M. le maréchal Baraguey d'HUliers
72r LETTRES.
publication du discours d'Albert de Broglie. Yoilà un
homme bien vigilant.
Ne m'avez-vous pas dit que vous lisiez Grôle? J*aî mis la main sur trois gros volumes in-8« en petits caractères qui sont l'analyse des dialogues de Platon. On voit que les Grecs étaient occupés à bien des choses qui n'intéressent ni M. Pereire, ni M. Rouher, ni le prince Napoléon, ni l'Empereur. Adieu, bien des tendres respects à toutes celles qui ont un peu vécu sous le ciel de la Grèce.
AU MÊME
Paris, 17 décembre 1866.
Mon cher ami, quoique vous soyez en bonne et aimable société, ces jours noirs de Thiver sont bien longs à passer dans les solitudes assez désolées de la campagne, et je suis sûr que vous vous abrutissez dans les lectures, comme disait un brave homme du faubourg Saint-Germain à des hobereaux de province : mon fils cadet s'abrutit à lue, mais rainé est un joli buveur. Les lectures bonnes ou mauvaises ne vous auront pas manqué ces temps-ci ; le beau traité sur l'athéisme, par M8' Dupanloup; les Odeurs de Paris, par l'élégant défenseur de l'Église qu'on nomme M- Veuillot etle roman de madame de Boigne. Quant à M. Veuillot, je ne suis pas surpris que sou livre ait un grand succès ; les mères en interdiront peutêtre, et avec raison, la lecture à leurs filles, mais les jeunes gens y puiseront toutes sortes de renseignements sur PariSy qui peuvent leur être agréables s'ils
ne leur sont utiles. Gomme le goût a abandonné tous les partis et qu'on ne sent quelque chose que sous la forme d'un coup de poing ou d'assommoir ou de casse-tête, bien des gens de tous les partis tiennent à rendre cette justice à M. Veuillot qu'il est un écrivain puissant. Pour moi, n'ayant pas visité les égouts de Paris, que vont pourtant admirer les belles dames, * je tiens que je les ai vus, ayant lu ces Odeursde Parts, niais avec un petit pot de chlorure de chaux à côté de moiy durant cette lecture.
Je voudrais laisser une page de blanc avant d'arriver à madame de Boigne, de peur que sa robe ne soit ternie par ce singulier voisinage. Pour commencer par tout le bien que je pense ( et je voudrais en penser beaucoup l'ayant toujours trouvée aimable ), ce roman a bien la marque d'un esprit juste, élégant, sensé; les peintures de ce pinceau mesuré, nuancé, sont éclaircies par une lampe d'albâtre d'un jour très doux ; mais cette machine qu'on nomme un roman dans le vrai sens du mot demande plus que le goût délicat et timide d'une maîtresse de maison qui reçoit bien tout le monde en faisant acception des personnes. Les plafonds ne vont pas sans une certaine fwia francese que ne réclament pas les miniatures, c'est-à-dire les portraits qu'on regarde exclusivement en famille. 11 manque à Une passion dans le gimnd monde, l'iuvention, la nouveauté des caractères, ou des nouvelles observations dans les caractères. Il n'y a là ni feu ni lieu, c'est-à-dire ni passions ni personnes ({ui restent dans l'imagination ; si on ôtait tout ce qui est traditionnel, ou très imité, ou très connu, il ne resterait que ce que je vous dis en commençant, quelque chose de juste, de fin et de mesuré. Ce n'est peutêtre pas assez. Le jugement du public est assez partagé. IV. 5
Quelques-uns sont frappés de la hardiesse des opinions, de rindépendance contre les idées du beau monde, de ces figures de bonapartistes prises par le beau côté et de beaucoup de témérités contre l'esprit ancien. Pour moi, j'avoue que j'attendais un peu plus de pénétration sur la société et dans le style, qui; d'ailleurs n'est pas mauvais, quelque reflet de la manière d'écrire d'il y a cinquante ans. On loue volontiers dans mes environs cette mort de madame de Romivrière que vous aimez et la présentation de Romuald au roi, au comte d'Artois, à madame la duchesse d'Angoulême ; enfin, de toutes ces opinions, il résulte que l'ouvrage n'est pas mal pris et, ce qui est plus décisif, on me dit qu'il s'en est vendu beaucoup d'exemplaires.
Vous voyez que nous allons accoucher de douze cent mille hommes. C'est un accouchement laborieux. Bien qu'on dise que la loi sera sans efficacité, je l'aime mieux que pas de loi du tout, par cette raison que la population ne saura pas que sa situation en Europe est changée et sa sécurité elle-même en cause si elle ne sent sur elle le joug de l'armée active, de la réserve et de la garde nationale mobile. Aussi tout le monde, pour se dérober à la nécessité, commence-t-il à dire que c'est avoir peur de son ombre que de craindre les entreprises des Prussiens. L'opposition elle-même sera portée à profiter de ce que la loi est mal tournée pour la repousser et éloigner de soi l'obligation de réclamer une armée qui puisse fixement regarder ce téméraire de Bismark. C'est par ces faux-fuyants, ces gaucheries et ces temporisations qu'un jour on sera étonné d'avoir une querelle dangereuse sur sa frontière de l'Est ; en attendant, il est probable que Jonhson n'a pas ménagé notre amour-propre sur le Mexique. I Je le conclus de plusieurs choses et en particulier du
soin de remettre à demain pour nous la communication des passages du discours du président des États- Unis qui nous concernent. Le discours est pourtant arrivé par bateau.
Adieu, mon cher ami, on va bien dans nos quartiers. Dites-moi quelque chose de cette chienne de ûèvre qui vous tracasse sourdement.
AU MÊME
Paris, 30 décembre 1866.
Mon cher ami, je vous souhaite une bonne année, où il n*y ait point d^afTaires de Prusse, ni du Mexique, ni de Gorée, ni du Japon, ni de Chine ; où il n'y ait point, comment dirai-je pour parler suivant les lois? Ah ! je sais : où il n*y ait point lieu, pour le suffrage universel, de changer la dynastie ; où vous n'aurez pas la fièvre; où vous ne verrez pas le zèle de M. de Moustier pour empêcher les Hellènes de déranger en Crète ce bel équilibre européen que nous maintenons si fermement dans notre Occident. Ici, Ton n'a point le verbe haut; on sent qu'on a fait quelques petites fautes ; on voit bien qu'on ne peut plus dire, comme Titus,.dans la Bérénice de Corneille :
Pour envoyer l*effroi sur Tun et l'autre pôle, Je n'ai qu'à faire un pas, qu'à hausser la parole.
Les peuples et les princes étrangers ont perdu un peu le respect, et la loi sur l'armée n'a pas accru celui clés Français. Mairan, le savant, disait :ye voudrais èien trouver un beau problème qui ne fût pas difficile à
résoudre. Il faut pourtant avouer qu'au dire des gens qui s'y entendent, le projet de loi n'a ni pieds ni pattes. En attendant, voilà l'heure delà session qui s'avancel.es grands pouvoirs n'aiment pas à voir cette marée qui monte, si bénigne qu'elle soit encore. Il faudra entendre quelques petites vérités désagréables, trouver des réponses qui persuadent les sots ; cela n'est pas difficile, mais il faudrait que les gens d'esprit ne pussent pas répliquer, et c'est une sorte de difficulté. M. Rouber doit être soigné à cette heure dans les établissements de l'empire, comme l'est dans son écurie le cheval de course d'oîi dépend la fortune de son maître. Les autres chevaux des stalles voisines ne sont bons tout au plus qu'à traîner des tombereaux, mais ils ne sont pas rétifs par exemple. M . Thiers regarde ce troupeau d'un œil oblique comme pourrait faire le cheval qui a emporté Mazeppa dans lordByron ; mais tout cela n'empêchera pas les Prussiens. Il est vrai que tout le monde à peu près a pris son parti de ces Prussiens* On dit qu'il n'y a pas de quoi s'inquiéter. C'est le langage des meilleurs esprits et qui ne sont pas mauvais citoyens. Je ne sais pas ce qui pourra me faire prendre mon parti de la frontière d'Alsace et de Lorraine. Adieu, mon cher ami.
A MÂDÀMli: DONNÉ.
Paris, 9 février I8CT.
N'êtes-vous pas triste de la mort de M. Cousin, chère madame ? Madame de Sévigné dit quelque part de la mort de son jardinier : « Le jardin en est tout triste. » Cette vie si puissante de M, Cousin, en
s'éteîgnant, rend le jardin tout triste. Il avait, sans doute, Tesprit bien mobile, mais il n'a jamais souffert qu'on lui offrît le prix de ses changements d'opinions ou de sentiments. Il avait porté dans l'esprit de la philosophie, dans l'enchaînement des vérités morales, quelque chose du génie de Corneille. Il avait donné comme une âme romaine aux abstractions. Il avait réuni l'émotion à la rigueur des démonstrations. Avant lui, et depuis Platon, la philosophie avait tonjours eu l'air d'un glacier dans l'ombre.. M. Cousin avait éclairé tous les sommets de la métaphysique de cette lumière que vous avez vue de Divonne, vers l'heure du coucher du soleil, sur toutes les hauteurs des Alpes.
