Lettres, avec quelques additions
1>EP\31S LE RÉVEIL DE FRETSSINIÈRES, EN AVRIL 1825, À LÀ FIN DE L^ ANNÉE. — VISITE DANS LE PIÉMONT, ETC.
« Le lieu aride se réjouît, et le désert fleurit comme la rose !» — La vallée triste et s-auvage dont j'ai parlé dans mes derniers numéros semble vouloir réaliser cette prophétie, et reproduire au sein des Alpes les missions de Sîerra-Léone et d*Otahiti. On a vu le zèle qu'ont montré ces pauvres montai gnards pour la construction d'une école ; comment ils ont reçu avec empressement les sermons de Nai-din ; et comment les services publics et particuliers étaient fréquentés. J'ajouterai que depuis longtemps, tout divertissement profane avait disparu de chez eux, et que l'amélioration de leurs mœurs était remarquée de leqrs voisins. Tout cela cependant n'était pas encore de la vie ; les os s'étaient rapprochés à la voix de l'homme ; ils s'étaient recouverts de chair et de peau ; mais l'Esprit n'y était point. Aujourd'hui , grâces en soient rendues au Seigneur, l'Esprit souffle sur eux des quatre vents ; et s'il con- II. 1
tinue, la foi des anciens Vaudois rexivra dans leur postérité !
Jusqu'à la fin de février, je n'avais encore remarqué de réveil que chez les cinq ou six personnes dont j'ai souvent parlé ; mais à cette époque il s'en manifesta chez plusieurs autres, aux Mensals surtout, où les deux frères Besson tenaient de petites réunions; là, j'avais vu plusieurs fois mes catéchumènes répandre des larmes. Ainsi FEternel a voulu commencer son œuvre parce hameau, le moins civilisé et le plus misérable du pays, et appeler ainsi encore une fois les premiers ceux qui paraissaient être les derniers.
A Dourmillouse, où l'on respire, un air pur, et où en conséquence on est plus dispos de corps et d'esprit, je ne voyais rien de semblable ; les catéchumènes , comme les autres, paraissaient aussi morts qu'ils étaient instruits* Affligé de l'état de cette jeunesse , j^essayai un soir (c'était le 8 mars) de leur faire sentir combien ils étaient peu préparés à recevoir, à la Pâque prochaine, leur première communion. Je leur parlai ouvertement ; et donnant un libre cours à l'amertume dont j'étais rempli, je leur reprochai, dans les termes les plus forts, leur endurcissement et leur légèreté ; leur témoignant combien j'étais njivré de voir que toutes mes peines n'aboutissaient qu'à centupler leur condamnation. Je ne sais pli^s tout ce que je leur dis, mais mon discours fut attérant, ainsi que la prière qui le suivit, après laquelle on resta encore longtemps prosterné. Je me levai et allai m'asseoirprès du feu, n'ayant plus rien à leur dire ; le plus grand silence
régnait dans Tétable ; personne ne bougea pendant un grand quart d'heure ; puis chacun se retira sans rien dire. ^
Quelques jeunes hommes Tinrent alors vers moi, i la cuisine. Je leur parlai sur le même ton ; ils paraissaient touchés pour la première fois, et se condamnaient fiortenenf eux-mêmes. Cette sévérité fvodobit une profonde impression, que notre sœur ^TÎdon eut grand soin d'entretenir dans le temps çui suivit « en réunissant les jeunes filles presque tous les jours.
£n redescendant la vallée , je tins des réunions dans tous les villages, et partout je remarquai beaucoup de mouvement dans les esprits. Je recommandai aux trois frères qu'on connaît déjà, de redoubler d'activité pendant mon absence.
