IMPRIMERIE DE MARIES OLIVE, RUE PARADIS
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AVANT-PROPOS
Jaloux d’ajouter du merveilleux à leurs travaux littéraires , bon nombre d’écrivains ont eu recours, dans tous les temps, aux plus ingénieuses fictions. Les uns ont miraculeusement sauvé d’un affreux naufrage ou d’un violent incendie, le précieux manuscrit dont ils publient conscientieusement le texte, ne pouvant se décider à priver la postérité d’un trésor que le hasard seul a fait tomber dans leurs mains; d’autres ont découvert des papyrus ou des parchemins, dans les hypogées de Memphis, ou les récentes fouilles de la ville de Pompée; c’est du voisinage du cratère d’un volcan éteint, ou de la poussière séculaire d’un réduil ignoré, que celui-ci vient de retirer l’œu-
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vre d’une brillante intelligente, qu’il promet d’embellir simplement de couleurs contemporaines ; tandis qu’un autre, initié dans la connaissance des langues perdues , se hâte de rendre dans la nôtre les beautés de pensées et de style d’un écrit enfoui sous des révolutions du globe dont l’époque est effacée de la mémoire des hommes.
On avouera, sans peine, que si cette tournure épique ne rend pas l’œuvre plus parfaite, elle ne laisse pas, du moins, de plaire à certaines imaginations qui ne trouvent jamais bien ce qui n’est que naturel , et dispose à continuer une lecture que la vérité, dépouillée d’ornements, rendrait difficile à supporter.
Nous eussions pu, sans doute, en écrivant nos Lettres sur Marseille , emprunter cet innocent secours, et nous faire parvenir des temps anciens tout ce qui nous manque pour une épopée. Ne pouvions-nous pas puiser, dans les antiques ruines et les noirs caveaux du cloître Saint-Victor, où s’étaient réfugiés, au moyen-âge, un grand nombre de savants prêtres, les matériaux propres à donner à notre travail cette forme dramatique dont s’accommodent si bien , de nos jours , ceux (|ui refont nos histoires? Combien de détails précieux eut pu nous fournir un manuscrit enfermé
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dans un vase de verre fossile , imaginé dans l’épaisseur des terrains de notre bassin de Carénage? et ces vieilles tours , voisines de l’antique porte de Jules, naguères renversées, n’auraient -elles pas renfermé des traces des temps passés. Cette grave leçon de l’avenir? leurs voûtes souterraines ne pouvaient-elles pas protéger les vieilles chroniques de cette époque oubliée, où la fille de Pliocée sortait de son berceau? Et cette prétendue galerie sous-marine qui, d’après l’opinion populaire, servit d’asile aux premiers chrétiens contre la persécution, et court sous l’eau jusqu’à l’enceinte de l’antique temple de Diane, serait-elle, au besoin, moins féconde en merveilleux épisodes?
Mais, nos Lettres ne comportaient point ce romanesque échafaudage; désirant nous renfermer dans l’exposition des faits les moins équivoques, nous avons écarté de nos récits des ornements qui, loin d’ajouter des charmes à leur véracité, les privent de ceux dont on prétend les embellir : nous puisons toujours aux sources primitives, et nous les signalons avec bonheur, pour dégager notre responsabilité; et notre zèle est d’autant plus vif et plus soutenu , que les témoignages que nous invoquons sont plus graves; moins connus ou souvent dédaignés.
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Si des recherches variées, une scrupuleuse exactitude, Tamour de la vérité sont comptés pour quelque chose, nous aurons moins de regret de nous être livré à ce travail. On a tant écrit sur Marseille, qu’il né nous reste plus qu’à recopier les écrits qui nous ont précédé; mais, il serait injuste d’oublier que nos lettres ont été écrites pour un personnage qui n'avait ni le temps ni la volonté de lire de gros volumes, et qui se plaisait à trouver réunies, dans un espace de peu d’étendue, des notions sur des faits qui excitent la curiosité plus qu’ils ne peuvent la satisfaire.
On ne tardera pas à s’assurer que ce que nous disons ici n’est point .un prétexte imaginé pour affaiblir le reproche qu’on pourrait nous adresser d’avoir écrit sur un sujet depuis longtemps épuisé. Au reste, le livre est là, et toutes les précautions oratoires possibles ne pourraient le rendre meilleur. Il ne serait, cependant, pas tout-àfait inutile, s’il instruisait celui qui n’a pas appris, ou s’il réveillait les souvenirs de ceux qui savent, et comme le monde ne se compose que de ces deux classes, il y a lieu de croire que quelque lecteur le trouvera de son goût ; ou chercher l’écrivain assez présomptueux pour se flatter d’obte-
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nir tous les suffrages? On a beau le nier, chacun flésire d’être applaudi.
Nec ego ventosæ plebis suiïragia venor.
disait le poète qui, plus qu’aucun de ses confrères , ambitionnait l’approbation du inonde entier, bien qu’il n’osât l’avouer.
Mais quelle fut l’occasion de la publication de ces Lettres : c’est ce que nous allons exposer.
Un jeune étranger, haut placé dans sa patrie, vint , il y a quelques années, passer l’hiver à Marseille: le rigoureux climat qu’il habita dans sa jeunesse avait sensiblement altéré sa constitution physique, que la nature semblait n’avoir formée que pour le séjour du tropique : c’était comme l’une de ces plantes qui ne peuvent prospérer que dans une serre chaude. Ces anomalies de la création ne furent dans aucun temps, ni rares ni passées sous silence; elles attestent l’infinie variété de puissance et d'ordre du souverain moteur de l’univers. Avant l’âge de trente ans, notre hôte étalait sur son front soucieux les signes précurseurs de la caducité.
Mais il n’en était pas ainsi de ses facultés intellectuelles; elles s’étaient développées en sens contraire de son organisation matérielle : élevé dans les écoles du nord, où le temps mis de bonne
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heure à profit est prodigué sans réserve aux soins de l’éducation première , où se contracte l’habitude d’une vie sévère et laborieuse , il avait d’autant plus heureusement profité de cette précoce méthode que, sous le rapport de l’intelligence, il était doué des qualités qui distinguent les habitants du midi; d’un rapide coup-d’œil, il avait saisi ce qu’ après de longues leçons ses studieux condisciples avaient à peine compris.
