I.ETTttE PREMIÈRE
Je vois sortir
l’escadre militaire et marchande de
George Roux. Sa fortune ne peut égaler sa témérité. Ce négociant, qu’on peut comparer aux Strozzi, aux Sugger, aux Jacques-Cœur, aux Jean de Village, acquit, presque au hasard, des richesses immenses. 11 déclara la guerre à Georges d’Angleterre, fit bâtir une ville , paya ses ouvriers avec une monnaie qui lui appartenait,' lutta longtemps contre les hommes et les éléments, qui ne lui laissèrent, enfin, qu’un souvenir confus de ses imprudences et de ses piemiers succès.
J’entrevois, au fond de cette rade, le célèbre Vernet. Il apprend à ses pinceaux à rendre le beau ciel qui nous inspire, et les flots écumants dont la tempête couvre nos rivages. 11 peint, en ce moment", les baigneuses; voilà le site plein de rocaille qu’il a choisi. Cette grotte tapissée de mousse et de coquillages que vous voyez près de moi , cet antre jjù les rayons du jour pénètrent à peine, sont peints, d’après nature, dans ce tableau. Examinez ces nymphes timides, elles enfoncent, en tremblant, leurs jolis pieds dans l’eau salée. C’est ici qu’il a fait le retour de la pêche , le naufrage, le lever de la lune : le roc , les baigneuses, les pêcheurs, le navire, sont là, le génie fait le ta¬
bleau.
Ce léger bateau, qui traverse le port, a fixé mes regards ; il porte l’ingénieux persan qui critiipie si finement nos mœurs; oui, je vois cet illustre écrivain
LETTRE PRE.MIERE.
qui peignit de si vives couleurs la grandeur et la décadence de l’orgueilleuse Rome, et qui ,-de la même main, prenant un autre pinceau , nous étala les beautés du temple de Gnide , et nous dévoila, le premier, les profondeurs de la philosophie des lois. Arrête , jeune homme ! suspends un instant le rapide mouvement des rames. Je le vois cet immortel président; il écoute attentivement le jeune Robert; son cœur s’épanouit à l’idée du bienfait qu’il médite. Rassure-toi, sensible et laborieux batelier, la rançon de ton père est trouvée ; mais il est arrêté que , ni l’un ni l’autre , vous ne connaîtrez le nom illustre de votre bien-
faiteur.
Ce physicien , qui sonde la hauteur de nos côtes , qui en étudie et en classe les diverses productions, est le savant Marsigli : je le vois assis sur les débris d’un navire naufragé ; il trace la géographie de nos parages , et marque , ^vec soin , les diverses anses où les vaisseaux peuvent jeter l’ancre sans danger. Voyez ses procédés ingénieux pour rendre potable l’eau de la mer. C’est lui qui découvre un fleuve souterrain à l’est de notre port , et qui en retire des objets qui ne croissent que dans l’eau douce des rivières : il éveille le goût de l’étude de la mer.
Peyssonnel le suit : c’est à ce médecin marseillais (pie les savans doivent la connaissance de la formation et de la natui e du corail. Je vois Plumier sur la hauteur (|ui me domine, et Penillée en fac(* de mon ro-
LETTRE PREMIÈRE
ciiei', reculer les bornes de la botanique et de l’astronoinie , dans le moment où Peyssonnel étend le domaine de l’histoire naturelle de la mer.
Saint-Jacques, Bernard, marchent sur leurs traces , et se font remarquer dans une carrière où l’admiration paraissait épuisée. Mène et Béraud rivalisent de zèle et de succès : le premier recherche, au fond de cette rade, les causes physiques de la diminution de notre pêche , tandis que le second s’occupe , sans relâche , de rendre fertiles nos arides coteaux : l’un et l’autre furent dignes de l’estime publique et d’un meilleur destin ; Mène finit ses jours dans l’indigence et Béraud dans l’exil qu’il se choisit, lui-même, au temps de nos malheurs.
Mais que devient ce port, l’ornement de la mer? L’étranger le fuit : les chantiers sont déserts, les matelots effrayés, les vaisseaux en ruine. Les vagues se brisent sur leurs décombres amoncelées. Les vents confondent leurs mâts, leurs cordages; et nos côtes, inondées d’innombrables ennemis , semblent repousser jusqu’à l’infortuné navigateur, qu’un récent naufrage contraint à demander notre appui. J’entends la chute des temples, des monuments publics, de la maison paternelle : mes compatriotes aveuglés s'égorgent sans pitié. Et ce long et cruel délire ne trouve pas même des bornes dans ses excès. Les talents , les vertus , les richesses sont des titres de proscription. Les arts gémissent , les sciences disparaissent , l’in-
LETTRE PRE Ali ÈRE.
(liislrio s’éleint. La France a trempé ses ihains dans le sang (le ses Rois; ce sang retombe sur elle , et devient la source des maux dont elle est accablée. Effaçons, s’il se peut, de nos larmes, ces pages sanglantes de notre histoire .
Cet orage a cessé : l’anarchie fait place au despotisme : un règne de fer succède aux séditions populaires. C'est l’époque des victoires et de l’esclavage; c’est le moment des triomphes et de l’humiliation. La France a conservé la gloire des armes et le génie particulier qui la protège pour un meilleur avenir ; mais elle a perdu le repos , sans lequel la fortune lui prodigue, en vain, ses faveurs. L’industrie, cependant, se ranime au bruit de nos dissentions intestines, et, pour ainsi dire, dans le tumulte des camps, et sem- ^ blable à l’airain écumant, elle force les barrières dont elle est environnée.
La navigation, seule, languit. Ce port reste sans vaisseau : la France, environnée de trophées, ne peut s’illustrer sur les mers. Marseille renonce au commerce maritime; elle voit le fer de ses navires passer dans les mains du laboureur, ou seconder les arts mécaniques et l’active industrie de ses enfants....
Voilà ces pavillons, si longtemps nos ennemis : ils entrent dans une enceinte dont ils étaient, naguères, la terreur. Retournez dans vos climats , le monarque désiré que -la Providence nous rend , est mieux escorté par notre amour que par vos armées ! Gardez
LETTKE PEEMIKUE.
VOS ruiicsles présents! Pour nos Kois, le j)l us solide rempart fut toujours le cœur de leurs sujets. Plus de dissentions, plus de guerres de famille; plus de ces orateurs éloquents et pervers qui épuisent leur malin* génie à ranimer des haines assoupies, à jeter de nouveaux combustibles à des volcans éteints.
Quelle foule d’babitans se porte , au coucher du soleil, sur cette roche escarpée qui s’élève à mes côtés? C’est un jour de fête; les ouvriers de toutes les classes, de tout sexe et de tout âge vont s’y délasser, en chantant, du travail de la semaine. Voyez quelle bruyante gaîté, quel aimable abandon! Le repas est frugal, mais il est pris de bon cœur. Le verre se remplit dans toutes les mains; le vin coule de toutes parts; c’est la franche amitié qui le donne et le reçoit. Les chants joyeux, les danses folâtres terminent la soirée; et de longues files de bateaux chancelants ramènent, au sein de la cité, ces familles utiles, qui se trouvent heureuses de tels amusements.
Le vaisseau que la ville salue , et que l’hymen orna de son chiffre enchanteur, renferme l’épouse du fils de nos Rois : elle vient se réunir à sa famille. L’infortunée se joue parmi les fleurs , et ne soupçonne point l’attentat qui doit la plonger dans le deuil.
Mais la nuit vient m’envelopper de ses voiles sombres; la chaîne du port retentit au pied de mon l’o-
LETTRE PREMIÈRE
cher ; les pêcheui's commencent leurs nocturnes voyages; les graves prud’hommes déposent leur anticpie habit ; les bateliers gagnent leur gîte , et je rentre , avec eux, au bruit des rames et des chansons.
LETTRE DEUXIÈME
Monsieur ,
Vous avez raison de croire que l’histoire de Mai seille ressemble, sous bien des rapports, aux feuilles de la Sibylle, et que pour s’en former quelqu'idée, il faut avoir le courage de parcourir une foule innombrable d’auteurs anciens , qui n’en parlent, pour ainsi dire, qu’en passant, et qui ne laissent, par là, dans l’esprit, que des traces fugitives, des souvenirs confus sur une ville célèbre , dont les savants aiment toujours à s’entretenir.
Mais vous me faites trop d’honneur, sans doute, en vous adressant à moi pour obtenir des renseignements tels que vous les désirez : car je crains également , comme vous le pensez bien , et de répéter tout ce que le monde croit savoir, et de critiquer ce que tout le monde approuve; ne cherchant ni à contredire, ni à flatter qui que ce soit, vous conviendrez qu’il vaut encore mieux que vous preniez la peine de vous instruire vous-même de la vérité, que de m’engager à vous la faire connaître aux dépens de mes goûts et de mon repos.
LETTRE DEUXIÈME
Je n’ignore pas, d’ailleurs, que dès l’instant que
vous seriez instruit de mon opinion sur des faits de ce
genre, vous vous empresseriez de la publier, peut- %
être avec des notes , et que, dès-lors, je serais en bute aux sarcasmes , aux épigrammes ou à quelque chose de plus fâcheux encore, ce qui est toujours fort désagréable , lors même qu’on a raison; mais surtout lorsqu’on se soucie fort peu d’être auteur et d’amuser le public.
Pour vous donner une preuve sensible de ce que j’avance en ce moment , permettez-moi , je vous prie, de vous raconter une aventure dont je viens d’être malheureusement le témoin.
.T’étais, jeudi dernier , dans une société fort aimable, quoique composée d’hommes instruits, je n’ose dire de savants, de peur de vous effaroucher : quelques dames , que le hasard avait amenées dans cette maison , firent d’abord les frais de la conversation , parce qu’elle roulait sur des sujets de leur ressort. Je m’aperçus bientôt que la douceur de leurs voix , et la décence qui leur convient si bien , adoucissaient cette vivacité qui règne souvent dans les discussions , lorsqu’elles n’y prennent aucune part.
L’une d’elles demanda , très innocemment, à son voisin , quelle était l’époque à laquelle on rapportait la fondation de la ville que nous habitons ; Madame . lui répondit celui-ci , les Phocéens la bâtirent environ 600 ans avant J.-C. Et comme elle se conlentait de
LETTRE DEUXIÈME
cette réponse , un petit homme assez négligemment vôtu , placé vis-à-vis d’elle, ajouta tout de suite, avec chaleur : Je vois , Madame , que vous ne savez pas que les savants ne sont pas d’accord sur ce point , et je crois , en effet , qu’il vous importe peu de connaître les différences qu’on a remarquées dans leurs diverses chronologies; car il faut- avouer qu’elles ne sont pas toutes également dignes de foi , et que les Phocéens d’Ionie étant venus d’abord fonder la ville do Marseille et l’agrandir, ensuite, la double arrivée de ces étrangers a dû jeter une nouvelle obscurité sur ce fait (1 ).
Il est vrai , dit alors un autre membre de l’assemblée, que les chronologistes, et ils sont en grand nombre , ont peu varié sur l’époque précise de cette fondation ; mais, à quelques années près, ils sont d’accord sur ce point. On a lieu d’être surpris, pourtant , de ce que l’historien de Marseille, Antoine de Ruffi , d’ailleurs fort estimé , n’ait pas mis plus de discernement dans le choix de ceux qu’il a pris la peine de consulter, pour déterminer d’une manière plus positive l’année de la fondation de la ville où il naquit, et pour laquelle il fit un aussi grand travail. Car cet auteur, au lieu de citer Gordon, Gassarus, St.-Romuald, Munster, et dix autres de cette force (2) , aurait dû se
(1) Vid. Larcher, trad. dHérod. , lom. 1 ; Clio , nol. 396, page
(2) Hisl. de Marseille, liv. I'”’, chap. i®^ pag. 1 et 2.