Je revins en Queyras, où je passai trois dimanches , et tins beaucoup de réunions dans tous les hameaux. — Le 20 mars, prêchant à Saint-Véran, j'obtins pour la première fois que les gens de Mol^ lines, qui toujours s'en retournaient dès le servicie du matin, restassent* pour celui de l'après-midi. C'est dans ce temps que notre sœur Marie Philippe des moulins d'Arvieux (t. !« p. 528) était si acca-blée en son esprit. Marguerite , sa sœur puînée , jusqu'alors fort catholique et assez légère, commençait aussi à sortir de sa misère. Je lui demandai un jour, en lui parlant de sa sœur, si elle-même pensait n'avoir rien à craindre parce qu'elle était catholique. « Croyez-vous, lui dis-je, que le prêtre ou le pape puisse vous obtenir une dispense de conversion comme ils vous dispensent du maigre? Ne vous
y trompez pas : « personne , s'il n'est né de non- Teau, ne peut entrer au royaume de Dieu ! » Ell< ne répondit point, mais elle parut triste et pensive tôtit le reste du jour. Elle montre une répugnance toujours croissante pour le papisme ; je ne la croii guère môiits travaillée que sa sœur.
• A la Chalp d'Ar vieux je trouvai quelques jeunes filles du catéchisme qui me parurent un peu plus sérieuses qu'auparavant ; mais je ne pus rien savoii de leur état spirituel. On ne saurait croire combier il faut de patience avec ces jeunes gens demi-sauvages, pour s'assurer de leurs besoins et y pourvoir Si on leur demande une explication quelconque sui un sujet étranger à eux-mêmes, ils la font hardi ment, suivant leurs lumières ; mais dès qu'il s'agi d'eux-mêmes, il est impossible d'en obtenir la moin dre réponse. Ils demeureront des mois entiers dan: le doute et l'angoisse plutôt que d'ouvrir leur coeur et cependant il serait difficile de les traiter avei plus de patience et de simplicité que je ne le fais. De tels caractères sont très-fatigants à conduire j'en ai trouvé partout, mais ici plus qu'ailleurs.
. La samedi 25 mars , j'admis , quoique à regret les catéchumènes d'Arvieux à faire leur première communion. L'après-midi , je tins une réunion i Brunissardy et le soir à la Chalp. Le dimanche dei Rameaux, je donnai la cène le matin, et fis, l'a près -midi, le service de la Passion à la Chalp; l soir, j'eus encore une assemblée à Brunissard. Oj se rendit en foule à ces services, mais je ne voyai que des yeux secs et des cœurs glacés ; je ne pu m empêcher de leur en témoigner mon indignation
et de leur dénoncer le jugement terrible qu'ils se préparent en fermant ainsi leurs cœurs à la voix suppliante du bon Berger.
Je quittai ce triste lieu le cœur serrée et me hâtai de retourner à Freyssinières, où ri^temel m'avait préparé plus de joie. La première personne que je rencontrai fut notre ami F. B., qui travaillait près du chemin. Il vint à moi d'un air riant, et me dit : « Soyez le bienvenu ; vous êtes ardemment désiré ; e\\e crois que pour cette fais le Seigneur a bien tra- Tûillé. Depuis que vous êtes parti, j ai été tous le& dimanches à la Coai)>e ; et après le service, on sepresse autour de mpi pour me demander des.con-^ seils, et entendre quelques/ bonnes paroles. Mais, hélas 1 l'ai peu de chose k, l^uc donner ; et je di& quelquefois comme Moïse à TËternel : « Ai* je en^gendre tout ce peuple que je le porte dans mon, sein, conçime un nourrisson? »
Dès le premier hameau je trouvai des âmes vi-. vement touchées ; et plus j'avançais, plus la scène dévenait intéressante. Tous les visages paraissaienJ: changés ; j'étais reçu partout avec de vives démonstrations de joie ; c'était presque l'arrivée de Bering à Gloucester, quoique je ne fusse absent que depuis vingt jours. A celte joie cependant succé-r daient bientôt les larmes. Les coeurs étaient oppressés par le sentiment dq péché, et ne répondaient souvent à mes questions que par des soupirs. Il fal* lait m'arrêter partout; et je restai presque trois jours pour arriver à Dourmillouse.