Les idées qu’il avait conçues de Marseille, de son antique origine, de ses anciennes lois, de sa république^ modèle des gouvernements de l’époque, de ses relations avec Rome avant et après la ruine de Carthage, de ses rapports avec la Gaule, de son commerce, des mœurs, des coutumes de ses habitants, etc., s’étaient fréquemment reproduites dans son esprit, et lui avaient inspiré une sorte d’enthousiasme dont il ne pouvait se défendre : il parlait avec chaleur de ces divers sujets , San» pourtant les avoir sérieusement étudiés; mais la Grèce et ses brillants souvenirs, cette colonie sortie de la Phocide, et fixée sur cette côte aride et pauvre des Massiliens, les combats (jii’elle eut a soutenir contre les nations barbares (jui la repoussaient; les succès qui couronnèrent sa valeur et ses constants offorl s : ces temps, enfin,
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dont il ne reste que des idées confuses et d’obcurs souvenirs , assiégeaient sans cesse sa pensée de lointaines images qu’il se plaisait à caresser.
Il est juste de dire, pourtant, qu’au fond de cette imagination poétique, se trouvait un vif désir d’apprendre et de sortir de ces vagues idées qui laissent l’esprit dans une incertitude plus fâcheuse encore que l’ignorance. L’urbanité de ses manières, ses expressions reconnaissantes, et cette bonté de tous les instants qu’on désirerait rencontrer plus souvent dans certaines conditions sociales, me firent oublier les exigences que commandait sa position, et les difficultés qu’il fallait vaincre, pour correspondre à ses pressantes sollicitations; mais, j’avoue que bientôt il s’éleva dans mon esprit un de ces doutes fâcheux qui semblent paralyser tout-à-coup les plus généreuses dispositions. J’allai me persuader que notre illustre étranger pourrait bien vouloir me traiter comme ces ciceroni d’Italie dont on solde la science à la fin de chaque journée, et qu’on rappelle, le lendemain, pour continuer un album incomplet ; dès lors j’éprouvai de la répugnance pour le ton qu’il se plaisait à prendre avec moi, parce qu’il me paraissait être celui du commandement, et que je n’ai, de ma vie, supporté
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d’autre joug que celui que je me suis moi-même imposé; j’étais, enfin, sur le point de rompre avec un personnage dont je ne voulais, en aucune manière, supporter ce que je croyais être les hauteurs. Je m’imaginai que j’en étais mal compris, et que les prévenances dont j’étais l’objet n’étaient qu’une amorce pour m’imposer ses volontés: ajoutons que, n’étant inspiré par aucun motif d’intérêt personnel, je devais naturellement croire que j’avais droit à de plus nobles procédés. Bizarrerie de l’esprit humain qui se délecte à créer des monstres pour les combattre et troubler son repos ?
Mais s’apercevant, entin, de la froideur avbc laquelle j’accueillais ses bienveillantes démonstrations, notre aimable voyageur voulut absolument en connaître le grave motif. Je ne fus pas , d’abord, assez explicite : je craignais de découvrir la vérité, et je ne pouvais pourtant me décider à l’ignorer. Mon amour-propre aurait mieux trouvé son compte, s’il m’eût prouvé, sans m’en prévenir, que mes soupçons ne reposaient sur aucune réalité. Il me fut donc impossible de garder plus longtemps le silence , et je m’ouvris a lui, avec un tel abandon, que je le mis dans le plus étrange embarras ; il est |)lus
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facile de dire que de peindre sou éloiiiieiuent ; il m’adressa des paroles dont je conserverai toujours le souvenir, avec cet accent qu’on n’entend point sans émotion, et qui n’est jamais sur les lèvres s’il ne part du fond du cœur. Je fus donc confus à mon tour, d’avoir provoqué tant d’aimables expressions, que je dus regarder comme la juste punition d’un indiscrète curiosité. L’honorable confiance qu’il m’accordait avec tant de courtoisie, ce surcroît de politesse, et, ce qui vaut beaucoup mieux encore, ce ton persuasif et soutenu qui dissipe tous les doutes et ranime l’espérance, en imposèrent à ma soupçonneuse susceptibilité ; et confondu de ma fierté trop prompte a s’alarmer, je reconnus enfin que rien n’avait pu la heurter: je ne découvris plus dèsœe jour, que des expressions amicales , là où peu de jours avant je n’avais pressenti que des ordres intimés avec orgueil. L’âme élevée du noble voyageur m’apparut, dès ce moment, dans tout son éclat.
Immédiatement après ces bienveillantes explications, nous commençâmes nos promenades, accompagnés de l’un de ses jeunes amis qui l’avait toujours suivi dans ses voyages. Cent fois nous avons parcouru l’enceinte et les environs
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de Marseille, et celle partie de la mer qui , suivant Jules-César, baignait la ville presque de trois côtés; nous examinâmes attentivement les bas fonds de ces eaux, où l’on prétend découvrir quelques vestiges des habitations des anciens Marseillais, et nous nous assurâmes que là, comme sur d’autres faits, la tradition est en défaut; nous fîmes de nombreuses stations sur l’endroit où l’on pense que furent assis les fondements de cette ville célèbre; l’emplacement du camp de Trebonius^ la citadelle de César, la maison dite de Milon, les temples de Diane et d’Apollon, le lieu précis ou Pythéas fixa la latitude de sa ville natale; le champ mobile de la bataille décrite par Lucain, où la flotte de Marseille et celle de Rome, sous les ordres de Brutus , au nom de Pompée , après un combat sanglant, subirent, l’une une entière défaite, l’autre la honte d’une fuite précipitée; la topographie de l’antique Phocée des Gaules furent, enfin, l’objet de nos études, de nos courses et de nos souvenirs; mais il ne faut pas se dissimuler que tous ces lieux mémorables, n’ont réellement du prix que pour les curieux qui ont médité sur l’histoire de Marseille; car leur présence diminue leur renommée : plusieurs mois furent ainsi consacrés à ces excursions archéolo-
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giques, el cliaque soleil nous découvrait quelque chose de nouveau.