Vous avez dit une chose profonde comme vous en dites souvent avec négligence : On pense toujours à quelqu'un à propos de quelque chose. Ces liens des idées générales et des sentiments particuliers seraient bien curieux à étudier. Par exemple, quand on remonte jusqu'à son enfance ou à sa première jeunesse, on trouve que les sentiments moraux sont indissolublement unis à l'image d'une personne ou quelquefois d'un paysage. L'homme est fait avec un artifice singulier.
A M. PISCATORY
Paris, 15 février 18G7.
Que vous dirai-je, mon cher ami, sinon que je vous remercie de votre très bonne et aimable lettre; qu'en vérité, j'ai maintenant quelque embarras de mes plaintes et que je vous prie de les oublier.
Qui n'est pas embarrassé, c'est TEmpereup. Il a débité hier d'un front serein les plus incroyables folies. On a écouté ce délire froid avec un morne silence et les bras tombaient à ses plus zélés partisans de cette politique étrangère, étrangère surtout aux premiers éléments du bon sens. Je ne crois pas qu'il y ait dans les archives d'aucun royaume un document émané du souverain qui ait ces marques d'aberration. Quand Georges III, s'adressant à la Chambre des communes, disait : Messieurs et Paons, il avait une maladie aiguë et, après tout, le reste de son discours était plus sensé que ces considérations d'hier au matin sur l'état de l'Europe. Il est vrai qu'il est très difficile d'en déterminer le sens précis, et on n'y voit clairement qu'une chose, que ce sont les rôves de l'écolier de Faust. Pour la partie qui touche à l'intérieur, les concessions (puisqu'il faut \ accepter des concessions en fait de liberté), les concessions sont assez nettes, et on les croit sincères ] dans un certain sens. Je ne suis pas de ceux qui i commencent déjà à en avoir peur, mais je comprends ' ce que disent les gens ultra-prudents : mettez deux » chevaux de renfort sur une pente, quand il n'y a pas de cocher, que dis-je, quand il y a un cocher qui tire à droite au lieu de tirer à gauche, et réciproquement» cela n'est pas encourageant pour s'endormir dans la voiture. Quand Casimir Perier était dans l'agonie en 18.12, il disait d'un air sombre et d'une voix triste : quel malheur î le président du conseil est fou 1 1 1
Les flambeaux sont allumés et la messe du Corps législatif va commencer. J'attends beaucoup le discours et j'attends beaucoup du discours de M. Thiers, au prône de cette cérémonie. Il n'a que trop beau jeu, et il n'aura que trop raison, c'est là la difflculté.
Yous VOUS faites aisément Tidée du découragement de tous ceux qui n'ont pas renoncé à la qualité de citoyen français quand ils ont entendu ces vues idiotes, romanesques, sur les rapports de la France avec TEurope, et sur ces plans d*une fédération universelle, et sur cette réunion des petits États aux grands. Quel malheur I Le président du conseil est fou ! ! !
Quelles nouvelles avez-vous de Grèce ? Voilà que les pauvres sept îles sont secouées par un tremblement de terre. Saint-Marc Girardin ne me répond toujours pas. Si les reines déchues me faisaient des compliments, je ne serais pas si lent à leur répondre. On dit que les deux volumes de ce jouritaliste négligent sur les fables de la Fontaine sont charmants. Il ne me les a pas envoyés, comme de raison, mais Albert, qui les a achetés, dit qu'il y a beaucoup d'agrément, d'esprit, d'observations fines et beaucoup de la simplicité de style qui manque à M***, le héros littéraire du jour. Il paraît que depuis dix-huit ans, presque personne n'a plus l'oreille juste et que le sentiment des sept notes primitives de la musique et des sept rayons du prisme sont perdus, avec le bon sens. Figurez- vous le roi Louis-Philippe faisant, il y a vingt ans, le discours de l'Empereur. L'auditoire serait tombé à plat de surprise. On s'accoutume lentement à l'absurde ; } ourtant cet absurde d'hier a été trop fort.
Si je tenais en main le monde et la nature, Et si je les laissais tomber, quelle aventure ! ! !
Et nous y voilà cependant I
A MADAME DONNÉ
Paris, II mars 1867.
J'ai toujours cru et j'ai toujours vu qu'il y avait des lacunes singulières, en fait de lectures, dans les esprits les plus cultivés. Je n'aurais pourtant pas pensé à vous recommander VAllemagne. Du reste, c'est un avantage que ce petit retard. Si vous aviez rencontré ce livre dans vos premières études de littérature, vous -n'eussiez probablement pas éprouvé le sentiment si vif et si juste que vous en avez. H est bien vrai que l'esprit en jaillit de tous côtés. Ce sont bien des eaux jaillissantes, non pas comme h Versailles, mais comme j'en ai vu dans un certain ravin du Jura que vous avez peut-être rencontré dans vos promenades du côté de Genollier, sur la route de Saint-Gergues. Il y a là, sous de beaux arbres, cinq ou six masses d*eaux qui sortent de la roche avec une sorte de joie tumultueuse en arrivant à la lumière. G'càt une image de VAllemagne. Rien ne donne plus ridée de la jeunesse dans son éclat que les chapitres que vous citez, et, avec cette prodigalité d'un jour de fête, la justesse, la mesure et une tristesse aimable qui vient de l'espérance de la vie et de la douceur de l'âme. Il faut bien accorder qu'on n'y trouveras l'art d'écrire à un degré supérieur, je veux dire que la parfaite clarté, la sûreté du dessin, la précision n'y sont pas toujours. Les tours ne se gravent pas dans la mémoire avec ce cachet de pierres dures dont M, de Chateaubriand scelle ses idées et
ses images ; mais le jet brillant, Tinspiration naturelle, Tabondance négligée, la profonde sincérité des impressions et des pensées valent, pour le moins, les éclats de voix impérieux du Talma de la littérature, je veux dire de M. de Chateaubriand.
Oui, le Corsaire rouge est intéressant, bien qu'il ait les terribles défauts de Cooper, Tobscurité et la lenteur embrouillée des dialogues et le vague des descriptions, malgré Texcès un peu assommant des détails ; mais il sait donner une vie réelle à ses héros, et il excelle à peindre la bataille de la vie contre les vents, les eaux, les sauvages, la solitude des déserts. Il peint supérieurement ce que font courageusement les Américains du Nord. Les trois ou quatre romans où il déroule la longue vie d'un batteur d'es/rade^ le Dernier des MohicanSy la Prairie, etc., sont d'un intérêt extraordinaire. Malheureusement on n'y trouve rien de la verve des conversations de Walter Scott ou de Cervantes, pas un trait des nuances délicates de Y Abbé ou des Puritains. Je n'ai jamais compris comment ou pouvait se faire lire avec autant de plaisir, alors qu'on a la main si lourde, la parole si embarrassée et la vue si trouble.
Et voilà de ma fine écriture un trop long traité sur le Cooper que j'ai connu à Paris. Il était cruel pour les liitats-Unis et racontait bien le désert.
A M. PISCATOHY.
Paris, V avril 1867.
Avez-vous entendu comment le désordre se met jusque dans le conseil des princes? Voilà M. Walewski
qui succombe sous les coups de M. Rouher qui prend, à ce qu'on assure, des airs de maire du palais. Avez-vous vu comme le Moniteur fait de secs et froids adieux au président de la Chambre? En vérité, je lui porte quelque intérêt. Je dirai qu'il ne présidait pas bien, mais il avait le désir d'être impartial. Les relations avec lai étaient agréables et faciles. Il n'a jamais beaucoup abusé de sa position ; il tombe pour avoir été du bon côté du gouvernement, si le gouvernement a un bon côté. On dit qu'il ne veut pas rentrer au Sénat , ni être envoyé comme ambassadeur à Rome, à moins qu'on ne lui donne une compagnie pour défendre le Pape au besoin. Le malheur est qu'il n'est pas accoutumé à vivre sur les pauvres douze mille francs du Corps législatif. La vie est bien difficile à présent pour ceux qui ne savent pas vivre de l'ail' du temps. Quoi qu'il en soit, le petit discours de M. Walewski est un signe particulier des temps. Il accuse une manière dépenser de quelqu'un, ce qui n'est pas de coutume sous les gouvernements absolus; il fait allusion au secret des coulisses de ce théâtre de marionnettes, et cela n'était encore jamais arrivé. Il est visible pourtant que la discorde se glisse dans celte machine dont on avait graissé les rouages à si grands frais. On se sent affranchi par l'incapacité du moteur. La honte de tout ce qui vient d'arriver au dehors a pénétré dans le sein du gouvernement et paraît sur son front. Tous les étages de fonctionnaires en ont une conscience vague, et le public est aussi travaillé d'une certaine inquiétude. Seraient ce des giboulées de mars ou des signes de tempêtes? Il est probable que ce ne sont encore que des giboulées. Les grandes masses ne se réchauffent et ne se refroidissent que très lentement. 11 faut quinze jours à certains boulets
pour refroidir tout à fait. On prend ce renvoi de M. Walewski comme un commencement de réaction contre le pauvre petit mouvement libéral du 19 jan vier, mais, bien que Dieu ne nous ait pas donné la loi de la presse qui n'est pas encore votée, et que le diable ne nous Tôtera pas, la honte fait perdre Taudace et quand nous montrons M. de Bismark à nos maîtres, ils baissent les yeux et nous passent quelques fantaisies pour nous faire taire sur leurs méfaits.
