ADÈLE-VICTOR HUGO
Cher Armand, j'ajoute quelques lignes à la lettre de ma femme. Hélas! ce sont là les grandes épreuves. Tant qu'on est ensemble sur cette terre, il n'y a pas de vrais chagrins; les seules douleurs sont les séparations. Nous aimions tous votre chère et charmante femme. Elle va manquer à la fois à toutes nos familles. C'est encore une douce figure de notre passé qui s'en va! Cher ami, tout s'écroule autour de nous.
Gardons du moins la vieille amitié.
VICTOR
' Mme Victor Hugo.
Mademoiselle Louise Bertin, aux Roches, près Bièvre iSeine-et-Oise).
Il mars 1854. — Marine-Terrace.
Votre lettre, Mademoiselle, nous a touchés au fond de Tàme. Ces deux hommes qui sont près de moi, et que vous appelez avec tant de bonté vos enfants, l'ont lue et relue, et il leur semblait entendre toutes ces douces voix de l'enfance restées sous les grands arbres des Roches.
L'ancien Chariot et l'ancien Toto se sont mis à parler de « Louise « comme d'une mère pendant que moi, j'en parlais comme d'un esprit. Tout ce beau passé est revenu rayonner au milieu de nous, et il m'a semblé un moment que Marine-Terrace était à quatre lieues de Paris et à deux années de i83o.
Je vous remercie de nous avoir donné en quelques lignes ce charmant éblouissement.
Vous avez été visités tous, ce mois-ci, par le bonheur, par cette aube qu'on appelle le mariage ; vous avez revu, au milieu de vos deuils, de la joie et de jeunes fronts radieux. Soyez assez bonne pour féliciter de notre part les nouveaux mariés ' qui vont recommencer et refaire une famille autour de vous. Nous aimons dans notre solitude cette fête qui environne nos anciens amis. Les exilés sont bons pour souffrir avec ceux qui souffrent et pour sourire à ceux qui sont heureux. J'envie les Roches toujours vertes et où vous chantez toujours. Ici j'ai le vent, j'ai la mer, mais tout ce grand murmure ne vaut pas pour mon oreille les doux chuchotements du passé!
Serrez pour moi, je vous prie, la main d'Edouard et la main de Janin. Ma femme et mes enfants vous embrassent. Je mets mon dévouement et mon respect à vos pieds.
' M. et Mme Jules Bapst.
Mademoiselle Louise Bertin, aux Roches, près Bièvre (Seine-et-Oise).
17 novembre iSSg. — Hauteville-House.
Une lettre de vous, chère Mademoiselle Louise, est toujours pour moi une émotion profonde. A chaque ligne que j'en lis, tout le doux et charmant passé reparaît, les Roches, les fleurs, la musique, votre père, nos enfants, nos jeunesses. Vous avez là-bas quelque chose de mon âme, et de loin, souriant tristement, vous me le montrez.
Le devoir est dur. Il m'a empêché de revenir. J'ai bien fait, mais je souffre. Vous êtes une de mes souffrances.
J'eusse souhaité que ma famille rentrât, sentant bien que le devoir et le sacritice avaient assez de moi. Elle n'a pas voulu. Mes enfants ont voulu rester avec moi comme j'ai voulu rester avec la liberté. Chariot. Toto, Dédé,
sont devenus des âmes; de grandes et fières âmes. Ils acceptent la solitude et l'exil avec une sérénité gaie et sévère. Ils vous aiment, vous le grand cœur dont ils semblent avoir pris un rayon.
Je vous remercie d'avoir lu ce livre', et de vous y plaire un peu. Que de belles et douces choses, vers et musique, vous devez faire sous vos arbres, dans votre rêverie profonde! Quand donc entendrai-je votre voix!
Je vous aime bien.
Je mets à vos pieds. Mademoiselle, tous mes respects les plus tendres.
VICTOR HUGO
Ma femme et mes enfants vous embrassent. Serrez pour moi, je vous prie, la main de mon excellent et cher Edouard. Je sens quelquefois, en lisant les Débats, la chaleur de sa vieille et solide amitié. Et à propos des Débats, je suis charmé qu'il y ait attaché Dcschanel, un doux
' La Lcsende des siècles.
et gracieux esprit, digne du groupe qui est autour de vous.