5^ l?:ttue deuxième.
contenter du témoignage de Solin (1), de Justin (2), de Timée (3), du père Pétau, quoique Larcher ait convaincu celui-ci d’avoir placé cinq ans trop tôt la fondation de cette ville (4). Il eût pu même préférer de parler de Pausaiiias, dont il est facile de concilier l’opinion avec celle de Timée, qui est plus ancien que Solin et mieux accrédité que tant de chronologistes dont Ruffi invoque inutilement l’autorité (5). Mais surtout cet historien aurait dû nous apprendre, pourquoi Hérodote ne parle pas de la fondation de Marseille : cette observation , que le savant Larcher n’a pas man- ({ué de faire, lui aurait fourni de nouveaux renseignements sur cette précieuse époque qui lui fait rechercher tant d’obscurs calculateurs; car s’il est vrai ({u’IIérodote ne parle que des émigrations des Phocéens, qui furent occasionnées par les conquêtes des Perses en Ionie, il était naturel que cet historien gar- , dût le silence sur celle qui nous occupe en ce moment (G) puisqu’elle était antérieure au règne de Cyrus , et qu’il paraît que cet auteur ne veut parler que des événements qui s’étaient accomplis sous le règne de ce conquérant ; mais comme plusieurs écrivains dignes de foi, et notamment Isocrate, disent que les Pho-
(1) Solin, Polyhist. , cap. II, pag. 12.
(2) Justin. , lib LXIII, cap. III, tom. II, pag. 712.
(3) Scymni Chii orbis descrip. , vers. 210etseq.
(4) ïraduct. d’Hérod. , tom. Vil, Chronologie, pag, 438 et suiv.
(5) Pausan. , lib. X, cap. VU. Larcher, ibid., pag. 439.
(6) Larcher , ibid. , pag. 437.
FÆTTRE DEUXIÈME.
céeiis, luyant la clomination du grand roi, abandonnèrent l’Asie et allèrent demeurer à Marseille (l), et que Thucydide et Pausanias disent à peu près la même chose (2) , il aurait été prouvé que l’émigration dont ils parlent était celle qui vint agrandir Marseille , 05 ans après la première , et dès-lors Ruffi aurait eu une preuve de plus de l’époque fixe de cette fondation qui était l’objet de ses recherches; car Agathias est le seul auteur, comme l’observe Larcher, qui dise que les Phocéens chassés , sous Darius , fils d’Hystape, fondèrent la ville de Marseille (3). D’après ce que je viens de dire, on peut s’assurer que l’historien de Marseille a peu consulté les auteurs grecs, et qu’il n’en a vu que des traductions latines, qui l’ont quelquefois égaré. Vous devez donc apercevoir qu’il a réellement atteint le but, en fixant l’époque de la fondation de Marseille à 600 ans avant l’ère connue ; mais qu’il a invoqué le témoignage de copistes peu renommés , et qu’il n’a pas voulu prendre la peine d’approfondir les originaux qui lui auraient indiqué la solution du problème que la discordance de leurs opinions semble présenter au premier examen. Il aurait vu , par exemple , que Solin , en disant que Marseille
(J) Isocrat. in Archicl. , fom. II, pag. o4.
(2) Thucyd. , lib. 1 , § XIII , Pausan. , Phoci. , lib. X , cap.
(3) Agatliias , lib. I. Mari^eillo fut fondée 600 ans avant l’èrc chrébenne , et agrandie 535 ans avant la même ère. Voyez Larcher, frad. d’Hérodote, note 396, iv (Slio, tom. I, pag. 466,
54 LETTRE DEUXIÈME
avait été fondée la première année de la XLV^^ olympiade, c’est-à-dire, l’an 41 1 4 de la période Julienne, cette époque répondait juste à Tan 600 avant l’ère vulgaire ; mais vous observerez que Solin a fait , à peu près , comme Ruffi , et qu’il accompagne son assertion de circonstances qui ne peuvent s’accorder avec cette époque (1).
Timée, en disant que Marseille fut fondée 120 ans avant la bataille de Salamine , dit qu’elle fut bâtie 600 ans avant l’ère chrétienne , puisque cette bataille se donna en 4234 de la période Julienne, 480 ans avant notre ère, donc la fondation de Marseille , selon Timée, est de l’an 41 1 4 de la période Julienne, et la première année de la XLV® olympiade (2) , et non la troisième , comme le dit Eusèbe. Justin fixe cette fondation sous Tarquin l’ancien , sans en fixer l’année; mais d’après ce que dit Denis d’Halicarnasse (3), la quinzième année du règne de Tarquin l’ancien concourt avec celle de la fondation de Marseille.
Ruffi a eu tort, sans doute, de citer l’autorité d’Eu sèbe, qui, dans cette circonstance, étant contredite par de graves écrivains , ne pouvait être d’aucun poids. (4). n aurait pu remarquer ensuite que les auteurs latins confondent, sans raison, les habitants de
(Ij Larcher, op. cil. pag. 138.
(2) Scymni Chii orb. descrip.., vers. 210.
(3) Jnsl. , lib. XLVll. Denis d’IIalic. , lib. III..
(4) Eusebii Chroiiic. , lib. phsterior. , pag. 124.
LETTUE DEUXIEME.
IMiocée avec ceux de la Pliocide, ce qui fait naître un embarras de plus (1). Qu’on ne pense pas, cependant qu’on veuille critiquer cet historien pour le seul plaisir de le déprécier. Il a fait d’immenses recherches, et s’il n’a pas su les soumettre à un examen sévère pour ne choisir que les faits les mieux constatés, il n’en a pas moins fait un amas de richesses dont d’habiles mains pourraient aisément profiter.
Que pensez-vous, reprit alors mon voisin, de ce qu’a dit M. Millin, sur l’époque de la fondation de Marseille, dans son joli voyage dans les départements du midi de la France, en 1808? Je crois, répondit sur-le-champ un homme que je ne connaissais que par son nom, et qui m’avait paru un peu sérieux , je crois que M. Millin, en faisant son voyage en courant , n’avait eu rien de mieux à faire que de copier, avec quelques variantes, les savantes notes de Larcher, et d’embellir les faits historiques qu’il avait à
raconter de ces riches ornements qu’une brillante imagination ne dédaigne pas d’étaler. D ailleurs , M. Millin , étant pressé d’arriver à Marseille à temps pour se rendre à la foire de Beaucaire ("2), n’était pas fâché de trouver la besogne faite; aussi , dès son arrivée dans notre ville, il se rendit au Musée pour examiner attentivement les monuments , les inscriptions,
(I) Earchor, Oj)usc. cit., pag. 468.
{^) Millin , ouv. cil. , lorn. HT, pag. o~.
LETTRE DEUXIEME
les sarcophages (jii’il renferme, et dont M. de Saint- Vincens, d’Aix, avait déjà donné une excellente notice (1) ; il a redressé plusieurs torts de Ruffi, de Grosson , de Bouche (2) , et son premier soin , en entrant dans nos murs , fut de considérer les tombeaux retirés des ruines de l’ancien cloître de Saint-Victor , ce qui n’est pas , d’après le témoignage de plus d’un savant , ce qu’il y a de plus intéressant à examiner chez nous.
Il est vrai , pourtant, qu’après avoir déchiffré beaucoup d’énigmes lapidaires , il se décida , après avoir salué le premier magistrat de 1808, dont il ne cesse de vanter la conduite ferme et courageuse pendant la révolution , ce qui lui a valu , dit-il , l’estime des bons citoyens (3)’; il se décida , comme je viens de le dire, à visiter notre port.
Oui, répondit alors une dame qui jusqu’alors avait eu l’air distrait , et qui suivait pourtant le fil de la conversation , c’est un endroit charmant que celui que vous citez. Monsieur, et je trouve que M. Millin dit a ce sujet des choses très aimables; du côté du quai Saint-Jean, dit-il , il y a beaucoup de mouvement; on y trouve des parfumeurs, des dattes, des crabes , des singes et des perroquets (4). Je ne trouve là qu’une
(1) Notice des monuments antiques conservés dans le Muséum de Marseille, 1805 , in 8».
(2) Millin, ibid. , pag. 179. — Vkl quoq. , pag. 1G0.
(3) Millin, op, cit. , tom. 111, pag. 353.
(''i) Idem. , \bid. , pag. 247.
LETTRE DEUXIÈME
chose à redire, c’est qu’en 1808, quoiiju’en dise le voyageur , on n’y voyait pas beaucoup de ces deux dernières marchandises; mais comme il est exact! lorsque un peu plus bas, et après avoir mesuré la longueur du port, qui est de 450 toises, et la largeur de 130, et après avoir assuré qu’il ne peut contenir
que 900 vaisseaux (1), il parle de ceux qui appartiennent aux peuples de la Méditerranée! On y voit , dit-il, des bâtiments génois chargés de châtaignes, des barques de Saint-Remo qui apportent des oignons de fleurs, des navires de Toulon chargés d’oranges, et des félouques de Nice et de Porto-Ferrajo remplies de bois (2). Voilà de riches cargaisons pour un temps de paix , car l’auteur parle de ce que doit être le port, lorsque la guerre aura cessé ; mais cette affluence de richesses , il ne fait que la voir des yeux de l’imagition, car vers la fin de juillet, et en 1808; il n’a pas vu tous les biens dont il parle avec tant d’enthousiasme
J’observe également, qu’il n’est pas bien instruit lorsqu’il dit que les équipages des gros vaisseaux levantins, qui entrent dans notre port, viennent montrer en France les mœurs de l’Afrique et de l’Asie (3), car ces équipages sont mal-propres, ivrognes et que-
(1) Millin, op, cit., pag. 249. Lors de l’entrée du général Carleaux, on trouva dans le port 1200 bâtiments., grands ou petits.
(2) Millin, op cit., pag. 250.
(S) xMillin, op. cit. , pag. 250.
LETTRE DEUXIEME
relleiu’s; ils bordent nos quais comme des termes, ou dansent parmi eux , sur leurs bords , au son d’un violon rauque et discordant, à peu près comme des ours. Ces matelots sont, en général, ou excessivement tristes ou tapageurs; mais ils n’étalent de l’Afrique et de l’Asie que des costumes et des barbes sales , qui ne rappellent aucun des agréables souvenirs des sérails.
On peut dire , pourtant , continua la même dame, que le voyage de M. Millin à Marseille, a l’avantage d’apprendre , dans un bon quart-d’heure , tout ce que fut cette ville célèbre depuis sa fondation jusqu’à nous, et même ce qu’elle peut être un jour ; car il est à craindre, dit-il, que cette ville ne perde le commerce du Levant , parce que le port de Gênes offre beaucoup de facilités pour son exploitation (1). A ces mots, il s’éleva une violente discussion sur les erreurs ou les légèretés que quelques membres de l’assemblée croyaient avoir découvertes dans le voyage de M. Millin ; mais surtout on parla très bien sur le commerce, et de son ancienneté dans la ville que nous habitons. On remarqua d’abord qu'il n’était pas étonnant que les Marseillais se fussent particulièrement adonnés au trafic et à la mer, puisque leurs fondateurs n’avaient jamais eu d’autre ressource, et qu’en s’établissant dans ces contrées, ils n’avaient pas eu d’autre projet ; en
(I) Millin, op. cil., |>ag. !2i55.
LETTRE DEUXIÈME. 59
ellet , clit-on , Aristote dans sa république de Marseille, dont Athénée a conservé le seul fragment qui nous reste, assure que ce furent des commerçants phocéens qui vinrent fonder Marseille (1 ). Strabon, à la vérité, ne dit pas que ces fondateurs fussent des commerçants (2).
Mais il dit positivement , un peu plus bas, que leur pays produit des oliviers et des vignes en abondance; mais que la rudesse du terrain faisant que le blé y est rare, ils ont compté plutôt sur les ressources que leur offre la mer , et se sont appliqués de préférence à profiter de leur position avantageuse pour la navigation (3). Justin dit expressément que les Phocéens , à cause, de la stérilité de leur sol , cultivèrent plutôt les avantages que leur offrait la mer, et que vivant de la pèche, du trafic et de la course, ce qui était très honorable alors, ils arrivèrent jusqu’à rembouchure du Rhône (4). Mais ici l’orateur ne peut s’empêcher de faire remarquer une contradiction d’un genre particu-
(1) Athen. Deipnosophist. , lom. V, lib. XIII , pag. 80 et seque. édit. Schweighaeiiser.
(2) Strab. , lib. IV, pag. 9, tom II, traduct. nouvelle, imprim. royal.
(3) Strab. , Geog. , ibid. , pag. 11.