J'y montai le jeudi-saint, 3o mars. Du bas de Ui colline je vis une troupe qui descendait, croyant
que j'étais encore à la G>Tnbe ; je leur fis signe de rétrograder; mais ils continuèrent à descendre jusqu'à ce qu'ils m'eussent rencontré, disant qu'ils ne faisaient pas ce chemin avec moi toutes les fois qu'ils le voudraient. .
Le même jour, après le service, je fis Texamen des catéchumènes, chaque sexe à part. J'adressai à chacun les questions convenables ; et je pus m'assurer qu'en effet le Seigneur avait travaillé, et que Susanne (Baridon) n'avait pas perdu son temps. Tous montraient une grande connaissance de leur misère ; et la plupart en paraissaient vivement touchés. Le soir il y eut une réunion publique, qui fut encore fort touchante et dura jusqu'à onze heures; les jeunes hommes restèrent encore longtemps après. Etant sorti pour prendre l'air, j'entendis dans une maison voisine des pleurs et des lamentations comme pour un mort ; je m'approchai et reconnus que c'étaient les jeunes filles réunies chez Susanne , et qui, touchées par sa parole pleine de vie, pleuraient leur trop longue indifférence. Je n'essaierai pas de rendre cette scène touchante, ces paroles plaintives et entrecoupées auxquelles les expressions et la prosodie de leur patois donnent une âme dont le français n'est pas susceptible. Je ne crus pas devoir les déranger; je me retirai sans bruit, et.j'allaî rejoindre les jeunes hommes qui n'étaient guère moins attendris.
Ainsi se passa cette nuit que l'Agneau sans tache a sanctifiée par son agonie. Si le Saint et le Juste a failli succomber sous le poids de la colère , s'il a été « enlevé par la force de J'angoisse et de la con-
damnation », commçnt pourraient. ne pas trembler les vrais coupables lorsqu Us viennent à sentir le poids de leurs péchés !
Le lendemain, vendredi saint, 3i mars, }e des* candis de bonne heure à la Combe pour Texamen des catéchumènes; ils étaient plus avancés qu'à Dourmillouse;mais, excepté les deux Besson, aucun n avait trouvé la paix; la plus profonde tristesse était peinte sur tous les visages. — A dix heures je me rendis au nouveau temple, où toute la vallée éto'^ réunie; les catéchumènes, au nombre de cent, occupaient tous les bancs vis-*à-vis de la chaire. Je leur adressai un discours sur i Pierre ii, a : « G^mme des enfants nouvellement nés, etc. » Le Seigneur m'assista puissamipent ; et quoique je n eusse guère pu me préparer, je laissai, je crois, peu de chose à leur dire ; rassemblée fondait en larmes ; beaucoup de jeunes gens, surtout des filles, étaient à genoux aux pieds de leurs bancs. Quand il fallut réciter le vœu du baptême, je n*en trouvai aucun qui pût aller jusqu'au bout ; les sanglots étouffaient leurs voix ; je fus obligé de le réciter pour eux. Puis, élevant les mains pendant que tous étaient prosternés, j'invoquai sur eux la bénédiction du Père, du Fils et du Saitit-Ësprit. Après le service la plupart res* tèrent à genoux sans paraître s'apercevoir qu'il était fini; d'autres allèrent se réunir en petites troupes pour pleurer et prier ensemble. — A deux heures je fis le service de la Passion, selon le rite des Frères Moraves, c'est-à-dire en lisant l'histoire de la Passion dans l'Harmonie des quatre évangélistes, et en entremêlant cette lecture de chants
analogues , également pris dans le recueil des Frères.... L^émôtion fîit plus grande encore que le matin ; peu de personnes pouvaient chanter ; deux de nos chantres surtout ne firent que verser des larmes. M. Baridon fils me dit en sortant : Que ce service est touchant! Quel beau discours pourrait le remplacer?