Aurons-nous ou n'aurons-nous pas Luxembourg ? devrons-nous ou ne devrons-nous pas démanteler la citadelle après y être entrés? Tout ce. qui ne serait pas possible en d'autres temps se peut très bien à cette heure, mais le public prend la chose en moquerie et quelqu'un disait Tautre jour à propos de cette acquisition : quand un chasseur novice n*a rien tué dans la journée^ en rentrant au logis il achète un lièvre d'un braconnier pour qu^on ne se moque pas de lui à la maison. C'est un jeune fonctionnaire qui parlait ainsi et on lui doit de ne pas le nommer.
L'écrit du général Trochu est tombé comme une bombe devant le projet de loi et l'Empereur a pourtant déclaré, l'autre jour, à des députés, qu'il fallait ce projet ou rien, et qu*il fallait qu'il fût bien con^ vaincu de sa nécessité puisqu'il bravait l'impopularité qu'il ferait tomber sur lui. Il y a du Catinat et du maréchal de Saxe dans ce général Trochu. Il ne ménage rien ni personne et tout cela avec une vraie modération dans le fond comme dans la forme. Cette sortie en faveur de la vérité est un beau fait d'armes ; elle ne l'aidera pas néanmoins à devenir maréchal de France. Il a fait cela comme on monte à l'assaut, non pour son plaisir mais parce qu'il y a dans ce livre bien des vues originales et profondes. Les effets d'un
Si LETTUES.
service trop prolongé sur le soldat, la nécessité de renouveler souvent, sinon les cadres, du moins le gros d'une armée permanente, tout cela est d'qne analyse et d'une observation singulièrement sagaces.
On dit M. Yillemain malade. J'espère qu'il ne va pas faire une nouvelle vacance à l'Académie. Faites donc vos Économiques. Faites des notes tous les jours, les plus développées qu'il se pourra et, un beau jour, avec un bout de fil, vous coudrez ces feuillets et ce sera un livre intéressant et original. Le général Trochu n'a pas procédé autrement; ce sont des notes faites en Crimée, où le papier éUit rare; en Italie où on était pressé d'affaires; en Afrique, du côté d'isly. Je crois que les hommes qui écrivent sont ceux qui profitent des petits moments. On n'a jamais son temps devant soi comme une ménagère aune longue pièce de toile. La vie ne donne que des petits carrés d'étoffe, mais les gens industrieux font avec cela de belles courtes-pointes qui sont pourtant tout d'un tenant.
A MADAME DONNÉ
Paris, VI avril 18G7.
Vous avez grand'raison de trouver que l'excès de la fatigue ne prépare pas du tout à supporter de nouvelles fatigues. Il est bien singulier que l'homme naturel ait un certain penchant à excéder ses forces en tout. On dirait que cet effort lui fait sentir la vie avec un peu plus d'intensité. Les moralistes ont beau lui prêcher la modération, il aime à trop marcher, trop travailler, trop dormir, trop veiller. Étant mécontent
de son loi et du petit capital que la nature lui a fourni à son entrée dans le monde, il cherche sans cesse s'il ne pourrait pas se mettre au-dessus des lois de celte nature, et, à vrai dire, je crois que ces efforts contre la raison sont pourtant l'un des plaisirs les plus | nets et des plaisirs les plus profonds des âmes éner- ' giques. G*est pourquoi M. Soumet fait dire quelque part à son Saûl, fort mécontent des procédés de Dieu 5^ son égard :
Et j'ai changé du moins l'esclavage en combat.
Malheureusement, à ce combat on est toujours battu. La nature a un fusil qui tire six coups par minute au moins et bien supérieur à notre pauvre armement de la volonté humaine. Il faut donc tâcher de mettre son plaisir à se ranger et s'agencer modestement dans rharmonie des choses. L'obéissance volontaire a aussi ses joies comme celles de la lutte, et on n'a pas beaucoup d'embarras d'amour*propre à obéir à l'empereur J de là-haut, qui veillé avec autorité et avec sagesse à ses frontières, et qui ne craint ni M. de Bismark ni les coalitions d'ouvriers, et qui ne perd la tête dans aucune occasion. J'espère que cet éloge de Dieu et des lois de la nature ne blessera personne. Je le répéterais, au besoin, dans le Sénat et devant M . Troplong. Je vois bien que la politique sous toutes ses formes vous ennuie terriblement, et il faut que vous ayez lu avec bien des dislractions la bataille entre M. Rouher et M. Thiers pour hésiter entre les deux combattants. Je voudrais bien que M. Thiers eût mille fois tort dans cet exposé de nos affaires étrangères ; pous n'en serions pas où nous en sommes. Si, il y a deux ans, on nous eût annoncé que nous allions avoir la guerre avec la Prusse, nous aurions reçu très pai-
siblement cette nouvelle ; mais depuis que la Prusse, encouragée par nous, a étendu ses frontières et est devenue le plus puissant empire du continent, nous ne sommes pas datout à Taise quand on nous parle d'une guerre avec elle. H est vrai que cela ne nous empêche pas d'engager cette sotte affaire du Luxembourg sans rime ni raison, sauf à nous en dédire au dernier moment. Nous n'avons certainement pas le don de Tà-propos depuis quelque temps.
Personne ne veut croire ici que nous n'aurons pas bientôt la guerre. Pour moi, je me confie au petit discours pacifique de M. deMouslier au Corps législatif et au Sénat. Après ces paroles, qu'il le veuille ou non, le gouvernement est tenu de ne pas chercher la guerre avant quelques mois. Ce n'est sans doute qu'une affaire de temps, et il faudra bien se battre un jour ou l'autre au point où en est arrivée la géographie politique de l'Europe; mais le temps est beaucoup quand on n'est pas prêt et qu'on n'a pas les engins nécessaires pour réprimer les caquets de ses voisins.
A M. PISCATORY
Paris, 13 avril 18C7.
Mon cher ami, vous avez lu le petit discours de M. de Moustier. Il l'a débité d'un air moitié Louis XIV en habit de chasse. Il était vêtu d'une petite veste à la dernière mode, mais n'avait pas un front d'airain. La majesté de ces grands corps de TÉtat trouble les esprits les plus fermes. Enfin, je prends ce discours pour bon et je tiens que, après cet engagement, le
gouvernement ne peut pas se mettre en campagne sans fusils et sans argent, avant de nous prévenir quelques mois d^avance. Le malheur, c'est que personne n'a la même confiance que moi. Je vis très retiré, de - manière que j'ignore si, parle passé, le gouvernement ou l'Empereur auraient manqué une fois ou l'autre à leurs engagements et auraient manqué de candeur en quelques occasions. Quoi qu'il en soit, chacun s'imagine que celte déclaration du ministre des affaires étrangères est une feinte et que la guerre n'en est pas moins résolue. Mais, quand même je ne me confierais pas dans mon gouvernement, comme un fils s'assure en son père, j'ai encore pour garantie la force des choses, l'état de l'armée el des armements, et je suis décidé à ne pas blinder ma chambre h coucher contre les bombes avant deux ou trois mois.
Les affaires publiques, l'anxiété qui agite plus ou moins tous ceux qui sont dans les affaires privées, l'état passablement anémique du gouvernement, comme on dit aujourd'hui en médecine des gens affaiblis, tout cela n'empêche pas de s'occuper do la succession de M. de Barante et de M. Cousin. Voici sur les rangs probablement M. Jules Favre, M. de Lavergne, le père Gratry, M. Théophile Gautier, M. de Ghampagny. Cela fera une grande mêlée. Je suis de l'avis de ceux qui pensent qu'il faut que celte Académie se fasse un peu de nouveau sang, sans quoi elle ressemblera à un certain moment à sa sœur l'Académie des Inscriptions, alors que M. deSacy, l'orientaliste, et M. Quatremère de Quincy n'y laissaient entrer que leurs plus proches. C'est à celle Académie que Courier a adressé sa fameuse brochure. J'accorde qu'aujourd'hui il n'y a pas beaucoup de gens capables de faire la brochure de Courier.
Vous savez qae le 15 du présent mois, nous allons voir reparaître V Univers et M. Veuillot. Voilà un beau spectacle et consolant. On dit que le dessein de ce théologien est d*évangéliser par Tinjure, Tinvective, le sarcasme, l'outrage. Il se propose d'avoir l'esprit de Voltaire, de Lucien, de Swift, au service de la bonne cause.
A M. DE LA ROZIÈRE.
Paris, 16 avril t867.
Mon cher ami, je voudrais bien aller vous remercier, mais je ne puis pas aspirer à monter assez haut pour arriver juqu'à votre palais, tempia serena. J'ai maintenant pour devise : quo ascendam et non quô non ascendam. Je serais présentement bien incapable de suivre Garibaldi qui peut monter bientôt soit sur un trône, soit à une potence, mais il ne gardera pas le trône, tandis que si on le pend, se sera fait pour toujours. Remarquez-vous qu'il n'y a que le mal qui soit définitif en ce bas monde ? C'est le bon seul qui est passager. C'est pourquoi la chanson dit : « Mais la laideur ne passe pas. » Le pauvre Pape sera bien exposé si Garibaldi entre dans le fort de l'Œuf et dans Saint-Janvier. Vous savez que je suis bien dévoué au Pape pour l'instant, mais cela est si récent que je suis comme Cymodocée (sans comparaison), laquelle jurait encore de temps en temps comme une païenne dans ses conversations avec saint Cyrille, Eudore, etc.