(4) Just. , lib. LXIII. Phocenses . piscando, mercando, ple-
rumque etiam latrocinio maris , quod illis temporibus gloria liabebatur vitam tolerabant. Itaque in ultimam Oceani oram procedere ausi, in sinum gallicum ostio Rhodanis amnis devenere ; ciijus loci amenitate
capti reversi domuin referentes, quæ viderant pluies sollicitant . .
etc. , etc.
LETTRE DEUXIÈME
lier, entre Strabon et Justin. Celui-ci raconte que les marchands ou les pirates phocéens qui abordèrent vers les bouches du Rhône , trouvèrent ces parages très agréables , et que , de retour dans leur pays , ils en firent un tel éloge, que leurs compatriotes voulurent , soudain , venir jouir d’une aussi riche découverte ; tandis qu’on vient d’entendre Strabon , qui ne balance pas à dire que la qualité du sol que les Phocéens occupèrent , là où ils fondèrent Marseille , les contraignit à se livrer , comme auparavant , à la navigation ; et s’ils continuèrent à s’adonner à la course , on eut raison de dire, dans cette assemblée , que chacun se faisait une gloire à sa manière, puisqu’un agréable écrivain, en comparant Marseille à Athènes , et citant les propres paroles d’Isocrate , avait dit que rien n’était si pur et si beau que l’origine des Marseillais (1 ). Il est vrai , pourtant , ajouta quelqu’un de malin , que cette race , à force de se croiser, a singulièrement dégénéré , et qu’en se mésalliant , il ne lui reste presque plus rien de cet éclat éblouissant dont parlent ses historiens ; car j’ai toujours cru qu’on avait fait , à l’auteur du voyage dans les départements du midi de la France, une mauvaise plaisanterie , en le mettant dans le cas de nier sérieusement qu’il y eut encore aujourd’hui à Marseille, un seul des descendants des Phocéens en ligne directe. Non, dit-il, cctlo
(1) M. Marsoillc ancienne cl nioclorne, p. fi.
LETTUE DEUXIÈME.
idée est exagérée , et ceux
qui habitent le quartier qui
descend des Grands-Carmes vers la mer, ces pauvres jyecheurs , enfin , ne sont pas plus d'anciens Phocéens, que les déchireurs de bateaux de la Râpée , à Paris,
sont d'anciens Parisii. (1 ).
Cette nouvelle sortie contre M. Millin donna lieu à quelqu’un de la compagnie de faire preuve de beaucoup trop de savoir, pour qu’il ne fît pas quelquefois languir l’attention des assistants , car il profita de ce moment pour faire connaître, sur la fondation de Marseille , l’opinion de presque tous les auteurs anciens et modernes qui se sont occupés de cet objet (2). Il montra beaucoup de tact et de sagesse dans le choix de ses preuves , et il répéta, mais en termes choisis, une partie de ce que vous venez de lire deins ce rapide exposé. Il s’exprima avec modération , lorsqu’il rendit compte de l’ouvrage de M. Guys , intitulé : Blarseille ancienne et ^nodeime.
L’auteur, dit-il , est doué d’une imagination agréable et féconde. Il parle de sa patrie avec le plus vif enthousiasme; il ne voit rien au-dessus de Marseille:
(1) Millin , ouv. cit. ( tom. III , pag. 202 et 203.
(2) Aristote, Athénée, Timée, Pausanias, Thucydide, Polybe , Pomponius Mêla, Aulugelle, Valôre Maxime, Solin, Justin, Agathias, Cicéron , Velleius-Paterculus , Eutrope, Tite-Live, Lucain, Tacite, Bouche l’ancien, l’historien Nostradamus, Goffridy, Papon, Bouche le jeune, Pierre Heindrich , Grœvius, Trésor des antiquit. grecques, J. Pierre des Ours de Mandajon Larcher , d’Anville , Marquetti , Félix Cary, Ruffi, Guesnay, Raimond Soleri , Guys, Martin , St. -Simon de Sandricourt, Daleschamp, etc.
LETTRE DEUXIÈME
il montre un zèle incroyable pour sa gloire et sa prospérité , et il l’airne d’une manière si pure et si délicate, qu’il ne veut même pas qu’elle soit louée par un historien (1) qui avait fait l’éloge d’un tyran (2).
Mais cet ouvrage, écrit un peu à la hâte , ne peut être , sous aucun rapport , un monument historique pour son pays ; et il est aisé de s'apercevoir que ce n’a pas été non plus l’intention de l’auteur. Cette production, d’un excellent citoyen , n’est qu’une bluette académique , une agréable digression où l’orateur montre plus de littérature que de critique, et où il cherche à plaire au lecteur et non à l’instruire , à fond, du sujet autour duquel il se plaît à voltiger.
Il fait des excursions sur les terres des poètes et des historiens, uniquement pour parler de sa patrie, parce qu’il l’aime avec passion, et qu’il saisit avidement tout ce qui peut lui en retracer le souvenir ; il aurait pu dire ce que dit Montagne de lui-même : Je m'en vay escorniflant par-cy , par-là, des livres, des sentences qui me plaisent , non pour les garder \ mais pour les transporter en cettuy-cy où , à vray dire , elles ne sont pas plus miennes qiien leur première place (3).
Tout le monde n’applaudit pas, d’abord, à ce jugement ; car la vérité , comme l’a dit un homme d esprit, ne peut s’adapter à toutes les têtes, parce qu’elles
(1) Eulrope, lib. II, cap. XXXI.
(2) Guys, pag. 19.
(3) Monlagne, Essais, liv. I, chap. XXIV.
LETTUE DEUXIÈME.
vai ient de forme et de capacité. Il me paraît , dit ^ pourtant quelqu’un de cette société, que l’auteur dont vous parlez aime non-seulement sa patrie , mais qu’il éprouve la même tendresse pour ses compatriotes et ses confrères qui ont traité le même sujet que lui ; car , dans ses lettres sur la Grèce (1 ) , il attribue à Félix Cary , qui a fait une dissertation sur la fondation de Marseille (2) , l 'étymologie du nom de cette ville , qui appartient évidemment à Timée (3) , comme l’observe Larcher (4) , et comme M. Millin , qui a certainement lu cette note , aura pu le remarquer.
Les Grecs appelaient Marseille Maoro-aXia parce
que , suivant Timée , le pilote phocéen qui toucha le
premier au rivage , ayant jeté un cable à un pêcheur qui était sur la côte , lui cria ; Mao-o-al èlUo, attachez [le cable) pêcheur; mais quoique cette étymologie soit de Timée; bien que Ruffi en fasse honneur à Cœlius Rodigin (5) , Larcher ne la trouve pas pour cela mieux fondée, et ce savant préfère celle de l’infortuné M. de Saint-Simon Sandricourt, évêque d’Agde{6), qui prétend , avec plus de raison , que le nom de
Marseille vient du mot mas, qui signifie demeure, ha-
(1) Tom. 1 , pag. 400.
(2) Paris, 1744, in-13.
(3) Steph. Bysanli. voce MaaaaAta.
(4) Trad. d’Hérod. Tom. I, in Chio, nol. 396, pag. 467 et suiv.
(5) Hist. de Marseille. Tom. I, liv. I, chap. 1 , pag. 6.
(6) Le même, dans les Lettres de M. Guyi^sur la Grèce.
LETTRE DEUXIÈME
bilation , en iangiie celtique, et de Saliens (1) qui étaient les habitants de la côte où les Phocéens venaient d’arriver. M. Millin dit, à son tour, que cette étymologie appartient à M. Daleschamp (2) , et que M. de Sandricourt n’avait fait que la renouveler , en expliquant le mot celtique mas, qui pourrait bien avoir fourni celui de mansio à la langue latine; quoique pourtant M. Millin incline à croire que ce soit le mot mansio des Latins qui ait fourni , par abréviation , le mot mas des Celtes , suivant M. de Sandricourt (3) ; l’opinion de M. Millin ne semblerait pouvoir être soutenue qu’en établissant d’abord que les Celtes ont emprunté quelque chose du latin. Quoi qu’il en soit, d’après un passage de Plutarque , cité par Ruffi (4) , quelques savants avaient pensé que le mot Mao-o-aXia; était le nom du général des Phocéens qui fondèrent Marseille; et d’autres interprétaient Mafro-al-SaXiol par ces mots : amenez les voiles , nous sommes dans le pays des Saliens; mais ces deux dernières étymologies n’ont pas été goûtées , et personne n’a pris la peine de les réfuter.
On en était là , lorsqu’on observa que ces sortes d’explications n’étaient de quelqu’intérêt que lors- ([u’on en faisait rarement usage , et quùl était à crain-
(1) Ce respectable prélat mourut victime de la tyrannie de 1793.
(2) In P lin. lib. III , cap. IV.
(3) Millin , ouv. cit. tom. III, pàg. 138 et suiv.
(4) Kuffi, Hi.st, doMai^eille, ibid. pag. 6.
LETTttI-: DEUXIÈME. G5
dre qu’en s’y livrant avec trop de complaisance on ne tatiguât bientôt l’attention des curieux : vous voyez, ajouta la même personne, qu’on n’a parlé , jusqu’à ce moment, que de l’époque de la fondation de Marseille, de la colonie phocéenne à laquelle on l’attribue et des auteurs qui ont agité cette question , et qui se sont copiés, les uns les autres, avec si peu d’exactitude (ju’ils ont fini par dénaturer et rendre méconnaissables les points les mieux constatés. Cependant qu’est-il résulté de cette dépense d’érudition? Vous l’avez vu; cette longue discussion me paraît n’avoir produit d’autre avantage que de mettre au jour une foule d’erreurs qui ne peuvent établir qu’un très petit nombre de vérités.
Il était inutile, en effet, de faire remarquer que Iluffi préfère le récit de Justin à celui d’ Athénée (1) ; et que M. Millin , qui les mêle tous les deux ensemble pour en extraire son opinion , ne dit rien de Strabon (2) qui ne laisse pas, sur cette matière , que d’être très intéressant. Cet auteur s’exprime ainsi : « On (( dit qu’au moment où les Phocéens allaient quitter « leur patrie , un oracle leur prescrivit de prendre (( de Diane d’Éphèse un conducteur pour le voyage (( qu’ils se proposaient de faire. S’étant donc rendus « à la ville d’Éphése, pendant qu’ils s’y informaient
(1) Ruffi , ihid. , pag. 2 et H.
(2) Millin, ibtd. , pag. 13G et suiv. l.avclier, dans oel endroit, ne dit rien non plus de Strabon,
GG
LETTRE DEUXIÈME
« de quelle nuuiière ils pouvaient obtenir de la déesse « ce que l’oracle venait de leur prescrire, Diane , « dit -on , apparut en songe à Aristarché, une des fem- « mes les plus considérées d’Éphèse, et lui ordonna « de partir avec les Phocéens , en prenant avec elle « une des statues consacrées dans son temple. L’ordre « fut exécuté; arrivés au lieu où ils devaient s’établir, « les Phocéens y bâtirent un temple à Diane, et té- « moignèrent pour Aristarché la plus grande estime « en la nommant prêtresse de la déesse; de là vient (( que toutes les colonies, sorties du sein de Mar- « seille , ont regardé Diane comme leur première pa- (( troue, et se sont conformées, soit pour la forme de « la statue, soit pour son culte et pour tous les au- (( ires rits, à ce qui était pratiqué dans la métro- « tropole (1 ). »
Il n’y a que Strabon qui raconte ce qu’on vient d’entendre, et comme il arrive souvent à Hérodote, il n’affirme pas ce qu’il avance : il se contente d’écrire 011 dit. Il serait curieux de savoir où ce célèbre géographe a puisé cette histoire : ne serait-il pas probable qu’il l’eût trouvée dans Trogue-Pompée, dont Justin abrégea l’histoire sous Antonin, environ deux cents ans après Strabon? On sait positivement que le père de Trogue-Pompée avait porté les armes sous
(1) Strab. Géogr. liv. IV, trad. nouv. La traduction de R uffi prouve que cet historien n’a pas consulté l’original.
