Qu'à ces arts désolés font des hommes cruels
Ils privent de la sépulture Celle qui dans la Grèce aurait eu des autels. Quand elle était au monde, ils soupiraient pour elle ; Je les ai vus soumis, autour d'elle empressés : Sitôt qu'elle n'est plus, elle est donc criminelle ! Elle a charmé le monde, et vous l'en punissez ! Non, ces bords désormais, etc. (Var. de 1740.") }. C'est le mot d'Armande Béjart à la mort de Molière : « On refusera la sépulture à qui mérite des autel ; ! » (Rem. sur l'Êpître vu de Doileau.)
296 Adrienne Le Couvreur.
Tes talens, ton esprit, tes grâces, tes appas : Je les aimai vivants, je les encense encore
Malgré les horreurs du trépas,
Malgré l'erreur et les ingrats.
Que seuls de ce tombeau l'opprobre déshonore. Ah! verrai-je toujours ma faible nation, Incertaine en ses vœux, flétrir ce qu'elle admire, Nos mœurs avec nos loix toujours se contredire, Et le Français volage endormi sous l'empire
De la superstition?
Quoi ! n est-ce donc qu'en Angleterre
Que les mortels osent penser?
0 rivale d'Athène, ô Londre! heureuse terre! Ainsi que les tyrans vous avez su chasser Les préjugés honteux qui vous livraient la guerre. C'est là qu'on sait tout dire, et tout récompenser; Nul art n'est méprisé, tout succès a sa gloire; Le vainqueur de Tallard, le fils de la Victoire, Le sublime Dryden, et le sage Addison, Et la charmante Ophils ', et l'immortel Newton,
Ont part au Temple de Mémoire :
Et Le Couvreur à Londre aurait eu des tombeaux Parmi les beaux-esprits, les rois, et les héros. Quiconque a des talents, à Londre est un grand homme. " Le génie étonnant de la Grèce et de Rome, .. Enfant de l'abondance et de la liberté, ■• Semble, après deux mille ans, chez eux ressuscité. >. 0 toi, jeune Salle, fille de Terpsichore-, .- Qu'on insulte à Paris, mais que tout Londre honore, I' Dans tes nouveaux succès, reçois avec mes vœux .. Les applaudissements d'un peuple respectable, .' De ce peuple puissant, fier, libre, généreux,
I . Anne Oldfield, actrice anglaise qui mourut sept mois après Adrienne, le 23 octobre 1730, et fut enterrée à Westminster, parmi les rois et les poètes.
::. Mlle Salle, danseuse de l'Opéra, était alors en Angleterre.
Appendices. 297
« Aux malheureux propice, aux beaux-arts favorable '.n Des lauriers d'Apollon dans nos stériles champs La feuille négligée est-elle donc flétrie? Dieux ! pourquoi mon pays n't„'-il plus la patrie Et de la gloire et des talents^?
Voltaire.
Le Couvreur plus loin récitait Avec cette grâce divine Dont autrefois elle ajoutait De nouveaux charmes à Racine.
(Le Temple du Goût, i"' édition.)
C'est là que je vous vis, aimable Le Couvreur, Vous, fille de l'Amour, fille de Melpomène ; Vous dont le souvenir règne encor sur la scène. Et dans tous les esprits, et surtout dans mon cœur. Ah ! qu'en vous revoyant une volupté pure, Un bonheur sans mélange enivra tous mes sens! Qu'à vos pieds en ces lieux je fis fumer d'encens ! Car, il faut le redire à la race future, Si les saintes fureurs d'un préjugé cruel Vous ont pu dans Paris priver de sépulture, Dans le Temple du Goût vous avez un autel.
(Le Temple du Goût, édit. de 1733.)
1. Les neuf vers guillemetés ont été remplacés en 1740 psr les trois suivants :
« L'abondance et la liberté Ont, après deux mille ans, chez vous ressucité L'esprit de la Grèce et de Rome. »
2. Cette pièce fut mise en musique par le prince royal de Prusse, Frédéric. (^Lettre à Voltaire des 19 janvier et 2S mars 1758.)
Voir aussi la lettre de Voltaire à Thieriotdu r'juin 1731.
298 Adrienne Le Couvreur.