Adieu, mon cher ami, ne m'en voulez pas si je ne puis ni marcher, ni monter, ni danser sur la corde
comme pourraient le faire la plupart des fonctionnaires de l'empire qui ont tous bon pied, bon œil. Bien des amitiés et des remerciements.
P. S. Je suis contre my lelters en lettres d'or. C'est le seul défaut de ce portefeuille si élégamment coupé. La nature ne met jamais le nom des objets sur rien. Est-ce qu'elle écrit femme sur le front d'une jeune •dame? Et pourtant bien peu de gens s'y méprennent, «auf ce monsieur qui, se trompant de porte et entrant dans la salle de bain de madame*** au moment où elle sortait de l'eau, lui dit avec un salut profond : -((Est-ce à M. le comte que j'ai l'honneur de parler ? »
A. M. PISCATORY
Paris, 29 avril 18G7.
J'ai dévié de quelques jours de ma belle exactitude, ayant été pris d'un rhumatisme qui ne me •donnait d'agrément ni assis, ni debout, ni couché. Je n'en suis pas encore très bien remis, mais on s'accoutume à tout. Il paraît que nous n'avons pas encore à nous accoutumer à la guerre. Nous sommes plus heureux que sages à cette fois. Toutes les dépêches de Pétersbourg, de Vienne, de Londres, sont ■d'accord pour garantir à peu près la paix, Voilt\ comme on peut fumer une cigarette sur un tonneau de poudre tout ouvert, sans sauter ni faire sauter ses voisins, je veux dire ses sujets. La philosophie de Vhistoire est donc une science passablement impossible, car les poiriers n'y portent pas toujours des
poires, ni les énormes folies des désastres ; mais il ne faut peut-être pas encore crier victoire, car le temps bien employé permet de faire bien des fautes. Il y a dans la sottise active un fond d'originalité qui surprend aisément les sages. En tous cas, ce repos
' et ces délais^ qui nous sont bien nécessaires, auront leur fin, et je doute qu'il ne faille pas finir un jour par essayer de couper les ailes à cette aigle prussienne dont on a si imprudemment laissé pousser les serres et le bec. Tous ces derniers jours avaient été des jours d'alarmes. Il y avait longtemps qu'on n'avait eu à songer si Metz et Nancy étaient fortifiées. Nos petits canons qui renversent quarante fois à la minute le front d'un bataillon n'étaient qu'une bien faible consolation, pour les gens d'affaires en particulier, mais aussi pour tous. Dieu veuille que nous ayons au moins six mois devant nous pour nous bien armer et nous bien ranger. J'espère, après tout, que les Prussiens ne renverseront pas ce que vous faites bâtir aujourd'hui. C'est pourtant dommage, quand on a de grandes affaires sur les bras, d'être sous un gouvernement plutôt idiocratique^ si Ton peut s'ex-
I primer ainsi. Tous les efforts d'un certain bon sens général peuvent être refoulés en un moment par une lubie d'un seul homme qui excelle à se taire, qui rêve sans cesse, ne consulte et ne voit personne et n'en est pas moins obéi comme le destin. Il est bien entendu que c'est de M. de Moustier que je parle.
y L'autre jour, quelqu'un disait drôlement de la sagesse silencieuse qui nous régit, qu'elle avait fait présent à la Prusse d'une belle frégate blindée qui pouvait servir efficacement contre nous, et que, pour balancer les forces, cette même sagesse avait inventé un petit
, canon pour essayer de détruire la frégate. Il faut
LETTRES. 9i
être bien hardi pour parler ainsi des princes de son peuple.
Mille et mille amiliés d'un homme tout perclus.
AU MÊME
Paris, 29 mai 1867.
Mon cher ami, vous qui aimez Tordre comme moi, ne déménagez jamais. Cette confusion, la poussière, les ouvriers qui frappent et refrappent, Tamas d'objets qui paraissent inutiles dans l'encombrement des culbutes, tout cela a fait que, dans un mouvement d'impatience, j'ai donné aux gens les trois quarts de mes pauvres choses pour n'avoir pas l'ennui de les voir dans la confusion. Ajoutez que ce qui reste a Tair tout triste. J'ai une idée vague que les objels matériels ont quelque sentiment et qu'ils sont capables d'habitude et d'une sorte d'attachement aux lieux qu'ils ont longtemps habités. Joignez-y que mon mobilier n'est pas brillant et qu'il apparaît dans sa misère dans ce dépaysement, si Ton peut dire ainsi. Songez que le soleil ne m'a pas suivi, ni ce grand pan de ciel oh voguaient les hirondelles. Un trou à fumier a remplacé cette perspective. Enfin, je soignerai le baron Haussmann jusqu'à la fin de mes jours, pour m'avoir chassé de quarante années de souvenirs. Donnez-moi quelques avis pour lui nuire avec efficace.
Les princes foisonnent ici, comme vous voyez. La plupart n'ont pas donné de grands exemples de gravité. Si j'étais de TEmpereur (quelle supposition ! ) je
me choquerais qu'on vînt chez moi pour faire des orgies publiques. Le premier Empereur, qui n'était pas délicat, aurait certainement fait une algarade à ces jeunes libertins, et Louis XIV aurait froncé le sourcil. du haut de son Olympe.
Il est naturel qu'on en prenne à son aise chez nous. Après cela, je conviens que les fêtes royales sont tout aussi brillantes qu'au temps de Louis XIV. On peut dire, avec quelque petite altération de sens :
Ces belles Montbazon, ces Châtillon brillantes Dansant avec Louis sous des berceaux de fleurs, Et du Rhin subjugué couronnant les vainqueurs ;
seulement, les vainqueurs sont les Prussiens qui dansent avec nous. La princesse Metternich, cependant, a un courage de lion. Elle donna hier à danser aussi et cela pendant qu'une archiduchesse s'est brûlée l'autre jour à Vienne ; qu'une archiduchesse -encore est folle de l'excès de ses terreurs au Mexique ; que l'archiduc, à son tour, peut être fusillé un de ces matins, à côté des mines de la Sonora, et cela à moins d'une année de Sadowa. Le courage de l'empereur du Mexique est d'un autre genre. Je pense qu'il faut ménager pour ce brave soldat un trône en Europe. Si on met les sceptres au concours, dans ces jours de cancans, il y a certainement droit. Je lui recommande seulement de ne plus prendre le maréihal Bazaine à son service. Savez-vous que les Anglais ont autrefois fusillé l'amiral Byng pour une bagatelle.
Oui, oui, le sultan vient. J'espère qu'il fera remarquer ici, comme un homme qui compte une longue suite de despotes expérimentés parmi ses aïoux,
LETTRES. n
que le nœud de rautoritéeslun peu trop serré autour de notre cou. M. de Laval, qui habitait Beaumesnil, auprès de Bernay, tracassait tous les pauvres diables de son entourage pour les pratiques de la religion ; ces pauvres diables disaient : Quand ces mes* s/ewrs ioni iciy M. le duc est plus raisonnable, et- ces messieurs notaient autres que deux jésuites assez fanatiques, mais qui savaient pourtant qu'il y a une mesure en toutes choses.
Je compte sur Tinfluence du sultan pour faire que le baron Haussmann ne renverse pas nos toits sur nos têtes quand il en a la fantaisie et qu'il vient faire de vilaines rues et dé belles spéculations pour la ville.
Adieu, mon cher ami ; je n'ai ni bras ni jambes ; le déménagement m'a rompu le peu qui m'en restait, mais vous qui ne déménagez pas, tâchez de n'être plus malade. M. Haussmann a écrit sur la porte d'entrée de Paris le verset de saint Paul : On n'a pas ici de cité permanente I
 MADAME LA BARONNE A. DE STABL
Je ne puis pas vous dire, chère amie, qu'il n'y a rien de nouveau ici. Nous vivons, au contraire, dans les plus beaux changements de décorations. G'estrlous les jours un nouveau potentat qui nous arrive et Paris n'a jamaisété à pareille fêle. Il faut faire ici le contraire de ce qui est dans l'Écriture, et si l'on vous dit : Voici qu'un prince arrive du côté du désert^ il faut y aller voir, car c'est, ou l'empereur de toutes les
Hussies, ou le roi de toutes les Prusses, ou la reine de toutes les Espagnes, etc. L'empereur de Russie n'a pas été plus tôt arrivé, qu'il est allé à la messe grecque après avoir été aux Variétés voir la Grande \ Duchesse de Gérolstein qui n'est pas du même style que / la messe. Dès le matin de son arrivée aux frontières de I France, un télégramme expédié au directeur des Va- / riétés avait retenu, par Tordre du maître de soixante- I dix millions de sujets, une loge pour le soir même à ce petit théâtre. Le pauvre Maximilien n'a pas pu expédier de ces télégrammes. Si la Providence ne le tire pas de ces filets où il s'est jeté par honneur, il sera bien difficile d'expliquer pourquoi ; mais il me paraît, vu ce qu'il vient de faire, un des souverains de ce jour les plus dignes de régner. Les nouvelles qu'on reçoit du Mexique sont sinistres. Il reste certainement possible et même un peu probable qu'il a été fusillé ; malgré ces probabilités, je m'obstine à croire qu'il s'en tirera, car notre temps n'est pas à ces actions violentes de sang-froid. Il est vrai que ces Mexicains ne sont pas de notre temps. Je plains beaucoup l'Empereur et l'Impératrice avec le nombre d'hôtes d'un rang distingué dont il faut soigner les plaisirs honnêtes et les vanités contradictoires ou contraires. C'est l'entreprise de mener dans les rues de Paris une voiture à vingt chevaux de file ; l'Empereur mène bien deux chevaux aux Champs-Elysées, mais c'est tout. On commence déjà à crier Vive la Pologne dans les oreilles de l'empereur de Russie. Trois ou quatre avocats ont été assez mal élevés pour lui faire cette petite avanie sur l'escalier du Palais de justice. Quelques-uns disent que le Czar a levé la canne sur eux et que son aide de camp a été obligé de lui arrêter le bras, mais il n'en faut rien dire, car tout cela serait
très choquant de part et d'autre. Ce pauvre autocrate est probablement venu ici sur kiconfiance du despotisme, mais les mœurs sont encore plus insolentes que le despotisme n'est fort. Il est certain que cela n'arriverait pas à Saint-Pétersbourg. Quelle singulière idée d'inviter tant de monde le môme jour ! Il y a ici jusqu'à deux princes chinois. Voici le roi de Prusse et M. de Bismark qui arrivent à quatre heures. Nous sommes voisins de ce M. de Bismark, mais je ne compte pas aller lui faire de visite ni, non plus, lui crier des injures. Il faut être poli, presque avant tout, mais il est plus commode de ne pas se voir.
