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Lettres, avec une introduction

Puisque la lecture de M. Sainte-Beuve charme vos loisirs de Montpellier, vous pourriez, chère madame, quand les Lundis seront épuisés, prendre les cinq volumes de son histoire de Port-Royal, et particulièrement la dernière édition, qui contient beaucoup de choses nouvelles. Vous serez là chez vous, dans un monde d'esprits élevés, graves, un peu rebelles, des âmes romaines retravaillées par une religion savante et profonde. M. Sainte-Beuve a peint tous ces sentiments d'un autre siècle comme s'il était de la famille Amauld. Ceux qu'il aura édifiés durant cette lecture auront été un peu surpris de voir, dans quelques notes ajoutées à la fin des volumes, qu'il n'est pas de la famille et qu'il est loin de partager les idées de M. de Saint-Gyran et de M. de Sacy ; mais enfin, c'est déjà beaucoup que de peindre dans leur fierté native ces sentiments môles de Corneille et de saint Augustin ; il est même impossible aux grands tragiques de partager les impressions de tous leurs personnages. lY. i

Je sais que Philippe de Champaigne a dessiné deux religieuses de ce môme Port- Royal dans le môme esprit de révolte pieuse et hautaine qui avait animé ses modèles ^ mais peut-ôtre que Rembrandt eût encore ^mieux fait, sans avoir besoin de cette communauté /d'opinions, et de passions car enfin, si l'homme ne comprenait que ce qu'il éprouve, les sentiments de chacun se hérisseraient probablement à la vue de son prochain, et il faudrait un grand fond de patience pour ne pas se manger les uns les autres. J'ose espérer que cette disposition à la tolérance que je hasarde ne m'expose au courroux de personne, et que je ne serai pas rangé pour cela parmi les cousins de la Famille Benoîton ou ^'Henriette Maréchal.

J'espère que les étrangers qui vous ont dit tant de mal du ton qui règne par tout Paris, n'entendent pas très bien le français, sans quoi ils auraient cru de leur justice de faire d^assez nombreuses exceptions à . cette déchéance qu'ils prononcent contre notre société. Il est certain qu'il y a moins d'esprits finement cul- ! tivés depuis que l'activité s'est tournée vers les sciences d'application. La plupart des jeunes gens des I classes moyennes savent mieux le jeu d'une machine . à vapeur que les ressorts délicats d'une pièce de \ Racine. Il paraît bien qu'il y avait autrefois au parterre de la Comédie-Française plus de gens curieux ( de ces raffinements d'esprit et de passion qu'il ne ^' s'en rencontre aujourd'hui dans les loges, et j'admets ' volontiers que la vulgarité de beaucoup de pièces de théâtre tient à la vulgarité naturelle des auditeurs qui arrivent là, riches, pressés de le devenir davantage, ignorants des subtilités de l'intelligence et des sentiments, n'ayant au théâtre qu'envie de rire et de s'intéresser à des drames où l'on frappe fort pour

être mieux compris et plus vite; mais si Taristocratie intellectuelle a diminué comme nombre, il n'est pas aussi certain qu'elle se soit abaissée autant que le veulent croire les Alsaciens ou les Wurtembergeois ou les Ij'oquois. Les étrangers sont toujours un peu sévères; ils se laissent dire que nous sommes en décadence, et on trouve bien vite la preuve apparente de ce que Ton imagine. Les idées des étrangers sont quelquefois étranges. Un de mes amis dînait à Gonstantinople chez un Turc qui avait passé du temps à Paris, et, à la fin du diner, se peignant la barbe sans cérémonie avec sa fourchette, il disait : JTadore la civilisation française et les bonnes manières ; amis ou ennemis, c'est ainsi qu'on est apprécié par les étrangers ; ils n'entendent pas plus nos mœurs que notre langue, et j'avoue que, pour l'ordinaire, nous le leur rendons bien. Un Allemand citait la fin d'une lettre de YHéloîse : « La roche est escarpée, l'eau est pao- <( fonde, et je suis au désespoir; » mais il lisait ainsi la fin de la phrase : « et j'en suis au désespoir; » et il n'en admirait pas moins cette vive expression • du ' désespoir de Saint-Preux. Il n'est pas impossible que nous fassions de ces bévues sur la poésie de Gœthe. . • On peut dire, et je crois qu'il faut dire beaucoup de mal de son gouvernement (en 1866), mais il n'est pas juste de médire de son temps.

A M. FISCATORY.

Paris, 3 mars 1866.

Vous êtes bien fier, mon cher ami, vous ne parlez plus que sur signification d'huissier. Je suis cepen-

dant porté à croire que vous n'en pensez pas moins, et si vous me dites que vous n'avez rien à raconter, vous aurez tort. Vous en voyez bien autant que Bernardin de Saint-Pierre dans son voyage à l'île de France : le 1 à mïdi, une hirondelle est venue se reposer sur notre beaupré, et je trouve cela pour le moins aussi intéressant que toutes les histoires de M. Capefigue. Si un homme d'esprit tenait un journal de tous les petits événements de la campagne autour de lui, j'en lirais dix volumes sans ennui.

Ici, nous n'avons pas encore d'hirondelles, assurément, mais nous avens eu un excellent discours de M. Thiers ; il n'a pas eu le succès des précédents, mais le monde est comme le vent qui souffle d'oîi il veut, suivant l'Évangile. Il a d'abord bien montré que ces principes de 1789, dont le gouvernement fait une déclamation, obligeaient ceux qui s'en vantent à plus qu'ils ne croyaient. Il en a fait une épine dans le pied pour ceux qui en faisaient un simple ornement à leur couronne. L'excès de clarté de sa démonstration a agi, dit-on, à la lecture. C'est un catéchisme très utile qui enseigne avec efficacité l'insoumission au pouvoir arbitraire.

4 mars. Comme je disais ces mots, à la dernière page, mon cher ami, je reçois voire lettre et vous voyez si je suis de votre avis. J'allais vous dire aussi que la seconde partie du discours est certainement ce qu'on a dit de plus tranquillement hardi depuis les quinze ans, bientôt, où nous jouissons de la liberté I de tout dire, pourvu que nous n'offensions jamais ni j grand-père ni grand'mère. C'est la première fois qu'on a dit à ces grands parents-là que non seulement ils ne faisaient que des entreprises assez sottes et fort dangereuses, mais qu'ils les faisaient dans le dessein per-

vers de nous jeter de la poudre aux yeux et de nous escamoter ce qui nous appartient en fait de liberté.

Les beaux esprits disent que nous savions tout cela, mais M. Thiers l'enseigne avec force à ceux qui ne le savaient pas encore et qui peuvent, dans leur simplicité, mettre cette nouvelle connaissance à profit et voter en conséquence dans toutes les occasions. M. Rouher est bien hardi et aussi bien prudent de n'avoir pas répondu à ce discours-là. L'obligation oh Ton a mis la commission de l'Adresse de parler du Danemark est une marque du progrès de Tesprit public. A la prédication de M. de La Valette, on s'était laissé dire qu'il n'y avait que les vieilles bêtes qui s'occupassent encore de la balance des pouvoirs en Europe» On commence à sentir que l'Europe deviendrait un bois si chacun, môme avec le suffrage universel, pouvait changer la borne de tous les États ; mais je conviens qu'il est désagréable pour l'Empereur d'être obligé / d'avoir maintenant un avis sur les procédés de ce sin- / gulier gentilhomme qu'on appelle M. de Bismark J Quand on n'est pas obligé de se décider, on jouit de( toutes les hypothèses ; on croit qu'on reprendra la ; rive gauche du Rhin, ou qu'on se fera céder la Belgique, ou qu'on se jouera de la Prusse avec l'Autriche, ou de l'Autriche avec la Prusse. On se donne même dans le vide tous ces triomphes contradictoires. C'est • sur ce champ de bataille que les gens incertains font leurs orges. Les hommes décidés ne jouissent pourtant f que d'une chose à la fois. Il est vrai qu'ils finissent par i l'avoir en chair et en os, tandis que les fous, qui cou- ' rent dix lièvres à la fois, les voient passer sans avoir ^ jamais occasion d'en manger. Enfin, la marée monted'un millimètre par jour, mais cette petite crue fait

un mètre en deux ou trois ans, et trois mètre» d'eau mettent les plus grands potentats à la raison, parce qu'ils dépassent de beaucoup la hauteur moyenne d'un homme et d'une couronne.

Avez- vous reçu, le 20 du mois dernier, une lettre de moi? Il faut accuser réception par ces temps de curiosité administrative. J'ai idée qu'on aime à savoir qui vous écrit et à qui vous écrivez.

AU MÊME

Paris, 9 mars 1866.

Ces deux discours académiques ont fait comme un événement dans Paris. On s'arrachait les billets deux ou trois jours avant la séance. Une grande dame, et très jolie et très brillante, avait promis d'embrasser sur les deux joues quiconque lui apporterait un billet d'entrée. Il faut que quelqu'un ait été embrassé, car la belle dame était à la séance. Vous avez à présent les deux discours sous les yeux et vous en savez autant que nous. Celui de M. Paradol avait été bien accueilli, mais sans trop d'applaudissements, jusqu'au passage sur César, mais cette revendication des lois de la morale, supérieures à la prétendue mission des grands hommes, a causé des trépignements, des bravos, des approbations qui tenaient de Tivresse. J'imagine que vous trouverez comme moi que ces transports sont bien indiscrets et par trop compromettants. Oîi est en effet l'apparence que M. Paradol ait songé à fronder dans ce morceau ? Il n'y a que des malavisés et malintentionnés qui puissent se flgurer et dire qu'on a

voulu attaquer la préface de la Vie de César par l'Empereur.

Quoi qu'il en soit, les avis sont partagés sur la question de savoir si Ton trouvera cela mauvais à la cour. On dit que, à la séance, madame de C. s'exprimait avec la plus extrême sévérilé sur ce qu'elle nommait la témérité criminelle du jeune académicien. Le Moniteur me paraît de sens plus rassis. Il a inséré les deux discours sans commentaires d'aucune sorte, et cette insertion est plutôt hors des habitudes de ce journal dans les circonstances ordinaires. L'Empereur, qui ne s'émeut pas volontiers, non plus que le Moniteur^ pourra bien ne pas prendre garde à ce passage controversé par les beaux esprils, et il se pourrait bien qu'il reçût M. Paradol, dans sa visile obligée, avec toute bonne grâce. On attend avec curiosité les articles des journaux officieux, comme le Constitutionnel et la France.

Personne, dans la lecture préliminaire du discours, deux jours avant la séance, n'avait semblé trouver ce passage scandaleux. M. Sainte-Beuve avait loué les deux discours avec effusion, et il disait, en sortant de cette commission, que la séance serait mémorable.

M. Guizot a eu encore plus d'applaudissements que le récipiendaire, mais ils portaient sur tout. On était touché de la manière dont il accueillait son jeune confrère ; ce vieux soldat des grandes guerres avait singulièrement bon air en louant le jeune soldat, après ses premières campagnes ; il parlait aussi d'Ampère, avec une vive intelligence de ses qualités élevées ou aimables, de son ardeur à tout savoir, de son désintéressement, de la profondeur de ses attachements. On était ému par tous les senti-

s LETTRES.

ments naturels aux honnêtes gens, exprimés dans un langage qu'on entend plus rarement qu'autrefois. Les souvenirs du passé bien endormis, mais qui se réveillent quelquefois ; le sentiment de la petite crise où l'on voit l'esprit public et qui peut ramener un peu de dignité dans la vie publique ; ce jeune homme plein de talent, honnête et hardi à l'entrée de ses voies ; ce vieillard dont rien n'a dompté ni l'énergie morale ni l'énergie intellectuelle, qui vit de son travail à soixante-dix-huit ans, après avoir gouverné l'État durant des années, tout cela mêlé, avait enlevé les imaginations aux misères de la vie courante pour les transporter un moment aux montagnes ; mais je ne compte pas que ces imaginations élèvent pour cela leur domicile permanent sur ces montagnes.

Probablement, de son côté, la race officielle méditera de faire le siège de la petite citadelle où vivent armés les sentiments honorables ; mais cette humeur guerrière n'aura aussi qu'un moment. L'Empereur écoutera leurs doléances en frisant sa moustache, et tout s'en ira de cette petite colère avec la fumée du cigare du maître, quiestencore plus sensé quelessiens.

Adieu, mon cher ami, qu'aviez-vous donc l'autre jour? Vous parlez bien vaguement de votre santé. Je finis pour vous donner ce bulletin de l'Institut en même temps que les discours.

[au même.

Paris, 24 mars 1866.

Mon cher ami, il est des sages un peu froids qui trouvent que la session du Corps législatif n'a rien

OU presque rien donné dans le débat sur l'Adresse. Je prends la liberté de n*ôtre pas de leur sentiment. M. Lanjuinais d*abord a attaché le grelot de la responsabilité où personne n'avait encore osé se hasarder. Ce diable d'homme a une hardiesse polie qui est originale. Après lui, on s'est accoutumé à manier cette responsabilité, à la regarder de près. Il ne reste plus qu'une chose à faire, selon moi, c'est d'attirer l'orateur Rouher par un artifice quelconque à se couvrir pour un cas pressant de cette responsabilité et lui demander alors, en termes fort simples, comment on peut appliquer, le cas échéant, cette responsabilité. S'il peut répondre, il sera plus malin que je ne le crois : s'il ne répond pas, il faudra commenter son discours en langage clair et intelligible à tous. L'autre conquête de la session est cette voie d'eau qui s'est faite à lu hauteur de la flottaison dans la majorité, et cette voie d'eau est de nature à s'étendre par sa propre force, ce que ne font pas toutes les voies d'eau. Quant au grand discours de M. Rouher, c'est une machine de guerre de carton dans laquelle on aurait bien dû donner quelques bons coups. Elle n'aurait pas résisté longtemps. Il est insolent de prendre des airs d'un grand mécanicien en décrivant ce tournebroche auquel il ne manque que des contrepoids et qui n'est bon qu'à brûler le rôti, car il est évident, de sa description, que le suffrage universel épuise toutes les forces môme du despotisme pour le contenir, et que l'État ne peut accorder aucune liberté particulière parce que sa forte main ne peut ôtre au four et au moulin et a déjà assez à faire pour contenir cette liberté stérile du suffrage universel qui, selon le môme M. Rouher, ne produit rien par ellemême et rend tout impossible. Il me semble entendre

10 LETTBES.

Éole dire : Je tiens les vents captifs^ et voilà pourquoi je ne vous laisse pas d'air à respirer. On n'a jamais I parlé si bien que M. Rouher du suffrage universel. C'est le génie de ce gouvernemenl^ci de donner les / embarras qu'il nous a créés pour des principes, et de j déraisonner là-dessus avec autorité pour continuer ' ses sottises et ses dénis de justice. Il a rendu à plaisir toutes les forces de la démocratie plus dangereuses; il a mis dans Paris trois ou quatre cent mille ouvriers comme une garnison menaçante, et puis il nous dit : Mes amiSj convenez que si Je ne vous protégeais par mes turcos, par mes zouaves, par mes lois contre la liberté de la presse, contre la libeiHé d'association, contre la liberté individuelle^ par la soumission de la justice à mes fantaisies, par tarbitraire de ma police, de mon artide 75, etc., etc., convenez que ces populations redoutables à cause de leur concentration vous mangeraient en un quart d'heure.