Rappelé dans sa patrie, notre aimable voyageur partit vers le milieu du printemps; mais il ne voulut se séparer de moi qu’après m’avoir engagé à écrire les résultats de nos entretiens; J’eus la témérité de me charger de ce travail , beaucoup au-dessus de mes forces, mais le désiide lui être agréable était trop vif pour ne pas m’aveugler sur mon imprudence; je cédai donc, quoiqu’à regret, à ses vives instances. Mais, pour m’épargner d’inutiles efforts, et ne. pas m’égarer dans l’accomplissement de ma promesse, je me proposai de ne jamais m’écarter de l’histoire , et d’éviter ces pompeuses descriptions qui n’appartiennent qu’aux romans; car les faits même les plus simples s’altèrent par les ornements dont on se plait à les orner ; ma tâche devenait par là plus facile ; je devais, avant tout, reproduire avec exactitude , le genre de vie des anciens Marseillais, les changements, les agrandissements, le déplacement de leur ville dès les temps les plus anciens. Je m’imposais l’obligation surtout, de n’invoquer dans ce travail que le témoignage des auteurs originaux, n’ignorant point que la plupart de ceux-ci ont été souvent mal compris ou tron-
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qués*, par ceux inènies qui étaient le plus intéressés à les transmettre sans altération à leurs lecteurs, d’autres les ayant cités sans les connaître, ou se contentant de transcrire les copies les plus défectueuses.
Pour resserrer dans des bornes convenables les divers sujets dont j’avais à m’occuper, il fut décidé que j’écarterais de mes écrits cette série de fables dont on est depuis longtemps rassasié , et qui sont les compagnes obligées des relations prétendues historiques des temps passés. Je pensai qu’en traitant sous formes de lettres tant de sujets divers, cette manière d’écrire/ moins prétentieuse et plus rapide, me sauverait, jusqu’à un certain point, de la fastidieuse marche de certains chroniqueurs qui ne font jamais grâce ni des dates ni de la stérile description des lieux que tout le monde connaît , et moins encore de l’exposition des innombrables faits merveilleux
dont ils furent jadis le théâtre, moyens infaillibles de repousser les plus intrépides lecteurs.
Les Lettres qu’on va lire furent donc écrites avec cette liberté, bien permise je pense, qui laisse le choix des matières à la disposition de l’auteur : elles ne renferment pas l’histoire de Marseille; mais une série de recherches et d’ob-
AVANT-PROPOS
servatious puisées pour la plupart dans des auteurs dignes de foi , mais principalement dans les classiques qu’on a trop souvent perdu de vue : les citations des écrivains de toutes les époques, soigneusement indiquées par des chiffres , au bas de chaque page , mettront le lecteur à même de s’assurer de l’exactitude de l’auteur. Celui-ci croirait entreprendre une dissertation inutile, s’il se défendait du reproche qu’on pourrait lui faire d’avoir donné une certaine étendue à quelquesunes de ses lettres : tout le monde sait , qu’entraîné par la discussion d’un fait douteux, ou pris pour exact, quoiqu’il ne le soit pas, l’écrivain se trouve involontairement engagé dans des questions dont il faut trouver la solution pour ne pas augmenter les difficultés et l’impatience du lecleur : pour être plus intelligible, d’ailleurs, il n’est pas toujours possible d’être concis; dans ces lettres, au reste, rien n’est plus rare que cet em-
barras.
Il est certain qu’elles n’étaient pas destinées à l’impression, et que si le journal littéraire dont il me reste à parler n’eût jamais paru , elles seraient encore dans la plus profonde nuit ; elles ne devaient être connues que du personnage qui m’en avait inspiré l’idée, et qui désirait conserver le
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souvenir des iiupressioiis qu’il avait éprouvées durant son séjour à Marseille. La lettre sur la fondation de cette ville, celle qui fut datée de l’entrée du port, et plusieurs autres étaient terminées et parvenues à leur adresse, lorsque des membres de l’Académie formèrent le projet de publier un journal littéraire, où l’on traiterait spécialement des sujets relatifs à la Provence , et à Marseille en particulier ; cette publication prit le titre de Ruche Provençale^ et pour devise, ce vers de Virgile :
Rege incolumi , mens omnibus una est.
Lié d’amitié avec les collaborateurs de cet ouvrage périodique, je fournis mon contingent, en livrant mes lettres; mais on me fit promettre de • continuer ce travail autant de temps que ce journal serait favorablement accueilli du public; en contractant cet engagement, je remplissais le double but d’obliger des confrères et de satisfaire la curiosité d’un étranger dont je ne cessais de rechercher l’amitié.
Quelques-unes de ces lettres furent écrites plusieurs années avant l’époque où elles ont été connues, d’autres le furent dans le courant de la même année, et ne sont que la relation des promenades et des entretiens faits en compagnie du
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jeune ami de notre illustre voyageur, dont nous avons déjà fait mention. La Ruche Provençale fut beaucoup recherchée, surtout pendant les deux premières années; il faut convenir que peu de spécialités de ce genre ont offert plus de curieux détails sur la vie, les usages, les mœurs des Provençaux et notamment des Marseillais. C’était alors l’époque du débordement des journaux de toute espèce, ils se succédaient avec la rapidité de l’éclair, et s’évanouissaient comme un nuage du matin ; celui-ci dura près de quatre années; chose rare avec sa devise! car on pouvait dire alors de ces sortes d’écrits, ce que disait des familles patriciennes, au temps de Tibère, l’énergique peintre des tyrans.
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Prodigio par est, cum nobititate senectus.
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Sur Marseille.
LETTRE PREMIERE
Monsieur ,
Avant de parler de Marseille, vous paraissez désirer que je dise quelque chose de son port, source intarissable de sa richesse et de sa splendeur; vous avez vu. Monsieur, qu’il est comme l’entrée de l’édifice dont nous allons bientôt connaître, dans son ensemble et ses détails, les antiques et nouveaux ornements: n’était-il pas naturel qu'il fût précédé d’un péristyle digne de sa grandeur? Mais comment exposer dans une lettre combien la vue de cette mer immobile et prisonnière rappelle de brillants souvenirs?
LETTRE PREMIÈRE
Ce bassin creusé par l'art et la nature, ce roc aride qui en fermait l'entrée , et que les flots et la main de l’homme ont applani pour offrir un asile aux vaisseaux; ce continuel mouvement qu’on aperçoit dans cette enceinte ; cette diversité de costumes , de pavillons, de langages; cette abondance de richesses apportées de toutes les parties du monde , reportent involontairement la pensée vers les plus anciennes nations du globe, et retracent à l’esprit l’origine et les progrès du commerce , qui contribua si puissamment à la civilisation et au bonheur du genre humain.