Je ne vous fais qu'une petite gazette aujourd'hui, pour commencer à causer... Victor est allé, dans un beau manteau vénitien, au bal de M. de Doudeauville hier et n'est rentré qu'à trois heures et demie. M. de Broglie est à Issy en ce moment, et rentrera avant trois heures et demie du matin.
A M. PISCXTORY.
Que VOUS dites bien à propos du dernier volume de M***, sur cet art d'exposition qui peut donner l'air de vérités aux plus graves erreurs. Vauvenargues avait déjà dit : la lumière de leurs expressions les trompe sur l'erreur de leurs pensées. Relisez Vauvenargues. Le monde en parle avec une approbation froide et sans le lire. Ces premiers chapitres sont d'une psychologie confuse dans les termes ; on n'y comprend rien, mais quand il entre dans l'analyse de
rhomme et dans le jeu de ses instincts et de ses passions, il a une profondeur d'observation, une énergie d'expression, une couleur si vive et si harmonieuse que quelquefois ni la Bruyère, ni la Rochefoucauld, ni même Pascal ne Font égalé. Il a sur Pascal la supériorité de l'équilibre. Il tient compte de tout, tandis que Pascal, pour avoir regardé trop fixement l'idée de Dieu, n'a plus rien vu d'autre dans ce tragique éblouissement. Vous y verrez, dans Vauvenargues, des pages languissantes et confuses, mais, tout à [ coup, comme dans la campagne de Rome, vous trou- I verez, parmi des roches brûlées, le lac de Némi toul ■ environné de verdure, réfléchissant le ciel et servant de miroir à Diane. C'est un travail qui aurait sa récompense que de le lire pour en noter les grandes pensées et les belles images qui souvent les encadrent. Je ne sais pas si l'empereur de Russie, le roi de ^ Prusse, le prince Humbert, le petit Taïcoun, lisent Vauvenargues à Paris avant de sortir. Ils courent comme des perdus. Hier au soir les Tuileries resplendissaient de tous les feux de l'électricité. Cela avait l'air des palais étinceîants de la Sagesse dont parle Lucrèce, et non pas du tout des Petites Maisons ouvertes. Les peuples respectueux encombraient en silence les quais, la place Louis XV, la rue de Rivoli, mais tous ces gens qui dansaient à l'intérieur n'en voyaient pas beaucoup plus clair à la lueur de ces cinquante mille becs de gaz, hc-rmis M. de Bismark qui regardait en souriant par les fenêtres tous ces feux éclairant au loin le pont d'Iéna, le pont d'Austerlitz et la colonne Vendôme avec ses Prussiens captifs en bas-reliefs. Cette nuit n'était pas favorable aux revenants, sans quoi l'ombre de Bonaparte aurait pu avoir une conversation un peu vive avec son neveu.
LETTIIES. ^7
AU MÊME
Paris, 17 août I8C7.
L'Empereur aurait bien dû, mon cher ami, me nommer un petit quelque chose pour raccompagner à Saltzbourg. J'aurais une curiosité infinie d'entendre ces conversations sur des épines. Un spectateur bienveillant de plus ou de moins ne gênerait pas ces princes. Représentera- t-on cette rencontre au musée de Yersailles , dans les salles du nouvel Empire ? L'empereur des Français se bornera-t-il à dire en entrant : // n'y a plus de Maxhnilien/ comme Louis XIV disait : Il n'y a plus de Pyrénées/ mais ce serait une imitation maladroite d'une assez belle parole, Saint- Simon devrait bien revenir de l'autre monde pour aller à Saltzbourg, dresser un de ces procès-verbaux comme il en savait faire ; mais c'est M. Paulin Limayrac qui nous racontera cela et ce n'est plus le genre de Saint-Simon.
Vous faites bien de cultiver votre jardin et de rentrer vos gerbes, et de tâcher de vendre votre blé assez cher. Pour moi, n'ayant point de jardin, je ne pourrais que m'appliquer à arracher les mauvaises herbes dans le jardin des autres. Je travaillerais avec plaisir à la journée dans le jardin de M. Janvier, préfet de l'Eure. Il n*y resterait plus un brin de végétation,, bien entendu. A-t-on l'idée d'un gouvernement qui permet à des préfets des manières si indécentes ! Ce monsieur a été de village en village, dans le canton de Broglie, se moquer de la vie politique du duc de IV. 6
Broglie. Ce ne sont pas là les mœurs d'un pays civilisé. M. de Broglie revient demain à Paris; il fera bien de se cacher en rentrant en Normandie. Les habitants, à la voix de leur préfet, pourront bien le siffler pour avoir autrefois mal présidé son conseil général, avoir négligé les intérêts de son endroit, n'avoir pas fait faire de grandes routes, avoir fomenté Tesprit de révolution dans son pays, etc., etc. Voilà comme la justice des hommes vient tôt ou tard. Vous ne vous doutiez pas que le fils de notre ami Janvier serait chargé de cette exécu^tion. Je cherche quel intérêt a ce jeune préfet à détruire la bonne renommée des honnêtes gens et des bons citoyens. 11 me semble que j'entrevois les motifs qui le conduisent. C'est probablement une affaire de conscience entre Dieu et lui, et bien des gens qui le connaissent ne s'étonnent de rien de ce quMl fait. Si jamais il est candidat pour le conseil général et qu'il ait affaire à un préfet actif, il en entendra de belles.
Madame de Staël m'écrit que M. de Broglie veut partir aujourd'hui même de Coppet. Albert lui avait demandé jusqu'au 2S, pour, en passant à Paris, présider je ne sais pas bien quelle séance de la société protectrice des noirs. Mais, comme les noirs sont présentement plus libres que nous, on devrait plutôt fonder une société protectrice des blancs et les soustraire au joug du planteur Janvier, de ses pareils et ,de ses supérieurs. C'est nous maintenant qui sommes rOncle Tom, et Haussmann, Janvier et Février nous enverront prochainement travailler sur la Rivière rouge.
C'est égal, je ne pense qu'à l'entrevue de Sallzbourg.
LETTRES. n
AM. LE COMTE D'haUSSONVILLE.
Versailles, 21 août 1867.
Grâceà votre bonté, je suis arrivé dans un état assez: lolérable à Versailles. J*aurais voulu profiter de cette demi-santé pour aller à Saltzbourg. 11 est vrai que je ne pourrais y tenir que le journal de Dangeau. C'est dommage que Saint-Simon ne soit plus de ce monde et ne soit pas chambellan de TËmpereur. Il aurait fait de belles gravures à Teau-forte de cette entrevue. Tacite n'y serait pas de trop non plus pour raconter les destinées du monde livrées au hasard de ces petits calculs de petits esprits finassiers.
N'êtes-vous pas scandalisé de cette lettre monumentale sur les chemins vicinaux ? C'est un charlatanisme bien insolent, surtout en considérant qu'on en a déj\ usé une fois pour endormir les paysans. J'avais cru que les princes qui aiment Vordre lisaient au moins Machiavel , mais ceci est tiré des tours de Guzman d'Alfarache. M. le ministre de l'intérieur dit que de pareilles conceptions dépassent l'esprit homain. Il est certain qu'elles ne viendraient pas à l'idée d'un homme simplement sensé; mais, après tout, comme un boû avocat est celui qui gagne les causes, il est possible qu'ici aussi les moyens soient adaptés à l'intelligence des auditeurs; mais l'ensemble reste d'avoir un tel mépris de ceux à qui l'on parle.
Dans l'avant-dernier numéro de la JRevue des Deux Mondes était un article de M. de Rémusat sur l'exis-
tence et les attributs de Dieu qui montre une fois de plus que dans la métaphysique il est peut-être le premier de nos jours pour une fécondité de preuves que lui seul connaît, et pour le grand bon sens mêlé aux procédés toujours un peu bizarres des sciences philosophiques. C'est proprement un homme s'inquiétant des problèmes qui pèsent sur Thomme et non pas un dialecticien qui pèse des formules sans se soucier ni de l'objet dont il s'agit ni des résultats qu'il trouvera. Presque tous les philosophes d*à-présent sont des écoliers de Faust qui jouent avec des formules.
