‹ LettresChapitre 70 sur 125 · Dans le rôle de Léonide · texte numérisé non relu

Dans le rôle de Léonide

ceinture. Enfin le choix où je me détermine s'est fait de lui-même dans mon esprit dès le premier mot du rôle qui s'y forma. Il s'est soutenu dans le progrès, et s'est toujours de plus en plus confirmé jusqu'à la fm de l'ouvrage. Vous aviez pourtant alors, comme vous aurez toujours en toute autre occasion, pouvoir absolu sur moi. Cela vient de trop loin, comme vous voyez, pour en parler davantage. La dispute m'honorerait et m'affligerait trop; je n'aurai pas toujours des amazones dans la tête, et je n'aurai que trop tôt l'empressement d'appuyer mes ouvrages du secours de vos talens; prouvez-moi pour lors, par la bonté que vous aurez de me prêter ce secours, que vous êtes la généreuse amie qui se plaint à moi de la mauvaise honte que j'ai eue. Pour moi, je ne chercherai en tout et partout qu'à vous prouver que personne au monde n'est avec plus d'estime et plus d'attachement que moi, Mademoiselle,

Votre très humble et très obéissant serviteur.

PiRON'.

Ce lundy soir (9 janvier 1730).

I. Cette lettre a été publiée en 1829 par M. Lémontey (t. III de ses Œuvres), d'après l'original autographe tiré de la collection de M. Tastu, mais sous la fausse date ae 1723. — Voir la collection Morrison.

Réponse à la lettre précédente.

(Mardi) lo janvier 1730.

On n'a jamais mis tant d'art et tant d'éloquence pour dire a quelqu'un : Je crois mon succès impossible entre uos mains. Premièrement, monsieur, vous m'auez promis de tout temps uotre rolle; car je crois que c'est promettre que tout ce que uous m'aués dit auant et depuis la lecture qu'il uous plut de uouloyr faire chés rnoy des premiers actes de uotre piesce. La confiance que uotre naïueté m'auoit inspirée, l'amitié que uous me témoignés, et peut être mon amour propre, ne m'ont pas laissé penser un moment que uotre choix pût être douteux; rinsy je n'ay exigé ny confirmation ny promesse plus marquée; d'ailleurs uous me l'auriés signé de uotre sang qu'au premier scrupule j'aurois cessé d'y prétendre, et quoy que je uous dise icy, tenés uous pour très assuré que je n'ay nulle intention de uous faire changer. Je connois toute l'ettendue de uotre courage à soutenir uos oppinions, et tout le danger et le degout de contraindre un homme d'esprit et d'imagination. Je suis conuaincue aussy qu'en toute fascons je ne uaudrois rien que désirée; mais je ueux me justifier d'auoir osé dire en pleine assemblée que

174 Adrienne Le Couvreur.

je le deuois jouer. Je uous le repette, monsieur, uous me l'auiez fait espérer et promis, de même que Calisthene à notre ami Sarazin. Uous nous sacrifiés tous deux non aux talents de Mlle de Balicourt quoy que je conuienne qu'elle en ait , mais à la crainte que uous aués de M. Quinault', et en cela je doute fort que uous preniés.le meilleur party pour uous; M. Quinault a plus d'art et d'expérience que M. Sarazin, mais celuy cy a un sentiment plus neuf et plus sûr pour le succès. Les applaudissemens qu'il a receus et mérités dans les derniers rolles qu'il a joués, en sont une preuue bien réelle. Quand a moy je trouue qu'en me donnant des éloges que je ne mérite pas uous me faites injustice d'ailleurs : je suis bien plus éloignée de ressembler à Uenus qu'a cette Pallas que uous mesurés a l'aune ; uous oubliés que j'ai joué, du temps de Mlles Desmares et Duclos, Roxane, Athalie, Phèdre, Elisabeth, Pauline et Cornélie, sans que le public ait paru se plaindre de ma foiblesse ny de mon courage, et je crois que l'âme est plus nécessaire que la taille. Je ne ueux disputer ny de grâces ny de tallens auec celle que uous me préférés, mais je ne crois pas sa force sy supérieure. Uous n'aués pour en juger que l'exemple de Médée qu'elle n'a jamais jouée que deux fois la semaine, se plaignant ensuite qu'elle auoit craché le sang,

I . Mlle de Balicourt était la cousine des Quinault, dont la coterie était toute-puissante à la Comédie ; Piron était, comme on sait, l'ami très intime de Mlle Quinault. Mlle de Balicourt avait débuté en 1727.