Je pourrais dater cette lettre de l’entrée même du port : je me trouve au pied des remparts de la citadelle Saint-Nicolas , dont Vauban épouvanta les Marseillais ; je suis assis sur un bloc de rocher presqu’entièrement enfoncé dans la mer. Le soleil couchant prête un nouveau charme au tableau qui m’environne ; et le bruit seul des rames des bateaux qui passent devant moi rompt la monotonie de celui des vagues, qui viennent lentement expirer à mes pieds. Je contemple les coteaux desséchés qui entourent Marseille de toutes parts, et je vois que ces roches , brûlées par un soleil dévorant , ne formeraient , sans le commerce , qu’une plage déserte , dont le timide pilote éviterait soigneusement la dangereuse approche.
Mais je touche à l’endroit même où le premier vaisseau phocéen jeta l’ancre et reconnut le port; il passa près du banc des roches que j’occupe, je le vois s’ap-
LETTRE PREMIÈRE. 23
prochor du rivage; ces hardis étrangers s’y établissent et la Gaule reçoit les premières notions des arts et le germe d’une active industrie. Ainsi, longtemps avant cette époque , les vaisseaux phéniciens portèrent l’alphabet et les premières connaissances de la géographie aux plus anciens peuples de l’univers.
Je vois cependant Marseille s’élever insensiblement dans le fond de cette anse naguère déserte : je suis des yeux les remparts dont on l’environne; mais je suis effrayé de cette nuée d’hommes furieux, qui se précipitent du sommet des montagnes voisines pour la surprendre. Ils s’efforcent, les insensés, de repousser leurs bienfaiteurs; mais bientôt ils s’apaisent et ils accourent en foule dans une ville dont ils se' flattaient de renverser les fondements. Déjà les temples de Diane et d’Apollon, le palais du sénat, le cirque, le collège des Dendraphores , la méridienne de Pythéas ont frappé mes regards. Pythéas, quel nom célèbre dans les fastes des connaissances humaines ! Voilà le vaisseau qui va le porter jusqu’au pôle du nord. Je le salue, il met à la voile sous mes yeux. Euthymènes le suit, il part pour les mers australes, et Marseille, trois cent cinquante ans avant l’ère vulgaire, comptait déjà ces deux illustres personnages parmi ses citoyens.
Depuis les côtes de la mer de Ligurie jusqu’aux frontières d’Espagne, cette ville, toujours croissante, va fonder ses colonies. Ve voyez -vous pas ses nom-
LETTRE PREMIÈRE
hreiix vaisseaux? Je puis les toucher de la main; ils portent ses lois et le culte de Diane dans les lieux (pi’ils vont parcourir. Je reconnais l’enseigne du taureau, elle donnera bientôt son nom à cette antique cité de nos parages, dont il ne nous reste plus que les ruines, de grossières mosaïques et quelques poteries. Marseille, tu livres tes en fan s au féroce Marius , je vois le lieu de leur départ ; il bat les Cimbres et les Teutons, et Rome seule jouit de la victoire ; mais pourquoi ces nouveaux apprêts , ce terrible appareil de guerre? Pourquoi ces voiles déployées qui menacent, par leur rapidité, de m’entraîner dans l’onde? Ce sont les trirèmes qui vont combattre contre Carthage et qui facilitent à Rome la conquête de cette hère république. Arrête, me dis-je en moi-même, arrête , imprudente Marseille. Rome verse ton sang pour t’affaiblir et te vaincre; mais les vaisseaux ont disparu, Carthage tombe, Marseille va succomber.
Ne vois-je pas également d’ici la place où César assied son camp? Oui , sans doute, j’entrevois Trébonius à la tête des légions, et les aigles romaines menacer la liberté de mon antique patrie. C’est devant moi que s’arrête la flotte de Brutus. Je tremble à la vue de ces vaisseaux; ils ressemblent à des citadelles , et s’avancent pesamment vers ceux de Marseille. Rrutus! quel nom formidable ! Pour balancer, par le courage , l’adresse de l’ennemi qu’il redoute , il va
LETTRE PREMIERE
tenter de changer en champ de bataille l’onde mobile qui s’oppose à sa valeur. Marseille est trahie, Domitius prend la fuite au lieu de la défendre; la flotte marseillaise n’est plus ; en voilà les débris , ils flottent épars autour de moi. Quelle épaisse fumée vient' obscurcir bhorizon ? C’est l’incendie des tours romaines. Qui que vous soyez , ne condamnez pas légèrement la Phocée des Gaules , elle est au désespoir ; un implacable ennemi va la réduire en cendres, et cette sœur de Rome redoute tellement l’esclavage, qu’elle est infidèle à sa parole . pour sauver sa liberté. Mais enfin ses remparts sont ébranlés, son impuissant courage l’abandonne, et cette ville, qui avait porté son nom célèbre jusqu’aux extrémités de la terre, orne le triomphe d’une puissance qui lui devait une partie de sa grandeur.
Les cris que j’entends et qui partent du rivage , m’annoncent déjà que Marseille a changé de langage; je distingue celui du vainqueur. Je \\s d’ici des inscriptions latines , écrites encore en caractères grecs ; c’est le dernier soupir de la liberté.
Ne prenez pas une démarche si hère , vous’, dont le manteau noué sur l’épaule, annonce un étranger revêtu d’un imposant caractère. Laissez-moi, de grâce,
vous contempler un instant . Silence , s’écrie un de
mes compatriotes , modérez votre curiosité : ce personnage que vous avez la hardiesse de regarder en face, est un proconsul (jui vient s’enrichir dans la
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Gaule. Il se rend à Narbonne , et va descendre dans le palais de nos anciens Timouques. Vous ignorez peut-être qu’il représente Rome et qu’il dispose à son gré de la fortune et de la vie de tous les habitants de la province. Voyez quel nombreux et brillant cortège ; chacun aspire à l’honneur d’un de ses regards. Vous le savez, les hommes sont ainsi faits: ils blâment le vice dans le fond de leurs cœurs ; mais s’il est environné de la moindre apparence de pouvoir, ils ne peuvent se défendre du désir de le flatter, d’applaudir à ses écarts et même de l’imiter. C'est un hommage involontaire qu’ils rendent à la vertu , car elle seule commande le respect ; c’est elle qu’on admire dans celui qui en. prend le masque. Le vice a trop de laideur pour mériter notre encens. A ces mots , je laisse ' le proconsul' et sa redoutable escorte. Marseille compte pourtant le poète Prudence parmi ses gouverneurs , c’est une heureuse exception ; Rome semble vouloir la dédommager, un moment, des violentes extorsions de tant de despotes titrés.