La réponse de l'Empereur à l'Adresse ne nous laisse pas beaucoup d'espérance, du moins de notre vivant. Je dirais môme qu*à le lire attentivemement, ce petit morceau est gros de menaces ; mais il est juste de faire la part de la rhétorique et cette invocation à l'armée, ces souvenirs du coup d'État du 2 Décembre, peuvent bien n'être que des ornements du discours. Toutefois, peut-être, l'allusion à un coup d'État n'estelle pas d'un goût irréprochable. Les fondateurs d'empires ont toujours cherché à faire oublier aux peuples cette origine tout à fait terrestre de leur pouvoir. On remarque môme que le premier Empereur n'a jamais réveillé, dans ses harangues d'apparat, les souvenirs du 18 Brumaire. Il n'est pas bon qu'un I arbre montre ses racines ; ce n'est pas sain pour lui I et pas agréable à la vue des autres. Enfm, ne comptez

LETTRES. Il

désormais que sur des libertés bien élevées qui ne font pas de bruit et pas de mal à une mouche. Gela ressemble à la chemise d'un homme heureux qui devait guérir de tous les maux ; à la fin on découvre que le seul pauvre diable qui soit heureux n'a pas de / chemise. Nous chercherons longtemps ces tambours { qui ne fassent pas de bruit et qui soient bons à quel-i que chose.

Comme je vous le disais d'avance, l'Empereur a été très poli pour M. Paradol : « Monsieur, je regrette qu'un homme d'autant d'esprit que vous ne soit pas de mes amis ; » et puis une petite méchanceté de bonne guerre sur ce que M. Paradol a été plus favorable à César, dans son Histoire universelle^ qu'il ne l'a été dans son discours. L'oncle n'a pas été si bien élevé avec M. de Chateaubriand.

Si les Travailleurs de la mer^ de M. Victor Hugo, vous tombent sous la main, gardez-vous bien de les lire. L'ennui que cause cette lecture est vraiment prodigieux. Mon témoignage peut compter, car je trouvais du talent et une certaine vigueur assez rare même dans beaucoup de pages des Misérables. Ceci dame le pion à tous les ennuyeux de quelque nature qu'ils soient.

26 mars. Voilà qu'on annonce la mort de la pauvre reine Marie-Amélie. Elle a fini tout à coup, sans lutte et sans souffrances, au moment qu'on s'y attendait le moins. C'était le dernier grand témoin d'un passé qui ne méritait pas d'être oublié si vite par les aimables bourgeois de Paris et des provinces. Il n'y a déjà plus de place dans cette crypte que de braves Anglais ont prêtée à cette race qui n'a plus de droits en France, pas même le droit des étrangers.

A MADAME DONNÉ

Pari», 4 arrU 1866.

M. de Bismark n'est pas, à beaucoup près, aussi altier avec TAutriche que vous Têtes avec un pauvre habitant obscur de Paris, chère madame. Gomme il n'y a pas de diète de Francfort pour régler nos différends et prendre en considération mes humbles explications, j'attendrai que vous soyez à Paris, pour vous supplier de m'entendre sans colère sur tout ce qui touche au théâtre moderne et à l'esprit des provihces....

Pour Corinne, je comprends bien que vous n'y trouviez pas tout le plaisir que vous attendiez de cette lecture sur ce qu'on vous en avait dit. Le temps fait sur les romans ce que le soleil fait sur les plus belles étofiTes. On ne peut pas conserver les couleurs de Tarcen-ciel. Cela fait son effet à un jour donné et seulement ce jour-là. Quand tout a changé, mœurs, habitudes, tour d'esprit, tour d'imagination, formes de langage, le vent a emporté la pluie, le soleil a changé de place, il n'y a plus d'arc-en-ciel que dans le souvenir des contemporains. Les romans se ressentent plus de ces révolutions du goût que les autres parties de la littérature, par cela môme que leur plus grand agrément consiste à mêler l'idéal à la vie de tous les jours. Quand le costume a vieilli, que les yeux, accoutumés à de nouvelles modes, le trouvent aisément ridicule, le pauvre idéal est un peu embarrassé de sa personne, et il prend l'air gauche comme l'homme le plus distingué

de manières serait gauche s*il était tout seul babillé à la mode de Louis XIV dans un salon d'aujourd*bui. Les tragédies de Sophocle ou de Racine, Ylliade^ YOdysiée ne sont point exposés à cette décadence^ parce que les mœurs mêmes sont des temps héroïques et qu'on n'est pas tenté de les rapprocher de la vie privée qu'on connaît ; là, les personnages ne courent pas risque de vieillir ; ils ne sont pas de la même étoffe que nous ; aussi ne sommes-nous jamais portés à un retour sur nous-mêmes ou sur ceux qui nous environnent en les voyant; nous savons bien qu'ils vivent dans le pur éther. Ce qui rend les romans dangereux, c'est que la vie qui les anime ne nous paraît pas impossible à atteindre. Nous avons affaire à des gens comme nous. Une jeune demoiselle qui voit Achille au bord du Scamandre, dans Y Iliade, n'a pas pour lui la même curiosité ni le même genre d'intérêt qu'elle éprouverait pour un jeune officier des guides qu'elle rencontrerait en grand uniforme dans un roman; mais, dans cinquante ans, l'officier des guides aura vieilli dans la fiction comme il vieillirait en réalité. Son uniforme passera de mode; ses manières deviendront surannées ; les nuances de ses sentiments auront été remplacées par d'autres nuance» qui prévaudront dans une nouvelle société. Achille parlait au cœur de moins près, mais il vit toujours de la même jeunesse dans les froides régions de Y Iliade,

J'espère que, malgré tant de changements dans la société depuis la publication de Delphine, cet autre roman de madame de Staël vous frappera par l'abondance et la finesse des pensées. Je n'ai jamais vu nulle part une connaissance si profonde des ressorts de la société, et de ces ressorts qui ne changent pas plus que le fond de la nature humaine. Ni la Rochefou-

LETTRBS.

cauld ni la Bruyère n'ont été si avant dans cette anatomie, mais je crois bien que Léonce ne vous plaira pas plus qu'Oswald, que vous trouverez le ton d'enthousiasme qui règne dans le livre trop haut de deux ou trois notes. Tout cela était et devait être au diapason de la fin du xviii* siècle. Les sentiments s'habillaient alors d'une façon plus voyante. Nous sommes faits à quelque chose de plus contenu, peut-être parce que nous avons aussi moins de vivacité intérieure.

Gomment n'êtes-vous pas plus touchée de la simplicité élégante du discours de M. Paradol ? Vous avez le goût terriblement superbe, chère madame. Le faste vous déplaît, la simplicité délicate vous semble un peu monotone. Je vois que le vent d'est souffle sur Montpellier... Ne touchez pas duboutdu doigt au livre des Travailleurs de la mer. Il vous rendrait assurément malade. Personne, à ma connaissance, n'a pu en achever la lecture, mais beaucoup, qui ne l'ont pas ouvert, assurent qu'on y voit des choses admirables.

Vous ôtes-vous promenée dans Pompéi avec M. Boissier? Il a fait dans la Revue des Deux Mondes un joli dessin de cette municipalité romaine et de sa vie politique. C'est un dessin et non pas une aquarelle, et il a tenu à n'avoir pas de couleurs dans ce tableau. On a tant de fois barbouillé des vues de cette côte de Naples que les yeux sont fatigués de ces oripeaux bruns, rouges et bleus. Le même M. Boissier a publié précédemment, dans la Revue des Deux Mondes^ une vie de Cicéron qui est la seule qu'on puisse lire et qui fait un récit très attachant. J'ai toujours aimé à voir les grands hommes descendre de leur piédestal, et aller et venir dans leurs maisons. C'est le contraire d'un roman, car on les retire de Tidéal où l'histoire

les avait placés, et pourtant on y trouve, dans ces récits terre à terre, le même intérêt que dans les romans. Je voudrais beaucoup que quelques-uns de mes amis tentassent, dans ce genre, une vie de M. Rouher. Les choses contemporaines agissent si fortement sur les esprits que sans doute beaucoup de personnes graves trouveraient plus de plaisir à suivre M. Rouher dans son palais d'Asnières, s'il demeure à Asnières, que Gicéron dans sa petite maison de Frascati.

A M. PISCÂTOBT.

Paris, 18 ayril 1866.

Mon cher ami, il me semble que je vous ai écrit l'autre jour avec un peu de hâte et que je n'ai pas répondu à tout ce que vous me demandiez. Je tiens que qui ne répond pas n'écrit pas. Pour une conversation, il est certain qu'elle serait insupportable si on la menait comme on fait la plupart des lettres, répondant à droite quand on vous parle à gauche. La vérité est que j'ai depuis quelques jours une jolie petite ophtalmie qui ne me permet d'écrire qu'une dizaine de minutes de suite. Si donc il n'y a pas beaucoup de suite dans ce que j'écris, n'en soyez pas très surpris. J'écris quelques lignes et je me promène en long et en large.

Le duc de Broglie m'avertit quelquefois que je deviendrai aveugle. Mais ne me fait pas peur qui veut. Je ne sais guère que mol qui puisse me donner des i craintes de tout genre. Cela n'a qu'un avantage, c'est I que je ne dépends de personne en fait d'inquiétude.

Dans ce genre, je n'entends que le bruit que je me fais à moi-même.

Je cherchais dans mes souvenirs si vous aviez relu l'histoire de Macaulay ; je l'ai relue récemment pour la troisième fois, au moins, avec un nouveau plaisir ; je suis pour ce livre comme M. Royer-Gollard était pourFhistoire constitutionnelle de Hallam. J'en radote comme il en radotait, chacun selon la mesure de son esprit. Je trouve que ce lord Macaulay n'a pas, en France, la renommée à laquelle il a droit pour l'étendue du savoir, la culture délicate et profonde de l'esprit, l'éclat, un peu savant, je l'avoue, de l'imagination, l'abondance d'idées droites et de bon sens qui règle ses sentiments politiques, la connaissance détaillée des hommes, un singulier mélange d'impartialité et de passion qu'on ne trouve guère que chez lui. Que nous serions prospères aujourd'hui si le Français moyen avait eu, à l'état confus, ces idées et ces sentiments qui font la vie de cette histoire de Guillaume 111 1 Et puis, cette grande et minutieuse connaissance que Macaulay a de toute l'histoire et de : toute la littérature du monde, depuis leurs origines, inspire une sécurité sur ses jugements et ses lectures que ne donnent en aucune façon ces beaux esprits ; qui, comme M. Cousin, se jettent sur le xvii° siècle / et madame de Longueville, sans savoir grand'chose f du reste de l'univers. Reprenez donc ce Macaulay. Si je ne me trompe, vous trouverez un grand plaisir dans cette lecture un peu suivie.

Savoir ce qui sortira des querelles de M. de Bismark et de l'empereur d'Autriche, personne n'en sait rien. Tout change tous les jours. Le hasard a fort àfaire dans ces temps, car c'est lui qui décide de tout. Il n'est personne, sur aucun trône, qui ose le regarder en face

et dire : Je sais tous les chemins par oîi je dots passer. Chacun attend qu'il se fasse un trou à la muraille pour se mettre en route. Frédéric II et Napoléon dans son petit logis des Invalides, doivent jurer contre leurs représentants dans l'univers des vivants. On n'a jamais tant parlé de volonté et on n'a jamais tant attendu que l'occasion vienne vous prendre par la main.

M. Guizot est parti le 25 pour le Val-Richer. Je crois que son volume théologique paraîtra prochainement. Il a vécu ici dans une étonnante activité, prêt à tout, causant sur tout avec une liberté d'esprit merveilleuse, poussant à Martin Paschoud, à Renan^ allant à Londres, faisant des visites à l'Empereur à propos des affaires de l'Église protestante. Les journaux lui ont prêté à cette occasion une conversation aux Tuileries sur M. Thiers, qui n'a nulle probabilité. Il en a levé les épaules quand on lui en a parlé. A sa place, je mettrais nettement dans le journal qu'il est faux, de toute fausseté, que j'aie blâmé l'attitude politique de M. Thiers quand je me suis entretenu avec l'Empereur. La morale de cela est qu'il ne fallait pas vouloir la mort religieuse de ce pauvre Martin Paschoud et ne pas en parler au pouvoir séculier. Ce Martin Paschoud n'a l'air ni de Luther, ni de Mélanchthon ni de Zwingle. Il fallait le laisser louer l'esprit des Coquerel, tant qu'il aurait* vécu. 11 y a de la place pour tout le monde à l'Oratoire. Je vois que beaucoup de méthodistes même pensent tout bas qu'il valait mieux laisser tomber ces doctrines hétérodoxes. Je crois que ce diable de Calvin ne songerait pas de nos jours à brûler Servet. Il est vrai qu'on proposait à M. Martin Paschoud une pension de six mille francs, ce qui est plus doux que le bûcher dressé sur

Ghampé, en face du lac de Genève, mais nous sommes, grâce à Dieu, devenus plus délicats que nos terribles parents du xvi* siècle.

En voilà bien long pour une ophtalmie qui m'empêche d'écrire lisiblement. Pardon et mille amitiés. Oui est donc avec vous au désert?

AU MÊME

Paris, 10 mai 1866.

