‹ Lettres à une inconnueChapitre 36 sur 37 · CCCXXVII · texte numérisé non relu

CCCXXVII

Cannes, 15 mai 1870.

Chère amie, j'ai été bien malade et je le suis

encore. Il n'y a que quelques jours qu'on me per-

met de mettre le nez dehors. Je suis horriblement faible ; cependant, on me fait espérer qu'à la fin de la semaine prochaine je pourrai me mettre en route. Probablement je reviendrai à petites journées, car je ne pourrais jamais supporter vingtquatre heures de chemin de fer. Ma santé est absolument ruinée. Je ne puis encore m'habituer à cette vie de privations et de souffrances ; mais, que je m'y résigne ou non, je suis condamné. Je voudrais au moins trouver quelques distractions dans le travail ; mais, pour travailler, il faut une force qui me manque. J'eilvie beaucoup quelquesuns de mes amis, qui ont trouvé moyen de sortir de ce monde tout d*un coup, sans souffrances, et sans les ennuyeux avertissements que je reçois tous les jours. Les tracas politiques dont vous me parlez ont troublé aussi le petit coin de terre que j'habite. J'ai vu ici pleinement combien les hommes sont, ignorants et bêtes. Je suis convaincu que bien peu d'électeurs ont eu connaissance de ce qu'ils faisaient. Les rouges, qui sont ici en majorité, avaient persuadé aux imbéciles, encore bien plus nombreux, qu'il s'agissait d'un impôt nouveau

à établir. Enfin, le résultat a été bon *. « C'est bien coupé, il s'agît de coudre, » comme disait Catherine de Médicis à Henri III. Malheureusement, je ne vois guère dans ce pays- ci des gens qui sachent manier l'aiguille. Comment trouvezvous mon ami M. Thiers, qui, après Thistoire des banquets en 1848, recommence la même tactique? On dit qu'on n'attrape pas les pies deux fois de suite avec le môme piège; mais les hommes, et les hommes d'esprit, sont bien plus faciles à prendre.

Je pense à quitter mon logement, et je voudrais^ bien en trouver iin moins élevé dans votre quartier. Pouvez-vous me donner des informations et des idées à ce sujet? • • •

Rien de plus beau que ce pays-ci en cette saison. 11 y a tant de fleurs et de si belles partout, que la verdure est ui e exception dans le paysage c Adieu.

1, Lo vote du plébiscite»

CCGXXVIII

Paris, 26 juin 1870.

Chère amie, je suis malade depuis un mois. Il m'est impossible de rien faii^e, même lire. Je souffre beaucoup et n'ai que peu d'espérance. Cela durera peut-être longtemps. J'ai mis de l'ordre dans un des rayons de ma bibliothèque, et je vous garde les Lettres de madame de Sévignéy en douze volumes, et un petit Shakspeare. Quand vous viendrez à Paris, je vous les enverrai. Merci de penser à moi.

Paris,i8 juillet 1870.

Chère amie, j'ai été et je suis encore bien malade. Depuis six semaines, je n'ai pu sortir de ma chambre et presque de mon lit. C'est la troisième ou quatrième bronchite qui m' arrive depuis

AUNEINGONNUE. 369

le commencement de Tannée. Cela ne me promet rien de bon pour Thiver prochain. Lorsque la chaleur que nous avons eue ne me met pas à l'abri des rhumes, que sera-ce lorsqu'il fera froid?

Je crois qu'il faut se porter adipirablement bien et avoir des nerfs d'une vigueur particulière pour que les événements qui se passent glissent sans trop affecter. Je n'ai pas besoin de vous dire ce que j'éprouve. Je suis de ceux qui croient que la chose ne pouvait pas s'éviter*. On aurait peut-être pu retarder l'explosion, mais il était impossible de la conjurer absolument. Ici, la guerre est plus populaire qu'elle ne l'a jamais été, même parmi les bourgeois. On est très-braillard, ce qui est mauvais assurément; mais on s'enrôle et on donne de l'argent, ce qui est l'essentiel. Les militaires sont pleins de confiance; mais, quand on pense que tout l'avenir est soumis au hasard d'un boulet ou d'une balle, il est difficile de partager cette confiance.

Au revoir, chère amie; je suis déjà fatigué de vous avoir écrit ces deux petites pages. Je suis

f • La guerre avec la Prusse.

a70 LETTRES

patraque au dernier point ; cependant, mes médecins disent que je suis mieux, mais je i^e m'ef> aperçois guère. Je n'ai point envoyé chez vous les livres, craignant qu'il n'y eût personne pour les recevoir.

Adieu encore ; je vous embrasse de cœur.

CGGXIX

Paris, mardi 9 août 1870.

Chère amie, je pense que vous ferez bien de ne pas venir à Paris en ce moment ; je crains qu'il n*y ait sous peu de tristes scènes. On ne voit que des gens abattus ou des ivrognes qui chantent la Marseillaise. Grand désordre partout! L*armée a été et est admirable ; mais il paraît que nous n'avons pas de généraux. Tout peut encore se réparer; mais, pour cela, il faut presque un miracle.

Je ne suis pas plus mal, seulement accablé de cette situation. Je vous écris du Luxembourg, où nous ne faisons qu'échanger des espérances et des craintes. Donnez-moi de vos nouvelles. Adieu.

CCGXXXI

Paris, 29 août 1870.

Chère amie, merci de votre lettre. Je suis toujours très-souffrant et très-nerveux. On le serait à moins ; je vois les choses en noir. Depuis quelques jours, cependant, elles se sont un peu améliorées. Les militaires montrent de la confiance. Les soldats et les gardes mobiles se battent parfaitement; il paraît oue T armée du maréchal Bazaine a fait des prodiges, bien qu'elle se soit toujours battue un contre trois. Maintenant, demain, aujourd'hui peut-être, on croit à une .nouvelle grande bataille. Ces dernières affaires ont été épouvantables. Les Prussiens font la guerre à coups d'hommes. Jusqu'à présent, cela leur a réussi ; mais il paraît qu'autour de Metz, le carnage a été tel, que cela leur a donné beaucoup à penser. On dit que les demoiselles de Berlin ont perdu tous leurs valseurs. Si nous pouvons reconduire le reste à la frontière, ou les enterrer chez

nous, ce qui vaudrait mieux, nous ne serons pas au bout de nos misères. Cette terrible boucherie, il ne faut pas se le dissimuler, n*est qu'un prologue à une tragédie dont le diable seul sait le dénoûment. Une nation n'est pas impunément remuée comme a été la nôtre. Il est impossible que de notre victoire comme de notre défaite ne sorte une révolution. Tout le sang qui a coulé ou coulera est au profit de la République, c'està-dire du désordre organisé.

Adieu, chère amie; restez à P..., vous y êtes trèsbien. Ici, nous sommes encore très-tranquilles; nous attendons les Prussiens avec beaucoup de sang-froid; mais le diable n'y perdra rien. Adieu encore. ••• t ••••••.. .

CGGXXXII

Cannes, 23 septembre 18701.

Chère amie, je suis bien malade, si malade, que c'est une rude affaire d'écrire. Il y a un peu

Page 1