O ma patrie ! tes laborieux enfants , après tant de périlleuses entreprises , après cinq siècles de travaux
et de valeur, enfoncés dans des rocs stériles, ne peu-
vent donc échapper à la cruelle ambition d’un peuple insatiable de vaincre et de régner? Ils offrent de livrer leurs richesses et de garder leur indépendance ; non, Tune est un crime et les autres ne peuvent apaiser la soif du vainqueur.
LETTRE PREMIÈRE. 27
J’entends la voix touchante de leurs orateurs : ils paraissent à Rome, pour réclamer leurs droits. Le forum retentit de leurs justes plaintes ; Cicéron les défend ; vains efforts ! Fui vins et Marc-Antoine sont inflexibles ; ils accusent Marseille : elle reste conquise et doit subir le joug.
Mais je vois Pompée ; il est dans le port : voilà sa flotte. Il est encore à la fleur de Page. Que fait-il, pendant si longtemps , parmi nous ? Il attend, sans doute, le résultat des intrigues qui désolent Rome. C’est ici, c’est dans l’endroit même où je suis qu’il a connu la loyauté , l’entier dévouement de nos pères ; et c’est dès ce moment peut-être que Marseille se prit pour lui d’une telle estime, qu’elle ne balança pas, dans la suite , à résister aux offres de César, et à se sacrifier elle-même à la justice, à la reconnaissance, à l’amitié.
Ce grave et sombre romain , qui tourne sans cesse ses regards vers l’Italie, me paraît être ce sénateur qui ne regrette que les mets délicats de sa patrie , et qui n’entrevoit pas de plus cruelle punition du meurtre de Claudius, que celle de manger des barbeaux à Marseille. Non , cette antique masure n’est pas la maison qu’il habitait, et ce buste de mauvais goût qui la signale aux passants ne peut être l’image du meurtrier : le motif de son exil ne méritait pas une statue.
Et toi , que le craintif Augu.ste éloigne de son palais , sous mille prétextes plausibles, dis-moi, puis-
LETTRE PREMIERE
(|ue tu viens partager la paix de nos foyers , si tu ne serais pas une nouvelle victime des intrigues de Rome, et si le perfide Tarius n’est pas ton calomniateur !
Mais quoi, la tyrannie s'étendrait-elle donc dans tous les lieux de l’univers? Et de Rome, Néron, à la persuasion de Tigellin, ferait massacrer Scylla parmi nous? Détournons nos regards : ce tableau me ré- volte.... Voilà Sévère qui parviendra bientôt à l’empire; il commande la quatrième légion aux environs de Marseille : quelle discipline , quel ordre dans cette troupe !
Encore une armée formidable qui va fondre sur notre cité : je reconnais la pourpre impériale : au nom
de Constantin, tous les cœurs sont remplis d’effroi. Il accourt vers nos remparts ; mais c’est pour arrêter le mouvement des légions. Marseille n’est pas coupable, s’écrie-t-il , étouffez ces transports furieux. Que Maximien périsse seul et que la ville soit épargnée. Soudain l’attaque cesse, et je reviens de ma frayeur. Je découvre l’urne cinéraire de celui qui compromit ainsi Marseille, pour l’avoir innocemment admis chez elle. Ce marbre, cette inscription, attesteront toujours que ce ne fut point à Tarse que mourut le beau-père de Constantin. Mais pourquoi précipiter sa tombe dans la mer? Les ossements des morts méritent-ils la haine des vivants ?
Pendant l’espace d’environ quatre siècles, Marseille obéit aveuglément à l’orgueilleuse Rome, et ne fait
LETTRE PKEiMIÈRE
aucun effort pour en secouer le joug. Mais quel étrange changement! le vainqueur lui - meme est en fuite. Voilà que des hordes barbares inondent notre belle patrie; elles accourent des extrémités les plus opposées de la terre , et se disputent les lambeaux sanglants d’un héritage qu’ils ont déjà souillé. Pour la première fois, des peuples du Gothland, des essaims de Musulmans , des Bourguignons avides , des Lombards intrépides, viennent s’asseoir sur les ruines de nos demeures , sur les débris de nos temples. Ils jouissent paisiblement de leur facile victoire , et laissent *
dans l’Athènes des Gaules des traces grossières de
leur barbare langage. Us se hâtent de faire adopter, lè fer à la main, les sauvages coutumes, les mœurs féroces dont ils s’applaudissent parmi tes vaincus.
Pieuse et savante retraite de Lérins, tes rochers, teints encore du sang des vertueux solitaires qui rendirent ton nom célèbre , n’attestent que trop la cruelle domination de ces in^placables ennemis. Ici je ne suis entouré que.de crimes, de ruines et de larmes. Alaric, que ses troupes ensevelissent dans le lit d’une rivière; Ataulphe , qui est blessé sous les murs de Marseille ; les Bourguignons , qui en massacrent les habitants; Euric, qui meurt frappé de la main de Dieu; Théodoric, qui s’approprie notre ville pour sa dépense particulière; le second Alaric, que Clovis tue de sa propre main; les Lombards, qui renversèrent nos murailles; la peste enfin qui succède à tant de fléaux
LETTRE PREMIERE
réunis, semblables à ces effrayantes images qui, dans les accès d’une fièvre dévorante , épouvantent l’imagination d’un malade , semblent se traîner lentement devant' moi, pour prolonger mes angoisses et perpétuer ma douleur. Au milieu de ces scènes de désolations , la voix seule de Salvien me console et me promet un meilleur avenir.
Cependant, Charles-Martel se présente devant moi: il entre à Marseille, ces bandes dissolues s’éclipsent : le calme renaît sous un ciel fait pour inspirer l’amour de l’indépendance : c’est l’aurore d’un beau jour; mais ce jour ne luit pas encore. Marseille est livrée à la fureur des partis , au fanatisme sanglant , à l’ignorante domination d’incorrigibles maîtres. Les seigneurs, les évêques -veulent tour-à-tour régner sur elle ; elle compte deux ports, deux gouvernements, deux peuples différents. Combien de jours perdus dans d’obscures disputes , dans le choix des tyrans ; la distinction des pouvoirs, l’oubli des sciences, l’abrutissement de la raison!
