‹ Lettres, avec quelques additionsChapitre 39 sur 50 · DERNIÈRES SEMAINES DE NEFF · texte numérisé non relu

DERNIÈRES SEMAINES DE NEFF

Nous voici arrivés h Tépoqae de la longae et douloureuse agonie de notre cher missionnaire. Nous emprunterons, pour la décrire, les termes qu^employèrent ses premiers biographes : mais auparavant nous devons dire un mot sur ce que furent les dispositions spirituelles de notre ami dans ses derniers temps, et à mesure qu'il vit approcher la mort.

Avant de mieux connaître la profonde piéié de NefT et le besoin dévorant qu'il éprouvait de travailler encore parmi ses chers Alpins, on pensait généralement que Neff montrait bien de la faiblesse, dans la persévérance avec laquelle il semblait s^atiacher à la vie, et dans la répugnance même qu'il éprouvait à la pensée de la mort; car le fait que j'indique ici est vrai; et, sans doute, il faut convenir que, même en tenant compte de la pureté de la cause qui rattachait cet homme pieux à la vie , il y a eu chez lui, en ce point, faiblesse de renoncement. Je me rappelle que lors-qu'il me dicta, peu avant sa mort, la seconde de ses Lettres d'un prédicateur malade ^ etc., je lui offris de mettre mourant au lieu de malade ; mais il ne voulut pas. El comme la pensée de la mort se présentait à moi comme pleine de douceur, je ne sus pas assez me mettre à sa place et plier devant son sentiment, et je cherchais à le ramener à mon impression. Mais je finis par Timpatienler : il me le dit nettement.

On vit d'ailleurs, longtemps avant celte époque , et on voit même par les lettres qui précèdent, que toute son âme

aspirait à pouvoir retourner dans les lieux chéris oà n avait travaillé ; et jusqu^aux derniers jours il ne désespéra pas que Dieu ne lui rendit pour cela les forces et la vie.

On conçoit que ce défaut de plénitude dans la soumission dut le prtver, à un certain degré, des joies supérieures qu^ii eût éprouvées avec un renoncement plus complet. Et Too voit quMcinous ne flattons pas son portrait.

Mais une fois tout cela accordé, quelle faute pardonnable, quelle faiblesse touchante que celle d'un ouvrier qui regrette.. .. quoi ? des peines qui passeat toute description ! une suite continue de travaux ptir$9 sans gloire et sans spectateurs ! enfin une vie de renoncement qui aurait inspiré à d'autres le désir de mourir ! Pour tout dire, en aa mot, c'était une mère qui laissait un nourrisson : combiea n'y en a-t-il pas qui sont trop faibles pour avoir celte faiblesse-là?....

'On ne peut juger d'une position qu'à proportion qu'eo y passe soi-même : et tout homme qui sentira ses forces diminuer beaucoup plus que son activité, comprendra notre missionnaire et saura l'excuser par cette raison.

Mais j'ai cm devoir dire ces choses dans l'iiitérét de la vérité ; et j'ajouterai à ce sujet quelques observations que je faisais en 1829, à la suite Aq^ Lettres 4'^uu prédicateur malade que j'ai mentionnées plus haut.

Je lui demandais, peu de jours avant samorty s'il maintenait tout ce qu'il avait écrit dans ces deux lettres; «t il me répondit d'une voix faible, qui ne semblait rien avoir delà force de l'homme, et avec beaucoup d'onction : ail me semble que je voudrais leur prêcher tontes ces choses depuis le Ciel.» il demandait méme<|ne je lui apportasse répreuve de cet ouvrage pour la signer de sa main ; aiais j'ai pensé qu'on reconnaîtrait sa signature à chaque pi^ de ce petit écrit, et qu'il avait à faire de plus grandes choses que cela dans les derniers moments de sa vie mortelle.

An reste, je ne me croirais pas permis de cacher au pen^ pte di&'Dieu avec quelle puissance ses conversations particu- Nères, ses conGdences, et même les faits que nous ont présentés ses dernières expériences spirituelles, viennent à Pappui de tout ce qu'il a enseigné, soit dans quelques-uns de ses écrits précédents, soit dans la première des lettres que nous publions actuellement (c'est celle du 6 octobre 1828), sur rimportance d'une piété effective et intérieure. Nous craignons d'autant moins de traiter ce sujet à sou occasion, que ce frère réunissait à un haut degré deux qualités qu'on trouve rarement associées. Pur, autant que l'homme en peut juger, quant à l'ambition et à ce désir odieux ccd'étre le premier» qui a toujours produit tant de maux dans l'Eglise, il avait en même temps travaillé de manière qu'on peut dire de lui, sans déroger à l'œuvre de ses collègues, qn'il a « travaillé plus qu'eux tous. »

MsMs cette activité-là, même unie à la pureté que nous venons de décrire, bien loin de s'en faire une vertu, il sentait et il voulait qu'on sât qu'il la regardait comme son péché h^ vori, comme un obstacle à cette communion intérieure et personnelle que l'âme doit soutenir avec son Dieu, comme inclinant à une dissipation de notre être, et comme étant un prétexte de plus de s'éloigner de Dieu, même tout en paraissant le servir. N'ignorant pas plus qu'un autre, que l'activité, le travail, le dévouement, sont des qualités en elles-mêmes excellentes et nécessaires au chrétien fidèle, il avait cependant senti par l'Esprit, combien elles prêtent aux inconvë- BÎents que nous venons de signaler: il avait vu, il avait éprouvé que ce n'était pas de fonderdes écoles, de prêcher aux autres, de travailler aux missions , de correspondre avec la moitié du monde, et en un mot d'être ou de paraître important dans l'Eglise de Dieu, qui faisait la vie de l'âme : qu'au contraire ces choses devenaient avec une facilité effrayante des pièges pernicieux pour celui qui eu était occupé. Il a senti