LETTRE DEUXIÈME
César, (ju’il était son secrétaire et le garde du sceau ( I ). On sait encore que son fds, l’historien , qui dédaigna la carrière des honneurs pour suivre celle des lettres, naquit environ 40 ans avant l’ère chrétienne, dans le pays des Vocontiens , dont Vaison était la capitale, et qu’il suivit son père à Rome, où il jouissait d’un grand crédit. Il était Gaulois, et il avait écrit, sur Marseille, des détails fort curieux. Son abréviateur, Justin, qui nous a fait perdre ce grand ouvrage, l’appelle vir pcrfectœ eloqiientiœ, et Pline l’ancien, qui lui était redevable de beaucoup de particularités sur la nature des animaux , lui donne l’épithète de Severisswmis. Trogue-Pompée mourut à Rome quelques années avant la fin du règne d’Auguste; et Strabon, qui florissait' sous Auguste et sous Tibère vers l’an 1 4 de l’ère chrétienne, et qui mourut, comme on le croit, vers la XII® année du règne de Tibère , sous lequel il était venu à Rome, avait donc pu consulter le livre de Trogue-Pompée (2), puisque Pline, le naturaliste, qui mourut l’an 79 de J.-C., le cite comme le modèle des historiens.
Quoique le récit de Strabon paraisse un peu fabuleux , il n’en est pas moins conforme au génie de la nation qui vint fonder Marseille , reprit mon voisin ;
(1) Justin, lib. XLlIl. Vid. quoq, Dicl. des hommes illustres de la Prov., lom. II , Bibliogr. universelle.
(2) 11 est bien extraordinaire que les commentateurs de Pomponius Mélo disent que Strabon avait écrit sur 1 autorité de Justin, que les Phocéens vinrent d’Asie, etc. Vid. Poni. Mel. lib. Il, deUall. Narb,
LETTRE DEUXIEME
niais puisque les Phocéens étaient conduits par Diane, suivons-les dans leur expédition..
Des commerçants de Phocée, ville d’Ionie, fondèrent Marseille. Euxenus de Phocée était hôte de Nanus , roi du pays; ce prince, se disposant à marier sa tille, invita au festin Euxenus qui venait d’arriver. Les noces se faisaient de cette manière : « Il était
d’usage que la personne à marier entrât après le repas, et qu’elle présentât, à celui de ses amantsqu'elle aimait le mieux , la coupe pleine de vin ; et que celui à (jui elle la présentait devint son époux. Cette jeune personne, qui s’appelait Petta, présenta la coupe à Euxenus , soit par hasard , soit pour toute autre raison. Euxenus l’ayant épousée , avec la permission du père, changea son nom en celui d’Aristoxena. Il en eut un fils qu’il appela Protis, de qui descend l’illustre famille des Protiades. » Son beau-père lui donna un lieu pour bâtir une ville (1). Voilà donc comment les Phocéens abordèrent la côte et purent s’y établir.
Leur chef, ayant épousé la fille du roi du pays, ne dut éprouver aucune résistance dans l’exécution de ses projets, et les Grecs, dès ce jour, ne l'urent plus regardés comme des étrangers. Ils jetèrent donc paisiblement les fondements de Marseille , et cette ville dut être d’abord d’une grandeur considérable , puis-
(1) Athénée, Deipnosophist. lib. Xlll , cap. V, pag. 57GA.,aconservéce fragment d’Aristote, il esttraduit par Larcher. Trad. d’Hérod., tom. 1. note 373, in CUoy pag. 443.
LETTRE DEUXIEME
que, dès sa naissance, elle elFraya meme ceux qui
avaient librement cédé le terrain pour la bâtir. Quoi-
que située dans un golfe enfoncé, et comme dans un recoin de la mer (I ) , les Liguriens , qui Tobservaient, lurent jaloux de son accroissement , et firent constamment la guerre à ses fondateurs; mais ceux-ci, non contents de les repousser, établirent encore des colonies à l’orient et à l’occident dè leur ville , sur les (erres qu’ils enlevaient à leurs ennemis (2).
Raffermis , par leurs victoires, les Pkocéens se rendirent utiles aux nations barbares qui les environnaient; car ils polirent leurs mœurs sauvages; ils leur apprirent à cultiver la terre, à tailler la vigne , à planter l’olivier, à ceindre leur ville de murailles et à vivre sous le joug des lois et non dans la licence des armes (3). Il est aisé de voir quels services ils rendirent à ces peuples jaloux et grossiers, par les biens qu’ils leur apportèrent et dont ils étaient privés ; car, dit Justin , les hommes et les choses se perfectionnèrent à un tel point, qu’il semblait, non que la Grèce eût passé dans les Gaules , mais que les Gaules se fussent transportées dans la Grèce (4).
Mais l’envie, qui jamais ne repose, préparait aux
1^1) In remoto sinu , veluti in angulo maris. Justin, lib. XLllI, cap. III.
(2) Ibidem, ibidem.
(3) Ibidem.
(4) -Ut non Græcia in Galliam, emigrasse, sed Gallia in Græciam translata videretur.
70 LETTRE DEUXIÈME
Phocéens des ennemis redoutables. Le roi Nanus qui les avait si bien accueillis, meurt , et l’on pronostique à son successeur qu’un jour Marseille ruinerait ses voisins ; on l’engage donc à la détruire sur-le-champ, dans la crainte d’être chassé lui-même de ses états par ces audacieux étrangers. Après l’avoir ébranlé par ces propos alarmants , on ajoute adroitement l’allégorie qui suit :
« Un jour, lui dit-on, une chienne prête à mettre bas , vint supplier un berger de lui prêter un recoin où elle put déposer ses petits. La chienne ayant obtenu ce qu’elle avait demandé, elle sollicita la permission d’y nourrir ses petits , ce qui lui fut encore
accordé ; enfin , ceux-ci étant devenus forts , elle
s’appropria ce lieu , et le berger fut obligé d’y renoncer.
« Ainsi , dirent-ils , les Marseillais , qui n’occupent aujourd’hui qu’un terrain emprunté , se rendront maîtres , un jour, de tout le pays. (1). »
Animé par ce discours , le roi dresse un piège aux Marseillais. Le jour qu’ils célébraient une fête en l’honneur de Flore , il fait entrer dans leur ville un bon nombre de braves, sous prétexte d’user des droits sacrés de l’hospitalité : d’autres, sur des chariots couverts de feuilles, pénètrent dans la cité; et il se rend lui-même sur les montagnes voisines, avec une armée (‘hoisie , pour être prêt à fondi’c sur la ville au mo-
(1) .lubt., ibid , cap. IV,
LETTRE DEUXIÈME
meiU où les siens lui en ouvriraient les portes , pendant la nuit, et lorsque le vin et le sommeil auraient mis les habitants hors d’état de s’opposer à ses desseins; mais une parente du roi, qui aimait un jeune grec, dévoila ce lâche complot. Si l’amour réduisit plus d’une ville en cendres, il fut certainement le sauveur des Marseillais; cette femme eut pitié de son amant, parce qu’il était bien fait, dit Justin (I); elle lui fit connaître le danger qui le menaçait et le pressa de l’éviter. Les traîtres furent saisis et punis ; on surprit le roi dans le lieu même de son embuscade; il y perdit la vie , et sept mille des siens y trouvèrent la mort.
•Depuis ce jour, les Marseillais fermèrent leurs portes les jours de fêtes , et placèrent des sentinelles sur leurs remparts; ils reconnurent, surtout, les étrangers qui venaient les visiter, et gardèrent leur ville, en temps de paix, comme si elle était assiégée par l’ennemi : tant les sages institutions sont observées chez eux, non par la nécessité du temps , mais par l’habitude de bien faire.
Cette victoire, à laquelle on les força , leur attira bientôt l’estime et l’admiration des habitants du pays. On loua leur bravoui*e , on les regarda comme des hommes d’une espèce privilégiée ; et ceux qui d’abord avaient médité leur ruine se lièrent avec eux de
(1) In amplexus juvenis , miserata forniæ ejus, insidias apcniil, pp* riculumque dcclinaro jnhet.
LETTRE DEUXIÈME
la plus étroite amitié. Ils venaient puiser , dans leur ville, l’amour des arts, le goût de la civilisation et cette aménité de mœurs qu’on ne trouve jamais que
parmi les nations policées .
L’orateur avait la plus grande envie de continuer lorsque l’assemblée se sépara. En retournant chez moi , je fus accompagné par un de mes voisins qui , ayant vu l’extrême impatience que j’avais témoignée sur le peu d’accord qui avait régné dans les opinions de tant d’hommes instruits, s’efForçait de les concilier toutes et s’amusait de mon dépit ; tenez , me dit-il en me quittant , voilà quelques détails sur ce que firent les Phocéens après avoir fondé Marseille; et surtout lisez ce que j’ai recueilli sur la topographie de l’ancienne ville et sur la véritable situation du port; je pris le papier qu’il me remit et le remerciai de bon cœur. J’aurai le plaisir , si vous le désirez , de vous en adresser le contenu par le premier courrier : en attendant, Monsieur, croyez-moi tout à vous, etc...
Monsieur,
Puisque vous l’exigez, je vous adresse la copie du manuscrit qu’on me remit, jeudi dernier, en rentrant chez moi. L’auteur ne m’a point trompé lorsqu’il m’a dit qu’il avait fait quelques recherches sur la conduite des Phocéens après avoir fondé Marseille, qu’il s’était ensuite occupé de l’ancienne topographie de la ville, et de ce qu’on avait écrit sur la situation de son port.
Je supprime le préambule dont il fait précéder ses réflexions , parce qu’il ne renferme qu’un prophétique aperçu du prolongement du port, jusqu’à des distances indéterminées; ayant calculé, le compas à la main, les progrès de l’envahissement des eaux de la mer sur la vallée qui s’étend de l’ouest à l’est , et déterminant ,
d’une manière approximative, les changements de
position que chaque siècle verra s’opérer sur nos
LETTRE troisième:.
rivages. Enfin l’auteur de cette carte des âges futurs ne fixe, provisoirement, d’autres bornes à notre port qu’aux montagnes qui bornent notre horizon du côté du soleil levant : n’étant pas de force à combattre ces prévisions, je me borne à transcrire ce qui suit :
Les premiers exploits des Phocéens , dit-il, n’apaisèrent pas les haines de tous les peuples voisins ; les Liguriens et les Gaulois semblaient renaître de leurs cendres; leur défaite paraissait multiplier leur nombre et leur donner de nouvelles armes. Les Grecs cependant, aidés de ceux des habitants de la contrée qui s’étaient réunis à eux , étaient sans cesse occupés *à agrandir et fortifier leur ville, à organiser leur gouvernement et battre l’ennemi. L’habitude des combats, la supériorité de leur génie, leur donnèrent un grand avantage sur ces nations barbares , qui ne leur laissaient aucun repos; mais ce n’était que par une suite non interrompue de victoires qu’ils pouvaient se maintenir dans leur situation. Une seule bataille perdue les eût mis dans le plus grand danger, et chaque triomphe n’était ainsi , pour eux , qu’une occasion nouvelle de déployer de nouveaux efforts.
Marseille, au rapport de Justin, florissait déjà par le bruit de ses exploits, par l’abondance de ses richesses et par l’éclat de sa puissance, lorsque les peuples voisins s’unissent tout-à-coup i)our la détruire , et accourent à l’envi ronti relle, comme pour éteindre
iiii inceiulie qui les menaçait tous (1). L’un des petits souverains de la contrée fut choisi pour leur chef (2). H assiégeait la ville avec une armée nombreuse et composée d’hommes choisis, lorsqu’épouvanté, pendant le sommeil, par l’aspect d’une femme irritée qui se disait être une déesse, il fit subitement la paix avec les Marseillais. Il leur demanda la permission d’entrer dans leur ville et d’y adorer leurs Dieux. Étant arrivé au temple de Minerve, il aperçut sur le portique la statue de la meme divinité qu’il avait vue en songe, et il s’écria tout-à-coup que c’était là la déesse dont l’apparition l’avait effrayé dans la nuit, et la même qui lui avait ordonné de lever le siège. Il félicita les Marseillais de l’intérêt que les Dieux prenaient à leur ville; il leur jura une éternelle amitié et fit présent à Minerve d’un collier d’or (3).