Sur le soir, les habitants des hameaux éloignés se retirèrent en soupirant ; j'en accompagnai plusieurs à quelque distance , les exhortant à s'approcher du Seigneur Jésus avec confiance. Le soir même je tins, aux Mensals, une réunion nombreuse et familière, qui dura jusqu'à minuit; plusieurs des jeunes frères restèrent encore longtemps. ' Samedi i*' avril, dès le matin, la maison se remplit de nouveau; et j'eus beaucoup de peine d'en sortir pour venir au chef-lieu, les Ribes , où je vis plusieurs personnes sérieuses. M. Baridon m'ac- Icompagna le soir à Pallon, où nous eûmes une réu<^ nion jusqu'après onze heures; nous revînmes encore chez lui, où nous nous entretînmes avec sa famille et quelques amis jusqu'à deux heures du matin. -
' Dimanche, Pâques, 2 avril, communion. L'assemblée était presque aussi nombreuse qu'à la dédicace. J'expliquai lesixième chapitre aux Romains, si obscur pour l'homme charnel ; puis je distribuai la communion à mes auditeurs, qui, pour la plupart, venaient à la table les yeux mouillés de larmes; les vieillards dirent que jamais ils n'avaient vu la moitié autant de monde dans leur église. L'après-midi l'assemblée fut presque aussi nom-
breose que le matin; et le soir, encore autant qu'elle pouvait Tètre ; elle se prolongea fort avant dans la nuit.
Le lundi était encore fête ; je montai à Dourmillouse ; on y vint de toute la vallée, et j'y tins encore trois assemblées publiques.
Ainsi se passa celte semaine vraiment sainte pour cette irallée. On ne Ty avait jamais célébrée; mais pour cette fois c'était tout- à *f ait fête ; on ne faissÀt partout que lire, prier et pleurer; la jeu • aesse surtout semblait animée d'un même esprit ; et une flamme vivifiante semblait se communiquer de l'un à l'autre, comme l'étincelle électrique. Pendant ces huit jours, je n'eus pas en tout trente heures de repos ; on ne connaisisait plus ni jour ni nuit (^). Avant, après et entre les services publics, on voyait tous les jeunes gens réunis en divers groupes auprès des blocs de granit dont le pays est couvert, s'édifiant les uns les autres. Ici on lisait le Miel découlant du Hocher; là le Voyage du Chrétien; plus loin, Susette Baridon, entourée de jeunes filles, leur parlait de l'amour du Sauveur; tandis que le sévère François Berthalon (*) représentait aux jeunes hommes toute l'horreur du péché
(1) Les mêmes symptômes se montrent dans tons les réTeils. Voyei Histoire des Frères de Bohême et de Moravie^ 1. 1, p. 324 et sniyantes : a Uy eut un grand nombre de pei'sonnes qui surent à peine, pendant plusieurs mois de suite^ ce qu*était le sommeil. » Voyez encore, dans le même ooTrage , t. H, p. 24, 41 et suiv. Et on a ya des choses du même genre dans plusieurs autres réveils de nos jours, surtout chez les populations qui parlent la langue allemande.
(2) Voyez cependant (t. l.}la note au bas de la page 404! Tout nous répète : Que celui qui est dtbout prenne garde qu'-ii ne tombe !
cl la nécessite de la repentance» Dans ces petites réunions les larmes coalaient comime au temple, et Ton y observait le même recueillement.
Frappé, étonné de ce réveil subit, )'avais peine à me reconnaître. Les rochers, les cascades, les glaces mêmes, tout me semblait animé, et m'offrait un aspect moins sévère Q). Ce pays sauvage me devenait agréable et cher, dès qu'il était la demeure
de mes frères (Ps, cxxii)! N'oublions pas
toutefois qu'il y a plus de fleurs au printemps que de fruits en automne ; et qu'au moment d'un réveil, bien des âmes, entraînées par le mouvement général , paraissent animées sans l'être effectivement, comme un caillou au milieu d'un brasier serait pris pour un charbon vif.
. Mais, quoiqu'il en soit, c'est ici une œuvre de l'EtèmeL Lui seul connaît ceux qui sont siens, et il saura les manifester. A lui seul soient louange et gloire par Jésus-Christ, aux siècles des siècles! Amen.
Freyssinières et Ghampiaor, en arril.
J'en étais resté à l'époque réjouissante du réveil de Freyssinières ; mais je n'ai pas encore parlé de la Société Biblique qui s'y est formée dans le même temps.