et toute la Comédie peut uous dire qu'elle n'a jamais joué sans assurer qu'elle auoit la fièure ou quelqu'autre indisposition. Il y a pourtant en elle un amour du métier que je respecte très sincèrement, mais que je pretens auoir poussé plus loin. Enfin ce n'est point une furieuse que Leonide; ces grâces austères, simples et nues que uous désirés ne se trouueront point plus en elle qu'en moy, je m'en raporte a ceux qui y uoyent de plus loin que uous, et s'il eut esté question d'un parallelle contraire, et que uous m'eussiez mandé que Mlle Dufresne, ou quelque autre, aprocheroit mille fois plus de ces grâces que uous atribués a Uénus, et à cette cinture que uous croyés qui ua m'éblouir, je dirois que uous aués raison et je me flate même que je uous aurois préuenu, mais je prétens un peu plus à l'égide, puisqu'égide et cinture y a. En un mot je tiens mon âme aussy malle et aussy sensible à la uertu que uous en puissiés trouuer. C'est ce quy m'a fait aùmirer notre piesce, c'est ce quy m'a plu dans uotre roUe, et c'est ce qui me porte a uous pardonner un affront qu'aucune autre femme n'oublieroit de sa uie : je dis afront parce que j'ay dit en pleine assemblée que uous me l'auiés promis, et qu'après un engagement authorisé par l'acceuil que je reçois encore du public et par l'amitié que je uous ay témoignée, et par les louanges sincères et uiues que je uous ay données, il est inconceuable que uous alliés uous jetter à la teste d'une autre, encore plus déraisonnable que uous destiniés Calisthène a un autre que

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uotre amy Sarazin'. Mais la peur du diable fait souuent plus de déuots que le ueritable amour de Dieu. Uoila ce qui peut nous consoler".

Uotre très humble et très obeisante seruante

Le Couureur.

A Monsieur.

10 janvier 1730.

Vous aimés M. Piron, Monsieur, je me flatte que uous aués de la bonté pour moy. Jugés, je uous prie, de ce qui se passe entre nous. On peut nous aigrir l'un et l'autre, et je serois fort fâchée d'être accusée d'auoir tort. Uous uerés par sa lettre et ma réponse de quoy il s'agit, et les termes ou nous en sommes. Je crois n'auoir besoin que de ma parolle pour persuader que j'ay eu raison de croire qu'il me destinoit son roUe. J'en ay des

1. Piron n'aimait pas le jeu de Sarazin. C'est de cet ancien abbé devenu comédien qu'il aurait dit : « Il n'a pas mérité d'être sacre à vingt-cinq ans, et ne mérite pas d'être excommunié à cinquante. » Il fut cependant trop heureux de lui confier le Cliristiern de sa tragédie de Gustave.

2. Cette lettre, de quatre pages et demie in-4'', a été vendue 5 00 francs, sous le n» 1 5 20 du catalogue B. Fillon ( 1 878) . Elle fait aujourd'hui partie de la collection A. Morrison.

témoins irréprochables et je crois luy faire honneur quand je m'en plains; mais c'est encore plus pour me justifier d'auoir dit deuant toute l'assemblée qu'il me l'a promis : c'estoit le jour même de sa lecture ' . Il a plus de tort encor auec Sarasin et je luy pardonnerois s'il y deuoyt beaucoup gagner, mais encore une fois, je uous en fais juge, et je uous demande de dîner ou souper bientôt auec uous chés moy, sy uous m'en uoulés faire l'honneur, chés uous sy cela uous conuient mieux. Je uais à Uersaille jouer Bérénice^, sans cela j'aurois esté uous uoir.

Je pers le plaisir de jouer un rolle qui m'a plu, que i'ay accepté auant qu'il fut fait, et dans la piesce d'un homme que je croyois mon amy. Mais je pers aussy la crainte d'en mécontenter l'auteur ou de n'y pas plaire au public, la fatigue, l'enuie des autres, et j'y gagne, outre le repos, le temps de pouuoir me liurer a la bonne compagnie qui me fait la grâce de me soufrir. Il ùous en coûtera plus d'un dîner ^

1. Le mardi ij décembre 1729; Sarrazin, Quinault, Mlles Le Couvreur et de Balicourt ont signé le procès-verbal de réception.