La paix ayant été faite de cette manière, la fortune ne tarda pas à leur susciter de nouveaux troubles sur d’autres points. Les Carthaginois , qui , depuis longtemps, voyaient d’un œil jaloux ces audacieux navigateurs courir sur des mers qu’ils croyaient leur appartenir, leur enlevèrent plusieurs barques de pêcheurs qu’ils s’obstinèrent à garder. La guerre s’allume entre ces deux nations, les Marseillais mettent souvent les
(1) Just. , lib. XLIII, cap. V.
(2) Ruffi l’appelle un roitelet, et le nomme Caramand, quoique Justin lui donne le nom de Catumandus. Ruffi, Hist do Marseille, liv. I, rhap. 111.
(.S) Jusl. , ibid.
Carthaginois en déroute , et ne leur accordent la paix qu’après les avoir vaincus (1 ). Du temps de Strabon , on voyait encore à Marseille des dépouilles remportées sur leurs ennemis, dans divers combats de mer (2).
On croit que, longtemps avant cette époque, les Marseillais avaient envoyé une ambassade auprès d'Alexandre-Ie-Grand, pour le féliciter de la défaite des Perses , et on ajoute que ce prince , qui reçut ces députés à Babylone, les combla de riches présents. Ruffi n’est embarrassé que de l’époque à laquelle eut lieu cette ambassade; mais le silence des historiens , et notamment celui de l’histoire d’Alexandre, laissera toujours des doutes sur ce fait, quoique Pythéas vécut à cette époque (3) et que, par conséquent, Marseille eût pu nommer cette ambassade.
Après avoir battu les Carthaginois , les Marseillais firent alliance avec les Ibères , mais ils ne pardonnèrent plus aux premiers ni leur concurrence, ni leurs conquêtes, ni leur ambition , et, par- la conduite qu’ils tinrent dans les siècles suivants, à leur égard, il est aisé de s’apercevoir que rien ne pouvait éteindre leur jalousie.
Ils avaient contracté une alliance avec les Romains
(1) Just. , ibid.
(2) Strab. , lih. IV, dit que ces dépouilles étaient dans la citadelle ; or , on sait qu à Marseille le temple d’Apollon et de Diane étaient dans la citadelle, et que les anciens plaçaient les dépouilles dans les temples.
(3) Bougainville, Mém. de l’acad. , tom. 19 ; Hist de l’astro. , par Bailly, art. 16, pag. 255 ; Mém. de l’acad. de Marseille, an 1766.
|)res(|iie dès l’époque de lu londalioii de Marseille (1), et ils regardaient comme un point essentiel de leur politique de se tenir inviolablement attachés à cette nation avec laquelle ils avaient plus de rapport qu’avec les Barbares qui les environnaient. Ils avaient des chantiers, un arsenal de marine, un grand nombre de vaisseaux, des armes de toute espèce, des machines propres à la navigation et aux sièges, et c’est à l’aide de ces moyens qu’ils se soutinrent contre les peuples qui les harcelaient, et qu’ils sacquirent l’amitié des Romains. Les Marseillais leur rendirent de grands services, et les Romains, à leur tour, les aidèrent à s’agrandir (2).
Lorsqu’on apprit que la ville de Rome avait été prise et brûlée par les Gaulois, la consternation fut générale parmi les Marseillais, mais ils ne crurent pas avoir satisfait aux droits sacrés de l’amitié par ce vain tribut de larmes, ils portèrent l’or et l’argent du trésor et des particuliers , pour compléter la somme que les Gaulois exigeaient des vaincus. En reconnaissance de ce service, les Romains affranchirent les Marseillais de tout tribut; ils leur donnèrent rang parmi les sénateurs dans les spectacles publics, et firent un traité d’alliance avec eux, dans lequel ils les traitèrent comme leurs égaux (3).
(1) Just. , lib. XLIII, cap. III.
(2) Strab. , Rerum gcogr. , lib. IV.
(3) 3usl. , ibidem.
LETTUE TRUÏSIÈME.
Voici la manière dont ils apprirent la nouvelle de l’incendie de Rome. Ils avaient envoyé des députés à Delphes, pour faire une offrande à Apollon. A leur retour, ces députés entendirent raconter que les Gaulois avaient pénétré dans le cœur de ritalie, qu’ils avaient pris et brûlé la capitale et qu’ils exigeaient une somme immense d’or et d’argent , pour revenir sur leurs pas. Effrayés de ces bruits, ils revinrent consternés dans leur patrie, et ils en donnèrent la première nouvelle aux magistrats.
Le sage Rollin dit que la conduite des Marseillais , dans cette occasion, fut admirable, et que ce fait serait bien honorable pour eux , s’il était bien constant (1). Mais comme il n'ajoute rien pour démontrer qu’il ne l’est pas , il est permis de croire qu’il est tel, puisqu’il est honorable pour les Marseillais (2).
L’offrande que leurs ambassadeurs venaient de porter à Delphes, n’est point désignée par Justin; cet historien dit simplement qu’elle devait être faite à Apollon (3). L’historien de Marseille dit que les habitants de cette ville avaient une grande dévotion à
(1) Hist. aiic. , tom. V, pag. 122, in-4®.
(2) Le même auteur, en traduisant ce passage de Justin , paraît ne pas en avoir bien saisi le sens. « De l’or et de l’argent tant public que « particulier qui se trouva chez eux (les Marseillais), dit-il, ils for- « Trièrent la somme à laquelle les Gaulois avaient taxé les vaincus. » Justin dit pourtant qu’ils ne firent que la compléter : aurum et argentum publicum privatumque contulerunt ad explcndum pondus Gallis. C’est cette erreur, peut-être, qui le fait douter de cette belle conduite des Marseillais.
(3) Just., ibidem. '
Apollon , pour marque de laquelle ils envoyèrent à Delphes une statue d’airain qui fut mise au temple de Minerve (1). Mais que représentait cette statue! Pausanias , qui a vu lui-même cette offrande des Marseillais, va nous l’apprendre. En entrant dans la ville de Delphes , dit-il , on trouve quatre temples de
suite . , le quatrième est dédié à Minerve
Pronœa (2). La statue de Minerve , que l’on voit à l’entrée de celui-ci , est plus grande que celle qui est dans l’intérieur du temple, et c’est un présent des Massiliens (3). C’était donc la statue de Minerve que les Marseillais portèrent à Delphes , et l’on ne voit que dans Ruffi qu’elle était d’airain.
Il paraît, d’ailleurs, qu’ils aimaient à faire de pareilles offrandes , et qu'ils se plaisaient à répandre leur culte non-seulement dans leurs colonies , mais encore parmi leurs amis et leurs alliés. Ils jouissaient , dit Strabon, de l’avantage d’être unis avec les Romains par les liens d’une amitié particulière. Parmi plusieurs preuves de cette amitié, on peut citer la statue de Diane qu’ils ont consacrée sur le Mont-Aventin , semblable, pour la forme, à celle des Marseillais (4). Rome eut toujours une extrême considération pour eux, fondée sur leur rare probité eh plus encore sur
( 1 ) Hist. de Marseille , liv. I , chap. 111 , § IX.
(2) Pronœa, prévoyante, les Marseillais l’imploraient dans leurs maladies. Raymond, mém. de l’acad. de Marseille, an 1766.
(3) Pausan. Phoc, lib. X, cap. VIII.
(4) Strab. Rer geogr., lib. IV.
LETTUK TUOISIEME.
SU
l’inviolable lidélité avec laquelle ils avaient toujouis été attachés à son parti ; aussi les Marseillais la secondèrent-ils dans toutes les entreprises où ils purent ])rendre quelque part. Ils se distinguèrent d’abord comme auxiliaires dans la guerre que Mari us eut à soutenir contre les Ambrons et les Teutons , qu’il défît dans la plaine de l'Arc ou de Trets, où deux cent mille de ces barbares perdirent la vie ou la liberté. Pour les récompenser de leur bonne conduite, ce général leur donna le canal qu’il avait fait creuser à l’embouchure du Rhône. Ce fut une source de richesses pour Marseille, par les droits quelle levait sur ceux qui remontaient ou descendaient ce fleuve. Néanmoins, l’entrée en était toujours difficile , à cause de la rapidité des eaux , des attérissements qui s’y forment , et parce que le pays est si plat que l’on ne peut, dans un temps couvert , distinguer la terre , même de fort près. C’est pourquoi les Marseillais, cherchant de tou¬
tes les manières à s’approprier cette contrée , y firent construire des tours qui servaient de signaux; ils firent même bâtir un temple à Diane l’Ephésienne, sur un terrain auquel les bouches du Rhône donnent la forme d’une île (1 ).
On voit dans la notice de l’empire que les Romains,
(1) Strab. Géograp. , liv. IV, trad. nouv. On trouve encore aujourd’hui quelques restes de ces tours ; mais le canal , creusé par Marius , est uii sujet continuel de discussions et de recherches qui , jusqu’à ce jour, n’ont encore rien produit d’intéressant. Voyez d’Anville, Notice sur les Gaules.
LETTRE TROISIÈME. SI
dans la suite, eurent une flotte sur le Rhône; elle était connue sous le nom de Classis fluminis Bhodani, et celui qui la commandait était établi à Vienne , ou à Arles.
Dans la guerre contre Annibal, Marseille aida les Romains par toutes sortes de jbons offices, sans que les mauvais succès qu’ils essuyèrent dans les premières années de la guerre, et qui' leur firent perdre presque tous leurs alliés, fussent capables d’ébranler sa fidélité. Les ambassadeurs, que Rome avait fait partir pour l’Espagne et les Gaules, ne trouvèrent des paroles de confiance et de sincérité que lorsqu’ils se furent abouchés avec les magistrats de Marseille. Ces alliés, attentifs et fidèles, leur apprirent tout ce qu’ils avaient intérêt de savoir, ils leur donnèrent à enteiw dre qu’Annibal avait déjà fait partir des émissaires pour gagner l’amitié des Gaulois; mais que cette nation, avide et féroce, ne lui resterait attachée qu’autant qu’il en gagnerait les chefs par de nouveaux pré- ' sents (I ). Dans la guerre contre ce redoutable ennemi^ les Marseillais aidèrent donc les Romains de leurs conseils et de leurs troupes; ils fournirent des galères à Scipion (2) , et Polibe dit que ce général étant à dix milles de l’ennemi, il envoya deux vaisseaux de Marseille à la découverte, car les Marseillais étaient toujours les premiers à s’exposer, et leur intrépidité lui
( 1 ) Tite-Liv. , lib. XXI , n® 20.
(2 ) Tite-Liv. , lib. XXVI , n® 19.
fut d’un grand secours. Ces deux vaisseaux rapportèrent que la flotte ennemie était à l’embouchure de l’Ebre (1). Ces services signalés attirèrent de plus en ])lus aux Marseillais l’amitié de ce grand peuple que la fortune destinait à commander au monde entier ; aussi, en reçurent-ils une preuve bien honorable, lorsque le sénat de Rome ayant ordonné de raser la ville de Phocée, et d’éteindre même son nom, parce que ses habitants avaient pris les armes contre la république, les ambassadeurs de Marseille vinrent implorer le pardon des coupables. Nous n’avons pas commis la faute que vous reprochez justement à Phocée, dirent-ils, mais nous partageons son repentir et sa condamnation. Phocée est notre mère, et tous ses enfants, vos fidèles alliés, sont à vos pieds et vous demandent grâce pour elle et pour nous (2). Le sénat et le peuple, touchés de pitié, révoquèrent l’arrêt.
Il serait intéressant de jeter un rapide coup-d’œil sur la conduite réciproque des Marseillais et des Romains. Les premiers aident ceux-ci dans leur guerre contre les Carthaginois, parce que les vaisseaux de Carthage leur inspirent de la jalousie; ils réunissent leurs forces à celles des Romains pour détruire leur rivale, et profanent les noms sacrés d’attachement et de fidélité, lorsqu’ils ne font qu’assouvir une haine aveugle contre un ennemi qu'ils redoutent. Rome , de
(1 ) Polib. , lib. III , cap. XX.