D'accord avec M. Baridon , nous convoquâmes dix des principaux habitants des divers hameaux
(1) Qoet style impount et quelle baaie poéiie présentent comme 4*eux-mémes les grands moof ements religleai l
protestants. Je leur exposai, en peu de mots, le but et les progrès des Sociétés Bibliques; et les trouvant très-disposés à y coopérer, nous organisâmes aus* sitôt un petit comité. Dès le mardi, 5 avril, on fit dans chaque village le recensement de tous les li* vres saints, en prenant note des demandes : voici le résultat sommaire de cette visite.
Avant la formation des Sociétés Bibliques, il n'existait pas dans toute la vallée douze Bibles, presque toutes de Loùvain ; et un très-petit nom* bre de Nouveaux T^taments, la plupart du P. Amelot, le tout en fort mauvais état;. BepMis les envois de la Société de Londres, et suvtout depuis Information de celle de Paris, la moitié des familles se sont pourvues de Bibles, et presque toutes de NouTeaux Testaments. La plupart de ces livres ont été payés aux prix ordinaires, et sont parvenus par MM. Lissignol et H. Laget (t. i,p. 386). Maintenant tous ceux qui manquaient encore de Bibles se sont fait inscrire pour en avoir. Nous leur donnons la facilité de les payer en divers termes, ce qui porte, pour le plus pauvre, à deux ou trois ans. Dans ces contrées, il ne faut pas, pour ces sortes de paiements, parler de souscriptions hebdomadaires; les montagnards ne touchent guère de l'argent qu^à Tépoque où Ton vend le bétail ; tout le reste de Tannée le plus grand nombre n'ont pas un sou à leur disposition.
Ayant rédigé tout cela en forme de rapport, je l'adressai à M. le président de notre Consistoire à Orpierre, afin qu'il le fît pairvenir à la Société Biblique de Paris. Mais, prévoyant que la chose pour-
rait iraîner en longueur, je m'adressai en atten*: dant, directement au Comité, jpoùr une centaine de Nouveaux Testaments portatifs avec parallèles, qu'on attendait avec impatience. J'écrivis que les jeunes bergers des Alpes languissaient de pouvoir garnir leurs malettes du pain qui demeure en Vie éternelle. — Et maintenant le voyageur chrétien, visitant le vallon glacial de Freyssinières, ne verra pas sans émotion la pauvre bergère, assise au pied d un bloc de granit et entourée de ses agneaux, lire, les yeux pleins de lanties, l'histoire du bon Berger qui donne sa vie pour ses brebis.
; Le mercredi, 6, je passai le col d'Orcière. Plusienlrs de mes guides étant de mes catéchumènes, notre conversation fut très-édifiante ; j'étais frappé des réflexions chrétiennes que leur suggéraient les difficultés de la route et l'aspect sévère des glaciers qui nous entouraient. « Combien de fois,.di- » sait l'un d'eux, j'ai bravé le péril en poursuivant » le bouc sauvage au milieu de ces précipices ; je » n'épargnais ni mon temps, ni ma peine ; j'endu- » rais le froid, la faim, la fatigue ; je traversais les » plus affreux rochers, et j'exposais cent fois ma » vie. En ferais-je autant pour Jésus-Christ ?Pour- » suivrais-jé la vie éternelle avec autant d'ardeur?
» Et cependant quelle comparaison 1 etc.»
J'arrivai le même soir à Saint-Laurent, où j'eus aussitôt à tenir une réunion. Je pensais, en venant en Champsaur, me reposer un peu des fatigues de la semaine précédente ; mais, par la grâce du Seigneur, j'y eus encore assez d'occupatioij. Notre brave Ferdinand ne s'était pas relâché; je trouvai
le zèle augmenté et les mœurs améliorées. Le [leupie, si mondain, si fier de sa richesse et de sa force ou de sa beauté, n est plus cependant insensible à la voix de rEvangile.; et quoique les protestants n*y soient. qu'en. faible minorité, leur exemple influe néanmoins sur les catholiques romains. La danse a disparu; le jeu et Tivrognerie, qui y avaient passé en. proverbe, ont insensiblement ditiàiiwé; et Ton n'^en tend presque plus parler de ces mes sanglantes qui étaient si fréquentes dans cette va/iee. ^ •
Le jeudi et le vendredi je fis le catéchisme ; je visitai l'école et plusieurs familles, et tins chaque soir une réunion.
