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Lettres autographes composant la collection de M. Alfred Bovet

Les collections générales d'autographes, si communes autrefois, deviennent très rares (i). Les amateurs obéissent à cette tendance moderne, la spécialisation. Les Villenave, les Feuillet de Conches, les Trémont', les Lucas de Montigny, les Lajarriette, les Fossé Darcoss'e, les Chambry, les Boutron, les de Fiers, les Boilly , les Gauthier-Lachapelle , les Dubrunfaut, les Fillon, les Sensier, les Rathery, tout en ayant des séries de prédilection, recueillaient les autographes des célébrités de tous les genres. Leurs collections formaient comme un tableau de l'histoire universelle depuis le quinzième siècle jusqu'à nos jours. Maintenant, la plupart d'entre elles sont dispersées et seuls les catalogues en perpétuent le souvenir. M. Alfred Bovet, un bibliophile des plus délicats, a voulu marcher sur les traces de ces illustres amateurs. Il a divisé sa collection en douze séries.

I. Chefs de gouvernement. — II. Hommes d'Etat et personnages politiques. — III. Révolution française. — IV. Hommes de' guerre. — V. Savants et explorateurs. — VI. Écrivains. — VII. Artistes dramatiques. — VIII. Peintres, sculpteurs et architectes. — IX. Compositeurs de musique. — X. Chanteurs et cantatrices. — XI. Huguenots. — XII. Femmes.

Le cadre était beau, mais il fallait le remplir. C'est à quoi s'est attaché M. Bovet. Il n'a pas eu la prétention de faire une collection complète ; il a voulu seulement composer une galerie où se succéderaient, par ordre chonologique, les souverains, les hommes d'État, les guerriers, les savants, les littérateurs et les artistes de l'Europe depuis le quinzième siècle jusqu'à nos jours. Il a fait, avec un rare tact , un choix parmi les célébrités des divers genres. Il n'a pu remplir certains vides, à la vérité, mais il est parvenu à représenter, dans ses diverses séries, chaque époque par ses noms principaux, et il a réussi à composer ainsi un tableau d'histoire des plus intéressants.

Le choix des pièces a non moins préoccupé M. Bovet. Il n'y a de véritable amateur que celui qui est difficile. M. Bovet est de ceux-là. Il a recherché les autographes typiques et n'a reculé devant aucun sacrifice pour placer dans sa collection une curiosité historique ou littéraire. On n'a qu'à ouvrir le présent catalogue pour reconnaître l'œuvre d'un lettré et d'un délicat. La plupart des pièces sont adressées à des personnages célèbres, ce qui ajoute encore à leur valeur. Leur texte est des plus intéressants, soit comme contenu, soit comme forme. Leur état de conservation est remarquable et beaucoup de lettres sont pourvues de leurs cachets. La provenance, que j'ai indiquée scrupuleusement, témoigne des recherches patientes de M. Bovet. Toutes les grandes collections françaises que j'ai citées plus haut, ont été mises à contribution. Celles de l'étranger ont fourni aussi nombre de pièces. Je citerai seulement les collections Esterhazy, Wagener , Heath, von der Tann, le célèbre général bavarois, Charles de Halm, et celle de la marquise de Barol, dont les pièces, classées par son bibliothécaire, Silvio Pellico, sont accompagnées de piquantes notices de cet écrivain.

Bien que l'idéal auquel il tendait fût loin d'être atteint encore, à son gré, M. Bovet a résolu de se séparer de cette collection, qu'il avait si amoureusement formée pendant quinze années, pour se vouer exclusivement à la série des compositeurs de musique, dont il a l'ambition légitime de faire un modèle du genre, et qui répond tout spécialement à ses goûts et à ses talents. Mais

(i) La plus précieuse collection d'autographes qui ait jamais e'té formée en Europe existe actuellement en Angleterre. Elle est l'œuvre de M. Alfred Morrisson, qui en a fait rédiger le catalogue par M. A.-W. Thibaudeau. Le premier volume de cet important inventaire, illustré de nombreux fac-similés, vient d'être publié. Il ne comprend que les lettres A, B et C.