M. Necker racontait qu'il avait un ami qui, entre 1789 et 1800, avait invariablement répondu à sa question : « Qu'y a-t-il de nouveau? » Mats n'en, mon cher ami! Je ne ferai pas comme ce monsieur, et je reconnais qu'il s'est passé ces jours-ci plus d'une I chose curieuse. Pour le discours de M, Thiers, vous I l'aurez admiré comme toute la majorité et toute / l'opposition. Je ne sais pas si on a jamais produit un si grand résultat oratoire. Je dis un si grand résultat, car il n'est pas sûr que cet exposé si net d'une sottise et d'un complot n'ait pas contrarié le jeu de la mécanique et rendu difficile de la faire travailler aux yeux des peuples. C'est pourtant un joli don de pouvoir entraver une guerre, quand ce ne serait que pour un temps, et les belles dames de Vienne qui se moquaient, il y a une vingtaine d'années, du gouvernement constitutionnel, doivent convenir aujourd'hui que les derniers morceaux en sont bons. Le jeune Hamlet, qui est ici, c'est-à-dire le prince de Danemark, a couru chez M . Thiers pour le remercier de la manière hono-

rable dont il a caractérisé son pays, et il a bien fait, car ce croquis d*an petit État honnête, courageux et malheureux est d'une main savante. Il donne envie de prendre les armes pour les opprimés ; mais chacun son tour, en fait de gloire. L'Empereur n'a pas produit moins d^effet par son discours d*Auxerre que M. Thiers à Paris. Ce ne sont pas des impressions du même genre^ à la vérité.

Je ne sais pas si ces impressions guerrières contre les traités de i8i5 ont réjoui le cœur de ceux parmi lesquels TEmpereur respire à Taise, mais la canaille qu'on nomme les classes moyennes et les classes supérieures, à Fouïe de ces paroles n*avait pas, à beaucoup près, la respiration aussi libre que son souverain. Tous ces gredins qui sont hors du cercle des classes laborieuses se regardent avec stupeur. Ce sentiment n*estpas encore dissipé. Ils sont si bêtes qu'ils ont cru voir dans cette harangue passionnée un appel à la guerre d'une part, et de l'autre une excitation à la haine entre les diverses classes, crime prévu par un article bien connu du Gode pénal. Au fond, les journaux qui ont un plus long usage de la cour expliquent très bien que les vives paroles de l'Empereur sont l'expression de la joie bien naturelle à un monarque en vacances qui vole et bondit sur l'herbe. Il faut remarquer que M. Rouher n'y est directement contredit sur rien, et il serait bien susceptible s'il allait voir là un démenti de ses déclarations pacifiques. Quand on est hégélien, on sait qu'il y a la thèse, l'antithèse et la synthèse, qui est la conciliation des contraires. Un empereur ne peut être qu'une synthèse.

La diète de Francfort en viendra-t-elle à cet extrême acte de justice envers ce gentilhomme qui veut la guerre de Trente ans, quand personne n'y

songe? je n*en saurais rien dire. En attendant, voici / que cette diète a donné raison à la Saxe et demandé à / M. de Bismark de faire des excuses. Les gens qui ont en politique le môme génie que M. Le Verrier en astronomie prétendent qu'il faut supposer, pour expliquer toutes ces perturbations, qu'une planète cachée fait graviter le ministre de Prusse comme nous voyons, et que, s'il n'avait pas promesse d'être aidé sur cette grande route où il attend la diligence, il n'oserait s'attaquer à l'Autriche et aux 200,000 hommes de la Confédération qui la suivront probablement. Mais ces géomètres sont des insolents. Le passé n'estil pas là pour leur montrer, par des ex;emples fameux, que la planète dont ils parlent n'a jamais manqué à sa parole, que son oui est oui, selon les règles de l'Évangile, et que son satellite ne nous aurait pas parlé comme il a fait, s'il y avait une ombre d'incertitude dans la neutralité si nettement promise ?

Tout va bien ici ; madame de Staël est partie ; elle avait reçu votre lettre avant son départ. Nous sommes en souci pourtant d'un de nos amis, que vous connaissez sans doute, M. Verdet. On le dit bien malade à Avignon. Ce serait une grande tristesse si l'on, ne pouvait conjurer ce terrible mal. Il a un esprit rare qui s'est porté sur tout avec une grande supériorité. 11 préparait en ce moment la publication des œuvres de Fresnel qui, lui aussi, a succombé au travail avant cinquante ans. Quand M. Verdet se portait bien, il avait la rage de toutes les connaissances et de tous les plaisirs de l'esprit, depuis Newton et Leibniz, jusqu'à la musique du Conservatoire. Voltaire a vécu de cette fureur de savoir ; d'autres risquent d'y périr. L'homme et la Providence sont bien singuliers; on meurt de sottise, on meurt d'ardeur d'esprit, et

quelquefois l'inertie conserve ou Tactivité entretient' les ressorts de la vie.

Dites donc quelque chose de votre vie. Je sais que madame T. va passer quelques jours à Gênes ; mais je suis un peu refroidi pour cette Gênes de Garibaldi. Les Romains ne criaient pas tant que ces Liguriens.

Mille amitiés; je suis malade des pieds à la tête.

AU MÊME

Paris, 19 mai 1866.

Le temps est calme et on ne voit plus bouger une feuille dans le monde politique. Quelquefois c*est le signe d'un grand orage, quelquefois aussi c'est une marque de beau temps pour l'avenir. Depuis quelques jours il plaît aux imaginations de croire à la paix, sans autre raison sinon que la guerre serait absurde et désastreuse; mais ce peut être une bonne raison. Le discours de M. Thiers a peut-être bien réveillé les consciences de quelques-uns et encouragé les autres à manifester leur indignation. Il a aussi fait dire à la statue du Commandeur quelques mots sinistres qui ont fait réfléchir les gens qui n'ont pas envie d'aller souper chez Piuton avant l'heure, qui ne se soucient pas de voir tuer leurs enfants pour des combinaisons dangereuses et sans doute absurdes, qui n'aimeraient pas non plus à être ruinés dans les secousses de l'Europe. Il faut être un chimiste consommé pour jouer avec des substances inflammables. Je me défle des garçons apothicaires qui ont l'esprit d'entreprise. Un Machiavel de raccroc qui fait l'entendu et qui ne de-

mande conseil à personne peut faire encore plus de mal qu'il n'en médite. Vous voyez bien, j'espère, que je parle de M. de Bismark. Ce Bismark ne sera pas surnommé, comme Titus, les délices du genre humain. Les Prussiens eux-mêmes ont peu d'attrait pour lui, à ce qu'on dit. Si une demi-douzaine de gens hardis l'enlevaient et le conduisaient les yeux bandés à Botany-Bay, tout le bruit que nous entendons tomberait comme par enchantement. Deux douzaines de zouaves bien choisis seraient très propres à cette expédition, mais nous respectons trop les traités et le droit des gens pour nous permettre de pareilles escapades. Je voudrais pourtant voir ce qui arriverait si ces douze démons happaient sous les tilleuls ce réformateur de la Confédération. Les Prussiens ne sont certainement pas poltrons, mais ils pensent et se décident plus lentement que les zouaves de Ghangarnier, par exemple.

Un heureux téméraire Confond, en agissant, celui qui délibère,

comme dit Voltaire dans le Triumvirat.

Que fait le triumvirat bienveillant de Russie, de France et d'Angleterre? Nous n'en savons rien, bien que cela nous regarde. Je comprends le secret nécessaire à la diplomatie, mais il est bien singulier qu*aujourd'hui, après que nous nous sommes mêlés trente ans de nos affaires, un homme qui peut avoir la migraine ou l'esprit mal fait, ou un accès d'humeur, décide dans une conversation du sort d'une centaine de millions d'hommes pour une trentaine d*années peut-être. Quand le gouvernement est agencé de façon que la nation se mêle efficacement de tout, hor-

mis des transactions diplomatiques, le cercle de ces transactions devient si étroit que ce qu*on y décide est d'une bien moindre importance. On est bien sûr en Angleterre que des ministres responsables ne viendront pas parler à la Chambre des communes d'une guerre qui déplairait aux communes, tandis que dans des pays d'une constitution moins saine, M. *** peut venir annoncer d'un jour à l'autre au Corps législatif que l'État a besoin d'un milliard ou deux pour faire une sottise avec l'efficacité désirable, et cette sottise peut avoir poussé comme un champignon ; dans une seule tête et dans une seule nuit. Un cauchemar en peut décider, à l'abri de toutes les contradictions, de tous les avertissements, puisqu'on ne dit rien à personne, et voilà comment aussi, en politique comme en médecine,

L'ignorance en courant fait sa ronde homicide.

Tout ce qu'on entrevoit dans cette obscurité du cabinet, c'est qu'il s'agirait peut-être de donner la Silésie à l'Autriche, en échange de la Yénétie, et de laisser à la Prusse les duchés de l'Elbe, apparemment pour son droit de commission dans cette affaire où M. de Bismark a montré un si grand esprit d'équité et de conciliation ; mais il n'y aurait à cela qu'une petite difficulté, à savoir, que la Prusse aimerait mieux garder les duchés et la Silésie, et ne veut pas entendre parler d'abandonner cette conquête de Frédéric II, tandis que l'Autriche ne peut pas souffrir qu'on lui parle d'abandonner ces bords de la Brenta, qui lui ont coûté tant de sang déjà. Les bavards répètent que le ministre de Prusse aurait dit : a Nous

aimerions mieux tuer jusqu'au dernier Silésien que de céder la Silésie, » et réciproquement. L'Autriche dit : « Si vous voulez mettre fin à toute conversation, parlez-moi d'abandonner Yenise. » Ce seraient là de singuliers préliminaires de paix. Les malveillants, qui ne respectent rien ni personne, ajoutent à tout cela que ce semblant de conférences n'aurait pour but que de se donner prétexte à dire aux peuples : « Nous avons tout fait pour les empêcher de se battre, ils n'ont voulu entendre à rien ; » mais ces soupçons ne sont qu'une abominable calomnie, car M. de la Valette les a démentis, je crois, dans un avertissement, et, vous me croirez si vous voulez, mais je me suis fait un code constitutionnel en réunissant tous ces avertissements de M. le ministre de l'intérieur aux témérités de la presse, et j'y trouve avec joie l'assurance, et partant la certitude, que le genre humain n'a jamais connu ni un gouvernement plus libre, ni plus habile, ni plus sincère ni plus calme. Il me semble que demander plus pour le moment, c'est demander l'impossible. On dit qu^il y a un M . Paradol qui pousse l'impiété jusqu'à soutenir le contraire. Je ne lis pas les blasphèmes.

20 maii On commence à croire à la guerre; quelqu'un de bien informé écrit de Berlin : Dans quinze jours, les hostilités auront commencé. Je suis pourtant comme vous, mon cher ami, et je n'y crois pas encore. Si les choses sont ainsi, je croirai que le diable a le dessus dans les affaires du monde. C'est bien le cas de dire, comme M. de Malesherbes après sa condamnation : Encore si cela avait le sens commun I II est étrange que cette grande machine de l'Europe soit livrée à des mécaniciens si peu expérimentés. Quelqu'un disait l'autre jour qu'on pouvait appliquer à ,M. de

Bismark, entre autres, ces vers de la parodie A'Hernant, qui font dire à Gharles-Quint :

Si Je tenais en main le monde et la nature, Et si je les laissais tomber, quelle aventure I

Suivez donc Taine, dans la Revue des Deux Mondes. Il a fait deux ou trois jolies pages dans le dernier numéro sur Léonard de Vinci; mais que cela est rouge, bleu, vert, orange, noir, nacré, opale, iris et pourpre I... C'est une boutique de marchand de couleurs. Il y a lieu de dire avec Mirabeau le père : Quel tapage de couleurs ! Lisez donc aussi le morceau de M. Reclus. Il y est plus question de gymnastique que de spectacle de la nature, mais il est intéressant de voir ce que les Anglais font de leurs muscles. Adieu, mon cher ami, comment vous portez-vous, vous et votre cheval?

AU MÊME

Mon< cher ami^ les gens qui ont Thabitude de parier aux courses peuvent bien se donner un plaisir analogue sur les questions de savoir : 1® par où commencera la guerre ; 2® qui tirera le premier ; 3** qui se mêlera et qui ne se mêlera pas de l'affaire dans les six mois. Ici, nous sommes comme dans le palais de la Belle au bois dormant. Il paraît qu'on ne remue pas un canon, qu'on n'appelle pas un soldat, qu'on ne fait pas une cartouche de plus que de coutume. IV. 2

Vous voyez que nous laissons vendre nos chevaux h tous les partis. Ils surchargent les wagons des chemins de fer; de plus, on raconte qu'un officier général, prenant Tautre jour congé de TEmpereur, lui dit avec Tardeur militaire qui est d'uniforme : « J'espère que Votre Majesté voudra bien me donner une petite place au feu dans la guerre prochaine? — Quelle guerre, monsieur ? lui répondit sèchementl'Empereur, » et l'officier général se retira tout triste. Je dois dire que, pour l'afTaire des chevaux, les militaires avaient fait quelques remarques sur l'inopportunité de ces ventes devant des chances de guerre, mais que l'enthousiasme de la liberté du commerce a prévalu. Pourquoi la liberté, proprement dite, n'a-telle pas autant de fanatiques que la liberté du commerce?

Le pauvre M. Verdet dont je vous avais parlé est mort, il y a huit jours, à Avignon ; il n'a heureusement pas connu la gravité de son état, et il a été emporté en luttant avec persévérance et espérance contre le progrès du mal. Newton aurait pu dire de lui comme d'un jeune géomètre de ses amis, qu'il avait perdu : Si Lutts avait vécu, nous saurions quelque chose. Ge n'était pas seulement un esprit puissant et étendu, ii était un homme excellent, et d'une indépendance douce et invincible. Le monde a un spectateur intelligent de moins, et il n'y en a pas beaucoup.

Savez-vous que l'intrépide Haussmann nous chasse de notre logis? Nous n'étions pourtant pas des nomades, comme cet insolent appelle les Parisiens. Il y a plus de quarante ans que la môme famille vivait sous ce toit. Il n'y a pas beaucoup d'indemnités qui vaillent pour des honnêtes gens les souvenirs de quarante années. Figurez- vous que quelqu'un soit assez

hardi pour vous proposer de faire passer une rue par la bibliothèque et le salon de Chérigny I Vous pouvez regarder en pensée tout à travers l'histoire, vous verrez que ce sont toujours de singuliers personnages qui renouvellent ainsi les villes de fond en comble et par des coups de baguette ; Voltaire disait de Rome :

Un poltron, t3rran de TÉtat, L'embellit de sa main sanglante;

celui-là est Octave qui, du moins, Ta laissée de marbre après ravoir trouvée de boue. Néron a renouvelé Rome, après Auguste ; et quand on se promène dans la Rome ecclésiastique, on trouve Sixte-Quint à la lète des démolisseurs. Au fait, quand vous voyez un jeune homme renverser le château de ses pères pour en faire un plus beau, vous pouvez presque compter à coup sûr que ce monsieur finira mal et qu'il a mal commencé. Les braves gens réparent, embellissent peu à peu; ils respectent dans leurs petites rénovations la chambre de leur père; ils font çà et là un petit parterre et une petite tourelle qui a vue sur tout le passé; mais il y a des gens qui n*aiment pas le passé. Pourquoi? je n'en sais rien.