Le samedi, jour de l'admission des catéchumènes, je réunis dès le niatin les moins instruits. Plusieurs d'entre euxhabitent dans les montagnes, au milieu des catéchumènes romains, et n'ont aucune ressource pour leur éducation ; et leur éloignement les empêchant de se rendre souvent à Saint-Laurent , ils n'avaient pu assister que rarement au catéchisme. Je leur adressai, en dialecte du pays, un discours fort simple où je tâchai de mettre à leur portée les vérités de l'Evangile. Ils parurent trèsattentifs, ainsi que leurs parents, non moins ignorants qu'eux, qui les avaient accompagnés. J'admis ensuite au service du matin cinquante-deux catéchumènes, la plupart assez bien instruits, et plusieurs vraiment touchés. L'après-midi se passa presque tout entier au temple ; et nous fûmes , à cause du nombre, obligés d'y tenir la réunion du soir.
Dimanche, lo, assemblée de communion trèsnombreuse. Malgré une ouverture que j^avais fait pratiquer la veille au plafond du temple, j'avais beaucoup de peine à respirer ; Taprës^-midi rassemblée fut, contre l'ordinaire, presque aussi forte que le matin; et le soir le temple était encore presque plein. Ce jour-là on ne vit au jeu de boules qu'un seul protestant. Plusieurs habitants d'uft hameau voisin, qui étaient venus pour lapremîëre fois à la réunion du soir, disaient en s'ea retournant : <c Si cet homme était souvent ici, les cabaretiers île deviendraient pas riches. » — « Il n*y a pas moyen d'y tenir, disait un autre, il faut pourtant se rendre une fois, y*
Cependant avec tout ce zèle extérieur, l'œuvre .Traiment . spirituelle avance ici lentement; et je crois . qu'excepté Ferdinand, personne n'a encore ^pMuvié l'efficace de la grâce justifiante. Il faut beaucoup de temps aux gens de ces contrées pour saisir tout de bon le royaume du Ciel ; on voit rai^naent parmi les Français des campagnes, de ces conversions promptes dont on parle si souvent ailleurs, lïéanmoins, ce dimanche-là Julie F., la plus avaocée des âmes sérieuses, trouva en Jésus-Christ le repos qu'elle cherchait depuis longtemps. Comme elle mé le racontait, pleine de joie, en présence de sa cousine Julie 0., je demandai à cette dernière si elle ea était aussi venue à ce point? « Non, répondit-elle tristement! Mais, ajouta -telle avec vivacité, je ne perds pas espoir ; Dieu juge sans doute ,conv^o.dble de me faire attendre encore; sa volonté soit faite ». J'ai su, depuis, qu'elle n'avait pas
attendu longtemps ; plusieurs autres, à la même époque, reçurent aussi ce sceau de TEsprit d'adop* tion sans lequel une âme est toujours chancelante, et sujette à perdre tout-àfait courage et à périr.
La semaine suivante je passai à Freyssiniëres avec Ferdinand, qui désirait être témoin de Toeu^i- ^re que le Seigneur y opérait. Je le laissai avec les amis, qui furent r^ouis de sa visite, et je m'occupai 4e cVioses moins spirituelles il est vrai, mais également utiles dans leur genre.
On se rappelle ce que j'ai dit de Freyssiniëres, que Tœuvre d'un évangéliste devait y être, à peu de chose près, celle d'un missionnaire dans les pays non civilisés : il faudrait pouvoir y donneir tout son temps, et être un Oberlin pour y ffûre tout ce qui serait nécessaire. J'ai, de ma main, essayé de leur rendre dans ce genre quelques ser«vices, qui m'ont singulièrement concilié \eux es«time et leur affection, et qui rectifient hautement , ridée si générale, même dans les Hautes-Alpes^ qu'on ne peut s'adonner sérieusement à l'œuvre du salut qu'au détriment des affaires temporelles, même de première nécessité.
