CCCXXIII
r^nie?, 41 novembre 18C9.
Chère amie, je suis ici par le plus Ijeau temps
et le plus persistant du monde ; ce qui réduit au désespoir les jardiniers, qui ne peuvent faire pousser leurs choux. J'ai le regret de ne m'y guère porter mieux que s'il faisait mauvais temps. J'ai toujours, matin et soir, des moments d'oppression très -pénible; je ne puis marcher sans me fatiguer et sans étouffer ; enfin, je suis toujours très-patraque et misérable. J'ai eu, de plus, des tracas très-graves : P..., que j'avais emmenée avec moi, est devenue tout à coup si maussade et si impertinente, que j'ai dû la ren-* voyer ; vous sentez que perdre une femme qui est depuis quarante ans chez moi n'est pas chose agréable. Heureusement, le repentir est venu; elle a demandé pardon avec tant d'instances, que j'ai eu un assez bon prétexte pour céder et la conserver. Il est si difficile aujourd'hui de trouver des domestiques sûrs, et P... a tant de qualités, qu'il m'aurait été impossible de la remplacer. J'espère que la colère et la fermeté dont j'ai fait preuve et dont, entre vous et moi, je ne me croyais guère capable, auront un effet salutaire pour l'avenir et r mpôcherimt le retour de semblables incidents.
J'ai déjeuné hier ^ Nice avec M. Tliiers, qui est bien changé au physique depuis la mort de madame Dosne, et au moral nullement, à ce qu*il m'a semblé. Sa belle-mère était l'âme de sa maison; elle lui avait fait un salon, lui amenait du monde, savait être aimable pour les gens politiques ou autres. Elnfin, ellç régnait dans une GouF composée d'éléments trèsK-hétérogënes, et avait l'art de les tourner tous au profit de M, Thiers. Aujourd'hui, la solitude a commencé pour lui; sa femme ne se mêlera de rien.
En politique, j'd trouvé Thiers encore plus changé; il est redevenu sensé, à voir cette immense folie qui s'est emparée de ce pays-ci, et il s'apprête à la combattre, comme il faisait en 1849. Je crains qu'il ne se fasse un peu d'illusion sur ses forces. Il est beaucoup plus facile de crever les outres d'Éole que de 1^ raccommoder et de les rendi'e air tight. Il me semble probable que nous allons à un combat ; le chassepot est tout-puissant et pourra donner à la populace de Paris une leçon historique, comme disait le général Ghangarnier; mais saura-t-on s'en servir à propos? Après s'en être servi, que pourra-t-on
faire? Le gouvernement personnel est devenu impossible» et le gouvernement parlementaire^ sans bonne foi, sans honnêteté et sans hommes habiles^ me paraît non moins impossible. Enfin, l'avenir» et je pomTais dire le présent» est pour tnoi des plus sombres.
Adieu» chère amie; portez-vous bien et donnezmoi de vos nouvelles*
dCCXMV
dannes, 6 janvier 1810.
Chère amie, je vous l'emercie de voire lettre et de vos souhaits. Si je n'y ai pas répondu tout de feutte, c*est que je n'en avais pas la force maté« fielleé Le froid qui est venu tout & coup trèsrigoureux m'avait fait le plus grand malé Âujour-^ d'hui, je suis un peu moins souffrant, et j'en profite pour vous écrire. Je i^uis bien découragé ; rien ne me réussit. J'essaye de tous les remèdes, et je me retrouve toujours au même point; après quelques jouM do calme, le mal revient aussi
puissant que jamais, je dors très-mal et très-difficilement. Non-seulement, je ne mange pas, mais j'ai horreur de toute espèce d'aliment.
Presque tout le jour, j'éprouve un malaise affreux, parfois des spasmes; je puis à peine lire, et, bien souvent, je ne comprends pas ce que j'ai sous les yeux. J'ai une idée que je voudrais mettre en œuvre; mais comment travailler au milieu de ces ennuis ! Voilà, chère amie, la situation où je me trouve. J'ai la certitude que c'est une mort lente et très-douloureuse qui s'approche.. Il faut en prendre son parti.
La politique, à laquelle je ne comprends plus rien du tout, n'est pas faite pour me donner des distractions agréables. Il me semble que nous marchons à une révolution pire que celle que nous avons traversée ensemble assez gaiement il y a une vingtaine d'années. Je voudrais bien que la représentation fût un peu retardée, pourn'ypas assister.
Il a gelé ici à six degrés, phénomène qui ne s'était pas produit depuis 1821, au dire des anciens ; tous les jardins ont été ravagés. Le froid est venu au moment où Ton pouvait se croire en
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plein été; la saison était avancée, tont était en fleur. C'était lamentable de voir les grandes plantes à belles fleurs comme les wigandias, hants de sept à huit pieds la veille, avec de nombreux boutons, réduits en consistance d'épinards dans l'espace d'une nuit. Adieu, chère amie; portezvous bien et donnez-moi quelquefois de vos nouvelles. Je vous souhaite une bonne année. • •
CCGXXV
Cannes, 10 féTrier 1870.
Chère amie, s'il y a longtemps que je ne vous ai écrit, c'est que je n'avais que de tristes choses à vous dire de moi; Je suis toujours de plus en plus patraque et je mène une vie vraiment misérable. Je ne dors presque pas et je souffre presque tout le reste du temps. Ajoutez à cela que l'hiver a été affreux. Toutes les belles fleurs qui faisaient la gloire du pays ont été détruites, beaucoup d'orangers ont gelé, et il n'y aura pas de fleurs assez pour vous faire de la pommade. Jugez de l'effet que produit sur un
être nerveux comme moi la pluie, le froid, h grêle du ciel; on en souiïre dix fois plus ici qu on ne lerait à Paris.
Eh bien, vous avez eu une émeute aussi bête que le héros * qui en a été la cause; nous présentons un triste spectacle pai* la façon dont nous usons de la liberté et du gouvernement pailementaire. Il est impossible de n'être pas frappé de Taudace vraiment risible avec laquelle on présente et on soutient à la Chambre les spr(h positi les plus énormes, que personne ne s'aviserait d'émettre dans un salon. Ce régime représentatif est une comédie peu amusante ; tout le monde y ment avec effronterie et néanmoins se laisse prendre par le mieux disant. Il y a des gens qui trouvent que Grêtaieux est éloquent et que Rochefort est un grand citoyen. — On était certainemf^nt bien bête en 1848, mais on l'est encore plus aujourd'hui.
Je fais Fessai d'un papier chimique anglais et je ne sais si vous pourrez me lire. Je viens de traduire pour la Revue une nouvelle de Tourgue-