2. Mardy, 10 janvier 1730, treizième voyage à Versailles : Bérénice (Mlle Le Couvreur) et le Retour imprévu.

3. I page 3/4 in-4''. N» 616 d'une vente faite par Laverdet (31 janvier 1854). N» 360 de la vente Chambry (Charavay, 7 mars 1881), adjugée 480 francs à M. Thibaudeau. Fait aujourd'hui partie de la collection Alfred Morrison.

lyS Adrienne Le Couvreur.

A Monsieur le marquis de la Chalotais '.

Samedy, 1 1 mars 1730.

J'ay reçu, Monsieur, le tribut qu'il plait à uotre amitié de m'enuoyer tous les caresmes; je suis fachee qu'il n'y en ait qu'un par an, puisque ce n'est que dans ce temps et a cette occasion que uous m'honorez de uotre souuenir. Je suis très flatée qu'il subsiste malgré la longueur de l'abscence et le peu d'espérance de nous reuoir. Pour moi, je suis très constante pour des amis tels que uous, et dussions-nous uiure cent ans et rester aussi éloignés, je ne uous oublierais point; mais j'aimerois mieux uous reuoir. Vous uoilà décoré d'une charge qui uous retiendra plus que jamais dans uotre Bretagne, et a moins que je n'y aille, je ne uerray plus mon petit abbé : il y a peut être de l'indécence à moy d'appeler ainssy un homme deuenu très graue par le sacrement et la magistrature, je uous en demande donc pardon très humblement.

Monsieur, à uous, à Madame uostre épouse et a uotre nouuelle dignité; tout ce que je puis

I. Cette lettre, écrite neuf jours avant sa mort, appartient à M. le marquis de Kerniez, arrière-petit-fils de La Chalotais. M. Henry Jouin l'a publiée dans le Courrier de l'Art, du 25 mars 1887.

uous assurer, c'est que mon petit abbé, jeune, plein d'esprit, de grâce et de sagesse, n'estoit pas moins respectable pour moy que Monsieur le marquis de la Chalotais', père de famille et auocat gênerai du Parlement de Bretagne. Ces titres, loin de m'imposer, m'autorisent ce me semble à uous parler plus naïuement et auec plus de confiance des sentimens qu'une extrême jeunesse et une entière liberté deuaient modérer. Quand on a dix ou douze ans de connoissance et une espesce d'attachement qui résiste à l'eloignement et ne doit blesser personne, on doit se parler sans contrainte. Je uous assure donc que je uous aime autant que je uous estime, que je fais des uœux pour uostre bonheur et celuy de tout ce qui uous apartient, et je uous exorte a me conseruer uostre souuenir et mieux.

Vous dittes que uous uoudriez que je uous apprisse l'art de la déclamation, dont uous auez besoin; auez uous donc oublié que je ne déclame point? La simplicité de mon jeu en fait l'unique et foible mérite; mais cette simplicité que le hasard a fait tourner à bonheur

I . La chalotais (Louis-René de Caradeuc de), né à Rennes le 6 mars 170 1, mort dans la même ville le 12 juillet 1785, fut procureur général au parlement de Bretagne. — Venu jeune à Paris, il fréquente les salons renommés, dit M. l'avocat général Bonnet dans son Discours de rentrée de la Cour de Rennes : « Il est assidu au théâtre, où Baron et Adrienne Lecouvreur inaugurent une diction pleine de naturel. Il est charmé, et ne dédaignera pas d'entretenir un commerce intdlectuel avec la célèbre protégée de la marquise de Lambert. » (La Chalotais, son caractère et ses idées, Rennes, 1882, in-8<>, p. 10.)

i8o Adrienne Le Couvreur.

chez moy, me paroist indispensable dans un homme comme uous. Il faut premièrement autant d'esprit que uous en auez et puis laisser faire la belle nature. Vouloir l'outrer c'est la perdre. Grâce, noblesse et simplicité dans l'expression, et mettre la force seulement dans le raisonnement et dans les choses, c'est ce que uous direz et ferez bien mieux que personne; et sur ce j'ai l'honneur d'estre auec l'amitié la plus tendre et la considération la plus forte,

Monsieur,

Vostre très humble et très obéissante seruante,

Le Couureur.

Paris, ce 1 1 mars 1730.

A Mademoiselle de... {La Chaise).