J^avais remarqué, l'année dernière, qu'on n'avait point k Dourmillouse, l'usage d'arroser les prai*» ries; et, les voyant desséchées et couvertes de sau^*terelles, j'avais dit aux habitants en leur montrant leur ruisseau : « Vous faites de cette eau, comme de » l'eau vive de la grâce ; Dieu vous envoie en abon- » dance l'une et l'autre ; et vos prairies, comme vos » cœurs, languissent dans la sécheresse. » Ce prin«temps, la neige et la pluie ayant manqué, et les
— lèpres étant déjà secs, je proposai aux gens du village d'ouvrir des canaux d'arrosage ; on me dit que jadis il en existait, mais que le manque d'ordre les avait mis hors d'état ; que plusieurs propriétaires dont ils traversaient les terres, s'opposaient à ce qu'on les rétablît; et qu'enfin, emportés ou comblés par les ravins et les avalanches, il y avait trop d'ouvrage à les refaire tout entiers. D'ailleurs, ajoutaiton, quand il y aura de l'eau, elle sera touioun pour les plus forts et les plus vigilants ; .et les autres n'en auront jamais leur part.
Je commençai à lever ce dernier inconvénient en nommant un commissaire chargé de la distribution des eaux ; puis je demandai aux propriétaires intéressés s'ils seraient assez sots que de s'opposer au rétablissement d*ùne chose si nécessaire. Ils n'osèrent rien objecter, et se réservèrent seulement de travailler eux-mêmes dans la partie qui traversait leurs propriétés. Tout étant donc concilié, je les prévins que dès le lendemain nous mettrions la main à l'œqvre ; et le même jour j'allai avec un ami visiter les anciennes traces des canaux, et voir ce qu'on pouvait y faire.
Le lendemain, à la pointe du jour, j'allai faire lever mes travailleurs, qui n'avaient pas accoutumé d'aller si matin au travail pour la chose publique. On se rendit aussitôt sur les traces à peine reconnaissables du grand canal, le plus important de l'endroit. « Il y en a pour trois jours », disaient les uns ; «poursix»,disaientlesautres. «Pas tant», leurdis-je; et aussitôt, divisant mes hommes par escouades, avec un piqueur pour chacune , je les distribuai sur une
certaine longueur donnant à chacun la tâche dont je le jugeai capable. A dix heures, on voulait s'en aller pour le déjeûner ; je m*y opposai, et je le jfis apporter, pour moi comme pour eux ; puis on continua le travail. Dans quelques endroits il fallait élever des digues de huit pieds de haut; dans d'autres, creuser à plus d'une toise au travers des lits rocailleux de trois à quatre torrents très-rapides, l'avais environ quarante hommes, en cinq ou six pâoUms; j'allais de l'un à Tautre dirigeant tout et les excitant au travail ; et à quatre heures de L'après-midi l'eau arrivait à la prairie aux cris de joie de tous les assistants. Les plus vieux n'avaient jamais vu ce canal en usage. Le lendemain, on conduisit, par des canaux partiels, l'eau dans toute la prairie : c'était le plus délicat , parce qu'il fallait traverser beaucoup de propriétés, ce que plusieurs habitants n'auraient jamais soufiFert sans ma présence.
Les jours suivants, nous creusâmes de la même manière un long canal au travers de la montagne, pour alimenter les trois fontaines du hameau ; il fallut, en plusieurs endroits, miner et faire sauter des rochers granitiques fort durs ; ailleurs, construire des aqueducs trèsrprofonds. Je n'avais rien fait de semblable ; et néanmoins il me fallut tout diriger avec un air d'assurance comme si j'eusse été un habile ingénieur.
Profitant de la confiance que m'avait acquise cette dernière entreprise, je leur persuadai d'établir un garde pour les propriétés rurales, jusqu'alors presque abandonnées, surtout les biens commu-