Adieu, mon ami. Si les Italiens ont enlevé le, quadrilatère avant le départ du courrier, je vous le dirai.

AU MÊME

Paris, 30 Juin 1866.

Ces premiers coups des Autrichiens à Custozza ne sont pas de bon augure pour l'Italie, seulement, s'il

faut en croire encore des rapports bien confus, les Italiens se sont défendus avec acharnement. S'ils en prennent Thabitude, cela vaut bien une victoire; mais, sauf la défaite, qui est certaine, il est difficile de faire concorder les bulletins des trois nations. Il y en a au moins un qui n'a pas la clarté et la candeur des bulletins du duc de "Wellington, en Portugal. Je ne comprends absolument rien à ce qui s'est passé le 27 en Bohême, du côté de Josephstadt. Les deux adversaires se donnent absolument la victoire. Quoi qu'il en ait été, ce ne sont que des préliminaires, Tartère est ouverte et je ne vois pas, dans Tétat de l'Europe, un Nélaton pour la lier. Le Corps législatif aura beau ne rien dire et éviter de donner, par ses commentaires^ une précision dangereuse au texte de la lettre impériale, son silence n'empêchera pas l'avalanche qui tombe de suivre son chemin. Une sentinelle suffit pour empêcher de mettre le feu à un magasin à poudre, mais quand la petite étincelle a fait son office meurtrier, tous les congrès du monde ne peuvent rien aux suites. Ce n'est pas le cas de dire, comme la Fontaine à la duchesse de Bouillon qui se tirait toujours des suites de ses étourderies,

Vous avez cent secrets pour combattre l'orage. Que n*en aviez-vous un qui lo sût prévenir ?

Vous avez vu qu'on a essayé à la Chambre de reprendre ce sujet qui seul a de l'intérêt aujourd'hui. La Chambre a une poire d'angoisses dans la bouche et il me paraît qu'il faut une patience d'ange pour supporter ce petit instrument de torture. On se fait visiblement à tout. L'autre jour M. Picard répondait à un de ses collègues qui lui disait : « La session va I marcher vite maintenant. » Je crois bien^ vous êtes déjà ,

LETTRES. t9

ventre à terre/ Il ne tarit pas en bons mots hardis, et il ferait mieux encore si on lui laissait la parole. Quand il a mordu son homme, il le regarde d*un air de moquerie intrépide qui met bien des gens mal à Taise, mais tout cela n'empêche pas que les .nations ne soient aux prises pour longtemps.

Qu'auraient dit de tout ce que nous voyons M. Rossi, M. Gonfalonieri, et toute cette élite de Tltalie qui n*est plus de ce monde? S'ils ont souhaité cette unité, qu'en penseraient-ils en la voyant sous sa forme réelle ? Us ne pourraient pas dire sans doute :

Ce que j'ai tant rôvé apparaît à mes yeux.

Mais personne n'a vu ses rêves. La révolution française n'a pas non plus répondu au vœux de la génération qui l'avait préparée dans de si pures espérances. On ne s'étonne pas assez, en théologie, de ce que les aspirations des honnêtes gens soient habituellement bafouées par les destinées. Il semblerait que, quand la Providence se mêle des choses, elle devrait encore y ajouter un petit grain de sel de plus qu'il n'y en a dans les imaginations les plus élevées. Assurément il n'est pas difficile à l'évêque d'Orléans de montrer dans ses catéchismes que le diable a une grande part au gouvernement du monde.

De tout temps, je ne sais quelle injuste puissance Laisse le crime en paix et poursuit l'innocence I

Quand Oreste parle ainsi, il a de l'humeur, j'en conviens, mais il serait de sang-froid qu'il le pourrait dire encore; ce sont ces scandales du gouvernement du monde qui ont fait penser aux derniers hégéliens qu'ils étaient bel et bien des dieux et qu'ils étaient les

seuls dieux, car, disaient-ils, nous seuls rêvons le bien pendant que le mal est partout ailleurs. Cette conclusion des hégéliens est sans doute précipitée, mais on comprend ce qu'ils veulent dire.

Ce n'est pas tout de commenter les gazettes, il faut cultiver son jardin. Il est bien heureux qu'il y ait beaucoup de livres dans ce trou où nous sommes. J'ai mis la main, l'autre jour, sur un petit volume publié par madame de Lagrange, ayant pour titre Laurette de Maibotssière. Ce sont des lettres trouvées dans les papiers de la grand'mère de M. de Lagrange, écrites à cette dame, alors mademoiselle de Meilhan, en 1762-1766. Ce sont proprement les lettres d'une inconnue d'il y a cent ans, qui était jeune, jolie probablement, riche certainement, ayant la rage du savoir, rage assez répandue alors, écrivant, lisant, un peu amoureuse successivement de deux jeunes gens qu'elle doit épouser : le premier fait des sottises et reçoit son congé ; l'autre meurt tout à coup de la rougeole pourprée, et la jeune demoiselle meurt un an après. Sans tragédie, par le cours des choses, vous voyez, c'est la vie commune d'il y a cent ans. Nous ne connaissons que les grands personnages. Des gens d'à tous les jours f comme disent les paysans, on n'en voit que de son temps. Je ne sais pas si vous avez remarqué dans beaucoup d'écrits de Cicéron le nom de quelque cousine de Caton, de quelque belle-sœur de Brutus, de quelque tante d'Hortensius, dont l'histoire n'a jamais rien dit et ne dira jamais rien. J'aimerais singulièrement à lire leur journal ou leur correspondance pour voir la vie courante de ce temps. Je ne. suis pas aristocrate; les petits et les inconnus m'intéressent autant et plus que M. Rouher ou M. Jubinal ou même M. Belmontet^ aussi ces lettres

insignifiantes^ après tout, m'attachent. Je dois dire qu'Albert de Broglie n'est pas de mon avis et les a trouvées fort médiocres. On n'est pas obligé de regarder avec intérêt un nid abandonné que les faucheurs trouvent dans les hautes herbes. En tout cas, ne vous attendez pas à retrouver là mademoiselle de Guérin. C'est plutôt le contraire; c'est une personne de son temps, sans originalité, une créature humaine, un bon cœur^ un esprit sage, une jolie personne du milieu du dix-huitième siècle.

Quelque chose de plus curieux pour les curieux, c'est la correspondance secrète du comte de Broglie avec le roi Louis XY. C'est un monsieur des archives de l'Empire qui publie cela. Il faut qu'il y en ait plus d'une copie, car elles sont aussi, à ma connaissance, aux archives des affaires étrangères, et les archives des affaires étrangères ont pour règle de ne rien communiquer à personne. Les dépêches y sont voilées et il est plus aisé de voir le visage d'une carmélite que de lire la première page d'une correspondance datant de trois cents ans. Le directeur devrait bien être un eunuque noir qui montrerait ses dents blanches à qui voudrait approcher de celles appartenant au sultan.

Le duc de Broglie est entré à la section de philosophie de l'Académie des sciences morales, dont il n'était que membre libre, comme vous savez. Il s'est prêté à cet arrangement pour préparer, je crois, la nomination prochaine de Casimir Perier, qui aurait été renvoyée aux calendes grecques. En attendant, M. de Broglie a eu six jolis billets blancs qui viennent sans contestation de l'escouade de Troplong. J'avoue que je n'étais pas d'avis de ce passage de la section des académiciens libres à la section de philosophie

pour M. de Broglie, mais le génie de Cousin Ta emporté, ce qui est naturel.

Je TOUS supplie très instamment de commencer vos notes sur les Économiques. Vous me les enverrez et je vous dirai naïvement mon avis. Vous verrez que je ne suis pas un si méchant critique que le croit madame Piscatory.

Pour concilier les dépêches contradictoires des Prussiens et des Autrichiens, il est probable d'abord que M. de Bismark mçnt comme un arracheur de dents, au moment de ses élections. Un rapport très simple de M. de Mensdorif établit que le but de séparer les armées prussiennes a été atteint; c'est là la victoire des Autrichiens, et que le corps autrichien qui s'est posé en muraille pour empêcher cette jonction a beaucoup souffert ; c'est là l'avantage dont se parent les Prussiens. Adieu brièvement, faute de place, mon cher ami.

A MADAME DONNÉ

Paris, 7 juiUet 18e6.

Je suis sûr qu'à présent Saint-Cyr vous rend plus attentive à tout ce vacarme de la guerre et que les bulletins de Custozza et de Sadowa vous intéressent plus qu'ils n'eussent fait autrefois. Voilà cette terrible guerre arrêtée du moins pour un moment, quoiqu'on attende avec une certaine inquiétude la réponse du futur empereur de la Germanie, c'est-à-dire de M. de Bismark. Quels singuliers dénoûments à toutes choses dans les temps où nous sommes ! Qui aurait

attendu ce découragement si prompt dans cette maison d*Autriche qui avait donné tant d'exemples d'une invincible obstination? Je tiens que le télégraphe électrique a 6té aux hommes la patience et la réflexion. Quand on est inquiet, on n'y tient plus, et, se sentant un moyen d'en finir à Tinstant, on fait soudainement ou une imprudence ou une platitude. Si Frédéric II avait eu le télégraphe sous sa main, peutêtre qu'il aurait écrit à Marie-Thérèse ou à Louis XV pour arranger ses affaires au lieu de se roidir contre la destinée et de s'obstiner à penser^ vaincre ou mourir en roi. Seriez-vous assez bonne pour demander à M. Donné si les physiciens expliquent cet effet de l'électricité comme affaiblissement des volontés?

J'ai vu un élève de Saint-Cyr ces derniers jours et je n'ai pu m'empêcher de lui demander s'il était en relation avec M. votre fils, mais c'est un ancien qui, dans sa dignité, ne connaît qu'un petit nombre de conscrits. Il me dit que les nouveaux ne sont plus tourmentés à l'école militaire que très modérément par leurs anciens. C'est un progrès que j'ai toujours souhaité, n'ayant jamais bien compris qu'il fût utile à un jeune militaire de s'accoutumer aux mauvais procédés, môme de la part de ses supérieurs. Cette jeunesse va sans doute faire connaissance avec le maniement du fusil à aiguille. Bien que nos commissions d'armement n'aient pas voulu, l'année dernière, entendre parler de cette arme un peu biaarre, nous voilà en train d'en faire la fabrique et, jusqu'à ce que nos soldats en soient pourvus, il ne sera pas prudent de chercher querelle aux Prussiens. Les affaires n'ont pourtant pas l'air d'aller sur des roulettes comme nous l'avons cru avant-hier. Ni les Italiens ni les Prussiens ne sont si dociles que nous l'a-

vions espéré à la voix de V arbitre de l'Europe .

Je ne sais si je vous ai recommandé un petit livre intitulé Laurette de Malbomière ? On voit au net dans cette correspondance la vie de la seconde moitié du dix-huitième siècle. J'ai souvent souhaité de voir faire une histoire avec des correspondances privées enfilées les unes aux autres. On y trouverait la vie de chaque époque. Les grands personnages, les seuls que nous connaissions, ont une certaine originalité qui ne donne pas une idée exacte de la moyenne du temps. Nous ne voyons, dans l'histoire comme elle est faite, que les grands hommes, les rois, les ministres tout au plus. Ce que nous ignorons et ce qu'il y a plaisir à connaître, c'est la condition médiocre, l'existence moyenne des bonnes gens de chaque temps. Mademoiselle de Malboissière en est un agréable échantillon.

Adieu, chère madame; je suis très souffrant d'un odieux mal de gorge, et je crois que je suis d'un style assez maussade. Je vous prie de me le pardonner.

A M. PISCATORY

Nous avons beau dire : Ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir? les courriers de M. de Bismark ne se montrent pas, et l'on ne sait guère s'il n'entend pas aller à Prague et à Vienne, avant que de régler les conditions de l'armistice. Le premier secrétaire de la légation de Prusse, ici, disait hier : « Cest bien difficile^ » et à quelqu'un qui lui représentait que trop d'achar-

nement de la part de la Prusse mécontenterait beaucoup l'opinion en France, et pourrait amener la guerre, il répondait avec une fermeté tranquille : « Sans doute, mais nous aurions une belle défensive^ avec toute V Allemagne derrière nom. » Vous voyez les sentiments qu'inspirent ces fusils à coulisse et la journée de Sadowa. Nous n'avons pas encore cette arme qui enfle les cœurs quand on la serre sous son bras gauche, mais on en fabrique à force.