Mais vous n'aimez pas la métaphysique. Vous êtes à rhistoire et vous dites comme les Romains : C'est le gouvernement des hommes qui est notre affaire : Regere imperio populos,
A M.PISCATORY
Paris, 1" septembre 1867.
/ C'est le jour anniversaire de la mort de Louis XIV /qui nous avait donné une bonne frontière et qui, à I cinquante-huit ans, menait fort bien nos affaires ; à I cet âge-là il ne disait pas au maire d'Amiens « qu'il I avait été battu au Mexique ; battu à Sadowa; que les I affaires allaient mal, etc. » Mais je conviens que, au I temps de Louis XIV, ce même maire aurait dit comme aujourd'hui, que le Prince ressemblait à Dieu comme deux gouttes d'eau et qu'il unissait la puissance et Vamour avecque l'intelligence, ce qui est la perfection, ainsi qu'il le fait remarquer. Je compte qu'il y avait trois fauteuils pour cette trinité à l'hôtel de lapréfec-
LETTRES. m
ture, sans quoi ces trois personnes en une n'auraient pas pu s'asseoir commodément. Voyez-vous pourquoi, au retour de Saltzbourg, il a pris à noire souverain maître ce besoin de dire qu'il a été un peu frotté par la fortune; que M. de Bismark nous a joué un mauvais tour, etc? Ces promesses de paix administrées dans un langage qui porte un peu bien à désirer la guerre sont assez dans le genre de la diplomatie impériale; mais, vu que l'esprit de mon maître n'est pas de droit û1, il n'est pas sûr encore que ce soit une manière de nous chatouiller sournoisement pour nous faire battre Tan prochain. Ce n'est pas un logogriphe aisé à déchiffrer qu'un esprit mal fait.
Victor de Broglie vient de partir pour l'Amérique. Ce n'est pas le pays des esprits alambiqués; son père eût préféré qu'il nt ce voyage en société de quelques camarades, mais les pères de famille en France n'ont pas grande ambition pour leurs enfants ; j'entends l'ambition pour Tintelligence et le développement, et peu de jeunes gens dans ces derniers temps se sont rencontrés qui voulussent équiper à leurs frais une frégate pour porter secours aux Américains du Nord. Victor trouvera pourtant là-bas des amis qui l'attendent et qui le guideront dans ses six mois de courses. Je ne sais pas s'il n'est pas un peu tard pour faire le voyage des lacs vers le Canada, mais c'est le moment où, dans chaque État, les députés rendent un compte public de leurs votes à Washington dans la dernière session. Il verra là des choses qu'on ne verra pas encore la semaine prochaine en France, bien que l'Empereur ait dit au maire d'Amiens qu'il n'est pas de toute impossibilité qu'on n'allonge un peu notre chaîne.
Je viens de lire dans les œuvres posthumes de lord
Macaulay un commencement de roman sur la conspiration de Gatilina. C'est une œuvre de jeunesse, il n'avait que vingt-trois ans, aussi cela ne vaut rien du tout. César, par exemple, est César dès la première page, le César des Gaules, du Rubicon et de Pharsale, où il n'est assurément pas allé à Tépoque de Catilina. Il faut aux vrais romanciers quelque chose de la patience de la nature qui fait sensément les hommes et ne fait pas éclore les qualités comme un coup de pistolet. Le Bonaparte de Brienne n'est pas le Bonaparte d'Austerlitz, ni même d'Arcole ; le temps n'a pas encore fini son grand homme. Par exemple, je crois bien que le Napoléon d'aujourd'hui avait toutes ses mêmes lumières à l'âge de six ans ; mais c'est par miracle, comme l'expliquent le maire et l'évêque d'Amiens.
Je m'en vais prendre la route de Normandie et me placer sous le gouvernement tutélaire de M. Janvier. On va bien dans cette Normandie, malgré la malveillance du préfet. Autrefois on mourait de maigreur et de dépérissement quand on était excommunié ou disgracié des puissants de ce monde ; à présent le roi d'Italie se porte comme un charme, et M. de Broglie va bien, quoiqu'il déplaise à M. Janvier. M. Yeuillot dirait que cela montre à quel point Iharmonie du monde est rompue, et le triomphe de l'individualisme et de cette indépendance criminelle qui n'est pas selon Dieu.
Yous ne me dites rien d'un excellent article de M. de Rémusat sur la Religion naturelle que j'avais recommandé à votre sagesse et à votre goût délicat pour le bon sens élevé, mais Xénophon a bien des affaires dans. son exil. Il cultive ses champs, il écrit peut-être ses vues sur la vie rurale pour les hommes qui ne sont pas seulement ruraux ; il étudie la loi sur les
chemins vicinaux, cette loi que M. de la Valette croit descendue du ciel.
AUMÊME.
Broglie, 31 septembre 1867.
Mon cher ami, me voici enfin dans les terres de Tobéissance de M. Janvier de (a Motte. J'aurais pu faire en arrivant des questions comme en faisait le beaupère du prince Soutzo arrivant aux portes de Genève, quand il y demandait si le premier syndic de la République était sanguinaire. On passe à Ëvreux sans être insulté quand on n*est pas dans les jours d'élections. Malgré les mauvais traitements du préfet de l'Eure, j'ai trouvé M. de Broglie en bonne santé, bien que ce chien d'eczéma aux jambes ne lui laisse jusqu'à présent aucune liberté de se promener. Les médecins ne sont pas inquiets de cette incommodité et c'est à peine s'ils n'en sont pas contents. C'est pourtant un J)iaple de Ponheur, comme disait cet Allemand. Paul est ici et M. de Viel-Gastel, et madame d'Haussonville. Gela fait à M. de Broglie une petite société comme il l'aime. On parle, on discute, il écoute, ou il est distrait à volonté, ou il y prend part quand il lui plaît, mais voici que la fin des vacances approche et Paul va entrer à Saint-Sulpice. Quand je regardais dans ma jeunesse ce grand bâtiment qui a l'air d'une citadelle, je ne me figurais pas qu'un de mes amis y serait un jour en garnison.
Albert est à Paris pour le quart d'heure, mais pas pour longtemps. Je compte qu'il nous rapportera au-
iOi LETTRES,
jourd'hui les nouvelles qui courent, mais par là nous ne saurons pas grand'chose. Il n'y a de nouvelles pour les rats que quand les chats sont au logis et TËmpereurest à Biarritz. C'est là qu'on a médité la solution de toutes nos grandes affaires. C'est Tusculum que Biarritz, mais César avait une petite maison à Tus- " culum avant de détruire la puissance des Gaules.
Bonjour, mon cher ami ; donnez-moi des nouvelles de tout votre Tusculum à vous.
A MADAME. DONNÉ
Broglie, 22 septembre 1867.
Comment! M. Donné préfère la chasse eu Picardie à un voyage avec vous, chère madame, dans le Midi? Je ne retrouve pas là le goût supérieur et délicat de l'Université. Vous devriez l'exiler à quarante lieues de votre résidence.
.... Nous menons aujourd'hui une vie pressée ; les hommes se poussent avec impatience et bien qu'on ait fixé pour les juges et les généraux la mort à soixantedeux et à soixante-cinq ans, je compte qu'un de ces jours on prendra des mesures contre les pères de famille dont la succession se fait attendre : Marche^ marche^ lui dit la mort I Les Anglais sont plus patieals et ne s'en trouvent peut-être pas plus mal ;. mais je vois qu'il n'est pas nécessaire de vous exciter contre le train du monde, puisque vous protestez volontiers par le bleu contre la mode du violet, La mode est, en effet, un animal étrange, mais on peut discerner dans ses mouvements l'effet de quelques lois providen-
lîelles. Si Tinstinct d'imitation n'était pas si général I parmi les hommes, les liens de la société seraient fort » relâchés. Cette contagion qu'on nomme la mode, / Tusage, etc., tient la foule dans une certaine dîsci-/ pline qui contribue à maintenir le tout en ordre. On se/ mangerait probablement si on ne s'imitait pas lesunsl les autres et la douceur des relations tient sans doute; plus qu'on ne croit à ce penchant des gens médiocres à faire comme tout le monde, à penser, à parler, à marcher, à s'habiller comme son voisin et sa voisine ; à aimer, sans savoir pourquoi, la pièce qu'un autre trouve intéressante, à s'irriter, se scandaliser, s'édifier auprès du prochain ;mais il est bon que quelques personnes d'élite protestent contre la tyrannie de l'usage ; elles préparent par là, d'autres modes et d'autres usages, et c'est ainsi que le monde ne se pétrifie pas trop et que se modifient les crinolines, les mœurs, les | lois et les gouvernements.