(2) Just. , lib. XXXVII, cap. I. Crévier, Hist. Rom. , tom. 8.
son côté, se sert habilement de ralliaiiceet des armes de Marseille, pour renverser Carthage, et, soumettant ainsi cette puissance qui la menaça plus d’une fois d’une ruine totale, elle médite, en secret, sur les moyens de subjuguer, à leui' tour, ces alliés officieux qui prodiguent leur sang [)our étendre son empire. Tel on a vu, de nos jours, un guerrier habile et redouté battre de nombreux ennemis avec leurs propres armes, renverser les trônes les mieux affermis, à l’aide des débris des trônes déjà renversés, et parvenir, enfin , au faîte de la gloire par les moyens mêmes qui étaient destinés à l’abaisser. Ainsi Rome secourait des nations lointaines , pour assurei' ses conquêtes , et son alliance était toujours le prélude d’un triomphe pour elle et le signal de l’esclavage pour les peuples qui la sollicitaient.
Les Marseillais, cependant, avaient déjà conquis, par leur courage, plusieurs points de la côte; ils bâtirent sur la frontière plusieurs villes pour se prémunir contre les Ibères (1). Ces villes reçurent aussi d’eux
(1 ) Ces villes sont Hemeroscopium , Emporium et Rhodès. Entre Garthagène et le Sucron (Xucar), à une distance peu considérable de ce dernier, sont situées trois villes marseillaises, dit Strabon, dont la plus connue est Hemeroscopium. Sur le cap qu’elle présente, s’élève un temple consacré à la Diane d’Ephèse, lequel est en grande vénération. Sertoriusen fit sa place d’armes. Ce cap s’appelait DianiMm (aujourd’hui Dénia, du nom de Diane à laquelle il est dédié. )
Emporium , fondé par les Marseillais, est à 400 stades des Pyrénées, et des frontières de l’Ibérie et de la Gaule ; aujourd’hui on la nomme Ampurias. Rhodès, Roses, petite ville dépendante d’Emporium selon les uns, fondée par les Rhodiens, selon d’autres. Autrefois les Em-
le culte de la Diane d’Ephèse et tous les autres rits grecs, tels qu’ils les observaient dans leur patrie, sans excepter les sacrifices (1).
On compte encore Rhode(2), Agatha , Agde, destinées à contenir les Barbares qui habitaient aux environs du Rhône, ainsi que du côté de YQüTaiiroentium, Taurenti (3); Olbia, Eoiibe (4); Antipolis, Antibes; Nicea, qu’ils bâtirent dans le dessein de se garantir des incursions des Saliens et des Liguriens ({ui habitent les Alpes (5).
poriens occupaient une petite île vis-à-vis l’emplacement d'Æ'mporium, que l’on nomme encore la vieille ville, à présent ils sont établis sur le continent. Strab., Rer. geog., lib. ITI, pag. 463, 466, trad. nouvelle.
( 1 ) Strab. , lib. IV, pag. 11.
( 2 ) Pline , en parlant des villes qui étaient près des rives du Rhône, fait mention de Rhoda que l’on ne connaît plus; il prétend que cette ville avait donné son nom au Rhône, Pline, lib, III, cap. IV ; mais comme elle est appelée Rhodanusia par Marcius d’Héraclée, et dans Etienne deBysance, il semble qu’elle aurait plutôt reçu son nom de ce fleuve. Voyez d’Anville, Notice delà Gaule, article Rhoda7ius, fluv.
(3) César, dans le second livre de la guerre civile , a nommé ce lieu Tauroenta, au pluriel, et il l’appelle Gastellum Massiliensium ; Scymnus de Chio le nomme Tauroeis\ il en reste des vestiges à la droite de la baie de la Ciotat; on l’appelle aujourd’hui Taurenti. On croit que la mer couvre une partie de ces ruines. Voyez sur ce lieu les savantes recherches du feu M, Achard, dans les mémoires de l’académie de Marseille , année 1805.
(4) Strabon, Mêla, Ptolémée la nomment OZ6ia , quoique l’opinion générale place Oîàia à Hyères ; cependant, celle-ci , dont le nom est Areœ, n’étant pas placée au bord de la mer , comme cette situation convenait aux Marseillais, ses fondateurs , et son nom, d’ailleurs, n’ayant aucun rapport avec celui d’0?6ia, on a supçonné que le port de l’Eoube, entre le cap nommé la Combe eiBreganson, qui est un petit château sur un rocher, convenait peut-êlrq mieux à l’ancienne Olbia qu’à Hyères {Areœ) d’aujourd’hui. D’Anville désirait que quelque savant fît de ce lieu l’objet de sa curiosité. Voyez Not. dç la Gaule, pag. 502.
(5) Strab. Rerum geog. , lib. IV.
On sent aisément que les Marseillais durent cherciier à s’étendre sur la côte, puisqu’ils se livraient au commerce maritime, et qu’ils n’ignoraient point qu’en possédant un plus grand nombre de points sur le rivage, ils agrandissaient leur domaine, en multipliant leurs ressources contre leurs ennemis naturels. J.eur marine , d’ailleurs, avait, par là , plus d’un abri dans le besoin , et de fréquentes occasions de se distinguer, en perfectionnant un art dont la pratique est la première loi. ^
Les anciens, qui se plaisaient à imposer de grands noms aux objets qu’ils convoitaient donnèrent à la Méditerranée celui de mer de Marseille. Mare Massilicnse, tant étaient grandes la puissance et la marine de cette ville. Les Romains tiniient par appeler cette mer , Mare nostriim , comme ils s’approprièrent jusqu’au firmament, et tout ce qui était connu dans l’univers.
' Les forces de terre des Marseillais ne le cédaient en rien à leurs forces navales, car après avoir vaincu les Saliens, dans toutes les rencontres, ils défirent les laguriens au-delà du Var, et se rendirent maîtres du pays où ils bâtirent Nice, Nicea , qui signilie victoire, et ils l’appelèrent ainsi pour laisser à la postérité un monument de la gloire ({u’ils avaient accjuise, on sul)juguant cette nation (1).
(1) Strab. , Géogr. , lih. IV, Hist. de Nice. ... Uufli, Hist. de Marseille , lib. I , chap. IV.
On doit remarquer encore que leurs nombreux habitants ne pouvaient être contenus dans l’enceinte de leur ville, et que dès l’année 3405 de la création ils envoyèrent à Nîmes une colonie de Phocéens. Cette ville, où se trouvent encore tant de beaux monuments et des restes précieux de son antique splendeur, avait pour armes un taureau d’or, comme Marseille, ce qui donne à comprendre, ainsi que l’ont observé les historiens , que ces deux villes avaient eu une origine commune, ou que Marseille, au moins, en avait eu la domination et lui avait donné ses lois (1). Narbonne reçut aussi dans son sein une peuplade marseillaise , lorsque Fabius Maximus passa dans la Gaule, sous le spécieux prétexte de secourir les Marseillais (2). Mais si plusieurs de leurs colonies attestent leur valeur, il en est d’autres, s’il faut en croire l’histoire , qui leur procurèrent de très grandes richesses. La ville d’Empurias fut du nombre de ces dernières. Des relations de commerce et d’amitié unissaient étroitement cette colonie avec la métropole, et
ces rapports cimentés par leurs besoins réciproques, les rendaient alternativement tributaires de leur commune prospérité. On dit qu’après un grand tremblement de terre on découvrit , non loin d’Empurias , dans les Pyrénées, les plus belles mines d’argent qu’on eut vu jusqu’alors; on porta immensément de ce pré-
(1) Antiquité de Nîmes d’Ayron.,..
f2) Ibidem.
LETTUK TROISIÈME. 87
cieux métal , dans celte ville , au moment où les Marseillais s’y présentèrent avec plusieurs vaisseaux. Ceux-ci troquèrent leurs marchandises contre des lingots, et revinrent richement chargés dans leur patrie (1).
On rapporte que la découverte de cet argent se lit de cette manière ; des bergers ayant incendié d’immenses forêts dans les Pyrénées, on vit la terre s’entr’ouvrir par cette chaleur excessive , et l’argent liquifié ruisseler de toutes parts, sur les flancs des rochers (2). Et quoique les Phéniciens, dont les nombreux vaisseaux parcouraient , depuis longtemps , toutes les mers, profitassent beaucoup de ces richesses, Marseille néanmoins en eut une très grande partie.
La fortune ne corrompit pas les Empuriens ; car tous ces trésors ne purent altérer ni le culte qu’ils avaient reçu de la métropole , ni la simplicité de mœurs qui les avait toujours distingués : ils conservèrent même leur langage au milieu des nations barbares qui les entouraient; et cette colonie, qui lit tant d’honneur à Marseille , ne vit ternir l’éclat de son antique renommée, que lorsqu’elle tomba sous la domination romaine, qui ne lui laissa que d’inutiles regrets sur la perte de^ sa liberté, et le vain souvenir d’une célébrité qu’elle n’avait plus (3).
(1) Chronique générale d’Espagne, d’Ant. Bailly.
{'2) Arist. , lib. de Mirai), auscult. vid. quoq. Diod. Sied. hist.
(S) Voyez l’inscription gravée .s\ir un tronçon de colonne, trouvé à
La ville de Roses, en Catalogne, fondée par les Rhodiens, appartenait également à Marseille, de manière que celle-ci possédait toute la côte depuis Empurias jusqu’à Gènes; ce qui l’exposait à de si fréquentes attaques de la part des peuples , qu’elle repoussait sans cesse dans l’intérieur des terres , qu’elle se vit contrainte à demander l’appui des Romains.
En effet, dit Polybe, les Marseillais, qui furent constamment inquiétés par les Liguriens au temps où nous parlons , se virent réduits aux dernières extrémités, et voyant Antipolis et Nicea, deux de leurs colonies , assiégées par leurs ennemis , ils dépêchèrent des ambassadeurs au sénat romain pour en obtenir du secours. Ces députés entèrent dans l’assemblée, déclarèrent les ordres dont ils étaient chargés , et il fut résolu qu’on députerait sur les lieux, pour être éclairci de ce qui s’était passé et pour essayer de faire rentrer, par la raison , les Barbares dans leur devoir. Le sénat députa donc, sur le champ, Flaminius, Popilius Lenas et L. Puppius qui , partant avec les ambassadeurs de
Empurias, dantil est parlé dans la Chron. d’Espagne de Bailly. Rufli l’a copiée. Elle est ainsi conçue :
Emporitani populi Grœci hoc templum Sub nomine Dianæ Ephesiæ eo sœcuîo Condidcre , quo nec relicta Grœcaruni Lingua , nec idiomate patriæ Jberæ Hecepio, in mores, in linguam ,
In jura, in diclionem cessere Jiomanatn M. Ceteco
Et L. Apronio Cos.
iVIarseille, vinrent par mer sur le territoire des Oxibiens , dans le dessein de débarquer devant Egit7ia{\). Les Liguriens, sur la nouvelle que ces commissaires étaient venus pour leur commander de lever le siège de cette ville , s’opposèrent à la descente de ceux qui étaient encore dans le port. Ils n’arrivèrent pas à temps pour empêcher Flaminius de descendre, il était débarqué et ses équipages étaient déjà sur le rivage. D’abord, ils lui ordonnèrent de sortir de leur pays , il méprisa ces ordres; on pille ses bagages, ses gens veulent le défendre, on les repousse , on les insulte; Flaminius lui-même vient au secours , on le couvre de blessures et l’on jette, sur le carreau, deux des siens, on poursuit les autres jusqu’à leur vaisseau, et Flaminius remonté sur son bord, est obligé, pour sauver sa vie, de couper les câbles. On le transporta rapidement à Marseille, où rien ne fut négligé |)our le soigner.
Le sénat informé de ces tristes événements, fait partir, au plus vite, avec une armée, le consul Quintus Opimius, pour se venger des Oxibiens et des Décéates. Les troupes se rendirent à Placcnlia, de là, le long de l’Apenin , le consul vint dans le pays des Oxibiens et campa sur les rives de l’Apron, où il attendit les ennemis qu’on disait bien résolus à se défendre. Il
(1) Les Oxibiens habitaient les environs d'Antibes, v(d. Danville, VoL de l'anc. Gaule.
conduisit de là son armée devant Egitna, où le droit des gens avait été violé , d’une manière si criante , dans sa personne et dans celle de ses collègues. Il prit la ville d’assaut, en réduisit les habitants à l’esclavage et fit traîner, liés et garrottés à Rome, les principaux auteurs de Tinsulte qui leur avait été faite. Après cet exploit, il alla au-devant des Oxibiens qui, désespérant de fléchir le courroux des Romains , par un excès de témérité, venaient l’attaquer au nombre d’environ quatre mille hommes , avant que les Décéates les eussent joints. Opimius , capitaine habile et expérimenté , fut frappé de leur hardiesse ; mais voyant - qu’elle n’était fondée sur aucun principe , il s’attendit bien que de pareils ennemis ne feraient pas une longue résistance. 11 sort de son camp , range ses troupes en bataille , les anime à bien faire et marche aux Oxibiens, au petit pas. Le choc fut si vif, qu’en un moment ils furent défaits. Plusieurs restèrent sur le champ de bataille, les autres prirent la fuite et se dispersèrent.