L'avenir est encore plus obscur devant nos yeux qu'il ne paraissait avant cette bataille et cette cession de la Yénélie à la France. L'Empereur des Français se voit sur les bras toute l'Europe en morceaux, et, au milieu de ce chaos, la Prusse et l'Italie qui font des soubresauts et qui n'entendront pas beaucoup plus raison l'une que l'autre. L'Italie pourtant ne fera pas la même difficulté. Il faudra bien qu'elle se résigne à son bonheur et que, pour l'avoir trouvé sans peine, il ne lui en paraisse pas moins doux ; mais je crois que la vivacité de M. de Bismark va égaler, durant quelque temps, l'orgueil du premier Bonaparte. Les bons esprits d*ici tiennent que finalement les Tuileries ne voudront pas rompre avec Potsdam et l'esprit de la révolution, et que l'auguste arbitre, après avoir fait quelques efforts pour rendre plus douce la chute de TAutriche, l'abandonnera à son mauvais sort. J'avoue que j'ai l'impression contraire et j'ai l'idée que l'excès d'arrogance de la Prusse forcera la main à la sagesse de notre prince et l'obligera, pour satisfaire l'opinion des masses, à envoyer ses zouaves pour rappeler les jours d'Iéna aux vainqueurs de Sadowa. Mais je conviens qu'il faut se garder de prédire rien dans un pareil désordre des éléments. J'ai cru depuis quinze jours tant de choses qui

3a LETTRES.

n'avaient pas le sens commun ; j'ai vu avec un tel étonnement TAutriche tout lâcher après le premier coup ; je me suis attendu si peu à voir cet entêtement couronné qu'on nommait l'Empereur d'Autriche, apporter l'Italie sur un plat d'argent le lendemain d'une défaite, que je sais assez clairement que je ne suis pas né prophète. Il faut que ce conseil aulique ait l'esprit bien lent. S'il sentait certainement sa faiblesse entre le 24 juin et le 2 juillet, entre Gustozza et Sadowa, pourquoi n'a-t-il pas rendu la Vénétie dès le 25, pour rappeler en Bohême les cent quatre-vingt mille hommes de l'Adriatique ? Pourquoi, sachant ce qu'il devait savoir de l'infériorité de ses armées, a-t-il refusé la conférence ? Pourquoi enfin, même après Sadowa, n'a-t-il pas pensé comme Guillaume III, qu'après tout on avait toujours la ressource de mourir dans un fossé? Il semble bien qu'on est roi pour avoir de ces sentiments-là, et c'est même pour cela que les rois méprisent les bourgeois qui ne sont pas tenus à cet héroïsme, bien qu'ils l'aient pratiqué quelquefois. Après cela et pour être équitable, il faut dire que ces pauvres Autrichiens, en recourant à l'Empereur, n'entendaient pas demander grâce à M. de Bismark, mais se débarrasser seulement du fardeau de ritalie. Il reste toujours qu'ils s'y sont mal pris. Les nations en guerre sont obligées de tapisser sur la rue, et de ne rien laisser d'incertain sur les questions de point d'honneur. J'espère que vous plaignez un peu ce pauvre feld-maréchal Bénédek. G'était un soldat de fortune et l'empire n'en a pas souvent employé dans ce rang suprême. Il avait supplié l'empereur François- Joseph de ne pas lui imposer ce fardeau : « Je crois pouvoir conduire assez bien cinquante mille hommes, avait-il dit^ mais je ne suis probablement pas de force à

en faire manœuvrer trois cent mille. » On a insisté et il a cédé. Ah ! qu'il faut savoir dire non aux puissants I et le voilà pour toujours l'objet de la risée et de Tinjustice publiques.

Qu'est-ce que dirait le vainqueur d'Austerlitz, s'il voyait refaire cet empire germanique qu'il avait détruit à coups de canon, et un empire germanique qui aura bien plus de cohésion que le premier ? Celui-ci sera un régiment, l'autre était une machine dont tous les ressorts se contrariaient les uns les autres. L'unité de commandement n'avait pas reçu les perfectionnements que nous lui avons donnés. A côté de cet empire prussien, que n'aurait pas osé rêver Frédéric II, une monarchie italienne de 25 millions d'hommes I J'avoue que M*** nous a enseigné que jamais l'Italie ne s'associerait à l'Allemagne. C'est dommage pour sa démonstration que Victor-Emmanuel soit déjà si intimement lié avec le futur empereur d'Allemagne, (fu'il déclare à la France qu'il ne veut pas l'écouter pour le moment, ayant avec M. de Bismark des liens plus étroits qu'avec elle. Pour nos frontières du - Rhin, tant rêvées, il est difficile de voir qui nous les ï offrira ou qui nous les laissera prendre. EJn atten- 1 dant, un banquier prussien a parié l'autre jour au Jockey-Club, et parié une assez forte somme, que nous n'aurions pas même un village de l'Allemagne. Ce qui est singulier c'est l'instinct politique des gens ^ d'affaires de France, qui raisonnent assez bien sur , tout autre sujet ; hier, l'un d'eux disait dans un i chemin de fer, en parlant de l'empereur Napoléon j d'aujourd'hui : « Ce diable d'homme est admirable ? } Il vous renverse en un tour de main tous ces petits ' États d'Allemagne, dont son oncle n'avait jamais pu I venir à bout. » Voilà qui est connaître à fond la ( IV. 3

politique de l'histoire; on devrait faire ce monsieur ministre des affaires étrangères.

Quoiqu'on ne puisse guère parler que de la politique extérieure, je recommande pourtant à votre attention un petit morceau de M. Vitet, inséré dans la Revtie des Deux Mondes^ sur le nouveau Louvre : c'est un cheî-d'œuvre de bon goût et aussi de témérité. Je n'espère pas qu'il soit invité à dîner à Fontainebleau, s'il y avait cette année un Fontainebleau; mais on dit que l'Empereur reste à Paris jusqu'à nouvel ordre. Atlas ne pouvait pas beaucoup se promener quand il avait le monde sur les épaules.

Avez-vous entendu ces discours de M. Disraeli et de M. Gladstone, au dîner donné par le lord maire au roi des Belges? Il paraît que du moins l'Angleterre ne veut pas que M. de Bismark dispose de la Belgique, comme appoint dans ses arrangements territoriaux, mais toutefois on a beau faire ; avec ces instruments nouveaux qui sont si chers, et avec le mouvement absurde qui porte à faire de grands États, c'en sera bientôt fait des petits peuples. Où voulez-vous qu'un pauvre diable de Suisse se procure des canons et des fusils à la dernière mode qui sont hors de prix ? Dorénavant le duc de Bourgogne sera vainqueur à Morat et à Nancy.

Adieu, mon cher ami, bien des tendres regrets à madame Piscatory. Apprenez à votre petit-fils l'exercice du fusil à aiguille et à coulisse.

LETTRES. "«eO

A MADAME LA BARONNE A. D£ STAËL

Paris, 12 juiUet 1866.

Comment vivez-vous dans celte Europe suspendue en Tair ? M. de Bismark ne veut pas cesser de tirer de ses jolis fusils que personne n'a que lui, pour le moment ; les Italiens veulent exterminer les Autrichiens qui ne sont plus là pour être massacrés ; ils ne veulent pas d'une Vénétie qu'on donne à la France et que la France leur offre. Ou sera obligé de la mettre en cachette dans la poche du roi Victor-Emmanuel pour l'obliger à l'accepter. Ils passent avec insolence le Mincio et le Pô, entrant ainsi chez nous sans frapper. M*** avait trop bonne idée de la nature humaine, quand il disait que nous avions dans cette Italie une fille reconnaissante et dévouée. Elle a déjà pour M. de Bismark un sentiment filial^ pour M. de Bismark qui dansait, il y a quinze jours, sur ses idées libérales, et qui ne lui a pas payé ses mois de nourrice par la bataille de Solferino. Je ne sais pas de quel air M. de Oadorë va prendre possession deMantoue, de Vérone et de Venise. Les Italiens sont capables de l'attaquer tout seul à la tête de 120,0C0 hommes. Je suis fâché que ces bons Italiens, qui avaient fait très bonne contenance à Gustozza, prennent maintenant des airs de matamore qui ne répondent pas à la circonstance. On disait que le prince Jérôme allait les haranguer et tâcher de refroidir un peu cette ardeur exagérée ; mais, je ne sais pas s'il cherche ses gants ; toujours est-il qu'il n'est pas parti.

Vous avez vu qu'on va mettre la constitution dans TArche et que ceux qui en parleront ou qui y regarderont mourront de mort. Il est bien clair que si nous la jugeons nous serons jugés. 11 ne manque que d'établir un tribunal d'inquisition pour l'extermination de ceux qui viendraient à en mal penser dans le silence de leurs cabinets. Le rapport dit qu'il n'y a rien et personne dans l'Empire qui pût se soutenir si on le pouvait examiner avec liberté. Toutefois, il parait que le Sénat espérait bien n'avoir pas à faire cette exécution.

Non, je n'ai rien à lire les soirs, si ce n'est les divers rapports du Sénat; mais comment n'avez-vous pas songé à quelque ouvrage de M. Troplong? Lui, qui les a lus, dit qu'ils devraient le mener tout droit à l'Académie française. Mais, pour parler de quelque chose de plus sérieux, prenez] le roman de M®*^ TroUope intitulé Orley farm. C'est Albert qui en a fait la découverte. J'y ai trouvé aussi de belles scènes et toutes sortes de jolies aquarelles delà vie anglaise, qui sont très vraies sans être très originales.

Albert vous aura dit ce matin qu'il s'acheminait vers Nancy pour aller dîner philosophiquement parmi des académiciens de province, sans qu'un ordre du préfet arrivât qui interdisait des réunions si contraires à la sûreté et à la décence publiques. Ce préfet, après tout, leur a rendu service sans le vouloir. Albert et M. Saint-Marc Girardin, obligés par les convenances les plus étroites à ne faire aucune mauvaise plaisanterie, auraient peu brillé aux yeux des provinciaux qui attendaient le lendemain l'Empereur, l'Impératrice, dans le tourbillon des magnificences d'une grande cour, avec ces idées de guerre, de paix, de partage de l'Europe, de frontières du Rhin, de fusils

enchantés. Un cent-garde, du haut de son cheval, trouve que c'est bien peu de chose qu'un petit lézard Tert d'académicien, et la demoiselle qui les regarde, l'un et l'autre, est de l'avis du cent-garde.

Adieu, mille tendres respects. Je suis plus malade que de coutume.

A H. PISCATORY

Paris, 18 juillet 1866.

Je ne sais pas, mon cher ami, pourquoi nous trouvons que les affaires marchent lentement, quoique ce soit bien réellement l'impression de tout le monde. Autrefois, il fallait des années de guerre ou de négociations, pour décider la plus petite question ; on va probablement bâcler en cinq ou six semaines le changement total de l'Europe. M. Raynard a bien raison de dire, dans la Revue des Deux Mondes^ que le pas gymnastique est à présent l'allure naturelle du monde et que la gloire est pour ceux qui vont vite. Notre civilisation ne ressemble pas mal, par conséquent, à cette fille de Louis XV, qui, sur son lit de mort et dans son délire, disait : En Paradis, en Paradis, au galop, au galop I Nous avons bien l'air parfois, du pas dont nous marchons, d'aller à tous les diables.

Toujours est-il que l'Autriche est encore dans les balances de l'Empereur, avec la Prusse et l'Italie dans l'autre plateau, comme Jupiter faisait dans Homère avec les Troyens et les Grecs ; mais, ni les Prussiens, ni les Italiens ne se tiennent avec Tair de

déférence que doivent avoir des gens dont on pèse la destinée. On parle de prochaities batailles sur le Danube, par delà Vienne. Il est probable qu'on se ^ent bien malade quand on va chercher un champ clos si loin de l'ennemi. L'aigle autrichienne a à peine Tair de battre d'une aile. Le roi de Prusse se promène dans les provinces de François-Joseph aussi tranquillement que l'Impératrice en Lorraine. Tout m'étonne depuis quelque temps, bien que les gens ne soient pas bien étonnants, j'en conviens. Je voudrais seulement savoir des nouvelles du pauvre maréchal Benedek. On ne prononce plus ce nom qui remplissait toutes les bouches. Les hommes sont des maîtres /bien rudes. Il faut réussir sous peine de mort. Quand j'entends les bourgeois de Paris mépriser Benedek, je voudrais avoir quatre hommes et un caporal à leur confier pour une demi-heure, pour voir ce qu'ils en feraient avec leurs beaux raisonnements sur les défilés de la Bohême. On croirait que le maréchal autrichien leur a grossièrement manqué en étant battu.

Je vous avoue que je n'ai pas trouvé dans le Courrier du Dimanche que le fusil de M, Paradol portât aussi loin et aussi juste que de coutume. Je sais bien que les grands événements ont cela de désagréable pour un journal que les paroles languissent auprès d'eux, et il est certain que tout ce qu'on a vu et tout ce qu'on verra prochainement dépasse toute imagination. Tout cela dit, je regrette le couteau pointu et tranchant des sarcasmes de Prévost-Paradol. Son artillerie a plus de gravité sans doute, mais peut-être moins d'efficacité.

On m'a dit tout à l'heure que M. Villemaln était fort souffrant. On est inquiet chez lui de son état.

Jeudi dernier, il fit une chute dans son cabinet et se blessa un peu à la tête. Il n'assista point à la séance de TAcadémie. On avait regardé cet accident comme assez peu grave. J'irai chez lui pour en savoir davantage.

Poiir M. Cousin, il admire, dit-on, le génie de notre Empereur dans tout ceci. Selon seà fortes impressions, il s'incline devant le plus grand politique de nos jours ; c'est ainsi qu'il parlait l'autre jour à M. Vuitry. A la fin de sa vie, son esprit sera bien fatigué de toutes les gambades qu'il aura faites dans le fini et dans l'infini. Socrate aura quelque chose à lui dire, dans l'autre monde, sur les devoirs de la profession de philosophe.

Je sais de Suisse qu'on y va très bien, seulement le duc de Broglie ne veut plus lire les journaux. Il n'a pas plaisir à contempler en ce moment les voies de la Providence.

19 juillet. On disait hier au soir que l'armistice allait bientôt se conclure. Gela me parait bien douteux. Est-ce que les Prussiens ne doivent pas devenir Ae plus en plus exigeants à mesure qu'ils approchent de Vienne ? M. de Bismark doit être bien tenté de coucher dans Le lit des empereurs de la maison de Lorraine. Marie-Thérèse avait bien raison d'être enragée contre Frédéric II.

A MADAME LA BARONNE A. DE STAËL

Paris, 24 juiUet 1866.

Ces fleurs de Coppet étaient charmantes et elles le sont encore, car je les ai mises dans une petite humi-

dite qui leur convient. Le bouquet avait une grâce et un naturel qu'on ne trouverait pas chez les fleuristes de Paris. Malgré tout cela, j-aurais mieux aimé encore, de beaucoup, voir ces œillets sur pied dans les plates-bandes du jardin et voir le Jura par-dessus la muraille, et môme entendre le sifflet du chemin de fer. Si je m'étais porté un peu moins mal, je serais pourtant là à cette heure, et je n'y songe pas sans enrager beaucoup. Le ministère de la guerre, en face de la maison, n'a pas la teinte rose de votre cour à rheure où le soleil tombe. On ne voit pas du tout votre cabinet, ni la chambre des demoiselles, ni l'entresol de Morel. Si j'avais les ailes de la colombe, je serais demain dans la chambre du fond du petit corridor, regardant le Jura par la fenêtre du petit cabinet de toilette. Je ne prétendrais pas au vaste établissement que s'est fait, à ce qu'on me dit, madame d'Haussonville dans la galerie attenant à sa chambre à coucher. Gela est bon pour les grands biographes qui préparent une vie de lord Byron.

26 juillet. Je vous écrivais avant de recevoir votre aimable petit billet, comme vous voyez. Comme vous dites vous-même, il y a bien des difficultés à ce voyage. Mes nerfs ne sont pas présentement en état de faire ce coup de force. Quelle horreur que des nerfs malades I Enfin, je vais prendre un ou deux jours de délibération. Aujourd'hui je vais dîner chez M. Sainte-Beuve avec M. Scherer, M. Prévost-Paradol et M. de Sahune. J'ai la fièvre des dîners en ce moment, c'est-à-dire la crainte absurde qu'il m'arrivera quelque catastrophe en chemin. Voilà vingt ans que je traîne avec moi cette agréable inquiétude.