Je voulois vous demander, ou vous donner à souper aujourd'huy; mais comme vous allés à la campagne, je compte de souper ailleurs, et désire que vous vous amusiés beaucoup où vous allés. Ce qu'il y a de certain, c'est que vous amuserés beaucoup ceux qui auront l'honneur de souper avec vous. A mon gré, il est dangereux de vous voir, on ne peut plus souffrir les a>;tres femmes, et ce seroit bien pis, si je vous voyois souvent moins entourée de gens qui me dérobent la moitié de vos attentions, c'est-à-dire la moitié de mes plaisirs. Il n'est cependant pas juste de s'opposer aux vôtres, ni à ceux des personnes qui, comme moy, vous rendent justice. Ne doutez plus de ma Constance. Je ne vous manqueray jamais la première, et fussiés-vous dans le Palais de la Gloire, à mes dépens, en dépit de l'envie, je vous aimerois toujours. Ne vous formés point une idée importune de cette chimère que vous croyés qui vous annonce

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de nouveaux malheurs, et qui me présage une espèce de bonheur. Un rien peut me rendre plus mal'heureuse que je ne l'ay encore été, et vous ne pouvés qu'espérer mieux ; avec Tesprit que vous avés, on peut, de reste, braver Tenvie et le sort même; mais toute ma prudence, et l'attention que j'apporte à me bien conduire, ne mettent pas à couvert des accidents qui peuvent arriver, et contre lesquels ma sensibilité ne peut s'endurcir. Vous n'avés qu'à prendre sur vous, vous touchés peut-être au moment que je souhaite, et que vous mérités. Quelques apparences flatteuses que vous puissiés envisager pour moy, vous me verres toujours tranquile, eussent-elles même tout l'effet que vous en espérés. Il est des erreurs bien douces où je ne puis plus me livrer. De trop tristes expériences ont éclairé ma raison. Adieu, je vous embrasse, je vous aime, et vous aimeray toute ma vie. Je vous verray le plustôt que je pourray. En attendant songes à moy.

A la même.

Vous avés tort de vous plaindre de moy, ma chère amie. Je vous aime plus qu'aucune femme que je connoisse, et je me flatte aussi que vous m'aimes plus que toute autre. Fiés

vous à mon discernement, quel qu'il puisse être, du soin de vous rendre justice ; il sera toujours aidé par mon cœur, bien que vous n'en ayés pas besoin. Je sens bien ce que vous valés au-dessus des autres, et c'est votre mérite personnel qui m'a attachée à vous, par préférence même à l'amitié que vous avés paru avoir pour moy d'abord. Prêtés vous à ma situation sur ma conduite, et comptés sur un attachement vif et solide de ma part. Adieu, je vous attends à dîner. Je ne me porte point bien du tout; mais vous me guerirés.

A Mademoiselle.

Assurément, je veux que vous m'écnvies, et je le veux plus que jamais. Je douteray de votre amitié, je vous chercheray querelle, enfin je mettray tout en usage pour recevoir d'aussi jolies lettres que celle que vous venes de m'écrire. Si vous avés autant de constance et d'amitié pour moy, que je vous trouve de grâces et d'esprit, je suis trop heureuse; mais ce n'est pas assés que de me les laisser voir et connoître. Ne pourries vous point m'en infuser quelqu'unes.? Vous y gagneriés, puisque j'en deviendrois plus digne de votre affection. Enfin, telle que je suis, je suis à vous, pénétrée de reconnoissance, animée de goût, et

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charmée de votre mérite. Tout vous sied, la folie même, et je ne sçache rien qui puisse vous résister et qui ne s'applaudisse même de sa défaite. Que ne vous ay-je offert mes premiers soins? Je serois encore fidelle.

Adieu, Madame. T... vous remercie, vous entend, vous embrasse, et vous verra tantôt.

LU A la mesine.

J'eus tant de regret de vous avoir quittée hier, que je meurs d'envie de vous voir pour vous en faire mes excuses. Il me semble que j'aurois grand plaisir à vous voir tout à l'heure et à vous embrasser de tout mon cœur. Vous sériés bien aimable, si vous vouliés prendre la peine de venir chés moy prendre du thé ou du caffé. Je vous previendrois sans doute si je n'étois obligée de rester chés moy pour des raisons que je vous diray. Volés donc, si vous m'aimes, et venés m'assurer que vous êtes sensible à tout ce que je sens de vif et de tendre pour vous. Adieu, ma Reine. Si vous ne veniés pas ce matin, je ne pourrois vous voir d'aujourd'huy, et j'en serois au désespoir.

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