Avez-vous été bien touchée du tableau de la Vendée par madame Sand ? Gela n'est pas bien neuf, sauf ce qui est d'un très faux romanesque dans ce tableau de fantaisie. Les Mémoires de madame de la Rochejaquelein, écrits par M. de Barante, ont un peu plus de vérité et de vivacité que ce drame. Le malheur de madame Sand, à présent, est de poursuivre Cette rage d'avoir des idées en a perde avaient du talent et une imagination déforme les traits de ses personnages pour les faire, bon gré mal gré, entrer dans les lignes de ses systèmes. Il n'y aurait. pas tant de vivants dans Shakespeare s'il avait suivi ces procédés de philosophie. La nature, ayant des vues plus larges que l'esprit de riiomme, fait des êtres qui ne sont pas uniquement un républicain, un royaliste, un officier ou un prêtre.
wiJbuii peu piuo
Le malheur de t suivre des idées. / lu plusieurs qui 1
[ heureuse. Elle/
L'homme a, dans tous les sens, un superflu qui répond probablement à des plans plus larges que nos conceptions. C'est même pour cela que les gens qui ont trop l'empreinte de leur profession ont aussi Tair assez sot.
A MADAME LA BARONNE A. DE STAEL
Broglie, 27 septembre 1867.
J'ai certainement reçu les jolies fleurs de Goppei. Kiener ne me trouvant pas à Paris a pris le soin de me les envoyer ici. Elles étaient fraîches comme une demoiselle qui sort le dimanche pour aller à la promenade. C'est un tour de mon esprit que le moindre petit objet me fait revoir tout ce qui l'a environné. J'ai donc revu la cour de Coppet avec ses tons roses à une certaine heure du jour, et le mur du potager et, derrière, le Jura, et surtout un certain quelque chose qui est comme l'esprit de chaque lieu, qui n'est nulle part précisément et qui est partout. C'était probablement cet esprit qui faisait quelquefois déserter les Suisses quand ils songeaient à leurs petites demeures aux montagnes; mais cette bise n'est pas le plus beau de Coppet. De quoi s'avise-t-elle de renverser les beaux chênes du ravin et la cheminée de la salle à manger I Je n'ai jamais vu de si beaux chênes nulle part^ ni, non plus, une si belle salle à manger, bien que celle de madame Duchâtel soit plus splendide^ comme on dit mal aujourd'hui. Cette bise n'est pas pour remettre l'estomac ; je suis pour l'avis de M. deBroglie qui voudrait vous voir à Paris. Enfin, et ceci est un peu trop dans mon intérêt, Broglie est plus près de Paris
que de Goppet. De plus, quand on est soufFrant, il faut partir ; on risque toujours de se laisser faire prisonnier pour des semaines par une petite aggravation de son mal. Voilà bien des conseils et j'ai peutêtre tort car, quand je suis dans un accès de demifièvre, par exemple, il y a tels avis, même raisonnables, qui, ne cadrant avec ce que je sais pouvoir et ne pouvoir pas, me mettent^ dans un état d'exaspération.
Paul est parti hier et il n'a pas dessein de revenir jusqu'à la fin des vacances qui, en effet, n'est pas bien loin. J'ai rencontré l'autre jour dans un chemin de fer un jeune ecclésiastique que j'ai interrogé sans façon sur Saint-Sulpice et qui aura cru que j'étais un abbé égaré dans les voies du monde. Il m'a dit qu'on n'était pas mal logé dans cette maison et qu'on n'y était pas aisément malade. J'ai juré si peu dans ma conversation avec lui qu'il doit me croire pour le moment sur la route de Rome, portant des consolations au Pape à qui vous avez envoyé Garibaldi pour l'égorger. On dit que c'est à Goppet que ce Garibaldi a pris la résolution d'attaquer le Vatican, mais, le voilà dans Alexandrie, et, puisque le Pape n'a plus besoin de moi, me voilà revenu.
J'avais pourtant envie de me faire exorciser, tant mes nerfs sont malades.
On fait ici ses délices du Manuscrit d'un ex-officier, et il est vrai que les campagnes et la fin de l'empire y sont racontées avec une simplicité savante. L'auteur doit être un très brave homme et d'un bon esprit. Qu'est-ce qui a fait que je ne l'ai jamais entendu prêcher ? On me dit qu'il se nomme M. Martin, mais je voudrais plus de détails sur lui... On devrait aller à la chasse des plaisirs innocents des autres. Adieu, madame, mille tendresses et mille respects.
A M. DE LA ROZIÉRE.
Broglie, 9 octobre 1367.
Mon cher ami, vous êtes bien aimable d'avoir répondu si promptement à ma question « Comment vous portez-vous ? » C'est, à la vérité, la plus grave de toutes les questions qu'on peut faire à ses amis. On devrait toujours, au péril de ses jours et de sa santé, faire tout pour se bien porter. Probablement si l'Empereur s'était soigné convenablement depuis seize ans, il aurait trouvé dans sa sagesse d'autres conseils que ceux qu'il a donnés aux Prussiens quand il leur a dit : voyons donc, fortifiez-vous un peu contre nous. C'est la vraie politique chrétienne, à la vérité, mais je préfère la païenne.
Il vaut mieux parler de l'idéal quoique ce soit une transition bien brusque. Les Voisins vous ont donc fait plaisir. Mais vous avez bien raison, la partie romanesque est détestable. C'est singulier dans un écrivain qui sait si bien trouver les traits aimables du réel et du simple. Quoi qu'il en soit, cet agrément est au comble de la perfection dans les bons romans anglais de ce temps. Si vous pouviez lire à votre aise, je vous reprocherais de n'en pas lire assez. Comme mon approbation et mon admiration ne signifient pas grand'chose, je vous dirai que M. Guizot est tout à fait de ce sentiment, car il aime les romans et en lit beaucoup. On ne s'y attendrait pas dans une vie si sérieuse et si laborieuse. Mais c'est pourtant un grand signe de facultés supérieures
LETTRES. iOO
que ce goût vif pour les plaisirs désintéressés. Garder I la jeunesse d'imagination est une . grande marque de f la^orce de Tesprit. Je suis sûr que M. Rouher n'avait/ plus à trente ans que des occupations utiles ; les/ esprits ordinaires deviennent extrêmement sérieux! avec Tâge, et aussi tous les animaux.
Prévoyez -vous quelque chose de ce qui va nous arriver ? La nation est bien inquiète et pourtant ne se permet pas une indiscrétion ni une question déplacée. Elle a Tair de dire comme le philosophe chrétien que « qui s'endort dans les bras d'un père n'est pas, après tout, en souci du réveil. » J'admire cette piété filiale, mais du diable si un homme de sang anglais se fierait à son père à ce degré-là. Je n'ai jamais beaucoup approuvé Isaac qui allait si docilement chercher les fagots dont il avait lieu de croire que son Abraham de père voulait faire un bûcher à son usage. Louis XVI ou Louis XV demandait à un évêque : Monsieur^ combien avez-vous de revenu ? — Je n'en sais rien^ répond l' évêque, mais si le Roi désire le savoir^ je le demanderai à mon intendant. Il y a ni intendant, ni père qui tienne, il faut savoir soi-même ses affaires. H n'y a pas trop de soi-même à un homme sensé pour y veiller. La conclusion de tout ce qui précède est assez simple, mais elle pourrait m'amener à entrer en relations au moins avec la police correctionnelle.
Est-ce que vous ne craignez pas que Garibaldi ne fasse encore promener les armées par l'Italie ? Qu'il est bizarre que les destinées du monde dépendent en ce moment de deux ou trois cerveaux aussi bien et aussi fortement agencés que celui-là ! Le monde connaissait depuis longtemps les abus du plus fort, naais il n'y avait pas encore eu de professeurs armés IV. 7
ilO LETTRES.
soutenant que le besoin qu'on peut avoir d'une chose vaut un titre de propriété et appliquant au droit la théorie du capitaine Rolando comme Descartes a appliqué Talgèbre àla géométrie. M. de Bismark a dû être reçu docteur dans cette science par toutes les universités de TAllemagne. Je ne sais pas dans quelle université a été reçu celui qui ressemble à un volume mal relié renfermant une moitié de Don Quichotte et une bonne partie de Machiavel. Celui-là n'est pas un grand clerc.
Nous vivons ici parmi les pluies et les brouillards, le duc de Broglie, M. d'Haussonville, M. de Viel-Gastel et moi. Albert de Broglie fait un petit voyage dans la Prusse rhénane sans nulle intention de casser les vitres, car il va inspecter les établissements de Saint- Gobain qui sont dans les terres et Tobéissance du roi de Prusse. J'ai idée qu'un pauvre diable de Français doit être regardé de haut en bas dans cette vaste caserne. L'homme naturel se sent bien porté à la guerre dans ces temps- ci, mais il ne faut pas toujours écouter l'homme naturel, parce que le monde a ses petites difficultés et qu*on doit prendre son temps.
A MADEMOISELLE MARIE DE SAINTE-AULAIRE
Broglie, 18 octobre 1861.