Albert partira lundi pour Broglie, où il voudrait m'emmener.

LETTRES. 4o

A M. PISCATORY

Paris, 31 juillet 1866.

Mon cher ami, je crois qu'en effet il vaut mieux ne plus parler de ces affaires germaniques. La conduite de r Autriche est pour moi de Tallemand, que je n'entends pas, et celle de la diplomatie française, pire que de Tiroquois que j'entends encore moins. Cela donne la crainte d'être fou ou imbécile, quand on comprend si peu à ce que font, ou approuvent, ou souffrent les autres. Il faudra, tôt^ou tard, bien des fusils à coulisses pour réparer le mal qu'on laisse faire aujourd'hui. Comprenez-vous quelque chose, par exemple, à cette rage qui prend à tout le monde de se faire, de ses plus belles mains, des voisins plus puissants que soi ? L'instinct de conservation le plus élémentaire inspire et a toujours inspiré le besoin contraire. Les trois quarts des guerres que le monde a vues n'avaient pour but que d'empêcher ce que nous voyons, et penser qu'on répond à cela par l'espérance idiote que les peuples qui sont cpntents de leur sort ne songent jiamais à chercher noise aux autres I Comme si les choses humaines étaient faites de cette façon qu'on ait jamais tout ce qu'il faut ; comme s'il n'y avait pas toujours chez les voisins quelque chose qu'on convoite. M. Roy, qui pouvait vivre en paix avec ses quinze cent mille francs de rentes, ri'avait-il pas sans cesse des procès pour ses murs mitoyens ? S'il n'y eût pas eu de tribunaux, nul doute qu'il ne fût entré en armes chez les pe-

tits propriétaires de ses environs. Or il n'y a point de tribunaux entre les nations et le tribunal c'est la force. De là prévalait autrefois le principe qu'il fallait sans cesse regarder si les rois voisins n'avaient pas les ongles trop longs. C'est ce qui a poussé Guillaume 111 à couper les ongles à Louis XIV. C'est ce qui a amené l'Europe à Paris, et puis à Waterloo, pour arracher enfin à l'empereur Napoléon ces longues dents dont il mordait tous les peuples. Qu'il est singulier de voir l'esprit de ce temps, si positif en toutes choses, se laisser dire ces bêtises romanesques I

A M. E. DE SAHUNE.

Broglie, 4 août 1866.

Mon cher ami, vous avez lieu de vous plaindre de moi, du moins en apparence. Je suis parti sans vous dire gare et c'était bien le moins que je vous diase gare, mais je ne savais pas moi-môme, cinq minutes avant que de partir, ni si je partirais, ni où j'irais. Il est à la lettre que je ne me suis décidé qu'à dix heures et demie et que je suis parti à onze ; encore m'étais-je laissé l'option, jusqu'à l'entrée du chemin de fer, par toutes sortes de petites combinaisons qui allaient à deux fins et même à trois : rester, partir pour Versailles, partir pour Broglie. Mes sensations maladives sont telles, qu'elles eussent rendu Caton l'Ancien, si têtu qu'il était, incertain dans ses voies. J'ai fait route, parmi le» angoisses, en face d'une jolie dame blonde d'une vingtaine d'années et d'un jeuneofficier, son mari, qui n'avaient l'air, ni l'un ni l'autre, d'être li-

vrés au démon des nerfs et à Tagitation des incertitudes. La jeune dame avait dans son estomac un joli petit chien qu'elle dérobait dans cette retraite à rinquisition des surveillants du chemin de fer, et le petit chien avait la mine aussi résolue et aussi contente de la vie qu'eux deux. Enfin me voilà sous ce climat un peu froid de Normandie. Il faut qu'il y ait bien longtemps que je n*y suis venu, car j'ai trouvé le parc et la maison plus petits que je ne les avais présents en imagination ; c'est probablement parce que M. Haussmaiin ayant prodigué le gigantesque à mes yeux, tout languit auprès de ces formidables vilenies. Je suis, d'ailleurs, si détraqué dans ma santé que rinstinct stupide de conservation me rend un peu indiiféraQt au souvenir de ces lieux où j'ai vécu si longtemps. Rien n'avilit l'homme comme l'état de valétudinaire Je trouvais dures autrefois les doctrines de Rousseau contre ceux qui en sont réduits à se préoccuper de leur santé. Je commence à croire, comme lui^ qu'il vaut mieux être mort que de ne ; s'appliquer qu'à ne pas mourir. Peut-être faudrait-il | faire une Saint-Barthélémy des médecins qui nous j donnent la tentation de nous soigner et de guérir; ! mais j'excepterai certainement M. Pondevaux.

Dites-moi de vos nouvelles, des nouvelles de M. votre père. Elst-il irrité de la future géographie qui se prépare pour la France? Est-ce qu'à la prochaine session la Chambre et la commission de la Chambre surtout seront assez hardies pour louer le gouverne- \ ment de ces négociations et de ces résultats : « Grâce . aux soins de Votre Majesté, une puissance militaire, \ qui renouvelle Tempire germanique avec pus de force ' et d'unité, va couvrir la France de son ombre et de ; son glorieux voisinage. » Bien des gens trouveront »

que celte phrase doit être applaudie, et les peuples s'en iront de la séance royale en racontant des merveilles, comme disait M. de Chateaubriand.

Voulez-vous m'excuser auprès de Tamiral, de M. de Viel-Castel, de M. Galos et de M. Marmier, sur la façon malhonnête pour eux dont j'ai quitté Paris ? Dites-leur bien que je ne savais pas un mot de mon départ un quart d'heure avant de m'en aller. Je leur écrirai d'ailleurs, pour leur demander pardon, mais ceux qui n'ont point les nerfs exaspérés par dix ans de tortures, que savent-ils d'un pauvre animal comme moi? Si vous trompez M. Sainte-Beuve chez lui, vous lui direz de tout cela ce qui ne nuit pas trop à mi considération.

M. de Broglie est très content d'être ici, Gageant dans le loi&ir, c'est-à-dire dans le travail libre, au milieu d'une armée de livres en bon ordre. Il me semble qu'il va s'enrhumer un peu par le nouveau froid, mais je suis sujet à me faire des chimères' sur la santé.

Adieu, mon cher ami. J'ai mal à la tête si vous voulez le savoir.

M. Pondevaux va-t-il les soirs vers le petit château de madame de Sévigné ?Je lui écrirai bientôt, mais un homme d'esprit qui habite Livry doit avoir toujours envie d'écrire le premier. Il est vrai que cet homme d'esprit a une dizaine de lits de malades sur les épaules, ce qui ne lui laisse pas toute la liberté de ses mouvements.

A MADAME DONNÉ

Broglie, 9 août 1866.

Nous allons avoir un voisinage qui demandera un peu de surveillance et de bonnes armes. Pour moi, je suis bien tranquille depuis qu'on m^assure que les peuples voisins sont toujours satisfaits dès qu*ils sont contents et que les Prussiens, étant placés dans des conditions géographiques qui leur conviennent, seront les voisins les plus aimables dont Thistoire fasse mention. Il saute aux yeux, en effet, que notre premier empereur n'est allé en Allemagne, en Russie, ep Espagne, en Italie et n'a voulu aller en Angleterre que parce que la France n'avait pas ses frontières naturelles. Enfin, quiconque a observé les hommes, n'a pas pu ne pas remarquer que plus un homme est fort, plus il est modéré, comme nous le voyons dans l'histoire romaine et dans la grecque, dans Alexandre, dans César, dans Louis XIY et tant d'autres. Et puis, tout cela me manquerait, qu'il me resterait un appui qui ne peut pas plus se dérober que le rocher des siècles, c'est la sagesse de TErapereur. Je ne crains rien derrière ce bouclier. J'applique à celui qui nous gouverne ce que Bossuet disait de Dieu, avec moins de force et d'autorité : Est-ce que V Empereur craint les multitudes ?

Au seul son do sa voix, la mer fait...

Les Prussiens tiendraient garnison à Metz et. à

Istrasbourg, que je ne cesserais pas de me confier à / ces deux principes : L'Empereur ne saurait se Irom- 1 per, ni me tromper et M. de Bismark, quand il aura ' tout ce qu'il veut, n'aura pas envie d'autre chose.

A M. D£LA ROZIÈRE.

^ Broglie, 21 août 1866.

j M. de Bismark a une façon de parler qui vaut sa / façon d'agir. C'est vraiment un homme en parfait j équilibre. Il coupe paisiblement dans l'Allemagne f avec un grand couteau de cuisine. Il prend les mor- : ceaux pour le dîner d'aujourd hui, il en réserve d'au- J très pour les besoins futurs de la maison de Prusse, ; et il donne à tous l'espoir d'être mangés prochaine- I ment. Saint Louis, sous son chêne, avait une autre I figure, mais n'avait pas plus d'autorité. Puisque les Anglais ne font plus, en politique, que des caricatures, ils ont de beaux sujets dans le présent moment. I Lord Ghatham et M. Pitt se seraient peut-être i réjouis de ce qui se passe, mais s'en seraient mêlés davantage, à ce qu'il me semble.

Je me ligure que Royat est un charmant pays. Je ne sais pourquoi il me reste dans les yeux une gra-. vure que je regardais avec admiration dans ma jeunesse. C'était « les sources de Boyat ». Il y avait là une splendeur et une richesse de vie extraordinaires» Il est vrai qu'il faut se défier des admirations de la jeunesse ; elle met partout le feu qu'elle a en ellemême, et nos souvenirs d'alors, ou plutôt ce qui en

fait Tobjet, étaient colorés par une lampe ardente qui s'est éteinte ou qui, ^u moins, a furieusement baissé. Quoi que j'en dise, je suis pourtant de Tavis du marquis de Posa, dans le Don Carlos de Schiller : Jl ne faut pas oublier les rêves de sa jeunesse. Seulement, il faut s'entendre. La jeunesse a la couleur, l'âge mûr a le dessin. C'est dommage qu'on ne puisse pas faire un peintre avec les deux.

L'Empereur a Tair triste, et il y a de quoi. 11 a soulevé le monde et Ta laissé tomber. Tous les morceaux sont un spectacle pénible pour qui aime Tordre.

Vous avez suivi les pas de Vercingétorix. L'Empereur aussi avait beaucoup pensé à ce défenseur des frontières et de l'indépendance de son pays. Cela l'a peut-être distrait plus que de raison des aifaires présentes.

Vous ne me dites rien delà société que vous trouvez à Royat. Y vit-on à la table d'hôte, comme à Dieppe? Ce genre dévie est une loterie de chaque jour. On y gagne quelquefois; mais on reperd vite. Lisez-vous ou du moins avez-vous des livres? Par ce temps de chemins de fer^ on peut toujours emporter une bibliothèque avec soi. J'ai connu un chirurgien anglais, c'était, je crois, le chirurgien du duc de Wellington, qui avait fait toutes ses campagnes avec deux cents volumes de littérature grave, ancienne et moderne. Voilà un homme par qui on aimerait être soigné dans ses maladies, et par qui on se ferait volontiers couper la jambe. En voyage, les livres tiennent compagnie, même quand on ne les lit pas. Ils sont là. Ce sont alors des amis à qui on ne dit rien pour l'instant, mais avec qui l'on s'entend.

Les livres sont des gens de mérite, moins les défauts des gens de mérite.

J'ai médité tristement sur ce que vous diles de Tinconstance des amitiés, — et de ce qui fait soufirir instinctivement quand on ne les retrouve plus.

Adieu. Quels sont vos projets futurs? Dites quand vous revenez à Paris. J*ai peur que votre congé ne soit pas bien long.

A MADAME LA BARONNE À. DE STAEL

Broglie, 21 septembre 1866.

Je passe des journées si pénibles que je ne veux pas m'ébranler trop souvent les nerfs par la fatigue d'écrire. 11 plaît au médecin de nommer tous ces maux, dont la nomenclature vous fatiguerait, une névrose ; à la bonne heure. Je ne voulais que m'excuser de mon silence.

f . Vous voyez, de reste, ce qui résulte pour nous des «exploits et des conquêtes de M. de Bismark... C'est un trait de la politique moderne de dire naïvement : J'ai besoin de ce Hanovre, donc, je le prends. Quand Louis XiV faisait de ces choses-là, il rendait cet hommage au bon droit qu'il prenait des prétextes ; il disait du moins : Tous n'avez pas payé la dot de ma femme, ou autre chose semblable, et, malgré cela, Guillaume III et toute l'Europe se sont levés contre lui et ne l'ont quitté qu'après lui avoir rogné, les ongles et limé les. dents. Aujourd'hui l'Angleterre re- \ garde tranquillement prendre le Hanovre qui est le I berceau de ses rois, et serre cordialement la main du

roi de Prusse. Il est vrai qu'elle est bien dédommagée par l'affaiblissement qui résulte pour nous de ce bouleversement de la géographie politique. Les gens tant soit peu éclairés sont indignés de la hardiesse de M. de La Valette à nous donner des phrases dépourvues de sens pour excuser ce qu'on a aidé à faire aux bords du Rhin ; mais il n'y a encore qu'un petit nombre de gens tant soit peu éclairés. Le gouvernement se sent pourtant mal à l'aise. L'un de ses amis, M. Granier de Cassagnac, lui conseille ouvertement dans son journal de prendre la fielgique pour s'indemniser, toujours par cette maxime nouvelle, qu'on professe hardiment, qu'il est libre à chacun d'arrêter la diligence quand la diligence transporte des valeurs dont on a besoin. Le môme M. de la Valette n'est pas tendre pour les petits États, comme vous ne Tavez que trop lu, sans doute. Il vous dit avec candeur que le mouvement nouveau va supprimer l'existence de ces petites gens...

Paul est-il encore fatigué? Que Dieu le préserve de tomber entre les mains de ses nerfs ! Ce sont d'abominables tyrans et dont on ne se défait pas par la volonté, tandis qu'on peut secouer les autres par la volonté. Mille tendres respects.

A M. PISCATORY

Broglie, 22 septembre 1866.