Mademoiselle Louise Bcrtin, aux Roches, près Bièvre, vallée de Jour iSei?ie-et-Oise).
3o octobre 1862. — Hauteville-House.
Ctière Mademoiselle Louise, je n'ai trouve votre lettre qu'à mon retour. Je l'ai lue avec émotion. Notre-Dame de Paris, ce fut notre jeunesse : ce livre-ci' c'est notre absence. Que de choses, hélas! dans ces trente années ! Vous qui avez toutes les forces de l'àme, vous en avez gardé toutes les grâces: moi je ne suis plus rien qu'un songeur couvert des cicatrices de la vie. Mon bonheur, si j'en ai, c'est ma conscience et ma mémoire. Je me souviens. Cette vie en
' Les Misérables.
arrière me charme, je vous y retrouve, je vous y entends, il me semble que vous me parlez, mes enfants sont petits, ma bien-aimée fille morte est à côté de vous et me sourit, et je revois tous ceux qui nous aimaient et que nous aimions. J'écoute votre chant doux et profond, je recueille les douceurs charmantes de votre esprit, me revoilà aux Roches. Quelle mélancolie et quelle joie !
Oui, pensez toujours un peu à moi qui pense tant à vous.
Je suis heureux, il me semble que vous parlez de ce livre avec votre accent d'autrefois.
Je baise votre main et je vous offre mon plus tendre et mon plus respectueux hommage.
VICTOR HUGO
— ICO —
Mademoiselle Louise Berti?i.
4 novembre i865. — Hauteville-House.
Chère Mademoiselle Louise, je trouve en arrivant votre lettre du 2 septembre. Je l'avais pour ainsi dire déjà reçue par intuition, car à Bruxelles, j'avais refusé l'autorisation, à moins qu'on ne me montrât votre consentement écrit à }}ioi adressé. Ainsi, tout est bien. Jamais la violation d'aucun souvenir ne viendra de moi.
Les Roches sont une lumière dans ma vie. J'ai la religion de ce doux passé.
Je mets à vos pieds ma fidèle et respectueuse amitié.
VICTOR HUGO
On vous a dû vous remettre de ma part les Chansons des rues et des bois.
Mademoiselle Louise Bej^tin.
24 novembre (1866 ou 1867), Hauteville-House.
Chère Mademoiselle Louise, ce que vous me demandez me serait bien doux, mais le devoir est sombre; vous savez, j'ai écrit le vers
Et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-là.
Hélas, oii sont les belles années? Que de choses évanouies ! Oui, nous causerions de tout, et je suis sûr que je retrouverais toujours votre grand esprit et votre généreux cœur. Hélas ! hélas ! Phœbus de Chateaupers ' est sénateur, le Journal des Débats m'est devenu ennemi, (hors Janin;) votre admirable père le tournait vers l'avenir, la rédaction actuelle le tourne vers le passé, ce que je déplore, car les moments difficiles approchent.
C'est égal, votre douce lettre m'a fait du
• M. de Sacy.
bien. Il m'a semblé entendre l'exquise harmonie d'autrefois, cette musique profonde qui est dans votre âme. Je suis à vous de tout mon dévouement et de tous mes respects.
Amitiés à Edouard.
VICTOR H
Mademoiselle Louise Bertin, aux Roches, près Bièvre (Seine-et-Oise).
Hauteville-House, Guernesey. Dimanche, i" juillet 1868.
Votre lettre, chère Mademoiselle Louise, a été pour moi une émotion profonde. Il m'a semblé que je revo3'ais tout le passé, là, près de moi, vivant, rayonnant; que vous me parliez, que je vous parlais, et que nous étions tous là. Maintenant, quelques jours se sont écoulés, et je vous réponds; mais il me semble
que ma réponse a déjà du vous arriver, que vous avez dû avoir quelque contre-coup de mes tressaillements, et qu'il y a évidemment dans la nature des communications mystérieuses pour ce que les âmes disent aux âmes. D'ailleurs, vous et moi, nous vivons si près de la mort, et nous avons déjà dans la tombe tant de nousmêmes que nos pensées doivent se rencontrer et se mêler dans cette ombre. Vous savez évidemment d'avance tout ce que je puis vous écrire; vous sentez ce que je sens, vous souffrez ce que je souff're. Quand je lis vos vers ou quand j'entends votre musique, je me reconnais avec quelque chose de doux qui me manque. Je vous remercie d'aimer un peu ce livre ' que je vous ai envoyé. J'y suis et vous y êtes, et tout y est, hélas, et votre père et nos enfants % dont les uns sont aujourd'hui des hommes, les autres des anges.
