Mère de M. d'Argental
Lettres. ii?
vous protester qu'à l'avenir, sur ce qui vous intéresse, elle sera telle que vous voudrés me la prescrire. J'avois demandé mardi la permission de vous voir, dans le dessein de vous parler avec confiance, et de vous demander vos ordres. Votre accueil détruisit mon zèle et je ne me trouvai plus que de la timidité et de la tristesse. Il est cependant nécessaire que vous sachiés au vray mes sentimens, et, s'il m'est permis de dire quelque chose de plus, que vous ne dédaigniés pas d'écouter mes très humbles remonstrances, si vous ne voulés pas perdre monsieur votre fils. C'est le plus respectueux enfant et le plus honnette homme, que j'aye jamais veu de ma vie.
Vous l'admireriés s'il ne vous apartenoit pas. Encore une fois, Madame, daignés vous joindre à moi pour détruire une foiblesse qui vous irrite, et dont je ne suis pas complice, quoy que vous disiés. Ne luy témoignés ni mépris, ni aigreur; j'aime mieux me charger de toute sa haine, malgré l'amitié tendre et la vénération ^ue j'ay pour luy, que de l'expeser à la moindre tentation de vous manquer. Vous estes trop intéressée à sa guérison pour n'y pas travailler avec attention, mais vous l'estes trop pour y réussir toute seule et sur tout en combattant son goût par authorité, ou en me peignant sous des couleurs désavantageuses, fussent-elles véritables. Il faut bien que cette passion soit extraordinaire, puis qu'elle subiste depuis sy longtemps sans nulle espérance, au milieu des dégoûts, malgré les voyages que vous lui avés fait faire, et huit
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mois de séjour à Paris sans me voir, au moins chés moy, et sans qu'il sût sy je l'y recevrois de ma vie. Je l'ai cru guéri, et c'est ce qui m'a fait consentir à le voir dans ma dernière maladie '. Il est aisé de croire que son comerce me plairoit infiniment sans cette malheureuse passion, qui m'étonne autant qu'elle me flatte, mais dont je ne veux pas abuser. Vous craignes qu'en me voyant, il ne se dérange de ses devoirs, et vous poussés cette crainte jusques à prendre des résolutions violentes contre luy. En vérité, Madame, il n'est pas juste qu'il soit malheureux de tant de fasçons. N'ajoutés rien à mes injustices; cherchés plûtost à l'en dédomager; faites tomber sur moy tout son ressentiment, mais que vos bontés lui servent de ressource-.
Je lui écrirés ce qu'il vous plaira; je ne le veray de ma vie, sy vous voulés; j'irés même à la campagne, si vous le jugés nécessaire; mais ne le menacés plus de l'envoyer au bout du mondée II peut estre utile à sa patrie; il fera les délices de ses amis; il vous comblera de satisfaction et de gloire; vous n'avés qu'à guider ses talens et laisser agir ses vertus. Oubliés, pendant un temps'*, que vous estes sa mère, sy cette qualité s'oppose aux bontés que je vous demande à genoux pour luy. Enfin, Madame, vous me verres plûtost me
1. Probablement à la fin du mois précédent. Adrienne avait déjà fait une maladie en juin-juillet 1720.