Les Décéates, en corps d’armée, se présentèrent pour secourir les Oxibiens , mais il était trop tard ; ils rallièrent cependant les fuyards , et avec ce renfort ils vinrent attaquer les Romains. Ils combattirent avec ' beaucoup de courage et de vivacité , enfin , ils cédèrent, se rendirent aux Romains et leur livrèrent la capitale de leur pays. Le vainqueur distribua aux Marseillais toutes les terres qu’il venait de con- (juérir. H voulut que les Liguriens envoyassent à
Marseille des otages qu’on échangerait à certaines époques. Il désarma les ennemis et fit prendre à ses soldats des quartiers d’hiver dans leurs villes. Ainsi commença et finit , en peu de temps, la guerre contre les Oxibiens et les Décéates (1).
Les Marseillais augmentèrent donc leurs domaines , vers l’un des points les plus éloignés de la métropole; mais bientôt les Saliens formèrent une nouvelle ligue avec les Falanes qui habitaient, comme eux, dans la Provence, et avec les peuples de l’Auvergne et du Dauphiné : Marseille appela de nouveau les Romains. Caïus Sextius, qui avait été consul l’année précédente, commanda cette expédition ; suivant quelques auteurs, il était venu remplacer Fulvius Flaccus, qui n’avait rien fait de mémorable sur ces lieux , mais Sextius, après avoir défait les Saliens, fonda, non loin de Marseille , une .ville qui tire son nom de ce général et des eaux thermales qui s’y trouvent (2), et dont quelques-unes, on perdu depuis, leur chaleur (3). Il mit dans cette nouvelle ville une garnison romaine, et chassa de la côte qui conduit de Marseille en Italie, les Barbares que les Marseillais seuls n’avaient pû
(1) Polyb. , ambassad. chap. CXXXIV. Trad. de D. V. rhuillier, bénédict.
(2) AquœSextiœ , Aix. ^ .
(3) Solin dit que de son temps ces eaux avaient déjà perdu leur vertu et leur renommée. Quant à la victoire dont parle ici Strabon, on la rapporte à l’an de Rome 629. Ruffi , Hist. de Marseille , chap. IV , liv. 1er. , n’est point bien instruit des détails qu’on trouve sur ce sujet dans les auteurs originaux: il paraît avoir négligé Polybe et Strabon.
entièrement repousser. Néanmoins, il ne fut guère plus heureux que ces ^derniers dans le résultat de cette expédition , si ce n’est qu’il obligea les Barbares à se tenir éloignés de 1 2 stades des côtes qui offrent des ports commodes , et de 8 de celles qui sont couvertes de rochers. Le terrain qu’ils avaient abandonné, il le^ laissa aux Marseillais (1).
On verra, dans la suite, que Pompée leur avait donné le pays des Volcœ Arecomici, peuples de la Narbonnaise première ; ils habitaient vers le Rhône, et la ville de Nîmes en faisait partie ; il leur avait encore cédé le pays des Helviri, dont les terres forment aujourd’hui le diocèse de Viviers (2) ; et César , voulant à son tour leur donner une preuve de sa libéralité, voulut que la ville de Lyon, fut, du côté du nord, la limite de leur puissance (3).
Dans les siècles suivants l’empereur Adrien ayant fait une nouvelle division des Gaules, nomma la province de Marseille immédiatement après celle des Alpes-Maritimes (4), et il paraîtqu’elle jouit pendant quatre cents ans de ce privilège, puisque Grégoire de Tours, qui vivait vers le sixième siècle, lui donne encore ce nom.
Indépendamment de leurs colonies, les Marseillais
(1) Stiab., lib. IV.
(2) D’Anville, (ïéograp. ancienne, toin. 1er., pag. 56 et 59
(3) Jul. Cæs. de Bell, civil. , lib I
(4) Snet, I.
possédaient plusieurs îles. Ils étaient les niaîlres de celle qui est à reinboucliure du Rhône, qu’on appelait jadis Ostium Massalioticum , aujourd’hui la Camargue.
Us occupaient les trois îles qui sont près de Marseille , et ils leur donnèrent le même nom qu’aux grandes Stœchades. Ils appelèrent la première, en venant de l’ouest à l’est, Prote. Ce nom altéré, fournit, dans la suite, celui de Protoneau et de Rotoneau qu’elle porte aujourd’hui, quoique elle fut appelée dans un temps l’île de St.-Etienne. On trouve dans les archives de la Maison de Ville des statuts qui défendaient aux navires de prendre station dans les anses de cette île , depuis St. -Michel jusqu a Pâques, sous peine d’une amende de cinq cents livres de coronat, à cause des dangers qui pouvaient les y menacer. Vers le milieu du 1 4® siècle, il y avait un palais dont il ne reste pas même des ruines.
Ils appelaient la seconde Mese, c’est-à-dire, celle du milieu; il ne faut pas oublier que ce sont les . Stæchades qui touchent Marseille dont nous parlons en ce moment, et que leur nom se tire de la position qu’elles occupent entr’elles , ainsi que l’observe Pline (1), car les anciens Marseillais cherchaient moins à leur donner des noms propres qu’à signaler leur situation respective. Cette île fut ensuite nommée Pomponiana, ou Pompeiana, selon d’autres, d’où l’on croit
({u’on a fait Poumegues (2).
(1) Ilisl. naC , lib. lil , cap. IV.
(i) Vid Bouche, Chorogi'. de Broveuce, liv. 1, chap. VMl, Vid. <
LETTRE TUOISIÈIVIE.
La troisième était Hypœa, ou la plus reculée, par rapport aux deux autres, comme la dénomination du mot grec le désigne. Aujourd’hui elle est connue sous le nom de Château-d’ If. Cette île , la plus petite des trois, reçut ce nom des ifs qui y croissaient en abondance, ainsi que l’expliquaient fort bien des vers français gravés sur une pierre du donjon du château , vers le milieu du 1 6® siècle, et que l’air rongeur de la mer a totalement effacés. Dans les guerres contre Charles- Quint, François I®** entreprit de la fortifier et il chargea de ce soin le comte Pierre de Navarre, qui avait quitté le service de l’empereur et s’était attaché à la cause des Français. Mais comme les finances de ce monarque étaient fort épuisées, la tour, qu’on eut d’abord le dessein d’y élever devait être construite des débris d’un couvent de moines de Marseille (1), et en partie aux frais de Bernardin de Baux, commandeur de Saint-Jean de Jérusalem , lequel ordonna par son testament qu’on vendrait vingt-cinq balles de camelot déposées au château de Baux , et que du prix on en fit bâtir la tour (2). Ainsi dès l’an 1 529 on fit transporter dans l’île tous les matériaux pour commencer ce travail ; mais à peine en
quoq. d’Anville, art. Stæchades, Pomponiane , Mese, Prote , etc. Les anciens avaient donné aux îles qui sont devant Marseille les mêmes noms que ceux qu ils donnèrent aux lies d’Hyères.
(1) Celui des frères mineurs qu’on démolit à cette époque.
(2) Voyez les écritures de Massateli , not. , à Marseille, ensuite Fabron, et celles de Grégoire Ribié, notaire, fol. i.
LETTRE TROISIÈME, 9o
eijt-on posé les rondenieiits, qu’André Doria, au service de Charles-Quiiit , après avoir abandonné les intérêts de la France, descendit dans l’île et fit jeter à la mer, par ses soldats, tout ce qu’on avait amassé pour cette fortification. André Doria prétendait que la tour de Château-d’If pouvait arrêter les flottés de Cliarles-Quint. Quoiqu’il en soit les travaux furent abandonnés, et ce ne fut que six ans après que François I®'' voulut de nouveau fortifier cette île. En 1 535 on fit venir de Romans, en radeaux, cinq cents quintaux de fer et mille charges de charbon, pour être employés à la construction de la tour qui porta le nom de Château-d’If. Cette circonstance peut servir à faire remarquer combien Marseille avait déjà perdu de ses anciennes ressources , et dans quel état de dénument elle fut réduite à l’époque dont nous parlons. L’île de Château-d’If n’eut donc que la tour de ce nom , oii furent enfermés , dans la suite, les prisonniers d’état ; et ce ne fut que vers le milieu du 17® siècle qu’elle fut mieux fortifiée (1 ).
Les Marseillais s’étaient emparés des îles situées
près à'Euhe, Hyères, auxquelles ils donnèrent le nom
dé Stæchades, et qu’ils désignèrent comme celles du
voisinage de Marseille, par l’ordre de position dans «
(1) M. Millin se trompe lorsqu’il dit que ce fut à Tîle de Ratoneau que François 1er. fit construire une tour et que les Marseillais y bâtirent un petit fort en 1597.
Voyez Rnffi , Hist. de Marseille, tom. l, chap 1^ , ^ y.
lequel elles sont placées. Ils avaient entin l’île Sainte-Marguerite, que l’Homme au Masque de Fer a rendue si célèbre dans ces temps modernes , et cette île fameuse de Lérins, qui fournit tant de modèles de vertus et d’illustres personnages à la religion chrétienne.
Mais si les Marseillais avaient étendu leur domination d’une manière si rapide , il n’y a point de doute qu’indépendamment de la situation dans laquelle ils étaient par rapport aux peuples de leur voisinage, ils n’aient dû une grande partie de leur élévation à la sagesse de leur conduite , aux principes de leur saine politique et à la fermeté courageuse de leurs chefs.
Aussi les vit-on, dès la fondation de leur ville, s’attirer par leur valeur, leur prudence et leur industrie , l’estime et l’admiration de tous les peuples connus ; mais ils s’appliquèrent , surtout , à se donner de bonnes lois, à perfectionner leur gouvernement; celui des Marseillais était d’abord oligarchique (1 ) , mais ceux des citoyens riches qui n’y prenaient aucune part forcèrent, dans la suite, ceux qui gouvernaient, de le changer en une oligarchie tempérée ou plus républicaine (2) ; et c’est sans doute cette oligarchie tempérée dont parle Strabon, lorsqu’il dit : le gouvernement marseillais est une aristocratie bien réglée. Ils
(1) Arislot. Pülitic , lib. V, cap. VI.
(2) lIoXiTixoïspa oh-'^oLoylci, Ibideni.
ont un conseil composé de six cents personnes qu’ils nomment Timouques (1) , et qui jouissent de cette dignité durant leur vie. De ce nombre quinze président le conseil et sont chargés d’expedier les affaires courantes. Ceux-ci sont présidés à leur tour par trois d’entre eux en qui réside la plus grande autorité. Personne ne peut devenir Timouque qu’il n’ait des enfants et qu’il ne soit citoyen depuis trois générations. Les lois sont des lois Ioniennes et elles sont exposées en public, de manière que tout le monde peut en prendre connaissance (2). L’historien Ruffi ajoute qu’on les exposait aux places publiques , afin qu’elles fussent ponctuellement observées, et que si quelqu’un était convaincu de les avoir violées , il en fût sévèrement puni (3).
La république de Marseille jouissait d’une si grande réputation , qu’Aristote l’avait prise pour modèle , et que cet illustre instituteur d’Alexandre en avait fait un traité particulier; ce qui prouve combien , dès cette époque , on admirait les dois qu’elle s’était données. Que de traits intéressans fournirait cet ouvrage à l’histoire , si le temps l’eût respecté ! Mais il ne nous
(1) Timouque, à la lettre, signifie ceux qui possèdent lés honneurs. En Egypte, à Neucratis , les magistrats avaient le même nom , ainsi que ceux des Messéniens ; les Ioniens le donnèrent toujours à ceux qui les gouvernaient. Ce nom passa dans leurs colonies. Leur Diane s’appelait aussi Timouque. Voyez la note 2, pag. 10, du volume 11 de la trad. nouv. de Strabon.