Avez-vous vu comme toute la terre de France s^'est mise à trembler de tous ses membres ? Il y a bien

de quoi et visiblement les esprits qui sont au centre de la terre sont informés de ce qui se passe à la surface. On a probablement enten'du dansces régions une chanson comme ceUeûeV Apocalypse :i< Elle est tombée, elle est tombée la grande Bahylonel » Voilà en effet la pauvre Babylone au second rang des nations, jusqu'à nouvel ordre du moins. Y aura-t-il quelqu'un d'assez effronté, à la prochaine session du Corps législatif, '" pour répéter que la Restauration et le gouvernement de Juillet avaient abaissé l'idée de la France en Europe et dans le monde? Il est vrai qu'il ne faut jurer de rien,^ en voyant le sang- froid avec lequel M. de La Valette nous affirme que nous sommes au comble de la gloire et aussi de la sécurité. 11 faut recevoir de l'État un traitement bien considérable pour prendre son courage à deux mains et nous dire de ces choses-là.

Vos moissons n'ont pas dû vous laisser beaucoup de temps pour la lecture et la composition de vos Économiques^ que j'attends toujours. Écrivez, je vous /prie, -car il faut des livres nouveaux. Il est bien vrai / qu'on peut relire, mais nous sommes si drôlement ( faits que si les formes de la vérité ne varient, nous devenons insensibles à la vérité. L'habitude nous a été donnée sans doute pour notre bien, mais elle a cet inconvénient qu'elle émousse nos impressions. A la longue on s'accoutume à un chant d'Homère, à une ode d'Horace, à une oraison funèbre de Bossuet, et ce qu'ils disent des grands et beaux lieux communs de la vie humaine n'agit plus sur nous, parce \ que l'air et les paroles nous sont trop familiers. Il est I nécessaire que ces vérités qui ne passent pas nous \ soient redites sur un nouveau mode. C'est pourquoi 1 David, dans ses psaumes, dit sans cesse : Chantons un

nouveau chant, bien qu'il se borne à dire la même chose sous une autre forme. Or, à cette heure, personne ne chante plus une nouvelle chanson ; on n'écrit plus par ces temps où Ton doute de tout, où Ton a peur de tout, et où l'on a raison d'avoir quelque peur des autorités. Il faut donc en revenir aux anciens livres. J'ai trouvé que, pour les rajeunir, il fallait y chercher chaque fois autre chose. Je lis en conséquence Virgile, pour y recueillir toutes les peintures du monde extérieur, et Cicéron, pour y suivre la trace des règles morates qui étaient le catéchisme des Romains.

AU MÊME

Broglie, 5 octobre 1866.

J'aurais en effet grand besoin du point d'appui dont vous parlez pour soulever les névroses; mais il y a de plus grandes affaires que celle-là en Europe, et si vous savez un point d'appui pour restituer à cette Europe l'équilibre qu'elle a perdu dans un accès d'ivresse, j'ai idée que vous rendrez un grand service à la France en particulier. Je vous avoue que je suis comme le pauvre marmiton de qui Voltaire disait : « Il y avait autt^efois un garçon pâtissier qui se donnait les airs d'aimer soti pays. » Je ne peux pas regarder du côté de l'Alsace et de la Lorraine sans me sentir comme une épine dans le pied. Je ne comprends pas certains profonds politiques qui se consolent en se disant que l'Empereur a eu là du désagrément. Je me

rends cette justice que je n'avais pas iine ombre de regret à ce qu'il acquît pas mal de renommée militaire en faisant rentrer ce torrent de Bismark dans ses anciennes rives ; mais si Ton dit que les truites remontent le torrent, il n'en est pas de même des hommes. On détruit en un jour aisément ce qui a demandé deux ou trois siècles d'efforts et une succession de grands hommes de toutes sortes. Je radote sur ce sujet, et je me dis, pour m'accuser d'en parler tant, que vous en êtes aussi préoccupé que moi ; mais ce qui me dépasse, c'est l'insouciance avec laquelle la nation française regarde cette destruction du rempart à l'abri duquel elle a vécu si longtemps en sécurité. Les Hollandais pousseraient bien d'autres cris si on touchait à leurs digues. Il y a peine de mort chez eux contre qui travaille, de près ou de loin, à les renverser.

Je vous avoue, mon cher ami, que j'attendais de quelque honnête homme de talent quelque brochure énergique qui mît ces monstruosités à la portée de toutes les intelligences. D'ici à la session, il se sera fait de fausses membranes sur la sensibilité publique, et on est capable de penser, pour lors, à tout autre chose, comme l'Exposition de 67; en face du pont d'Iéna. On devrait bien, par parenthèse, changer le nom de ce pont, et le nommer, par reconnaissance pour nos amis, le pont de Sadowa.

Adieu, mon cher ami, je tiens qu'à Ghérigny, comme ici, on dit encore ce qu'on pense.

A M. MASSÔN.

Broglie, 6 octobre 1866.

Êtes-vous seul encore au Vertbois ? Madame Masson est-elle revenue d'Orléans ? Il me semble que la vie est aujourd'hui plus agitée en tous sens que je ne l'ai connue autrefois. Personne ne peut rester quinze jours tranquille à la même place. La terre a perdu son équilibre ; les royaumes sont en danse ; les saisons sont devenues comme folies ; le génie de l'Empereur qui semblait, il y a quelques années, nous promettre des digues aux inondations, n'a pas pu dire aux eaux : Vous n'irez pas plus loin. Les Prussiens sortent aussi de leur lit et sont aussi sourds que les flots. Si tout cela était arrivé en Tan 1000, on aurait vu là de nouvelles raisons de croire à la fin du monde ; mais le monde a la vie beaucoup plus dure -que les particuliers. J'espère que vos bois sont moins tristes que ceux qui m'entourent. On nage dans un brouillard qui obscurcit tout et vouS' casse bras et jambes par son humidité tiède. Par ces températures malsaines, l'esprit aussi fait le gros doâ comme ces oiseaux qui n'ont cœur à rien. C'est dans un temps pareil que madame Sand s'écriait dans les Lettres d'un voyageur : Voici l'hiver, la nuit, la mort I

Enfin, vous avez la consolation de lire tout ce que la littérature a de plus brillant dans toutes les langues à mademoiselle votre fille. Jouit-elle beaucoup de cet autre Delille de l'antiquité qu'on nomme Ovide ? Il a encore plus d'éclat, plus de fécondité de

développements, et, par moments, plus de force de style que l'auteur de V Imagination, Je ne méprise ni Tun ni l'autre de ces brillants faiseurs d'aquarelles, mais je cherche pourquoi vous ne vous êtes pas plutôt arrêté à Virgile. Il est, dans VEnéide^ d'une lecture aussi facile qu'Ovide, et il est un bien plus grand maîtrepour instruire rimagination,rorneretla diriger. A votre place, je ne serais pas sorti de VEnéide que je n'en eusse terminé la lecture. La jeunesse, d'ail- . leurs, ne sait pas, en France, ce que c'est qu'un livre \ de Tantiquité lu d'un bout à l'autre. La mémoire des / jeunes gens ressemble aux deux volumes des extraits / de littérature de Noël. On leur montre un œil de Virgile, un nez d'Ovide, une main d'Homère, un bras de Sapho, une jambe de Gicéron, un sourcil d'Horace, et on nomme tout cela la littérature grecque et latine. Ne voilà-t-il pas une belle connaissance des figures de l'antiquité? Us n'ont pas la moindre idée de l'économie et des proportions d'un livre chez ies anciens. Il est vrai qu'on en agit de même avec eux pour la plupart des livres français, sauf les grands ouvrages ennuyeux comme Rollin, qu'on les oblige à lire intégralement. Ce n'est pas à vous, au moins, que j'adresse tous ces reproches ensemble, mais je me laisse, à ce qu'il paraît, emporter par mon sujet. Ce que je veux vous adresser directement, c'est une prière de parle i* dorénavant d'A/zire avec plus d'égards. Quel plaisir avez-vous à chasser un pauvre homme que poursuivent toutes les vieilles dames du faubourg Saint-Germain à qui leur confesseur a commandé cet exercice salutaire ? Que vous a fait

L'appareil inconnu pour ces mortels nouveaux De nos châteaux ailés qui volent sur les eaux ?

Après tout, les trois quarts des vers de cette pièce sont restés dans la mémoire des lîommes, et c*est quelque chose. Il n'en est point tout à fait de même du Siège de Calais, que vous lui comparez, mais j'abuse de ce que la solitude vous fait goûter de tout dente superbo.

Je crois bien, coipme vous, que l'Adresse du commencement de la session n'est point praticable. On trouve plus simple de la supprimer que de subir les moxas de M.Thiers sur des points déjà si douloureux. L'opposition elle-même sera embarrassée. Il est grave de paraître commencer la guerre quand on n'est pas prêt pour la guerre. C'est le génie de ce gouvernement-ci d'amener les choses à des crises où les adversaires n'ont plus envie de s'en mêler.

Adieu, mon cher ami. Si vous voulez le savoir, je me porte toujours très mal.

A MADAME DONNÉ

Paris, 26 octobre 1866.

Je voudrais bien que mes lettres ne fussent pas si monotones, chère madame ; elles commencent toujours par des lamentations sur Tétat de ma santé. Il faut certainement qu'elle soit en bien méchant état pour que j'aie tant tardé à vous écrire et à vous demander de vos nouvelles. Je ne sais plus où vous trouver à cette heure. • .

Pour la guerre, vous la cherchez, madame, car je n'ai pas dit du tout et jamais que la guerre était mauvaise en soi. J'en suis si loin, que je tiens qu'il nous

faudra quelque jour aller demander aux Prussiensd*être moins familiers et de ne pas tant s'approcher de nous sans permission. C'est à ce point que nous ont amenés les savantes combinaisons de notre politique extérieure; mais je n'aurais pas le goût que j'ai vu naître en France de la guerre pour la guerre. Depuis que nous avons découvert que la guerre était un sacerdoce et que rien ne ressemblait plus à un bon prêtre qu'un sous-lieutenant de dragons, nous avons facilement admis qu'on pouvait faire la guerre sans beaucoup de motifs, comme un exercice utile à la santé de l'âme et du corps. A entendre M. de Molènes après M. de Maistre, il semble qu'il manque quelque chose à un homme, si vertueux qu'il soit, s'il n'en a pas tué cinq ou six autres de sa main sur le champ de bataille. 11 est possible que les âmes s'amoK lissent dans les douceurs de la paix, mais elles paraissent bien s'endurcir dans les rigueurs de la guerre» L'emploi habile de la force donne le goût de la force» Les Français, qui ont particulièrement le génie militaire, sont obligés de se tenir à quatre pour ne pas admirer la force qui les écrase. Les Anglais sont bien le contraire. Ils n'aiment pas le militaire ; ils ont bataillé deux cents ans pour n'avoir pas de troupes réglées, et ils ont gardé le souvenir dii droit que nous avons à peu près perdu. Tout cela se tient plus étroitement qu'il ne paraît. Il n'est pas bon de faire trop sentir aux peuples la poésie de la force régulière. Le premier Empereur était surtout admiré chez nous parce qu'à toute objection il disait : Mon cheval est à la j^orte tout sellé et vous aurez de mes nouvelles avant peu. Beaucoup regardaient comme un demi-dieu un homme qui pouvait ainsi fouler le bon droit sous le sabot de son cheval. Vous surprendrez encore ce

sentiment et cette sensibilité même désintéressée / pour le plus fort, le plus hardi, le plus au-dessus de tous les scrupules dans l'emploi des armes, parmi beaucoup de nos compatriotes. C'est une des raisons pour lesquelles les demoiselles n'hésitent guère entre un officier et un avocat; mais tout cela dit, une i bonne cause est bonne. A ce point que je compte avec quelque anxiété le nombre de fusils à coulisses que nous faisons fabriquer.

Sans nom n'a que l'intérêt, c'est-à-dire le dernier i des plaisirs littéraires, mais, comme vous le dites mieux que moi, il y a bien du talent à faire croire l'impossible possible... Lisez-vous M. de Lagardie ? Il avait ou elle avait l'autre jour un article plein d'esprit sur la dilTérence entre les romans anglais et les romans français, la différence entre ceux qui disent ce qu'ils sentent et les autres qui disent ce qu'ils croient devoir sentir pour faire effet. M. Topffer, de Genève, dont vous avez peut-être lu les romans, a fait une suite de caricatures qui rendent bien cette préoccupation misérable d'agir et môme de penser comme le monde. C'est ce croù devoir qui est la plus grande maladie de la race humaine, mais elle est providentielle et elle a pour but de maintenir Tordre dans la société et la subordination du tout sur les parties.

A M. PISCATORY

Paris, 6 novembre 186C..

Mon cher ami, c'est un peu trop que d'avoir un grand chagrin et d'être souffrant comme vous l'avez IV. 4

été. Le distributeur des biens et des maux n'est pas toujours, à ce qu'il semble, d'humeur clémente. Je dis à ce qu'il semble, car je crois qu'il faut être extrêmement sobre dans Texplication des desseins de Dieu. i}n s'expose à dire beaucoup de sottises quand on en parle avec assurance. Voici les temps prédits par la Sibylle qui s'accomplissent, et, le mois prochain, il n'y aura vraisemblablement plus un Français sur les sept collines vaticànnes. Comme le Pape paraît le moins décidé des hommes, en même temps qu'il est assez libre, il est probable qu'il n'en sait rien luimême et que les événements s'arrangeront tout seuls, comme ils font, du reste, depuis quelque temps presque par toute l'Europe. Quand les chats sont sortis, les rats dansent. Il n'y a que M. de Bismark qui ait l'air d'un chat, mais il n'y a que six mois qu'il a cette mine-là et il n'a eu affaire qu'à des imbéciles, si la constitution me permet de le dire tout bas. Pour M. Prévost-Paradol, il le dit tout haut sans hésiter dans sa préface et ses lettres extraites du pauvre défunt Courrier du Dimanche. C'est un joli trait d'audace et aussi de talent; mais je m'impose, et on doit s'imposer, de n'en pas dire grand'chose jusqu'à ce que les délais raisonnables soient passés pour M. le procureur général. Il fallait pourtant bien que quelqu'un dît les choses et les dît ouvertement, car une nation ne doit pourtant pas souffrir un pareil affront et se laisser exposer à de si grands périls sans rien dire; mais les Français sont pour la plupart attaqués de la maladie de la race porcine, comme on dit dans les concours régionaui; ils ne sentent rien. Cela se nomme, n'est-il pas vrai? la ladrerie, et c'est, je crois, un cas rédhibitoire. J'espère que vous avez ce dernier petit volume de Paradol avec l'article sur Sardou,

qu'il a mis dans le dernier numéro de la Itevue des Deux Mondes; cela fait un bouquet à Chloris, qui la fera éternuer si elle n'est pas ladre aussi, ce qui pourrait bien être. Pour l'auteur de l'article sur le Parti libéral, j'avoue que je m'attendais à mieux. Je n'ai jamais reçu de douches d'eau froide sur la tête ; je me figure que c'est une sensation pareille que j'ai éprouvée en lisant ces pages; je comptais que l'iniquité et la sottise allaient recevoir quelques bons coups de fouet, comme l'occasion le demandait, et, à ma grande consternation, j'ai lu que quand tout le monde avait tort, tout le monde avait raison et Ton m'a fait remonter jusqu'au déluge pour me montrer qu'il était bien simple que les Prussiens occupassent toutes les forteresses qui nous menacent du côté du Levant :

Ah I le petit babouin I Voyez, dit-il, où l*a mis sa sottise I

Je vous jure que j'ai été consterné de ce froid et indifférent discours dans des circonstances si pressantes et si pénibles.