PRÉFACE

avant d'abandonner ces autographes, qui lui avaient causé tant de joie et tant de peine à re'unir, il a voulu, à l'exemple de mon regretté maître Benjamin Fillon , en laisser un souvenir durable et utile. Il m'a fait l'honneur et l'amitié de m'associer à cette œuvre en me chargeant de la rédaction du catalogue. Je me suis donné tout entier à cette tâche, m'efforçant de mettre en lumière l'intérêt de chaque pièce par des analyses détaillées et par des notes historiques. J'ai éprouvé un véritable plaisir dans l'accomplissement de ce travail, et cette satisfaction intime m'a déjà récompensé de mes peines. Ce n'est pas à moi à juger du résultat de mes efforts; je puis dire seulement que j'ai mis dans la rédaction de cet inventaire tous mes soins et tout mon savoir. Si je ne craignais de blesser la modestie d'un ami, j'ajouterais que la collaboration de M. Bovet m'a été précieuse, surtout pour la partie étrangère, et que je dois beaucoup à ses judicieux conseils et à ses sages critiques.

En sa qualité de bibliophile, M. Alfred Bovet a voulu que son catalogue fût un beau spécimen d'art typographique. Il est de l'école de ceux qui considèrent un livre en quelque sorte comme une oeuvre d'architecture dont tous les éléments doivent se combiner de manière à présenter à l'œil l'apparence de la grandeur et de l'harmonie. Ce principe est particulièrement difficile à mettre en pratique dans un ouvrage de description, composé presque entièrement d'articles distincts qui, par leur multiplicité et leur variété, nuisent à l'unité de la page. En outre la plupart des articles sont accompagnés de fac-similés, et l'on ne saurait imaginer quelles combinaisons complexes, quelles inventions heureuses sont nécessaires pour bien encadrer, sans altérer la symétrie générale, tous ces fragments d'écritures diverses, tous ces paraphes discordants. Quiconque n'a pas manié la mise en page d'un livre illustré ne peut se rendre compte d'un pareil labeur, et l'on a bien le droit de dire qu'un catalogue d'autographes, conçu et exécuté avec un si grand souci de l'art typographique, est un modèle presque unique en son genre. En vue de réaliser ce type du beau catalogue, M. Bovet en a confié l'exécution à un maître imprimeur, M. Claude Motteroz, et il s'est assuré le concours d'un ami dévoué, le peintre Fernand Calmettes, qui s'est déjà distingué en appliquant son éducation d'artiste à la direction de grands ouvrages de typographie.

Les fac-similés, qui ont rendu si difficile la confection matérielle du catalogue, ont été choisis avec le plus grand soin. Dans la série des chefs de gouvernement français et dans celle des rois de Prusse, tous les noms sont illustrés de la reproduction de la signature. On s'est attaché à consacrer une page aux noms les plus rares ou les plus importants. Aussi ce catalogue constituera-t-il une véritable isographie des hommes célèbres et un document unique pour les graphologues.

Il sera tiré de cet inventaire une édition de luxe imprimée à cent cinquante exemplaires sur un magnifique papier de Hollande fabriqué spécialement pour ce livre. Chaque page sera encadrée d'un filet rouge. Un certain nombre de photogravures des pièces capitales illustreront cette édition. Ainsi les quatre séries du présent fascicule seront ornées des onze planches suivantes : Catherine de Médicis ; — Louis XIII; — Washington; — Sully; — Mise en liberté de Santerre; — le général Desaix; — Hébert; — Vignettes de Prud'hon; — Turenne; — Bonaparte, lettre comme lieutenantcolonel; — Nelson.

Ceci dit, il me faut parler du système de classification de la collection.

M. Bovet avait adopté l'ordre chronologique de naissance, le seul scientifique, sauf pour les chefs de gouvernement, qui sont classés par ordre de date d'avènement. Dans chaque série, la division par nationalités a été suivie. Une exception a cependant été faite pour les savants. M. Bovet a justement pensé que, les découvertes scientifiques profitant à l'humanité tout entière et étant indépendantes des questions de nationalité, de tempérament et de langue, les savants ne devaient former qu'une seule et admirable famille que tous les hommes, à quelque pays qu'ils appartiennent, peuvent considérer comme leur.

Chaque pièce est placée dans une belle chemise en papier bleuté. De plus elle est, h de rares

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exceptions près, accompagnée d'un portrait que j'ai mentionné dans le catalogue, avec le nom du graveur, quand ce renseignement m'a paru nécessaire. Le portrait est le complément de l'autographe et M. Bovet en a réuni, tant en France qu'à l'étranger, une suite très remarquable.

Le présent fascicule contient les quatre premières séries de la collection de M. Bovet. On me permettra de faire quelques observations sur chacune d'elles.