Au milieu de ces épaisses ténèbres, pourtant, Marseille conserve encore quelque étincelle de ce feu sacré qui donne naissance aux arts et porte l’homme à l’industrie. Ses guerres intestines , le sceptre de fer qui pèse sur elle pendant tant de siècles , la rage des vainqueurs qui la dévorent , ne peuvent entièrement étouffer cet heureux présent des cieux. Je vois que le génie de cette antique et grande cité fut toujours d’a-
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masser (ies l icliesses [mur se donner des chaînes; d’ouiilier, dans le sein même des plus vives sollicitudes, le joug de l’odieux esclavage que ses maîtres lui ont imposé , et de croire à sa liberté, parce que le fruit de ses travaux apaisait quelquefois ses ennemis.
Vers la lin du dixième siècle , elle est opulente et dépouillée : elle s’efforce de cultiver les arts et vit dans l’oppression : c’est sous le fer des étrangers que son orfèvrerie, généralement admirée, pare les autels et les palais des rois. Cette persévérance dans ramour du commerce et le goût de l’industrie lui donne enfin les moyens de reconquérir la liberté, de faire respecter son nom et de reprendre le rang dont huit siècles de désolation la firent décheoir. Je vois Boson , roi de Provence et seigneur de Marseille , il s’unit aux Génois , aux Pisans ; il sort du port , voilà ses galères ; je le suis pendant longtemps , il s'arrête près de l’embouchure du Var, et détruit complètement les forces navales des Sarrasins qui infestent nos mers.
Les chantiers, les arsenaux se remplissent d’armes , d’ouvriers , de soldats. Quelle prodigieuse activité , quel mouvement dans l’enceinte du port! L’élite des princes chrétiens, les plus valeureux chevaliers de l’Occident, enflammés d’un saint enthousiasme , s’assemblent dans nos murs , et partent pour conquérir cette terre sacrée, où naquit et mourut le Sauveur du genre humain. Les voiles s’enflent; je puis comp-
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ter leur nombre. Je distingue les traits de ces héros ; je vois la croix qui signale leurs personnes et leurs vaisseaux; j’entends le chant du départ ; et mes compatriotes , réunis à ces preux et vaillants guerriers, vont , dans la ville sainte , partager leur gloire et leurs dangers. Aicard, et toi Pierre Barthélemy, que j’aperçois près de moi, vos noms ne tomberont jamais dans l’oubli ; vous êtes les premiers des Marseillais qui demandiez à vous rendre sur les rives du Jourdain, et vos concitoyens, entraînés par votre exemple , se pressent autour de vous , pour vous suivre dans ces lointains climats.
Quelle allégresse , quels transports éclatent à Marseille en ce moment ! Les maisons se couvrent de tentures , les rues sont jonchées de fleurs, les habitants sont en parure. Je découvre un grand personnage : je suis ébloui de l’éclat qui l’environne... C’est saint Louis : il vient s’embarquer pour la Terre-Sainte. Il entre dans l’église de la Major (1) pour remercier l’Être Suprême. Le voilà , il est accompagné de son épouse, de ses frères et de plusieurs princes français. U est parti...! Puisse-t-il éviter les malheurs qui l’attendent en Syrie, et revenir bientôt donner à ses peuples l’exemple des vertus qui l’ont immortalisé. Thibaud , comte de Champagne et roi de
(1) L’église, (le Sainte-Marie-Mujeure est connue à Marseille sous le nom do la Major; comme il en sera quelquefois question dans ces lettres, on a jugé qu’il serait utile d’ajouter cette note.
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Navarre , les ducs de Bourgogne et de Bretagne , les comtes de Bar, de Montfort, deNevers, viennent de le devancer. Je les ai vus; leurs cœurs palpitaient d’espérance et de joie ; mais hélas ! cette invincible armée de héros chrétiens est impitoyablement moissonnée , sous un ciel ennemi , par- les fléaux de tout genre qui fondent sur elle; et son illustre chef languit dans l’esclavage , parmi des peuples avides de rapines, (|ui préfèrent toujours la fortune à la valeur. J.’Europe et l’Asie se heurtent pendant plusieurs siècles , et de leur choc répété, naît une étincelle qui électrise les esprits , et les porte rapidement vers les arts et l’industrie : c’est dans les champs de la Palestine que s’opère cette heureuse révolution; et Marseille , par ses vaisseaux , semble en fournir les éléments. Que d’intrépides guerriers mirent à la voile dans le lieu même où je suis 1 Ils ne sont plus ; leur dépouille mortelle repose sur une terre étrangère. Leurs conquêtes sont redevenues le partage des tyrans; leur sang a coulé pour en affermir l’empire ; mais l’Europe entière s enorgueillit et jouira toujours du noble fruit de leurs généreux efforts.
Je vois pourtant Marseille tomber alors sous le pouvoir des comtes , ceux-ci l’ont usurpé sur les rois de Bourgogne; ici, elle déjoue les ruses de Bérenger^ là, elle se donne au comte de Toulouse pour se soustraire au nouveau joug dont elle est menacée. Partout la justice, l’adresse et le courage font triompher sa
LETTUK PRK>I1ÈUE.
cause. Elle passe enfin sous la domination de la mai-
son d’Anjou , qui va faire la conquête du royaume de
Naples, à l’aide de ses guerriers et de ses vaisseaux.
Ses enfants se donnent en otage pour délivrer leur
souverain, et s’arment bientôt pour briser les fers de
leur reine , qui meurt , par les ordres barbares d’un ingi'at qu’elle combla de richesses et d’honneurs.
Que de sang et de ruines ! Les flammes enveloppent Marseille , le fer plane sur toutes les têtes. C’est là même oii je suis , c’est à la chaîne du port que se livre la bataille. Alphonse d’Aragon remporte la victoire : quatre mille maisons sont en cendres. Marseille est anéantie. O douleur î le pillage, le viol, la mort , tel est l’horrible aspect de mon infortunée patrie !