(2) Strab. Géog. lib. IV.
(3J Hist. de Marseille, liv. 1 , cltap. 111.
en reste qu’un fragment qui ne seml)le être parvenu jusqu’à nous que pour exciter de stériles regrets (1) : la perte du code des lois nautiques paraît très propre à les augmenter, lorsqu'on pense , surtout, à celui des Rhodiens , qui avait mérité les suffrages de toutes les nations , et avec lequel celui des Marseillais devait avoir tant de rapports, puisque cette île et Marseille se ressemblaient si bien pour tout ce qui concerne les lettres et les arts , le commerce et l’industrie , l’éclat de leurs armes et la décadence de leur grandeur (2).
Marseille s’était particulièrement distinguée par la sagesse de son gouvernement; car Cicéron ne craint pas de dire , que non seulement dans la Grèce , mais même parmi les autres nations , rien n’était comparable à la sage police qu’on y avait établie. Cette ville, ajoute-t-il, si fort éloignée du pays , des mœurs et du langage de tous les autres grecs, placée dans les Gaules, au milieu des peuples barbares , est conduite si prudemment par les conseils de ses anciens, qu’il est f)lus aisé de louer l’excellence de ses lois que de les imiter (3).
Tacite en fait l’éloge en peu de mots, lorsqu’on parlant d’Agricola , son beau-père , qui reçut à Marseille, par les soins et l’affection de Procilla , sa mère.
(1) Arist. Politic. Voyez la lettre première de ce recueil.
(2) Plin. Hist. nal. Strab. Géogr.
(3) ül ornnes ejus instituta laudare faciliùs possint qiiàm emulari Orat. pro Flac. , n° 63.
une excellente éducation , dit dans son style mâle et concis : « ce qui lui épargna les dangers qui en- M traînent communément les jeunes gens dans le dé*
« sordre, fut, outre son bon naturel, le bonheur « d'avoir pour, école , dès son enfance , la ville de (( Marseille, qui, par un heureux mélange, réunit à « la politesse des Grecs la simplicité et la retenue des « 'provinces (1). »
Cette ville, dit un ancien, austère gardienne de la sévérité des mœurs, exclut de son théâtre les comédiens dont les pièces roulent presque toujours sur des amours illicites, dans la crainte qu’en se familiarisant avec ces sortes de spectacles , on ne se porte enfin à les imiter. On n’y reçoit point ces hypocrites , qui , sous les dehors de la religion , ne cherchent qu’à mener une vie molle et oisive; on en bannit, avec soin, toute espèce de superstitions. Depuis la fondation de la ville on y conserve une épée dont on frappe les criminels , et quoique la rouille l’ait presque entièrement usée, et quelle suffise à peine à l’usage auquel elle est destinée, on la garde néanmoins pour montrer que, même dans les moindres choses, les anciennes coutumes ne doivent jamais être violées (2).
(1) Arcebat eum ab illecebris peccanliurn, præter ipsius bonam integramcjue naturam, quüd statim parvulus , sedern ac magistram sludiorum Massiliam habueril, locum græcâ comitate et provinciali . parcimonià mixlumac bène composilum. Tacit. in Agric. cap. IV.
(2) Valer. Max. Lib. ii. Cap. VI.
^ioNSIEUR,
Je craignais que ma dernière lettre ne vous eût impatienté par sa longueur , et que le courage ne vous eût manqué dès le début de votre louable entreprise; car rien n’est moins rare dans le monde que de voir des personnes qui voudraient tout savoir sans prendre la peine de s’instruire : je n’aurais pas été fâché, néanmoins, d’obtenir, pour vous, quelques jours de repos , et de cesser , pour le moment, de citer des faits et des dates , qui piquent peu la curiosité du commun des lecteurs, et qui n’apprennent rien aux savants; mais je vois avec plaisir que vous aimez à connaître ce que les auteurs anciens ont écrit sur ma patrie, et que vous vous plaisez à parcourir les ouvrages qui vous en rappellent le souvenir. Je vous donne donc la suite des recherches que renferme le manuscrit dont je vous ai déjà parlé, et je vous félicite sincèrement de la constance dont le ciel vous a doué, pour en poursuivre la lecture jusqu’au bout. Je n'ignore pas qu’elle est un peu sérieuse , et qu’elle ne présente ,
LETTRE QUATRIÈME. 1 0 î
pour égayer l’esprit , aucun de ces sai'casmes indécents (pii consolent les sots de la supériorité des hommes de mérite, et qui, selon eux, les dédommagent, par un trait injurieux , des talents qu’ils méconnaissent et qu’ils ne sauraient acquérir; mais je vous prie de ne pas oublier que vous voyez Marseille dans un lointain sans bornes; que jusqu’à ce jour, vous n’avez découvert des preuves de sa splendeur que dans les écrits de quelques écrivains dont peu de lecteurs seulement connaissent le nom, et qu’il y a, peut-être, autant de mérite à consulter ces monuments épars , qu’à se plaire à les mettre d’accord entre eux; mais comme il est essentiel de ne rien négliger de ce que fut jadis cette ville célèbre , lorsque nous aurons épuisé tout ce qu’en ont dit les anciens, s’il nous reste bien des faits sur lesquels nous ne puissions nous instruire, nous saurons, du moins, pourquoi nous devons les ignorer.
Vous sentez, d’ailleurs, qu’en rappiochant ce tableau du point où nous nous trouvons, nous en saisirons mieux les détails , et que ce changement de perspective diminuera les efforts que nous faisons, jusqu’à présent pour en distinguer les objets. Ne voyezvous pas, en effet, que les siècles qui nous séparent de l’ancienne Marseille semblent interposer, entre elle et nous, un nuage épais qui arrête, à chaque instant, nos regards; et ([ue ce n’est que dans les auteurs de l’antiquité (pie nous pouvons dé(‘ouvrir (piel-
que trait de lumière capable de nous éclairer dans cette nuit obscure? Mais à mesure que 'la scène se rapprochera des spectateurs , ces ténèbres se dissiperont, et les personnages se montrant à découvert, chacun pourra s’intéresser à l’action qu ils doivent représenter.
Vous avez donc vu ce que raconte Valère Maxime, des mœurs austères des anciens Marseillais, et de leur respect inviolable pour les coutumes qu’ils avaient adoptées. Lisez aujourd’hui ce qu’il rapporte de certains usages qui s’observaient chez eux, et notamment de leur hospitalité; elle s'exerce à Marseille, dit-il, avec le plus grand empressement , mais aucun étranger ne peut y entrer en armes; il est obligé de les laisser aux portes de la ville, et on les lui rend à son départ; car il est juste qu’ils n’aient rien à craindre de leurs hôtes, puisqu’ils les reçoivent avec tant d’humanité cet usage, d’ailleurs, assure à tous la plus parfaite tranquillité. Ils peuvent remettre trois fois leurs affranchis en servitude s’ils en ont été trompés trois fois; mais on méprise leurs plaintes s’ils les accusent pour la quatrième fois , car on pense , chez eux , que c’est mériter l’injure que de s’y exposer si souvent (1).
(1) Les Athéniens remettaient dans l’esclavage l’affranchi convaincu d’ingratitude envers son patron : Je ne veux pas , lui disait celui-ci , avoir un citoyen qui connaît si mal le prix de la liberté , et je ne saurais croire qu’un homme quis’est rendu criminel envers son bienfaiteur soit utile à la république. Val. Max., lih. H , cap VT.
11 y a devant les portes de la ville deux cercueils, dans l’un desquels on met les corps des esclaves , et dans l’autre, ceux des personnes lilires. On les porte sur des chariots au lieu de leur sépulture (1). La cér rémonie des funérailles se fait sans ])leurs, ni lamentations, et se termine , le jour même, par un sacrifice domestique, et par un repas entre les parents et les amis ; car à quoi sert, disent-ils, de s’abandonner sans réserve à une douleur humaine , ou d’être jaloux de la Divinité de ce qu’elle n’a pas voulu partager avec nous son immortalité?
A Marseille, dit le même auteur, on garde publiquement de la ciguë préparée, pour en donner à ceux qui prouvent devant les six cents, c’est-à-dire devant le sénat , qu’ils ont des motifs suffisants pour se donner la mort. Cette indulgence des magistrats annonce la prudence la plus consommée , car , de cette manière, ils ne permettent à aucun citoyen de renoncer indiscrètement à la vie, et ils fournissent un moyen prompt d’en sortir à ceux qui prennent, avec calme, cette courageuse résolution, et qui veulent, avec le consentement du public, mettre un terme à une existence malheureuse, pour s’en procurer une autre plus fortunée, ou finir une vie trop heureuse, dans la crainte de devenir malheureux (2).
(1) C’est qu’on enterrait les morts fort loin de la ville. Vid. Ruffi, Grosson , etc.
(2) Valer. Max , lib. II., cap. V. On verra dans la suite de ce recueil une lettre sur cette prétendue coutume de.s Marseillais. Celui
Quant à la vie simple des Marseillais, et à la modération de leurs désirs , en voici une grande preuve, dit Strabon ; chez eux la plus riche dot n’excède jamais la somme de cent pièces d’or ; ils en ajoutent cinq pour les habits, et autant pour les ornements en or (1).
Leur tempérance, leur sobriété, leur vigilance, furent tour à tour célébrées par les plus grands écrivains de l’antiquité; et il n’est point surprenant que les Marseillais se fussent rendus recommandables par ces rares vertus , lorsqu’on pense à la situation critique dans laquelle ils s’étaient, si longtemps, trouvés, et surtout à la nécessité qui les leur prescrivait, nonseulement comme un moyen d’agrandir leur puissance, mais encore comme une condition nécessaire à leur salut. Ils ne pouvaient, en effet, se préserver d’une ruine totale , que par des lois capables d’imprimer à leurs âmes la plus grande énergie; et l’on sait que ces hommes intrépides, qui abandonnent volontairement leur patrie pour aller se fixer sur un sol étranger, sont communément les plus propres à ressentir les effets de cette peine vive et secrète, de cette continuelle sollicitude que leur position inspire, et qui,
qui l’a écrite pense que Valère Maxime n’a imaginé celte histoire, dans sa compilation , que pour amuser le public. Rollin , qui se plaît à rendre hommage aux lois et aux coutumes des anciens Marseillais , passe celle-ci sous silence, ce qui prouverait qu’il n'y croyait pas. Voyez son Hist. ancienne, tom. V. pag. 116, édit. in-4®.
(1) Strab. Rer. geog. lib. IV. Du temps de Strabon les cent pièces fl’nr valaient 2, .600 fr. , cl les cinq piècps, environ 125 fr.
seule, peut faire naître, au besoin., les plus vigoureuses déterminations. Ils s’appliquèrent donc à proscrire le luxe, à fuir l’abus des plaisirs, à honorer les bonnes mœurs ; et , dans la crainte de tomber dans la mollesse, qui perd les individus et les états , les Marseillais adoptèrent cette législation austère propre à les faire triompher de leurs ennemis (1).
Les femmes qui , dans toutes les nations, doivent donner l’exemple de cette sage retenue qui forme leur plus bel ornement, et qui , par leur modestie et la régularité de leur conduite, ajoutent toujours un nouveau prix à leurs charmes , ne pouvaient, chez les Marseillais, boire du vin dans aucun cas, et leurs maris avaient le droit de les mettre à mort, s’ils pouvaient les convaincre d’avoir enfreint cette loi (2).
Mais les Marseillais se firent principalement remar- (|uer par cette urbanité , cette politesse dans le langage et les manières qui distinguèrent toujours les nations civilisées ; Cicéron , Valère Maxime, Strabon, et plusieurs autres écrivains également célèbres , ne tarissent point sur les louanges qu’ils leur prodiguent , lorsqu’ils parlent de leur aménité , de la pureté de leurs mœurs , de la bonté de leurs lois et de la sagesse de leurs institutions. Ot , si l’on considère que ces illustres personnages vécurent tous à l’époque
(1) Pour désigner des mœurs irréprochables, Plaute les appelle des mœurs marseillaises. Vid. in (lasin., act. V.
(%) Arist. , lib. X , p. 429.