Je ne me savais pas si disposé que je me trouve à une sorte de chauvinisme. Je pense à chaque heure du jour que les Allemands sont en face à la porte de Metz, de Strasbourg, de Belfort. Il faut maintenant que la commission des maréchaux frappe du pied la terre et en fasse sortir un million d'hommes armés. Gela se peut, mais cela ne se fera pas sans douleur. Après tout, il est nécessaire que la nation sache de quoi il s'agit; les idées les plus simples ne lui montent pas très vite à la tête, si on ne lui demande des hommes ou de l'argent II paraît que les termes de la convocation de la commission : pour aviser à la défense du territotre, ont été pris par beaucoup en Algérie pour une

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menace prochaîne d'invasion des Prussiens. Il est certain que le tour de phrase n'est pas heureux, mais il était certainement inspiré par des égards pour la Prusse, et à Teffet de dire nettement qu'il ne s'agissait pas de lui faire la guerre. Ne pas lui faire la guerre aujourd'hui, je le veux bien, mais je tiens que nous n'avons qu'une chose à faire en prenant notre temps, •c'est de prendre sans cérémonie la rive gauche du Rhin.

Le Rfain lai seul peut retremper nos armes,

^t quand nous aurons cette barrière dans toute sa longueur, nous serons moins en sûreté qu'aux jours où l'Empire germanique était bigarré de pièces et de morceaux qui ne lui permettaient pas, à beaucoup près, de se mouvoir comme un seul homme. Et de penser qu'il y a des sots en France, dés sots de tous les rangs, qui ont conseillé bénévolement à l'Allemagne de se ramasser en un corps plus souple et plus agile afin de pouvoir plus aisément nous donner une volée dans l'occasion I L'Empereur avait bien raison de dire, en •d'autres termes, dans un de ses beaux discours aux Clhambres : // ny a qu*en France qu'on ait de ces belles lubies désintéressées/

Comme vous dites, on tient que la commission n'aura guère à délibérer et que le plan pour la nouvelle organisation de l'armée est tout arrêté. C'est probablement M. le général Fleury dont le génie a présidé à cette rénovation. On se rassure quand on pense qu'il est vraisemblablement l'ange gardien de la France. De quoi aurions-nous donc peur?

On dit bien que la Prusse et la Russie sont disposées à entrer en affaires. Cela doit redoubler le sentiment <le notre sécurité.

Oui, les savants disent que le Cosmos est une revue exacte des sciences modernes, mais assurément elle n'est bonne qu'à ceux qui en savent autant que Tau- ' teur. Le livre ressemble à sa conversation ; quand il parlait de quelque histoire scandaleuse de Paris, il enveloppait son récit dans des parenthèses qui embrassaient les femmes du pôle sud et du pôle nord, et • du Spitzberg, et de la Guinée, et de la mer d'Azof. Il faudrait tout savoir pour bien entendre seulement les cent jpremières pages du livre. J'ai lu attentivement ' une revue des peintres de la nature depuis Homère ; ; cela, oh j'entends quelque chose, m'a paru léger et commun. J'ai admiré ce que je n'entends pas.

M. de Broglie vous dit bien des amitiés. J'ai.fait votre commission auprès de lui. Il sait bien que vous n'êtes pas indifférent à ce qui lui arrive.

Adieu, mon cher ami. Pardon de ce manque de papier.

A MADAME LA BARONNE A. DE STAËL

Paris, 6 novembre 1866.

Si vous aviez le temps de lire, dans ces jours de paquets et de visites, je vous dirais de faire prendre à Genève une dernière publication de M. Prévost- Paradol, intitulée Lettres politiques. C'est le recueil de ses derniers articles dans le Courrier du Dimanche. Ceux-là, vous les avez peut-être lus, mais il a fait précéder ces articles d'une préface composée de vitriol ; et de vin de Champagne qui ne sera pas .une boisson / rafraîchissante pour les ^uvoirs constitués. Les évé- '■ nements de cette année, dans la politique extérieure.

y sont jugés avec une sincérité qui peut se nommer de rintrépidité. Il y a les deux signes que Bossuet donne à Luther comme la marque de la bête : la violence et la moquerie; mais c'est une violence selon la sagesse, qui permet les saintes colères, et une moquerie qui ne brûle queTorgueil, la vanité et la sottise de ceux qui ont laissé venir à nos frontières un million d'hommes qui obéissent à une seule puissance et qui ont un million de fusils que d'autres n'ont pas.

On a nommé, ainsi que vous Tavez vu, une commission de maréchaux, de ministres^ etc., pour aviser à la sûreté de notre territoire. Il faut dorénavant un million d'hommes armés à la France. C'est beaucoup plus du double de ce qui nous était nécessaire autrefois. Je suis porté à croire que, de quelque temps, on ne nous dira plus que les gouvernements précédents n'ont eu nul souci de la sécurité de la France. Je suis d'avis que si un homme est assez hardi pour nous complimenter aux dépens de nos devanciers, on lui donne une couronne murale ou obsidionale ou civique pour ce trait d'audace. Il ne faut pourtant jurer de rien, et il y a des hommes bien intrépides dans la platitude.

La maison d'ici est toute triste de l'idée qu'elle sera renversée le 15 avril prochain. Jouissez un peu de ce que Coppet n'en est pas là et n'a pas cet Haussmann à sa porte pour dire : dans quarante jours Ninive sera renversée.

A. M. PISGATORY.

Paris, 18 novembre 1866.

Mon cher ami, ces chiens de froids qui commencent ne sont pas pour vous remettre ; ils vous crispent les gens des pieds à la tête, comme les événements du monde politique. Bossuet dit quelque part : Vhomme laisse passer l hiver Au siècle^ nous engageant ainsi à prendre patience ; mais probablement les hivers de Bossuet étaient des printemps en regard de ce que nous voyons.D'unepiirt, les gens du dix-septième siècle avaient la peau dure (sauf madame de Longueville, suivant le hardi témoignage de M. Cousin) ; 2*» les gens du dix-septième siècle n'avaient pas douze cent mille hommes armés de fusils d'un nouveau goût établis à notre porte. Marlborough et le prince Eugène n'étaient que des giboulées passagères en comparaison de ce corps bien bâti qui a deux millions quatre cent mille bras obéissant sans contrôle à une seule volonté. Il faut être vraiment bien malin pour avoir amené un pareil état des affaires I c'est là quelque chose de bien distingué dans le genre bête.

C'est dire assez que noiis ne pouvons pas grand' chose pour les pauvres Grecs. Ils ne sont pas heureux, mais enfin ils ont eu l'esprit de n'être pas encore en servitude et on ne peut pas en dire autant de tout le monde.

A ce prQpos, je crois voir d'ici ce que l'on nous dira le mois prochain sur cette révolution de territoires qui s'est faite à notre vue et à notre nez dans l'Europe.

€e n*est pas une œuvre facile que de rendre ses -comptes sur ce sujet-là, mais la rhé torique, même la plus vulgaire, a des ressources vulgaires dans son sac. Qu*avez-vous à répondre et à redire si Ton vous dit : « La Prusse a sans doute beaucoup^ engraissé cette année et sa' force musculaire s'est fort améliorée ; la France n'a pas voulu la faire maigrir, parce que les idées nouvelles ne permettent pas de procurer le mal des autres pour son bien ; la France peut voir sans les craindre les progrès de toutes les nations voisines ; ses héroïques soldats sont des digues que nulle inondation ne pourrait surmonter? » Après quoi, le discours peut passer aux inondations du département de Wsère ou du Cantal et tout le monde applaudira. La France peut bien se battre pour des idées, même pour des lubies, mais elle n'a plus la bassesse nécessaire pour se battre pour ses intérêts. €e sont les pures doctrines de Télémaque ; Machiavel prescrit aux princes de parler beaucoup de la vertu et du désintéressement quand ils ont manqué leur coup. On délibère à Gompiègne sur Torganisation de Tarmée. Je ne sais si la combinaison nouvelle pèsera assez sur la nation pour lui faire comprendre où en sont arrivées ses affaires étrangères. Elle n*entend pas à demi-mot, ne se souciant pas, d'ailleurs, d'entendre ni de prendre des. partis. Ce qui est certain, c'est que l'idée du génie qui présidait à nos destinées ne tient plus tant de place dans les imaginations. Les poissons qui se trouvent dans ces longs filets qu'on tend sur la mer de Naples perdent quelque chose de leur enthousiasme pour les chefs qui les ont guidés jusque-là en partant du golfe du Mexique, comme font les thons et autres bêtes. Un ver luisant regardé au grand jour n'impose pas beaucoup. Il renaît donc une certaine

fer.

liberté de jugement autour des vers luîsatits. Ces drapeaux qui reviennent de Rome et du Mexique^ cette attitude altière de l'Italie devant nous, ce pas régulier de douze cent mille hommes qui font Texercice sur les deux rives du Rhin, tout cela ébranle les faibles \ qui ne peuvent pas croire qu'un homme a encore des \ tours dans son sac quand son sac est retourné : \ Ah/ ah/ dit Voltaire à M. de Pompignan, vous ne \ m* aviez pas dit que vous rC étiez qu'un sot I Un homme | qui a Tair robuste prend un enfant dans ses bras ; il : le fait sauter, le lance en Tair, le rattrape une pre- ? mière fois et Tenfant est fou de joie et rit de tout son f cœur; mais si le monsieur finit par le laisser tomber, | l'enfant devient pour le moins extrêmement sérieux. /

Je parle par similitude parce que les temps sont durs. M. Thiers ne parlera probablement pas par similitude. Les avis sont partagés sur la question de savoir si l'on supprimera l'adresse ; suivant moi, les . gens battus de l'oiseau remettent les décisions au lendemain, et, de jour en jour, on arrivera à faire comme Tan dernier, comptant sur la voix puissante de Démosthène Rouher qui a dit Tannée passée d'une voix puissante que nous ne souffririons jamais que Bade, par exemple, fût militairement aux ordres de la Prusse, à bien plus forte raiâon probablement le Hanovre, la Saxe, la Hesse, le Nassau, la Bavière tout ensemble.

• XXVIIL

AU MÊHE«

PariSf 2 décembre 1866.

Je vous trouve un peu froid pour M. Beugnot. 11 n'est certes pas dé la race des héros, mais il a le don

de remarquer le côté comique des choses et de les rendre avec fidélité, et, si on peut dire ainsi, avec une certaine lourdeur fine. Je dis lourdeur, car son style est pesant; ce n'est certainement rien qui ressemble au tour des Mémoires du chevalier de Grammont, mais nous n'avons pas le droit d'être difficiles par ]a prose qui court. Ne trouvez-vous donc pas toute l'histoire du collier bien racontée; et le conseil tenu à Gand lorsque M. de Talleyrand répond à M. le comte d'Artois : Je le a^ains, mais la vérité remporte; et l'anecdote de la pauvre femme dont la maison brûle à peu près sous les yeux du roi Louis XVIII, qui ne pense qu'à un coulis de lapins^ et toutes les scènes du ministère Fouché; et les postes assurées personnellement par le même Louis XVIII à M. Beugnot et promises dans le même quart d'heure à M. de Vitrolles ; et Jean Bon Saint-André sur le Rhin ; et la mort de Glavières à la Gonciergerie, je crois? J'avoue que la délibération sur la Gharte est ennuyeuse, mais je voudrais bien ravoir cette Gharte. A ce propos, les sages conseilleraient à notre Empereur de prendre ce moment pour donner l'acte additionnel aux constitutions de l'Empire qui en ont bien besoin. C'est en effet le cas ou jamais de détourner les idées de ses peuples des énormes bévues qu'il a poursuivies et menées à fin dans ces dernières années. Des ministres responsables, une certaine liberté de presse, une certaine liberté de discussion, adouciraient les esprits chagrins et les détourneraient des lamentables contemplations que leur offrent les bords du Rhin, le golfe du Mexique, la toute-puissance de M. de Bismark, un Empereur qu'on cherche, comme une épingle dans sa fuite, et une pauvre Impératrice folle à Miramar des suites de nos savantes manœuvres

politiques. Le conseil des sages me parait bon ; seulement, les malades ne se décident pas aisément à avaler la drogue qu'ils détestent le plus au monde. 11 y faut être contraint par la nécessité, cette garde-malade impérieuse. On croit et on nie également le prochain voyage de l'Impératrice à Rome. La démarche serait un peu singulière sans avoir beaucoup d'inconvénients. Ce ne serait guère qu'un pèlerinage et une visite à un malade à qui on n'a pas de secours à apporter, mais le clergé serait sensible peut-être à cette attention. M. votre oncle* est, dit-on, d'une humeur de dogue en voyant que rien n'avance ni dans la commission ni dans les sous-commissions pour l'armée. 11 n'est pas probable que Minerve sorte tout armée de ces délibérations qui se tiennent à la cour du roi Petaud. J'imagine que le premier soin sera de ne pas prendre de mesures assez énergiques pour laisser voir à la foule que nous sommes dans de grandes difficultés de politique extérieure. L'augmentation du chiffre de recrutement ne réjouira pas le cœur des agriculteurs. Un trait commun à toutes les enquêtes sur l'agriculture dans les départements, c'est : 1° une plainte uniforme contre l'élévation du chiffre de l'armée, 2^ la désertion des ouvriers des campagnes pour le travail d'embellissement ou d'enlaidissement des villes, 3*» l'énormité des droits d'enregistrement.

Voilà M. de Barante mort. Il ne reste pas beaucoup de gens d'autant d'esprit, et de ce tour d'esprit, et de cette grande éducation faite par les événements où il avait figuré. Le sous-préfet de l'arrondissement de Thiers a interdit sans cérémonie la

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