mer par ses jupons, où le vent était entré, et qui était dans le plus grand
embarras, aveuglée et étourdie par le bruit de la crinoline et tout ce qui s'ensuit. Je courus à son secours, j'eus beaucoup de peine à l'aider efficacement, et alors seulement je reconnus la grandeduchesse. Le coup de vent lui a épargné quelques petites épigrammes. Elle a été, d'ailleurs, trèsbonne princesse avec moi, m'a donné de très-bon thé et des cigarettes, car elle fume comme presque toutes les dames russes* Son fils, le due de Leuchtenbei'gf est ua trës^beau garçon ^ ayant l'air d'un étudiant allemand. Il m'a paru^ comme je vous l'ai dit« trèd^bon diable, aimable, UU petit peu républicain et socialiste, nihiliste par-dessus le marché, comme le Bazarof de Tourguenief ; car les princes ne trouvent pas, dans ce temps-ci, que la République faBse des progrès assez rapides.
Âdleu, chère amie; répondez-^moi ici, mais tout de suite, le U6 vous tiens pas quitte de ma noU'- Velle. Que dites-vous du spectacle des inondations? vous l'avez eu dans toute son étendue. Je vous félicite de n'avoir pas été noyée. L'un de mes amis est resté deux jours sans trop manger, avec l'inquiétude de voir sa maison fondre sous lui comme un morceau de sucre. — Encore adieu.
Cannes, 3 Janyier 1867.
C&ére amie, j'ai reçu votre lettre avec beaucoup de remords. Il y a longtemps que je veux vous écrire ; mais, d'abord, l'incertitude du lieu où vous êtes est un grand ennui. Vous êtes toujours par voies et par chemins, et on ne sait où vous prendre. En second lieu, vous n'avez pas répondu à une lettre très-longue et d'un très-beau style que je vous avais adressée. De plus, vous ne savez pas comme le temps passe dans un pays comme celui-ci, où il ne pleut jamais, et où l'importante affaire est de se chauffer au soleil ou de peindre des arbres et des rochers. J'avais apporté des livres pour travailler, mais je n'ai rien fait encore que lire (en prenant des notes) une histoire de Pierre le Grand, dont je voudrais un jour faire un article pour le Journal des Savants. Le -grand homme était un insigne barbare, qui se grisait horriblement et commettait une faute de goût
pour laquelle je vous ai trouvée très-sévère lorsque vous étudiiez la littérature grecque. Tout cela n'empêche pas qu'il ne fût eo réalité très-supérieur à son temps. Je voudrais dire cela un jour aux personnes pleines de préjugés comme vous. Je vous ai dit, quant à l'histoire dont je vous ai parlé, que je vous en ferais lecture un de ces jours, quand j'aurais le plaisir de vous revoir. Il n'est nullement question ni à propos de l'imprimer. Comme il n'y a rien dans cette œuvre qui soit en faveur du pouvoir temporel du pape, je craindrais qu'on ne la reçût pas avec bienveillance. N'étes-vous pas frappée et humiliée de la profonde bêtise de ce temps-ci? Tout ce qui se dit pour et contre le pouvoir temporel est si niais et si absurde, que j'en rougis pour mon siècle. • •
Une autre chose qui me rend furieux, c'est la façon dont on reçoit le projet de la réorganisation de Tannée. Tous les jeunes gens bien nés meurent de peur d'être dans le cas de se battre pour la patrie à un moment donné, et disent qu'il faut laisser ces vulgaires manières aux Prussiens. Imaginez un peu ce qui restera à la nation française
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si elle vient à perdre son courage militaire I *« Je lis le roman de mon amie madame de BoigueS II m'afflige. C'est une personne de beaucoup d'esprit qui expose ses défauts et qui les critique trë8>amërement, mais qui les gardei Elle a passé ploi de trente ans sans me dire un mot de ce roman, et» dans son testament, elle a ordonné qu'on h publiât* Gela m'a dùrpris autant que fil j'apprenais que vous venez d'imprimer tin tfaité de géométii6i
Il faut que je VOUS dise quelque chose de mi santé, quoique le sujet ûe Sôit paA agréable. i% suis de plus en plus poussif. QuelquefoiSt je me sens fort comme uii Turc, je fais de longues promenades, et il me semble que je suis aussi bien que lorsque nous courions dans nos bois. Le soleil couché, ma poitrine se gonfle, j'étouffe, et le moindre mouvement m'est très-pénible. Ce qui est singulier, c'est que je ne isuis pas plus mal, que je suis même mieux dans la position horizontale que debout ou assis.
Adieu, chère amie; je vous souhaite santé et prospérité.