' Les Contemplations.
- Les Contemplations à Mlle Louise B.
Pensez quelquefois à moi à iioiis, et laissezmoi mettre mon tendre respect à vos pieds.
Ma femme et ma tille vous embrassent, mes fils vous offrent leurs respects. Mes plus tendres amitiés à Edouard.
Madame Edouard Bertin.
20 mars 1 87 1 .
Je pars, Madame, je vais à Bruxelles pour la liquidation de cette jeune communauté. Ce nid si vite brisé '.
Vous savez comme j'aime Edouard, comme je vous aime , comme j'aime mademoiselle Louise.
Je vous remercie de votre douce lettre. Mon
' -Mort de Charles Hugo.
cœur saigne et vous bénit. Vous avez tous été charmants pour son enfance.
Je me mets à vos pieds, Madame, et j'embrasse mon vieil ami Edouard.
Mademoiselle Louise Berlin, i5 y quai Conti.
i8 septembre 1871.
Altwies, près MardofF. Luxembourg.
Chère Mademoiselle Louise, voulez-vous être assez bonne pour remettre ce mot à madame Edouard Bertin. Je baise votre main en silence. Vous savez comme j'aimais Edouard, grand talent comme vous, grand cœur comme vous. Sa peinture était sœur de votre musique.
Croyons à la vie supérieure et espérons.
Tendre et profond respect.
Madame Edouard Bertin.
i8 septembre 1871. Altwies, près Mardoff.
Que VOUS dire, Madame ? Vous perdez un mari, je perds un ami, ma douleur n'a pas la force de consoler la vôtre. Edouard était le vieux et bon camarade de mon esprit. La vie avait fini par séparer nos destinées, non nos cœurs. Je crois à une vie ultérieure et supérieure, nous nous reverrons. Ce grand talent sur la terre est à cette heure un grand esprit dans le ciel.
Je suis triste; il n'y a pas d'autres douleurs que celles-là, perdre ce qu'on aime.
En perdant Edouard, il me semble que je perds quelque chose de moi-même : je songe aux causeries intimes et douces de notre jeunesse ; quel charmant passé évanoui !
Mon fils Victor est absent en ce moment, dès son retour il s'empressera de vous écrire.
Edouard a été pour lui presqu'un père, et vous, Madame, vous avez été pour lui plus qu'un ange.
Je mets à vos pieds mon tendre et profond respect.
VICTOR HUGO
Mademoiselle Louise Bertin, quai Cojiti.
i6 janvier 1874.
Mademoiselle,
Vous avez été bonne pour ces pauvres êtres, et ils vous ont bien aimée. Aujourd'hui, nuit profonde. Tout s'est évanoui '.
Recevez l'assurance de mon respect,
VICTOR HUGO
' iMort de François-Victor Hugo
— 1.-8 — Mademoiselle Louise Bertin.
3 mars 1877. Paris.
Mademoiselle, j'ai lu votre beau et charmant livre ', et je serais heureux de le tenir de vous. Je ne puis aller chez vous, parce que je ne puis me résigner à rencontrer des ennemis dans cette maison où je ne voyais jadis que des amis, mais mon vieux cœur est toujours le même, et vous savez combien j'aime votre grande âme.
Madame Edouard Bertin.
'il mai 1877-
Chère Madame Edouard, votre noble et douce lettre m'a vivement touché. Je suis allé
' Les Nouvelles Glanes.
chez vous pour vous dire tout le dévouement de mon vieux cœur. Vous étiez à la campagne ; laissez-moi vous écrire ce que je vous aurais dit : aujourd'hui tous mes souvenirs se condensent en vous', et je revois dans votre âme adorable toutes les âmes que j'ai aimées. Je mets à vos pieds mes tendres respects.
VICTOR HUGO
• Mort de Mlle Louise Bertin.