Console-moi, René, toi, l’Henri IV de notre pays. Je vois ton modeste palais , il est près de Saint-Victor. Ton amour pour Marseille est empreint dans tous les actes de ta vie. Cette ville partage tes peines ; elle s’efforce de les adoucir : elle répète sans cesse ton nom, tes propres paroles , et semble ne plus penser aux maux qui l’affligent, lorsqu’elle rappelle le souvenir de tes vertus.
Voyez les hautes tours du cloître Saint-Victor, elles forment leboulevart de ses états : il en demande mi pape le commandement pour l’évêque de Marseille, vaillant homme de guerre et son meilleur ami.
Marseille est en deuil : René n’est plus. Charles lui
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succède. Que de trésors la mort prématurée de celuici ii’enlève-t-elle pas à nos aiicctres! Mais je vois Palamède,' le conseil et 1 ami de ce pi ince : je l'entends ; il engage son maître à réunir à la France notre chère patrie. L’heureux et prudent ministre est écouté; et xMarseille, au comble de la joie , redouble de zèle et d’efforts pour obéir et plaire à ses nouveaux souverains.
Où vont en ce moment tant de tètes couronnées ? On dit que les princes et les rois se rendent à la Sainte- Baume; mais ils visitent Marseille et son port. Et toi le père des lettres et du peuple, toi que la fortune ennemie ne cessa de poursuivre , et dont les arts ont éternisé la mémoire , je te vois sur le rivage , j’entends les accents de ta voix; reçois mon encens et mes vœux. Marseille reconnaissante te possède quelques instants, et n’oubliera jamais ni les traits augustes de ton visage, ni tes bienfaits.
Mais n’ai-je pas vu flotter, près de moi, le croissant de Mahomet! Oui, sans doute; c’est Soliman qui vient secourir la France; les infidèles même s’intéressent à son roi , qui ne trouve d’implacables ennemis que parmi les siens.
La foudre gronde, pour la première fois, sur les murs de ma patrie : Charles V la fait assiéger par un Bourbon : le feu n’avait pas encore autant vomi de fer sur elle. Voyez ces tours antiques, les flancs de ces bastions, ils portent d’incontestables traces de ce(
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attentat : c’est un connétable de France, infidèle à soiMiiaître, qui les offre à nos regards comme un témoignage de sa félonie et de la courageuse défense des Marseillais. C’est vous, sexe aimable, c’est vous qui sauvâtes le toit paternel. Je vois d’ici leboulevart qui porte votre nom. Je contemple ce monument que les arts élevèrent à votre gloire; partout je découvre,
dans les fastes de la cité , que , dans cette fatale cir-
constance , vos bras délicats arrêtèrent les redoutables efforts de ses nombreux ennemis.
Que de pavillons étrangers flottent tour-à-toiir sur le sommet des îles de Marseille ! Les empereurs , les rois, les princes, les ducs s’en emparent et les abandonnent. Le dernier maître qu’elles aient compté est ce roi soldat , qui en fut à la fois le peuple et le souverain.
Mais quel spectacle affligeant ! l’une de ces îles devient le centre du despotisme : le château d’If, fortifié par François premier, reçoit, dans ses tours, les victimes de la tyrannie. L’intrigue , la bassesse peuplent à l’instant ce rocher aride , témoin de tant de glorieux souvenirs; et Marseille, qui combattit pendant vingt siècles pour conserver la liberté , voit , au pied de ses remparts, le déplorable sort des nations qui Font perdue.
Le fanatisme aveugle pénètrerait-il dans son enceinte? Oui, sans doute; quels sont les lieux de la terre qui n’en ont plus moins été souillés? Marseille
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s’arme contre ses voisins : les guerres religieuses dépeuplent la cité, désolent la province, et laissent, dans les cœurs ulcérés, des germes impérissables de discorde, de vengeance, d’extermination.
Quel heureux changement! ô Marseille , c’est à la tolérance plutôt qu’aux vents, comme le fit Auguste, qu’on devait élever des autels dans tes murs ! C’est chez toi que tous les peuples de la terre se livrent paisiblement à leur culte ; et si le vil intérêt et l’ignorance virent triompher un instant le mensonge et l’erreur, tu ne tardas pas à ne former, de ton enceinte, qu’un vaste temple, où tous les habitants du globe pussent offrir leur encens à l’Auteur de TUnivers.
Mais j’examine ce port, qui fait l’admiration des navigateurs , et j’attends Louis XII pour le voir entouré d’une barrière qui arrête le% débordement des eaux : jusqu’au règne de ce monarque, je n’y découvre qu'un gravier mobile qui m’empêche d’en parcourir les bords. Louis XIII arrive à Marseille, et fait continuer cet ouvrage; mais ce n’est que sous Charles IX, qui vit lui-même combien il était encore imparfait, que ce travail fut rendu digne de son objet. La Provence , le Dauphiné, la Bourgogne fournissent le fer et le bois nécessaires , et pour la première fois , le gouvernement semble reconnaître ce port comme une propriété de l’état.
.l’ai prononcé des noms (pii rappellent encore d’aflligeants souvenirs. Oublions, s’il se peut, des é[)o-
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(jues si fâcheuses pour dos ancêtres. Que nous importe, h(Mas ! de connaître ce chaos tumultueux d’ambitieux personnages, de seigneurs ignorants et cruels, qui faisaient de l’humiliation des peuples le marche- [)ied de leur fugitive grandeur, et qui n’ensanglantaient l’autel que pour affermir un trône qu’ils croyaient leur appartenir ! J’entends des voix expirantes , étouffées par les coupables soins d’une religion feinte , par les criminelles intrigues d’un pouvoir usurpé. Là, je vois arriver des princes hypocrites, qui manquent à la foi des serments les plus solennels , et qui se tendent mutuellement des pièges ; ici , ce sont des chefs odieux qui vendent chèrement leur appui , qui trafiquent de la vie des hommes , et qui promettent à des ennemis qu’ils méprisent , une domination dont ils ne veulent point se départir. Tous les maux de la ligue, tous les fléaux qui accablent les deux partis pèsent , à la fois , sur Marseille. La fortune , le sang , l’honneur de ses habitants deviennent le salaire des factieux qui la gouvernent, et dans cette enceinte désolée , à peine puis-je entrevoir, au milieu de mes infortunés compatriotes, quelqu’un qui n’exerce ou ne souffre la persécution.