Ma chère Marie, je vois que, tout en courant sans cesse, vous travaillez et lisez sans fin les romans anglais et les constitutions des Bénédictins, les aventures tragiques de M. Raousset-Boulbon, etc., etc., sans compter probablement le dessin et là musique. Les
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pédants disent qu'il faut suivre une veine d'études sans s'en écarter. Je crois contre eux que dans les esprits étendus, originaux et bien faits, l'unité se fait dans Tintelligence avec les plus étranges diversités. La terre, le vent, le soleil, la pluie, apportent un peu pêle-mêle au rosier ce qu'il faut pour faire l'éclat et le parfum de sa fleur, mais il y a dans le rosier un instinct qui ramène tous ces éléments épars à Tunité de la rose. Quand un orateur puissant, non pas comme M. Rouher, commence à s'animer, le torrent confus de tous les souvenirs mêlés, études, incidents de la vie, impressions, passe et repasse devant lui. C'est dans ce chaos mobile qu'il saisit au passage tout ce qui fait la vie et le feu de son discours, et il ramène sévèrement à l'unité de son dessein toutes ces substances hétérogènes étalées devant son souvenir. C'est pour cela que Cicéron a dit qu'il fallait que l'orateur sût de tout. Il savait bien que dans la fièvre oratoire toute cette prétendue confusion serait raoïenée à l'ordre. Je penche donc pour l'extrême diversité des études, parce que tout sert dans le ménage de l'esprit et tout sert aux fins les plus différentes. Il faut convenir cependant qu'il y a un genre de plaisir inconnu à la curiosité nomade; le plaisir sévère de voir le fond de quelque chose; le plaisir qu'avait le grand botaniste de Candolle quand il voyait dans sa bibliothèque et aussi dans sa mémoire, tout ce qui avait été écrit sur les plantes. M. Hase, le professeur de grec, avait, dans un autre genre, la même raison de croire qu'il savait toutes les aventures de chaque mot de la langue grecque. Quand on est arrivé à ce compte sur un point des connaissances, on voit, comme les plongeurs au fond de la mer, des spectacles inconnus aux yeux qui se promènent sur
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la variété des choses, et on dirait que la satisfaction qu'éprouve Tinlelligence ressemble en quelque chose aux joies de la conscience [après un devoir difficile accorapli. Maintenant ne pourrait-on pas réunir les deux supériorités, savoir de tout, et savoir le tout possible de quelque chose ? Il est besoin pour cela des grands yeux intelligents de mademoiselle, mais il faut aussi que ces yeux ne soient point sujets à la fatigue.
En attendant, avez-vous lu Two marriages, d'une miss... qui porte aujourd'hui un autre nom ? Ces deux mariages sont deux histoires séparées La seconde seule est charmante, mais charmante par endroits comme les pages les plus pathétiques de Simple histoire^ comme les plus aimables tableaux du Voyage sentimentaL Je ne sais comment font les romanciers anglais. Sauf Thackeray, Dickens et quelques autres, les auteurs des meilleurs romans, des peintures les. plus fines et les plus exactes de la nature humaine sont de pauvres femmes qui n'ont pas vu le monde et qui mènent à peu près la vie de mademoiselle Brontë, c'est-à-dire dans les quatre murs d'un presbytère de village. Le secret est probablement que, quand on ne cherche pas, comme en France, midi à quatorze heures, quand on ne s'applique qu'à peindre exactement le jeu naturel de l'âme et la diversité des sentiments et des caractères, un œil attentif trouve ses modèles aussi bien dans un cercle restreint que dans la foule des grandes villes et des salons. La matière de l'histoire de l'homme est partout. Il n'est pas nécessaire de vivre à Londres ou à Paris pour la trouver. Ajoutez qu'on regarde mieux et plus longtemps son modèle dans la tranquillité d'un village. La main du dessinateur ne tremble pas
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par l'ébranlement des voitures et la rage de faire effet qui est la maladie des grandes villes. On dit qu'à rObservatoire le passage incessant des charrettes et des wagons fait dévier les instruments d'observation et peut changer d'un degré la position d'une étoile.
A M. PISCATORY
Broglie, 20 octobre 1867.
Eh bien, voilà les vaisseaux qui s'arment; les régiments que les chemins de fer emportent vers Toulon; les compagnies d'ingénieurs qui viennent de Douai pour faire sauter au besoin le mur d'Aurélien, si Menotti était déjà dans Rome. Quand on a mené longtemps ses affaires à la diable, il vient un moment où on n'a que le choix entre les périls. Si on laissait le Pape livré à l'insolence des garibaldiens, en dépit de la convention du 15 septembre, on devenait la risée de toute l'Europe; on allait ressembler à ce chasseur que son chien iabandonnait voyant qu'il ne tirait jamais sans manquer son coup, et, au contraire, si nous nous brouillons avec les Italiens, il est bien probable qu'ils ne tarderont pas à faire un pacte avec ce Bismark pour abattre Tours et partager sa peau, et reprendre sa peau, et reprendre la Savoie et le comté de Nice. Un petit caniche qu'avait Newton mit le feu à ses papiers en renversant les bougies et lui brûla un manuscrit précieux. Newton dit à ce caniche ; Fidol tu ne sais pas ce que tu as fait/ Croyez vous que le Fido qui a fait un tel dégât dans nos affaires extérieures, pour ne parler que de celles-là,
sache ce qu'il a fait ? J'en doute, quoiqu'on dise qu'il ait la tête assez basse et la queue entre les jambes. Quand on ne voit que ses domestiques, il est bien rare qu'on sache que le monde nous tient pour un idiot, et il est bien rare aussi qu'on se dise ces choses à soi-même. Il paraît que nous allons, d'entrée de jeu, faire une perte énorme. M. de La Valette veut sortir, dit-on, puisqu'on décide la guerre. M. Duruy voulait faire la même chose, mais, toutes réflexions faites, il veut continuer d'élever les générations .
M. Rouher a été pour la descente à Civita-Vecchîa. On ne dit pas encore quel sera le général de cette armée. Il serait bien à désirer qu'il fût aussi modéré que le général qui commandait dans ces quartiers-là en 1796. Enfin, comme vous dites, mon cher ami, les spectacles ne vont pas manquer à la curiosité publique. Malheureusement, il s'agit de savoir si nous serons mangés ou non au cinquième acte dans cette pièce jouée dans le grand cirque. Peut-être devonsnous dire en entrant au théâtre à notre puissant Empereur : Ave, César, morituri te salufant. Je conviens toutefois qu'aujourd'hui il peut presque dire : Ce nest plm ma faute. Quand un homme a mis le feu à une poudrière, il peut se repentir avant l'explosion^ mais du diable si les lois qui président au soufre, au charbon et au salpêtre s'arrêteront pour cela.
J'espère que vous avez beaucoup à faire dans vos champs, car il n'y a pas grand'chose de nouveau à lire. La Bévue des Deux Mondes, sauf un ou deux artiles, est bien languissante.
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A H. LE COMTE d'hAUSSONVILLE.
Broglie, 22 octobre 1867.
Je comprends bien les ennuis que vous cause votre travail dans ce qui n'est pas la pure narration. On ne peut guère donner des conseils à ses amis, même à ceux qu'on connaît le mieux, sur la manière de diriger l'esprit et l'économie du travail intellectuel. Chacun est obligé de traiter avec ses singularités qui tiennent à toutes sortes de choses morales et aussi physiques; toutefois, on peut donner aux autres à essayer les recettes qui vous ont réussi dans des cas analogues, s'il y a des cas analogues. Quand, par hasard, j'ai eu quelque chose de difficile à écrire, j'ai commencé à l'écrire tout d'un trait et sans ratures, bien résolu de ne le tenir que pour première épreuve. En y revenant le lendemain pour une nouvelle façon, en transcrivant, je m'étonnais du chemin qu'avait fait mon esprit après cette première épreuve. Ce canevas grossier avait servi à fixer les points d'examen et avait empêché mon esprit de vagabonder. Par un travail sourd et instinctif, j'avais trouvé le véritable ordre et les expressions appropriées que je n'aurais point atteints sans cette esquisse rapide et négligée qui me montrait en même temps ce qu'il fallait éviter et ce qu'il fallait faire. Quand on essaye, ligne à ligne, dans un écrit un peu long, d'arriver du premier effort à une rédaction définitive, on n*a point le tout devant les yeux, et pendant qu'on tasse les objets dans un coin de la malle, l'autre côté se soulève et empêche
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de la fermer. Essayez d'attaquer ainsi dix pages par dix pages, en faisant les coupures dans le joint des idées et des divisions naturelles des idées, et peut-être déchirerez-vous moins de papier. Ma pratique est fondée sur la remarque que, si on ne parlait pas, on ne dirait jamais de sottises^ mais on les garderait toutes en soi. On n'a pas plus tôt mal parlé qu'on en est averti par la voix intérieure, mais cette voix ne se ferait pas entendre si Ton n'avait pas dit la sottise* Le brouillon premier est destiné à exciter cette voix qui vous suggère la réponse au bas de l'escalier, quand il n'est plus temps, s'il s'agit de conversation ; mais, dans le métier d'écrire, l'inconvénient n'est pas le môme^ et le brouillon ne vous fait de tort aux yeux de personne. Il est des livres de recettes médicales où on lit au bas de la prescription : Essayez. Je vous conseille modestement d'essayer.
Les eaux paraissent se calmer aujourd'hui. Nous ne sommes plus à la tempête et nous avons l'air d'espérer que le roi d'Italie dira son Quos ego... à l'orage formé par ses sujets. Ce calme ne sera pas probablement déûnitif, et l'Europe est si mal dans son lit qu'il n'est guère probable qu'elle ne remue pas d'un jour à l'autrce Je me trouve moi-môme très mal à l'aise dans mon petit lit sur les bords du Rhin, et les savants chirurgiens ont beau me dire qu'il ne faut pas remuer, je ne peux pas répondre d'un mouvement d'impatience.