I. Chefs de gouvernement. France : La série est complète depuis Charles VI. Je signalerai surtout comme pièces hors ligne les noms suivants : Charles VII, lettre à Charles d'Orléans; — François Ier, lettre à Charles-Quint; — Catherine de Médicis, lettre à M arie-Stuart; — Henri IV, lettre au duc de Savoie; — Louis XIII, lettre sur Cinq-Mars; — Louis XIV, lettre à sa belle-sœur Henriette d'Angleterre ; — Louis XVII, devoir autographe signé ; — Charles X, lettre au comte de Rayneval ; — Louis-Philippe, lettre à Charles X; — le maréchal de Mac-Mahon, document sur la répression de la Commune ; — Thiers et Grévy, lettres à Jules Favre.

Dans les souverains étrangers il faut remarquer Philippe le Beau, Philippe II, lettre à sa bellemère Catherine de Médicis, la grande Elisabeth, lettre à Charles IX, le roi d'Angleterre Jacques I parlant de l'assassinat de Henri IV, le pape Léon X, lettre sur la mort de son père, et Clément VIII, lettre à Henri IV; Amédée IX, duc de Savoie, Emmanuel-Philibert, Victor-Emmanuel, lettre à Napoléon III, Murât, lettre à Wellington, la grande Marie-Thérèse, la série complète des rois de Prusse, où brillent la magnifique lettre du grand Frédéric au cardinal de Fleury et la piquante épître de Frédéric-Guillaume III à Louis-Philippe. En Suède nous trouvons l'admirable lettre de Christine à la veuve de Saumaise et celle de Gustave III à Louis XV; en Russie la lettre de Pierre le Grand à Menchikof, la lettre de Nicolas I à Charles X et la pièce si curieuse où cet empereur figure avec toute sa famille ; en Pologne la lettre de Jean Sobieski écrite après la délivrance de Vienne; dans les Etats-Unis la noble lettre de Washington à son ancien aide de camp David Humphreys ; et, enfin, dans le Mexique, la lettre de l'infortuné empereur Maximilien.

II. Hommes d'Etat et personnages politiques. France : Guillaume Gouffier, le conseiller de Charles VII ; — le cardinal de Lorraine, précieux document historique ; — De Thou, lettre à Villeroy ; — Sully, superbe lettre à Villeroy; — le père Joseph, lettre au cardinal de La Vallette;

— le cardinal de Richelieu, lettre à La Melleraie ; — le cardinal Mazarin et Hugues de Lionne, deux lettres historiques sur l'élection d'un empereur d'Allemagne ; — les serments de fidélité à l'Empereur et d'obéissance à la Constitution écrits par Thiers, Jules Favre, Jules Simon, Henri Rochefort et Jules Ferry, alors qu'ils se présentaient à la députation, curiosités autographiques très piquantes;

— Victor Hugo, magnifique plaidoyer pour l'abolition de la peine de mort ; — Jules Simon, très remarquable lettre à Jules Favre; — Jules Ferry, sa profession de foi rédigée peur les élections de i863 ; — Léon Gambetta, lettre à Jules Favre sur son élection en 1869.

Dans la partie étrangère on remarquera les noms suivants : Leycester, Edmund Burke, Francis Burdett, Henry Brougham, Richard Cobden, le duc de Lerme, le duc d'Olivarès, Decembrio, Cavour, une lettre prophétique à Mélanie Waldor, le prince de Bismarck, lettre à l'empereur Guillaume, Menchikoff, l'ami de Pierre le Grand, Patrick Henry et Gouverneur Morris, lettres à Washington.

III. Révolution française. Cette série est très belle; si quelques noms paraissent manquer, c'est qu'ils sont représentés par des pièces collectives; on les trouvera, d'ailleurs, à la table. J'appellerai l'attention des amateurs sur les pièces suivantes : Marat; — Condorcet, important exposé de ses principes ; — Latour d'Auvergne, remerciant Carnot du titre de premier grenadier de la République ; — Mirabeau, un billet typique à Sophie; — Santerre, son ordre de mise en liberté après le 9 thermidor; — Madame Roland, une lettre extraordinaire sur le procès de Louis XVI ; — acte de suspension de Louis XVI ; — lettre des défenseurs de Louis XVI à la Convention ; — Hébert, le père Duchesne ; — protestation signée par La Fayette et par ses compagnons de fuite ; —