Viens, monarque tendrement aimé, viens, toi, dont l’immortel , l’heureux souvenir fera toujours palpiter tous les cœurs; toi , qui ne crus vraiment régner sur la France qu’en apprenant la soumission de ma patrie; viens confondre tous ces tyrans subalternes, et
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qil’eniiu ta loyauté ne voie parmi les Français (lu’un peuple de frères , une famille soumise prête à répondre à ta voix....
Mais de tels règnes sont toujouis rares et courts, et le paraissent davantage, lorsqu’une main parricide en abrège la durée. Henri n’est plus ! Toutes les villes font ses funérailles; je vois Marseille se distinguer par sa douleur, comme elle se faisait remarquer par sa fidélité. Le trait héroïque de Libertat fut l’expression des vœux de ses habitants. Us résistent aux séductions des étrangers, et ne craignent point de répandre leur propre sang, pour rester unis au trône que leurs mains avait affermi.
Je découvre, pour la première fois, des vaisseaux de l’état. Jusqu’à cette époque, les armements sont l’ouvrage de citoyens courageux, qui combattent pour eux-mêmes, et pour qui la victoire n’est qu’un trophée de famille , dont le gouvernement ne retire aucun profit. Ainsi, les Montolieu , lesCandole, les de- Village étaient les Duquesne, les Forbin , les Jean- Bart de leur patrie , et leur gloire devenait le patrimoine de la cité où ils reçurent le jour. Louis XIII paraît : il donne aux idées un nouvel essor; il crée cette marine qui , dans le règne suivant, se couvre de tant de gloire et cueille tant de lauriers !
Voilà pourtant le vaisseau de Vincent-le-Blanc ; il part de Marseille |)our faire le tour du monde; digne émule d’Fnthymènes et (!(' Pylhéas, il est ins[)iré par
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le môme génie ; il porte le nom de Marseille jusqu’aux extrémités des mers , et finit par un naufrage , après un demi-siècle de navigation.
Louis-le-Grand monte sur le trône; il donne son nom au siècle qui le voit naître : la France fait redouter ses armes et respecter son nom. Les idées s’éclairent et s’agrandissent ; les lettres et les arts se perfectionnent. Le port que j’ai devant moi, se couronne de tours qui le défendent , et devient le rendez-vous de tous les peuples de l’univers. L’impulsion est donnée : la navigation fait de nouveaux progrès ; la construction est plus habile, le commerce plus hardi, l’artiste plus honoré. J’aperçois Pierre Puget : il est près de moi ; il orne de son travail une galère royale. Je vois d’ici la maison qu’il habite et qu’il a lui-même fait construire; voyez la tête du Sauveur qui en pare le fronton; il a deviné les traits du Jupiter de Phidias. Voilà cet écusson mutilé , (fue les vandales modernes n’ont pu totalement dégrader. C’est dans ce jiavillon que j’entrevois sur cette hauteur, que le Michel-Ange marseillais dessinait son Milon, le Saint Sébastien, la tête de Caton, l’enlèvement d’Hélène, le buste de Marc-Aurèle, la statue équestre de Louis-le-Grand. Partout, dans cette cité , je découvre des chefs-d’œuvre de son ciseau , de son compas , de son pinceau ; les places jiubliques, les cabinets des curieux, les temples saints attestent son génie, et retentissent des éloges qu’il a mérités. N’ai-je pas , sous mes yeux , à
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dix pas du rocher d’où j’écris cette lettre, dans ce poste avancé de la sanlé publique , l’etTrayant basrelief de la peste de Milan : fuyez ce marbre ; il donne la contagion....
Voici ce Paul, dont la vaillance rend les Français formidables aux peuples du Levant: je contemple le bateau dans lequel il vient de naître, entre la ville et le château d’If. Il part ignoré sur ce navire ; mais il revient dans sa patrie couvert de blessures et de lauriers. Il est la terreur du croissant, et sert son prince et sa ville natale avec un dévouement digne de servir de modèle à la postérité.
Et toi, brave Arniaud, dont le vainqueur de Thamas-Kouli-Kan fut l’esclave; je te suis sur les rochers de Malte; je te vois acheter Osman-Topal sur sa parole; il est blessé, sans appui, couvert de chaînes; il implore ta générosité; il est homme, tu le délivres, ta main lui rouvre les portes du divan; sa reconnaissance t’offre le prix de ses victoires, et te fait partager les faveurs dont la fortune a couronné son heureux génie.
Mais un crêpe funèbre enveloppe Marseille de toutes parts: voilà ce navire imprudent qui versera bientôt sur elle le poison qui doit la consumer. Arrêtez, malheureux! redoutez les richesses de l’Afrique : il est entré : la ville entière n’est plus qu’un champ de mort, .l’entends des ministres barbares , proposant de livrei- aux llammes noti-e anlicpie cité : les cruels !
LETTRE PREiMlÈKE.
Craignez donc , à votre tour, le lléau qui nous dévore: le désespoir nous donnera des ailes pour nous soustraire à vos ordres inhumains, et vous forcer à partager notre malheureux sort.
Je te salue Régulus Compian; le voilà! Il se rend en Egypte; un forban le fait esclave et le vend : son maître lui permet de venir chercher, lui-meme , sa rançon dans sa patrie. Vains efforts, sa famille indigente et désolée ne peut briser ses fers : Compian vole les reprendre; il remplit ses serments, et cette noble résolution assure sa fortune et lui rend la liberté. Viens, illustre et vertueux compatriote, viens nous consoler de nos pertes, par cette héroïque probité dont tu donnes le rare exemple aux fiers Musulmans. Ton navire ramène aujourd’hui Tabondance, comme tes vertus font renaître l’espérance, et rappellent les mœurs austères des premiers Marseillais.
Cependant un horizon plus pur se présente à ma vue. Le règne du commerce, des arts , de l’industrie, du plaisir, semble faire oublier tous nos maux. Ce port reçoit, à chaque instant, le riche tribut de toutes les nations du globe; tous les pavillons le saluent. Cette ville flottante s’étonne elle-même de son rapide accroissement. C’est ici que Richelieu s’apprête à l’escalade de Mahon. Marseille seconde sa valeur; le commerce accélère sa victoire. Partez, vaillants soldats, vous eles surs de cueillir des lauriers , lorscpie le vœu de vos concitoyens accompagne vos pas.