que ce n'est pas ToiflNTe de Thomme qui peul soutenir son cœur tremblant quand le ce roi des épouvantements » lui livre ses combats ; qu'il n'y a de paix que dans la grâce et dans le recours à la grâce ; qu'il n'y a de repos pour le pécheur que dans cette ce cessation des propres œuvres » à laquelle nous appelle l'Evangile ; et qu'il n'y a, au lit de mort, pour le chrétien même le plus fidèle, d'autre porte de salut que celte grâce qui justifie Vimpie (Rom. lY, 5)« Il l'a écrit dans ces lettres mêmes : il l'a dit bien souvent à ses amis; et, comme nous venons de l'indiquer, il l'a éprouvé^ dans celte longue maladie, sûrement destinée à purifier le diamant qui était caché en lui. Toutes les fois qu'il est tombé devant Dieu dans son néant, et qu'il a vécu de grâce ce son désir » tendait à déloger pour être avec Christ, ce qui lui était bien » plus avantageux » : et toutes les fois qu'il a consenti à mourir, les grâces de Dieu ont eu en son âme leur libre conrs. Toulait-il, au contraire, encore travailler quand son Maître ne l'y appelait plus, il voulait vivre; et alors on eût dit qu'il suffisait de rappeler les médecins pour que les grâces da Seigneur se ternissent aussitôt. Yoità la leçon qu'a donnée à ses frères son lit de mort : voilà ce qu'ont vu ceux qui l'entouraient. Une seule chose est nécessaire^ nous a crié ce cher frère, par ses prédications et par son exemple : le temps est court: — si vous êtes ressuscites açec Christ^ regardez aux choses qui sont en hautj et non à celtes qui sont sur cette terre. Le mondain se résigne à mourir : mais c'est à vivre que ce résigne le chrétien, et la mort lui est un gaifi.

Cette dernière vérité notre frère l'a sentie en son temps ; il a eu des moments de profonde paix, au milieu de ses jours de combat ; il a eu même quelques élans de joie ; et si nous n'en parlons pas davantage, c'est que les grâces de Dieu ne doivent pas être divulguées outre une certaine mesure.

Pour nous qui restons encore quelques jours ici-bas,

ayons la sagesse de proBier des leçons que nous donne ici le Seigneur, et apprenons davantage à nous lenir, comme Marie, ce assis aux pieds de Jésus, écoulant sa parole » (Luc X, 41) : de peur qu'en ne nous occupant qu'à a garder la vigne d'au*- Irui, nous n'oubliions de garder celle qui est à nous» (Canl.

Maintenantu'en viens au récit annoncé plus haut.

La période de souffrances à laquelle nous sommes arrivés est longue et aride ; il ne supportait qu'avec peine, pour toute 'nourriture, qu'un peu de lait caillé; encore avait-il souvent des indigestions ; et les souffrances qu'il en ressenr tait étaient si fortes, qu'il ne prenait ce faible aliment qu'auprès plusieurs heures d'une faim aiguë.

Quand il ne put plus sortir, on imagina toutes sortes d'occupations manuelles pour faciliter sa digestion. Le$ eonversatioos lui furent interdites. Quelques amis seulement conservèrent la faculté d'être admis auprès de lui; niais ces amis, du très-petit nombre desquels nous étions, ne faisaient, Mans ces visites, que lui prendre la main, «t lui rendre quelques légers services. Il aimait à nou$ voir là devant lui quelques instants, puis il nous faisait signe de sortir lorsqu'il était fatigué. C'était la chose la plus triste que de le voir pâle, amaigri , ses grands yeux exprimant le courage et la souffrance ; couvert de la tête aux pieds de quatre on cinq vêlements de laine qu'il fallait changer souvent; s'occupant lui-même, en silence, avec le plus grand calme, du pansement de ses moxas, opérations douloureuses qui se renouvelaient à chaque instant; souffrant la faim ; comptant les heures ; se hasardant enfin à prendre quelque chose; puis attendant encore avec anxiété que ce semblant de nourriture fût passé; et recommençant ainsi tous les jours, toutes les nuits, pendant une longue ailernalive de rechutes et d'accablement physique, que nous prenions quelquefois pour du soulagement. Comme il s'af-

faiblissait de plas en plus et que la faim le dévorait, on es< sayait contîntiellement de nouvelles espèces de décoctions ; mais ce qu'il avait pris d'abord avec apparence de plaisir, bientâl ne digérait plus.

Sa pensée constante, habituelle, se transporiait dans les Alpes; et s'il conservait quelque désir, quelque espoir, c'était que, contre toute espérance, le Tout-Puissant vendrait peut-être encore remployer dans son œuvre, fl ne pouvait plus écrire, ses nerfs en souffraient trop d'irrîiaiioo ; mais il dicta à sa mère, à différentes reprises, sa sollicitude, ses touctiantes exhortations et Ténergie de ses sentiments. L'intérêt qu'il témoignait en particulier à chacun de ses chefs Alpins leur faisait croire que ses facultés se rajeunissaient et leur donnait l'espérance de le revoir bienl6l aa milieu d'eux.

Sous un extérieur austère et froid il cachait une âme tendre; la vue d'un ami lui causait souvent une grande émotion. Connaissant son goût pour le chant sacré, nous nous réunissions quelquefois dans une chambre voisine de la sienne, pour lui chanter, à demi-voix, quelques versets des cantiques qu'il préférait; en particulier :

Rien, ô Jésus ! que ta gritce.

et cet autre que nous transcrirons en entier, parce qu'il en était l'auteur :

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