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Cathelineau, autographe rarissime; — Danton, ordre d'arrestation de La Fayette signé par les membres du ministère du 10 août ; — Bonchamp, pièce très rare ; — Buzot, la dernière lettre qu'il ait écrite ; — Camille Desmoulins, lettre sur son mariage ; — Rouget de Lisle, lettre très intéressante ; — Lakanal, épître des plus curieuses à Sieyès,avec la réponse de celui-ci; — Championnet, précieux document historique ; — Joseph Lebon; — Barbaroux, lettre remarquable où il dit : « Les factions passeront, mais la république ne passera pas » ; — Desaix, lettre à Lecourbe ; — Joubert, lettre à Bonaparte; — Bonaparte, lettre à Bernardin de Saint-Pierre sur la Chaumière indienne; — Henri de La Rochejaquelein.

IV. Hommes de guerre. France: Dunois, le bâtard d'Orléans, rareté de premier ordre comme lettre autographe signée; — Jacques de Savoie, duc de Nemours; — • Lesdiguières, lettre de Henri IV ; — Turenne, lettre à Mazarin ; — Duguay-Trouin, lettre au Régent ; — le maréchal de Saxe, lettre à Lowendal ; — le maréchal Lannes, lettre écrite pendant le siège de Saragosse ; — Bonaparte, lettre autographe signée comme lieutenant-colonel ; — le général Cavaignac, lettre de quinze pages sur la colonisation de l'Algérie.

Dans l'Allemagne, où la guerre de Trente ans est remarquablement représentée, je signalerai trois pièces de premier ordre, Franz von Sickingen, Mansfelt et Waldstein. La première de ces pièces est probablement unique. Parmi les Anglais nous trouvons Nelson et Wellington; en Autriche, Mack et l'archiduc Charles ; en Espagne, Garcia de Paredes, autographe des plus rares ; dans les Pays-Bas, Ruyter et Coehoorn ; dans la Prusse, Bl'ûcher et Moltke ; dans la Russie, Menchikof et Todleben ; dans la Suède, Gustave Horn ; et, enfin, dans les Etats-Unis, Horatio Gates et Knox.

Cette courte nomenclature suffit pour faire juger de l'ensemble de la collection. Les autres séries, qui seront décrites dans de prochains fascicules, ne sont pas moins remarquables. Les savants forment une galerie admirable depuis Paracelse et Galilée jusqu'à Chevreul, Darwin et Pasteur. Ils comprennent une belle suite d'explorateurs, qui commence avec Cook, Bruce et Lapérouse et finit avec Livingstone, Francis Garnier, Nordenskiold et Savorgnan de Brazza.

Les écrivains constituent certainement la partie la plus importante et la plus complète de la collection de M. Alfred Bovet. La France est merveilleusement représentée à toutes ses époques, et elle comprend deux noms bien difficiles à rencontrer, le grand Corneille et Molière. La partie moderne est des plus curieuses et telle que pouvait la concevoir un fin lettré et un esprit délicat comme M. Bovet.

L'Allemagne a aussi sa large part et je ne crois pas qu'il existe une plus belle série d'écrivains allemands. Il faut dire que M. Bovet connaît à merveille les littératures étrangères. Il a fait ses études en Suisse, son pays d'origine, en Allemagne et en Angleterre. Aussi toutes ces nations sontelles fort bien représentées dans sa collection. La série Suisse, notamment, est certainement unique.

Je ne dirai rien cette fois des Artistes dramatiques, des Peintres, Sculpteurs, Graveurs et Architectes, des Huguenots et des Femmes. Ces séries sont aussi belles que les précédentes et j'en parlerai en tête du prochain fascicule.

Et maintenant il ne me reste plus qu'à prier le lecteur d'excuser les fautes du rédacteur et de considérer que, si cet inventaire a quelque valeur, il faut en reporter en grande partie l'honneur à celui qui a formé cette magnifique collection. En effet nous n'avons été, Calmettes et moi, que les metteurs en œuvre; nous avons la conscience de n'avoir rien négligé pour remplir les intentions de l'ami qui nous a donné sa confiance et pour rendre ce catalogue digne des amateurs et des érudits auxquels il est destiné. Si ceux-ci éprouvent, à la vue et à la lecture de cet inventaire, un peu du plaisir et de l'intérêt que nous avons eus nous-mêmes à faire une oeuvre utile, nous serons amplement récompensés de notre travail et de nos efforts.

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